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CHAPITRE III

Les lois naturelles qui régissent l'existence de l'espèce humaine.

Différences entre l’espèce humaine et les espèces inférieures. — Qu'elle peut produire, tandis qu’elles ne peuvent que détruire. — Qu'elle peut de même régler sa multiplication, tandis qu’elles en sont incapables. — Comment elle produit. — Résultats des progrès de la production. — Accroissement de l'espèce en nombre et en puissance,

Comme les espèces végétales et animales, l’espèce humaine est soumise à la nécessité d’entretenir et de renouveler ses forces vitales par l’assimilation ou la consommation d'aliments appropriés à leur nature; comme elles, elle est avertie de cette nécessité par la souffrance que lui cause la déperdition de ses forces et par la jouissance qu'elle éprouve en les reconstituant ; comme elles, elle est obligée de travailler, c’està-dire de faire une dépense préalable des forces mêmes qu'elle doit réparer, partant de subir la

peine que provoque cette dépense ; comme elles, elle s'applique consciemment ou inconsciemment à diminuer cette peine en diminuant sa dépense, ou, ce qui revient au même, en obtenant une somme plus grande de matériaux de réparation en échange de la même dépense; comme elles, en un mot, elle obéit à la loi de l’économie des forces.

Comme elles enfin, elle est soumise à la loi de la concurrence vitale. Car les individus, isolés ou associés, qui ont obtenu et conservé la plus grande somme de forces réparatrices en échange de la moindre dépense, l'emportent sur les autres et survivent seuls lorsque la quantité des subsistances n’est plus suffisante pour alimenter la totalité de la population existante, en d'autres termes, lorsque le nombre des bouches à nourrir vient à dépasser la quantité de nourriture.

Mais il y a cette différence essentielle entre l’espècehumaineet les espèces inférieures, qu’elle est pourvue de facultés intellectuelles et morales qui manquent à celles-ci ou qu’elles ne possèdent qu'à un faible degré, et dont la mise en œuvre lui a permis, en premier lieu, d'augmenter progressivementses moyens de subsistance, en second lieu de proportionner elle-même, volontairement, sa population à ses moyens de subsistance.

Sur ces deux points, elle diffère de toutes les

autres espèces. Ni les végétaux ni les animaux ne peuvent augmenter la quantité des matériaux nécessaires à leur consommation. Ils sont obligés de se contenter des aliments que la nature met à leur disposition. Ces aliments, ils les cherchent, incessamment, et quand ils les ont découverts et atteints par des efforts plus ou moins intenses et prolongés, ils les détruisent en les consommant, mais ils sont incapables de les reproduire et de les multiplier. Ils sont des destructeurs et non des producteurs. De même, ils sont incapables de régler leur multiplication. C’est la nature quise charge de ce soin, en employant les espèces inférieures à alimenter les supérieures, et en proportionnant la fécondité de chacune à la taxe alimentaire qu’elle lui impose.

A ses débuts, l'espèce humaine est, comme les autres espèces, simplement destructive; elle cherche et consomme les fruits naturels du sol et se livre à la chasse et à la pêche. Mais elle est pourvue, à un plus haut degré que les animaux, de l'esprit d'observation et des autres facultés qui constituent le génie de l’invention. Ces facultés, elle les met en œuvre sous l’impulsion du mobile de la peine et du plaisir, pour obtenir en échange de sa dépense de travail une somme plus grande de moyens de satisfaction de ses besoins ;

elle invente des armes pour se protéger plus efficacement contre les animaux carnassiers, et atteindre plus aisément le gibier; des outils, des récipients et d’autres instruments pour préparer et conserver ses aliments, construire et meubler ses habitations, fabriquer ses vêtements; après avoir découvert les plantes alimentaires, elle les soumet à une culture régulière, elle assujettit et multiplie certaines espèces d'animaux et les utilise comme aliments ou bêtes de somme.

Aux industries destructives de la récolte des fruits naturels du sol, de la chasse et de la pêche qui leur étaient communes avec les espèces inférieures, les hommes ajoutent ainsi — et c’est leur premier pas dans la voie de la civilisation, — une industrie productive, l’agriculture, qui multiplie artificiellement les plantes et les animaux alimentaires dans une proportion plus forte que ne le faisait la nature. Comment ce résultat est-il obtenu ? Par les deux procédés de la sélection et de la destruction. L'homme choisit les plantes et les animaux qui lui sont utiles, il détruit les plantes qui font concurrence à ses végétaux alimentaires, et les bêtes de proie qui se nourrissent aux dépens de son bétail. Il canalise en quelque sorte et accapare à son profit la fécondité du sol qui fournissait la subsis-

tance à la généralité des espèces. IL développe encore cette fécondité, en triturant le sol, en l’engraissant et en transportant sur ses champs les substances fécondantes qui leur font défaut. Grâce à l’emploi de ces procédés et d’un outillage qui leur est approprié, il peut, en échange de la somme de travail qui suffisait à peine dans les industries destructives à pourvoir à l’alimentation d’un seul individu, obtenir la quantité de nourriture nécessaire à dix, à vingt.et même à un plus grand nombre. Alors le travail peut se diviser : l'excédent des articles de première nécessité que produisent les agriculteurs peut servir à la subsistance d’une série d’autres travailleurs qui s’appliquent, les uns à la production de la sécurité de tous, les autres à la construction des habitations, à la fabrication des vêtements et des autres articles nécessaires à la satisfaction des différents besoins matériels ou moraux de la communauté. Ces produits ou ces services ils les échangent contre les subsistances excédentes des agriculteurs, dans la mesure de leur besoin d'alimentation, et ils emploient le surplus à obtenir, de même, par voie d'échange, les articles demandés par leurs autres besoins. Et chaque fois qu'un progrès est réalisé dans n'importe quelle industrie, chaque fois qu’une quantité

donnée de produits ou de services est obtenue en échange d’une moindre somme de travail, le travail économisé peut être employé à créer un supplément de produits ou de services de même nature ou de nature différente.

Ce développement progressif de la production implique l'association et la combinaison des forces, la division du travail, l'épargne et l’échange. L'association et la combinaison des forces sont communes aux hommes et au plus grand nombre des espèces inférieures; elles sont suscitées principalement par le besoin de la défense, mais c’est seulement lorsque les hommes eurent substitué aux industries destructives du premier âge l'industrie productive de l’agriculture, qu’ils purent épargner une portion notable de leurs produits, diviser leur travail et multiplier leurs échanges. Alors aussi ils purent croître en nombre, et aux tribus éparses, dont la population était limitée aux quelques centaines d'individus que pouvait nourrir une forêt de chênes ou de palmiers, un canton de chasse ou un gisement de mollusques, on vit succéder sur la même étendue de territoire des nations nombreuses et des États puissants !

1 Voir les Notions fondamentales d'Économie politique. Lois et Phénomènes économiques, chap. 1 : « Les Lois naturelles ».

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