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CHAPITRE IV

Processus de la constitution des États.

Rôle de la concurrence destructive ou de la guerre.

Que l’homme peut augmenter ses jouissances et diminuer ses peines par deux procédés : en travaillant et en perfectionnant son industrie ou en s’emparant des fruits du travail d'autrui. — Causes déterminantes de la guerre et de l’esclavage. — Leur utilité originaire, — Constitution des États politiques. — Règles de conduite ou lois nécessaires à la conservation ct au progrès des États. — Devoirs et droits dont ces règles de conduite ou ces lois avaient pour objet d'assurer l’observation. — Difficulté d'établir les lois et de les faire obéir,

C’est sous l’impulsion de la loi de l’économie des forces que les hommes, mettant en œuvre les facultés supérieures dont ils sont doués, ont inventé et successivement perfectionné l'outillage qui leur à permis de substituer des industries productives aux industries destructives qui leur étaient communes avec les espèces inférieures. Ils ont pu ainsi obtenir en échange d’une somme

La

décroissante de travail une quantité croissante

de produits et de services propres à la satisfaction de leurs besoins, multiplier leurs jouissances en diminuant leur peine.

Mais ce but vers lequel la loi de l’économie des forces pousse incessamment, par une impulsion purement mécanique, tous les êtres animés, l'homme peut l'atteindre en suivant deux voies fort différentes : en produisant au moyen de son propre travail, directement ou par voie d'échange, toutes les choses dont il a besoin, ou en s’emparant par violence ou par ruse des fruits du travail d'autrui. Cela étant, que devait-il arriver ? C’est que les hommes étant inégaux en forces, les plus forts pouvaient s'emparer des produits du travail des plus faibles, en dépensant une moindre somme de travail et de peine que celle qu’ils auraient dù dépenser en produisant eux-mêmes. Et cette différence ne manqua pas de s’accroître lorsqu'aux industries destructives de la recherche des végétaux et de la chasse aux animaux succédèrent des industries productives qui permirent à ceux qui les pratiquaient de se procurer une masse de subsistances et d’autres articles, décuple ou même, parfois, centuple, de celle qu’ils obtenaient auparavant.

Les industries nouvelles exigeaient des aptitudes différentes de celles que les anciennes avaient mises en œuvre et développées. Les forts chasseurs, qui faisaient la guerre aux animaux carnassiers, leurs concurrents, en déployant dans cette lutte les facultés de combat, la vigueur physique, le courage, la ruse, étaient moins propres à tenir le manche d’une charrue, la truelle du maçon, la navette du tisserand, l'aiguille du tailleur. D'un autre côté, les agriculteurs, les maçons, les tisserands et les autres artisans perdaient peu à peu, dans l'exercice de ces industries paisibles, les aptitudes guerrières, en admettant qu’ils les eussent possédées. Les sociétés progressives qui s’adonnaient aux industries productives devinrent alors une proie facile pour celles qui continuaient à vivre de la pratique des industries destructives. Celles-ci trouvèrent un profit croissant à joindre à la chasse, le brigandage, les razzias sur terre et sur mer exercées aux dépens de celles-là, jusqu’à ce qu'elles les eussent conquises et assujetties à une exploitation régulière: de brigands et de pillards devenus propriétaires, leurs membres furent intéressés à protèger contre le brigandage et le pillage les populations qu’ils avaient réduites en servitudé. Ainsi se constituèrent les États politi-

ques, comme des forteresses de la civilisation naissante ‘.

La guerre était donc à l’origine un mode d’acquisition déterminé par la loi naturelle qui gouverne l’activité de toutes les créatures : la loi de l'économie des forces, et elle devait subsister aussi iongtemps que les hommes les mieux pourvus d’aptitudes de combat trouveraient plus de profit à s’associer pour s'emparer des fruits du travail des autres ou les contraindre à travailler pour eux, qu’à s’adonner eux-mêmes aux travaux pénibles de la production. Elle était inévitable entre les associations de forts chasseurs, tels que le Nemrod de la Bible, et les populations qui demandaient leur subsistance à l’agriculture, et elle devait avoir pour issue la destruction de celles-ci jusqu’à ce que les sociétés guerrières eussent compris que l’asservissement et l’exploitation régulière des vaincus leur seraient plus profitables que le simple pillage. Elle demeurait encore inévitable, lorsque les brigands et Les pillards, devenus propriétaires, se furent transformés en assureurs des civilisations naïissantes, car leurs établissements, leurs États, étaient continuellement menacés d’envahissement et de

1 Voir L'Évolution politique et la Révolution, chap. 11 : « Les Gouvernements de l'ère de la petite industrie »,

un

destruction ou de conquête par d’autres tribus , guerrières et pillardes qui surgissaient inopinément des profondeurs inconnues de l'horizon, comme des légions de sauterelles voraces. Enfin, entre les États en voie de civilisation eux-mêmes, la guerre n’était pas moins inévitable, et il faut ajouter qu’elle était nécessaire à leur sécurité. Eile était inévitable, disons-nous, car les sociétés guerrières qui possédaient les États politiques étaient intéressées à accroître l’étendue de leurs domaines et le nombre de leurs esclaves ou de leurs sujets, et à augmenter ainsi leur puissance et leurs profits. Elle était nécessaire, car la guerre pouvait seule conserver et développer par l’exercice les facultés de combat et susciter les progrès qui devaient à la longue mettre les États civilisés à l’abri des atteintes des sociétés barbares.

Cet état de guerre qui dérivait de la diversité etde l'inégalité originaires des forces et des aptitudes des individualités humaines, n’était autre qu'une forme de la concurrence vitale. En donnant la victoire aux sociétés les plus fortes et en éliminant les plus faibles à l'avantage de l'espèce, il obligeait chacune à conserver et à accroître tous les éléments constitutifs de sa vitalité collective, partant de sa puissance, et d'autant plus qu’il exerçait une pression plus intense et plus

constante. Or, la conservation et le développement de la puissance d’une société impliquent l'établissement de tout un ensemble de règles de conduite utiles, ou de lois imposées aux individus dont cette société est composée.

Ces règles de conduite utiles, ou ces (on. il fallait les découvrir, et, après les avoir découvertes, en assurer l'observation. En quoi consistaient-elles ?

Elles consistaient d’abord dans l'interdiction de commettre les actes individuels ou collectifs qui avaient pour effet de diminuer les ressources et d’affaiblir la puissance de la société, ensuite dans l'obligation de commettre ceux qui avaient pour effet de les accroître. En admettant que ces règles répondissent exactement à leur objet et qu’elles fussent non moins exactement obéies, quel eût été le résultat? C’eût été de porter au plus haut point possible la puissance de la socièté et par conséquent de lui conférer aussi, au plus haut point, la capacité de soutenir la concurrence des autres. En admettant encore que toutes les sociétés entre lesquelles se partageait l'espèce humaine eussent été régies par des lois utiles et qu'elles leur eussent exactement obéi, que leur forces et leurs ressources eussent pu prendre ainsi leur maximum de développement, le résultat

final de cette concurrence eût été de procurer à l’espèce la plus grande possibilité d'expansion dans l’espace et de durée dans le temps. En admettant enfin qu’elle n’eût pas été créée sans but, qu'un rôle lui eût été assigné dans l’ordre universel, elle aurait acquis au maximum ja capacité de le remplir.

Mais il fallait, disons-nous, que ces lois nécessaires fussent conformes à l'intérêt général et permanent de la société et qu’elles fussent fidèlement obéies. Or chaque société se composait d’individus qui suivaient uniquement, à l’origine, comme toutes les autres créatures, l’impulsion du mobile de la peine et du piaisir. À cette impulsion naturelle qui n’établissait aucune distinction entre les actes utiles à la société et les actes nuisibles, il fallait substituer l’observation d’une loi qui commandät les uns et interdît les autres. Cette observation était facile quand les commandements artificiels de la loi s’accordaient avec les impulsions du mobile naturel; mais quand ils ne s’accordaient point, il fallait armer la loi d’un pouvoir suffisant pour combattre les instincts ou les sentiments qui demandaient la plus grande satisfaction en échange de la moindre peine, sans se préoccuper de l'intérêt de la société, et les réduire à l’obéissance.

La conservation de la société et le développement de sa puissance, tel était donc et devait être l’objet des commandements de la loi. Ces commandements imposaient à l'individu une série de devoirs : devoir de travailler pour subvenir à sa subsistance et aux autres charges qu'impliquait l’accomplissement de l’ensemble de ses devoirs; devoir de régler sa consommation de manière à conserver ses forces productives pendant toute ‘ leur durée possible ; devoir de pourvoir à l’entretien des êtres auxquels il donnait le jour, jusqu’à ce qu'ils fussent en état d’y pourvoir eux-mêmes ; devoir de concourir à la défense de la société; devoir d'assister les faibles et ies pauvres, et de contribuer à leur relèvement, enfin devoir de s’abstenir de tout acte nuisible à la société, quelque avantage ou profit que l’on en püt retirer. Mais l'imposition des devoirs avait pour conséquences nécessaires la reconnaissance et la garantie des droits. Il fallait reconnaitre la propriété et la liberté de l'individu et les garantir, sauf les servitudes commandées par l’intérêt de la société'; pour le mettre en état de pourvoir à sa subsistance et de remplir ses autres devoirs; il fallait assurer son autorité sur les êtres placés

1 Voir La Morale économique, liv. IV, chap. vi ; « Les Servitudes ».

naturellement à sa charge et sous sa dépendance, comme aussi l'empêcher d'en abuser; reconnaître et délimiter de même les droits de l’État sur lui — droits de requérir son concours pour la défense de la société, — et ses droits vis-à-vis de l’État — droits de requérir le concours de l’État pour protéger sa propriété et sa liberté, etc., etc. Cette construction de l'édifice de la loi était une œuvre difficile, elle exigeait l’observation attentive et continue de tout ce qui, dans les manifestations de l’activité individuelle ou collective, était utile ou nuisible à la société; mais ce qui était plus difficile encore, c'était d'imposer à des individus naturellement portés à suivre l'impulsion aveugle de leurs appétits, l’observation de lois qui les obligeaient à la réfréner, et à remplacer par une privation et une peine, une satisfaction et un plaisir. Sans doute les lois, au moins quand elles étaient véritablement conformes à l'intérêt général et permanent de la société, l’étaient aussi à celui de la totalité et de la succession des individus, dont l’existence et la prospérité étaient liées aux siennes; mais comment faire comprendre à une multitude ignorante et confinant encore à l’animalité, l'accord de ces deux intérêts? D'ailleurs, cet accord ne s’opérait que dans le temps, et tandis que l’existence de la

L'UTILITE DES RELIGIONS 25 société était illimitée, celle de l'individu était étroitement bornée. Il pouvait arriver, et il arrivait que des manquements aux devoirs pro curassent à l'individu une somme de matériaux de jouissances bien supérieure à la quantité infinitésimale qu'ils lui enlevaient à titre de membre de la société.

Que fallait-il donc pour assurer l'observation des lois? Il fallait qu’un pouvoir intervint qui l’intéressät à leur obéir, en le menaçant d'une peine supérieure à la jouissance que sa désobéissance pouvait lui procurer, comme aussi en lui promettant une récompense supérieure à la souffrance que pouvait lui causer l’accomplissement du plus pénible des devoirs.

Cette force nécessaire à l’accomplissement des devoirs qu’imposaient à l’individu les conditions naturelles d'existence et de progrès des sociétés, l'humanité la puisa dans le sentiment religieux.

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