CHAPITRE V
Part du sentiment religieux dans le travail de la civilisation.
Comment l'homme s’est élevé de la vie animale à la vie civilisée. — La substitution des industries productives aux industries destructives. — Part du sentiment religieux dans ce progrès. — Les Dieux inventeurs et législateurs. — La sanction religieuse des lois.
L'espèce humaine est pourvue de facultés intellectuelles et morales que ne possèdent point les espèces inférieures ou qu’elles ne possèdent qu’à un faible degré, et d’une organisation physique plus parfaite. Soit que ces facultés et cette organisation supérieures lui aient été données à l’origine ou qu’elle les ait successivement acquises, dans le travail préliminaire de formation des espèces, elles lui ont fourni les moyens de s'élever de la vie animale à la vie civilisée. Combien de temps a-t-elle vécu à la
manière des autres espèces, en pratiquant les industries destructives de la chasse, de la pêche ou de la récolte des fruits naturels du sol? Nous l’ignorons. Nous savons seulement que, dans cette période initiale de son existence, les sociétés ou pour mieux dire les troupeaux entre lesquels elle se partageait, ne pouvaient croître en nombre que dans la limite étroite de la subsistance que leur fournissaient les gisements de végétaux alimentaires ou d'animaux comestibles‘, et que la recherche pénible et incertaine de cette subsistance, jointe au soin de la défense contre des concurrents faméliques,absorbaïient la plus grande partie, sinon la totalité de leur activité. Mais un moment arriva où des individualités, appartenant aux variétés les plus intelligentes de l’espèce, découvrirent l’art de cultiver les plantes alimentaires et inventèrent le matériel agricole, bref, où, aux industries destructives qui leur étaient communes avec l’animalité, les hommes substituèrent des industries productives. À partir de ce moment, ils purent constituer des sociétés de plus en plus nombreuses, riches et puissantes. La civilisation était née.
1 Voir, pour le chiffre de la population possible dans les temps primitifs, L'Évolution économique du XIXe Siècle, chap. vi, p. 181,
Quelle part a prise le sentiment religieux dans ce travail primitif de la civilisation ?
Si l’on veut avoir une idée de l'importance du concours qu'il y a apporté, il faut d’abord se rendre compte de la nature des eflorts auxquels l’homme a dû se livrer pour passer de la vie animale à la vie civilisée. Il fallait non seulement qu'une élite intelligente créàt l'outillage agricole et industriel, mais encore qu’elle déterminât la multitude à s’assujettir aux travaux pénibles de l’agriculture et des autres industries encore à l’état rudimentaire. Sans doute, ces industries nouvelles donnaient un produit supérieur à celui des anciennes, mais elles exigeaient un changement radical dans les habitudes, un abandon des pratiques et du mode d’existence accoutumés, un dressage laborieux, auxquels la perspective d’une amélioration ultérieure eût été impuissante à soumettre la multitude. Même de nos jours, après tant de siècles de civilisation, ne voyons-nous pas quelle difficulté on éprouve à faire adopter des procédés et des machines qui augmentent la productivité de l’industrie, quoique ceux-là mêmes qui les repoussent doivent finalement en profiter ? On peut concevoir que des individualités d'élite, pourvues à un degré exceptionnel des facultés d'observation et de
combinaison, aient inventé l'outillage et les procédés des industries productives qui ont ouvert l’ère de la civilisation; on ne concevrait pas qu’elles eussent pu déterminer la multitude ignoranteetimprévoyanteàles adopter, siellesavaient dù se borner à faire appel à son intérêt futur, en lui imposant les charges et les gènes actuelles qu'implique tout changement d'industrie et de mode d'existence. Il fallait l'intervention d’une force matérielle pour la contraindre à passer ainsi de la vieanimale à la vie civilisée, ou d’une force morale pour l’y décider. La force matérielle, les inventeurs des premiers arts ne la possédaient point; en revanche, le sentiment religieux mettait à leur service une force morale toute-puissante, au moins dans les variétés supérieures de l'espèce. Sous l'impulsion de ce sentiment qui provoquait la conception d’êtres surhumains, capables de procurer toutes sortes de biens et d’infliger toutes sortes de maux, qui étaient par conséquent, pour la multitude, des objets d'amour et de crainte, et aux injonctions desquels elle était tenue d’obéir, sous peine de s’exposer à de terribles et inévitables châtiments, sous l'impulsion de ce sentiment, disonsnous, elle se soumettait docilement à l’autorité des individualités supérieures, en communica-
tion avec les Divinités qui leur révélaient les procédés et l'outillage des premiers arts. D'après toutes les traditions, ces procédés et cet outillage avaient une origine divine‘. Ils étaient l’œuvre de Divinités qui les avaient communiqués aux hommes, en leur imposant l’obligation d’en faire usage.
Cependant, les inventions matérielles ne suffisaient pas pour élever l'édifice de la civilisation. Ces inventions mettaient à la disposition des hommes un outillage et des procédés de production qui leur permettaient d'augmenter dans d'énormes proportions leurs moyens de subsistance, et de faire vivre, sur un territoire à peine suffisant pour pourvoir à l'alimentation de quelques centaines de chasseurs, une société de plusieurs millions d'agriculteurs et d’autres producteurs ou coopérateurs de la production; mais nous avons vu plus haut qu'aucune société ne peut subsister qu’à la condition d'imposer à ses membres des règles de conduite ou des lois qui subordonnent leurs intérêts particuliers et temporaires à son intérêt général et permanent.
Or, à mesure qu’une société croît en nombre et en richesse, cette condition devient plus néces-
1 Appendice, note A.
saire, et elle implique des règles plus complexes, au moins dans leur application. Dans les tribus primitives, dont les membres vivaient, comme les animaux, de la chasse, de la pêche ou des produits naturels du sol, le code des lois définissant les droits et les devoirs de chacun était simple, car les rapports d’individu à individu étaient peu nombreux et les occasions dans lesquelles pouvait se produire l'opposition des intérêts particuliers avec l'intérêt général et permanent de la communauté, ces occasions étaient rares. Il en était autrement dans les sociétés adonnées aux industries productives. Quand l’agriculture par exemple eut nécessité l’individualisation de la propriété, et avec elle le bornage des champs, des propriétaires avides et peu scrupuleux succombaient aisément à la tentation de reculer leur bornes aux dépens de leurs voisins. De même, la fécondité de l’agriculture et des autres industries, en multipliant les produits et en accumulant la richesse entre les mains des individus les plus laborieux et les plus économes, aggravait chez les autres la tendance au vol. Ces tentations et ces tendances nuisibles, il fallait les réprimer. Il fallait encore assurer l'existence des individus les plus faibles, des femmes, des enfants, des vieillards, en imposant
aux hommes valides l'obligation de pourvoir à leur subsistance, ou tout au moins de les assister. Il fallait, pour tout dire, créer un code qui, en définissant les devoirs et les droits de chacun, empêchât la déperdition des forces et mît la société en état de développer au plus haut point sa puissance, et cette nécessité était d'autant plus pressante que la société était plus exposée à être détruite ou asservie par les sociétés concurrentes.
Mais comment imposer l'observation de ce code à une multitude qu’il assujettissait à des charges et à des gènes de tous genres et qui était trop ignorante pour en comprendre d'elle-même l'utilité, trop dépourvue d’ailleurs de force morale pour résister à l'impulsion des instincts égoistes et des passions qui l’excitaient à en enfreindre les prescriptions ? Ce fut encore le sentiment religieux qui y pourvut. La science n'étant point séparée de la religion — car cette division du travail ne s’opéra qu’à la longue, — les individus d'élite, à la fois prêtres et savants, qui concevaient les lois, en observant ce qui, dans les actes individuels ou collectifs, était utile ou nuisible, attribuaient la conception de ces lois à l'inspiration ou à la révélation des Divinités, et la foi qu’ils avaient eux-mêmes en l'existence des Divinités les portait naturelle-
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ment à croire à la réalité de cette inspiration ou de cette révélation. Les lois avaient donc une origine divine; elles étaient inspirées et édictées par des êtres supérieurs à l’homme, qui en commandaient l’observation. Si la multitude était incapable d’en apprécier l'utilité, en revanche le sentiment religieux dont elle était douée lui faisait croire à l'existence des Divinités, à leur suprême sagesse et à leur souveraine puissance. Ces Divinités, qui étaient à l’origine et demeurèrent longtemps particulières à chaque tribu ou nation, le même sentiment excitait à les aimer en raison du bien qu’il était en leur pouvoir de faire à leur « peuple », et qu’elles lui faisaient quand il se montrait docile et fidèle, à les craindre en raison des maux dont elles pouvaient l’accabler quand il leur désobéissait. Un système de sanctions, composé de récompenses assurées et de châtiments inévitables, naquit ainsi du sentiment religieux, et ce système acquit une nonvelle efficacité lorsque la croyance à l'immortalité de l’âme, enfantée selon toute apparence par l'instinct de la conservation, vint le fortifier, en étendant au delà de la vie terrestre ses pénalités et ses récompenses.
Ce serait une erreur de croire que le rôle social du sentiment religieux et des religions qui
le cultivaient ait diminué d'importance lorsque le gouvernement temporel des sociétés s’est séparé du gouvernement spirituel, la loi civile de la loi religieuse. Les gouvernements temporels avaient beau sanctionner leurs lois par des pénalités formidables, cette sanction demeurait toujours incertaine, on pouvait y échapper, et cette incertitude de la sanction rendait essentiellement précaire l’obéissance à la loi. Seule, la sanction religieuse était certaine. C’est pourquoi, tout en se séparant du pouvoir religieux, le pouvoir civil continua de réclamer ou même d'exiger son appui en échange du sien.
Tel est le régime qui à subsisté jusqu’à nos jours et sous lequel l’élite de l’espèce humaine a réalisé l’ensemble des progrès matériels et moraux qui constituent la civilisation. Et dans ce mouvement ascensionnel, l’histoire atteste que les nations qui ont monté le plus haut et l’ont emporté sur les autres dans la lutte pour l’existence, sont celles au sein desquelles le sentiment religieux était le mieux cultivé, le plus développé, et apportait par conséquent le secours le plus efficace à l’obéissance aux lois.
Cependant, des changements considérables se sont opérés dans les conditions d’existence des sociétés et dans l’état mental de leurs membres,
Dans cette phase nouvelle de l’évolution de l’espèce humaine, les religions ne sont-elles pas devenues inutiles sinon nuisibles? Siles croyances religieuses ont pu être nécessaires dans l’enfance de l’humanité, n’ont-elles pas cessé de l’être, depuis que les hommes sont arrivés à l’âge de raison et qu’ils ont acquis la capacité de se gouverner eux-mêmes en suivant les inspirations de leur conscience ?
Voilà ce qu’il s’agit maintenant d'examiner.