CHAPITRE V
« Que les héies comparent ^ jugent, qu'elles ont des idées et de la mémoire.
« Il me sera aisé, dit Coiidillac, fie prouver que les hèles onl toutes ces facultés; je n'aurai qu'à raisonner couséquemment d'après les principes mêmes de M. de Buffon.
« La matière iuanimée, » dit-il...
— Que signifie cette expression : matière inanimée? Est-ce de la matière unie à une âme ; ou, de la matière devenue âme, devenue sentante? Ce galimatias vient : de ce que le mot animal), n'a pas de sens déterminé.
— « ... la mntière inanimée , dil-il , continue Condilhn,n'a ni senti- « ment, ni sensation, ni conscience d'existence; et lui attribuer quelle ques-uiies de ces facultés, ce serait lui donner celle de ppnser, d'agir « et de sentir à peu jirès dans le fnème ordre et de la même façon que « nous pensons, agissons et senlons. » (In-4°, t. II, p. 3-4 ; in- 12, I. III, p. 4.)
« Or, il accorde aux bêtes sentiment , sensations et conscience d'existence (in-4", t. IV, p. 41 ; in-12, t. VII, p. 69, 70.) Elles pensent donc, agissent et sentent à peu près dans le même ordre et de la même façon que nous pensons, agissons et senlons. Cette preuve est forle;... »
— Quand, un écrivain établit de pareilles contradictions, dans un même ouvrage; c'est un étourdi, qui n'a aucune espèce de clarté dans ses idées. Et, quand on lui fait apercevoir de pareilles contradictions, s'il ne les reconnaît pas comme des sottises ; c'est, que lui-même est un sot. Mais, parce que Buffon raisonne mal ; cela prouve-t-il : que , les animaux raisonnent?
— «... en voici une antre, » continue Condiilac.
— Nous ne donnons pas cette autre. Elle ne fait
que prouver : les mauvais raisonnements de Buffon.
« Conclusion de la première partie.
— « Il ne me re-tc p'us, dit Condillac, qu'à rassembler les différentes propositions (]up i\I. de Buffon a avancées pour étal)lir ses hyi)olLèses. Il est bon d'exprimer en peu de mots les différents principes qu'il adopte , l'accord qu'il v a cuire eux et les conséquences qu'il en lire. Je m'arrêterai surtout aux clioses qui ne me paraissent pas aussi évidentes qu'à lui, et sur lesquelles il me permettra de lui demander des éclaircissements. »
— • Nous allons citer quelques-unes des propositions, sur lesquelles Condillac demandera des éclaircissements. jNous passerons celles qui offrent peu d'intérêt.
— « 1. Senti)', continue Condillac, ne peut-il se prendre que pour se mouvoir à l'occasion d'un clioc, et pour apercevoir et comparer? Et si les bêtes n'.iperçoivent ni ne comparent, leur faculté de sentir n'est-elle que la faculté d'être mû? »
— Appeler sentir, le mouvement produit par un choc, est une sottise.
11 y a : sentir, dans l'éternité; et, sentir dans le temps. Senlir, dans léternifé, n'est ni apercevoir ni comparer. Apercevoir et comparer appartiennent au temps; et, avant le verbe, le temps n'existe pas. Les bêtes n'aperçoivent ni ne comparent, ni ne sentent; et, la faculté d'être mû est une sottise.
— « 2. Ou si le sentir , continue Condillac, est avoir du plaisir ou de la douleur, comment concilier ces deux propositions? La matière est ineapalle de sentitnentj, et les bètes, (luoique purement matérielles , ont du sentiment. »
— De pareiTl'es propositions se concilient à Clia-
SCIENCE SOCrALE. 5"!
renton ; et , peut-être aussi : au sein des académies.
— « 5. Que peiit-on entendre par des sensations corporelles, continue Goûdillac, si la malière ne sent pas? »
— Une sensation corporelle, quand il est reçu que la matière ne sent pas, est une expression digne de Bedlam.
— «4. Comment une seule et même per5!f>nne , continue Condillac, peut-elle èlre composée de deux principes difi'ércnis pir leur- nature, contraires par leur action^ et doués chacun d'une manière de sentir qui leur est propre ? «
— Une âme, isolée, n'est pas une personne ; un homme., avant le verbe, n'est pas une personne ; les individualités, sans personnalité, appartiennent à l'éternité ; la personnalité appartient au temps ; et, le temps appartient au verbe. Une personnalité est, nécessairement, composée de deux principes, différents parleur nature; dont l'un est capable d'action proprement dite au ïnoy en de l'union; et, l'autre, uni ou non, n'est capable : que, d'action figurément dite. Quant à deux manières de sentir : c'est toujours digne de Charenton.
— «5. Comment ces deux principes, continue Condillac, sont-ils la source des coniradiclions de Thonfïme, si l'un est infiniment subordonné à Taulre; s'il n'est que le moyen, la cause second.iire, et s'il ne fait que ce que le principe supérieur lui permet? »
— La subordination, la supériorité, la comparaison, entre deux natures, est une sottise. On ne com-
pare que des choses matérielles. Les immatérielUes, si elles existent, sont des seusibilités; et, les sensibilités, en tant que considérées en dehors des modifications, sont nécessairement identiques. Ce ne sont point les deux principes, qui sont la source des contradictions qui existent chez l'homme ; c'est, l'opposition qui se trouve souvent : entre la tendance de l'organisme ; et, la tendance du raisonnement.
— « 6. Comment le principe maléricl est-il infiniment subordonné , continue Condillac, s'il domine seul dans l'enfance, s'il commande impérieusement dans la jeunesse? »
— Nous répétons : que, ces propositions sont dignes de Charenton. Nous verrons, à la seconde partie ; si, Condillac raisonnera mieux que Buffon.
— « 7. Pour assurer que le mécanisme fait tout dans les animaux ^ continue Condillac, suffit-il de supposer, d'un côté, que ce sont des êtres purement matériels, et de prouver, de l'autre, par des fuiis, que ce sont des êtres sensibles? Ne faudrait-il pas expliquer comment la faculté de sentir est l'effet de^lois purement mécaniques? »
— Accorder le sentiment 'aux animaux, et leur refuser une âme immatérielle, quand on accorde une âme immatérielle à l'homme^ serait infiniment plus absurde, s'il y avait du plus dans l'absurde ; que, de refuser l'immatérialité à l'homme et à la bête. Le refus d'immatérialité, à Thomme et à la bête, n'est même absurde : que, pour autant que l'on pourrait faire coïncider : ce refus d'immatérialité, avec la liberté. Les matérialistes, qui nient la hberté, peuvent mal raisonner ; mais, ils ne sont pas absurdes ! Au
contraire, les anthropomorphistes, qui reconnaissent l'existence de la liberté, le sont évidemment.
— «8. Comment les bêles peuvent-elles être sensibles et privées de toute espèce de connaissance? conliuue Gandillac. De quoi leur sert le sentiment s'il ne les éclaire pas, et si les lois mécaniques suffisent pour rendre raison de toutes leurs actions ? »
— Condillac, ici, a parfaitement raison. Il faut avoir le raisonnement perclus de préjugés : pour accorder aux animaux de la sensibilité, de l'attacbement, de la reconnaissance ; et, prétendre qu'il y a entre eux et nous, différence absolue de nature ; et, non pas différence du plus au moins.
— « M. Que signifient ces mots instinct, appétit? continue Condillac. Sufflt-il de les prononcer pour rendre raison des choses? »
— Pour, quiconque accorde la sensibilité aux animaux ; et, n'est pas évidemment un sot à ses propres yeux ; l'instinct est le plus bas degré de la connaissance ; et, la connaissance est le développement de l'instinct. C'est, ainsi que le disent : Messieurs les professeurs du Jardin du roi. Avant la dispute entre l'université et le clergé, M. Geoffroy Saint-Hilaire répétait tous les deux ans, qu'il n'y avait : que, la plus sotte vanité qui pouvait établir, entre l'homme et les animaux, une différence de nature.
— « 17. Si l'on ne peut accorder à la matière le sentiment , la sensation et la conscience d'existence, continue Condillac, sans lui accorder la faculté de penser, d'agir et de senlir a peu prés comme nous, comment se peut-il que les bêtes soient douées de sentiment , de sensations , de
conscience, d'existence , et qu'elles n'aient cependant pas la faculté de penser? »
— Il n'y arien à répondre à cet argument, à moins de prendre pour règle de raisonnement : que, le blanc c'est la même chose que le noir.
]\ous avons passé une foule d'articles , sur les sens des animaux, qui tous sont irréfutables, si les animaux ont des sens proprement dits. Mais, il est évident : que, si les animaux n'ont pas de sentiments, ils n'ont que des organes, ainsi que les plantes en ont ; qu'ils n'ont enfm : que, des sens figurémentdits.
— 0 2o. Pourquoi, continue Condillac , Dieu ne pourrait-il pas s'occuper de la manière dont se doit plier l'aile d'un scarabée? Comment se plierait cette aile si Dieu ne s'en occupait pas? »
— Condillac a parfaitement raison; et, il aurait dû ajouter : Et, comment dirais-je tous les non-sens, dont ma philosophie est pleine ; si, Dieu ne les disait par ma bouche ; et, ne les écrivait par mes mains. La co existence de Dieu et de la liberté appartient à la première enfance du raisonnement. Aussi l'Église, avec juste raison, en a-t-elle fait un article de foi.