SECONDE PARTIE
« Système des facultés des animaux.
— « La première partie de cet ouvrage, continue Condillac, démontre que les bèies sont capables de quelques counaissances. Ce sentiment est celui du vulgaire ; il n'est combattu que par des philosophes,... »
— M. Arago, que personne n'accusera de ne pas
ctre philosophe, et, de ne pas aimer les décisions des majorités, qui sont bien les décisions du \ulgaire ; répète, tous les ans, dans son admirable cours d'astronomie : que, lorsqu'une chose peut exister de deux manières ; c'est, toujours : celle qui paraît la moins naturelle ; celle qui est la moins perçue par le vulgaire ; qui est la véritable.
— « ... c'esl à-dire , continue CondlUac , par des liommes qui d'ordinaire aiment mieux une absurdité qu'ils imaginent i]a\iiie xéiité que tout le monde adopte. Ils .«ont excusables; car s'ils avaient dit moins d'absurdités, il y aurait parmi eux moins d'écri\ains célèbres. »
— Aussi, Condillac est devenu : l'un des plus célèbres, parmi les philosophes. Il est vrai : que, prétendre mettre en harmonie : l'existence de Dieu ; l'existence d'âmes immatérielles, chez les bêtes; et, l'existence de la hberté, chez l'homme; est, une absurdité : qui n'a pas encore été surpassée.
— « J'entreprends donc, continue Condillac, de mettre dans tout son jour une vérité toute commune,,.. «
— Ceci est une erreur ou mi mensonge. Jamais, le vulgaire n'admet : que, les animaux ont une âme immatérielle, sans considérer le meurtre d'un animal : comme un homicide. Voyez, à cet égard, les religions de l'Inde. Il est possible de faire accepter l'absurde au vulgaire; mais, en le basant sur une raison non évidemment absurde. Vous lui ferez accepter : que, trois ne sont qu'un ; mais, à condition de lui dire : que c'est un miracle. Il n'y a qu'à. l'Académie fran-
Ô6 SCiENC!-: SOCIALE.
çaise; ou, qu'à l'Académie des siences morales et politiques; qu'il est possible de faire admettre, sans miracle : que, un est la même chose que plusieurs.
— « ... et ce sera sans doute, continue Comlillac, un prétexte à bien des gens pour avancer (jue cet ouvrage ne contient rien de neuf. »
— Quand on se soucie ainsi de l'opinion de ses contemporains, il est presque impossible, en époque d'ignorance, de rien faire qui ait quelque valeur.
— « Mais, continue Coiidillac, si jusqu'ici cette vérité a été crue sans être conçue ,... »
— Jl paraît que Comlillac concevait : la non-absurdité de Dieu, de la création, etc. Mais, il n'est pas étonnant, qu'il s'imaginât concevoir : la compatibilité du sentiment, chez les animaux, avec la liberté de l'homme.
— «... si on n'y a rédéclii, continue Condiilac, que pour accorder trop aux bétcs ou pour ne leur accorder point assez, il me reste à dire bien des cboscs qui n'ont point été dites, n
— Cicéron affirmait : qu'il n'y avait pas de sottise possible, qui déjà n'eut été dite : par quelque philosophe. Si, Cicéron revenait au monde, il reconnaîtrait : qu'il s'est trompé de plus de moitié.
— « En effet, continue Condiilac, quel écrivain a expliqué la généralion de leurs facultés j... »
— Qu'un homme, supérieur à son siècle, ne le sa-
che pas, cela est impossible ; s'il l'ignorait, il ne serait qu'un sot ; et, ne serait savant : que, comme un singa est adroit. Qu'il le dise même, s'il le croit utile aux autres, quoique cette confession puisse lui nuire à lui-même, cela est encore inévitable; ou, il ne serait : qu'un hypocrite et le dernier des hommes. Mais, qu'un étourneau ait la sottise de se croire plus savant que l'humanité, quand il est plus sot que le vulgaire qui l'environne ; alors, et nous le répétons : il n'y a pas, dans le monde, assez de clefs forées pour le siffler.
— « ... le système de leurs connaissances, continue Condillac, Tuniformilé de leurs opérations, l'impuissance où elles sont de se faire une langue proprement dite ,... »
— Condillac dit : qu'avoir des idées obscures ; c'est, ne pas avoir d'idées. 11 serait curieux de savoir : quelle espèce d'idée se faisait Condillac d'une langue improprement dite. 11 serait curieux aussi de savoir, comment il se figurait : un système de connaissances : hors, d'une langue proprement dite; hors, du verbe.
— « ...lors même qu'elles peuvent, continue Condillac, articuler leur instinct ,... »
— Pourquoi donc vous servez-vous du mot instinct ; vous, qui dites : qu'il est sans valeur ?
— « ... leurs passions, continue Condillac, et la supériorilc que riiomme a sur elles... »
— Voilà, le matériahsme dans toute son expression
les hommes et les animaux, sont il une même nature ; et, ne diffèrent : que, du plus au moins.
— « ... la supériorité que riiomme a sur elles, continue Covxdillac, à tous égards? Voilà cependant les principiux objets dont je me propose de rendre raison. Le système que je donne n'esl point arbitraire ; ce n'est pas dans mon imagination que je le puise, c'est dans ['observation : et tout lecteur intelligent, qui rentrera en lui-même, en reconnaîtra la solidité. 1)
— Ils sont singuliers, ces Messieurs, avec leur ?'mfl//ination et leur observation! Qu'ils tâchent donc de trouver une sottise qui n'ait sa source : autant dans l'observation, que dans l'imagination; et, autant dans l'imagination, que dans l'observation? Observer et imaginer c'est raisonner. Conclillac a imaginé : que, les bêtes pensaient : parce qu'il a observé : qu'elles pensaient. \e pourrait-on pas dire, également, qu'il a observé : que les bêtes pensaient; parce qu'il s'imaginait qu'elles pensaient? Cette célèbre discussion, de l'imagination et de l'observation, n'est qu'un véritable charlatanisme ; ou, que de la niaiserie.
a CHAPITRE PREMIER.
« De la génération des habitudes communes à tous les animaux.
— « Au premier instant de son existence, » poursuit Coudillac,...
— Quand arrive ce premier moment ? Est-ce celui de la conception? est-ce celui de la naissance? De quelle espèce d'existence s'agit il ? Est-ce de l'existence dans l'éternité; ou, de l'existence dans le temps ?
— »... un animal, » continue Condillac,...,
— Qu'est-ce qu'un animal? Toutes les académies n'ont encore pu parvenir à s'accorder, à cet égard ; ou, plutôt, elles conviennent: que, c'est un nom, donné à une coupe arbitraire dans la série des phénomènes ; et, qu'en réalité il n'y a : ni animal; ni végétal; ni minéral; mais, seulement : des forces.
— a ... ne peut, continue Condillac, former le dessein de se mouvoir. »
— Ainsi;, l'être abstrait, que vous appelez animal, peut former des desseins, par cela seul que vous l'appelez animal? S'il vous plaît d'appeler la sensitive animal, aussi bien que V éponge^ la sensitive formera des desseins, au second moment de son existence ? Peu vous importe ; que, l'organisation de celte sensitive ait un centre nerveux ; qu'elle ait de la locomotion ; qu'elle ait besoin de communication : elle est animal, elle raisonne; elle raisonne sans verbe. Et, tout cela n'est pas généraliser ; et, qui plus est, mal généraliser.
— « Il ne sait seulement pas, continue Condillac , s'il a un corps;... »
— Une foule d'animaux se coupent en morceaux ; et, forment autant d'animaux que de morceaux, ainsi que les plantes. Dans quel morceau se trouve le il? Ou bien : le il se coupe-t-il aussi en morceaux ? Alors, voilà le matérialisme : à l'état de démonstration physique.
— « ... il ne le voit pas, continue Condillac, il ne Ta pas encore touché. »
60 SCIENCE SOCrALE.
— Avec quels yeux, Téponge verra-t-elle son corps ? Avec quelles mains, le toucliera-t-elle ? L'homme avant le verbe ne voit pas, ne touche pas, d'une manière proprement dite ; et, vous voulez : que, les animaux, qui n'ont ni vue ni organes du tact , puissent voir et toucher et raisonner avant le verbe ?
— « Cependant , continue Condillac , ces objets font des impressions sur LUI. »
— Et, où est-il ce lui ; si, on le coupe en morceaux? Ce LU est immatériel, dites-vous, comme celui de l'homme. Johe immatérialité !
— « Il éprouve, continue Condillac , des sentiments agréables et désagréables ; ... »
— C'est précisément là, ce qui est en question ; et, vous même avez dit : que vous n'en saviez rien ; que, vous ne pouviez juger que par analogie. Est-ce là généraliser, oui ou non ; et, n'est-ce pas généraliser : de la manière la plus irrationnelle ?
— « ... de là, continue Condillac, naissent ses premiers mouvenientSj...w
— Ainsi : c'est, la jouissance ou la souffrance, qui détache l'ovule de l'ovaire ? C'est, la jouissance ou la souffrance qui forme les nerfs, dans les animaux où il y a des nerfs ; c'est, la jouissance ou la souffrance qui forme la gelée informe, chez les animaux oij il n'y a pas de nerfs; car, toutes ces formations sont des mouvements ? Mais, direz-vous, il n'existe pas encore. Alors,
quand donc commence à exister l'animal? Direz-vous : que, c'est quand il a un cerveau? Mais, on passe de l'homme, à l'éclair, sans savoir : où, commence ; où, finit le cerveau.
— « ...mais, continue Condillac , ce sont des mouveinents Incertains;... »
— Qu'est-ce qu'un mouvement certain ? qu'est-ce qu'un mouvement incertain ? On ignore même encore : s'il y a certitude. Est-ce de cette manière que l'on raisonne : pour, découvrir la vérité ?
— « ... ils se font en lui, continue Condillac, sans lui; ... »
— A qui se rapporte le premier lui? Est-ce au corps? Ce lui est donc un corps. A qui se rapporte le second? Est-ce à l'âme? L'âme, alors, n'entre donc pour rien : dans la jouissance et la souffrance ?
— «... il ne suit point encore les règles, continue Condillac. «' Intéressé. . . »
— Être intéressé ; avoir de l'intérêt ; c'est, exister dans le temps. Le temps existe donc avant le verbe? Nous reviendrons mille et mille fois là-dessus, s'il est nécessaire ; nous y reviendrons : à chaque fois que Condillac l'oubhera.
— «... intéressé far le plaisir et par la peine, continue Condillac, il compare les états oiï il se trouve successivemenl. »
62 SClElfCE SOCIALE.
— Même en laissant de côté, la nécessité du verbe,, il faut, pour pouvoir comparer : un centre nerveux. Voilà, la plus grande partie des phénomènes nommés animaux, rayés de l'animalité. Ne trouveriez-vous pas amusant de vous imaginer : une éponge qui compare ?
— « Il observe, continue Condlilac, comment il passe de l'un à l'autre, et il découvre son corps et les principaux organes qui le composeut. »
— C'est, peut-être, un spermozoaire qui aura découvert : la circulation du san"-.
— « A'ors , continue Condillac , son âme apprend à rapporter à son corps les impressions qu'elle reçoit. »
— Et, sans doute, auparavant elle raisonnait déjà ; car, pour apprendre, il faut raisonner. Voyez-vaus cette âme : qui, est simple ; et, qui raisonne? Toutes les folies philosophiques viennent: d'avoir faitdel'âme, un être capable de raisonner, par lui seul.
— a Elle sent en lui, continue Condillac, ses plaisirs, ses peines. . . »
— Voyez- VOUS cet animal, qui distingue son corps de son ame, même avant de naîlre ? Dira-t-on : que, c'est là une exagération ? Eh bien ! alors, sera-ce une heure^ avant è& naître ; ou, une heure après ? Y a-t-il une raison : pour que ce soit l'un plutôt que l'autre? Et, y a-t-il une raison, pour que ce soit : un an, un siècle, plutôt qu'une heure j quand, on ne change pas les conditions?
— «... et ses besoins, continue Condillac; et cetle manière de sentir suffit pour établir entre l'un et l'autre le commerce le plus intime. »
— Que de folies, en peu de mots ! Il y a deux manières de sentir : dans l'éternité ; et, dans le temps. Sentir dans l'éternité ; c'est, souffrir ou jouir sans connaître. Sentir, dans le temps; c'est, souffrir ou jouir et connaître. Quant au commerce, pour commercer, il faut penser ; et, dans tous les cas : l'âme, sans le corps, ne pense pas ; le corps, sans l'âme, ne parle pas. Mais y a-t-il des âmes? Voilà la question qu'il faudrait résoudre : avant de faire des dissertations saugrenues.
— '(En effet, conlinne Condillac, dès que l'âme ne se sent que dans son corps, c'est pour lui comme pour elle qu'elle se fait une baliitudc de certaines opérations , . . . »
— Comment trouvez-Yous : cette âme, cet être simple, qui a des habitudes ? Les habitudes sont exclusives à la matière. On donne des habitudes : à un Uquide , qui cristallise ; à un arbre ; à un chien ; à l'organisme d'un homme ; mais on ne donne pas d'habitude à son âme. L'âme est simple, ou elle n'est pas ; l'âme est volonté ; et , une volonté n'a pas d'habitude, sous peine de cesser d'être volonté. Un homme habitué aux actes de vertu, finit par les faire sans le vouloir; et, dès lors, il n'y a de mérite en lui : que , celui d'avoir habitué son organisme , à avoir des tendances identiques aux tendances rationnelles.
— « ... et c'est pour elle comme pour lui, continue Condillac, que le corps se fait une babilude de certains mouvements. »
— Un corps qui se fait des habitudes ! Est-il permis de confondre ainsi, à chaque instant, le propre et le figuré ! lien résulte un galimatias : que, par paresse, la plupart des lecteurs n'approfondissent point; et, qu'ils font semblant de comprendre, pour paraître avoir autant d'esprit que l'auteur. Ils ne se doutent pas, alors, delà modestie dont ils font preuve.
— « D'abord, continue Condillac, le corps se tneut avec difficulté ;... »
— Se mouvoir ! que signifie cette expression ? Elle a deux sens : un sens propre et un sens figuré. Au propre, un corps ne se meut jamais. On ne sait même pas encore ; si, au propre l'homme est capable de se mouvoir. Malebranche le niait ; et, il est certain : que, si l'anthropomorphisme ou le matérialisme sont des réalités ; se mouvoirj, pris au propre, est un non-sens. Au li2;uré , un corps se meut toujours. Un corps est en équilibre ; mais, jamais en repos. L'inertie de la matière est une folie : dont, actuellement, un collégien de douze ans se moque avec ses camarades.
— « il tâtonne , » continue Condillac , . . .
— Un corps qui tâtonne! comme c'est joli ! A''oyezvous cette molécule ; qui, avant de cristalhser, tâtonne pour savoir : si, elle fera un tétraèdre ou un cube?
— « ... il cliancelle, continue CoHdillac ; l'Ame trouve les mêmes obstacles à réflécbir : ... ••
— Pauvre âme! Quand elle vient d'être créée, elle n'a pas encore l'habitude de réfléchir ; il faut, qu'à part soi, elle apprenne son métier, comme le corps apprend à se mouvoir. Ce serait bien amusant : d'assister à l'apprentissage d'une molécule. Car, enfin, une molécule est un corps. Les belles de nuit ont-elles aussi besoin d'apprendre . à s'ouvrir le soir; et, à se fermer le matin ?
— « ... elle hésite, continue Condillac, elle doute. »
— Il paraît qu'elle se pervertit promptement ; car, il y a bien peu de personnes qui savent douter. Et affirmer, sans savoir, est la caractéristique de la sottise.
— « Une seconde fois, » poursuit Condillac ,. . .
— Ainsi, tout ce qui précède appartient à un premier mouvement, à un premier instant. Les âmes et les corps apprennent vite ; quand, ils sont seuls I
— « ... les mêmes besoins, continue Condillac, déterminent les mêmes opérations, et elles se font de la part de deux substances. . . » ^
— Vous aviez peut-être cru que le corps pouvait avoir une substance ? Ce serait une erreur grossière ; mais, enfin, de grands esprits s'y sont trompés. Ici, c'est plus facile à comprendre ; c'est, le corps qui est substance.
— (» ... avec moins d'incerliludc et de lenteur, » continue Condillac.
— Ainsi, le corps substance ne doute plus ; et, il Ya plus\ite. Sa vitesse était, cependant, déjà passablement grande. Comme c'est joli 1 des substances qui galoppent ; et, qui ne doutent plus ; ou, qui doutent peu !
— « Enfin, continue Condillac, les besoins se renouvellent, elles opérations se répètent si souvent, qu'il ne reste plus de tâtonnement dans le corps ni d'incerlitude dans l'àme. »
— Que Dieu en soit loué ! Il était pénible de voir ces deux substances : tâtonner; et douter.
— « Les habitudes de se mouvoir et de juger sont contractées^ continue Condillac.
«C'est ainsi que les besoins produisent , d'un côté, une suite d'idées , . . . »
— Les plantes ont un besoin indispensable de respirer ; il n'est pas de garçon apothicaire, qui ne sache cela. L'un d'eux devrait bien s'amuser à mettre, sur le papier , la série des idées d'une laitue : depuis la germination, jusqu'à la maturité de ses graines. L'Académie des sciences, section d'histoire naturelle, devrait mettre ce sujet au concours.
— « ... et, de l'autre, continue Condillac, une suite de mouvements correspondants. »
— Le programme devrait exiger, des concurrents, de déterminer : le moment auquel la laitue ne tâtonne plus.
— « Les !»nim»ux doivent donc à l'expérience, continue Condillac, les babiludes q.u'ou croit leur élre naturelles. »
— Ceux, qui n'admireront point, suffisamment, ce DONC ; seront déclarés : indignes de concourir.
— « Pour achever de s'en convaincre, continue Condillac, il suffit de considérer quelqu'une de leurs actions »
— Nous prierons nos lecteurs de faire cet examen dans l'original. En voilà bien assez : pour un chapitre.