CHAPITRE IV
« Du langage des animaux. »
— Ce qui va suivre est une note de Condillac.
— « M. de Buffon, dit Condillac, croit que la supériorité. . . »
— Il est bien étonnant que Buffon n'ait pas reconnu : que, ce mot supériorité renfermait implicitement : que, les hommes et les bêtes sont d'une même nature; et, qu'il n'y a, dès lors, de différence : que, du plus au moins. C'est, que Buffon admettait la sensibilité chez les animaux; et, que la nature de l'homme est, exclusivement, d'être sensible ; le raisonnement n'étant, en effet : que, le développement de la sensibilité.
— «... que la supériorité de rhonime sur les bêles, continue Condillac, et l'impuissance où elles sont de se faire uue langue, lors môme qu'elles ont des organes propres à articuler. . . »
— Il est encore plus étonnant : que, Buffon n'ait pas reconnu : qu'il n'y a aucune nécessité d'articuler pour parler. Parler, n'est pas remuer la langue ; parler : c'est, avoir des idées; c'est penser; c'est, raisonner. Un bloc de marbre, qui penserait, se parlerait à lui-même ; un homme, en léthargie apparente et non réelle, se parle à lui-même. Quand on se parle à soi-même, il ne faut, pour parler aux autres, que des possibilités de communications physiques, dont on puisse disposer à volonté; que ce soit : par les oreilles; parles yeux; ou, par une partie quelconque du corps.
— «... prouvent, continue Condillac, qu'elles ne pensent pas. (Iu-4o, t. Il, p. 438, etc. ; in-l:2, t. IV, p. 1(34. j Ce cliapilre détruira ce raisonuemeiil qui a déjà été fait par les cartésien*, ainsi que tous ceux que
M. de Biiffon emploie à ce sujet. Tous! je me trompe ; en voici un qu'il faut excepter. «
— Ceci, ainsi que nous allons le voir, est une ironie. Mais, que fait l'ironie de Condillac? Elle nie, sans preuve, ce que Buffon avance, sans preuve. Les académiciens se lancent des sarcasmes; les crocheteurs se donnent des coups de poing. Pour arriver à la vérité , ces deux espèces d'arguments ont une égale valeur. L'ironie n'est pardonnable : qu'à celui qui, après avoir raillé, démontre; et, encore, l'ironie doit seulement être employée, par celui qui sait : lorsque, c'est un remède utile pour détruire des préjugés, qui doivent être détruits, avant que la raison puisse être écoutée. C'est, ainsi, que le médecin se sert utilement des poisons.
— '<■ Il en est de leur amitié (des animaux) , dit Buffon, comme de « celle d'une femme pour son serin , d'un enfant pour son jouet , etc. « Toutes deux sont aussi peu réfléchies; toutes deux ne sont qu'un sen- « timent aveugle. »
— Des sentiments, oui ; parce que, la femme et l'enfant sont des êtres réellement sensibles ; et, qu'ils ont le verbe. Chez des êtres non réellement sensibles; chez des êtres, réellement sensibles et n'ayant pas le verbe; il n'y a pas de sentiments, il n'y a que des attractions et des répulsions, dérivant de l'organisme ou de l'éducation.
— « Celui de l'animal , poursuit Buffon, est seulement plus naturel , « puisqu'il est fondé sur le besoin, tandis que l'autre n'a pour objet « qu'un insipide amusement auquel l'àrae n'a point de part. » (In-4°, t. IV, p. 84 ; in-12, t. YII, p. 119.)
— L'amitié d'un animal pour tel homme ; et, Famitié d'une femme pour tel serin; et, la tendresse d'une mère pour son enfant; ou, pour celui qu'elle croit son enfant; sont également naturelles, également matérielles. Ce sont, de part et d'autre, des effets d'organisme et d'éducation. La bonté raisonnée d'une mère, pour un enfant qu'elle hait sans le vouloir, est une amitié réelle; la tendressse d'une mère, pour un enfant méchant qu'elle a gâté, est une amitié de chien.
— « On veut prouver par là , reprend Condillac, que rattachement, par exemple, d'un chien pour son maître, n'est qu'un effet mécanique , qu'il ne suppose ni réflexion, ni pensée, ni idée. »
— Ce que Buffon vient d'avancer, n'est nullement une preuve; c'est une affirmation. Mais, la négation de Condillac n'est pas plus une preuve, que l'affirmation de Buffon. Ce qu'il y a de certain : c'est, que si les animaux réfléchissent, pensent, ont des idées ; ce sont des hommes; et, quiconque tue un insecte, est un assassin.
Maintenant, le texte du chapitre IV va commencer.
— « Il y a des hètes , continue Condillac , qui sentent comme nous le hesoin de vivre ensemble; ...»
— Sentir, comme nous, le besoin de vivre ensemble ; c'est, raisonner; ou, ce n'est pas raisonner. Si, c'est raisonner; c'est, faire usage du verbe, de la pa-
rôle; car, la parole n'est autre chose que le verbe : et, Condillac va dire : que les animaux n'ont pas la parole . Sentir, comme nous, le besoin de vivre ensemble signifie donc : sentir, comme nous sentirions avant le verbe. Alors, à quoi sert le sentir? Une attraction, un effet d'organisme remplace le sentir de la manière la plus absolue. Mais, les bêtes sentent-elles, ou n'ontelles que des attractions et des répulsions ? Voilà, précisément, ce qu'il faut rechercher. Mais, supposer, précisément, ce qui est en question ; n'est pas le moyen d'arriver : à la vérité.
— «... mais leur société, » continue Condillac, . . .
— Le mot société j employé où il n'y a pas de verbe, n'est qu'un mot pris au figuré. Prendrs le figuré pour le propre, nous le répéterons mille fois, est la source : de presque tous les galimatias.
— «... manque, continue Condillac, de ce ressort qui donne tous les jours h la nôirc de nouveaux mouvements , et qui la luil tendre à une plus grande perfection. »
- — Une plus grande perfection, lorsqu'il s'agit du propre et non du figuré^ est une expression aussi mensongère : quunc plus grande vérité. Au moral, toutes les expressions, prises au propre, sont absolues. Le bien et le mal n'ont ni plus ni moins ; sinon : lorsque ces expressions sont considérées relativement à la punition qui, dérivant nécessairement d'une modification, est alors susceptible : de plus et de moins. Quand on
ne met point, dans les expressions, une sévérité matbémalique, on ne peut faire que de la poésie; c'està-dire : du mensonge.
— « Le ressort, continue CondiUac, est la parole. »
— Plus, un homme a de mérite; plus il est pénible d'avoir à le placer dans l'alternative : d'ignorance ou de mauvaise foi; et, surtout, lorsque la supposition d'ignorance est presque absurde. L'expression parole a un sens propre et un sens figuré. Au sens propre, elle signifie : communication de pensée, langage, verbe, soit que l'on parle avec soi-même, soit que l'on parle avec d'autres. Dans ce sens, peu importe : que, la parole ait lieu parle larynx; un muet parle aussi bien, et souvent mieux, que Desmotbène. Dans le sens figuré^ parole signifie articulation de son. C'est, dans ce sens, qu'on dit : que, le perroquet, la pie, l'étourneau parlent.
Dire : qu'il est possible de penser ; et, de ne pas avoir la parole; c'est dire : qu'il est possible déparier; et, en même temps de ne pas parler. C'est, prendre le premier 2^cii'ler:, dans le sens propre ; et. le second dans le sens fujuré. 11 y a là : ignorance ou mauvaise foi ; et, tout ce chapitre mérite le même reproche.
— «J'ai fait voir ailleurs , continue Condillac , combien ce langage contribue aux progrès de l'esprit humain. »
[Easai sur l'origine des connaissances.)
— Et, nous vous avons fait voir : que, le mot cou-
tribuer est inexact jusqu'à la fausseté. L'esprit, dans le sens d'intelligence, l'esprit, dans le temps ; ne doit pas ses progrès au langage, au verbe ; il .lui doit son existence. Auparavant, il n'y a esprit : que, dans le sens d'âme; il n'y a d'esprit : que, dans l'éternité. Une pensée est une parole ; une parole est une pensée; pas de pensée sans parole ; pas de parole sans pensée; voilà, ce qu'il ne faut jamais perdre de vue, sous peine de ne faire : que, de l'avocasserie.
— « C'est lui, continue Gondillac, qui préside aux sociétés,... »
— Le langage ne préside pas aux sociétés ; il est, l'essence de la société. Il y a près de deux raille ans que Cicéron a reconnu cette vérité.
— «... et à ce grand nombre d'habitudes, » continue Gondillac, . . .
— Le mot habitude a aussi un sens propre et un sens figuré. Dans le sens propre, il s'applique : aux êtres qui raisonnent ; dans le sens figuré, il s'applique : aux êtres qui ne raisonnent pas. L'enfant qui vient de naître s'habitue à être bercé ; l'estomac s'habitue à telle nourriture. Est-ce que le langage préside à ces habitudes? Dans le sens propre, le langage ne préside pas à quelques habitudes; mais, il est exclusivement : l'origine des habitudes.
9 — > ... qu'un homme qui vivrait seul, continue Gondillac , ne con-
tracterait point. ))
— Un homme, qui serait élevé dans l'isolement,
serait incapable d'habitudes, proprement dites; par cela même qu'il n'aurait : que, des habitudes figurément dites.
— « Principe admirable de la communication des idées , » continue Condillac , . . .
— Le langage n'est pas seulement le principe de la communication des idées ; il est aussi le principe des idées. Le mot idée a aussi un sens propre et un sens figuré. Le sens propre se rapporte au raisonnement; le sens figuré se rapporte à la vue. Un enfant, avant le verbe, rêve un chien qu'il a vu. Au figuré, on dit que l'enfant, dans son rêve, a l'idée du chien. Un chien,
dans son rêve, voit le lièvre qu'il a chassé. Au figuré, j^
on dit : que le chien a l'idée du lièvre. De part et d'autre, c'est la reproduction, par le cerveau, de la modification que le chien et le lièvre ont faite sur le cerveau de l'enfant et du chien. Au propre, une idée est une pensée, est une parole. L'idée propre, appartient au temps ; l'idée figurée, appartient à l'éternité.
— « ... il fait, continue Condillac, circuler la sève qui donne aux arts et aux sciences la naissance ...»
— Si le langage, le verbe, donne naissance aux sciences, il donne donc naissance à la pensée ; à moins, que la connaissance, la pensée ne soit pas la science. Si, la pensée n'est pas la science, dites-nous donc : où commence la science ? Vouloir disting-uer la science de la connaissance, c'est vouloir distinguer : l'unité de l'unité.
— «... la naissance, l'accroissfment et les fruits, continue Condillac. Nous devons tout à ceux qui le cultivent avec succès. »
— Nous voilà tombé : clans l'emphase et le galimatias. Qui est-ce donc qui a cultivé le langage avec succès? Est-ce Socrate, Platon, Cicéron, Démostliène, etc.? Est-ce nous? Il ne s'agit pas, ici, de succès ou de revers. Nous devons tout au langage; nous n'existons, dans le temps, que par le langan;e. Quant, au succès du langage; c'est, la découverte de la vérité. Jusqu'à présent, et de l'aveu de tous, presque personne n'est d'accord avec son voisin sur la vérité, le langage n'a encore eu que des revers; ce qui équivaut à dire : que, jusqu'à présent, l'humanité ne sait pas encore parler.
— « Ils nous apprennent aies copier, continue Condillac, jusque dans la manière de sentir ; leur âme passe en nous avec toutes ses habitudes ; nous tenons d'eux la pensée. »
— Laissons de côté l'expression mélodramatique : d'une manière de sentir qui a une copie : d'une âme qui passe d'un corps dans un autre, avec ses habiluties ; et, constatons : que, le verbe constitue la pensée, de l'aveu même de Condillac. Dès lors, si les animaux ne parlent pas : ils ne sentent pas ; car, sentir dajis le lempSy c'est penser. Quant, à sentir dans l'éternité, ce qui est être sensible, être capable de sentir dans le temps; reste la question de savoir : s'il est possible : que, deux êtres sensibles, et doués d'une mémoire, soient en contact nécessaire : sans, que le
sentir dans le temps, le \erLe, vienne à se développer. Bientôt, nous résoudrons cette question.
— « Si, poursuit Condillac, au lieu d'élever des systèmes sur de mau- Tais fondements, on considérait par quels moyens la parole devient l'interprète des sentiments de l'àme ,. . . »
— L'âme, avant le verbe , n'a pas de sentiment dans le temps. L'âme, avant le verbe, n'a donc rien à interpréter.
— « ... il serait aisé, ce me semble, continue Condillac, de comprendre pourquoi les Ijètes, même celles qui peuvent articuler, sont dans l'impuissance d'apprendre à parler une langue. »
— Quel galimatias! Vous dites : que, les animaux ont des idées; qu'ils les combinent ; qu'ils raisonnent enfin ; et, vous ne voulez pas qu'ils aient une langue ! vous ne voulez même pas qu'ils aient chacun leur langue, ce qui d'ailleurs est absurde, même selon vous, puisque vous convenez : qu'un enfant, réduit à l'isolement même après avoir eu le verbe, le perd bientôt : au point de n'avoir plus de mémoire. Que l'on se moque des philosophes , c'est très-bien , ils le méritent. Mais, pour avoir le droit de s'en moquer, il faut ; valoir mieux qu'eux.
— « Mais ordinaircmcnl, continue Condillac, les choses les plus simples sont celles que les philosophes découvrent les dernières,
« Cinq animaux n'auraient rien de commun dans leur naanière de sentir, si l'un était borné à la vue, l'autre au goût, le troisième à l'ouïe, le quatrième à l'odorat et le dernier au toucher. »
— Vous avez dit et bien dit : « Si les bêtes sentent,
« elles sentent comme nous. Pour'combattre cette pro- « position, il faudrait pouvoir dire ce que c'est que senti tir autrement que nous ne sentons, etc. » Vous voyez donc : que, selon vous-même, il n'y a qu'une manière de sentir. Sentir au propre, sentir dans le temps, n'est pas avoir le cerveau modifié par l'œil, par le palais, par l'oreille, parle nez ou par la peau. Sentir, au propre ; sentir, dans le temps ; c'est , raisonner ; c'est, parler. La distinction des sens , quand on veut parler d'une manière non figurée, est aussi une sottise. Iln'v a qu'un sens, le toucher; et, qu'un organe du sens, le cerveau. Deux animaux n'ayant que la vue, ou que le goût, etc., parleraient nécessairement, s'ils pouvaient se communiquer du mouvement par la vue, ou par le goût, etc., et si ces communications de mouvement étaient nécessaires à la conservation de l'espèce. Si, Condillac a voulu dire : que, des animaux qui ne pourraient communiquer, ne communiqueraient pas ; cela, aussi , est trop simple : pour être d écouvert par un philosophe.
jXous venons de dire : que , deux animaux , qui n'auraient, en commun, que des communications parle toucher d'un organe, par celui de la vue par exemple ; inventeraient le verbe : si ces communications de mouvements étaient nécessaires, à la conservation de l'espèce. Mais, nous allons plus loin ; et nous disons : que^ pour avoir un langage commun, il n'est pas de rigueur : que, les communications de mouvement soient nécessaires à la conservation de l'espèce ; si, de part et d' autre j le verbe existe déjà.
SCIEKCE SOCIALE. 81
Supposons : qu'il y ait des hommes dans la lune. Les hommes de la terre et de la lune peuvent-ils avoir un langage commun? peuvent-ils se communiquer leurs pensées ? Les hommes de tous les mondes possibles, en communication parla lumière matérielle, peuvent-ils se mettre en communication, par la lumière morale ? Sans aucune espèce de doute, cela est : dans les possibles.
Si, cela est possible pour la lune, cela sera possible pour Sirius. Bornons-nous donc à démontrer, pour la lune, la possibilité des communications intellectuelles avec la terre.
Dans l'état actuel de l'optique pratique , il n'est point, dans la partie de la lune qui s'offre à nos regards, d'espace aussi grand que le jardin du Luxembourg (ce sont les paroles de M. Arago) qui ne soit connu des astronomes.
Déjà, l'industrie est parvenue à fournir, aux opticiens, de quoi former des objectifs d'une grandeur considérablement supérieure à ceux qui ont servi jusqu'à présent. Le pouvoir amplificateur va être augmenté proportionnellement. Encore un peu et chacun aurait la possibilité de voir plus distinctement dans la lune, avec une lunette astronomique, que de voir, à l'œil nu, de l'Observatoire dans le jardin du Luxembourg; ou même , qu'on ne verrait de l'Observatoire dans le même jardin, avec une lunette d'Opéra.
INous avons supposé des hommes dans la lune. Il n'y a aucune espèce de raison pour que des hommes dans la lune, quelle que soit leur fornie, n'aient un obser- V. 6
valoire aussi bien que nous ; et, des Aragos ayant aussi bien que les nôtres , le désir d'établir des communications intellectuelles, entre les deux globes, comme la lumière en a établi de matérielles.
Nous \oilà donc observant la lune dans cette intention. Nous y voyons des bommes ; quelle que soit leur forme nous les distinguons des animaux. Cela est aussi facile, qu'il le serait à des Aragos lunaires, de \oir : que, cbez nous il y a des bommes ; et de les distinguer des animaux.
Voilà, les bommes des deux globes s'obseryant réciproquement ; et, ayant le dessein de communiquer. Serons-nous obligé de dire : qu'il faudra , à peine, quelques séances, pour : que, les observations astronomiques ; et les contes de boudoir : puissent se transmettre d'un globe à l'autre? En vérité, nous rougissons presque des explications que nous allons donner. Mais, peut-être, quelques-uns de nos lecteurs ne seront pas fâcbés : de cette discussion lunatique.
Nous connaissons les hommes de la lune ; les hommes de la lune nous connaissent. Nous peignons, sur un tableau, un homme ter estre ; et, à côté, un signe auquel nous voulons faire signifier la valeur du mot Jiomme. Nous mettons, sur un autre tableau, un homme de la lune; et, à côté, le même signe. Puis, sur un tableau, nous mettons, à côté l'un de l'autre, l'homme de la lune et l'homme terrestre ; puis, audessus : le signe ayant la valeur du mot homme. Voilà les deux mondes qui ont un signe pour le mot h(m\me.
Nous mettons, sur un tableau, des animaux de la terre avec un signe à côté duquel nous voulons : que, la valeur du mot animal soit attachée. Nous en faisons autant pour les animaux de la lune. Puis , nous les réunissons sous ce même signe ; et, nous avons un signe qui a la valeur du mot animal.
De là, rien de plus facile que d'avoir des signes pour l'attribut de l'homme, la pensée, le verbe, la parole, le sentiment ; et, des signes pour l'attribut de l'animal, le mouvement.
Ici, nous supposons : les habitants de la lune, aussi instruits que ceux de la terre le seront bientôt; et qu'ils auront reconnu : que, l'animal n'a qu'une sensibilité apparente. Mais, supposons que cela ne soit pas ; il ne sera nullement difficile d'avoir un signe, ayant mouvement pour valeur, entre des gens qui ont inventé : les lunettes astronomiques.
Les signes des nombres seront aussitôt inventés que la volonté. Le signe d'égalité aussi; et, ce signe : c'est le verbe.
En voilà trop sur ce sujet.
Maintenant, qui empêche de parler avec les habitants de Sirius? La simple difficulté d'un perfectionnement d'optique. Qui donc oserait dire : que, ce perfectionnement est impossible?
— « Or, poursuit Conillllac, il esl cvlJcrit que dans cette supposition il leur serait impossible de se communii^uer leurs pensées. »
— Pour se communiquer des pensées, il faut en avoir ; et, des hommes isolés , comme vous le suppo-
sez, n'en auraient pas. Pour penser, il faut parler; pour parler, il faut penser.
— « Un pareil commerce, continue Conflillac , suppose donc, comme une condition essentielle, que tous les hommes ont en commun un même fonds d'idées. »
— Tous les hommes, de tous les mondes existants et de tous les mondes possibles ; de toutes les formes existantes, et de toutes les formes possibles ; ont, non pas UN même fonds d'idées ; mais, le même fonds d'idées : parce qu'il n'y en a qu'un seul ; et, qu'il ne peut y en avoir qu'un seul ; ce fonds est : la sensibilité. Quant, aux idées, il n'y en a point, avant le verbe. Idée, pensée, et verbe; sont : une seule et même chose.
— « Il suppose , continue Condillac , que nous avons les mêmes organes , . . . »
— Si, on voulait épiloguer on vous dirait : qu'il vaut mieux qu'ils aient les organes différents. L'homme et la femme n'ont pas les même organes; et, c'est de leur rapprochement, que naît le verbe. Voulez-\ous dire : que, ceux qui parlent, doivent avoir le même nombre d'espèces de tact? Voyez un homme sans vue, sans ouïe, sans odorat, presque réduit à l'état de bûche sentante ; il apprend à parler. Est-ce que, sous le seul rapport des organes, un singe ne ressemble pas plus à Newton ; que, cette bûche sentante ?
— «... que l'habitude d'en faire usage, continue Condillac, s'acquiert delà même manière. . . »
— Quel rapport d'habitude y a-t-il : entre l'enfant qui tette encore; et, l'homme qui avale un quartier de mouton? L'enfant et l'homme se parlent cependant. Nous \enons de Yoir : qu'il serait facile de parler avec les habitants de la lune ; si même, ils ressemblaient à des chauves-souris ; et, qu'à cet égard, la seule difficulté à vaincre, est : une difficulté matérielle.
— « ... s'acquiert de la même manière, continue Condillac, pour tous les individus, et qu'elle fait porter à tous les mêmes jugements. »
— Tous les hommes, de tous les mondes possibles, et sans exception aucune, portent le même jugement de la même modification. Si, l'un trouve que le sucre soit aigre; et, que l'autre trouve que le citron soit doux; c'est que le sucre et le citron ne modifient pas les cerveaux de ces individus de la même manière. Les modilications par les organes, appartiennent d'ailleurs au physique ; et il n'y a pas deux individus : qui trouvent au sucre, la même douceur; ni, au citron la même acidité. Il n'en est pas de même : pour les modifications causées au cerveau, par l'âme, au moyen du raisonnement. Ici, tous les hommes, existants ou possibles, portent le môme jugement sur le même raisonnement; à moins, qu'ils ne soient dans un état pathologique. Jamais homme physiologique, homme qui n'aura point été rendu malade : soit, par la fièvre ; soit, parla foi; ne dira : que, un c'est la même chose que plusieurs; et, il n'est pas un seul jugement, qui ne puisse se ramener : à l'unité.
— Nous abrégeons autant que nous pouvons. Nous ne passerons rien d'essentiel.
— « Les bêtes qui ont cinq sens, » continue Condillac,...
— Les bêtes n'ont pas de sens, proprement dits ; elles n'ont : que, des organes d'attraction et de répulsion. Dire : que les bêtes ont des sensj c'est dire qu'elles sentent; dire qu'elles sentent; c'est dire : qu'elles raisonnent ; dire : qu'elles raisonnent, avant d'avoir prouvé qu'elles sentent ; c'est, résoudre la question par la question. Si, cela se nomme faire de l'analyse; faire de l'analyse aura pour valeur : déraisonner.
— « ... participent plus que les autres, continue Condillac, à notre fonds d'idées. »
— Le fonds d'idées est la sensibilité. Avant le verbe, il n'y a pas d'idées. Une idée, est un raisonnement; ou, ce n'est qu'une attraction ou une répulsion. Condillac dira-t-il : que, le panard de cire, placé dans l'assiette d'eau, et qui se sauvait devant le morceau de pain d'Emile, avait l'idée ; que, ce pain était empoisonné?
— « Mais comme elles sont , à bien des égards , continue Condillac , organisées différemment , . . . »
— Et, en quoi, s'il vous plaît, un singe est-il organisé différemment qu'un homme? Est ce parce qu'il a quatre mains? H y a plus de différence d 'organisa-
tion, de tel homme à tel homme; que, de tel homme à tel singe.
— « ... elles ont aussi, continue Condillac , des besoins tout différents. »
— Vous imaginez-vous : qu'un Hottentot et un membre de la chambre des pairs, ont des besoins toiit semblables ? Tous ces rapprochements, du physique avec le moral, sont la poudre de perhmpinpin, jetée pour éblouir le lecteur.
— « Chaque espèce, continue Condillac , a des rapports particuliers avec ce qui Tenviroune. »
— Espèce ! Voilà encore un mot qui n'a pas de sens. Les espèces réelles sont incompatibles avec la série continue.
— « Ce qui est utile à l'une, continue Condillac, est inutile ou même nuisible à l'autre; elles sont dans les mêmes lieux sans être dans les mêmes circonstances. »
— Il ne s'agit pas ici de savoir : si, un chien parle avec la puce qui le mord. Deux singes, maie et femelle, sont probablement dans les mêmes circonstances, quand ils sont dans le même lieu. Parlent-ils ou ne parlent-ils pas? Vous allez dire qu'oui. Alors, pourquoi dites-vous donc : qu'ils n'ont pas la parole? Quel misérable faux-fuyant!
— « Ainsi, poursuit Condillac, quoique le« principales iiiées qui s'acquièrent par le tact. . . »
— Les idées ne s'acquièrent point par le tact ; aucune idée ne s'acquiert par le tact. Les idées s'acquièrent : par le raisonnement. Avant le raisonnement, il n'y a pas d'idées. Avant le verbe, l'homme se touche, Fhonima est touché ; et, il n'a aucune idée proprement dite. Vous nous dites : qu'au premier moment de son existence, l'homme a des idées. Il a donc des idées dans l'amnios?
— « ...soient, continue Condillac, communes à tous les animaux,... »
— Depuis l'homme, jusqu'à l'écritoire , n'est-ce pas? Il le faut bien; si, rien ne les sépare : absolumenl.
— « ... les espèces, continue Condillac, se forment . chacune à part , un système de connaissance. »
— Les écritoires blanches forment-elles une espèce différente des écritoires noires? Il serait curieux de savoir en quoi diffèrent leurs systèmes de connaissance.
Il n'y a pas de système particulier de connaissance. La connaissance, qui est le verbe, qui est la sensibihté dans le temps, est absolue; et, celui qui a dit moi; et, qui par conséquent l'a distingué du toi; connaît : comme Newton. Quant, au développement de la connaissance; il se fait nécessairement. Chaque connaissance acquise développe un besoin; et, chaque besoin développe une connaissance. Des marin-
gouins, qui auraient le verbe, finiraient : par écrire, par imprimer; parfaire du fouriérisme, du saint-simonisme; par passer par toutes les horreurs de l'anarcbie; et, enfin par arriver à la vérité : soit au bout de quelques jours; soit au bout de quelques siècles; ou de quelques centaines de siècles; le tout relatif : à l'ordre moral ; à l'expiation qu'ils auraient à subir.
— « Ces systèmes , rontinue Condillac , varient à proportion que les circonstances diffèrent davantage; et moins ils ont de rapports le» uns avec les auires, plus il est difficile qu'il y ait quelque commerce de pensées entre les espèces d'animaux. »
— Nous avons prouvé : que, les hommes, de tous les mondes possibles, ayant entre eux des communications physiques, peuvent communiquer entre eux intellectuellement : toutes les fois qu'il est possible de soumettre à la volonté, quelques-unes de ces communications. Quant au mot espace^ c'est un mot absolument vide de sens, du moment qu'on veut lui donner: un sens précis ; un sens absolu. Le mot espèce, renferme le mot qualité; et, la qualité est exclusive à la matière. Relativement à l'humanité , il n'y a d'hommes que d'uxE espèce. Relativement à la forme, à l'organisme, il n'y a pas deux hommes de la même espèce. Pour le commerce ordinaire de la vie, dès à peu près suffisent. Pour la science, il ne faut ni plus ni moins; il faut de l'exactitude. Une différentielle n'a ni plus ni moins.
— a Mais, poursuit Condillac, puisque les individus , qui sont organisés de la même manière, éprouvent les mêmes besoins,... »
— Le mot besoin a un sens propre ; et, un sens fi-, guré. Au propre, le besoin est moral, se rapporte au verbe. Avant le verbe, il n'y a pas de besoin proprement dit ; et, ce n'est que figurément qu'on dit : que, la plante a besoin d'air pour respirer; ou, que la pierre a besoin d'être soutenue pour ne pas tomber. Une condition d'existence physique, n'est pas un besoin proprement dit. Parmi les prétendus besoins physi- (jues, il n'y a de nécessaire au développement du verbe, que la tendance des sexes au contact continu. Si, les individus hommes se propai^eaient comme les harengs; et, si les hommes harengs avaient, entre eux, une répulsion organique continuelle les uns pour les autres; une pareille humanité, resterait éternellement : à l'état d'éternité. Une fois, le verbe développé, le besoin réel existe ; le besoin de la vérité ; et, il persiste : jusqu'à ce qu'il soit satisfait; et, il finit par être satisfait : parce que, dans la série des développements du besoin réel, il arrive une époque ; oîi, il doit être satisfait : sous peine d'être anéanti.
— « ... les satisfont par des niovt-ns semblables, conliiiue Condillac , et se (rouveiit à peu près dans de pireilles circonstances : c'est une conséiiiience qu'ils fassent cbacun les mêmes études... »
— Chacun à part, n'est-ce pas? sans que le verbe leur soit révélé ; et, sans qu'ils l'inventent ; et, sans qu'ils puissent l'inventer? Vous voulez donc dire : que, le verbe est naturel à l'animal? ou, puisqu'il n'y a pas d'animal absolument dit, à la plante? ou, puisqu'il n'y a pas de plante absolument dite, à la molécule ?
sciENCi:: socr.iLE. 9i
ou, puisqu'il n'y a pas de molécule absolument dite, à la force ? ou, comme il n'y a pas de force individuellement dite, à rien du tout? Voilà, cependant, où l'on arrive : quand on parle sans rien dire.
— « ... et, continue Condillac, qu'ils aient en commun le même fonds tl'idées. »
— Des individus qui auraient chacun la même idée, sans moyen de se la communiquer, n'auraient pas cette idée en commun. Que signifie ce galimatias? Si, deux personnes ont chacune un billet de mille francs, dira-t-on pour cela qu'elles ont leurs billets en commun; si, elles ne se sont jamais parlé ?
— « Ils peuvent donc, continue Condillac, avoir un langage,. . . »
— S'ils ont des idées, ils ont un Ian2;a2;e. S'ils n'ont pas de langage, ils n'ont pas d'idées. Dire ; que, l'on a des idées et pas de langage ; c'est dire : que, l'on peut à la fois : être; et, n'êlre pas. Et voilà le bavardage qui a été admiré pendant un siècle! et pour y substituer quoi? un bavardage, plus stupide encore, si, c'est possible.
— « ... et tout prouve, en effet, continue Condillac, qu'ils en ont un. Ils se demandent, ils se donnent des leçons ,. . . »
— Oui, comme le pistil demande : quand, l'étamine va lui porter la poussière fécondante, contenue dans les anthères.
— « ... ils parlent, continue Condillac, de leurs besoins, ...»
— Condillac aurait bien dû ; nous traduire quelques-unes de leurs poésies erotiques.
— « ... et ce langage, continue Condillac, est plus étendu à proportion qu'ils oui des besoins en plus grand nombre , . . . »
— Le premier, de ces prétendus besoins, est de respirer. Dès lors, le langage des huîtres doit être bien plus étendu que le nôtre : car, pour respirer, nous n'avons besoin que d'air; et l'huître a besoin d'eau et d'air. C'est précisément le double.
— « ... et, continue Condillac , qu'ils peuvent mutuellement se secourir davaiitage. »
— Comment voulez-vous : qu'on se secoure, mutuellement, en réalité, sans raisonner; et, quand on raisonne, comment voulez-vous : qu'on ne se secoure pas autant que le raisonnement l'exige , lorsque la tendance d'organisme n'est point supérieure à la tendance de raisonnement? Les secours sont toujours : en raison de celui qui accorde ; et, non en raison de celui qui demande. 11 n'y a que les tendances, qui soient en raison : de ce qui attire ou repousse.
— « Les cris inarticulés , continue Condillac , et les actions du corps sont les signes de leurs pensées. »
— C'est comme si vous disiez : que, les accords d'une harpe éolienne, sont l'expression de son génie.
— « Mais, continue Condillac^ pour cela il faut que les mêmps sentiments occasionneul dans chacun les mêmes cris et les mêmes mouvements : . . . »
— A ces conditions, on pourrait faire converser deux serinettes.
— « ... et par conséquent, continue Condillac , il faut qu'ils se ressemblent jusque dans l'organisation extérieure. »
— Ainsi, un ergot plus ou moins long empêche un coq d'en comprendre parfaitement un autre. Et, le coq, qui a une crête bien autrement énorme que la poule, comprend-il la poule? Et qu'on ne dise pas que nous plaisantons. On va par nuances, bien plus faibles que celles que nous venons d'énoncer, de l'organisation de l'homme à l'écritoire.
— «Ceux qui habitent l'air et ceux qui rampent sur la terre, continue Condillac, ne sauraient même se communiquer des idées qu'ils ont en commun, »
— Les malheureux! La Fontaine a dû subir bien des transformations, avant de pouvoir nous traduire : ces milhards de dialectes. -y
— « Le langage d'action , poursuit Condillac, prépare à celui des sons articulés. »
— Ici, Condillac met en note : « Cela a été prouvé « dans l'Essai sur Vorigine des connaissances humaines , « partie II, section i. » Nous avons vu comment cela a
été prouvé. Saint Augustin était de meilleure foi en parlant de la Trinité. « Quand on demande, dit-il, « ce que c'est que les trois, le langage des hommes « se trouve court, et l'on manque de termes pour les « exprimer : on a pourtant dit trois personnes, non « pas pour dire quelque chose, mais parce qu'il faut « parler et ne pas demeurer muet. Dicturn est très per- « sonœ^ non ut alirpnd diceretur, sed ne taceretiir. » (De Trin.^ lib. V, cap. ix.)
— « Aussi y a-t-il , conlinne Condillac, dps animaux domestiques capables d'acquérir quelque intelligence de ce dernier. »
— Ainsi, lorsqu'un perroquet vous dit : Donne la patte à Jacquot^ c'est, la patte qu'il vous demande? Il faut être perroquet : pom* dire de pareilles choses.
— « Dans la nécessité où ils sont, continue Condillac, de connaître ce que nous voulons d'eux, ils jugent de notre pensée par nos mouvement-:, toules les fois qu'elle ne renferme que des idées qui leur sont communes , et que notre action est ù peu près telle que le serait la leur en pareil cas. »
— Quand on pense ainsi sur les bêtes ; il faut être assassin, ou le complice d'assassins, pour en manger. IVous voudrions savoir : si, Condillac s'abstenait de rôti et de bouilU. -
— « En même temps, continue Condillac, ils se font une habitude de lier cette pensée au son dont nous l'accompagnons constamment,. . . »
— C'est, absolument : comme un Allemand, qui apprend le français.
— «... en sorte que, coi.tinue Condillac , pour nous faire entendre d'eux, il nous sulfil bientôt de leur pailer. C'est ainsi que le chien apprend à obéir à notre voix. »
— Si, c'est avec le verbe ; le chien est un homme; et l'écritoire est un homme; il n'y a que du plus au moins. Si, c'est sans le verbe ; à quoi donc sert la sensibilité? En dehors du verbe, des attractions et des répulsions sont absolument identiques au plaisir et à la douleur. Et que faut-il pour cela? Une machine, un cerveau plus ou moins compliqué. Allez étudier les êtres depuis le point de la série où les cerveaux disparaissent, depuis le point où la vie n'est point encore centralisée , jusqu'aux mouvements vibratoires des molécules de l'écritoire; allez étudier les cerveaux^ depuis le moment où ils apparaissent , jusqu'à l'homme; et, vous verrez : que, la nécessité de la sensibilité réelle, pour la conservation de la vie, est une véritable calembredaine.
— « Il n'en est pas de même, poursuit Condillac, des animaux dont la conformation extérieure ne ressemble point du tout à la nôtre. »
— Point du tout est Irès-joli ! Il paraît que Condillac n'avait point étudié l'anatomie comparée. Il aurait su : que, les perroquets ont tout ce que nous avons; et, que nous avons tout ce qu'ils ont, jusqu'aux dents. Il ne se doutait pas de ce qu'il coûterait de travaux au respectable Geoffroy Saint-Hilaire, pour retrouver, dans une tête d'homm«, tout ce qu'il y a dans une tête de brochet.
— « Quoique le pprroquet. pnr exomplp. ait In faculté, continue Condillac, d'itrlicultr les mois qu'il entend, Ct ux qu'il prononce ne lui servent ni pour découvrir nos pensées ni pour nous faire connaître les siennes, etc.... »
— Et pourquoi, dans l'alinéa précédent, venezvous donc de dire : « Aussi y a-t-il des animaux do- « mestiques capables d'acquérir quelque intelligence « de ce dernier (du langage articulé)? » Alors quels sont donc les animaux domestiques qui ont l'intelli- 2;cnce du lansa^re articulé? Vous n'avez donc pas va les serins savants? Nous allions vous demander : si, vous aviez vu les puces travailleuses ?
— « Mais, continue CondiUac, si les bêtes pensent, si elles se font connaître quel(]ues-ui;s de leurs sentiments, enfin s'il y en a qui entendent quelque peu notre lanjrue , eu quoi donc diffèrent-elles de Thomme? N'est-ce que du plus au moins ? »
— Voilà une question nette, bien posée, et à laquelle il faut répondre, d'une manière incontestable; et, afin de ne laisser aucune espèce de doute , sous peine : lorsque la société ne peut plus griller les bavards, de voir l'anarchie dévorer jusqu'au dernier individu de l'humanité; sous peine : d'être obligé de reconnaître : que, le plus grand des assassins, est le plus grand des hommes. Allons, Condillac! répondez à la question, que \ous-même a\ez posée; et vous, qui êtes si logicien, reconnaissez : qu'après avoir ainsi posé la question ; et, avoir ainsi donné accès à Tanar-, chie ; vous devez répondre clairement ; ou que vous avez mérité : soitl'échafaud; soit la camisole de force.
— « Je réponds, continue Condillac, que, dans l'impuissance où nous sommes de connaître la nature des êtres,,.. »
— Vous devriez parler : pour vous ; et non pour riiumanité. Qui donc vous autorise à mesurer : le possible des connaissances ; sur votre ignorance ? Et pourquoi, si vous êtes certain de cette impossibilité de connaître; conseillez-vous l'examen, qui sape toute révélation ; tandis , qu'aussi longtemps que dure cette ignorance, que vous proclamez ; la société ne peut exister : que, basée sur une révélation, qui fait accepter comme vérité, la connaissance de ces natures, que vous dites ne pas pouvoir être connues. Rendez-vous justice et vous verrez : que, vous avez seulement à choisir : entre la Grève et Charenton.
— «... nous ne pouvons, continue Condillac, juger d'eux que parleurs opérations. »
— Belle manière de juger ! C'est, comme celui qui dirait : Je vois le soleil se lever à droite et se coucher à gauche; donc le soleil tourne à l'entour de moi.
— ^ « C'est pourquoi, continue Condillac , nous voudrions vainement trouver le moyen de marquer à chacun ses limites ; nous ne verrons jamais entre eux que du plus et du moins. »
— Voilà-t-il la série continue des êtres, clairement énoncée? Qu'en dites-vous : condillacien! qui, ne ^voulez pas que votre maître soit panthéiste sans le savoir ? Quel nom donneriez-vous : à un homme qui se croirait blanc, quand il est nègre ?
— « C'est ainsi, continue Condillac, que l'homme nous paraît ilifférer de l'ange, et l'ange de Dieu même; mais de l'ange à Dieu, la distance est infinie;... »
— Comme c'est joli! l'infini entre des choses qui ne diffèrent ; que, du plus au moins. A Charenton, le pliilosophe !
— « ... tandis que de l'iiomnie à l'ange, continue Condillac, elle est très-cousidéiable, et sans doute plus grande encore de l'homme à la bête. »
— Et, comme l'homme fait rôtir les bêtes, pour son bon plaisir ; le bon Dieu a bâti l'enfer, pour y rôtir les' hommes, aussi pour son bon plaisir; et, ce sont des anges qu'il a chargés de les mettre à la broche. Aussi longtemps, qu'on remuera des idées de Dieu et de diables, il n'en sortira : que des billevesées.
— « Cependant, poursuit Condillac, pour marquer ces dilTérences , nous n'avons que des idées vagues... »
— Vous avez dit \ous-même : qu'avoir des idées vagues, c'était n'avoir aucune idée; et, qu'il n'y avait que les mauvais raisonneurs, c'est-à-dire les sots; qui^
pour raisonner, se servaient d'idées vagues ? Est-ce à
ce prix : que, vous vous en servez?
— «... et, continue Condillac, des expiessions figurées, plus, 7noins, dislance. »
— Comment I figurées? Vous perdez donc la tête? Lue expression figurée est une signification détournée
du sens propre. Quel est donc le sens propre des expressions plus, moins et distance^ si ce n'est : celui, que tout le monde y attache?
— « Aussi , continue Condillac , je n'entreprends pas d'expliquer ces choses. Je ne fais pas un système de la nature des êtres, parce que je ne la connais pas :...»
— Il n'y a que deux natures d'êtres possibles : nature sentante ; et, nature non sentante. Et, encore, pour que ces deux natures soient réellement différentes ; il faut : que, la nature non sentante, ne puisse devenir nature sentante ; et vice versa. Or, yous dites : que, les bêtes sentent; tous le dites explicitement ; ce qui renferme implicitement : que, les écritoires sentent. D'un autre point de \ue, il n'y a encore que deux natures possibles : des êtres éternels ; et des êtres temporels. Yous dites : qu'il n'y a qu'un être éternel; et, que tous les autres sont temporels; c'est-à-dire : qu'ils ne sont rien du tout. Et, vous appelez cela, ne pas faire un système de la nature des êtres? Alors, qu'est-ce donc que faire un système; si, ce n'est : raisonner ou déraisonner?
— « ...j'en fais un, continue Condillac, de leurs opérations,... »
— Et cela, sans savoir : si, les êtres sont capables d'opération; s'ils sont des êtres réels ou s'ils ne sont que des êtres illusoires. Que diriez-vous de l'imbécile, qui viendrait vous affirmer doctoralement : que, c'est la machine à vapeur qui fait manoeuvrer une frégate;
JOO SCIENCE SOCIALE.
et, non celui qui la dirige? Et, tous voulez : que, l'écritoire opère ; et, vous appelez cela : faire uu système des opérations des êtres !
— « ... parce que, continue Condillac, je crois les connaître. »
— Croire, est d'un sot. 11 vous paraît donc : qu'il suffit de croire^ pour mettre sur le papier toutes les billevesées qui passent par 4a tête. Du reste, il y a eu plus sots que vous ; ce sont ceux qui vous ont admiré; et, nous avons nous-même été sot, la plus grande partie de notre jeunesse. Nous rougissons de l'admiration, que nous nous rappelons avoir eue : pour les sornettes que nous venons de critiquer.
— « Or, continue Condillac, ce n'est pas dans le principe qui les constitue chacun ce qu'ils sont, c'est seulement dans leurs opérations qu'ils paraissent ne dilférer que du plus au moins ; et de cela seul il faut conclure qu'ils diffèrent par leur essence. »
— Est-il possible de faire un galimatias plus absurde? Ils paraissent être d'une même nature; donc, ils ne sont pas de même nature. Et, voilà celui que, dans notre jeunesse, on nous a donné comme modèle de logique et de clarté.
— « Celui qui a le moins, continue Condillac, n'a pas sans doute dans sa nature de quoi avoir le plus. La bêle n'a pas dans sa nature de quoi devenir homme , comme l'ange n'a pas dans sa nature de quoi devenir Dieu. »
— C'est bien dommage ! Chacun son tour n'eût pas déjà été si mal.
— K Cependant , continue Gondillac , lorsqu'on fuit voir les rapports qui sont entre nos opérations et celles des bctes , il y a des hommes qui s'épouvantent, »
— Ils ont bien 'de la bonté. S'ils raisonnaient, ils diraient : Tordre moral existe, ou il n'existe pas. S'il
existe tout est bien; s'il n'existe pas, il n'y a rien
de réel. Le système de Condillac, renouvelé : des Indiens ; des Grecs; des Piomains, etc. ; conduit droit à l'anarchie. Ouvrez lesyeux et vous verrez : que, l'anarchie est un bien ; et, que c'est d'elle seule que peut naître : le besoin de chercher, de trouver et d'accepter la vérité.
— « Ils croient , continue Condillac , que c'est nous confondre avec elles,... »
— Faut-il avoir de la mauvaise volonté, pour arriver là. Vous dites : que, nous raisonnons ; et, que les bêtes raisonnent. En vérité, il n'y a point là de quoi confondre : les uns et les autres.
— « ... et ils leur riîfusent, continue Condillac, le sentiment et l'intelligence, quoiqu'ils ne puissent leur refuser ni les organes qui en sont le principe mécanique ni les actions qui en sont les effets. »
— • Il paraît : que, Condillac a trouvé un homme : qui, accordait aux animaux des actions intelligentes; et, qui leur refusait Tintelligence. Condillac aurait dû donner une accolade à ce brave homme ; comme Roquelaurc en avait donné une, à celui qu'il avait trouvé plus laid que lui.
— « On croirait, continue Gondiliac, qu'il dépend d'eux de fixer l'essence tle thaiiuc être. »
— Mais, c'est vous qui fixez, et, qui fixez arbitrairement l'essence de chaque être, en disant: que, l'éponge sent; et, que la sensitivene sent pas.
— <■ Livrés à leurs préjugés, continue Gondiliac , ils appréhendent de voir la nature telle qu'elle est. » .^^
— Croire une sornette ; ou, croire une vérité ; c'est, de part et d'autre, le même préjugé. Et, il n'appartient pas à un homme, qui se vante de croire, de reprocher aux autres : qu'ils ont des préjugés.
— « Ce sont, continue Gondiliac, des enfants qui, dans les ténèbres, s'effrayent des fantômes que l'imagination leur présente. »
— S'effrayer de folies ; ou, avoir la folie de ne pas voir le danger ot^i il est, l'erreur où elle est; c'est folie : d'un côté comme de l'autre.