CHAPITRE V
« De l'instinct et de la raison.
— « On dit communément, poursuit Gondiliac, que les animaux sont bornés à l'instinct, et que 1 1 raison est le partage de l'homme. Ges deux roots, instiwt cl raison, qu'on n'evp'ique point, contentent tout le mondé et tiennent lieu d'un système raisonné. »
— S'il est quelque chose, pire que de se servir de mots ; sans, auparavant, s'être fait de leur valeur une idée précise et non absurde ; c'est, de se servir de mots, après leur avoir donné un sens absurde; que, l'on prend
comme ne l'étant pas. Aussi longtemps, que l'on se sert de l'expression DieUj, sans y attacher d'autre idée ; que, celle d'un homme infiniment puissant; cette acception peut servir, et a servi depuis l'origine sociale, de base à l'existence de l'ordre; pourvu, que l'on ajoute : que, cela est incompréhensible ; et, que l'on puisse griller ceux qui se permettront d'examiner cette incompréhensibililé; ce qui, également, a toujours eu lieu : depuis l'origine sociale. Mais, qu'un homme vienne prétendre exp'iquer ce mystère, à une époque où il n'est plus possible de griller; et, que pour explication, il vous dise : que, un c'est la même chose que plusieurs; dès ce moment, l'idée de Dieu devient incapable de servir de base à aucune espèce d'ordre, vis-à-vis de ceux qui raisonnent. Il en est de même pour les mots instinct et raison. Aussi longtemps, qu'on les laisse dans le vague, l'indétermination sert à faire briller le mauvais esprit de ceux, qui aiment à faire des sophismcs, pour éblouir les sots. ^Fais, aussitôt que l'on vient vous dire clairement : l'instinct est un degré de connaissance ; la raison n'est qu'un plus grand degré de connaissance; nous ne verrons jamais entre V instinct et la raison ([ue du plus ou du moins. C'est ainsi que F homme nous paraU différer de l'ange, et l'ange de Dieu même : mais de l'ange à l'homme la distance est infinie; tandis que de l'homme à l'ange elle est très-considérable et sans doute plus considérable encore de l'homme à la bêle. De suite, on ajoute involontairement : Et, comme on fait des betes à coups de ciseaux; il s'ensuit nécessairement : que, l'ame des bêtes, l'âme
des hommes, l'âme des anges, et l'âme de Dieu ; sont : de véritables bêtises.
— n L'instinct u'esl rien, continue Coudillac, ou c'est un commence' nient de connaissance ;... »
— L'instinct, c'est l'expression, la manifestation de la force, de la matière. La connaissance, c'est l'expression, la manifestation de la sensibilité, de l'immatérialité. Vous voyez donc : que, l'instinct n'est pas rien ; et, n'est pas davantage un commencement de connaissance. L'instinct d'une pierre, est : de tomber; d'avoir ses molécules agrégées de telle et telle manière ; de présenter telle action et telle réaction ; l'instinct d'une plante,. est l'ensemble des propriétés de son organisme; comme l'instinct d'une bête ; et l'instinct de l'homme. Tout cela est clair; et, n'est point absurde.
— « ... car, conlinue Condilhic, les actions dos animaux ne peuvent dépendre ijue de trois piiiicipes : ou d'un pur mécanisme;... »
— C'est le cas des bêtes, comme celui des plant<îs, comme celui des minéraux, et comme celui des forces : car, chez les plantes, chez les minéraux et chez lesforces, il y a : action phénoménale ; aussi bien, que chez les animaux.
— « ... ou, continue Condillac, d'un sentiment aveugle... »
— Il y a sentiment aveugle, chez l'homme, avant le verbe; car, la lumière du sentiment n'est autre r
SCIENCE SOCIALE. lOo
que, le verbe. Mais, le sentiment aveugle n'est jamais cause d'action ; c'est toujours l'organisme.
— « ...qui ne compare point, continue Condillai", qui ne juge point; ou d'un sentiment qui compare^ qui juge et qui connaît. »
— Ici, Condillac met en note :
— «Il me semble, dit M. de Bnffon, que le principe de la connaissance « n'est point celui du sentiment (in-4", t. IV, p. 78). » En effet, continue Condillac, c'est ce qu'il suppose partout. »
— Cette note prouve : c]ue, ces deux adversaires raisonnaient : aussi mal l'un que l'autre. Mais, la Sorbonne fit faire amende honorable à Buffon. Pourquoi donc n'en fut-il pas de même pour Condillac ?
— « Or, continue Condillac, j'ai démontré que les deux premiers principes sont absolument insuffisants. »
— Était-ce la vanité ou la folie qui faisait prendre à Condillac : des absurdités pour des démonstrations ; des vessies pour des lanternes?
— « Mais, poursuit Condillac, quel est le degré de connaissance qui constitue l'instinct? C'est une chose qui doit varier suivant l'organisation des animaux. Ceux qui ont un plus grand nombre de sens et de besoins... »
— Pour parler juste ; c'est, organes et tendances qu'il aurait fallu dire. 11 est vrai : que, si on veut rendre l'huître, l'égale de Cicéron, les mots sens et besoins sont à leur place.
— « ... ont plus souvent occasion, continue Condillac, de faire des
comparaisons et de porter des jugements. Ainsi leur instinct est un plus grand degré de connaissance. Il n'est pas possible de le déterminer; il y a même du plus ou du moins d'un individu à l'autre dans une même espi'^ce. Il ne faut donc pas se contenter de regarder l'instinct comme un principe qui dirige l'animal d'une manière tout à fait cachée; il ne faut pas se contenter de comparer toutes les actions des bêles à ces mouvements que nous faisons, dit-on, machinalement; comme si ce mot machinalement expliquait tout. »
— Le mot, machinalement^ explique tout, absolument tout; du moment, qu'il est démontré : que, le mouvement est exécuté par une machine. Quelle autre application voudriez-vous donc donner : du mouvement d'une horloge ? La monter et la démonter ? Démonterezvous la force qui la fait aller ?Démonterez-vous l'attraction du pendule ; ou, larépulsion du ressort? La force de la pierre, qui tend à tomber, fait de cette pierre une horloge qui a un mouvement. Demandez-leur une explication de l'attraction, pour savoir qu^elle a lieu : sans connaissance ; sans raisonner. Ce qui appartient à l'éternité n'a pas d'explication : il est, parce qu'il