EST
— « Ma s, continue Condillac, rocher.-hons comment se font ces mouvements, et nous nous ferons une iJée exacte de ce que nous appelons instinct. »
— Allons ! nous allons voir. Il y a cet avantage, avec Condillac : qu'il aime mieux s'enferrer; que, de fuir.
— « Si nous ne voulons voir et marcher que pour nous transporter dun lieu à un autre, continue Condillac, il ne nous fst pa< toujours nécessaire d'y réfléchir; nous ne voyons et nous ne marchons souvent que par habitude. »
— Tout l'échafaudage, de Condillac, repose ici : sur l'indétermination de la valeur du mot habitude qui est pris : tantôt au propre; et, tantôt au figuré.
Habitude., pris au propre , signifie : une tendance organique résultant d'un raisonnement ; qui a si souvent soumis un organe à tel mouvement; que, dans les circonstances, où le mouvement est ordinairement commandé, l'organe le fait, même sans commandement. Le mot Aa6î7w(/e^ dans ce cas, est exclusif: aux êtres qui raisonnent. Aussi longtemps, qu'il n'est pas démontré : que, les bêtes ne raisonnent qu'en apparence ; on applique le mot habitude à celles qui paraissent raisonner. Ainsi, l'on dira d'un chat : qu'il a été habitué à faire ses ordures hors de l'appartement ; et, qu'il a perdu cette habitude, s'il vient à le salir. Mais, ici, le mot habitude est au moins conditionnellement au figuré. Car, il serait ridicule de dire • qu'un sauvageon a contracté, par la greffe, l'habitude de porter des pommes de reinette ; et, qu'il a perdu cette habitude, si on laisse pousser un bourgeon au-dessous de la greffe, en laissant mourir la partie greffée.
— «Mais si nous voulons démêler plus de choses dans les objets, continue Condillac, fi nous voulons marcher avec plus de grâce, c'e.^t à la réflexion à nuus instruire, et elle réglera nos facultés jusqu'à ce que nous nous soyons fait une habitude de cette nouvelle manière de voir et de mart lier. Il ne lui restera alors d'exercice qu'autant que nous aurons à faire ce que nous n'aurons point encore fait, ...»
— Remarquez : que , dans ce système , c'est avec réflexion, avec raisonnement, que l'enfant donne le premier coup de pied, dans le ventre de sa mère ; que
c'est avec réflexion, avec raisonnement, qu'il tette la première fois, qu'il crie pour être bercé au bout de huit jours : s'il a été habitué à être bercé ; et, qu'on cesse de le bercer, etc., etc.
— « ... qu'aulnnt, conlinue Condillac , que nous aurons de nouveaux besoins, ou que nous Toudrons employer de nouveaux moyens pour satisfaire à ceux que nous avons.
« Ainsi il y a en quelque sorte deux «loi dans chaque homme :... »
— L'expression moi a deux valeurs : une propre; et, une figurée. Pour, que le mot moi puisse avoir une valeur propre, une valeur non absurde ; il faut : que, l'âme soit éternelle, ce qui implique : que, les animaux sont des machines ; il faut : que, le matérialisme soit déclaré absurde; ce qui implique : que, les animaux sont des machines; il faut : que, le mot Dieu,, dans le sens anthropomorphique, soit reconnu absurde ; parce qu'avec l'existence de Dieu, l'homme est nécessairement une machine. L'expression ??ioi est figurée, quand on l'emploie pour signifier : le mo/ agissant d'un homme avant le verbe ; le moi agissant d'un homme soumis à une tendance organique ; le moi d'une bête ; le moi d'une plante, etc.
— « ...le moi d'habitudi:", » conlinue Condillac,...
— Le ;??o/ d'habitude est une sottise. Le moi, nommé d'habitude par Condillac, est : le moi organique; le moi figuré.
— « ... et, continue ConJillac, le moi de réflexion. »
SCIENCE SOCULE. i 09
— Le moi de réflexion est une autre sottise. Après le moi figuréj il y a le moi réel C'est l'âme, après le verbe. Avant le verbe, l'âme n'existe pas dans le temps. Et, quand on parle du moi ^ on parie de l'âme dans le temps.
— « C'est, continue Condillac, le iiremier, qui touche, qui voit;... »
— H y a : toucher au propre ; et, toucher au figuré; voir au propre ; et, voir au figuré. Au propre, le moi figuré ne touche ni ne voit ; pas plus qu'au propre, une main, un œil ne touche, ne voit. Ce qui touche et voit : c'est : I'ime.
— «... c'est lui, continue Condillac, qui dirige toutes les facultés animales. »
— Comment trouvez-vous : des facultés, qui sont dirigées ? Et, comment trouvez-vous : ce moiy qui dirige : sans réflexion, sans raisonnement ?
— « Son objet, continue Condillac, est de conduire le corps, de le garantir de tout accident et de veiller continuellement à sa conservation. »
— Et, ce moi : conduit, garantit et veille sans raisonner. Comment trouveriez- vous, celui qui vous dirait : que, l'objet, d'un ressort démontre, est : de conduire l'aiguille ; de la garantir de tout accident; et de veiller, continuellement, à sa conservation?
— « Le second , poursuit Condillac , lui abandonnant tous ces détails,... »
— En vérité, il a bien de la bonté !
— « ... se porte, continue Condillac, à d'autres objets. Il s'occupe du soin d'ajouter à notre bonheur. »
— Ainsi, il y a du bonheur sans lui ? Condillac alors a dû être bien heureux. Et, cependant, avant de mourir il aurait voulu voir : tous ses ouvrages brûlés.
— « Ses succès multiplient ses désirs, continne Condillac ; ses méprises les renouvellent avec plus de force; les obstacles sont autant d'aiguillons ; la curiosité les meut sans cesse; l'industrie fait son caractère. »
. — Comprenez-vous ce galimatias? Un moi réel ne peut être qu'une âme. Yoyez-vous cette âme qui a toutes les passions, d'un méchant écolier ?
— « Celui-là, continue Condillac, est tenu en action par les objets dont les impressions reproduisent dans Tâme les idées, les besoins et les désirs, qui déterminent d;ins le corps les mouvements correspondants, nécessaires à la conservation de l'animai. »
— Quel gahmatias ! L'harmonie préétabhe est diaphane : auprès d'un pareil gâchis ?
— « Celui-ci, continue Condillac, est excité par toutes les choses qui, en nous donnant la curiosité, nous portent à multiplier nos besoins. »
— Que nos lecteurs nous pardonnent ; si, nous les forçons à lire ces non-sens. Mais, qu'ils prennent courage ; après ce chapitre, nous abandonnerons ces dégoûtantes rapsodies.
— « Mais , continue Condillac , 'quoiqu'ils tendent chacun à un but
SCIENCE SOCIALE. iH
particulier , ils agissent souvent ensemble. Lorsqu'un géomètre , par exemple, est fort occupé de la solution d'un problème, les objets continuent encore d'agir sur ses sens. Le moi d'habitude obéit donc à leurs impressions ; c'est lui qui traverse Paris, qui évite les embarras;... »
— Un moi d'habitude, privé de tout raisonnement, n'est autre qu'un cerveau . Or, le sentiment est exclusivement nécessaire au raisonnement; partout où le raisonnement n'existe pas, des attractions et des répulsions le remplacent de la manière la plus absolue. A quoi donc peut servir la sensibilité aux animaux? Condillac a prévu cette objection, ce qui prouve que chez lui la doctrine du matériahsme n'est point étalée par ignorance. Selon Condillac, c'est le raisonnement qui forme l'instinct. Condillac nous dira probablement ; que, si la sensitive frémit quand on la touche ; c'est, le raisonnement qui lui a procuré cette habitude ; qui lui a formé cet instinct.
— « ... tandis que le moi de réflexion, continue Condillac, est tout entier à la .«olution qu'il cherche.
« Or, retranchons d'un homme fait le moi de réflexion ; on conçoit qu'avec le seul moi d'habitude, il ne saura plus se conduire, lorsqu'il éprouvera quelqu'un de ces besoins qui demandent de nouvelles vues, do nouvelles combinaisons. »
— Lorsque l'enfant vient au monde, comme il n'a pas encore respiré, vous concevez qu'il lui faut : de nouvelles vues, de nouvelles combinaisons ; pour satisfaire ce besoin. 11 en est de même pour l'étamine, la première fois qu'elle se penche sur le pistil ; c'est, par suite d'un raisonnement. Voilà donc le besoin de sensibilité réduit aux 7Jre??2î>?-5 mouvcmcîits. Quand, pour se défendre, il ne reste que de pareils arguments ; c'est,
il2 SCIENCE SOCIALE.
que le défenseur sent déjà, lui-mênae : que, sa cause est mauvaise. La raison a cédé j et, la vanité seule regimbe.
— « Mais, continue Condillac, il ?e conduira encore parfaitement toutes les fois qu'il n'aura qu'à répéter ce qu'il est dans l'usage de faire. »
— Vous le voyez : le raisonnement, la sensibilité, sont inutiles : pour tout second mouvement; pour toute répétition d'un même mouvement.
— « Le mni d'habitude, continue Condillac, suffit donc aux besoins qui sont absolument nécessaires à la conservation de l'animal. »
— Encore une fois, vous le voyez : la sensibilité est inutile à la conservation de l'animal.
— « Or, continue Condillac, l'iustinct n'est que cette habitude privée de réflexion. »
— Écoutez! Condillac, maintenant va vous dire: d'où provient l'instinct ; d'oii provient l'habitude, privée de réflexion.
— « A la vérité , continue Condillac , c'est en réfléchissant que les bêtes l'acquièrent;... »
— Dix-neuvième siècle ! voilà ce que le dix-huitième a admiré. Mais, ne vous enorgueillissez pas. Vous admirez : des choses plus stupides encore, s'il est possible.
— «... mais, continue Condillac^ comme elles ont peu de besoins, le temps arrive bientôt où elles ont fait tout ce que la réflexion a pu leur apprendre.»
— Une fois qu'une plante, qui vit dans l'eau, a réfléchi : que, si elle permettait à ses anthères, de répandre le pollen sous l'eau, la fécondation ne pourrait avoir lieu ; alors, elle étend ses rameaux, ou plutôt le rameau qui est prêt pour la fécondation ; elle l'envoie à plusieurs mètres, s'il est nécessaire ; elle mesure l'espace ; elle féconde l'ovaire ; puis, relire ce rameau et le fait reposer sur son sein. Une fois qu'elle a contracté cette habitude, elle ne réfléchit plus, pour la fécondation des autres fleurs ; elle abandonne ce soin : à l'instinct.
— « Il ne leur reste plus , continue Condillac , qu'à répéter tous les jours les mêmes choses; elles doivent doue n'avoir enfui que des habitudes, être bornées à riiistinct, »
— C'est vrai. Mais, il faut convenir : qu'une sensitive a besoin : de beaucoup plus de réflexion, qu'une éponge.
— a La mesure de réflexion que n^us avons au delà de nos habitudes, continue Condillac, est ce qui constitue notre raison. Les h.ibitudes ne suffisent que lorsque les circonstances sont telles qu'on n'a (|u'à répéter ce qu'on a appris. Mais s'il faut se conduire d'une manière nouvelle, la réflexion devient nécessaire... »
— Vous voyez : que, la machine qui jouait aux échecs, avait besoin de réfléchir : toutes les fois que son adversaire, lui faisait une nouvelle niche.
— « ... comme elle l'a été, continue Condillac, dans l'origine des habitudes, lorsque tout ce que nous faisions était nouveau pour nous.
n Ces principes étant établis, il c.U aisé de Aoir pourquoi l'instinct des bctes est quelquefois plus sûr que notre raison et même que nos habitudes. >'
— A'oiis ne \ous douteriez pas pourquoi. Elles se. trompent moins — parce que, faisant tout par intelligence, faisant leur instinct ayec l'intelligence; elles ont moins d'intelligence. Vous verrez bientôt : l'incomparable conclusion, tirée de ces magnifiques prémisses.
— « Ayant pou de besoins, continue Condillac , elles ne contractent qu'un petit nombre d'habitudes; faisant toujours les mûmes clioses, elles les font mieux. »
— Vous vous imaginez peut-être : que, pour faire mieux, il faut faire autrement qu'on a fait. Jl n'en est rien. L'intelligence des bêtes fait toujours bien du premier coup parce cju'elles ont moins d'intelligence
que nous. Du reste, n'allez pas croire : que cette conclusion soit celle dont nous venons de vous parler. Celle-ci n'en approche pas.
— « Leurs besoins, continue Condillac, ne demandent que des considérations qui ne sont pas bien étendues,... »
— Il y a déjà pas mal de considérations, quand il s'agit d'envoyer sa corolle se développer dans un autre monde; et, une pareille plante n'est pas déjà si bête. Aussi, devrait-elle se tromper. Et, cependant elle ne se trompe pas.
— «... qui , continue Condillac, sont toujours les mêmes, et sur lesquelles elles ont une longue expérience. »
— Pas déjà si longue. Il y a beaucoup d'animaux qui ne vivent qu'un jour. 11 est vrai qu'un nénupbar
» ^ Tit plus longtemps. Mais, aussi le nénupliar n'est pas encore classé parmi les animaux. Dans tous les cas, nous voudrions savoir : si, l'expérience des pères, animaux ou plantes, profite aux enfants.
— « Dès qu'elles y ont réflécbi, continue Condillac, elles n'y réfléchissent plus. »
— Les bêtes et les plantes sont bien plus heureuses que nous : elles n'ont aucune espèce de casse-tête.
— « Tout ce qu'elles doivent faire, continue Condillac, est déterminé, et elles se conduisent.
« Nous avons, au contraire , beaucoup de besoins, et il est nécessaire que nous ayons égard à une foule de considérations qui varient suivant les circonstances. »
— Vous concevez : que, cliez les animaux, rien ne varie.
— « De là , continue Condillac , il arrive : 1° qu'il nous faut un plus grand nombre d'habitudes ; 2o que ces habitudes ne peuvent être entretenues qu'aux dépens les unes des autres;... »
— Il paraît qu'il n'en est pas de même chez les animaux.
— « ... ô" que, continue Condillac, n'étant pas en proportion arec la variété des circonstances, la raison doit venir au secours;... »
— Et, chez les bêtes? quand il y a du neuf, ne faut -il pas aussi : que, la raison s'en mêle ?
— « ... 4o que, continue Condillac, la raison nous étant dénuée pour corriger nos habitudes,... »
— 11 paraît : que, ce n'est pas pour cela, que la raison a été donnée aux bêtes. A-t-on bien réfléchi à tout ce qu'il y a d'absurde dans cette expression : donner la raison? C'est, s'il est possible, plus absurde qu'une création.
— « ... les étendre, continue Condillac, les perfectionner,...»
— Perfectionner des habitudes est encore une bien jolie chose ! Toujours rapporter le physique au moral. Quelle source d'erreurs!
— « ... et, continue Condillac , pour s'occuper non-seulement des choses qui ont rapport à nos besoins les plus pressants, mais souvent encore de celles auxquelles nous prenons les plus légers intérêts, elle a un objet fort vaste, et auquel la curiosité, ce besoin insatiable de connaissances,... »
— Curiosité est encore un mot : qui a un sens propre ; et, un sens figuré. Au figuré, un rossignol est plus curieux : que, toutes les femmes ensemble; et, que tous les philosophes possibles. Au propre, la curiosité est très-facile à satisfaire : une fois qu'elle a touché la vérité, elle ne demande plus rien.
— « ... ne permet pas de mettre de bornes, continue Condillac,
« L'inslinct est donc plus en proportion avec les besoins des bctes que a raison ne l'est avec les nôtres;... »
— Les bêtes n'ont pas de besoins proprement dits; l'instinct n'est en rapport qu'avec des tendances; ou, plutôt, il est la manifestation de ces tendances. Quant à la raison, elle est complètement en proportion avec
nos besoins. Il n'existe pas un seul besoin réel ; que, la raison ne puisse satisfaire. Jusqu'à présent, l'humanité n'a pas même eu besoin de la vérité ; puisqu'elle a pu s'en passer. Heureusement, l'époque arrive : où, ce besoin deviendra une réalilé ; et, où il faudra : que, ce besoin soit satisfait; ou, qu'elle périsse.
— «... et c'est pourquoi, continue Condillac , il paraît ordinairement si sûr. »
— La certitude et l'erreur sont exclusivement relatives : à la raison ; à l'être capable de raisonner. Dire : qu'une pierre ne peut se tromper ; est un effroyable galimatias ; qui doit être sifflé : par, quiconque est capable de penser, avec clarté.
— «Mais, conlinue Condillac, il ne faut pas se croire infaillible. Il ne 'saurait èlre fitrmé d'habitudes plus sîires que celles que nous avons de
voir, d'entendre, etc., habitudes qui ne sont si exactes que parce que les circonstances qui les produisent sont en petit nombre ,... »
— Les circonstances qui produisent les sons et font vibrer la lumière sont si peu en petit nombre qu'elles sont infinies ; et que, dans toute une éternité, il n'y en a pas deux : qui soient absolument identiques.
— « ... toujours les mcme?, continue Condillac, et qu'elles se répètent à tout instant. Cependant elles nous trompent... »
— Les sons et la lumière ne trompent jamais; il n'y a que les mauvais raisonneurs : qui Irompentj ou, qui se trompent. 11 paraît que Condillac a juré : d'entasser folies sur folies.
118 SCIENCE SOCULE.
— a ... elles nous trompent quelque'^ois, continue Condillac. L'inslir.ct trompe donc aussi les bêtes. Il est d'ailleurs infiniment inférieur à notre raison, »
— Ecoutez bien : tous allez en avoir une preuve, cligne de Condiilac.
— «Nous l'aurions et nous n'aurions que lui, continue Condiilac , si notre réflexion était aussi bornée que celle des bêles. Nous jugerions aussi sûrement si nous jugions aussi peu qu'elles. Nous ne tombons dans plus d'erreurs que parce que nous acquérons plus de connaissances. De tous les êtres crées, celui qui est le moins fait pour se tromper est celui qui a la plus petite portion d'intelligence.... »
— Belle conclusion ; et, tout à fait digne de l'exorde. Elle renferme, vis-à-vis de la raison, le sens suivant : comme, au propre, il n'y a rien de créé ; comme, au figuré, il n'y a de créé que l'absurde ; comme, le Dieu anthropomorphe est l'absurde par essence; comme ce Dieu est censé ne pouvoir se tromper; il s'ensuit : que, le Dieu anthropomorphe est infiniment peu intelligent; et, que par conséquent, il est infiniment bête.
a Conclusion de la seconde partie.
— « Il y a flans les bêles ce degré d'intelligence que nous appelons IMSTINCT, et dans l'homme ce degré supérieur que nous appelons raison. »
• — Tout Condiilac, et tout le matérialisme de la science de Platon, de la prétendue science naturelle, se trouve dans cette conclusion.
Mettons cette doctrine en parallèle avec celle pro-
SClEiNCE SOCIALE. I 19
fessée par V Encyclopédie nouvelle, publiée sous la direction de MM. P. Leroux et J. Reynaud.
— « Les hommes, en s'observant eux-mêmes, ont distingué une sorte d'activité à laquelle ils ont donné le nom d'activité morale, volontaire, et dont ils ont fait l'apanage de la nature liumnine.
« Toute la morale, et non-seulement toute la morale, mais toule la çolice des États, toute la législation, reposent sur cette distinction; elle est le fondement de toute pénalité.
« Et voilà pourquoi ceux qui ont nié directement ou indirectement cette dislinction, soit en cherchant un moiif fatal à toutes les déterminations humaines, soil en soutenant la complète analogie des animaux et de l'homme, ont toujours passé pour des corrupteurs de morale et des destructeurs impies de toute sociabilité.
« Cette distinction entre l'activité que j'appellerais voloniiers naturelle, parce qu'elle nous est commune, non-seulement avec les animaux^ mais avec le dernier grain de poussière, et l'activité particulière à l'homme est donc capitale. Pour ceux qui l'admettent , il y a un monde moral, il y a une justice, il y a des vertus et des vices. Pour ceux qui ne l'admettent pas, tout cela n'est que chimère, duperie, et je ne sais quelle illusion a formé et entretient la société. »
— Il est impossible de mieux reconnaître la nécessité absolue : de séparer, d'une manière générale, la sensibilité des animaux ; et, cela ne peut être : que, s'il est démontré : que, les animaux sont privés de sensibilité.
L'auteur de cet article, M. Pierre Leroux, continue et dit ;
— « Mais est-elle fondée, cette discussion, et sur quoi repose-t-el!e? »
• — Ici, l'auteur entre dans une discussion où il est •question de Dieu : c'est dire : que, nous la rejetons de la manière la plus absolue; car, si le Dieu créa-
teur pouvait exister, la distinction absolue entre l'homme et les animaux serait absolument illusoire. Nous venons de citer V Encyclopédie nouvelle; nous ne dirons rien de l'ancienne, en tant que généralement conforme aux idées de Condillac. Mais, nous citerons une doctrine; qui, une fois Dieu admis, est certes moins déraisonnable : que, tout ce qui avait été donné jusqu'alors.
— « L'Aniuxement philo^iophiqve du P. Bougeant, jésiiilc, snr le langage des bêtes, ta eu trop de cours dans le monde pour ne pas mériter de trouver ici sa place , dit l'encyclopédiste. S'il n'est vrai, du moins il est ingénieux. Les hèles ont-elles une âme, ou n'en ont-elles point? Question épineuse et embarrassante, surtout pour un philosophe chrétien. Descaites, sur ce piincipe, qu'on peut expliquer toules les actions des bêtes par les lois de la mécanique, a prétendu qu'elles n'étaient que de siinples machines, de purs aulomates. Notre raison semble se révolter contre uu tel sentiment; il y a même quelque chose en nous qui se joint à elle pour bannir de la société l'opinion de Descaries. Ce n'est pas un simple préjugé, c'est une persuasion intime, un sentiment... »
— In sentiment, sur la vérité, qui ne dérive pas de la raison, est très-joli, chez un encyclopédiste, qui n'admet : ni, les idées; ni, moins encore, les systèmes innés.
— « ... un sentiment, poursuit l'encyclopédiste, dont voici l'oiigine. Il n'est pas possible que les hommes avec lesquels je vis soient autant d'automates ou de perroquets instruits. J'aperçois dans leur extérieur des tons et des mouvements qui paraissent indiquer une dîne; je vois régner un certain fil d'idées qui suppose la raison; je vois de la liaison dans les raisonnements qu'ils me font , plus ou moins d'esprit dans les ouvrages qu'ils composent. Sur ces apparences ainsi rassemblées, je prononce hardiment qu'ils pensent eu ell'ei. »
— Voilà , les encyclopédistes qui reconnaissent :
que, si l'homme n'a pas une «me, il ne fait que penser illusoirement; et, non en effet; en réalité.
— «Peut-être, continue l'encyclopédisle, que Dieu pourrait produire un automate en tout semblable au corps humain, lequel, par les seules lois du mécanisme ,... »
— Ce n'est pas les seules lois du mécanisme qu'il fallait dire ; mais, les seules lois de la vie. Dans tous les cas, Yoilà la possibilité de l'automatisme reconnue. Et, pour quiconque raisonne, les hypothèses d'anthropomorphisme ou de matérialisme, rendent l'homme un automate ; un être qui ne pense, ni n'agit : par lui-même.
— « ... parlerait, continue l'encyclopédiste , ferait des discours suivis, écrirait des livres très-bien raisonnes. »
— Alors , l'automate singe est bien moins étonnant.
— « Mais ce qui me rassure contre toute erreur, continue l'encyclopédiste, c'est la véracité de Dieu. »
— Voilà, toujours la caution de ceux auxquels la raison refuse son appui.
— «11 me suflît, continue l'encyclopédiste, de trouver dans mon dmn le principe unique qui réunit et qui explicjue tous les pliénomèaes qui me frappent dans mes semblibles pour me croire bien fondé à soutenir qu'ils sont bummes comme moi. »
— Soit! Mais, cela prouve-t-il : que, vous et vos frères, les hommes, ayez des âmos ?
— « Or, continue l'encyclopédiste, les bêtes sont, par l'apport à moi, dans le même cas. »
— C'est fort. Mais , admettons-le. Cela prouverat-il : que, les bêtes et vous, a3"ez uae âme?
« Je vois, continue roncyclopédisle, un chien accourir.
« Il y a toule apparence que Dcsc;artcs, ce génie si supérieur, n'a adopté un système si peu conforme à nos idées que comme un jeu d'esprit ,... »
— Ceci est une mauvaise plaisanterie.
— « ... et, continue l'encyclopédiste , dans la seule vue de contredire les péripatéliciens, dont, en effet, le sentiment sur la connaissance des hêles n'est pas soutenable. Il vaudrait encore mieux s'en tenir aux machines de Descartes si l'on n'avait à leur supposer que la forme substantielle des péripatéticieus qui n'est ni esprit ni matière. »
— Voilà, les encyclopédistes qui reconnaissent : que, l'automatisme est moins absurde que, le péripatétisme qui a régné deux mille ans. Et qu'ont-ils mis à la place du péripatétisme ?
— «Cette substance mitoyenne, continue l'encyclopédiste, est une chimère, un être de raison dont nous n'avons ni idée ni sentiment. »
— Voilà, encore, l'encyclopédiste qui, dans le règne de l'intelligence, distingue le sentiment de l'idée. Cela vaut-il mieux que du péripatétisme?
— «Est-ce donc, continue l'encyclopédiste, que les bêtes auraient une dme spiiitiielle comme l'homme? Mais, si cela est ainsi, leur âme sera donc itnmortelle et libre; elh's seront capables de mériter et de démériter, dignes de récompense ou de châtiment; il leur faudra un paradis ou
un enfer. Les bêles seront donc une espèce d'hommes, ou les hommes une espèce de bêtes, toutes conséquences insoutenables dans les principes de la religion. Voilà des diflicullés à étonner les esprits les plus hardis, mais dont on trouve le dénoùment dans le système de notre jésuile. En effet, pourvu que l'on se prêle à cette supposition, que Dieu a lojré les démons dans le corps des hèles, on conçoit sans peine comment les bêles peuvent penser, connaître, sentir et avoir une âme spirituelle sans intéresser les dogmes de la religion. Cette supposition n'a rien d'ubsurde :...
• — Sans aucun doute ; elle n'a rien d'absurde : que, ce point de départ : Dieu.
— « . . elle coule même , continue rencyclopédiste , des principes de la religion. Car enlln , puisqu'il est prouvé , par plusieurs passages de TEcriture, que les démons ne souffrent point encore toutes les peines de l'enfer, et qu'ils n'y seront livrés qu'au jour du jugement dernier, quel meilleur usage la justice divine pouvait-elle faire de tant de légions d'esprits réprouvés que d'en faire servir une partie à animer des millions de bêtes de toute espèce, lesquelles remplissent l'univers et font admirer la sagesse et la toute puissance du créateur? Mais pourquoi les bêtes, dont l'ame vraisemblablement est plus parfaite que la nôtre (1)? Oli! dit le P. Bougeant, c'est que dan> les bêtes comme dans nous, les opérations de l'csprii sont assujetties aux organes matériels (2i de la machine à laquelle il est uni, et ces organes étant dans les bêles plus grossiers et moins parfaits que dans nous, il s'ensuit que la connaissance , les pensées et toutes les opérations spirituelles des bêtes doivent être aussi moins parfaites que les nôtres; une dégradation si honteuse pour ces esprits superbes, puisqu'elle les réduit à n'être que des bêtes, est pour eux un premier effet de la vengeance divine, qui n'attend que le dernier jour pour se dé[)loyer sur eux d'une manière bien plus terrible.
« Une autre raison qui prouve que les bêtes ne sont que des démons métamorphosés en elles, ce sont les maux excessifs auxquels la plupart d'entre elles sont exposées, et qu'elles souffrent réellement. Que les chevaux sont à plaindre! disons-nous à la vue d'un cheval qu'un impitoyable charretier accable de coups. Qu'un chien qu'on dresse à la chasse est misérable! Que le sort des hèles qui vivent dans les bois est triste ! Or si les bêtes ne sont pas des démons, qu'on m''explique quel crime elles ont commis pour naître sujettes à des maux si cruels. Cet excès de maux est dans tout autre système un mystère incompréhensible, au lieu que dans le sen-
(1) Charmant !
(2) Des organes immatériels eussent clé Ircs-jolis.
timent du P. Bougeant, rien de plus ai-é à comprendre. Les esprits rebelles méritent un ciiàlimenl encore plus rigoureux ,... »
— Et pourquoi, s'il \ous plaît? Ils n'étaient pas libres. Dieu les avait créés : pour s'amuser à les brûler.
— « ...trop heureux, continue l'encyclopédiste, que leur supplice soit différé;... »
— En vérité, cette clémence est admirable!
— « ... en un mot, continue l'encyclopédiste, la bonté de Dieu est justifiée ;... »
— Pas le moins du monde. Si, le bon Dieu s'est révolté, contre lui-même; il n'avait qu'à se punir.
— « ... l'homme lui-même est justifié, » continue l'encyclopédiste :...
— Jl l'est de toute manière : car, si les bêtes souffrent, lui-même n'est rien. Or, le rien n'a pas besoin de justification. .
— « ...car, poursuit l'encyclopédiste, quel droit aurait on de donner la mort sans nécessité, et souvent par pur diverlissement, à des milliers de bêtes, si Dieu ne l'avait autorisé? Et un Dieu bon et juste aurait-il pu donner ce droit à l'homme,... »
— 'S'il l'avait, il pouvait probablement le lui donner. 11 paraît, ici ': que, le bon Dieu n'est pas libre de faire ce qui lui plaît. Alors, ce n'est pas lui qui est Dieu. C'est celui auquel il est soumis.
SCIENCE SOCIALE. 1 2o
— n ... puisque, après tout, continue Tencyclopédiste, les bêtes sont aussi sensibles que nous mêmes à la douleur et à la mort, si ce n'élaient autant de coupables victimes de la vengeance divine? »
— Il paraît : que, pour le bon Dieu, la vengeance est une bien belle chose.
— « Si, poursuit l'encyclopédiste, les bêtes ont de la connaissance et du sentiment,... »
— De la connaissance, en dehors du sentiment, serait une bien belle chose !
— « ... elles doivent conséquemment avoir entre elles, ronlinue l'encyclopédiste, pour les besoins mutuels, un langage intelligible. »
— Il paraît : que, les encyclopédistes connaissaient des langages non intelligibles. Ce sont, probablement, eux qui ont inventé le : tout parle.
— « La chose, continue l'encyclopédiste, est possible...
« On pourrait apporter mille autres traits semblables pour appuyer ce raisonnement. Mais ce qui ne souffre point ici de difliculié, c'e>t que si la nature les a faites capables d'entendre une langue étrangère , comment leur aurait-elle refusé la faculté d'entendre et de parler une langue naturelle? car les bétes nous parlent et nous entendent fort bien »
— Qu'avez-vous à répondre à un pareil argument? Résoudre la question par la question, est une manière de raisonner, contre laquelle il n'y a qu'une réponse.
— « Il paraît, poursuit l'encyclopédiste, qu'on a censuré trop durement notre jésuite sur ce qu'il dit que les bèlès sont animées par des dia-
blés. Il est aise de voir qu'il n'a jamais regardé ce système que comme une imagination bizarre et presque folle. »
— Si, l'absurde a du plus et du moins, elle était cependant moins absurde : que, toutes celles qui avaient existé avant lui.
— « Le tilre à'Jrmisement qu'il donne à son livre, continue l'encyclopédisle, et les plaisanteries dont il l'cgiye, font assez voir qu'il ne le croyait pas appuyé sur des fondements assez solides pour opérer une vraie persuasion. »
— C'est possible. Mais, le malin jésuite se moquait des âmes créées : tant d'hommes, que de bêles.
— « Ce n'est pas, continue l'encyclopédiste, que ce système ne réponde à bien des difficultés , et qu'il ne fût as-ez difficile de le convaincre de faux ; mais cela prouve seulement qu'on peut assez bien soutenir une opinion cbimérique. .. »
— Ce qui fait beaucoup d'honneur, à un pareil état du raisonnement.
— « ... pour embarrasser des personnes d'esprit, continue l'encyclopédiste, mais non pas assez bien pour les persuader, »
— Et, persuader : que, quelque chose est fait de rien : est-ce plus facile ?
— « Il n'y a, dit M. de Fontenelle dans une occasion à peu près semblable, continue l'encyclopédiste, que la vérité qui persuade, même sans avoir besoin de paraître avec toutes ses preuves;... >•
— ■ L'excellent Fontenelle se trompait. Il n'y a que
la vérité qui a besoin de preuves. Quant à l'erreur, il n'y en a que pour prouver : qu'elle est erreur. L'encyclopédiste , voudrait-il des preuves : que, l'erreur est vérité ?
— «... elle entre si naturellement dans l'esprit, » continue rencyclopédisle ,...
— Est-ce pour cela que ce bon Fontenelle disait : que, s'il avait une vérité dans la main; il ne la lâcherait pas ?
— « ... que , continue l'encyclopédiste, quand on l'apfrend pour la première fois; il semhle qu'on ne fasse que s'en ressou\e;iir. »
— Allez donc dire aux adorateurs de l'antbropcmorplie : qu'ils ont oublié que l'anthropomorphe est une idole; et, qu'ils n'ont qu'à s'en ressouvenir!
— « Pour moi, continue l'encyclopédiste, s'il m'est permis de dire mon sentiment, je trouve ce petit ouvrage cliarmant et très-agréiiblement tourné. Je n'y vois que deuxdéfiuts : l'un d'être l'ouvrage d'un religieux^ et l'autre le bizarre assortiment de plaisanteries qui y sont sémites avec des objets qui louchent à la religion , et qu'on ne peut jamais trop respecter. » *
(Encyclopédie, article Ame.)