RELIGION
La science sociale, rendue rationnellement incontestable, vis-à-vis de tous et de chacun, établit :
Que, avant de parler de religion, il faut attacher, à ce mot ; un sens clair ; précis ; et, ne renfermant rien d'absurde ;
Que, le mot religion exprime : le lien des actions d'une vie à une autre vie; c'est-à-dire : que, le mot religîbn exprime : la sanction inévitable ; la sanction religieuse.
— « Le dogme fondamental de toutes les religions , dit Malebranche, c'est qu'il existe un Dieu qui récompense et punit. »
— Ainsi, la base religieuse n'est autre : que , le lien des actions d'une vie à une autre ; et, la véritable signification , du mot Dieu, n'est autre : que, sanction religieuse.
— « Sans le bandeau de la religion jeté sur les yeux du peuple, la société, dit M. Proudhon, se fût mille fois dissoute. »
— Ainsi, sans religion : pas de société ; l'humanité meurt ; c'est, M. Proudhon qui l'affirme.
— « La vertu et les scrupules, dit Rousseau, ne font ici-bas que des dupes. Otez la justice éternelle et la prolongation de mon être après cette vie, je ne vois plus dans la vertu qu'une folie à qui l'on donne un beau nom. »
— La même science sociale, confirme et établit :
Que, le lien religieux est nécessaire, absolument nécessaire : à l'existence de l'ordre social, vie humanitaire.
La même science sociale établit en outre :
Que, pendant la première période humanitaire, relative à l'ignorance sociale sur la réalité du droit ; relative à la souveraineté de droit divin ; le lien religieux était nécessairement
(1) Voyez : notre ouvrage intitulé : VÉconomle politique, source des révohUions, etc., t. I, ktioe ii ; el t. 11, kxddr m, ainsi que les Appeuilices à CCS études.
hypothétique; que, l'hypothèse de re hen, quanta sa réalité, était basée sur une foi, socialement imposée : par une force, s'emparant de l'éducation et de l'instruction ; force, basée sur la possibilité de comprimer l'examen ; possibilité sanctionnée : par une inquisition; inquisition, par conséquent, absolument nécessaire, alors : à l'existence de l'ordre social, \ie humanitaire;
Que, pendant la seconde période humanitaire, toujours relative à l'ignorance sociale sur la réalité du droit; relative à la souveraineté du peuple; le lien religieux hypothétique, le seul possible alors, perd nécessairement toute puissance ; par l'impossibilité : de conserver, socialement, le monopole de l'éducation et de l'instruction ; par l'impossibilité : de comprimer, plus longtemps, l'examen; par l'impossibilité : de conserver l'inquisition en vigueur. La société, alors, progresse au sein de l'anarchie ; jusqu'à ce qu'elle meure, par l'excès des maux qui en résultent; ou, parvienne : à rendre la réalité du lien religieux, rationnellement incontestable, vis-à-vis de tous et de chacun ; lien, qui, jusqu'alors et nécessairement, avait été : exclusivement hypothétique ;
Que, pendant la troisième période humanitaire; relative, à la connaissance sociale sur la réalité du droit; relative, à la souveraineté rationnelle ; la réalité du lien religieux se trouve, socialement, rendue rationnellement incontestable, vis-à-vis de tous et de chacun; que, par conséquent, l'ordre social, vie humanitaire, devient indestructible : parce qu'il brave l'incompressibilité de l'examen ; parce que la raison , base de ce lien , succède à la force, pour s'emparer de l'éducation et de l'instruction ; sans nécessité d'autre sanction sociale : que, la raison de chacun; identique, alors : à la raison de tous.
La société actuelle proclame, au contraire :
Qu'elle ne sait pas, ce que peut signifier le mot religion ; nu, que si elle croit le savoir, elle le sait si mal ; que, ce qu'elle en iilfirme, en est précisément : la négation.
Kn effet , au mot Relif/ion, le dictionnaire dit : culte quon REND A LA DIVINITÉ ; ct, vis-à-vis do la raison : si , l'existence (le la divinité était réelle; l'existence, de la réahté du lien religieux, serait absolument impossible.
De plus, la société actuelle croit si peu : que le lien religieux
r>(î8 SCIRNCE SOCrALK.
est exclusivement la hase de l'ordre social , vie Immanitaire; qu'elle l'a exclu du domaine social, par la séparation du spirituel et du temporel; ou même, par l'assujettissement : du spirituel au temporel.
— « Désormais, (juoi iju'on fasse, tlil le professeur cliéri de la sociélé actuelle ; désormais, quoi qu'on fasse, l'Étnt ne peut plus s'appuyer sur une religion; ce sont au contraire les religions qui demandent à s'aj^puycr sur TElit, pour olitenir de lui nu budget, le matériel du culte el une protection nécessaire. »
— C'est clair; et, carrément exposé.
Quant, à la division delà durée humanitaire, en trois périodes relatives aux différentes souverainetés; la société actuelle proclame : que, ce sont là des inventions de pédants; que , la souveraineté de droit divin, n'a jamais été ahsolument nécessaire à l'existence de l'ordre; que, la souveraineté du peuple , est : le beau idéal; le nec plus ultra des connaissances possibles; et^ que la souveraineté de la raison, la souveraineté de la science, ne peut, absolument, avoir de valeur : que, comme attrape-niais.
La société actuelle; c'est-à-dire : l'économie politique, son interprète favorite, va plus loin encore; elle affirme, parla liouche de M. Bastiat, l'un de ses prophètes : que, moins on est sot; et , moins l'on a la faiblesse de croire à la réalité du lien religieux.
— « Nous sentons tous dans le cœur, dit Bastiat, une puissance irrésislible qui nous pousse vers la religion; et en même temps nous sentons dans notre intelligence une force non moins irrésistible qui nous en éloigne, et d'autant plus, c^est un point de fait, que l'intelligence est plus cultivée; en sorte qu'un grand docteur a pu dire : Lifterati minus cre- (hmt (1). »
— C'est, encore clair ; et, carrément exposé. Il y a bien eu, cependant, quelques protestations à cet égard Par exemple, M. Pierre Leroux a dit :
(1) On croit d'autant moins, qu'on est plus instruit.
SCIENCE SOCIALE. 66ï)
— « A Rome, If scepticisme envabil tout; sous Auguste. . ., et Jésus uai]uil sous Tibère. . . ou a toujours vu, à ces époques d'incrédulité, les .inciennes religions protégées par les politiques et entourées par eux (l'un rt^spect hypocrite, ce qui est un grand signe. Les États sentant ces colonnes leur manquer, s'épouvantent, et cherchent à les solidifier afin de s'y tenir. C'est qu'en effet le scepticisme systématique n'est pas supportable pour un peuple. Qii'arrive-t-il donc? Les plus éclairés parmi les dominaffiirs finissent par comprendre que la masse des hommes ne peut plus être sceptique (1) comme eux ; ils voient d'ailleurs clairement que leur propre intérêt et leur sûreté exigent que le besoin religieux ail satisfaction (2) ; et c'est alors qu'on proclame à la fois que la religion n'est faite yuE POUR LE PEUPLE, ct qu'elle est pourtant indispensable et nécessaiue. Les sceptiques prennent un masque, et se font comédiens de religion po.ir le peuple comme ils sont comédiens d'irréligion enire eu\. De là une réaction hypocrite contre l'esprit philosophique et novateur. Ces moments de la vie d'une nation, où ce qu'on appelle la haute classe est pourrie d'incrédulité et se fait ostensiblement dévote par poliliquc et par intérêt; où elle ridiculise, dédaigne et persécute l'esprit religieux rénovateur, en même temps qu'elle voudrait redoubler sur les yeux du peuple le voile des anciennes superstitions ; ces époques sont les plus tristes et les plus douloureuses de la destinée des nations. »
— Ce tableau, de la société actuelle, est admirable de vérité. Visitez les salons ; osez y dire : — « que, le lien religieux est « nécessaire à l'existence sociale; et, que du moment : que le « lien religieux ne peut plus se baser sur une croyance; il est « nécessaire, sous peine de mort sociale, qu'il puisse se Laser « sur la scienxe; » — tous, s'arrêteront; tous, vous regarderont ; et tous vous prendront, tout au moins : pour, un échappé de Giiarenton.
Aussi :
Vouloir, par le seul raisonnement; et, avant que l'anarcliic l'y ail forcée sous peine de mort sociale ; convaincre , la société actuelle: que, le lien religieux est absolument nécessaire à l'existence de l'ordre , vie liumanitaire ; et que , désormais , ce lien doit être exclusivement basé sur la science; est une utopie, élevée : à la dernière puissance possible.
(1) Remarquez : que le mot sceptique est h; tcriiu' poli ; pour exprimer l'ignorance, sur la réalité du droit.
(2) Ce n'est pas, ni;soiN religieux; mais, ^^XEsslTK religieuse , qu'il l'ai la il dire
quoique rendue rationnellement incontestable, vis-à-vis de tous et de chacun, doit être, pour l'actualité, complètement inutile? C'est, que pour bien voir, il faut une vue non cataraclée; et, que pour raisonner juste, il faut un cerveau, non paralysé: par les préjugés.
— a Lorsqu'une doctrine d'ordre, de paix et d'union se présente, dit Bastidt, elle a beau avoir pour elle la clarté et la vérité, elle trouve la
PLACE PRISE
— Et, pour ceux, chez lesquels la place se trouve prise :
— « Leurs yeux, dit M. Guizot, ont pour ainsi dire la faculté de s'ouvrir et de se fermer selon leurs désirs. Ce qui est clair leur paraît obscur, ce qui est prouvé devient incertain ou même faux. Ils vivent plongés dans leurs propres ténèbres, et qu.md la lumière essaye de pénétrer, elle leur est à la fois insupportable et douteuse. »
— Ces deux passages sont admirables. 11 n'y a pas une démonstration d'erreur, qui n'en offre des milliers d'applications. Je l'ai déjà dit mille fois : l'anarchie , seule , peut abaisser les cataractes de l'ignorance sociale. Jusque-là, toutes les démonstrations possibles sont inutiles. Mais, il est du devoir, de celui qui les possède, de les présenter au public. Je remplis ce devoir. Le reste : ne me regarde pas.
En présence des regrets que peuvent causer : et l'entêtement de l'ignorance ; et, les difficultés de lui abaisser les cataractes intellectuelles; voici, néanmoins, des paroles consolantes :
— « Le sort commun de toute vérité nouvelle qui surgit est d'effrayer au lieu de séduire, de blesser au lieu de convaincre. C'est qu'elle s'élance avec d'autant plus de force qu'elle a été plus longtemps comprimée; c'est qu'ayant des obstacles à vaincre, il faut qu'elle lulte et qu'elle renverse, jusqu'à ce que, comprise et adoptée par la généralité, kllk devienne la
BASE d'un nouvel ORDRE SOCIAL. »
(Louis-Napoléon Bonaparte.)