‹ Science sociale (volume 4)Chapitre 48 sur 79 · II · texte numérisé non relu

II

6ô SG1£N€JI SOCULS.

absence de cette révélation consUtutùmneUe (1) âenl parle Rousseau, établissent un prélendu droit absi^, se trouvent ainsi anéantis : les droits politiques dérivant, eux-mêmes, par essence : soit , du droit absolu réel ; soit, d'un droit absolu illusoire ; mais, socialement tenu pour réel.

Examinons la base de ces prétendus droits, qui tous reposent : sur un prétendu droit naturel. Et, pour connaître cette base, écoutons ce qu'en dit : le souverain pontife de la religion naturelle ; et, par conséquent, du droit qui en dérive.

-— «c Par le droit de nature je n'entends rien antre chose qne les lo» selon lesquelles nous concevons que clia(]ue être' est déterminé natarellcment à exister et à agir d'une certaine manière. Les poissons, par exemple, sont déterminés par la nature à nager, et les grands sont détermiDés à manger les petits : c'est pourquoi l'eau appartient aux poissons, et les grands mangent les petits de droit naturel. Il suit de là que chaque èlrv a un sonverain droit à tout ce qu'il peut (2) ; et nous n'admettons i cet égard aucune différence entre V homme ei les autres êtres , ni enlteies honunes doués de raison et ceux à qui la raison est inconnue. Ainsi pendant que les hommes vitent sous l'empire de la seule nature ^ celoi qui ne connaît pas encore la raison ou qui n'a pas acquis \*kabHude de b vertu, vit selon les seules bis de ses appétits avec autant de droit que celai qst règle sa vie sur les lois de la raison ; c'esirà-dire que, de mène q«e le sage a un souverain droit à tout ce que la raison lui dicte, ou le droit de vivre selon le droit de la raison, rignorant ou rhomme passiosM a un. souverain droit à tout ce vers quoi ses appétits le portent, ou ledioit de vivre selon les lois de ses appétits. Le droit naturel n*e9t donc point ^terminé pour chaque homme par la seule raison , mats par les hbobs et LB POUVOIR. Considéré sons ce seul empire de la nature, chacun a k* souverain droit de désirer ce que, éclairé par- la saine raison, on emforté par les passions, il juge lui être utile ; et il peut; licitement s'en emparer, soit par la force, soit par la ruse, soit par tout autre moyen, et tenir par conséqueut pour ennemi quiconque vent Tenipècher de satisfaine sas dâsirs; d!où. il suit que le dvoitde iiAiiwe«s(uiAlaqi^l lesJiov

(i) « n fendrait des dieux pour doiraer des lobavK bonmies. » (2) N'oublions pas : que, dans la série des êtres ^ le caiUou. est ua âiuE, aussi bien que rbommo.

mes iMiMMit (1) et vWeiU en grande fiartie, n^Dtenlit rieii que ce qu'on ne désire ou ce qu'on ne peut, et permet les contentions^ les hainesy la tolère, ta fraude, et absolument tout ce qui excite nos appétits. Ainsi le droil notarel n*ett d^temiioé pour chacun qae pdf sa fovgi , et n\il ne pru< être certain de la foi d'autrui tant quil n'a de garcuU que lapn^ messe; puisque cbacnn, par le droit de la nature, peut agir de ruse , et que les pactes H'oBtiGixrf que par respérimce d*un plus grand bien ou la crainte d'un plus grand mal. »

(Spinosa, Trait, théolog. polit. y cap. xvi. De jure «ftnM cnjusque naturàli et civitiy p. 85.)

-^ «t Quelle société, dit ensuite M. de la Mennais, qui cite Spinosa {Essai sur V indifférence, 1. 1, p. 515) « pourra se mainleair lorsque les droits de chacun n'auront d'autre règle que ses désirs et d'autres limites que sa force, à laquelle on donne la ruse et la fraude pour supplément? Ou plutôt cMDBient concevoir, sous leanotiaos d« saciécé, un assemMèrge d'êtres humains ennemis naturels les uns des autres, et sans cesstt occupés à se nuire mutuellement? Dans celte Iiorrible anarchie de volontés contraires et d'intérêts opposés, de forces inégales et de désirs inégaux , l'amour de sot se confond avec la haine d'aulrui ; et Phommc , assujetti à la seule loi des appétits , indépendant de toute autorité et libre de tout devoir, ainsi que le peuple souverain, comme M non ph$s n*a pas besoin de rai* son pour légitimer ses actes , il suffît qu'il veuille et qu'il pois&e : à ces deux conditions tout lui est permis. Le champ, la maison , la femme Je mon vois», sa^viemême^ m'appartiennent de droit naturel, si je la désire et que je sois le plus fort. La nature n'interdit à Tliomme que ce qu'il lai est physiquement impossible d'obtenir; la borne de son pouvoir ou de ses convuitises est la borne de son droit; A-t-il faim de son semblable, il peut, s'il en a la puissance physique , manger sa chair et boire son sang, avec aussi peu de scrupule qu'il mange un morceau de pain et s'abreuve de l'eau des fontaines. Et Ton n'entrevoit pas même, au milieu de ce conflit de passions ^ la consolante possibilité de la paix , ou seulement d'une trère, puisque aucun pacte n'est obligatoire, que chaque promesse peut cacher une embûche perfide, et qu'enfin nul u*est lié que par son intérêt. Plus d'état donc, plus de famille, pi us d'union, plus de sécurité. L'itomme tremblera de terreur à la rencontre de l'homme, plus terrible à ses yeux qne le caïman du Gange et le tigre du Zara. Que si quelquefois l'instinct rapproche au hasard deut iadtvidus de sexe difTérent, leur appcttts.itisfait, ils se regarderont avec effroi, et le plus faible se hàJera de fuir dans Il crainte d'être déroré. s

(i) Noosajoutons : sous Tempire duquel ils te^tenA, yaaqa'k ce qu'une révêlalion soit admise; ou, que la raison, rendue incontestable vis-à-vis de chacav, ail démMllé et fftit accepter le droit. ,

68 8CIBNCB BOCIALX*

— Nous Tenons de citer V Essai sur V indifférence en matière de religion. Cet ouvrage est peu lu, maintenant^ des libéraux. En voici la raison. Les libéraux sont convaincus : que, désormais la société né peut plus se baser sur une hypothèse, sur une révélation ; et, en présence de l'incompressibilité de l'examen, cette manière de voir est incontestable. Mais , est-ce là une raison de ne point étudier cet admirable ouvrage ? Son auteur a prouvé, d'une manière à laquelle il est impossible de résister : que, la société ne peut se baser en dehors d'un droit absolu : non dérivant des majorités , non dérivant d'tine raison qui peut se tromper. Il on conclut : que, le droit absolu ne peut dériver que d'une révélation. Sa conclusion n'est pas logique. Si, jusquà présent, le raisonnement ne s'est point encore présenté - d'une manière incontestable ; c'est , que ce raisonnement devient seulement nécessaire : lorsque toute révélation est devenue incapable de supporter Tordre. En étudiant M. de la Mennais, du point de vue que toute révélation est devenue insuffisante comme base sociale , on demeure convaincu : que, le droit absolu, dérivant d'un raisonnement incontestable, est devenu nécessaire : à l'existence de l'humanité.

La théorie du consentement universel, sur laquelle M. de la Mennais s'appuie exclusivement, pour démontrer la réalité de la révélation chrétienne; a été, par lui-même, détruite de la manière la plus complète, par tous ses arguments contre la doctrine du sentimenL Mais, cette erreur est une erreur du génie. M. de la Mennais a pressenti : que , le consentement universel

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était absolament nécessaire : du moment, que les peuples venaient à se trouver : dans un contact inévitable. Et, en effet : en dehors de ce consentement; ou, de la doctrine caoïs ou je te brûle, qui ne peut plus être employée ; aucune vérité ne peut être utile, en pratique sociale. Mais, remarquez aussi : qu'aussi longtemps que la foi peut dominer ; aussi longtemps que le crois ou je te brûle peut être mis en pratique; le consente* ment universel ne peut exister. De plus : ce n'est même point immédiatement après la destruction de toute foi, que ce consentement peut exister. Pour qu'il devienne possible, il faut : que, l'anarchie, causée pto l'absence de droit , ait fait reconnaître socialement : la nécessité d'une démonstration reUgieuse rationnellement incontestable. Et, c'est seulement : lorsque cette démonstration a été cherchée et trouvée ;• après être devenue nécessaire : que, la nécessité delà faire connaître socialement à chacun ; rend possible : le consentement universel .

Qu'il nous soit permis, maintenant, de rapporter : quelques passages de l'auteur de VEssai sur Vindiffé" rence^ auquel il n'a manqué , pour découvrir la vérité : que, de s'être trouvé sur la bonne voie.

Commençons par lui laisser démontrer : l'absurdité de toute espèce de pacte social ; lequel, en définitive, n'est jamais : qu'une expression de majorité. ■

— « Tout pacte , dit-il , implique essentiellement l'idée d'une sahgnoH qui le rende obligatoiu. Où trouvera- t-on cette sanction , fondement nécessaire de l'obligation morale , et sans laquelle il n'existe pas de ▼rai contrat ? Le concours des volontés qu^on fait tant valoir n'est ici d'aucun secours. La volonté de l'homme n'est pas obligatoire pour lui-

70 SCIBMCE SOOAUS.

même, comment wraiUelle obligatoire pour autrui? .Celui qui cède ta

souveraineté ou Texercice de sa souveraineté, au fond ne cède xlonc rien, puif^^u'il peut, et Rousseau Tavoue, reprendre dès qu'il voudra ce qu'il a cédé. Celui qui reçoit la souveraineté ne reçoit rien qu'une faculté temporaire, une puissance physique de régir ^ qu'on peut lui dterà chaque instant; et il n'est tenu d*aucune condition, puisqu'il ne saurait être obligé ni par la volonté d'autrui, ni par la sienne même. Je ne vois donc résulter du prétendu contrat social aucun devoir ni aucnn droit, ni par conséquent aucune autorité véritable; je ne vois qu'un déplacemeol de la force, qoi reste, en dernier ressort, seul arbitre de la société. Si le peuple a plus de force^ il renversera le souverain dès qu'il en aura la volonté, et les partisans de la souveraineté du peuple lui accordent tous ce droit, qu'ils ne sauraient lui refuser dans leurs principes. Si la force, an contraire, est du côté du souverain , il aggravera les liens du peuple aa gré de ses caprices ou de ses craintes, comme on serre la chaîne d'un animal féroce, de peur d'en être dévoré.

u Au lieu de la tranquillité de l'ordre, le pacte qu^on suppose n'établit donc qu'un conflit de volontés arbitraires ; et, en détruisant la notion du droit et du devoir, ou le principe de l'obéissance , il constitue en état de guerre le pouvoir et les sujets. Quand la force du souverain prévaut, oo a le despotisme ; quand la force du peuple l'emporte , on a Tanarchie : et il faut qu'une des deux prévale tôt ou tard. Toute lutte dont le pouvoir est l'objet est trop violente pour durer longtemps, et^ pendant qu'elle dure, rËtat est en proie à tous les maux qui peuvent accabler un peuple. C'est ce qui rend le despotisme préférable de beaucoup à l'anarchie, car l'anarchie n'est que le choc de tous les pouvoirs particuliers dont chacon cherche à prévaloir ; et, jusqu'à ce qu'un prévale, le désordre est au comble, et l'unique Ipi est la deslruction. Dans ce combat terrible de cbaeoo contre tous, tous périraient s'ils n*étaient vaincus (1).

a Sous l'empire dû contrat social, il n'existe donc dans la société d'antres droits, d'autres devoirs que la volonté du plus fort. L'on n'attriboe au peuple le pouvoir souverain que parce qu'il possède la plus grande force physique ; et cette force est si bien Tunique droit, que le peuple^ dit Jurieu, n'a pas besoin de raison pour valider ses actes, ou, comme s'exprime Rousseau, que la volonté générale (ou la volonté du peuple] est toujours droite (2). Âmsi les idées de pouvoir, de droit, d'ordre et de

(1) Ici, M. de la Mennais entendait vaincus par l'obligation de se soumettre à la révélation. Ce mode de vaincre l'anarchie et le de^tisne est devenu ijnpossible. Il faut donc : que, le conBentement univciisel devienne possible ; et, il ne peut l'être : que, par le msonneme&t, leodo incontestable vis-à-vis de tous et de chacun.

(3) Contrat mocM, liv. U, cb. 3.

SGffiHGB SOCIàLE. 71

justice, Tienneiit se confondre et se perdre dans Tidée de la foree^ loi générale et nnîqve raison de la société. »

— AuBsi longtemps que la force, qu'elle soit oui ou non déguisée par un sophisme religieux, reste établie comme seule base d'ordre social ; le bourreau est la SEULE SANCTION qu'il soit possible de donner à l'existence de l'ordre. Quand la force est masquée sous un sophisme religieux, il faut employer le bourreau : pour empêcher d'examiner; ou, tout au moins, pour empêcher la publication des résultats de l'examen. Quand la force est acceptée sans déguisement aucun, ainsi qu'il en est sous le régime représentatif constituant le droit ; le bourrreau est alors, et sans déguisement aucun, la seule sanction sociale possible. Nou8 avons entendu, il y a peu de mois encore, une princesse, qui se croit et que Ton croit fort instruite, déclarer : que, la seule manière de bien vivre, sous un régime d'ordre, était d'avoir : des gendarmes et des bonrreaux.

Écoutons M. de la Mennais^ parlant de cette espèce de sanction.

Après avoir cité cette phrase de Rousseau :

— m Si la divinité n'est pas, il n*y a que le méchant qui raisonne^ lb

son r'BST QO'uir IXSSNSÉ (i), 9-

— 11 s'écrie :

— « Certes, la philosophie devrait parler avec moins de hauteur de la raisooy quand par la raison seule (2} elle ne peut établir que le crime ;

(1) ÉnOie, t. nï, p. 3Jfi.

(2) Rousseau a dit auisi : « On a beau vouloir établir la vertu par la

elle detrait moiiu vanter ses bienfaits, quand elle (ait de la Terta le partage des insensés. Tout sou pouvoir est dans le raisonnement, et, sitôt qu'elle raisannêf Thomme qui l'écoute devient méchant ; et alors, senlement alors, il devient son vrai disciple : quiconque reste bon, elle le désavoue comme indigne de recevoir ses leçons ou incapable de les comprendre. Et maintenant, allez ^ rassemblez des Lommes^ dictez-leur des imsj écrives des constitutions, des codes ; cherchez des insensés qui consentent à s'ordonner, pour votre intérêt par rapport au tout, après que vous lear avez appris que la sagesse consiste à ordonner le tout par rapport éLsoi. Philosophes, qui exaltez avec tant d'orgueil, dans vos phrases pompeuses, la raison de l'homme, il faut que vous comptiez étrangement sur son imbécillité. Quel langage à lui tenir que le vôtre !

« Nul n'a droit de te commander; en conséquence, reconnais un mai- « tre. Ton unique règle est ta volonté ; en conséquence, obéis aux lois qui n contrarient toutes tes volontés. Ton seul devoir est de te rendre, n*ini- « porte comment , heureux ici-bas ; en conséquence, renonce à tons tes « intérêts, étouffe la voix du désir et celle même du besoin , sois juste à a tes dépens , soumets-toi sans murmure aux pins dures privations, â « l'indigence, au travail , à la douleur, à la faim. Tu ne deis rien espé- « rer après cette vie ; en conséquence, agis comme si (u en attendais une « autre; respecte religieusement Tordre établi contre toi, sois notre vic- « time volontaire, et nous te payerons en retour d'un profond mépris. »

•^ « Philosophes, rendez grâce à l'inventeur de la potence : loi seul a trouvé le fondement et la sanction de votre morale. »

— L'antiquité n'a rien : de plus admirable de coloris ; de plus vrai de dessin ; que, ce morceau sublime.

Écoutons, maintenant, ce même auteur : poursuivant les philosophes, comme incapables de découvrir le droit absolu; ce qui est absolument vrai), aussi longtemps : que le raisonnement ne devient point, par nécessité j aussi absolu , en morale ; qu'il Test en mathématique.

— « Non la philosophie ne peut opposer au vice que des freios io-

raison seule, quelle solide base peut-on lui donner? La Yertu discutée est Tamour de l'ordre : mais cet amour peut-il donc et doitril remporter en moi sur celui de mon bien-être? Qu'ils me donnent une raison claire et sufQsante pour le préférer, etc. « {Emile, ibld.)

putstanU , coiDine elle ne peut proposer que des prix cbîmériques à la Terta. Qoe me promeUelle ? un nom dont je ne suis point assuré de jouir, un Yoin bruit de réputation que le sage dédaigne, et qui ne console pas d*une seule infortune de la vie. Encore cette promesse, qui me la garantit? Qui me répond que la tertu n'attirera pas au contraire sur ma tète Finsulte, le mépris, la haine, la persécution? Serais-je le premier mortel qui eût recueilli ce triste fruit de sa fidélité k des detoirs pénibles ? On m'ofi're alors, p<(ur compensation, la joie qui accompagne le bon témoignage de soi. Quelle dérision I La joie de la pauTreté, de la fiiîm, de la soif, des maladies, des souffrances du corps et des douleurs de Tàme^ la joie des prisons et des échafauds, la joie d'une misère sans espérance ! Je ne sais que comparer à cette joie étrange, si ce n'est cette autre joie que doit, dit-on, nous faire éprouver la stérile contemplation de l'ordre qui froisse et brise tous nos penchants sous ses lois inflexibles. Eb ! qu'importe la beauté d'une machine au malheureux qui est broyé entre ses rouages. »

— Peu après, l'auteur cite un passage de d'Alembert, de la teneur suivante :

— « Toutes les questions qui tiennent à la morale ont dans notre propre cœur une solution toujours prête , que les passions nous empêchent quelquefois de suirre , mais qu'elles ne détruisent jamais; et la solution de toutes ces questions aboutit toujours , par plus ou moins de brancbes, à un tronc commun, à notre intérêt bien entendu, principe de toutes les obligations morales. »

(D'ÂLiHBBRT, Éclaircissements sur les éléments de philosophie, t. Y des Mélanges f p. 6.)

— Puis, M. de la Mennais ajoute :

— « J'admire qu^avec de l'esprit on puisse dire de si grandes sottises. Comment mon intérêt , qui n'est relatif qu'à moi, peut-il m'imposer des obligations enters les autres ? Je ne crois pas qu'on ait jamais allié deux idées plus disparates. Autant vaudrait soutenir franchement, comme Diderot, que notre seul devoir est de nous rendre heureux : cela se comprend an moins (i). Mais quoi qu'il en soit , au fond , de la maxime de

(1) Les phrases de Diderot et de d'Alembert sont identiques en valeur. Mais, notre devoir, notre bonheur, sont-ils solidaires du droit des autres et du bonheur des autres; ou ne sont*il8 relatifs qu'à nous seuls? Voilà toute la question. Jusqu'à ce qu'elle soit résolue, c'est mâcher à

74 SCIB19CB SOCIALE.

d^Âlembert, consîdérei-en les conséquences. D^abord, qui tous gtranlit que U généralité des hommes sauront toujours bien mtêmdre leur inlérét, dans le tens où ce^ intérêt est celui de la société entière et défend de tous les rofports qui peuvent exister entre ces menUn'es (i)? Qne de conoaissances, que de lumières , que d'expériences, que de réflexion , qnéUe profondeur et quelle sagacité d'esprit ne faut-il pas pour emlyrasser tant d'objets divers, les examiner, les comparer , et en tirer dans chaque circonstance des règles de conduite appropriées à notre position ! La morale ne sera donc que pour les philosophes tout au plus (2). En effet, puisque noire intérêt bien entendu est le principe de toutes les Miffùtions morales y il ne saurait exister d'obligations morales pour eaux qn^nne cause quelconque met hors d'état de bien entendre leur intérêt. S^ib se trompent, c'est un malheur et non pas un crime (3). D y a plus, le fripon qui croit, en me volant, bien entendre son intérêt, loin de mériter qu'on le blâme, fait au contraire une action louable. Il remplit avec scrupule son devoir , tel qu'il le connaît (4). Non , répondez-vous , il s'abuse et devrait mieux raisonner. Mais qui vous a dit qu'il le peut? Et puis de quel droit prétendez-vous qu'en ce qui le concerne votre jugement l'emporte sur le sien ? Gomment lui prouverez- vous que vous entendez mîrax que lui ses intérêts (5)? Notre intérêt, qui n'est que notre bonheur, ne dépend-il pas de notre manière de penser et de sentir (6)? Vous crugnei l'infamie, il la brave ; vous lui montrez la potence : tous les voleurs sontils pendus? La probabilité de voler impunément est un des éléments de son calcul (7). Miiis en donnant un exemple funeste il s'expose à ce qu'un

vide. M. de la Mennais, la résoud par la révélation. Biais, en présence de rexamen, cette solution est sans valeur sociale.

(1) C'est absolument impossible : tant que l'intérêt de diacun n'est pas démontré pouvoir être; et, être réellement : identique à l'intérêt de tous.

(2) Tant que tous ne sont point philosophes; c'est, que la philosophie réelle, n'a pas encore d'existence réelle.

(3) Individuellement, sans aucun doute. Socialement, le crime dépend de la désobéissance à la loi.

(4) Individuellement, c'est-à-dire : vis-à-vis de la jtnrtioe étemelle, si elle existe, aucun doute à cet égard. Mais, socialement, c'est différent. Cette opposition est ce qui arrive : quand , l'éducation et l'instmolioD ne sont point hannoniques.

(5) Cette situation des individus est inévitable : en présence de l'ignorance sociale sur la réalité et la formule du droit, et de rincompressibililé de l'examen.

(6) Oui, en absence de foi commune; oo, de scienoe commune. Non. quand la foi, ou la scienca, est commune.

(7) M. de la Mennais suppoae toujours : que l'absence de foi est l'ab-

SGIBIICB SOCIALE. 75

jour on rimite à ses dépens : soit , c'est nn risque' qu^il conrt ; et pourquoi préiérerait-il la certitude de n'être jamais Tolé, ne possédant rien, au danger h7potbélii[ue de perdre une portien de ce quHl aurait acquis par cette Toîeî Le pÎ8-«ller pour lui est de refenhr à l'état ftchenx où TOUS voulies qu'il demeurât. Dans l'intervalle il aura joui ; et comme, à ne considérer que la vie présente, c'est son intérêt bien entendu , le tol, accompagné des précautions convenables , est évidemment, à son égard^

tm« obligcUitm morale (4). i»

— Peu après M. de la Mennaîs continue :

— « L'inlirèt du chrétien, dit^il, est de gagner le ciel , quoi qu'il lui en coule de travaux et de souffrances en cette vie ; mais qui n^en attend point d'autre, n'a qu'un intérêt ; c'est de se rendre, n'importe à quel prix , heureux dans celle-ci. Or , quel étrange bonheur à proposer à l'homme, que de combattre incessamment ses désirs^ ses inclinations, les, besoins même de la nature ; que de se sacrifier en toute occasion , uns espoir de récompense, à la félicité d'autrui ! Quoi ! Tintérêt du pa *re est de manquer du néeessaire, lorsqu'il peut s^ emparer d'une portion du superflu du riche ? On le pendra s'il vole. J'entends : Tintérêt de vivre doit l'emporter sur celui d'apaiser sa faim ; donc^ s'il était sûr d'éviter le sopplice, le second intérêt , demeurant seul, déterminerait au devoir contraire. Otes le bourreau, la morale change : il est le père de toutes les Tertus. Cependant, quoi qu'on fasse , ce puissant moraliste ne saurait suffire h tout. La plupart des vices qui minent sourdement la société ou <iui eu troublent l'harmonie : TaYarice, la cupidité, Tégoisme, l'ingratitude, la dureté de cœur, l'envie^ la haine, la calomnie, le libertinage, ne sont point de son domaine ; il ne garantira pas votre fille, votre femme de la séduction. Or, que dans l'ardeur d'une violente pasaioo, je sois maître de la satisfaire en secret, avec la certitude de n'être jamais découvert, direi-vous que mon intérêt me commande de repousser obstinément le plaisir qui s'offre à moi? Sera-ce encore mon intérêt qui me fera renoneer k mes habitudes , à mes commodités , à mes biens, à ma patrie , à ma famille, à tout ce que j'ai de plus cher, pour l'utilité de mes semblables ou

sence de religion. Il ne se doute pas : qu'en présence de rincompressibi- Hté de l'examen, la foi n'est plus capable, socialement, d'être base religieuse.

(1) C'est incontestable, détente incontestabilité. Eh bien! l'argument que M. de la Mennais réfute, court les fauteuils des académies depuis un siècle ; et, je doute : qu'il y ait jamais eu un académicien , qui en ait reconnu Vineptie. O moutons de Panurge! !

76 SCIENCE 80CIALB. de rÉtat k qui j'appartiens (f ] ?

En mille circonstances , l'intérêt commun exigera que je langnisse dans r indigence , que j'use mes /brces et ma santé dans des travaux pénibles dont d'autres recueilleront les fruits ; que j'étoufTe mes désirs, mes peucbaots, mes affections ; que je souffre enfin et que je meure ; et jusqu'à ce qu'on ait prouvé que la misère, la souffrance, la mort, sont en ellesmêmes dés biens préférables aux ricbesses , aux plaisirs , à la vie, il sera faux, évidemment faux, que l'intérêt particulier, séparé de la crainte des cli&timents et de Tespoir des récompenses futures, soit la règle du devoir et le fondement de la morale. S'il existait une contrée où celte doctrine fût universellement reçue , la plus borrible confusion y tiendrait lien de Tordre ; et il faudrait se hâter de fuir cette terre funeste , où le crime sans remords régnerait arrogamment sous le nom de vertu (2).

— Les différents passages, que nous venons de citer, sont d'une évidence : à laquelle il n'y a rien à opposer. Nous ne pouvons trop engager^ ceux qui voudront connaître l'impossibilité de baser Tordre sur le gouvernement représentatif constituant le droit; à étudier VEssai sur V indifférence en matière de religionj en se plaçant : au point de vue que nous avons indiqué.

Le sentiment : que, l'incontestabilité du raisonne* ment , et non les majorités^ doit servir de base à Texistence de Tordre, du moment que la révélation devient insuffisante à cet égard; se présente à la raison, d'une manière tellement nécessaire : que , du moment que M. de la Mennais n'a plus cru au pouvoir des révéla-

(1) C'est évident, comme la lumière, pour quiconque n'est point aveugle. Èh bien ! pas un matérialiste, par million, n'aperçoit cette évidence. La vanité les reud aveugles. Il est vrai : que, beaucoup ne veulent pas voir. Ceux-là, sont les fripons.

(2) Et bientôt, pour pouvoir fuir cette terre funeste, où le crime sans remords régnerait sous le nom de vertu, il faudrait : pouvoir sortir du globe.

SGfENCB SOCIALE. 77

tions, il a peu tardé à se convaincre : que, c'est de cette seule source , que l'ordre peut , désormais , dériver. Cette pensée apparaît à chaque page d' Amschaspands et Darvands ; et, cette remarque est d'autant plus essentielle : que, M. de la Mennais, en quittant le parti des révélations , avait embrassé celui des majorités : qu'il avait substitué à celui du consentement universel, fls sont bien rares , les hommes assez grands : pour quitter successivement les deux erreurs qui, depuis l'origine du monde, avaient seules pu servir de base à l'existence de la société; et, pour les quitter, par une simple négation, en reconnaissant seulement: que, ces mêmes erreurs sont devenues incapables de produire, plus longtemps , ce qu'elles avaient produit , depuis l'existence de l'humanité : Tordre.

Une fois, que les droits, dérivant de la force dépouillée de tout sophisme de droit, sont acceptés : par impossibilité de faire accepter un sophisme, relatif à une révélation quelconque ; et, par non-existence démontrée de vérité religieuse , rationnellement incontestable ; les droits politiques, quoique essentiellement relatifs, sont considérés comme absolus. Dès lors et nécessairement, ils sont dévolus aux propriétaires de la richesse mobilière ; les droits ,'politiques , attachés au sol , étant exclusivement relatifs : au monopole des développements de l'intelUgence ; à la compressibilité de l'examen; au droit dérivant d'une révélation. Si, à l'époque d'incompressibilité de l'examen, les droits politiques étaient dévolus à l'intelligence, ainsi que le veut Rousseau; s'ils lui étaient dévolus, abstraction

78 SClfiNCE SMULR.

faite de la propriété i l'anarclûe, qui .esl sioTS dans les idées, passerait bien plus tôt dans les faits. Dès lors, ceux qui, à cette époque, oppriiaent rintelligenee sont des hommes d'ordre : d'abord, parce qu'ils arrêtent momentanément l'anarchie ; ensuite , parce que , en l'arrêtant momentanément, ils contribuent , sans le sa* voir, à la rendre infiniment plus terrible, brsqu'dle vient à surgir ; ce qui est nécessaire : pour, que la 71^cessité^ de chercher la vérité, vienne à se {aire sentir.

N'est-il pas inutile de vouloir démontrer : que, ect âge est essentiellement anarchique? 11 faudrait être fou pour ne pas comprendre : que, le droit absotu, dérivant de droits politiques essentiellement relatife aux majorités, quelles qu'elles puissent être ; constitue : l'époque la plus anarchique, qu'il soit possible d'ima* giner.

En résumé :

Pour l'époque d'empirisme ; et, atam* que l'incompressibilité de l'examen ait amené l'anarehie, soit dass les idées, soit dans les faits ; les droits politiques sont attachés : à la propriété foncière.

APRÈS j que l'incompressibilité de l'examen a fait naître l'anarchie dans les idées ; les droits politiques sont dévolus : à la propriété mobiUère ; et, l'anarchie, existant dans les idées, ne tarde point à se manifester : dans les faits.

SCIBMCE . soeuLE. . 79

Histoire.

te Celui qui le premier mit eu avant cet avis de tenir les états (généraux) : fut messire Charles de

Marillac Il dit qu'il ne trouvoit remède plus

l)rompt au mal qui se présentoit C'est une

vieilte folie qui conrt en l'esprit des plus sages françois qu'il n'y a rien qui puisse tant soulager le peuple que de telles assemblées. Au contraire il n'y a rien qwr lui procure plus de tort.... Pour général refrain on a accordé (aux états d'Orléans) ponr cinq ans an roi, un subside de cinq sous pour chaque muids de TÎn entrant dans les villes closes* Cesi presque le btit et conclusion de telles assemblées de tirer argent du peuple »

ETiriiKK Pas^^uier ciié par Batle, article MARILLAC.

— "Il y a des gens qui comparent les états généraux avec les conciles. Ce sont, disent-ils, toutes assemblées de maovais augure : elles sont le témoignage que tes raanx publics sont grands, et que Ton commence à (désespérer de la guérison. On fait alors comme dans les maladies à peu près désespérées : on assemble quantité de médecins ; ou les fait venir de loin ; ils cousulteut, ils disputent ; ils s'accordent rarement; il enfant venir à la pluralité des suffrages; ils font si bien que le malade peut dire : la multitude des médecins m'a fait mourir. Les belles harangues ne manquent pas dans ces assemblées, mais les cabales et les intrigues y manquent encore moins ; et la conclusion suit presque toujours, non pas la justice et la vérité, mais la brigue la plus forte. »

Batu, article MARILLAC.

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— « Ce ooncile (d*Ëphèse), bien loia de porter la paix, n*a apporté qne da trouble, des diviâou et des scandales dans Tégiise de Jésns-Cbrist, Et H n'y en a point en dont on paisse dire atec plas de Térité ce qne saint Grégoire de Naaianze a dit des conciles de son temps — qu*il n*afait jasBais ti d'assemblées d'évéques qnt eussent en nne benreoie fin ; qu'elles avaient toujours augmenté le nal plutôt que de le guérir ; qne les oontestatiotts ohs» tinées, et Tenvie de Tsincre et de dominer qai y r^ent ordinairement, les rendaient préjndidablo, et qn'ordiuairement ceux qui se mêlaient de juger les antres y étaient portés plutôt par leur BUnTsiie Tolonté que par le dessein d'arrêter les fiintes des antres. »

Du Pin, BiUioth>que det antiqidUs eoclestas^ tiques, ci7^jNirB4TLB,ar/ic/eNEST0RIUS.

— « Quand on se rend bien compte du csiactère de ces assemblées (les états généraux) dans Tlitstoire de la France, elles apjmraissent coanne de purs accidents, un pis-aller politique pour les peapies comme pour les rois : pis-aller pour les rois quand ils n'ont pas d'argent et ne savent plus coo. ment se tirer d'embarras ; pis-aller pour les pespks qnand le mal devient si grand qu'on ne sait plvs

quel remède appliquer Aussi voyes qod

est le caractère de Tactivité politique de ces assemblées. Elles sont tantôt parfaitement insigaifiantei, tantôt terribles. Si le roi est le plus fort, lear ksmilité, leur docilité sont extrêmes ; si la situatioa de la couronne est déplorable, si die a absolsnent besoin des états, alors ils tombent dans la facUos, deviennient les instruments ou de quelque intrigue aristocratique, on de quelques nenenrs ambitieaX En un mot, tantôt de pnres assemblées de notables, tantôt de véritables conventions. »

GuizoT, Histoire de la civilisation em Stirope; page 308.

SCIBNCB SOCIALE. 8{

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