NEUVIÈME MOYEN DESPOTIQUE : TERREUR DE L AVENIR
« Tous les intérêts sont convoqués : on leur montre le dogme nouveau comme un ennemi qui
les menace De là une ligue puissante qui se
compose de tous ceux qui tirent parti des vieilles croyances, et de tous ceux à qui on persuade que leur renversement changera tout et blessera leurs intérêts. Dans cette ligue, dont i.a. teur est I'ame, il ne s'agit plus de foi, plus de croyance; il n'y a plus lien de moral : l'intérêt seul en serre les nœuds.
« Alors le peuple désespère de la vérité. Il ne voit plus que des trompeurs autour de lui ; il devient défiant envers tous, et pense qu'en ce monde l'affaire unique est d'être le moins malheureux possible ; que c'est folie de prêter l'oreille aux beaux discours et aux grands mots de vérité, de justice, de dignité humaine; que la religion et la morale ne sont que des moyens de le prendre ou de le faire servir à des projets qui ne le touchent point. Il devient sceptique sur tout, sauf sur son intérêt; et, passant à l'indifférence pour tous les dogmes et pour tous les partis, estime que celui qui coûtera le moins sera le meilleur. On ne pourra plus lui mettre les armes h la main pour aucun; nul n'en vaudra la peine. Sa religion, sa morale, sa politique, sa doctrine universelle et unique, c'est I'intérët : ses maîtres et ses meneurs sont parvenus à le rendre semblable à eux.
« Son indifférence obtenue, c'est tout ce que veulent les partisans de l'ancien dogme. Ils s'inquiètent peu de prendre sur lui un ascendant mo-
rai, d'en être crus, aimés, estimés; encore moins qu'il soit vertueux, religieux, heureux: il est nidifièrent, les voilà maîtres. »
Jouffroy, Comment les dogmes finissent.
— « D'abord on a détruit ; c'était le premier besoin. Après avoir détruit on s'est moqué ; c'est le propre des vainqueurs. Mais jusque-là on n'a pas songé à établir, et pourtant il faut du positif au peuple et à la raison. Dans la ruine d'un dogme usé, la négation sérieuse tient d'abord lieu de foi : c'est croire quelque chose, que de croire qu'une doctrine que l'on suivait est fausse ; on y met d'abord une ardeur, un zèle qui remplissent l'âme. Mais quand la chose est bien démontrée, que l'ennemi est abattu, qu'on n'a plus à faire que rire.de son absurdité, le zèle tombe faute d'opposition, et l'on se trouve a vide, détaché d'une croyance et ne croyant plus a aucune, dans une parfaite indépendance d'esprit qui flatte, et à laquelle on se plaît quelque temps, mais qui ne tarde pas à fatiguer une nature dont la faiblesse ne supporte pas le doute.
« Dans toute révolution d'idées le scepticisme trouve sa place : il vient pour détruire, et survit à sa victime ; mais il ne peut tenir longtemps. Nous avonsliesoin de croire pareeque noussavons qu'il ya des vérités. Le doute est un état qui ne peut nous plaire que comme l'absence d'une fausse croyance dont nous nous sentons délivrés. Cette satisfaction goûtée, nous aspirons à une nouvelle croyance ; le faux détruit, nous voulons le vrai (l).
«Or, s'il est facile, l'esprit d'examen dhe fois né, de détruire ce qui est faux, il ne l'est pas, le faux démontré, de trouver ce qui est vrai (2). Mille systèmes s'élèvent. Le parti vainqueur, uni pour abattre, se partage pour rétablir. La perspective du pouvoir pour le parti triomphant complique d'intérêts particuliers cette dispute philosophique. Les vieux amis de la réforme se divisent ; bientôt
(1) Cette citation, ainsi que la précédente, sont du professeur de philosophie Jouffroy, mort dans les tourments du scepticisme et désespérant: de trouver la vérité, dont il avait si grand besoin.
(2) Tout le niai de la situation actuelle, se trouve dans ces quelques lignes. Qui le remarquera? qui l'accordera?
ils se craignent ; encore un moment et ils se détesteront plus qu'ils ne détestent leurs communs ennemis qu'ils nejugent plus redoutables. Tout est faction dans le parti de la vérité , tandis que le parti opposé devient de plus en plus compacte par l'unité d'intérêt qu'une crainte commune y a fait naître.
« Cependant, le peuple, dont les intérêts matétériels ne sont point engagés directement dans ces querelles, continue à regarder avec son bon sens, ne voulant et ne cherchant que la vérité, mais la voulant promptement par ce qu'il en a besoin. Il sait qu'elle n'est pas dans le vieux dogme; quoi qu'il arrive, il ne se ralliera pas à ses partisans; mais il est étonné de ne plus la retrouver dans la bouche de ses amis. Ceux qui parlaient de si bon sens et avec tant d'unanimité et de désintéressement, les voilà qui se perdent dans des systèmes inintelligibles, qui se divisent sur tous les points, qui se haïssent, qui deviennent évidemment égoïstes et ambitieux. Qu'est devenu le zèle pur de ces apôtres de îa nouvelle foi? où est la vérité promise?où est le bonheur qu'ils annonçaient au peuple? C'était pour lui, et pour lui seul qu'ils voulaient travailler ; et c'est pour eux qu'ils combattent, se divisent, et, oubliant leur vieil ennemi, se déchirent entre eux.
« Voilà ce que fait ressortir avec soin l'ancien parti. A son tour il attaque les plans proposés avec le raisonnement et le ridicule ; à son tour il reproche l'égoïsme, il accuse d'ambition et d'hypocrisie; il demande où l'on va mener ce pauvre peuple à qui on avait tout promis ; il lui fait honte d'avoir été dupe, il lui fait honte d'avoir prêté sa force à des fourbes, et d'avoir servi de moyen. Et comme le peuple souffre (car les temps de révolution sont pénibles à passer), il lui fait sentir sou malaise, qu'il oppose à son ancien bonheur, ou du moins à celui de ses pères, dont réloignement permet de tracer des tableaux de fantaisie. Ecartant la question de la vérité du dogme ancien et des opinions nouvelles, il n'en atteste plus que I'intérèt, démoralisant ainsi de toutes ses forces la société qu'il ne pourrait plus retenir par l'autorité de la vérité et du devoir. Et tout cela, il le fait prêcher et répéter partout : car il est uni, organisé ; il a la force constituée entre ses mains, et ses adversaires n'ont que la parofc. »
Id., ibid., ibid.
„ Les bons mêmes, ceux du moins qui souvent
passent pour tels dans l'opinion commune, sont sujets, à cet égard, à plusieurs sortes d'illusions Tantôt ils essayent de se persuader qu'au fond l'état des choses n'est pas aussi triste que quelques-uns le prétendent ; qu'on s'alarme" trop
afin de tirer de là un prétexte de rester en repos ; ils veulent dormir tranquilles. Tantôt, au contraire ils s'exagèrent ce que cet étal a d'inquiétant, pour en conclure l'inutilité des efforts humains, et renvoyer tout à la Providence. D'autres fois ils conviennent qu'il serait pressant, indispensable de chercher un remède au mal ; mais ce soin ne les regarde pas, c'est la charge, le devoir d'un autre : et sur ces motifs divers , chacun s'enveloppe dans son manteau et s'assied pour regarder de loin l'édifice que la flamme ravage, ou que la tempête ébranle, et dont, d'heure en heure, ils voient crouler çà et là d'énormes pans.
.< Insouciance, paresse, amour d'une vie molle, peur surtout, la tremblante teuk, voilà ce qui aveugle ou corrompt les débiles consciences de tant d'hommes qui s'en vont balbutiant avec une sécurité feinte : Paix, paix, et il n'y a point de paix. Ils craignent le travail, ils craignent le combat, ils craignent tout, excei-té ce qu'il faudrait craindre. »
La Mennais, Affaires de Rome, p. 199.
Empirisme.
« Depuis deux ans il s'est accompli bien des changements profonds dans la société; les esprits regardant d'autres objets, tontes les questions se sont déplacées, et uotre état, au fond, n'a presque rien de commun avec ce qui était.
« Sous la restauration de quoi s'agissait-il ? De renverser une dynastie qui rappelait au pays une invasion étrangère ; d'en combattre les tendances rétrogrades, en développant le principe de liberté sous la forme établie par la Charte et dans les limites de la Charte.
« La Charte, dans sa partie démocratique, était l'organisation des conquêtes de la classe moyenne (1).
« Le libéralisme se composait donc d'un sentiment de nationalité, et sous ce rapport il était l'expression de la France entière, et d'un intérêt seulement partiel, celui de la classe moyenne, ou de la classe politiquement constituée par la Charte.
« Elle triompha en 1830 (2).
« Mais derrière elle, il y avait le peuple par lequel elle avait triomphé ; le peuple auquel nul ne songeait pendant la restauration ; le peuple exclu de la cité par la loi organique de la cité même, le
(1) Il aurait fallu ajouter : devenue classe supérieure. Une grande partie des malheurs de l'époque consiste à croire : qu'il existe encore une classe moyenne.
(2) 11 fallait dire : la classe bourgeoise , devenue classe supérieure, triompha de la noblesse, qui voulait la réduire : à n'être plus que classe moyenne.
peuple délaissé, exploité, traînant dans les années prospères une vie laborieuse, souffrante, précaire, et mourant de faim aux époques périodiques de crise.
« Ce peuple, après juillet, se demande pour qui il a vaincu, et s'il n'a rien à attendre d'une victoire qu'il a si chèrement payée; s'il doit éternellement languir dans la même misère, dans le même abaissement. Non! telle est sa réponse (I).
« Alors se pose la grande question, commence la grande lutte. Le peuple a acquis la connaissance et le sentiment de son droit. Nul repos désormais pour lui qu'il n'ait réalisé ce droit devenu sa vie même, sa vie d'homme.
« Mais qu'est-ce que ce droit, et que veut le peuple ?
« Ne croyez pas qu'il ne s'agisse que de purs besoins matériels, que la question soit uniquement, soit principalement une question d'aliments et de vêtements, une question de bien-être corporel.
« Le peuple doit, d'abord avant tout, faire respecter en lui la dignité humaine. Si l'homme ne vit qu'en société, s'il est essentiellement, en tant qu'homme, un être social, il ne vit de la vie d'homme que comme membre du corps social, qu'après son introduction dans la cité, que lorsqu'il possède et qu'il exerce les droits inhérents à la qualité de citoyen. Autrement qu'cst-il ? un pur instrument de production, une bête de somme, un outil, une chose, comme disaient les Romains ; il est, sous une forme ou sous une autre, ce qu'était l'esclave chez les anciens, le serf dans le moyen âge (2).
« Le peuple veut encore sa part de lumières, sa part de science. 11 ne veut pas qu'on le repousse par l'ignorance dans l'impuissance, dans la servi vitude de la brute. Il veut vivre de la vie de l'esprit (3).
(1) Cette réponse du peuple ne signifie absolument rien. Celte négation , n'aura de valeur : que , lorsqu'elle sera prononcée par la nécessité ; et , pour la société , l'anarchie seule fait naître la nécessité.
(2) Il est pis que cela. L'esclave ancien n'avait ni connaissance, ni volonté. L'esclave moderne a mille fausses connaissances , n'a aucune connaissance réelle, et il a des velléités de volonté.
(3) Le peuple ne veut rien de tout cela. Par la raison bien simple : qu'il n'a que des velléités de volonté ; il ne saitee qu'il veut. Mais, désor-
il. 12
« Il veut aussi, il veut enfin vivre de la vie physique. Et qui oserait lui eu contester le droit ? qui oserait dire que pour augmenter le luxe, les jouissances de quelques-uns, Dieu l'a condamné au supplice de la faim? Or, si souvent il meurt de faim, si habituellement il souffre de la faim, d'où vient ce monstrueux désordre , cette destinée effrayante d'une portion de la race humaine? Est-ce que matériellement les subsistances manquent ? Non. Le travail même du peuple dont elles sont le fruit, les multiplie de manière à suffire aux besoins de tous, et ce travail mieux ordonné les accroîtrait encore, et rapidement dans une proportion indéfinie. Si donc la faim s'assied sur le seuil d'un grand nombre, c'est qu'il existe un vice profond dans l'organisation du travail et la répartition de ses produits. Le peuple ne demande pas qu'on revienne sur le partage ancien (1), ce qui, par des raisons qu'il serait trop long de déduire ici, ne diminuerait pas les maux, mais les augmenterait au contraire ; il ne demande "point qu'on porte atteinte à aucune possession actuellement acquise (2) ; mais que la loi cesse de diriger, au détriment des travailleurs, le fruit de leur travail, la richesse annuellement produite, vers les centres où elle s'accumule au profit exclusif de quelques-uns (3) ; que ce fruit retourne au travail même en proportion plus grande
mais, l'anarchie ne vent mourir : que. lorsque ces choses seront; et, voilà la seule volonté, qui existe maintenant, au sein de la société.
(1) Le peuple ne demande rien : parce que le peuple ne sait ce qu'il veut. Mais, la raison demande. Et, sous l'empire de l'examen ; quand la raison est existante ; elle obtient : quand même la sentence devrait coûter la vie à tous les tribunaux, vis-à-vis desquels elle se présenterait. Les bourgeois sont bien revenus sur l'ancien partage, en abolissant le droit d'ainesse. Pourquoi le peuple, qui est bien autre chose, vis-à-vis des bourgeois, que les bourgeois n'étaient vis à-vis de la noblesse, ne reviendrait-il pas, ou plutôt ne viendrait-il pas à une meilleure organisation sociale; laquelle, d'ailleurs, se ferait sans nuire à personne, en profitant à tous : ce, qui n'a point été le cas; quand, les bourgeois sont revenus sur l'ancien partage ?
(2) Et, en cela, la raison approuve le peuple. Mais, cela empéche-t-il : une nouvelle organisation sociale?
(3) El, voilà précisément': ce qui est impossible, dans l'organisation actuelle. Ce ne sont point les institutions qu'il faut changer; et, qui toujours sont bonnes : en ce qu'elles protègent une organisation quelconque.
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et devienne ainsi , par l'accroissement de consommation, une source plus abondante de bien -être général.
« Tel est aujourd'hui l'élément qui fermente intérieurement dans la société et que rien n'étouffera, car le peuple n'a pu commencer à comprendre ses droits, sans en vouloir invinciblement la réalisation effective (1).
« Mais au lieu de trouver un auxiliaire dans le vieux libéralisme, il y a rencontré un obstacle imprévu pour lui, et de là ses mécomptes; car il se figurait que les oppositions officielles, filles de l'opposition de quinze ans, lui prêteraient secours, s'associeraient fraiichemeutji sa cause, et il n'en a rien été, il n'en pouvait rien être.
« Là donc nul appui pour le peuple.
« Comment son salut s'accomplira-t-il ? Comment la force providentielle qui, malgré toutes les résistances, réalise tôt ou tard infailliblement ce qui doit être, surmontera-t-elle les nombreux obstacles qu'opposent et l'égoïsme et les préjugés au droit conçu, voulu par l'humanité à cette époque de son développement? Qui lepourrait dire? qui le sait (2) ? Ce qui semble certain, c'est que, pour effectuer cette réalisation nécessaire, une lutte terrible contre tout ce qui représente encore le jmssé dans le monde actuel est inévitable (3), et que l'Eu-
Vouloir changer un état social, et en laisser subsister l'organisation; c'est, vouloir anéantir les pluies, et laisser subsister l'Océan.
(l)Le fait est : que, le peuple, non-seulement ne comprend passes droits ; mais qu'il ne sait même pas, pas plus que les philosophes, s'il >j a des droits. Le peuple sait à présent : qu'il est mal; qu'il est le plus fort ; et qu'il peut être mieux. Un jour ou l'autre, il cherchera à réaliser cette théorie ; puis, il sera plus malheureux ; ce qui ne l'empêchera pas de recommencer. Et, la société ira ainsi de mal en pire : jusqu'à ce que tous sachent et veulent : ce qu'il faut pour être bien.
(2) Tout le monde pourrait le dire : l'excès du mal social fera chercher la vérité, en faisant reconnaître préalablement : que le droit, dit divin, n'est plus possible ; et, que le droit dérivant des majorités : est essentiellement anarchique.
(3) Et, M. de la Mennais, qui est un des représentants du passé en voulant conserver l'organisation sociale actuelle, sera une des causes de cette
rope ébranlée jusqu'en ses fondements , aura, quoi qu'on fasse, à subir de longues et rudes épreuves. Que Dieu soit en aide à la cause juste ! Sous d'autres formes peut-être, mais seulement sous d'autres formes, nous entrons de nouveau, dans l'ère des martyrs. »
La Mennais, Discussions critiques, p. 288.
Jutte terrible, en donnant le suffrage universel comme remède. Il est vrai : que, depuis il a changé d'opinion sur la valeur du système représentatif (dans Amschaspands ei Darvands), ce qui du reste fait honneur à sa raison et à sa franchise. Mais , qu'en est-il résulté? Il a été abandonné par tout le monde, par tous les sots, qui ne l'ont point compris, et qui, pour le punir de ses anciennes erreurs, lui ont fait voir : que les sots, jusqu'à ce que la vérité soit incontestablement connue et socialement généralisée, sont toujours : en immense majorité (1845).
Hélas ! M. de la Mennais est mort depuis : dans l'adoration du représentatif. C'est, qu'en dehors de la vérité, il n'y a . qu'absolutisme et représentatif ; que despotisme ou anarchie.
LA TERREUR DE L AVENIR APPARTIENT AU SPIRITUEL ET AU TEMPOREL. LA TERREUR DE L'AVENIR , AU TEMPO- REL, EST SEULEMENT EMPLOYEE COMME MOYEN DESPO- TIQUE : LORSQUE TOUS LES AUTRES SONT DEJA EBRAN- LES. POUR BIEN COMPRENDRE L'ÉPOQUE OU L'EMPIRISME LE MET EN JEU NECESSAIREMENT, IL FAUT SEPARER LES DESPOTES EN DIFFERENTES CLASSES, QUI, d'àILLEURS NE PEUVENT SE DISTINGUER QU'A CETTE MEME ÉPOQUE.
«On ne cherche pas avec moins d'ardeur dans la solution des problèmes de l'économie sociale, un remède aux maux qui partout accablent la plus nombreuse partie du peuple. Mais encore ici, aucune des solutions proposées jusqu'à ce jour n'a satisfait la raison publique. On a pressentiment de modifications profondes qui s'opéreront nécessairement dans les rapports sociaux (1), tels que le passé les avait établis; et quand on vient à se demander quelles devront être ces modifications, chacun les rêve à sa manière, parce qu'en dehors du principe de justice et du sentiment chrétien de la fraternité, on ne les rattache à aucunes lois reconnues, ni même à aucunes lois quelconques déduites d'une conception préalable de l'homme et de sa nature (2).
« De là l'inquiétude douloureuse des esprits, et
(1) Rapports sociaux 1 quel vague ! Pourquoi donc ne pas dire : organisation sociale, quant à l'intellectuel et au matériel; et, organisation de la propriété, si l'on ne veut que parler du matériel?
(2) Si la justice et la fraternité, ce qui est la même chose, étaient démontrées être une réalité ; si la règle, émanant de la justice, avait une sanction incontestablement inévitable ; on n'en serait plus à rêver des modifications : elles seraient ;dans la règle. En cherchant , dans cette voie, il n'y aurait lieu : ni à s'endormir ; ni à rêver.
cet état d'attente incertaine qui tient la société comme en suspens clans toute l'Europe. »
La Mennais, Esquisse d'une philosophie (Préface), p. XXVIII.
— Aussi longtemps : que, le despotisme se croit inébranlable ; aussi longtemps : qu'une même foi est généralement acceptée ; que, tout protestantisme peut être anéanti ; que, l'examen n'est pas encore rendu incompressible par la presse ; la terreur de l'avenir reste dans le domaine religieux. Mais, aussitôt que les dogmes despotiques, précédemment examinés, sont ébranlés par l'examen, et surtout la sanction ultra-vitale ; la terreur de l'avenir passe du domaine spirituel, dans le domaine temporel; et, elle devient le plus ferme appui du despotisme : jusqu'à ce qu'enfin elle finisse, ellemême, par causer son agonie.
Pour bien comprendre cette dernière phase du despotisme, il est nécessaire de se rappeler : que, par le passage de la société nobiliaire à la société bourgeoise, le nombre des despotes a augmenté considérablement : et, par l'accroissement des richesses matérielles ; et, par la plus grande communication de la richesse intellectuelle. Puis, à cause des différences d'organisation de propriété qui existent, entre la société nobiliaire et la société bourgeoise; des différences surgissent également : dans le nouvel ensemble de despotes. Nous avons déjà fait une étude de ces considérations ; nous devons maintenant les étendre.
En tête de la nouvelle classification, que l'organisation sociale bourgeoise rend nécessaire, nous placerons
ceux qui exercent le pouvoir politique. ISous les appellerons gouvernants. Ce sont les despotes par propriété.
Viennent ensuite, les despotes, par un développement d'intelligence, alors toujours du au monopole. Ceux-ci, devenus ou restant esclaves, sous le rapport de la propriété, ne peuvent se libérer que très-difficilement, vu l'irrationalité : d'organisation de cette même propriété ; et, des institutions qui la soutiennent. Alors, une concurrence , résultat nécessaire de cette organisation ; concurrence, dont les moyens sont le vice et non la vertu ; les oblige : à s'avilir ; ou à mourir.
Incapables encore de concevoir : qu'il peut exister une société : où, il n'y ait ni maîtres ni esclaves; où, la concurrence doive se faire, non par le vice mais par la vertu ; plus incapables encore de découvrir : quelles sont les bases réelles de cette société ; et surtout, ayant perdu toute moralité, par l'instruction matérialiste des bourgeois ; il sont mécontents : non du despotisme ; mais, des despotes exerçant un pouvoir, dont ils ne partagent point les bénéfices. Dès lors, ils profitent des développements de leur intelligence , pour exciter les masses à la révolte, en se donnant euxmêmes comme les protecteurs du peuple. Leur but réel n'est autre, cependant : que, de se faire admettre au nombre des exploitants, sous un nouveau personnel; ou, de forcer, par la crainte, le personnel gouvernemental existant, de les acheter : prêts, alors, à aider ce même personnel à opprimer les exploités, dont ils n'ont surpris la confiance : que, dans le but de se
réintégrer, eux-mêmes, au nombre des titulaires de l'exploitation.
Cette seconde classe est généralement composée : d'égoïstes besogneux, riches ou non. Leurs moyens sont : la force des sophismes tendant à mouvoir la force matérielle des masses ignorantes. Leur but est une révolution, dans le personnel gouvernemental : pour aussi longtemps qu'ils n'en font point partie ; ou, que la part qu'ils en reçoivent, ne leur paraît point conforme à leur mérite. Nous les nommerons révolutionnaires. Ce sont les mêmes : qui, une fois satisfaits ; deviennent conservateurs.
Les révolutionnaires sentent vaguement : que, l'esclavage des masses tient, essentiellement, à quelque condition de propriété. Ils croient même : qu'une organisation matérielle, bien entendue, pourrait servir de base à un ordre social durable. Ils sont loin de se douter : que, si le Dieu anthropomorphe pouvait, lui-même, venir établir instantanément, et par miracle, l'organisation matérielle la plus parfaite ; cette même organisation serait la source anarchique la plus féconde ; du moment : que, l'établissement de l'organisation intellectuelle, n'aurait point précédé l'organisation matérielle; qui, comme base d'ordre matériel, ne peut être qu'une utopie : si, elle n'est intellectuellement basée et sanctionnée. Aussi, ne s'occupent-ils : que, de sophismes relatifs au matériel ; et, l'état de misère, continuellement croissant, leur laisse à cet égard un champ immense. Il leur suffit : de faire ressortir les milliards d'injustices dérivant de l'organisation actuelle ;
et, de faire considérer, d'une manière vague, le remède à ces injustices, comme devant dériver : de ce qu'ils appellent organisation du travail ; sans donner à cette expression , aucune valeur quelconque, sinon celle de remède^ organisation de travail, portant toujours, indirectement, atteinte aux propriétés. Quelques-uns, d'entre eux, vont même jusqu'à vouloir établir : que, ces injustices sont directement inhérentes aux propriétés.
Parallèlement à la classe révolutionnaire, s'en élève une autre : composée de ceux , auxquels les développements de leur intelligence ont fait pressentir, empiriquement : que, l'égoïsme des intérêts matériels, l'égoïsme des intérêts exclusivement relatifs à cette vie, ne pouvait, seul, servir de base à l'ordre social ; et, que la sanction d'un ordre social, attribuant à chacun le plus grand bien-être matériel possible, devait ellemême se trouver relative, dans chaque individu soutenant cet ordre social : au dévouement, au sacrifice de ces mêmes intérêts matériels ; intérêts devant être considérés, par chacun, comme très-secondaires : eu égard à l'éternité de l'être, base de chaque personnalité ; être auquel la sanction se rapporte : exclusivement. Ce pressentiment les met, en opposition, avec les révolutionnaires : tous, par essence, matériellement égoïstes.
Ces hommes de dévouement comprennent, de la manière la plus claire : que, depuis que, par la presse, les communications sont devenues progressives et indestructibles ; tout pouvoir politique, ou exclusivement
relatif à la force, est devenu incapable : soit d'établir, soit de conserver Tordre ; avant que la société ne soit réorganisée radicalement : tant à l'intellectuel, qu'au matériel. Mais, ils ne peinent préciser en quoi doit consister : cette réorganisation radicale.
Ils voient bien, cependant : que, renverser par la force aveugle des masses, le pouvoir existant, avant de savoir en quoi doit consister la réorganisation radicale de la société ; ne serait qu'aggraver le sort du peuple; et, que l'essence du remède socied réel, doit être : la conciliation des intérêts de tous.
Ils cherchent donc le moyen théorique de concilier des intérêts, en apparence si opposés; ayant le dessein de rendre ce moyen rationnellement incontestable; et, comme tel, de le faire concevoir à tous : pour qu'il soit nécessairement, pratiquement, accepté par tous.
Leur but est ainsi : de faire arriver la société à la jouissance : de l'état rationnel, de l'état de liberté, par l'unité de conviction; c'est-à-dire : par la force morale , agissant rationnellement comme incontestable pour chacun ; et non, par le sophisme suscitant la violence ou la force physique, moyen à l'usage des révolutionnaires.
Cette nouvelle différence achève de séparer : les deux classes que nous venons de distinguer. ÎNous désignerons les membres de la dernière sous le nom de