QUE SERVIR A UN HOMME
La Boétie, De la servitude volontaire.
— « A-t-on des idées assez claires de la propriété, et ces idées sont-elles assez répandues dans la généralité des hommes, pour assurer aux lois qu'elles produiraient cette espèce d'obéissance qu i ne répugne jamais à l'homme raisonnable, et qui honore l'homme de bien ? »
Mirabeau, Assemblée nationale, 31 août 17S9.
— « En arrêtant sa pensée sur la propriété et sur ses rapports, on est frappé d'une idée générale qui mérite bien d'être approfondie. C'est que
presque toutes les institutions civiles sont faites roua les propriétaires. On est effrayé en voyant le code des lois, de n'y découvrir partout que le témoignage de celte vérité. Ou dirait qu'un petit nombre d'hommes, Ai'RESs'ÊTRErARTAGÉLA terre, ont fait des luis d'union et de garantie contre la multitude, comme ils auraient mis des abris dans les bois pour se défendre des bêtes sauvages. Cependant, on ose le dire, après avoir établi des lois de propriété, de justice, de liberté, on n'a presque rien fait encore pour la classe la plus nombreuse des citoyens. Que nous importent vos lois de propriété ? pourraient-ils dire : nous ne possédons rien. Vos lois de justice? nous n'avons rien à défendre. Vos lois de liberté? si nous ne travaillons pas demain, nous mourrons
«Les propriétaires, et la classe de la nation qui vit de son travail, sont des lions et des animaux sans défenses qui vivent ensemble. On ne peut augmenter la part de ces derniers qu'en trompant
la vigilance des autres, et en les empêchant de s'élancer. »
Necker, Mémoire sur la législation et le commerce des grains.
— « Une injure faite à un seul homme est une menace pour le genre humain tout entier. »
Confucius.
— « L'heure serait venue d'allumer le phare de la raison et de la morale sur nos tempêtes politiques , de formuler le nouveau symbole social que
le monde commence à pressentir Que le ciei
suscite des hommes, car notre politique fait honte à l'homme, et fait pleurer les anges. »
M. r>E Lamartine.
— « L'état de liberté sociale consiste : dans l'harmonie entre l'intelligence et la propriété. »
Paragraphe précédent.
— Dans l'examen du despotisme, nous devons surtout insister sur les éléments : intelligence; et, propriété; car, c'est seulement par leur défaut d'harmonie, qu'il y a : des maîtres; et, des esclaves.
Les développements de l'intelligence, abstraction faite de la propriété, sont relatifs : non-seulement à l'organisation et aux circonstances; mais encore, à la volonté.
Dès lors, même à égalité d'organisation et de circonstances, il y a inégalité de développement d'intelligence.
Le travail relatif à la production de propriété corporelle, abstraction faite de l'aliénation de-1'outil général le sol, est encore relatif : non-seulement à l'organisation et aux développements de l'intelligence ; mais aussi à la volonté.
A égalité d'organisation et de développement d'in-
lelligence, il y a donc inégalité de travail; et, par conséquent inégalité de propriété corporelle (1).
De ces inégalités existant nécessairement , même abstraction faite de despotisme et de liberté, naissent, nécessairement aussi, des classes relatives à l'intelligence et à la propriété.
Ainsi, des classes relatives à des différences de propriété, ne sont point exclusives au despotisme; elles sont au contraire les conséquences nécessaires de la volonté, en dehors de laquelle il ne peut exister d'intelligence, de raisonnement de liberté.
Où donc peut commencer le despotisme relativemont aux inégalités des classes ?
Cette question devient facile à résoudre.
Du moment que des conditions de propriété, dépendant de la répartition sociale, nuisent aux développements de l'intelligence de quelque enfant que ce soit ; obstacle qui rejaillit sur son travail ; et, par conséquent, sur la propriété qu'il serait susceptible d'acquérir; cet enfant est soumis au despotisme. Ces mêmes conditions de propriété influeront sur les enfants de celui-ci, qui nécessairement, alors, seront également soumis au despotisme.
Voilà pour l'intellectuel.
Quant au matériel : du moment que la richesse est irraiionnellement répartie ; et, que par l'aliénation du
(1) Afin d'éviter des répétitions fastidieuses de l'épithète corporelle, nous nous servirons uniquement de l'expression propriété, pour énoncer cette espèce de propriété. Quand il s'agira de toute autre espèce nous le mentionnerons spécialement.
sol, ainsi que par l'impôt placé sur le travail, l'individu ne peut employer son intelligence, même également développée, sur la matière, en libre concurrence avec tout autre ; cet individu est encore soumis au despotisme -, et , son esclavage rejaillira sur ses enfants.
De ces prémisses, il résulte : que, le despotisme n'est point essentiellement relatif aux classes ; mais bien, à la transmission héréditaire des classes, abstraction faite des différences d'organisation et de volonté.
11 est, dès lors, évident : que, le despotisme peut exister, même abstraction faite de l'aliénation du sol ; mais, il est infiniment plus inévitable, pour les enfants de ceux qui déjà se trouvent soumis à ce monopole : puisque, en outre des développements de l'intelligence et de la bonne volonté, il faut encore un outil pour travailler; et, que toute espèce d'outil provient : de l'outil général, le sol.
Dès, que le despotisme n'est point essentiellement relatif aux classes; mais bien, à leur transmission héréditaire , abstraction faite des différences d'organisation et de volonté ; donnons aux classes où cette transmission est nécessaire : le nom de castes. Et, nous dirons : que, partout où il y a caste, là il y a despotisme ; et, que là où il n'y a point de caste, là il y a liberté.
Etudions les castes, résultant: d'un défaut d'harmonie entre l'intelligence et la propriété.
Les castes sont essentiellement relatives :
1° À la propriété, monopolisant les développements de l'intelligence ;
2° A l'intelligence, monopolisant le pouvoir et par suite la propriété;
3° Aux exploités du pouvoir et de la propriété.
Tel est l'ordre de leur formation.
Mais , aussitôt établi , cet ordre , quant à l'influence , se trouve interverti ; et alors nous avons :
1° Despotes de pouvoir, ayant beaucoup de propriété ;
2° Despotes de propriété, ayant quelque pouvoir;
3° Exploités ou peuple, n'ayant ni pouvoir, ni pro priété.
Voyons, maintenant : comment les classes sont devenues castes, par transmission nécessaire ; et, commençons par la caste peuple : où, la nécessité de transmission est, pour ainsi dire, plus évidente.
La classe peuple, en tant que classe toujours relative à l'organisation et à la volonté, se transmet indépendamment de ceux qui y naissent, quelles que soient leur organisation et leur volonté ; parce que l'organisation et la volonté sont impuissantes : tant pour se développer en dehors de la propriété ; que, pour acquérir de la propriété : en dehors du développement de l'intelligence; et, des outils qui lui sont nécessaires.
Ainsi : aussi longtemps que la société ne rend point le développement des intelligences, indépendant de toute propriété particulière ; et, aussi longtemps que l'outil général n'est point entré à la propriété de tous,
à la propriété collective ; la classe peuple devient nécessairement caste; nécessairement esclave.
La classe des possesseurs de propriété se transmet nécessairement par l'hérédité, elle-même nécessaire à l'existence de la société. Et; par conséquent, cette hérédité forme nécessairement caste et despotisme: aussi longtemps, que la société n'équilibre point cette tendance à l'existence de caste, par un contre-poids suffisant, pour que les classes puissent toujours rester exclusivement relatives : à l'organisation et à la volonté; c'est-à-dire au travail (1).
Nous allons parler, maintenant, de la classe pou voir : comme renfermant nécessairement les maîtres; comme devenant nécessairement caste : dans tout commencement de société.
(1) Disons d'abord, pour ne rien laisser dans le vague, que ce contrepoids, lorsque la liberté sociale est nécessaire et possible, consiste : 1° Dans l'entrée du sol à la propriété collective ; 2° Dans la réduction de l'hérédité à la ligne directe; 3° Dans la faculté de tester, sans exception aucune ; 4° Dans l'impôt sur tout héritage dévolu par testament.
SCIENCE SOCIALE. zo
MAÎTRES : WOBLES.
« A parler à bon escient, c'est un extrême malheur d'être subject à un maître, duquel on ne peut être jamais assuré qu'il soit bon, puisqu'il est toujours en sa puissance d'être mauvais quand il voudra : et d'avoir plusieurs maîtres, c'est autant que d'avoir autant de fois à estre extrêmement mallieu-
reux
La Boétie, De la servitude volontaire.
— « L'effort de l'esprit social n'est pas de s'unir un égal , mais de se constituer un supérieur. Pour en venir là, il ne suffit pas de l'unité sociale; il faut, le plus souvent, une croyance religieuse. Celui qui n'aurait pas été obéi comme chef le sera comme fils des dieux. »
Michelet, Origines du droit français, p. xxu.
« Pour l'avenir comme pour le passé, l'existence d'une société implique une religion Lors
même qu'elle ne serait pas indispensable à la paix de la conscience et a l'harmonie de la famille, .1 ne serait pas possible de se passer d'elle, car nu kst Aussr ose nécessité politiq^. On a eu de dire que si Dieu n'existait pas il faudrait
raison
l'inventer. » , ■ 1
M. M. Chevalier , Lettres sur l'Amérique du
Nord, lettre xxxe.
„ Messieurs, la religion est, Je ne me lasse point de le répéter, le fond de toute civilisation. « M. Cousin, Histoire de la philosophie, 1. 1, p. 162.
— .< Soit qu'on bâtisse une cité nouvelle, soit qu'on en rétablisse une ancienne tombée en décadence, il ne faut point, si l'on a du bon sens que relativement aux dieux et aux temples à élever dans
la ville en leur honneur, quels que soient les dieux ou les démons sous l'invocation desquels on veuille les placer, on fasse aucune innovation contraire à ce qui aura été réglé par l'oracle de Delphes, de Dodone, de Jupiter-Ainmon , ou par d'anciennes traditions, comme sur des apparitions ou des inspirations. Dès qu'en conséquence de ces sortes de croyances , il y a eu des sacrifices institués avec des cérémonies, soit que ces cérémonies aient pris naissance dans le pays, soit qu'on les ait empruntées des Tyrrliéniens, de Chypre ou de quelque autre endroit; et que sur ces traditions on a consacré certaines réponses des dieux, érigé des statues, des autels, des temples, et planté des T>ois sacrés, il n'est plus permis au législateur dy toucher le moins du monde (1). »
Platon, Lois, liv. V.
— <• Il est temps d'eu venir à l'énoncé de la loi, en commençant par ordonner à tous les impies de
renoncer à leur impiété Il y aura en matière
d'impiété trois sortes de délits Le crime des
derniers, qui feignent une religion qu'ils n'ont pas, mérite non-seulement une, mais plusieurs morts (2). Après la mort le cadavre sera jeté sans sépulture hors des limites du territoire ; toute personne libre qui entreprendra de l'ensevelir pourra être poursuivie h titre d'impiété.
« Il est encore à propos de porter une loi générale propre à arrêter les progrès de l'impiété, soit en paroles, soit en actions, et à diminuer l'extravagance de la superstition (3) en défendant tout autre sacrifice que ceux qui sont permis par les lois. ><
Platon, Lois, liv. X.
(1) Ce passage de Platon constate, de la manière la plus irrécusable : que, depuis l'origine sociale, l'indifférentisme religieux, le matérialisme a toujours été la doctrine secrète des gouvernants ; et la superstition , supportée par une inquisition , leur doctrine publique. Voyez t. I : Société nouvelle, sa nécessité.
(2) Ici, il faut sous-entendre : pour les gouvernés ; 'car nous venons de voir : que , Platon se moque de toutes les religions. // faut une religion pour le peuple: telle a été, jusqu'à présent, la base de toute société. 11 est une religion pour tous; et, il faut que ebacun la connaisse rationnellement : telle sera la base de la société future.
(3) Remarquons comment le despotisme emploie le mot superstition.
— « Qu'est-ce qu'un peuple? Et à quelles conditions une agrégation d'hommes est-elle un peuple ? Est-il possible à une nation d'avoir le sentiment de la patrie sans une croyance religieuse (1), des lois civiles véritables sans loi religieuse ? Peutelle connaître la justice et corriger les coupables sans religion? Peut-elle élever les enfants sans religion? Ses citoyens peuvent-ils vivre autrement que d'une vie matérielle, s'ils n'ont point de communication religieuse, eux, s'ils n'ont point de culte? Leur république, en un mot, où aucune notion de la divinité n'est reconnue, peut-elle être autre chose qu'une triste et épouvantable anarchie?...
«Partout, sans aucune exception, le droit a été religieux, dominé par une croyance supérieure aux questions mêmes du droit. Je ne vois a cette