MAITRES : BOURGEOIS
« La découverte de notre frère Roger Bacon a déjà changé en partie l'art de la guerre ; elle le change entièrement : elle changera le sort du
monde Vous savez que l'art de fortifier les
places et de manœuvrer ou diriger les pièces d'artillerie exige la science de l'arithmétique et de la géométrie. Comme la science ne peut être du côté de la noblesse, la force passera du côté de la bourgeoisie. Frère Guillaume, quand on est clerc, moine, cordelier, philosophe, il faut voir les grands changements, les grandes révolutions, il faut les voir de haut et de loin. »
A. Montf.it., Histoire des Français de tous /es
étals, quatorzième siècle.
— « Des réunions de petits clercs, que les châtelains employaient pour minuter les arrêts de leur justice souveraine, étaient devenus des parlement';, rivaux des rois et gardiens des lois du royaume. Aujourd'hui les maîtres de forges de la Bourgogne et du Nivernais, les distillateurs de Montpellier, les drapiers de Sedan et d'Elbeuf ont pris la place des parlements. Les princes allemands à cinquante quartiers font antichambre chez les empereurs, chez les rois et chez les ministres, pendant queleurs Majestés ou leurs Excellences sont a s'entretenir familièrement avec quelque banquier qui n'a pas de parchemins, ou qui a daigné en accepter pour obliger ses royaux amis. La compagnie des Indes, compagnie de marchands s'il en fut, a plus de sujets (123 millions) que n'en comptent ensemble les empereurs de Russie et d'Autriche (85 millions). Si dans le vieux monde où l'intérêt ancien avait marqué chaque coin de terre de son sceau, l'intérêt militaire ou avocat, l'intérêt ancien
sous toutes les formes, est obligé de transiger ainsi avec l'intérêt nouveau de l'industrie, avec la puissance de l'argent (1), comment serait-il possible que dans le nouveau monde, où ces institutions du passé n'ont jamais eu de profondes racines, où toutes les pensées sont dirigées vers le négoce, vers V argent (2) , cette puissance ne parvînt pas à se faire jour sur la scène politique, en dépit de ses adversaires et de ses envieux! »
M. M. Chevalier, Lettres sur l'Amérique du Nord, lettre vi.
— « De la philosophie de l'histoire il est
résulté cette conviction, qui chaque jour gagnera davantage, quel'abolition de la noblesse n'est qu'un prélude et un acheminement à l'abolition du privilège de la bourgeoisie, à l'élévation du prolétariat, et que la tète du tiers état, heureusement aujourd'hui émancipée (.')), n'aurait ni droit, ni bonne grâce (4), à se constituer à la place de la noblesse, qu'elle n'a renversée qu'avec le secours des masses populaires. »
Pierre Leroux, Discours aux politiques (:>).
— « Suivant les jurisconsultes anglo-normands-, l'enfant du bourgeois est en âge : lorsqu'il sait compter discrètement l'argent et aimer le drap. »
M. Michelet, Origine du droit français, p. 8.
(1) Remarquons bien : que, ce qu'on appelle l'industrie, n'est, selon un conseiller d'État, selon un professeur d'économie politique dans la première chaire de France : que, lu puissance de l'argent; n'est que la domination du capital.
(2) Toctes les pensées, dans un gouvernement bourgeois, sont, en effet : dirigées vers l'argent. Cela est vrai; cela est nécessaire, inévitable. Mais, il est bon de prendre acte : de cet aveu.
(3) C'est dominatrice qu'il eût fallu dire.
(4) Où, il s'agit de force ; le droit, et encore moins la bonne grâce, n'ont rien à voir. Les bourgeois resteront mailres : jusqu'à ce que, comme les nobles, la force les ait renversés. Et, jamais il ne s'agira de droit, de justice, en réalité, qu'à l'époque où il aura été socialement reconnu : que, la force, qui, jusqu'à présent a seule régné sur le monde, est enfin devenue : incapable de servir de base à l'existence de l'ordre.
(5) La bourgeoisie n'a renversé la noblesse, que par la protection de plusieurs nobles : Mirabeau, Talleyraud, etc., etc. Et, les prolétaires ne renverseront jamais la bourgeoisie : que, par la protection de plusieurs bourgeois.
— Nous venons de dire : que, si les despotes ont développé l'intelligence de quelques esclaves ; c'est « tou- « jours : comme conséquence du besoin que les des- « potes ont eu de produire ce développement, pour en « profiler eux-mêmes. »
Ici, une réflexion se présente : sur l'harmonie existant : entre la liberté et la nécessité.
Les despotes étaient libres de ne développer l'intelligence de quelques esclaves : que, jusqu'au point nécessaire, pour surveiller le travail manuel, ils ne l'ont pas fait, par un faux raisonnement. Ils se sont dit : nous avons la propriété, nous serons toujours les plus forts. Et, ils raisonnaient bien : d'après les éléments sociaux existants-, mais, ils raisonnaient mal : d'après les éléments sociaux possibles et même nécessaires.
La presse existait : dans la nécessité des développements de l'intelligence: comme, la liberté existait : dans les décisions des nobles. Et, c'est de l'harmonie entre cette liberté, et cette nécessité : qu'est sortie la presse; qu'est sortie l'incompressibilité de l'examen; rendant la propriété complètement insuffisante : pour maintenir les masses dans l'escla\age.
A la naissance de la presse, les rois et surtout le pape, étaient libres de l'anéantir. C'était l'avis de François lor, ce prétendu protecteur des lettres. Mais, le pape crut pouvoir se servir de cet instrument contre les rois ; les rois contre le pape ; et, de l'harmonie de cette liberté, de ce mauvais raisonnement, avec la nécessité du développement social; est résultée : l'incompressibilité de l'examen.
Partout , nous retrouverons cette harmonie, base exclusive de l'ordre moral ; ou plutôt, l'ordre moral luimême, dont cette harmonie est l'essence.
Les affranchis, par le travail et l'industrie, que la caste privilégiée leur abandonne comme ignobles , amassent, nécessairement, presque toute la richesse mobilière productive ; d'autant plus : que, la propriété territoriale leur est interdite, autant que possible.
Par la seule force de cet état de choses , les affranchis deviennent : de plus en plus nombreux.
Lorsque leur nombre, les a rendus redoutables pour les nobles , contre lesquels ils pourraient soulever le peuple, à l'aide de l'action plus directe et plus immédiate qu'ils exercent sur lui ; il faut : que, la caste des nobles, pour engager les affranchis à continuer, à leur profit commun, le. système d'oppresion établi ; les admette : au partage des bénéfices du despotisme.
Ce traité tacite conserve encore , aussi exclusivement que possible à la noblesse, la propriété territoriale, à laquelle reste attaché le pouvoir politique. Mais, ce traité tacite donne aux principaux affranchis le monopole industriel, qui achève de concentrer en eux, la richesse mobilière productive.
C'est alors : que, les affranchis- privilégiés prennent le nom de bourgeois; et, deviennent : caste politique.
La propriété bourgeoise se transmet : non par droit de primogénilure ; mais par simple hérédité , et avec faculté d'aliéner.
Or, par suite de ces deux conditions , il arrive nécessairement : qu'une partie des affranchis, se trouve
privée de propriété. Et, ainsi il s'établit, parmi eux, deux divisions plus ou moins tranchées : l'une, de propriétaires; l'autre, de prolétaires.
Ces derniers, bien que n'étant plus attachés : soit à la personne des nobles , soit à la glèbe ou au sol, sont obligés, pour vivre : de travailler pour les bourgeois.
Alors, leur salaire est d'autant moindre : que , la propriété bourgeoise est plus concentrée ; et que, par conséquent, la concurrence, pour obtenir du travail, est plus grande ; tandis, que celle, pour en donner, est plus petite.
Dès, que cette prétendue libre concurrence, place, par l'envahissement de l'outil général d'une part, et du capital de l'autre, le prix du travail au-dessous des besoins relatifs aux développements de l'intelligence des travailleurs ; quelque élevé que soit alors ce prix, les travailleurs, à'esclaves domestiques qu'ils étaient, deviennent esclaves politiques : après avoir passé par l'intermédiaire d'affranchis; ou même : de bourgeois.
Nous voilà conduits à la troisième caste.