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CHAPITRE VI

CINQUIÈME MOYEN DESPOTIQUE : ATTACHE A LA PROPRIÉTÉ FON- CIÈRE, INDIVIDUELLEMENT POSSÉDÉE, DES DROITS POLITI- QUES, HÉRÉDITAIREMENT TRANSMISSIBLES COMME ELLE.

« Qu'on observe les hommes , on trouvera que parmi eux , le plus souvent , la parole n'est pas l'expression, mais le masque de la pensée, sa trompeuse image. Le commerce habituel, les relations de tous genres dont se compose la trame de leur vie, que sont-elles qu'un échange réciproque de mensonges ? Je les exerce à feindre et à dissimuler, à se déguiser en toutes choses , à se montrer ce qu'ils ne sont pas, et ils seraient bien ingrats de s'en plaindre, car ils y gagnent étonnamment.

« Suivant les dispositions plus ou moins heureuses que je rencontre en eux, je les élève du simple mensonge à l'imposture, de l'imposture à l'hypocrisie. Celle-ci forme le sommet de l'échelle, non pas tant à cause de sa perfection intrinsèque, que parce qu'elle constitue un état permanent et se déploie dans [une sphère 'plus haute , variant , du reste , selon 'les variations de la société même : hypocrisie de piété, de religion, dans les temps de croyance ; en d'autres temps, hypocrisie de sentiments, de principes, de probité, d'humanité. Maintenant elles brillent toutes ensemble. Peins-toi l'effet de ces lumières louches sur les pauvres Izeds , leur éblouissement à la vue de cette magique illumination.

« C'était déjà, ce me semble, un assez beau succès. Je ne m'en suis pas cependant tenu là. Il y avait mieux à faire. Je me lassais d'ailleurs de façonner en détail, un à un, les individus de cette fiasque espèce. L'idée m'est venue, l'idée heureuse, d'opérer plus en grand, sur les peuples entiers. Cette entreprise, au premier abord, m'effrayait

quelque peu. Je m'attendais de leur part à une vive résistance. Pas du tout , ils se sont merveilleusement prêtés à tout ce que je voulais d'eux ; de trop bonne grâce même. J'aurais préféré, pour, mon amour-propre, une victoire disputée.

« La société , en général , est fondée sur ce que les Izeds nomment justice, droit, devoir, et sur des lois, des institutions qui en dérivent et les organisent en chaque société particulière. Je n'ai rien cbangé à tout cela. — Quoi, rien? — Non, rien , illustre Dew, absolument rien. Arrête un moment tes regards sur la terre; examine, écoute; qu'aucune nation, tribu, borde, peuplade, n'échappe à ton investigation ; partout tu entendras parler de devoir, de droit, de justice. Mais qu'est-ce que la justice? La force. Qu'est-ce que le droit? La passion , LA CONVOITISE UNIE A LA FORCE. Qu'est-CC

que le devoir? La nécessité de céder à la force. Les mots restants, puisqu'on y tient, je me suis contenté de cette légère modification du sens primitif; et il faut que ma langue soit facile, car ces gens-là, quoique assez épais, l'ont apprise tout de suite : on la croirait leur langue naturelle.

« Quant aux lois, aux institutions, il y en a et beaucoup qui te plairaient, où notre inspiration se découvre d'abord. D'autres, il est vrai, présentent un caractère très-différent, fastueuses productions de nos rivaux, dans lesquelles ils se mirent et s'admirent. Celles-ci ont pour moi un attrait tout particulier. Je me garde bien de toucher aux dehors ; je laisse aux Amschaspands la joie innocente de contempler ces fruits superbes , soignés par eux avec un zèle si tendre; mais je les creuse et me loge dedans. Oh! la molle couchette! Que j'y suis à l'aise ! que j'y repose doucement ! »

La Menkais, Amschaspands et Darvands.

Boschap ( esprit de mensonge ) à Astouiad (qui ne pense que le mal).

— « Voici les deux critiques ou les deux objections qui nous sont faites tour à tour :

" 1° Pourquoi s'occuper de religion? Ce n'tst « pas là qu'est la plaie du siècle. Il paraît itnpro- « bable que la société ait un avenir religieux.

« 2° Quand même il serait démontré que la so- •< ciété a un avenir religieux, que savez-vous si le « christianisme en se transformant, en s'expliquant,

« en se régénérant, ne sera pas le centre de forma- « tion de la religion de l'avenir (1)? »

« Mais d'où vient cet intérêt si tendre pour la vieille religion , de la part d'écrivains qui se font gloire d'ailleurs du titre de libres penseurs? Pourquoi aussi cette espèce de scellé mis sur les idées? Pourquoi ce refus de passe-port à la philosophie?

« Il faudrait pourtant s'entendre. Si l'humanité n'a pas d'avenir religieux, votre soin pour préserver le christianisme de tout jugement définitif est superflu. Car, puisque l'humanité ne sera plus religieuse, on ne saurait trop tôt en finir avec les superstitions du passé.

« Et si, au contraire, comme vous le supposez ensuite , le christianisme doit être le centre de la religion de l'avenir, c'est donc que l'humanité marche vers un avenir religieux, et, en ce cas, il faut hâter cette transformation, cette explication, cette régénération du christianisme.

« En outre, dans cette seconde hypothèse, il est trop clair que l'humanité devant aboutir à une religion, l'absence de cette religion est aujourd'hui la plaie du siècle.

« Ah ! ce langage dans votre bouche n'est pas

la vérité La vérité, c'est que vous, politiques

attachés aux choses du moment, aux incidents du jour, vous êtes portés à faire consister uniquement

la politique dans ces incidents C'est à ce titre

que vous prenez sous votre protection le reste du christianisme fictif que nous avons encore.

" Il nous prend envie aujourd'hui de répondre à vos critiques, sur votre terrain même, en démontrant qu'il est impossible de traiter un peu profondément la politique (2) sans toucher aux questions religieuses.

« Au nom de la politique on nous arrête dès les

(1) Le National, numéro du 21 juillet 1832.

(2) Quelle confusion de langues l La politique n'est que le gouvernement de la société selon la règle. Gouverner est un métier comme celui de cocher. Dans le sens réel , la politique n'a rien à voir avec les questions religieuses. Elles sont décidées par la règle. Mais, par politique on veut comprendre : l'exercice de la souveraineté ; le droit d'établir le droit. De là, logomachie. La politique n'a jamais à commander : que, dans le cercle tracé par le droit; son devoir est d'obéir.

premiers pas, on nous barre le passage, on non interdit d'entrer dans le cercle où nous voulions pénétrer; on ne veut pas discuter avec nous; on croit avoir tout dit lorsqu'on nous a crié : Prenez garde de nuire en étendant trop les questions, en introduisant de nouveaux problèmes, en dérangeant les calculs de noire politique, en gênant ses opérations, ses mouvements, ses manœuvres.

« À notre tour donc, nous adressant aux 2}oliliqites, nous leur demanderons compte deleur science; et, au nom même de la politique, nous leur dirons : Prenez garde de rendre la politique, non-seulement faible et débile, mais impuissante et stérile, en 1 isolant de tout ce qui pourrait l'éclairer et la diriger dans son œuvre (1). Vous nous accusez de trop étendre les questions. Il s'agit de savoir si c'est nous qui les étendons trop, ou si c'est vous qui les restreignez à tort. Vous prétendez que la religion est en dehors de la question; nous, à l'inverse de vous, nous sentons la religion sou toutes les questions politiques.

« Arbitres delà presse vous décidez trop

vile les questions. Savez-vous ce qu'ont écrit sur ce point les plus grands esprits de notre temps (2) ?

« Je ne vous citerai pas Saint-Simon mais

combien d'autres à qui, du moins, vous ne dénierez pas le génie !

«Il faut nous tenir prêts, dit de Maistre, pour un événement immense dans l'ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. Il n'y a plus de religion sur la terre, le genre humain ne peut rester dans cet élut Mais attendez que l'affinité natu-

(i) Comment l'auteur n'a-t-il pas reconnu : qu'il est impossible d'éclairer, de diriger l'établissement d'un droit, formulé par des majorités, chez lesquelles : les passions étouffent nécessairement les lumières ; et . se refusent à toute direction rationnelle ? Comment l'auteur n'a-t-il pas reconnu : que, la souveraineté du peuple n'est autre : que. la souveraineté des passions; la souveraineté de l'anarchie : comme la souveraineté de droit divin, est la souveraineté du despotisme?

(2) Est-ce que l'auteur s'imagine que les hommes soumis aux passions aiment à raisonner? Ce que les passions ont le plus en horreur, c'est la raison. Et, voilà précisément : pourquoi, l'excès de mal social est la seule source possible: du remède social.

relie de la religion et de la science les réunisse dans la tête d'un seul homme de génie ; l'apparition de cet homme ne peut être éloignée, et peut-être même existe-t-il déjà. Celui-là sera fameux et mettra fin au dix-huitième siècle, qui dure toujours; car les siècles intellectuels ne se règlent pas sur le calendrier, comme les siècles proprement dits (1).

« Dans ses Considérations sur la France, de Maistrf avait déjà exprimé cette pensée prophétique de la manière suivante : « Lorsque je considère « l'affaiblissement général des principes moraux, la « divergence des opinions, l'ébranlement des sou- « verainelés qui manquent de base, l'immensité « de nos besoins et l'inanité de nos moyens, il me « semble que tout vrai philosophe doit opter entre « ces deux hypothèses : ou qu'il va se former une « nouvelle religion, ou que le christianisme sera « rajeuni de quelque manière extraordinaire (?.). »

PltaRE Leroux, Revue indépendante, discours aux politiques (3).

— « Nous avons rejeté d'un coup tous les despotismes, toutes les idolâtries; les idoles que se fout les ignorants, et celles que se forgent les érudits et les mystisques; les superstitions des hommes occupés des choses actuelles, et les superstitions des esprits méditatifs et rêveurs.

« Mais certes ce n'est pas pour constituer une autre idolâtrie, l'idolâtrie d'une pure abstraction, appelée souveraineté du peuple.

«La souveraineté du peuple existera, le peuple sera

eneffetle vrai souverain, le souverain légitime, quand

la science aura donné à cette souveraineté le souffle

de l'existence (4). Jusque-là ce n'est qu'un projet. »

Pierre Leroux, Id., ibid.

(1) Soirées de Saint-Pétersbourg, 11e entretien.

(2) Pag. 65.

(3) Tous ces raisonnements sont inutiles, vis-à-vis des gens : qui, implicitement ou explicitement, se disent machines; et , néanmoins , se croient capables de raisonner. A cet égard , il n'y a pas une exception d'un par million ; et M. Pierre Leroux ne fait point partie des exceptions. Excès du mal social ! viens au secours de l'ordre!

(4) Comme la science n'est que l'expression de la raison , ne serait-iJ pas plus simple et plus intelligible de dire : que , lorsque la raison s'est énoncée d'une manière rationnellement incontestable , fa raison est le sourcrahi ; et, le peuple, le sujet, acceptant, librement, ce que la raison

Empirisme.

«Est-il vrai, Messieurs, qu'il y ait une souveraineté de droit, une volonté qui ait droit de gouverner les hommes ? Il est certain qu'ils y croient ; car ils cherchent, et ils ont constamment cherché, et ils ne peuvent pas ne pas chercher, à se placer sous son empire. Concevez, je ne dis pas un peuple, mais la moindre réunion d'hommes ; concevezla soumise à un souverain qui ne le soit que de fait, à une force qui n'ait aucun droit que celui de la force, qui ne gouverne pas à litre de raison, de justice, de vérité ; à l'instant la nature humaine (1) se révolte contre une telle supposition : il faut qu'elle croie au droit. C'est le souverain du droit qu'elle cherche, c'est le seul auquel l'homme consente à obéir. Qu'est-ce que l'histoire, sinon un ardent effort vers ce souverain du droit, afin de se placer sous son empire ? Et non-seulement les peuples, mais les philosophes croient fermement à son existence, et le cherchent incessamment. Que sont tous les systèmes de p/ii/osophic politique, sinon la recherche du souverain de droit ? Que traitent-ils, sinon la question de savoir qui a droit à gouverner la société ? Prenez les systèmes tliéocratiques, monarchiques, aristocratiques, démocratiques, tousse vantent d'avoir découvert en qui réside la souveraineté de droit ; tous promettent à la société delà placer sous la loi de son maître L-yilimc. Je le

dédarc être la vérité:1 Pierre Leroux veut bien de la souveraineté de la science; mais, quelques pages plus loin , il crie : auathème sur la souveraineté de la raison! 0 époque ! comme tu es bien caractérisée par ce même auteur, disant : Anarchie de la société; anarchie de chaque homme dans le fond de son cœur.

(1) Le raisonnement.

répète, c'est là le but de tous les travaux des philosophes, comme de tous les efforts des nations.

« Comment les uns et les autres ne croiraientils pas au souverain de droit ? Comment ne le chercheraient-ils pas constamment ? Prenez les suppositions les plus simples ; qu'il y ait un acte quelconque à accomplir, une action quelconque à exercer, soit sur la société dans son ensemble, soit sur quelquesuns de ses membres, soit sur un seul ; il y a toujours évidemment une règle de cette action, une volonté légitime à suivre, à appliquer. Soit que vous pénétriez dans les moindres détails de la vie sociale, soit que vous vous éleviez à ses plus grands événements, partout vous rencontrerez une vérité a constater, une idée juste et raisonnable à faire passer dans les réalités. C'est là ce souverain de droit vers lequel les philosophes et les peuples, n'ont pas cessé et ne peuvent pas cesser d'aspirer

« En aucun lieu, en aucun temps, aucun pouvoir ne saurait légitimement être possesseur INDÉPENDANT DE CETTE SOUVERAINETE

« Quels sont les caractères du souverain de droiî^ les caractères qui dérivent de sa nature même ? D'abord il est unique ; puisqu'il n'y a qu'une vérité, une justice, il ne peut y avoir qu'un souverain de droit. 11 est de plus termanent, toujours le

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