MÊME (1) : LA VÉRITÉ NE CHANGE TOINT
Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, p. 265 à 2C8.
— « La démocratie de notre époque.... repose sur le dogme athée de la souveraineté primitive et absolue du peuple. Considérées en elle, nos institutions, sur lesquelles des discoureurs peuvent faire des phrases, et bâtir des systèmes sans fin, ne sont évidemment que des conséquences de ce dogme absurde. Il règne dans les esprits, il est l'âme de la société, et le fond réel quoique inaperçu des opi-
(1) Concluez, M. Guizot ! Le droit dérivant de la souveraineté du peuple, variant comme les majorités, ne peut dériver : de la souveraineté de droit.
(2) Et, le droit dérivant de la souveraineté bourgeoise, change continuellement.
nions les plus divergentes. Combiné avec les idées étroites et matérielles de la politique moderne et la corruption morale qu'elles engendrent, il produit, et dans les lois une anarchie hideuse, et dans l'administration un despotisme tel qu'il n'en exista jamais de si funeste et de si dégradant. A la vue de ce supplice, car c'en est un, on serait tenté de croire qu'il y a des crimes pour lesquels la justice suprême condamne les peuples à être étouffés dans la boue.
« Certes, nous sommes descendus bien bas, si bas qu'à peine conçoit-on qu'il soit possible de descendre encore. Une nation peut se corrompre et même périr par l'excès de la corruption : cela s'est vu ; mais qu'un peuple rejette systématiquement de ses lois tout principe spirituel, toute vérité religieuse, et par conséquent toute vérité morale, il n'en existait aucun exemple ; c'est un phénomène nouveau sur la terre. Cependant je m'étonne moins encore de cette prodigieuse dégradation, que de l'espèce d'orgueil qu'elle inspire à certains êtres qu'il faut bien appeler humains, puisqu'il leur reste la figure et le langage de l'homme
« Un matérialisme abject a tout envahi : dans la société on ne voit que de la terre, des bras et de l'argent ; dans la loi que le rapport entre des boules noires et des boules blanches ; dans la justice que les prescriptions variables d'une lui sourde et aveugle; dans le crime qu'un simple fait, dont, pour la sûreté commune, l'idée doit se lier à celle du bourreau. »
L'abbé de la Mennais, De la religion considérée, etc., p. 96 à 103.
« Lorsque le jugement de la raison devient la décision commune d'un État, il prend le nom de loi. »
Platon, Lois, liv. T, traduction de G roux , 1842, p. 32 (1).
(1) Et quel est le juge social, pour distinguer la raison réelle, de la raison illusoire : tant que la raison réelle n'est point incontestablement connue, vis-à-vis de tous et de chacun ? La force, exclusivement la force. Voilà, l'humanité condamnée, jusqu'à celle époque, à exister : soit, sous le despotisme; soit, au sein de l'anarchie.
que signifie l'expression droit politique? la valeur
DE CETTE EXPRESSION VARIE-T-ELLE SELON LES DIFFÉ- RENTS AGES DE LA SOCIÉTÉ?
« Peut-il exister une science politique sans un principe? Une politique sans principe, c'est un arbre sans racines. Ce n'est pas un arbre -vivant et réel, c'est une vaine apparence, une décoration de théâtre.
« Evidemment la question fondamentale de la politique, c'est de savoir où gît la souveraineté, quel est le souverain, qui a le droit de faire la loi.
« Nous avons inspecté la racine de l'arbre qu'on appelle aujourd'hui politique, et nous avons vu que ce qu'on nous donne pour de la politique n'est qu'un arbre sans racines, un vain simulacre. »
Pierre Leroux, Revue indépendante. Discours aux politiques.
— « On a dit avec raison qu'il y avait trois âges dans l'histoire : divin, héroïque et humain; autrement dit : sacerdotal, guerrier, raisonneur. »
Michelut, Orig. du droit français, p. xcix.
— «Droit humain : je m'explique.
'« Humain, c'est-à-dire non divin, sans mystère, sans formule ni symbole.
« La beauté que peut chercher le droit, c'est justement la forme abstraite et pure, l'élégance de la démonstration, pour parler comme les géomètres. »
Id. ibid., p. cxxn (1).
(1) L'explication est plus obscure que le texte. Tout droit est l'expression d'une règle. Toute règle s'adresse à la liberté. Tout être libre est un homme. Donc tout droit est humain. L'expression abstraite et pure du droit, est la règle rendue rationnellement incontestable, vis-à-vis de tous et de chacun. Tout autre droit est celui du plus fort.
— La question de savoir : ce que peut signifier l'expression droit politique, Ta paraître impertinente. Si, cependant, cette même question était adressée à chacun de nos innombrables législateurs, peut-être n'y aurait-il pas deux réponses de valeurs identiques.
L'expression droit politique est spécifique; pour qu'elle ait une valeur réelle, il faut : que, l'expression générique droit, ait elle-même une valeur réelle. Cependant, ne portons point la rigueur jusqu'où la logique nous permettrait d'aller ; et, acceptons, comme droit absolu, ce qui est admis comme tel; que, la raison qui le fait accepter : soit illusoire ou réelle.
Pour faciliter notre examen, admettons pour un moment, la réalité des trois âges indiqués par M. Michelet.
Pendant l'âge divin ou sacerdotal, la règle, le droit est donné : par la révélation socialement acceptée.
Pour cette époque , l'expression droit politique ne peut signifier : puissance de changer la règle; car, l'essence de toute révélation est d'être immuable.
Sera-ce, peut-être, la puissance d'interpréter la règle ?
Alors, le droit politique deviendrait le droit social, le droit moral, le droit humain, le droit enfin ; et, l'espèce deviendrait le genre, ce qui est absurde. Et, par qui, alors, serait formulé le droit? Question essentiellement anarchique : du moment que la réponse n'a point été prédéterminée par le droit révélé. Mais, abandonnons encore cette objection capitale; et, supposons-la indifférente. Dès lors, arrivons
à demander : parmi ceux qui auraient droit, à énoncer leur opinion sur le droit, quels seront les préférés : pour donner à une formule quelconque de droit } le caractère de réalité?
Évidemment, ce sera la majorité : après qu'on se sera entendu : sur ceux qui auront le droit de formuler.
Or, toute décision de majorité , sur le droit, est exclusive à la force ; et, toute décision sur le droit, exclusivement relative à la force , est anarchique par essence. L'objection, relative à l'impossibilité de formuler le droit en dehors des majorités ou des révélations, ne signifie donc rien : car, une vérité est une vérité : quels que soient les inconvénients qu'il y ait à la reconnaître. Relativement aux majorités, Cicéron va même jusqu'à croire : qu'une chose, quelque bonne qu'elle puisse paraître, est mauvaise : par cela seul, qu'elle reçoit cette sanction.
— « Et moi, dit-il, bien qu'une chose ne soit point honteuse en ellemême, je dis cependant qu'elle semble l'être si elle est louée par la multitude. »
(Cicéron, de Finib., Il, 15.)
— Si, pour cette époque, le droit politique ne peut être : ni de formuler la règle; ni de l'interpréter; il devra se trouver être, exclusivement : la puissance de déterminer certain mode d'application de la règle, dans certaine latitude et selon certaines formes , préalablement déterminées par la règle, en dehors de laquelle, relativement à l'ordre, le droit politique n'est absolument rien.
Ce sera , par exemple : la nomination des magistrats ; la nomination de l'applicateur de la règle; la nomination même de l'interprète de la règle, lequel peut changer : et la latitude ; et, le mode d'établir le droit politique.
Pour l'âge divin ou sacerdotal, le droit politique, considéré en dehors de l'anarchie, est donc purement administratif. C'est un droit essentiellement secondaire, comme celui d'établir un chemin en telle ou telle localité ; un droit enfin complètement privé : de toute puissance d'organisation fondamentale.
Passons à l'âge héroïque ou guerrier. Et, de crainte de nous égarer dans le vague, tâchons de préciser cette époque.
Aussi longtemps que dure l'âge divin ou sacerdotal ; l'âge héroïque ou guerrier n'existe pas encore. Rome païenne, avant l'expansion générale du panthéisme, n'existait pas sous l'â2;e mierrier.
— « L'institution des augures fut entre les mains du sénat de Rome un moyen de gouvernement à la fois doux et énergique. Rien ne se taisait dans la république sans la sanction de l'augure ; sans elle un général ne pouvait franchir le Pomœrium , entrer sur la terre de l'ennemi, ni livrer combat. La nomination des consuls, des divers magistrats, des pontifes, n'avait de valeur qu'après l'inauguration. Chez les patriciens, la science ougurale intervenait, comme une sanction nécessaire, jusque dans les actes solennels de la vie privée, tels que les mariages et l'adoption. » (Encyclopédie nouvelle, art. Ai:gl'ke.)
— Il s'ensuit : que, le sénat de Rome était le sacerdoce d'une révélation continuelle, mode admirable de gouvernement , aussi longtemps qu'il est possible :
puisqu'il dispense d'un interprète ifi faillible, toujours sujet à inconvénient.
Maintenant, si, dans la réalité, l'empire romain à l'époque relative au pouvoir des augures, n'appartenait point à l'âge héroïque, quelle est donc la période qui pourra lui appartenir?
— Toutes les époques anar chique s, en dehors de l'âge raisonneur; toutes les époques où la souveraineté du peuple , la démocratie , n'est point dominante ; par exemple : l'empire romain , lorsque la puissance des augures eut disparu; l'empire chrétien, avant que la domination temporelle des papes fût établie, et après qu'elle fut renversée; enfin, toutes les époques où le temporel est séparé du spirituel ; où le spirituel ne domine point essentiellement le temporel.
Pendant l'âge héroïque, quelle est la valeur de l'expression : droit politique?
Pour répondre à cette question , avec la précision qu'elle mérite, distinguons, pour cette époque, les différents exercices de la souveraineté; et d'abord, précisons l'expression : souveraineté.
— « Quiconque fait la loi (la règle, le droit) exerce la souveraineté.» (La Mennais, De la religion considérée dans se$ rapports, etc., p. 27.)
— Cette définition claire, précise, ne doit jamais être perdue de vue. Ainsi, sous l'âge sacerdotal : Dieu est le souverain.
Pendant l'âge héroïque, la souveraineté est exercée par un seul, ou par plusieurs, et jamais par tous. Car,
sous l'empirisme , la démocratie n'est jamais et ne peut être : qu'une aristocratie.
Lorsque la souveraineté est exercée par un seul, le droit dérive de la volonté de l'autocrate. Tel est notre bon plaisir. Alors, le droit politique est une concession arbitraire, révocable à volonté : ce n'est rien.
Lorsque la souveraineté est exercée par plusieurs, le droit politique, est le droit proprement dit. Mais alors le droit social, le droit moral, le droit enfin, est évidemment arbitraire puisqu'il ne dérive plus d'une révélation ; et, qu'il ne dérive pas encore de la raison, rendue incontestable vis-à-vis de tous et de chacun. Or, tout droit évidemment arbitraire , conduit inévitablement à l'anarchie. De ce point de vue, le droit politique est essentiellement : anarchique.
Passons à l'âge humain, à l'âge raisonneur.
Répétons ici : que tout âge historique est humain, est raisonneur. L'âçe divin ou sacerdotal est basé surle raisonnement illusoire ou réel, bon ou mauvais : qu'il y a un Dieu anthropomorphe ; et, que ce Dieu a donné la règle. L'âge héroïque est basé sur le raisonnement bien réel : qu'il faut se soumettre à la force. Selon M. Michelet, l'âge raisonneur serait donc celui où l'on ne se trouverait soumis : ni à une révélation ; ni à la force. Or, cette situation n'est possible : qu'à l'époque où le raisonnement réel formule, d'une manière incontestable, la règle des actions tant sociales qu'individuelles. C'est là, ce que M. Michelet aurait dû préciser. Il en aurait conclu : que, l'âge humain ; l'âge où la réalité du droit a pour beauté une démons-
tration géométrique ; appartient encore à l'avenir.
Il est donc évident : que, l'âge humain ou raisonneur de M. Michelet , considéré en dehors de l'âge guerrier ; est, essentiellement, relatif à la souveraineté des majorités dite souveraineté du peuple. C'est l'âge du raisonnement non démontré réel ; l'âge des opinions, l'âge anarchique par excellence, l'âge où il n'y a de droit que le droit politique ; et, pour cette époque, les droits politiques sont essentiellement anarchiques.
Jusqu'à présent , nous n'avons traité du droit politique que considéré au sein de chaque peuple. Donnons un instant au mot droit politique^ considéré au sein des différentes nations.
Aussi longtemps, qu'une règle révélée règne sur une civilisation, sur un ensemble de nations ; l'interprète de la règle formule le droit politique ; et, il y a ordre : aussi longtemps, que la règle reste acceptée.
Du moment qu'une civilisation, un ensemble de nations passe à l'âge héroïque ; c'est-à-dire : du moment que chaque nation prétend à l'autonomie, relativement à la détermination du droit ; le droit politique prend la place du droit. Qui, alors, au sein des nations, sera chargé de le déterminer pour l'ensemble? Qui, en démontrera la justice ?
A cet égard, laissons parler un savant professeur de philosophie, devenu depuis , et à cause de ses doctrines : pair de France ; et, ministre de l'instruction publique.
— « La guerre, dit-il, a sa racine dans la nature des idées des difie-
rents peuples, qui, étant nécessairement partielles, bornées, exclusives, sont nécessairement hostiles, agressives , tyranniques : donc la guerre est nécessaire (!).
« Voyons maintenant quels sont ses effets. Si la guerre n'est autre chose que la rencontre violente, le choc des idées exclusives des différents peuples, il s'ensuit que, dans le choc, l'idée qui sera la plus faible sera détruite par la plus forte, c'est-à-dire sera absorbée par elle; or la plus forte idée dans une époque est nécessairement celle qui est le plus en rapport avec l'esprit rnème de cette époque (2). Chaque peuple représente une idée ; les peuples différents d'une même époque représentent différentes idées ; le peuple de l'époque qui représente l'idée le plus eu rapport avec l'esprit général de l'époque, est le peuple appelé dans cette époque à la domination (5). Quand l'idée d'un peuple a fait son temps, ce peuple disparaît; mais il ne cède pas facilement la place, il faut qu'un autre peuple la lui dispute et la lui arrache : de là guerre. Défaite du peuple qui a fait son temps, victoire du peuple qui a le sien à faire et qui est appelé à l'empire, voilà l'effet incontestable de la guerre : donc la