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SECONDE OBJECTION

« Si, au moyen d'une démonstration incontestable- « ment rationnelle, le monde apparaissait avoir dû, « nécessairement; rester esclave pendant une aussi lon- « gue suite de siècles ; sans aucun espoir fondé de « jamais voir le règne de la liberté, luire à nos yeux : « ce qui paraîtrait devoir être, dans le cas que la « liberté sociale ne pût exister que d'une manière « absolue ; une pareille démonstration, serait la preuve « la plus évidente : de l'absence de tout ordre moral, de « l'absence de toute justice éternelle; et, la force brutale, « appuyée sur le mensonge, sur le sophisme, deve- « nant alors le seul droit possible ; il faudrait en con- « dure : que, la série continue des êtres, ou le maté- « rialisme, est seul la vérité ; ou, ce qui est encore la « même chose : qu'il n'y a pas de vérité. »

Ces deux objections, renfermant dans leur énoncé, tout ce qu'il est possible de présenter contre la doctrine que nous prétendons être la seule véritable ; nous allons les examiner.

Première objection.

NOUS AVONS EXISTÉ SOUS LE DESPOTISME JUSQU'EN 1789. MAIS DEPUIS CETTE EPOQUE , LA PARTIE DE L'HUMANITE, RÉGÉNÉRÉE PAR LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, EST MAIN- TENANT EN ÉTAT DE LIRERTÉ.

« Je vous dis que les Cobdéistes, les Sturgistes, les Atwoodistes, les Crawfordistes , ne sont que des sections du capitalisme, du wigghisme. Je vous dis avec raison que tant qu'il y aura des hommes intéressés à exploiter le travail, et disposant de la force, le travail sera exploité. La loi opprime le pauvre ; la loi est faite par le riche. Dans cette question , tous les opprimés ont le même intérêt. Les Irlandais doivent sympathiser

avec les chartistes d'Angleterre

Que tous ceux qui souffrent s'unissent , serrent leurs rangs, et le travail triomphera de ses oppresseurs. »

O'Connell aux chartistes, Northern-Star c!u 23 décembre 1843.

— Quel moyen choisirons-nous pour démontrer : que, depuis l'origine sociale, la liberté n'a jamais existé ? Il en est des milliers ; mais, parmi tous, il en est toujours un meilleur que les autres. Nous croyons le trouver, en examinant : l'auteur le plus affirmatif sur l'existence actuelle de l'état de liberté; l'auteur

considéré sur cette matière comme l'un des plus instruits de l'Europe ; et, lequel, sous le rapport de liberté ou de despotisme, a fait, pour ainsi dire, l'histoire du monde. Nous voulons parler : de M. Blanqui; et, de son Histoire de V Économie politique.

— « 11 m'a semblé, dit M. Blanqui , que l'économie politique des anciens n'avait pas d'autres prétentions que celle des modernes. Dans toutes les révolutions , il n'y a jamais que deux partis en présence : celui des gens qui veulent vivre de leur travail, et celui des gens qui veulent vivre du travail d' autrui. On ne se dispute le pouvoir et les honneurs que pour se reposer dans cette région de béatitude où le parti vaincu ne laisse jamais dormir tranquille Us vainqueurs. Patriciens et plébéiens, esclaves et affranchis, roses rouges et roses blanches, cavaliers et têtes rondes, libéraux et servileSj'ne sont que des variétés de la même espèce; c'est toujours la question du bien-être qui les divise , chacun voulant, si j'ose me servir d'une expression vulgaire , tirer la couverture à soi au risque de découvrir son voisin. »

— Jusqu'à présent M. Blanqui, considéré comme économiste, a été un problème pour tous les partis. Cette incertitude du public, à son égard, prouve : qu'il est un honnête homme ; qu'il dit la vérité à chacun d'eux : dès qu'il la voit ou croit la voir. S'il les mécontente tous ; c'est, qu'en général, la vérité seule ne permet pas de contradiction ; et, en particulier : que, M. Blanqui considère l'économie politique ancienne et nouvelle, au seul point de vue de la production des richesses, abstraction faite de leur rapport à la consommation, abstraction faite de la justice ou de l'injustice de leur répartition. Il s'est trompé aussi sur un point, immédiatement le plus important après celui que nous venons d'énoncer; c'est de croire : que, depuis l'origine sociale, il y a eu lutte : entre ceux qui

veulent vivre de leur travail ; et, ceux qui veulent vivre du travail d'autrui. Cette lutte, entre ceux qui ont et ceux qui n'ont pas, n'a même pas encore commencé ; quoiqu'elle soit bien près d'éclater. Jusqu'à présent, il y a eu exclusivement lutte : entre deux espèces de forts prétendant à l'exploitation des faibles, inertes, abrutis, et, pour ainsi dire, indifférents : sur l'espèce qui les exploitera. La première espèce se compose de ceux qui veulent exploiter : les travailleurs de leur propre nation par le droit divin, par la domination du sol; et, les travailleurs des autres nations par la force brutale. La seconde espèce se compose de ceux qui veulent exploiter les travailleurs de leur propre nation par le droit des majorités, par la domination du capital ; et, les travailleurs des autres nations : par la force d'une concurrence faussement dite libre ; d'une liberté faussement dite de l'industrie et du commerce. Les premiers sont les nobles; les seconds sont les bourgeois. Aussi M. Blanqui, au lieu de mettre dans son énumération esclaves et affranchis, aurait dû dire : libres ou nobles; et affranchis ou bourgeois. Alors, il aurait eu, en réalité, l'analogue de patriciens et plébéiens. Jusqu'à présent, encore une fois, les esclaves n'ont jamais agi que comme instruments. C'est, seulement à partir d'un avenir prochain, qu'ils entreront dans la lice; et, peut-être, sommes-nous les premiers esclaves qui osons élever la voix.

En dehors de la distinction que nous venons de faire, il est impossible : de rien comprendre aux luttes sociales, qui ont existé jusqu'à présent. Tantôt les es-

claves et les bourgeois seront confondus comme opprimés ; tantôt les nobles et les bourgeois seront confondus comme oppresseurs.

M. Blanqui va immédiatement confirmer ce que nous venons de dire de la nécessité de notre distinction, en confondant : la tyrannie grecque, qui est bourgeoise; avec la tyrannie romaine, qui est nobiliaire; puis de nouveau, avec la tyrannie française qui est bourgeoise ; et en énonçant : que, la tyrannie française bourgeoise est la pire de toutes; sans, pour ainsi dire, qu'il s'en doute ; et, sans qu'il lui soit possible d'en donner la raison.

— «Voyez, dit M. Blanqui, les Romains dans les pays conquis, et les Espagnols dans leurs colonies d'Amérique : à plus de mille ans de distance nous retrouvons le même mépris de la vie humaine , les mêmes paradoxes abominables sur la nécessité pour les uns d'être exploités par les autres. C'est quelque chose de plus affligeant que ce qui se passe parmi les animaux , dont les espèces dévorantes vivent des espèces dévorées, sans ériger du moins leur voracité en système, et parce qu'elles ne peuvent pas faire autrement. Toutes ces horribles iniquités sociales se sont propagées au travers des âges, sous des formes diverses, quoique adoucies par le progrès de la raison humaine (1), mais toujours vivaces au fond et partout soutenues, tantôt avec audace, tantôt avec hypocrisie. Ici c'est le clergé qui s'empare de tous les biens, et qui daigne faire l'aumône au genre humain dépossédé (2) , menaçant d'anathème quicon-

(1) Partout où vous trouverez l'expression raison humaine; dites : là, il y a matérialisme, droit de majorité , bourgeoisisme. Partout où vous trouverez raison divine; dites: là, il y a anthropomorphisme, droit divin, nobilisme. Fénelon a dit : « 0 raison! raison, n'es-tu pas le Dieu que « je cherche ? » C'est que la raison réelle est essentiellement une, comme Dieu, qui en est la personnification, Z'incaknation.

(2) Que M. Blanqui y prenne garde! son antipathie , pour le clergé, lui fait échapper, à son insu , mie vérité fondamentale , qui détruit complètement le système bourgeois, à savoir : que, la société, pour être libre, doit être organisée de manière : à ce que l'aumône soit inutile. Quel avantage il nous donnerait, si nous voulions en profiter !

que oserait troubler le repos de la maison de Dieu. Plus loin la dime appartient aux seigneurs, parce qu'ils sont des seigneurs et qu'il n'y a pas de seigneurs sans dîmes. Les paysans se vendent encore en Russie comme ustensiles d'agriculture, et l'aristocratie anglaise marchande aux pauvres Irlandais quelques brins de paille et quelques pommes de terre qu'ils partagent avec le bétail. »

— Voilà pour la domination du droit divin, du sol, des nobles. Écoutez ce que va dire M. Blanqui : de la domination du droit des majorités, du capital, des bourgeois.

— « Il n'y a donc pas si loin (continue le membre de l'Académie des sciences morales et politiques) de l'économie politique grecque (1) et romaine, cruelle, insatiable , inexorable , à l'économie politique de plus d'un pays d'Europe. Dans notre belle France (2), si riche de pampres et de moissons , plusieurs millions d'hommes ne mangent pas de pain et boivent de l'eau. Le sel abonde sous leurs pieds, mais l'impôt pèse sur leurs tètes, et le gabelleur, l'odieux gabelleur du moyen âge, n'a fait que changer d'habit. Si l'on découvre une plante nouvelle, le tabac par

exemple, la loi en défendra la culture Ces pauvres filles de Lyon,

dont les doigts de fée tissent le satin et la popeline, n'ont pas de chemises ; les canuts qui décorent de leurs tentures magnifiques nos palais et nos temples, manquent souvent de sabots.

«Non, s'écrie M. Blanqui, ce ne sont point là les derniers mots de la Providence ! »

— Ici, M. Blanqui se trouve en contradiction avec un ancien ministre., qui vient de déclarer publiquement : qu'en 1830, l'humanité, socialement, avait dit son dernier mot.

M. Blanqui, nous le voyons, se contredit déjà; et, se

(1) Voilà le défaut de distinction ; M. Blanqui confond : la tyrannie grecque; avec la tyrannie romaine.

(2) Ainsi, M. Blanqui, vous en convenez : notre belle France n'est pas libre ; ceux auxquels il faudrait faire l'aumône sont dépossédés ? Eh bien ! si le clergé, daignait faire l'aumône ; les bourgeois, laissent mourir de faim.

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contredira continuellement. C'est, que tantôt il écrit, sous la dictée, du préjugé bourgeois; et, tantôt sous la dictée, d'une bienveillance humanitaire.

— « Le caractère distinclif de l'économie politique grecque et romaine, c'est, dit-il, l'esclavage; la tendance irrésistible de la nôtre, c'est la liberté. »

— La tendance ? Nous ne sommes donc pas libres M. Blanqui; car quand on ne fait que tendre vers un but on n'y est pas ; et, quand on n'est pas libre on est esclave. Ensuite, M. Blanqui se trompe encore : la tendance, de l'économie politique ancienne, était, à la vérité, vers l'esclavage domestique, vers le despotisme ; la tendance, de l'économie politique moderne, est vers l'esclavage politique, devenu impossible ; c'est-à-dire : vers l'anarchie. La liberté, la soumission au raisonnement, la domination des préjugés, sortira il est vrai du désordre, par excès de mal social ; mais, ce sera, seulement, après une foule d'oscillations : entre le despotisme bourgeois ; et l'anarchie populaire. Alors, seront répudiés : et droit divin, et droit de majorité; et despotisme nobiliaire, et despotisme bourgeois.

M. Blanqui, vient de parler en faveur du despotisme bourgeois. Écoutons-le, maintenant, il va parler : contre ce même despotisme. C'est, d'Athènes qu'il va être question : d'Athènes, où le capital régnait avec une cruauté, qui n'a pu être dépassée que par la nôtre.

— «On lit dans la Politique d'Aristote (ch. iv) , dit M. Blanqui, ces paroles remarquables :

« La science du maître se réduit à savoir user de son esclave. Il est le « maître , non parce qu'il est le propriétaire de l'homme , mais parce « qu'il se sert de sa chose.... L'esclave fait partie de la richesse de la fa- « mille. »

— « Xénophon (des Moyens d'augmenter les revenus de VAttique) propose, dit M. Blanqui, comme moyen de revenu pour la république, d'accaparer les esclaves et de ]es louer au plus offrant, après les avoir marqués au front, de peur qu'ils ne s'échappent. Toute la philosophie des anciens est là , et aussi une bonne partie de leur économie politique. //. est évident que quand les philosophes parlent du peuple , ils entendent seulement une bourgeoisie domiciliée pour qui travaillent les masses asservies au joug le plus intolérable (1). Leur susceptibilité est extrême toutes les fois qu'il s'agit d'accorder à un homme le titre de citoyen , c'est-à-dire de le faire passer de l'état d'exploitation à l'état d'indépendance. Il n'y avait pas jusqu'au particulier le plus modeste qui ne possédât un esclave pour l'entretien de sa maison. Les chefs de famille d'une fortune médiocre en employaient plusieurs à moudre le blé , à cuire le pain, à faire la cuisine et les habits. On en occupait plusieurs milliers dans des ateliers pour lesquels Athènes était renommée ; mais généralement ils étaient astreints aux travaux les plus durs. On les envoyait boire à la rivière avec les chevaux. »

— Voilà, où conduit, nécessairement, tout gouvernement bourgeois ; que, les asservis aient nom : esclaves ou prolétaires. Faut-il s'étonner : si, les gouvernements nobiliaires, où les asservis sont infiniment moins mal, ont toujours si peu de peine, à subjuguer les gouvernements bourgeois, matérialistes par essence, dont les défenseurs ne peuvent être : que, des soudoyés corrompus et avilis ; tandis, que les soldats du droit divin se croient toujours : vertueux ; et, ennoblis pas le fanatisme.

(l) Ainsi, et de l'aveu de M. Blanqui : aussi longtemps que des maîtres doivent faire l'aumône à une partie du genre humain dépossédée ; et, que les possesseurs ne sont ni noblesse, ni clergé; il n'y a de peuple : qu'une bourgeoisie domiciliée, pour qui travaillent les masses , asservies au joug le plus intolérable.

Qu'il nous soit permis de placer ici quelques observations.

Quand il était demandé aux anciens : si, la société pouvait exister sans eslaves ; ils répondaient non ; sans hésiter. Ils avaient pour autorité : Lycurgue, Solon, Platon, Aristote, Xénophon; et, tous les grands hommes, sans en excepter aucun.

Quand il est demandé aux bourgeois : si, la société peut exister : sans qu'il y ait des pauvres, des mendiants, des prolétaires, des esclaves politiques enfin ; ils répondent non, d'une manière aussi absolue que les anciens ; et ils ont contre eux tous les philosophes sans en excepter un; car, si aucun ne dit comment la société peut exister sans cette espèce d'esclaves, tous affirment : que, cette espèce d'esclavage, est devenue incompatible avec l'existence de la soeiété. Et, si ensuite il était demandé aux bourgeois : quels sont les hommes les plus logiques : des anciens qui, en outre des philosophes, ont eu l'expérience de tous les siècles en leur faveur ; ou, des bourgeois, que les philosophes répudient, et qui voient devant eux l'anarchie prête à les engloutir; que répondraient- ils ? Ce qu'ils répondraient ? Ils vous enverraient à Saint-Michel. Les bourgeois d'Athènes et de Jérusalem étaient des anges ; ils se contentaient de vous donner de la ciguë ou de vous crucifier.

Plus loin M. Blanqui ajoute :

— « Tout était conséquent dans le système des Athéniens : on rançonnait au dedans , on rançonnait au dehors ; ici par les confiscations et les

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amendes ailleurs par les contributions de guerre ou parle monopole. Personne ne songeait aux ressources quon peut trouver dans le travail. »

— Voilà, une erreur nouvelle et immense. Les Athéniens songeaient beaucoup aux ressources qu'on peut trouver dans le travail ; ils ne songeaient même qu'à cela. Jouir des confiscations, des amendes, des contributions de guerre, des monopoles ; c'est, jouir des fruits du travail; du travail des autres à la vérité. C'est, comme chez nous, ainsi que l'a fort bien dit M. Blanqui : pour les brodeurs et les canuts de Lyon ; pour les millions d'habitants de cette belle France ; lesquels : ne mangent pas de pain ; et, ne boivent que de l'eau.

— « Les Athéniens , dit M. Blanqui , manifestèrent de bonne heure leur aversion pour tout ce qui ressemblait à un impôl personnel, et surtout à l'impôt foncier.... Ils recouraient volontiers, même dans les circonstances ordinaires, à la ressource des impôts indirects. »

— Il y a, dans ce passage , tout un sujet d'étude sociale. En dehors de l'esclavage domestique, pour l'intérieur ; et, de la domination par la force à l'extérieur ; nécessités de l'époque d'ignorance ; les Athéniens , comme dit M. Blanqui , étaient conséquents ; c'est-àdire logiques; c'est-à-dire justes. Ils avaient aversion de tout impôt personnel. Cela doit être : une contribution personnelle ne doit s'établir : que, lorsque toute la richesse est épuisée. Sinon, elle est injuste; car, celui qui est riche ne paye rien , ou presque rien ; et, celui qui n'a rien, doit donner sa vie. Ils avaient en aversion

toute contribution foncière ; et, c'est encore juste. Car, si le sol est réparti également, la contribution foncière n'est rien, pour celui qui est riche , en richesse mobilière ; et , elle est tout, pour celui qui n'a en richesse mobilière : que , ce qui lui est nécessaire pour cultiver. Si, le sol est réparti inégalement , la contribution foncière est encore plus injuste ; et, elle revient alors à une contribution personnelle. Quand, Xénophon proposait d'accaparer les esclaves, il était logique ; il l'eut été davantage en proposant : d'accaparer le sol ; c'està-dire : de le rendre propriété collective des seuls maîtres. Cette égalité dans la possession, qui n'est qu'une mauvaise manière de le rendre commun , était , du reste, l'utopie (et nous disons l'utopie, parce que la communauté réelle du sol était impossible alors) , de tous les législateurs de la Grèce,; comme elle l'a été : de Rousseau, de Mably, d'Helvétius, de Condorcet, etc. — Les Athéniens recouraient volontiers à la ressource des impôts indirects. Et, les Athéniens étaient parfaitement justes. Mais, ici, il y a une immense distinction à faire ; la voici :

« Les impôts indirects sont le nec-plus-ultra de jus- « tice partout où existe l'esclavage domestique ;

« Les impôts indirects sont le nec-plus-ultra de l'in- « justice partout où il y a des esclaves politiques;

« Sous le règne de la justice , il ne peut y avoir « d'impôt indirect. »

En effet :

Tout impôt indirect porte, exclusivement, sur le travail ; ou, si vous voulez, sur le travailleur ; ou, si vous h. 23

voulez encore, est personnel .- selon l'expression de l'assemblée nationale (1789).

Or, partout où il y a des esclaves domestiques, les maîtres ne travaillent point , dans le sens : de travail corporel.

Dans ce cas, l'impôt indirect frappe justement : en raison du nombre des esclaves ; en raison de la richesse mobilière ; car, dans un tel pays , la richesse mobilière est toujours représentée par le nombre des esclaves; et, aux colonies, les esclaves, collectivement parlant, n'ont même pas d'autre nom. Il y est passé en proverbe : qu'un bon maître d'habitation se reconnaît: aux soins qu'il a de son mobilier; c'est-à-dire : de ses esclaves.

Remarquons : que, dans ce cas, l'impôt indirect ne porte en rien sur le bien-être de l'esclave ; car, le maître reste toujours également intéressé à le soigner.

Mais, c'est précisément le contraire : partout où il y a des esclaves politiques, des prolétaires.

Alors , l'impôt portant sur le travail , sur le travail de celui qui n'a rien, et qui doit payer l'impôt avant de manger; cet impôt est nécessairement pris sur sa vie.

11 est maintenant inutile de prouver : que , sous le règne de la justice, il ne peut y avoir d'impôt indirect, jlais, il n'en est pas moins vrai : que , sous le règne bourgeois, il est de toute impossibilité d'abolir l'impôt indirect. Il est même possible de dire : que, cet impôt est la base matérielle de ce règne.

Écoutons de nouveau M. Blanqui. 11 va nous donner

un extrait de la République de Platon ; puis il y ajoutera des réflexions admirables.

— «Qu'est-ce qui perd les artisans? dit Adimanthe (de la Républ., I iv. II). Et Socrate répond : L'opulence et la pauvreté. — Comment cela?

— Le voici : Le potier devenu riche s'cmbarrassera-t-il beaucoup de son métier? Non, il deviendra de jour en jour plus fainéant et plus négligent? — Sans doute. Et par conséquent plus mauvais potier? — Oui.

— D'un autre côté, si la pauvreté lui ôte les moyens de se fournir d'outils et de tout ce qui est nécessaire à son art, son travail en souffrira ; ses enfants et les ouvriers qu'il forme en seront moins habiles. — Cela est vrai. — Ainsi les richesses et la pauvreté nuisent également aux arts et à ceux qui les exercent. — Il y a apparence. — Voilà donc deux choses auxquelles nos magistrats prendront bien garde de donner entrée dans notre ville, l'opulence et la pauvreté : l'opulence, parce qu'elle engendre la mollesse et la fainéantise; la pauvreté, parce qu'elle produit la bassesse cl l'envie ; l'une et l'autre, parce qu'elles conduisent l'État vers une révolution. »

— Voici, maintenant, ies réflexions que M. Blanqui ajoute; et que, malgré quelques défauts, nous trouvons admirables chez lui.

— « 11 faut, dit-il, encore reconnaître ici la compétence parfaite des anciens à examiner les plus graves questions de l'économie politique. Après plus de deux mille ans, nous n'avons pas encore obtenu la réalisation de l'utopie de Platon, de ce juste milieu économique assurant à chacun une égale répartition des prolits du travail. Nous avons toujours de ces potiers enrichis qui négligent leur art, et des ouvriers pauvres auxquels il faut fournir des outils qu'ils sont hors d'état de se procurer. 11 y a donc bien longtemps qu'on y pense, à ces terribles problèmes de l'état social, que les révolutions abordent toujours sans les résoudre jamais.'

DICTATURE, ESCLAVAGE, LIBERTÉ, PILLAGE, ASSOCIATION, ARISTOCRATIE, DÉ- MOCRATIE, ON Y A TOUT USE : l'énigme demeure encore indéchiffrable ; heureuse notre génération si la science lui en donne le mot quelque jour (I) ! »

(1) J'ai voulu donner ce mot à M. Blanqui; j'ai voulu lui en faire toucher la vérité au doigt et à l'œil. Le bourgeoisisme et l'Académie

— Nettoyons ces réflexions de M. Blanqui, de quelques taches qui les ternissent.

D'abord , égale répartition des profits du travail est une mauvaise expression ; à une époque où quelques sophistes ont prétendu : que , celui qui travaille peu , doit avoir autant : que, celui qui travaille beaucoup. C'est , juste répartition qu'il fallait dire : et , ajouter : que, cette répartition ne doit pas être faite à la saintsimonienne, par un père utopique ; mais, qu'elle doit se faire nécessairement : par le seul jeu des institutions.

Ensuite, il faut effacer de l'énumération des essais, faite par M. Blanqui, les mots liberté et association. Car, M. Blanqui avoue lui-même : que, le système de Platon n'a jamais existé ; et, ce système, pour ce dont il s'agit, et quant au matériel (1), constitue essentiellement la liberté. Quant à l'association , M. Blanqui convient également : que, depuis l'origine sociale , et. jusqu'à présent; depuis l'esclave, conservé par le guerrier, jusqu'au canut, auquel le bourgeois arrache la vie au sein de la paix; toujours, il y a eu des esclaves. Or, esclavage et association réelle, association de tous, sont incompatibles (2).

Disons ici : que , les partisans de l'association sont des gens bien illogiques, parlant comme des machines, sans prétendre attacher à ce qu'ils disent le moindre sens précis. Par association , ils entendent : Y organises sciences morales et politiques avaient rendu M. Blanqui : sourd , aveugle et paralytique.

(1) La juste répartition des fruits du travail.

(2) Voyez : notre Théorie générale des associations particulières, tant nationales que ■domestiques. Qu'est-ce que la science sociale? t. IL

sation sociale juste y rationnelle; et alors, qu'ils disent donc : organisation sociale 'juste , rationnelle; ou, ils entendent : des associations partielles, arbitraires, indépendantes de l'organisation sociale; et, alors, c'est vouloir organiser l'anarchie. Il en est de même : pour ceux qui veulent l'organisation du travail. L'organisation du travail est l'organisation sociale , ou elle ne l'est pas. Si elle l'est , dites donc : Y organisation sociale; si, elle ne l'est pas ; que sera une organisation du travail ? L'anarchie encore. Il en est de même : pour ceux qui veulent abolir le salaire. Mais le salaire est précisément la rémunération du travail ; ils veulent donc : abolir le travail? D'où viennent toutes ces expressions folles? De bourgeois qui veulent absolument : que, les prolétaires et eux, ne soient pas d'une même nature ; et , qui veulent associer des êtres de natures différentes. Que peut signifier une association entre le travail et le capital? À-t-on jamais imaginé d'établir une association : entre le galérien et son boulet ?

M. Blanqui paraît très -inquiet de la solution du terrible problème. Sauf l'importance, la difficulté peut s'assimiler à celle relative au problème de Colomb : c'est tout, quand on l'ignore ; ce n'est rien, quand on le sait. Voyons, d'abord, pourquoi ce problème n'a pu se réaliser. Cela, peut-être, mettra M. lllanqui sur la voie de deviner : comment la réalisation finit par devenir ; inévitable.

D'abord, la prétendue utopie de Platon (1) : ne peut

(1) La juste répartition des fruits du travail, utopie dont lui-même Platon n'a jamais eu d'idée nette.

3b8 SCIENCE SOCIALE.

avoir lieu primitivement : parce que, l'ignorance primitive de l'humanité force d'établir le monopole des développements de l'intelligence, pour que l'ordre puisse exister; et. que ce monopole, ainsi nécessaire, conduit nécessairement ceux qui le possèdent, à exploiter les travailleurs ; pour que le monopole , base d'ordre , puisse persister.

Une fois, ce monopole, et l'exploitation, qui en est la suite nécessaire , établis ; ces conditions de nécessité primitive ne peuvent être détruites : que , lorsqu'elles sont devenues des sources d'anarchie, au lieu d'être des sources d'ordre.

Ce dernier cas peut seulement arriver : lorsque, le développement des populations et des communications vient nécessairement, et contre la volonté des maîtres, instruire les esclaves : des injustices qu'ils supportent; et, de la fausseté des sophismes, qu'on leur a inculqués comme vérités : dans le but de justifier l'esclavage.

Quand, ces circonstances existent ; et, que la vérité positive n'a point encore d'existence sociale ; il y a , nécessairement : des successions continuelles de despotisme et d'anarchie. Et, c'est seulement lorsque les maîtres viennent à se convaincre : que, la société, basée sur des sophismes, leur est plus préjudiciable ; que, ne pourrait l'être la société , basée sur le raisonnement ; qu'ils cherchent les bases que la raison approuve. Quand ces bases sont trouvées, l'utopie dite de Platon, à laquelle, je le répète, le bourgeois Platon n'a jamais pensé lui-même, se trouve réalisée : sous le rapport de la répartition des richesses.

Quant, à la communauté des femmes, qui appartient, sous un autre point de vue , à cette véritable utopie ; communauté, que M. Blanqui se borne à citer : comme un exemple du degré de hardiesse ou l'esprit de système a pu conduire un des plus beaux génies de l'antiquité; nous lui dirons : qu'il peut appeler cela du génie. Mais nous, qui n'avons point ce respect et cette admiration pour les sottises de l'antiquité , nous appelons cela : de l'aliénation mentale. En science sociale, comme en science mathématique : quiconque établit la vérité, a du génie; quiconque conduit à l'absurde, est un fou; et, quiconque conduit au crime, est un scélérat.

Voici, du reste, la proposition du divin Platon : citée littéralement, et nommée hardie : par M. Blanqui.

— « Je propose que les femmes de nos guerriers soient communes toules à tous; qu'aucune d'elles n'habite eu particulier avec aucun d'eux ; que les enfants soient communs, et que ceux-ci ne connaissent pas leurs parents, ni les parents leurs enfants. »

{Répull., liv. V.)

— Plus loin, M. Blanqui cite un long passage : sur l'utilité du gouvernement des classes moyennes. En sa qualité de bourgeois, il approuve Platon. Il serait étonnant : qu'une personne, aussi souvent logique que Test M. Blanqui, pût admettre une absurdité aussi palpable : si, elle n'était la folie de l'époque; et, si l'on nesa vait : combien, les plus grandes absurdités sont facilement inculquées, comme vérités, par l'édu-

cation, jusqu'au point même de faire admettre : que, trois ne sont qu'un. Evidemment, la classe qui gouverne est toujours la première. Dire : que, la classe moyenne peut devenir la première ou gouvernementale, sans cesser d'être la seconde, est aussi illogique : que, d'affirmer : que la pointe d'une pyramide peut en être la base. Le gouvernement nobiliaire a trois classes : nobles ; bourgeois ; esclaves ou serfs ou paysans ou prolétaires. Alors il y a une classe moyenne les bourgeois. Quand il n'y a plus de nobles, il n'y a plus de classe moyenne : il y a des bourgeois et des esclaves ; des propriétaires et des prolétaires ; les propriétaires sont ceux qui jouissent de l'exploitation ; les prolétaires sont ceux qui se trouvent exploités.

M. Blanqui arrive à l'économie politique des Romains, et dit :

— « Les Romains conservent , depuis les premiers jours de leur histoire jusqu'à la chute de l'empire, une physionomie toujours égale et des tendances presque uniformes. Placés à leur débnt au milieu d'États indépendants, tels que les Eques, les Volsques, les Sabins, les Samnites, ils se font conquérants pour n'être pas conquis. Vainqueurs, ils conservent leurs habitudes militaires, dont le principal caractère est le mépris du travail. Le travail à leurs yeux, et dès les premiers temps, est une affaire de prisonniers et d'esclaves. »

— Nous ferons remarquer ici : que, M. Blanqui se trompe. Aussi longtemps que les Romains ont été un gouvernement purement nobiliaire, où la propriété du sol, par la naissance, dominait le capital; ils ont été vainqueurs et sont devenus les maîtres du monde. Cela devait être : la force domine toujours tant que la

raison ne peut encore dominer. Et^ ce qui distingue le despotisme de la liberté; c'est, que sous le règne de la liberté, la force est subordonnée à la justice. Mais, quand l'empire romain a commencé à se soumettre au capital : il a cessé d'être nobiliaire ; il est devenu bourgeois ; et, il a été la proie des premiers barbares, qui se sont présentés pour l'envahir. Jamais , gouvernement bourgeois ne se soutiendra, en face d'un gouvernement nobiliaire. Est-ce un gouvernement bourgeois qui a sauvé la France en 93 ? Est-ce un gouvernement bourgeois qui a sauvé la France après le Directoire?

M. Blanqui s'étonne : du mépris des Romains pour le commerce. 11 avait déjà manifesté le même étonnement, en parlant : de Platon , d'Àristote et de Xénophon.

— « C'est au moment, dit-il, de leurs premières luttes avec Cartilage qu'on voit aussi apparaître les éclits proscripleurs du commerce. Les peuples commerçants doivent travailler pour nous, disent-ils; notre métier est de les vaincre et de les rançonner. Continuons donc la guerre qui nous a rendus leurs maîtres plutôt que de nous adonner au commerce qui les a faits nos esclaves. »

— Comment, M. Blanqui ne reconnaît-il pas la justesse de cette théorie, qui reste incontestablement vraie, aussi longtemps : que la liberté, c'est-à-dire la paix du monde sous le règne du raisonnement, n'est pas encore devenue nécessaire. Une nation où domine le commerce, est nécessairement bourgeoise ; la paix lui est indispensable; si, elle est obligée de faire la guerre, ce ne peut être qu'au moyen de bandes merce-

naines. Il est évident : qu'elle doit succomber, sous un gouvernement militaire quelconque, qu'elle attirera nécessairement, de loin ou de près : pour s'emparer de ses richesses.

On nous citera les guerres d'Athènes, de Carthage, de Venise , de Hollande et d'autres gouvernements bourgeois. Et combien dure leur splendeur?

— « De la bataille de Marathon à celle de Leucade, gagnée par Timothée , il s'écoula , dit de Maistre (1) , cent quatorze ans ; c'est le diapason de la gloire d'Athènes. »

■ — Nous ajouterons : que, les nations bourgeoises, primitivement toutes garanties par des côtes maritimes, doivent, au moyen de leurs richesses avoir une période de gloriole, au moyen de leur marine. Mais, cette période dure peu; et, d'autant moins qu'elles ont plus de richesses : et, pour les corrompre ; et, pour exciter à les asservir.

— « On s'est demandé bien des fois, dit M. Blanqui , ee qui scr.iit advenu de la civilisation si Carthage eût triomphé de Rome, et si l'esprit commerçant de la grande cité l'eût emporté sur la politique guerrière de son implacable ennemie. Il suffit de dire que Carthage était à la fois une

ville industrielle et commerciale On doit donc regretter à

jamais, etc., etc. »

— Si, M. Blanqui, avec sa belle intelligence, veut bien se donner la peine de réfléchir un instant, en dehors de ses préoccupations, il concevra : qu'il était

(1) Considérations sur lu Frunce, p. 75. j,

presque impossible : que, Rome ne vainquît point Cartilage. Annibal eût pris Rome; et Rome n'eût pas été vaincue. Mais, admettons : que, par un cas presque impossible , Carthage eût vaincu : elle serait devenue gouvernement militaire ;• ou , bientôt elle aurait été subjuguée; par un gouvernement militaire né ou ù naître. Du reste, si Rome a détruit Cartilage ; Carthage a été la perte de Rome. Car, c'est depuis la prise de sa riche rivale : que, la domination du capital a commencé à s'introduire dans l'empire romain ; et, par conséquent, la décadence de cet empire.

M. Blanqui reconnaît lai-même : que, cette décadence commença : lorsque la corruption, toujours relative à la domination du capital, devint le grand ressort de l'empire.

Croit-on qu'en 1814, Napoléon fût tombé sans les banquiers de Paris? Croit-on qu'en 1830, le bourgeoisisme se fût établi sans les banquiers de Paris ? Mais, tout est pour le mieux : le régime bourgeois est une transition nécessaire. Revenons aux Romains.

— « Une transformation profonde, dit M. Blanqui, s'opérait ainsi peu à peu, favorisée par l'avènement au trône de cette longue série de candidats italiens, espagnols, gaulois ou bataves, poussés au pouvoir par l'intrigue ou les séditions militaires (I). Puis vient le tour des barbares : depuis les Antonins , on ne voit plus que des Tliraces , des Panuoniens , des Dalmates, des lilyriens, se disputer l'empire; il en périt de mort violente soixante en un siècle et demi. Le premier qui ouvre cette série néfaste, Maximin, choisi pour sa taille et sa force colossale, grossier, parlant

à peine la langue des peuples qu'il gouverne, etc Ainsi le règne de

l'intelligence finit par faire place à la force brutale. »

(1) M. Blanqui aurait pu ajouter : Toujours à la disposition du plus (jros capital.

— Aussi longtemps que la vérité n'est pas encore nécessaire, le règne de l'intelligence, pouvant avoir une certaine durée, ne peut exister : que, par un gouvernement nobiliaire, toujours essentiellement appuyé sur un sacerdoce quelconque, à cette époque seul représentant possible : d'une intelligence conservatrice de l'ordre. La force brutale, non masquée par le sophisme ou le fanatisme, est exclusive : au gouvernement bourgeois; à la domination du capital. Nous le répétons : l'histoire entière est là pour démontrer : que, jamais gouvernement bourgeois n'a eu : qu'une durée éphémère.

— «L'économie politique, dit M. Blanqui, ne se charge point d'expliquer les longues saturnales de l'Empire pendant cette période d'infamie et de décrépitude. Qui pourrait se faire une idée exacte d'un tel mouvement de décomposition, compliqué par l'esclavage, par l'invasion, par le mélange des races, des langues, des coutumes, des vices, sorte de chaos social où la science s'arrête? Quelle organisation politique aurait pu résister aux extravagances de monstres tels que Commode, Caracalla, Héliogabale ? Quand de semblables êtres paraissent sur la terre, ils ne peuvent y figurer que comme élément de dissolution , et quelque lumière nouvelle ne saurait tardera sortir de la nuit qu'ils ont laite La philosophie attaquait

les dieux païens; le scepticisme grec arrivé du pays de Platon faisait déjà la guerre aux vieilles croyances romaines , et désormais les augures ne pouvaient plus se regarder sans rire. En vain chaque métier avait pris un dieu pour protecteur : les matelots, Neptune ; les forgerons, Vulcain; les laboureurs, Cérès ; les vignerons, Bacchus , et les marchands, Mercure. Déjà les dieux avaient peine à se protéger eux-mêmes , et s'apprêtaient à faire place à d'autres patrons plus puissants. »

— Ce tableau, dont la fin est imitée de Parny, est applicable : à l'Europe moderne ; et même au monde entier. Quant, à l'explication de cette époque d'infamie,

explication qui embarrasse M. Blanqui, il est facile de la donner : en étudiant la nôtre.

L'empire romain embrassait le monde. La force brutale avait produit cette unité; la force des communications a produit chez nous le même effet; et, le monde est actuellement : \m5 anarchiquement; comme il l'était, sur la fin de l'empire romain.

L'empire romain, par absence d'autorité, était devenu : soumis au capital ; et, par suite, aux prétendues majorités. Des séditions établissaient des pouvoirs : que, d'autres séditions, venaient détruire.

Le monde actuel : est également privé d'autorité ; est également soumis au capital ; est également soumis aux prétendues majorités. Des séditions établissent des pouvoirs- nationaux ; et, le pouvoir surnational, basé sur le prétendu équilibre européen, n'est qu'une sédition permanente : contre le droit.

Sous l'empire romain, les majorités financières corrompaient la multitude; et, répandant une prétendue instruction, toutes croyances religieuses, alors nécessairement basées sur des hypothèses , s'évanouissaient; le scepticisme s'établissait ; et, la dissolution de l'empire, la dissolution de toute espèce d'ordre, en était : la suite inévitable.

Tout, dans le monde actuel, est parfaitement conforme : à ce que nous venons de dire : de l'agonie de l'empire romain.

Voici, maintenant, la différence qui existe entre les deux époques.

Sous l'empire romain, l'examen n'était pas devenu

incompressible par la presse; et, alors, une nouvelle autorité pouvait encore se former et se baser : sur une foi quelconque.

Maintenant, l'autorité ne peut plus se baser sur une hypothèse; et, la société ne peut se trouver revivifiée : que, par le règne de la vérité.

Après, l'intronisation du christianisme sur l'empire romain, l'anarchie dure des siècles encore; dure : jusqu'à ce que le dogme de l'infaillibilité, se soit incarné dans un homme. C'est, que toute espèce de foi ne peut dominer, socialement : que, par la force; et, que le règne universel de la force, même quand il est possible, ne peut s'établir que lentement.

Lorsque, l'intronisation de la vérité se fera, au sein du monde moderne, l'anarchie disparaîtra, pour ainsi dire, instantanément; parce que : cette intronisation se fera par une force suffisante pour s'emparer de l'éducation ; que , l'éducation sera basée sur la science réelle; que, l'instruction, donnée à tous avec un égal soin, justifiera ce que l'éducation aura inculqué; et, que par cette justification, l'infaillibilité rationnelle se trouvera incarnée en chacun. Ce sera, donc, une transition de quelques années , sous une force faisant le bonheur de tous ; et, socialement, une transition de quelques années heureuses, n'est véritablement qu'un instant. La vérité, lorsqu'elle est découverte ; et, que sa nécessité est socialement reconuue; n'a besoin, pour ainsi dire, que d'apparaître : pour régner instantanément.

Voyons : combien l'ordre a de peine à s'établir, au

sein d'une immense société ; lorsqu'une foi nouvelle doit y combattre et détruire : l'anarchie.

— « Il s'introduisait chaque jour, dit M. Bkr.qui , quelque chose de moins asiatique dans le gouvernement financier et clans les habitudes de l'empire. Les eunuques, les espions, les fonctionnaires de la domesticité se multipliaient outre mesure, et avec eux les bassesses, les délations, le favoritisme. Ce fut alors que les barbares répandus sur les bords de la mer Noire , aux bouches du Danube et sur plusieurs autres frontières , commencèrent à reconnaître les parties vulnérables de l'empire et à préparer la grande invasion qui devait changer la face du monde. »

— Tout cela aurait pu se prévoir à priori. Dès, qu'il y avait des barbares aux frontières; c'est-à-dire : des gouvernements non-bourgeois ; ils devaient faire invasion et triompher : avant qu'un gouvernement nobiliaire, pût naître au sein de cette anarchie. Aussi, le christianisme se joignit aux barbares ; et, ce fut par eux qu'il triompha.

— « J'ai eu la passion d'effacer le nom romain de la terre , disait Ataulphe, successeur d'Àlaric, au moment où la vanité des Romains traitait leurs conquérants de généraux au service de l'empire. »

— Cette remarque de M. Blanqui est la caractéristique des gouvernements bourgeois : lâches et vaniteux.

— « L'Église chrétienne, continue M. Blanqui, rencontra les barbares en roule pour la conquête du monde païen , et elle s'offrit à eux pour auxiliaire. Elle fut acceptée. Elle avait une organisation toute faite, une hiérarchie constituée, des sympathies déjà vieilles dans le cœur des peuples, et elle apparut comme un arbitre intelligent au milieu des cohortes barbares qui ne savaient procéder que par le fer et le feu. Le désordre avait bien pu se concilier avec l'invasion; il n'aurait jamais pu subsister

avec un établissement régulier. L'Église s'était déjà[emparée des municipalités; la commune romaine avait été transformée en paroisse dont les raarguilliers pouvaient être considérés comme les administrateurs. Tels furent les premiers points de ralliement du système nouveau, et l'on en a la preuve lorsqu'Alaric, après s'être emparé de Rome , fit mettre en sûreté les vases sacrés des chrétiens escortés par une double haie de Romains et de Goths, le sabre à la main et chantant des hymnes à la louange du Christ. »

— Ainsi, les chrétiens s'unirent aux barbares; et, ils agirent fort sagement. Le socialisme, un jour, par l'opiniâtreté du bourgeoisisme moderne, pourra se trouver obligé : d'imiter les chrétiens.

L'ordre : par le despotisme de droit divin ; par la domination nobiliaire ou du territoire ; est longtemps à lutter : contre l'anarchie des majorités, résultant de la domination du capital. Peu à peu cependant :

— « La propriété territoriale , dit M. Blanqui, devint le symbole de la puissance , et il s'y rattacha, par une suite d'usurpations successives, «ne immense quantité de privilèges dont la plupart durent encore (1), et ne forment pas la moindre partie des complications économiques de notre temps. Qui ne reconnaît facilement la vieille prédominance de la propriété féodale dans les lenteurs de l'expropriation pour cause d'utilité publique ou pour cause judiciaire , dans le régime vicieux des hypothèques, dans l'assiette des impôts, toute favorable à la richesse foncière, et dans le privilège électoral, qui garantit tous les autres? »

' — Ce passage est très-remarquable.

M. Blanqui se plaint : des faveurs accordées , par l'impôt, à la propriété foncière. Ces faveurs sont la suite nécessaire : de la domination du capital, qui rejette sur le travail, tout le fardeau du budget destiné à rem-

(1) Ceux qui durent encore n'appartiennent plus au sol : puisque le capital domine le sol.

placer les produits de l'exploitation par l'esclavage domestique. Les plaintes de M. Blanqui attestent : qu'ici, il voudrait voir la propriété foncière plus chargée par l'impôt. Plus loin, quand il parlera des républiques italiennes, nous le verrons les applaudir : de ce que, chez elles, la propriété foncière a été presque dégrevée de tout impôt. E sempre bene.

Mais, voici qui est plus fort chez le membre de l'Académie des sciences morales et politiques, professeur d'économie industrielle. M. Blanqui ne veut pas de privilège électoral, qui, dit-il du reste avec raison, garantit tous 1rs autres (1). 11 est donc partisan du vote universel au sein de masses nécessairement ignorantes, lorsque M. Blanqui, professe lui-même être ignorant, puisqu'il confesse ignorer le remède social ; au sein de masses nécessairement irrélisjieuses, lorsque M. Blanqui, parla protection qu'il accorde à la tolérance religieuse, professe lui-même, qu'il est ignorant en fait de religion : au sein de masses nécessairement corrompues, lorsque M. Blanqui, et toute son Académie, sont incapables de démontrer : si, oui ou non, celui qui corrompt et celui qui se fait corrompre, ne sont pas seuls réellement logiques; au sein de masses qui, nécessairement, seront livrées à l'éloquence démagogique, lorsque M. Blanqui et toutes les Académies du monde actuel, sont incapables de démontrer : s'il y a des vérités; si le bien et le mal exis-

(1) Garantit!... pour un certain temps : et, jusqu'à ce que l'anarchie qui est dans les idées partout où il y a majorité constituante , vienne a passer dans les faits.

tent; et même, si l'homme a une existence réelle. M. Blanqui y a-t-il bien réfléchi ?

Après avoir parlé des Juifs, comme fondateurs du commerce moderne, dignes ancêtres des bourgeois actuels, M. Blanqui traite : des villes hanséatiques et des communes , vrais gouvernements bourgeois. Avant d'arriver à ce que M. Blanqui doit en dire, nous croyons devoir donner sur ces gouvernements, prétendus libres, du moyen âge, l'opinion, aussi clairement exprimée que possible, de M. Guizot, chef du parti des prétendues classes moyennes ; et, sous le régime duquel et desquelles (1), la France se trouve actuellement.

— «Vous auriez grand tort, Messieurs (dit M. Guizot, Hist. de la civilis. en France, t. IV, p. 291) , si vous vous représentiez le régime intérieur d'une commune, une fois bien conquise el bien constituée, comme un régime de paix et de liberté; rien n'en était plus loin. La commune défendait au besoin ses droils contre son seigneur avec dévouement et énergie ; mais dans l'intérieur de ses murs, les dissensions étaient extrêmes, la vie continuellement orageuse, pleine de violence, d'iniquité et de péril. Les bourgeois étaient grossiers, emportés , barbares, peur le moins aussi barbares que les seigneurs auxquels ils avaient arracbé leurs droits (2). Parmi ces éclievins, ces maires, ces jurais, ces magistrats de divers degrés et de divers noms institués dans l'intérieur des communes , beaucoup prenaient bientôt l'envie de dominer arbitrairement, violemment, et ne se refusaient aucun moyen de succès. La population inférieure était dans une disposition habituelle de jalousie et de sédition brutale contre les riches, les. chefs d'ateliers, les maîtres de la fortune et du travail. Ceux d'entre vous qui ont un peu étudié l'histoire des républiques italiennes savent quels désordres, quelles violences y éclataient continuellement, et combien la véritable sécurité, la véritable liberté leur lurent toujours étrangères. Elles ont eu beaucoup de gloire, elles ont énergique-

(1) Lorsque ce passade a été écrit, M. Guizot était, en fait, le directeur de la politique française.

1,2) Pour la bourgeoisie actuelle, voyez les prisons du Mont-Sain t- Michel.

ment lutté contre leurs adversaires extérieurs , l'esprit humain s'y est déployé avec une richesse et un éclat merveilleux ; mais Yélat social 'proprement dit en a été déplorable : la vie humaine 'y manquait étrangement de bonheur , de repos , de liberté. C'était un régime infiniment plus turbulent , plus précaire, plus inique que celui des républiques de l'ancienne Grèce, qui cependant n'ont été à coup sûr des modèles ni de bonne organisation politique ni de bien-être social.

« Eh bien! Messieurs, s'il en était ainsi dans les républiques d'Italie, où le développement des esprits et de l'intelligence des affaires était beaucoup plus avancé qu'ailleurs , jugez de ce que devait être l'état intérieur des communes en France! J'engage ceux d'entre vous qui voudraient le connaître d'un peu plus près à lire , soit dans les documents originaux, soit seulement dans les lettres de M. Thierry, l'histoire de la commune de Laon ; ils verront à quelles interminables vicissitudes, à quelles horribles scènes d'anarchie, de tyrannie, de licence,, de cruauté, de pillage, une commune libre était en proie. La liberté de ce tems n'avait guère partout qu'une lugubre et déplorable histoire (1).

« Ces violences, cette anarchie, ces maux et ces périls toujours renaissants , ce mauvais gouvernement , ce triste état intérieur des communes , appelainet sans cesse l' intervent ion étrangère; ainsi le veut la force des choses. On avait conquis une charte communale pour se délivrer des exactions et des violences des seignrurs , mais non pour se livrer à celles des maires et des échevins. Quand après s'être soustraits aux exactions venues d'en haut, les bourgeois de la commune tombaient en proie au pillage et aux massacres d'en bas, ils cherchaient un nouveau protecteur, une nouvelle intervention qui les sauvât de ce nouveau mal. De là ces recours fréquents des communes au roi, à quelque grand suzerain, à celui dont l'autorité pouvait réprimer les maires , les échevins, les mauvais magistrats, ou faire rentrer dans l'ordre la populace ; et de là, eu revanche, la perte progressive ou du moins l'extrême affadissement des libertés communales

« La liberté y était ri orageuse, si redoutable, que les hommes la prenaient bientôt, sinon en dégoût, du moins en terreur, et cherchaient à tout prix un ordre politique qui leur donnai quelque sécurité, but essentiel et condition absolue de l'état social.

« Quelle fut la première cause de la décadence des républiques italiennes? Je rappelle souvent leur histoire, parce que c'est le meilleur moyen d'éclairer celle des communes françaises. Par des circonstances qu'il serait trop long d'expliquer ici, c'est en Italie seulement que le prin-

(1) La prétendue liberté bourgeoise est toujours la même : dans tous

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