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et merveilleux : on le suppose en commerce criminel avec les puissances invisibles; on lui attribue des oeuvres de ténèbres, on l’accuse de magie, on croit qu’il fait de l’or. Le nom d’Albert ira frapper les plus lointains échos. On accourt de toutes parts pour voir ce célèbre docteur, pour l’interroger sur les arts abstraits auxquels participent les opérations de la chimie; on se dispute ses révélations et ses recettes; des milliers de mains multiplient les copies de ses manuscrits , et la postérité , qui a un peu perdu le souvenir du moine ou de l’évcque, qui a cessé de lire ses innombrables
Fig. 129. — L’alchimiste Raymond Lulle, d'après une gravure de Jean de Vries.
écrits, répète encore avec honneur le nom du grand Albert. Le même renom de magicien n’avait-il pas, avant lui, obscurci la mémoire d’un des plus savants papes du moyen âge. Sylvestre II ?
Il ne faudrait pas croire que les princes et les souverains du moyen âge envisageassent, d’un point de vue aussi élevé que l’ont fait certains papes, les intérêts de la science. Cependant Louis IX avait donné pour précepteur à ses enfants un moine dominicain, le Varron du moyen âge, Vincent de Beauvais, encyclopédiste, qui vivait en quelque sorte avec les anciens, alors que leurs plus beaux écrits étaient méprisés et condamnés. Vincent de Beauvais fut soupçonné de sorcellerie, parce qu’il s’éloignait des dis-
eussions oiseuses de l’école, pour opérer et manipuler, dans son laboratoire, au préau de la Sainte-Chapelle. La haute raison du roi, la piété de sa mère la reine Blanche, eurent peine à défendre leur docte protégé contre les accusations les plus ridicules. Souvent, vers minuit, des curieux se glissaient, en tremblant, le long des bords de la Seine, et se penchaient, attentifs, sur le fleuve, pour essayer d’apercevoir, au reflet des fourneaux magiques, le démon familier que maître Vincent évoquait sous les voûtes du Palais de la Cité.
Vers la même époque, on ne parlait que de Raymond Lulle (né à Palma, en i235, dans l’île de Majorque), un moine aussi, dont la longue existence, errante, aventureuse, devait aboutir à une mort tragique, car, il fut lapidé par la populace de Tunis, en i3i5. On a voulu prouver, de nos jours, que, parmi ses nombreux ouvrages de théologie et de philosophie, ceux qui traitent de l’alchimie appartiennent à un autre savant, presque contemporain , portant le même nom; mais ce sont justement ces travaux dans la science hermétique qui avaient fait la renommée légendaire du philosophe espagnol. On racontait mille choses ridicules sur cet homme étonnant, et l’on affirmait qu’il aurait été poursuivi comme sorcier par l’Inquisition, s’il n’eût pas réussi à fabriquer, au profit d’Édouard P", roi d’Angleterre, six millions de fausse monnaie, à l’aide desquels le monarque anglais avait promis d’entreprendre une nouvelle croisade contre les infidèles. Raymond Lulle (fig. 129) laissa de nombreux disciples qui s’intitulèrent lilliistins ou illuminés, et qui exploitèrent habilement la fin malheureuse de leur illustre maître, au moment même où la cour de Rome ne paraissait pas éloignée de lui accorder la béatification. Cachant sous le prestige de la magie noire leurs essais d’expérimentation chimique, les lullistins avaient répandu, dans le peuple, que l’âme du saint martyr apparaissait à certaines heures nocturnes et apportait à ses plus dignes néophytes les secrets du ciel, notamment en ce qui touche l’art divin de transformer en or pur les métaux les plus vils. Le crédit des illuminés fut considérablepar toute l’Europe, et, bien queleur secte, par ses pratiques occultes et ténébreuses, semblât destinée à encourir les rigueurs des lois civiles et ecclésiastiques, elle trouva de la part du clergé et des magistrats une sorte de tolérance pour les hommes éminents qui lui étaient affiliés.
CHIMIE ET ALCHIMIE
Les réunions mystérieuses des illuminés s’entouraient, en Allemagne surtout, d’un appareil redoutable : elles avaient lieu la nuit, en des endroits déserts et sauvages, et de préférence dans le voisinage des mines de fer ou de cuivre (fig. i3o), là où l’âpreté du sol et l’aspect désolé du paysage semblaient en harmonie avec les arcanes du grand œuvre. On pense que les frères de la Rose-Croix, qui devaient leur nom à un gentilhomme allemand nommé Rosenkrutz, succédèrent aux lullistins vers la fin du quinzième siècle.
Fig. l3o. — Le Mineur, dessiné et gravé au xvi" siècle par J. Amman.
Contemporain de Raymond Lulle , le Languedocien Arnauld de Villeneuve, versé comme lui dans les langues orientales, mathématicien, philosophe, médecin, interrogeait aussi la nature par l’analyse des corps et des substances. Il approfondissait surtout la science chimique pour les besoins de la médecine ; il découvrit ainsi les différents acides qu’on a nommés depuis sulfurique, nitrique et muriatique ; il fabriqua, le premier, dit-on, les alcools et l’esprit-de-vin. Arnauld de Villeneuve fut, avec Albert le Grand, une des plus hautes personnifications de l’art expérimental, au moyen âge, cet art encore indécis et confus, qui n’échappait
à la suspicion farouche de l’ignorance, qu’en s’exerçant silencieusement sous la protection des rois ou bien à l’ombre des cloîtres. Il faut toutefois regretter que ces deux esprits d’élite, Arnauld de Villeneuve et Raymond Lulle, aient cru devoir embrasser les opinions et les systèmes delathéosophie, cette source des théories fausses, ridicules ou absurdes, qui mirent souvent obstacle à l’application des plus remarquables découvertes de la science.
En 1214, l’Angleterre eut l’honneur de donner naissance au moine Roger Bacon (fig. i3i ), dit le Docteur admirable , qui faillit aussi payer
Fig. i3i. — L'alchimiste Roger Bacon, d’après une gravure de Jean de Vries.
chèrement le crime d’être incompris et de devancer son siècle. Il passa dans les cachots une partie de sa vie. L’Italien Salvino degli Armati venait alors d’inventer un procédé nouveau pour donner au verre la forme lenticulaire. Bacon s’empara de cette invention, en la perfectionnant, et créa les lunettes achromatiques et le télescope, avec lequel il ouvrit les immensités du ciel aux astronomes futurs. Il avait trouvé une substance combustible analogue au phosphore, et avec le salpêtre, qui n’était encore employé qu’en médecine, il composa la poudre à canon. Il ne faut tenir aucun compte de la légende populaire qui le représente comme la première victime de sa terrible découverte; sans prévoir, il est vrai, les prodigieuses conséquences de la fabrication de cette mixture inflammable et détonante.
CHIMIE ET ALCHIMIE
il ne craignit pas d’affirmer qu’on en verrait sortir une révolution dans l’art de la guerre. En effet, la fonte des cloches (fig. iSa), usitée depuis le troisième siècle, ne tarda pas à donner l’idée de fondre des canons. Roger Bacon avait tout approfondi, et pourtant, sur son lit de mort 1292), il doutait de son œuvre ; il laissa échapper cette plainte amère : « Je me repens de m’être donné tant de peine dans l’intérêt de la science. » Ainsi, dès le commencement du quatorzième siècle, la France, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Espagne avaient produit presque simultanément
Fig. i32. — Fonte d’une cloche, en présence d’un évêque qui la bénit; lettre ornée du Rationale divinoriim ofjiciorum de Guillaume Durand, ms. du xiv' siècle. Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.
chacune un des plus illustres représentants de ce qu’on appelait à cette époque le grand art , c’est-à-dire la connaissance des secrets de la nature. De ces quatre savants philosophes. Bacon est celui qui eut la raison la plus haute et la conception la plus vaste ; tous se vouèrent à l’enseignement, et leur parole éloquente, inspirée, enthousiasma de nombreux auditeurs, qu’une vérité toute simple, toute vulgaire, aurait laissés froids et indifférents. Quand Bacon décrivait le mouvement de la machine céleste, la marche régulière des planètes, quand il exposait la théorie du monde physique, quand il mettait en relief les lois mystérieuses qui
régissent la matière et qui président à la transformation des substances, on Fécoutait avec admiration, et personne n’eût élevé la voix pour le contredire , car il était convaincu lui-même par les résultats qu’il avait obtenus, par les preuves démonstratives dont il se servait , par les grands problèmes qu’il croyait avoir résolus, et il faisait passer sa conviction dans l’esprit de ses auditeurs. La science expérimentale empruntait souvent ses démonstrations au charlatanisme le plus impudent. Arnauld de Villeneuve étalait, aux yeux des Parisiens ébahis, tantôt des plaques de cuivre qu’il venait de convertir en argent, disait-il, tantôt des feuilles d’argent qu’il prétendait changer en or pur. Les assistants criaient Noël ! à la vue de ces expériences ; un peu d’acide nitrique étendu d’eau eût suffi à détruire l’illusion, mais il n’y avait pas là un seul témoin , plus instruit que les autres, qui osât s’inscrire en faux contre les prodiges qu’on attribuait aux puissances infernales. Nous avons dit quelle puissante influence exerça Raymond Lulle sur le développement de l’alchimie.
L’Inquisition brûla les livres magiques et alchimiques d’ Arnauld de Villeneuve, après avoir condamné sa mémoire. Cependant, grâce au pape Clément V, deux de ses ouvrages seulement, le Rosarium philosophoriim (le Rosaire des philosophes) et le Flos floruni (la Fleur des fleurs), furent épargnés, et, dans ces compilations en style diffus et ‘ténébreux, la science moderne n’a pu qu’à grand’peine découvrir quelques indications utiles. Les écrits encyclopédiques d’Albert le Grand, conservés à Cologne, n’avaient pas eu du moins à redouter la censure ecclésiastique, et, dès que l’imprimerie fut découverte, ils servirent, pendant un demi-siècle, à entretenir l’activité des presses rhénanes, sans que la vraie science en ait retiré un grand profit. Quant à VOpus majus (le Grand œuvre) de Roger Bacon, il avait trouvé dans la bibliothèque du Vatican l’hospitalité qu’il méritait à si juste titre, et l’on peut dire que ce livre, dédié au pape Clément IV, gardait en dépôt toute la science du moyen âge.
Quant aux disciples de Roger Bacon, d’Arnauld de Villeneuve et d’Albert le Grand , le plus grand nombre avait renoncé à la chimère de la transmutation des métaux, et négligé même les opérations du laboratoire; ceux qui continuèrent à pratiquer la méthode expérimentale ne tirèrent presque aucun parti de leurs découvertes effectives, par suite des rêveries
CHIMIE ET ALCHIMIE
insensées auxquelles ils s’abandonnaient , en s’obstinant à chercher la pierre philosophale (fig. i33). Le premier, peut-être, qui ait envisagé le côté pratique de la chimie proprement dite, fut Gentile Gentili de Foligno, dont le traité sur les doses et les proportions médicamenteuses peut être considéré comme un véritable résumé de chimie médicale, résumé trèscomplet et très-judicieux pour le temps où il fut composé. Voici venir ensuite Antoine Guainer, de Pavie, qui sut préparer des eaux minérales artificielles, Saladin, d’Ascoli, et Arduino, de Pesaro, dont les ouvrages
Fig. i33. — L’Alchimiste allemand, fac-similé d’une gravure sur bois attribuée à Holbein et tirée de la traduction allemande de la Consolation de la Philosophie, de Boèce, édit. d'Augsbourg, i537, in-(ol.
ont le mérite de préciser les substances à bases minérales , que l’alchimie avait fait sortir tout récemment de ses creusets.
Pour cette époque encore, comme pour les précédentes, nous devons regretter que, de tout ce qui touchait aux travaux des arts industriels (fig. i34et i35), rien n’ait été consigné dans des traités spéciaux. Combien d’ingénieux procédés perdus pour toujours ! Combien d’autres qui n’ont été de nouveau découverts, trois ou quatre siècles plus tard, que par l’effet du hasard ou à la suite de longues et laborieuses recherches ! Ne trouverait-on pas plus d’intérêt et de profit à consulter les cahiers de
notes journalières d’un artisan de ce temps-là, que le fatras énigmatique et trop souvent stérile des manipulateurs du grand œuvre ?
Les alchimistes , d’ailleurs , procédaient sans méthode , sans théorie scientifique. Où pouvaient les mener leurs systèmes sur la valeur morale des métaux, sur l’existence d’un corps simple exceptionnel et indécomposable, sur la recherche d’une panacée universelle ? Ils prenaient une à une les substances que leur fournissaient les trois règnes de la nature ; ils les traitaient par le feu, par l’eau; ils les combinaient entre elles, en relatant avec soin les divers phénomènes isolés qui se produisaient dans l’opération chimique ; puis ils s’attachaient à concilier autant que possible ces phénomènes avec les idées les plus bizarres et à donner aux produits
Fig. 134. — Atelier monétaire au xv® siècle, fac-similé réduit d’une gravure sur bois au bas d’un placard monétaire, imprimé à Louvain en 1487. Biblioth. de Bourgogne, à Bruxelles.
obtenus un emploi conforme aux qualités extérieures qui caractérisaient ces produits nouveaux. Si quelques révélations imprévues venaient à s’échapper des cornues et des matras , rangés en bataille sous l’œil de l’alchimiste, elles ne devaient être attribuée qu’au hasard, qui se réservait de jouer quelquefois un rôle assez heureux dans ces inutiles et monstrueux travaux de chimie expérimentale.
Au quinzième siècle, les alchimistes, le plus -souvent à leur insu, avaient déjà donné à la science, indépendamment de plusieurs substances comprises dans la matière médicale, le bismuth, le foie de soufre, le régule d’antimoine, l’alcali volatil fluor. Ils savaient distiller l’alcool, volatiliser le mercure, obtenir l’acide sulfurique par la sublimation du soufre; ils préparaient l’eau régale et différentes sortes d’éther; ils purifiaient les alcalis ; ils avaient trouvé le moyen de teindre en écarlate les étoffes mieux
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que ne sauraient le faire nos ouvriers modernes. Plusieurs procédés de l’art du peintre-verrier, qu’on a dit perdus, et qui n’étaient qu’abandonnés et oubliés, avaient été inventés par des souffleurs émailleurs. Selon toute probabilité, les effets de l’hydrogène, employé comme agent d’éclairage, avaient pu se manifester spontanément aux yeux de l’alchimiste. On sait qu’un alchimiste allemand, Eck, de Sulzbach, avait deviné et
Fig. i35. — T,e Monétaire, dessiné et gravé au xvi' siècle'par J. Amman.
constaté l’existence de l’oxygène, qui n’a été démontrée par Priestley que trois cents ans plus tard.
Jamais l’alchimie ne fut en si grand honneur qu’au début du quinzième siècle, malgré les édits royaux rendus contre les alchimistes, malgré les soupçons d’imposture répandus généralement sur leur compte. Non-seulement il arrivait que des souverains leur demandaient avec confiance l’or destiné aux ateliers monétaires (fig. i3q et i35), mais encore la foule, qui croyait aux merveilles de l’or potable , leur achetait à beaux deniers certaines mixtures métalliques, combinées avec des graisses et des sucs végétaux, qui devaient guérir les maladies, conserver la jeunesse, rendre invulnérable, procurer des songes heureux, prolonger indéfiniment la vie
Fig. .36. - L'extraction des métaux précieux. Détails du collier de cérémonie du doyen des orfèvres de Gand. XV® siècle, argent ciselé; grandeur de 1 original.
Fig. 137. La fonte des métaux précieux. Détails du collier de cérémonie du doyen des orfèvres de Gand. xv° siècle, argent ciselé, grandeur de l'original.
humaine, etc. C’est l’époque où furent composés la plupart des traités sur l’alchimie, indigestes ramassis de propositions incohérentes et d’assertions saugrenues, où beaucoup de poésie se mêle pourtant à beaucoup d’insanité, où la phraséologie ampoulée étouffe l’idée logique, mais où se révèle néanmoins une foi aveugle et presque imposante à force de naïveté. Dans ce chaos, dans cet entassement d’énormités matérielles et intellectuelles, rien n’apparaît de grand, de mystérieux, que l’alchimiste ne fasse intervenir des démons peuplant l’air , le feu et l’eau , des astres dominant les volontés célestes et humaines, des sympathies mystérieuses s’établissant entre les créatures et le Créateur, des combinaisons hybrides de substances minérales et végétales, etc. Le quinzième siècle est de beaucoup le plus fécond par le grand nombre de rêveurs qu’il a produits, et au premier rang desquels il faut citer Nicolas Flamel, dont nous parlerons plus loin ; Bernard Trévisan (1406-1490), qui prodigue une longue vie et d’immenses richesses à la chimère de la transmutation ; deux religieux, Georges Ripley, chanoine régulier anglais, et Basile Valentin, bénédictin allemand, auteur des Dou\e Clefs et de VA:{oth. Toutefois, au milieu de cette recherche passionnée de l’étrange et du surnaturel, quelques bons esprits, à la fois ardents et sérieux, ne se livrent à l’étude et ne se consacrent aux opérations du laboratoire, que pour demander plus spécialement à la logique et à l’expérimentation le progrès de la chimie. Tel fut l’universel Pic de la Mirandole, qui a laissé un traité sur l’or; tels furent Isaac et Jean le Hollandais, fabricants d’émaux et de pierres gemmes artificielles, lesquels ont décrit avec la plus minutieuse précision leurs ingénieux travaux.
En 1488, le gouvernement vénitien, à l’imitation d’Henri VII, roi d’Angleterre, et de plusieurs autres princes contemporains , avait décrété une interdiction très-rigoureuse contre les pratiques de l’alchimie; mais les prétendus faiseurs d’or n’en poursuivirent pas moins la chimère de leurs transmutations hermétiques. Ce fut l’époque où, dit-on, les Rose- Croix formèrent, sous le nom de voarchodinnia , une association secrète, dont l’objet principal était la découverte des mines d’or et d’argent et surtout la recherche du grand œuvre (fig. i36 et îSy).
Le seizième siècle va s’ouvrir, siècle rénovateur où la science, de quel-
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que côté qu’elle se dirige, travaille à se débarrasser des vieilles routines du moyen âge et s’efforce de trouver une voie nouvelle où elle puisse avoir la raison pour appui et l’observation pour flambeau. Chose bizarre, c’est la fantastique alchimie qui va prendre, comme de haute lutte, l’initiative de la réforme scientifique.
Paracelse, né Einsiedeln, en Suisse ( iqgS-iôqi), ce personnage vraiment extraordinaire dont le nom est revenu plus d’une fois sous notre plume quand nous avons eu à parler des sciences médicales à l’époque de
Fig. i38. — L'alchimiste Paracelse, d'après une gravure de Jean de Vries.
la Renaissance (voy. chap. Sciences médicales et Sciences occultes), peut être considéré comme le type le mieux caractérisé des alchimistes de son temps. Il y a, pour ainsi dire, deux hommes en lui ; d’une part, le réformateur audacieux qui bouleverse toutes les idées reçues en médecine depuis Hippocrate, et qui, par ses incessantes manipulations, offre aux arts les ressources les plus inattendues; d’autre part, le théosophe, disons même le charlatan, s’éloignant de l’exégèse commune et prétendant se faire passer pour un de ces êtres privilégiés chez qui, selon l’opinion du vulgaire, les connaissances innées venaient directement de Dieu, par simple émanation surnaturelle. Cette espèce de déification du savant ne pouvait manquer d’aider puissamment au succès de ses doctrines, mais il aurait dû s'iso-
1er davantage, et ne point montrer l’homme à ses admirateurs, qui n’eussent jamais voulu voir que le prophète. Après une jeunesse aventureuse, ayant acquis, à l’âge de trente-deux ans, une réputation immense et incontestée, Paracelse (fig. i38) voyait des milliers d’élèves et d’auditeurs se presser autour de la chaire de médecine qu’il occupait à l’université de Bâle. L’enthousiasme allait jusqu’au fanatisme. Princes et grands seigneurs lui faisaient cortège. On baisait les pans de sa robe, les cordons de ses souliers. Il avait, en effet, guéri dix-huit personnages marquants, tous réputés incurables; aussi, c’était à qui obtiendrait de lui quelques gouttes de l’élixir auquel on attribuait la vertu de prolonger indéfiniment la vie humaine.
Tout à coup, Paracelse vit pâlir son étoile : s’abusant probablement luimême, il avait eu l’imprudence de promettre plus qu’il ne pouvait tenir. Forcé de quitter Bâle comme un proscrit, il s’en alla, escorté de quelques disciples, reprendre sa vie errante, qui le conduisit bientôt au lit d’hôpital, où, jeune encore, il mourut misérablement. Avant lui, Henri-Corneille Agrippa, de Nettesheim, philosophe, médecin et alchimiste, avait eu le même sort à Grenoble (i535), après avoir été emprisonné comme magicien, à Bruxelles. Nous n’essayerons pas de défendre la théorie souvent obscure, toujours bizarre et parfois ingénieuse, qui constitue ce qu’on a nommé le panthéisme de Paracelse, théorie à laquelle l’audacieux thaumaturge n’avait feint de croire lui-même que pour arriver plus promptement à la fortune, en frappant les imaginations qui fussent restées peut-être insensibles à des idées plus raisonnables. Mais il faut remarquer que, dans ses opérations chimiques, Paracelse fut toujours dirigé par une pensée aussi grande que féconde, qui comprenait la simplification des procédés, la recherche des principes élémentaires et des agents véritablement actifs de la nature. Ses fameux arcanes ne sont pas autre chose : « Le vrai but de l’alchimie, dit-il, est de préparer les arcanes, et non de fabriquer de l’or. » Et, partant de là, il déclame contre les aubergistes, les cuisiniers qui noient dans les soupes la vertu des meilleurs arcanes, contre les apothicaires qui ne savent composer que d’insipides sirops et de dégoûtantes décoctions, lorsqu’ils ont sous la main, au fond de leurs alambics (fig. 14 à 23), des extraits et des teintures empruntés aux végétaux et aux minéraux les
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plus efficaces. Paracelse ne s’élève pas moins contre les médecins qui , dans leurs prescriptions barbares, rassemblent une foule de substances contraires qui se combattent et s’entre-détruisent. Il repousse de toutes ses forces l’usage des correctifs, ajoutés à certaines préparations pharma-
Fig. i3g à 142. — Fourneau, cornues, alambics et appareil distillatoire, à l'usage des cliimistes et alchimistes du seizième siècle, d’après une gravure de Jean de Vries.
ceutiques, surtout quand ces correctifs n’ont avec ces préparations aucun rapport naturel. Il veut qu’on cherche la quintessence des plantes, Véthej' d’Aristote , et les principes actifs des corps organisés ; il veut qu’on les isole avec soin et qu’on les emploie pour conjurer tel ou tel désordre fonctionnel de la machine animale. Quant aux os de lièvre, au corail, à la nacre et autres corps analogues, desquels il prétend extraire chimiquement
les arcanes, nous supposons qu’il ne s’en servait que pour donner le change aux témoins curieux et indiscrets de ses manipulations chimiques, et, quand il voulait rendre efficaces ces mélanges plus ou moins insignifiants, il y ajoutait à la dérobée quelques substances énergiques dont il avait reconnu les bons effets.
En tout cas, sous l’influence de Paracelse, l’alchimie, de spéculative qu’elle était, devint essentiellement pratique et usuelle, à tel point que Georges Agricola, né en Misnie ( 1494-1555), qui procédait avec plus de savoir et de maturité que Paracelse, amena, sans secousse et sans débat.
Fig. 143 et 14).. — Fourneaux, à l'usage des chimistes et alchimistes du moyen âge, d’après une
gravure de Jean de Vries.
dans la métallurgie, l’heureuse révolution que son fougueux contemporain n’avait pas opérée sans lutte et sans trouble dans la médecine et la pharmacopée. Agricola résidait à Bâle. Son caractère grave et modeste convenait aux mœurs des habitants de cette ville marchande et industrielle, et ses découvertes scientifiques ne pouvaient que leur plaire et les intéresser, du moment qu’ils y voyaient la possibilité immédiate d’une application utile aux arts et à l’industrie. Depuis i53o environ (époque où Paracelse avait déjà quitté Bâle) jusqu’en i56o , c’est-à-dire cinq ans après la mort d’ Agricola, les ateliers typographiques de Wensler et de Froben ne cessèrent de reproduire dans tous les formats, et souvent avec de belles gra-
CHIMIE ET AECHIMIE.
vures sur bois, les ouvrages, écrits en latin, dans lesquels le père de la science métallurgique exposait lumineusement les résultats de ses doctes et infatigables investigations.
Désormais la cliimiâtrie , ou l’art de transformer les corps et les substances au point de vue de la médecine, et la métallurgie, ou l’art d’extraire et de purifier les métaux sous le rapport de l’industrie, ces deux sciences congénères et pourtant si différentes, dirigées l’une et l’autre par les disci-
Fig. 145 à 148. — Fourneaux et appareils divers, à l’usage des chimistes et alchimistes du moyeu âge, d'après une gravure de Jean de Vries.
pies de Paracelse et d’Agricola, vont marcher parallèlement, et d’un pas égal, dans la voie du progrès. L’alchimie se concentrera dans les abstractions de ses fidèles et fanatiques adhérents; elle cessera d’être expérimentale et deviendra exclusivement psychologique, jusqu’au Jour où elle devra disparaître tout à fait du domaine renouvelé et agrandi des connaissances positives.
Ce serait une histoire intéressante à écrire que celle de la lutte des alchimistes psychologues contre les chimiastrcs, ou nouveaux chimistes, sur-
tout si l’on s’efforcait de montrer comment le génie du moyen âge perdait insensiblement le terrain sur lequel il avait régné en dominateur pendant tant de siècles ; mais ce n’est pas ici la place de cette étude. Nous ne pouvons que présenter sommairement les faits principaux , pour en déduire ensuite les principales conséquences. C’est aux bords du Rhin que cette lutte fut la plus vive et la plus tenace. Pendant que Gratarole, Braceschi, Alexandre de Suchten, l’Anglais John Dee, prenaient parti pour les alchimistes et défendaient les théories spéculatives d’Avicenne, de Gerber et de Raymond Lulle ; les livres de Conrad Gessner, de Thomas Mufet, de Nicolas Guibert, soumettaient la science à l’influence des idées d’examen qui avaient inauguré les temps nouveaux.
Cependant le sceptique Corneille Agrippa, qui, dès sa jeunesse, avait été initié aux mystères de l’alchimie et même de la nécromancie, traçait d’une main ferme la ligne qui sépare la science et la spéculation, l’art et le métier. Voici comment il apprécie cet art, « duquel il diroit encore bien plus de choses , n’estoit qu’il a faict serment, quand il fut receu aux mystères d’iceluy, de ne les révéler ». Il donne à entendre ce qu’il pourrait arguer contre les fourbes et les charlatans: « Ici, je montrerois l’alchimiste (fig. 149) fabriquant les azurs, cinabres, mines ou vermillons, l’or musical et autres mixtions de couleurs ; là, je surprendrois le mesme homme exerçant une \iv\xah\c piperie, forgeant une benoiste pierre philosophale, par l’attouchement de laquelle toutes soient soudainement changées en or ou en argent, selon le souhait de Midas. Cet homme, je le chasserois des royaumes et provinces, je confisquerois ses biens, je le punirois au corps, car il offense Dieu, la religion chrétienne et la société. » Agrippa, qui avait promis de se taire sur un sujet aussi délicat où il était lui-même intéressé, donne tout à coup carrière à une généreuse indignation : « Il seroit trop long, dit-il, de racompter toutes les folies, vains secrets et énigmes de ce mestier, du Lyon verd, du Cerf fugitif, de l’Aigle volant, du Crapaud enflé, de la Teste de corbeau, de ce Noir, plus noir que le noir, du Cachet de mercure, de la Boue de sagesse, et de semblables bourdes sans nombre. Quant à la science en elle-même, qui m’est familière, et qu’on doit bien se garder de confondre avec le mestier, je la crois digne de l’honneur que Thucydide requiert à la femme de bien, disant que d’elle on ne
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doit en parler ni en bien ni en mal. » Le même Agrippa nous a laissé une peinture très-expressive de la triste condition où se trouvaient réduits alors
les alchimistes de bas étage, colporteurs ambulants, qui allaient de foire en foire amasser « quelque peu d’argent, par céruse, vermillon, antimoine
et autres drogues servant à farder les femmes, peindre et emplastrer les vieilles, drogues que l’Écriture appelle onguents de paillardise. » Ces parasites de la science, qui étaient descendus au niveau des bateleurs et des bohémiens, volaient l’argent qu’ils ne pouvaient gagner, et finissaient par faire de la fausse monnaie. En un mot, conclut Agrippa, « c’estoit gibier de potence. »
Tels furent, sous le règne de François 1", les seuls alchimistes qui restaient en France, audacieux ignorants beaucoup plus propres à discréditer l’esprit d’expérimentation qu’à le répandre dans les hautes classes de la société. Ce n’était pas ainsi que le fameux Nicolas Flamel avait établi, cent cinquante ans auparavant, sa mystérieuse personnalité parmi le bas peuple de Paris. Écrivain juré de l’Université, philosophe, naturaliste, théologien et sans doute alchimiste, Flamel eut une réputation de probité, qui ne fut peut-être pas moins favorable que ses richesses à la cause, longtemps décriée, de la pierre bénite. On n’examina pas si d’heureuses spéculations de banque, ou si des dépôts d’argent considérables laissés entre ses mains par des juifs proscrits qui moururent sans héritiers et hors de France, avaient pu accroître et centupler la modeste épargne du scribe de la paroisse Saint-Jacques de la Boucherie; le vulgaire, toujours ami du merveilleux, attribua exclusivement à l’alchimie la grosse fortune de ce maître écrivain, et, bien longtemps après sa mort, 7uil bourgeois ou manant de Paris n’eût osé passer, le soir, dans la petite rue de Marivaux, devant la maison de Flamel et de Pernelle, sa femme, sans se signer dévotement, afin de conjurer les malins esprits qui devaient hanter l’ancienne demeure où l’alchimiste avait caché son trésor. Flamel était mort, cependant, en fondant des messes pour le repos de son âme dans toutes les églises de Paris, et en léguant ses biens aux pauvres.
La fortune éclatante de Nicolas Flamel servit sans doute aux progrès de la science expérimentale, mais elle poussa des m illiers d’enthousiastes dans la voie pernicieuse des entreprises et des essais infructueux. La recherche de la pierre philosophale était devenue la folie du quinzième siècle. « Les dommageables charbons, dit un vieil auteur peu favorable aux alchimistes, le soulfre, la fiente, les poisons, les mines, et tout dur travail leur sembla plus doux que miel, jusqu’à ce qu’ayant consommé patrimoine, héritage.
CHIMIE ET ALCHIMIE
meubles, qui s’en alloient en cendre et en fumée, ces malheureux se trouvassent chargez d’ans, vestus de haillons, affamez tousjours, sentant le souffre^ taincts et souillez de suye et de charbon, et par le maniement de l’argent vif (mercure) devenus paralytiques... De chymiques, ils devenoient cacochymes; de médecins, mendians; de savonniers, taverniers; la farce du peuple, fols manifestes, et le passe-temps d’un chascun. »
Flamel, mort en bon chrétien, au commencement du quinzième siècle (1418), n’avait pas eu d’école et ne laissa pas de disciple; il emporta dans la tombe le secret du grand œuvre, qu’il se vantait de posséder. Aussi s’était-il écoulé plus d’un siècle et demi avant que l’enseignement des paracelsistes, qui avaient promené par toute l’Europe la mauvaise fortune de l’alchimie, parvint à s’installer dans l’Université de Paris. Ce ne fut guère que sous le règne d’Henri IV que Baillif de la Rivière, Joseph Duchesne, tous deux médecins du roi, et Gabriel Penot, élève, comme eux, de l’école bâloise, parvinrent à donner en France quelque retentissement au nom et aux doctrines du grand alchimiste suisse.
Ce mouvement de réaction favorable, qui eut lieu dès lors en faveur du système chimique de Paracelse, pour être lent et indécis, n’en fut pas moins significatif. La guerre s’était rallumée très-vivement entre les chimistes éclectiques et les paracelsistes, et ce fut au milieu des factums et des pamphlets, des hyperboles de la controverse et des scandales de l’école, que la chimiâtrie, contre laquelle s’insurgeait le spiritualisme forcené des Rose- Croix, ces sectaires de l’alchimie mystique, put faire son chemin, pas à pas, sur le terrain encore mal délimité de la chimie générale. Les deux autres branches de la science, la métallurgie et la chimie technique, grâce à la nature de leurs applicatibns usuelles, finirent par rencontrer moins d’obstacles et d’entraves, avec plus de tolérance; elles trouvèrent bientôt, de la part des gouvernements ou des administrations municipales, encouragement et protection. Venise, qui avait été si longtemps hostile aux chimistes psychologues, favorisa les chimistes praticiens et ouvriers. Il en fut de même de toutes les villes et de tous les États commerçants. On vit de toutes parts les métallurgistes et les techniciens, s’adressant à l’intérêt, qui est, qui a toujours été le grand mobile de tous les progrès, construire des hauts-fourneaux, des fonderies, des usines, et réussir ainsi à modifier
en peu d’années la plupart des habitudes sociales. Les savants s’occupèrent à l’envi de la chimie métallurgique, qui faisait réellement de l’or, en exploitant le minerai de tous les métaux et en soumettant ces métaux à toutes les métamorphoses que l’industrie peut leur faire subir. En Allemagne, par exemple, l’astronome danois Tycho-Brahé s’enfermait sans cesse dans son laboratoire avec l’empereur Rodolphe II, qui dépensait des sommes énormes en expérimentations scientifiques, sans se soucier de la pierre philosophale. De même, en Angleterre, le chancelier Bacon, surnommé le Père de la physique expérimentale, ne dédaignait pas de s’adonner lui-même aux travaux chimiques. En Italie et dans les Pays-Bas, rappelons les noms de J. -B. Porta et de Van Helmont, qui, malgré leurs attaches à bon droit suspectes avec la philosophie hermétique, firent faire des progrès réels à la physique et à la médecine. Enfin, en France, la chimie technique avait évoqué, dès ses premières tentatives, un homme de génie, Bernard Palissy, qui, dans l’espace de quelques années, l’éleva glorieusement à la hauteur d’un art arrivé déjà à son apogée.
Fig. i5o. — L’alchimiste Morienus, d’après une gravure de Jean de Vrics.
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Origines de la magie. — Savants et philosophes réputés magiciens. — Différentes formes des sciences occultes. — D’onéirocritie. — Onéirocrites et devins. — La nécromancie. — Pratiques des nécromanciens
— L’astrologie. — Astrologues célèbres. — La chiromancie. — L’aéromancie et autres divinations. — L'art angélique et i'art notoire. — Les sorts des saints. — La magie. — Évocation des bons et des mauvais génies. — Pactes avec les démons. — Magiciens célèbres. — Formules et cercles. — Encens et parfums
— Talismans et images. — L’envoûtement. — Les sagittaires. — Le mauvais œil. — Alchimie magique. — La kabale. — Les fées, lutins et esprits. — Les loups-garous. — Le sabbat. — Procès de sorcellerie.
OUTE illusion a son principe , dit le savant M. Ferdinand Denis dans un beau travail que nous allons essayer de reproduire en l’analysant; toute science mensongère a son histoire. Pour comprendre dans leur ensemble les diverses branches de la philosophie occulte, ainsi qu’on l’envisageait au moyen âge, il faut dire un mot de la magie dans l’antiquité. »
Si nous avions à étudier ce vaste sujet en remontant aux sources primitives, il faudrait expliquer les formes magiques des Védas de l’Inde ancienne, telles que nous les a conservées la religion des Hindous; il faudrait aussi pénétrer dans les mystères de la Kabale hébraïque. Bornons-nous à invoquer le témoignage de Diodore de Sicile, qui avait voyagé, du temps de Jules César, dans les contrées les plus lointaines de l’Asie et de l’Afrique, et qui nous révèle l’existence d’une tribu chaldéenne, composant une caste sacrée, vouée exclusivement à la culture des sciences occultes, et
sans cesse occupée à découvrir, par l’astrologie et par la magie, les secrets de l’avenir. Le même historien nous apprend que les Assyriens avaient des devins et des augures, pour interroger le vol des oiseaux et pour faire des sacrifices aux dieux inconnus, bien des siècles avant que ces pratiques superstitieuses fussent introduites dans le culte des Romains. Pline, cà son tour, emprunte à la tradition un curieux chapitre sur la magie, dans les temps homériques; d’autres écrivains latins nous ont |ransmis un petit nombre de renseignements concernant la magie chez les Étrusques. C’en est assez pour démontrer que la magie antique, et surtout la magie orientale, fut le berceau des sciences occultes au moyen âge.
Les sciences occultes existaient, d’ailleurs, chez les anciens, quoiqu’elles ne fussent pas désignées sous ce nom générique qui comprend toutes les formes de l’art divinatoire, notamment l’astrologie et l’onéirocritie ; tous les modes d’évocation des esprits invisibles, bons ou mauvais, notamment la théurgie et la goétie; tous les rapports matériels et spirituels des morts avec les vivants, c’est-à-dire la nécromancie; et enfin tous les moyens d’exercer un pouvoir surnaturel et ténébreux par l’influence des démons, c’est-à-dire la sorcellerie. Mais, au moment où le christianisme vint changer la face morale du monde, les premiers hérésiarques, qui, en embrassant la religion nouvelle, l’entraînaient dans le chaos des religions païennes, les gnostiques, les Valentiniens, les carpocratiens, les basilidiens, qui se disaient les dépositaires de la sagesse des théosophes de l’Orient, et qui dénaturaient le culte chrétien par des mystères étranges, obscènes ou ridicules, paraissent avoir été les fidèles gardiens des préceptes de la magie antique; ils ajoutèrent ainsi aux cérémonies de l’Église grecque une foule de pratiques secrètes, imaginées par les prêtres de Bouddha ou de Zoroastre, et qui ne manquaient pas de grandeur et de majesté.
C’est à l’époque où la gnose (science souveraine) florissait à l’école d’Alexandrie, pendant le troisième siècle, qu’on voit apparaître deux illustres philosophes, Plotin (né à Lycopolis, en Égypte) et son disciple Porphyre (né à Tyr), qui posèrent en quelque sorte les bases de la nouvelle science magique, et qui peuvent être regardés comme les premiers démonographes du moyen âge. Plotin, véritable platonicien, était allé étudier
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en Perse et dans l’Inde la philosophie des Orientaux, avant de venir à Rome enseigner le mysticisme et le panthéisme ; il rassembla, dans un ouvrage intitulé les Ennéades (c’est-à-dire Recueil de neuf livres), tout un corps de doctrine, que Porphyre compléta en le commentant, et qui renferme un choix des traditions merveilleuses de Vart sacré de l’Orient.
tig. i5i. — Druide portant le croissant du sixième jour de la lune, et druide sacrificateur d'après un monument romain du u‘ siècle.
Après eux, Jamblique (né à Chalcis, vers 3oo), qui sortait aussi de l’école d’Alexandrie, trouva une forme systématique pour réunir la théurgie à la magie, ces deux auxiliaires de l’art sacré. Eunape, Eustathe, l’empereur Julien lui-même, s’attachèrent au système de Jamblique, qui, en évoquant les mystères religieux de l’ancienne Egypte, a écrit une sorte d’évangile pour les thaumaturges et les magiciens. Jamblique avait donné, pour ainsi dire, la physique du règne des démons; Proclus, dans le siècle suivant, en donna la métaphysique.
La révolution qui s’opère alors dans la philosophie néo-païenne va faire converger vers le même but les aspirations et les tendances des esprits ardents et curieux, qui, après s’être appliqués à découvrir les secrets de la création et de l’existence terrestre, cherchent en dehors de la nature matérielle une source de satisfactions idéales que leur refuse le monde réel. Ce sont les yeux de l’âme qui s’ouvrent aux clartés des sphères divines, et l’intelligence humaine se passionne pour les sciences occultes, qui la mettent en rapport avec les intelligences supérieures du monde invisible. Ainsi, d’une part, se manifeste un mouvement scientifique, résultant des audacieuses spéculations de quelques savants, qui s’efforcent de sonder les arcanes de la philosophie ; d’autre part, se révèle et se développe, parmi les populations grossières et naïves de l’Europe, un goût instinctif pour le merveilleux, né des légendes locales, un désir vague de marcher vers l’inconnu, une fiévreuse impatience d’assister, à des évocations terribles, enfin un criminel espoir d’obtenir l’intervention des démons, qui disposaient d’un redoutable pouvoir, reconnu par le christianisme, et qui ne tardèrent pas à devenir les agents dociles d’une magie populaire, plus active, plus vivace, plus menaçante, que celle des philosophes de l’école d’Alexandrie. Cette nouvelle magie avait pris naissance non-seulement dans les superstitions des races celtiques, mais encore dans les sombres mystères des mythologies septentrionales. C’était une espèce de religion ténébreuse et sauvage que les peuples du Nord et certaines hordes asiatiques avaient importée dans la Germanie et dans les Gaules (fig. 1 5 1 ), avec leur culte barbare et leurs dieux sinistres, en effrayant, par des rites sanguinaires et des incantations magiques, les habitants primitifs de ces contrées encore remplies des riants et poétiques souvenirs du paganisme. On a dit, avec raison, d’un des plus anciens monuments de la langue Scandinave, nommé le Hava-mal, qu’il contenait en germe la plupart des idées superstitieuses qui devaient, en se mêlant avec les théories magiques de l’Orient et de l’antiquité, créer la sorcellerie du moyen âge.
Les sciences occultes restent longtemps dans l’ombre et s’élaborent en silence, loin de la tutelle des écoles ecclésiastiques, mais sous l’influence des traditions populaires^ qui avaient conservé les formules mystiques et divinatoires en usage chez les Ghaldéens, les Grecs et les Romains, et qui
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associaient aux lugubres réminiscences du Valhalla d’Odin les gracieuses rêveries des bardes de la Bretagne. Le moyen âge mit en œuvre tous les éléments de l’art sacré et de la science magique, empruntés à tant de pays divers, à tant d’âges différents, en les combinant avec les croyances mahométanes que les Arabes avaient importées en Espagne. Il y eut, en effet, dès le onzième siècle, dans la péninsule Ibérique, des écoles sarrasines, où l’on enseignait publiquement les sciences occultes, qui servaient à découvrir les merveilles du monde surnaturel. On a cru longtemps, d’après l’opinion des démonographes, que l’illustre Gerbert,
Fig. i52. — « Comment Alexandre se bataille as gens qui ont testes semblables a cheval et getent parmi la bouche fumée. » Miniature d'un ms. du xiii® siècle, n“ 11,040. Bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles.
né à Aurillac, en Auvergne, qui avait achevé ses études chez les Arabes d’Espagne, à l’école de Cordoue, avant d’être élu pape sous le nom de Sylvestre II (999), ne devait son élection qu’à un pacte mystérieux qu’il aurait fait avec les démons. Il serait superflu de réfuter une telle folie; mais il faut seulement constater que, deux siècles plus tard, la langue arabe était, pour ainsi dire, la clef et le premier instrument d’étude pour pénétrer dans le sanctuaire des sciences cachées.
C’est là peut-être ce qui amena , dans les écoles chrétiennes et même dans les écoles monastiques, l’introduction secrète de cette langue, si peu répandue en Europe et si peu usuelle. La plupart des savants qui s’occupaient de ces sciences ténébreuses, proscrites, condamnées par l’Église,
apprenaient l’arabe, comme l’hébreu et le syriaque, qu’il fallait connaître également pour s’initier aux mystères de la Kabale. Voilà pourquoi quiconque savait l’arabe ou l’hébreu était soupçonné de magie et passait bientôt pour sorcier. Depuis Plotin et Porphyre jusqu’à Cardan et Paracelse, pas un homme éminent n’a aidé aux progrès de la science, pas un esprit audacieux n’a pu accomplir quelque grande découverte scientifique, sans acquérir la dangereuse réputation de magicien , sans mériter le titre de sorcier, titre funeste, qui, en s’attachant au nom d’une noble victime de la science, troublait son repos, interrompait souvent son travail et mettait quelquefois en péril sa liberté ou sa vie. Raymond Lulle , Albert le Grand, Roger Bacon, Vincent de Beauvais, et tant d’autres, après avoir composé un si grand nombre d’ouvrages remarquables sur la philosophie scolastique, ne furent pas à l’abri de ces soupçons, de ces persécutions, de ces injustices. L’encyclopédiste toscan Cecco d’Ascoli, que ses études kabalistiques avaient signalé aux défiances de l’Inquisition, se vit accusé d’entretenir un commerce coupable avec le diable et fut brûlé vif, à Florence, en 1327.
Les sciences occultes avaient pris un singulier développement , à l’époque où le besoin de savoir donna l’élan à toutes les forces intellectuelles du moyen âge. C’était la période des grandes encyclopédies, qui furent entreprises à la fois dans tous les pays où la renaissance des lettres s’annonçait avec plus d’ardeur que d’éclat. Ces encyclopédies n’avaient pas manqué de donner place, parmi le vaste ensemble des sciences divines et humaines, à la philosophie hermétique, à l’astrologie judiciaire, à la théurgie et aux autres branches de la magie; mais, néanmoins, les sciences occultes n’étaient pas enseignées ex cathedra , c’est-à-dire dans les chaires des universités, où le pouvoir religieux exerçait toujours un droit illimité de surveillance et de répression. L’invention de l’imprimerie , au milieu du quinzième siècle , attribua tout à coup à l’enseignement écrit une liberté que l’enseignement oral n’avait jamais eue. Les sciences occultes en profitèrent, et, sans tenir compte des défenses et des condamnations de l’Eglise, le livre imprimé mit en pleine lumière ce qui avait été caché jusque-là, en fait de doctrines et d’expériences appropriées aux différentes espèces de magie. Ces publications curent lieu, la plupart, sans péril pour les auteurs
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et pour les imprimeurs; car l’Église catholique, en ce temps-là, se préoccupait plutôt de combattre les hérésies militantes qui s’attaquaient au dogme et à l’essence même de la religion. Cardan, Paracelse, Corneille Agrippa, Jean Reuchlin et tant d’autres philosophes, plus ou moins astrologues, démoniâtres et magiciens, ne furent pas même inquiétés, à cause de leurs écrits, que d’innombrables éditions répandaient partout; mais, dès le commencement du seizième siecle, quelques inquisiteurs, entre autres Henri Institor et Springer, dans leur Maliens maleficoriim (le Marteau des maléfices), avaient dénoncé avec fracas la formidable
Fig. i53. — « Comment Alexandre et sa genl combatirent à une maniéré de serpens con apele cancres et les desconfirent. » Miniature d’un ms. du xni' siècle, no 11,040. Bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles.
invasion de la sorcellerie, et invoqué contre ses adeptes l’application des lois pénales émanées de l’autorité ecclésiastique. Ce fut seulement vers le milieu de ce siècle que le pouvoir civil commença des poursuites contre les sorciers, et il fut encouragé, secondé, poussé et entraîné par les jurisconsultes, qui semblèrent d’accord pour faire une guerre implacable à tous les fauteurs, à tous les prosélytes d’une science illusoire, réputée criminelle, parce qu’elle participait aux œuvres des démons. Un de ces farouches magistrats , Pierre de Lancre , conseiller au parlement de Bordeaux, osa se vanter, dans son Traité de l’inconstance des mauvais anges et démons (i6 13) , d’avoir été plus impitoyable que l’Inquisition , à l’égard des sorciers; et son contemporain, le philosophe politique Jean Bodin,
énumérait froidement, dans sa Démonomanie (i58o), les malheureux qui avaient été livrés au bras séculier, comme démonomanes ou sorciers, sous le règne des Valois. L’art magique devait disparaître et s’évanouir en fumée, le jour où, selon la poétique expression de Vico, « la Curiosité, mère de l’Ignorance, devint mère de la vraie Science ».
Nous allons maintenant examiner, l’une après l’autre, chacune des principales divisions théoriques et pratiques de la philosophie occulte.
UOnéirocritie (explication des songes, des deux mots grecs, oneiros, songe, krisis, jugement), ou V Onéiromancie (divination par les songes; manteia, prédiction), remonte à la plus haute antiquité. Les Égyptiens, les Hébreux, les Grecs avaient, en quelque sorte, réduit en corps de doctrine l’art d’interpréter les songes. Les traditions mystiques de cet art, qui s’était implanté dans toutes les religions païennes, et dont Aristote avait démontré la fausseté, se ravivèrent d’autant plus facilement au moyen âge, que les divines Écritures offraient bien des exemples de songes prophétiques, expliqués, réalisés, que l’Église de Jésus-Christ avait acceptés comme des faits indiscutables de l’histoire du peuple de Dieu. L’explication des songes ne semblait pas contraire à la foi catholique, puisque Synésius, évêque de Ptolémaïs au cinquième siècle, composa un traité des songes, dans lequel il a essayé de sanctifier par la pensée chrétienne les croyances des anciens, en faisant de l’onéirocritie une science d’observation individuelle, qui permettait de distinguer entre eux les songes naturels, les songes divins et les songes procédant du démon. Cette triple distinction de la nature des songes fut admise, comme règle fondamentale, dans l’onéirocritie du moyen âge. Cependant, un autre Père de l’Église, Grégoire, évêque de Nysse, qui avait plus de jugement et de sens moral que son contemporain Synésius, ne voulait voir dans les songes qu’un ébranlement passager de l’âme, provenant du souvenir des émotions récentes qu’elle avait ressenties. Il compare poétiquement le cerveau de l’homme, pendant son sommeil « à la corde d’une harpe » qui vient de rendre un son et qui vibre encore, alors même que le son a cessé de se faire entendre.
Quelles que fussent les répugnances de l’Église contre l’interprétation systématique des songes, les onéiroscopes de profession, ceux qui faisaient
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de cette interprétation, condamnée par les papes et par les conciles, un art sacré ou diabolique, exerçaient impunément leur industrie malsaine, dans les palais des rois ainsi que dans les villes et les campagnes. Ils n’avaient rien à craindre de l'autorité civile et bravaient l’autorité ecclésiastique. Toutefois, dès le huitième siècle, le pape saint Grégoire II qualifiait de détestable la pratique divinatoire qui consistait à chercher des augures dans les visions de la nuit. Le sixième concile de Paris, tenu en 829, condamna donc définitivement l’art de conjecturer par les songes, comme entraînant des conséquences pernicieuses, et comme pouvant être assimilé
Fig. 154. — « Comment Ale.xandre se bataille as porcs qui ont grans dens et a homes et femes sauvages qui ont VI mains. » Miniature d'un ms. du xin' siècle, n" 11,040. Bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles.
aux superstitions les plus funestes du paganisme. Ces condamnations canoniques n’empêchèrent pas la divination par les songes d’être généralement pratiquée, au moyen âge, soit pour interroger l’avenir, soit pour découvrir des trésors cachés. Il n’existait point de traité spécial sur cette divination, avant celui que le célèbre médecin philosophe Arnauld de Villeneuve rédigea vers la fin du treizième siècle, et qui ne fut probablement pas très-répandu; car les adeptes de l’onéirocritie avaient intérêt à ne pas voir passer dans les mains de tout le monde les éléments techniques d’un art qu’ils exerçaient à prix d’argent. Ce ne fut qu’au seizième siècle que ce procédé de divination devint usuel et populaire, quand l’imprimerie de Venise eut publié VOneirocriticon (Exposition des songes, i5i8), écrit en grec et
attribué à un philosophe d’Éphèse, nommé Artémidore, qui l’aurait composé sous le règne de l’empereur Antonin. Ce livre, traduit en plusieurs langues et souvent réimprimé, devint le manuel, le code des onéiromanciens, quoique le système d’Artémidore ne reposât sur aucune base scientifique ni même rationnelle. Par exemple, d’après ce système, quiconque voyait en songe sa chevelure abondante et soigneusement frisée pouvait compter sur la richesse; en revanche, le désordre des cheveux annonçait l’issue funeste d’une affaire. C’était un présage d’affliction que de porter
Fig. i55. — Vision de Charlemagne, d’après une miniature des Chroniques de Saint -Denis, ms. du XIV* siècle. Bibliothèque nationale de Paris.
une couronne de fleurs qui n’appartenaient pas à la saison. Dans cette théorie des songes, empruntée sans doute aux Orientaux, « les yeux se rapportent aux enfants, comme la tête au père de famille, les bras aux frères, les pieds aux domestiques; la main droite, à la mère, aux fils, aux amis; la main gauche, à l’épouse, à la fille ». Le savant Jérôme Cardan, peu satisfait de ces indications vagues ou incohérentes, essaya d’établir des lois nouvelles dans l’onéirocritie , et rangea les songes par catégories correspondant aux saisons, aux mois, aux heures où ils se produisaient. Mais le vulgaire, sans soupçonner qu’il fût l’écho inconscient du système, plus simple, sinon plus logique, de Pline dans son Histoire naturelle, s’en tenait à l’explication des songes par les contraires, ce qui fait le fond du
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petit livre populaire, sans cesse remanié et renouvelé depuis le seizième siècle : la Clef des Songes.
ms, du XVI' siècle. Bibliothèque de ['Arsenai, q Paris.
L’onéirocritie pouvait être, jusqu’à un certain point, innocente et inoffensive, en dépit de ses insanités superstitieuses ; mais il n’en était pas de même pour la Nécromancie (mot formé des deux mots grecs, nécros,
mort, et manteia, divination, ou Part de savoir l’avenir par l’évocation des morts), science imaginaire et terrible, qui avait imposé le nom de nécromanciens à ses redoutables adeptes. Cette science trouva d’autant plus de crédit, dans le moyen âge, qu’elle semblait, aux yeux d’un observateur superficiel, s’appuyer sur l’autorité des livres saints, en rappelant la terrible légende de la pythonisse d’Endor, à qui le roi Saül demanda d’évoquer l’ombre du grand prêtre Samuel. Cependant les pratiques de cet art funèbre n’avaient pas toujours un caractère solennel et saisissant, puisque révocation des morts, dans certains cas, n’exigeait que de prononcer des paroles sacramentelles, tantôt grotesques, tantôt inintelligibles, la nuit, dans un cimetière ou dans une cave, à la lumière d’un cierge de cire noire. En d’autres cas, il est vrai, cette évocation s’entourait des plus horribles mystères, et le nécromancien avait recours à des œuvres de sang : un enfant était livré à la mort, et sa tête, placée dans un plat, au milieu des cierges allumés, devait, à l’heure consacrée, ouvrir la bouche et faire entendre une faible voix qui sortait de la tombe. Quelquefois l’évocateur ne faisait apparaître qu’un fantôme muet, qui, par un geste ou un regard, répondait à la question qui lui était adressée. C’est ainsi qu’Albertus Grotus avait évoqué, à la demande de l’empereur Frédéric Barberousse, l’âme de sa femme, laquelle lui apparut, sombre et désolée, mais encore reconnaissable et revêtue des ornements impériaux. La nécromancie, cette antique science qui a dû naître dans les hypogées de l’Egypte antique, et qui a fourni tant de récits effrayants à la crédulité du moyen âge, avait fini par se confondre avec la sorcellerie.
Une autre branche de l’art divinatoire, que l’Europe vit fleurir avec éclat depuis les premiers siècles du moyen âge jusqu’à la fin du seizième siècle, ce fut l’Astrologie, cette science mystérieuse qui se liait intimement à l’astronomie, et qui parlait aux yeux aussi bien qu’à l’esprit, de telle sorte que les maîtres de la science consultaient la voûte céleste comme un livre immense où chaque étoile, ayant reçu le nom et la valeur d’une des lettres de l’alphabet hébraïque, traduisait en caractères ineffaçables la destinée des empires et des souverains, aussi bien que celle de tous les hommes, qu’on croyait soumis en naissant à l’influence des planètes (fig. i56). L’astrologie était la plus ancienne des sciences occultes, puis-
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