‹ Sciences & letters au moyen âge et à l'époque de la renaissanceChapitre 9 sur 40 · SINE LI N E A · texte numérisé non relu

SINE LI N E A

Fig. 7Q. — Portrait de Bernard Abbatia, astrologue du roi. Fac-similé d’une gravure sur bois de la Prognostication sur le mariage de Henry, roy de Navarre, et de Marguerite de France (Paris, Guili. de Nyverd, 1572, petit in-8). La devise latine : Nulla dies sine linea, signifie : « Pas de vie qui n’ait son terme, » ou : « Pas de jour qui ne soit réglé par les astres. »

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Les sciences naturelles dans l'antiquité. — Leur décadence au moyen âge. — Economie rurale sous Charlemagne. — Le moine Strabo. — Jardins botaniques. — La médecine donne naissance à la botanique. — Hildegarde, abbesse de Bingen. — Pierre de Crescentiis. — Vincent de Beauvais. — Fables, erreurs populaires. — Jean Dondi. — Barthélemy de Glanville. — Voyageurs naturalistes. — Aristote et Pline remis en honneur. — Les jardins au xvi* siècle. — Conquêtes de la science par les voyages. — Bernard Palissy. — G. Agricola, Conrad Gessner. — Méthodes de botanique. — Peintres et graveurs d'histoire naturelle.

’ouvrage de Pline TAncien, qui contient en ses trente-sept livres le résumé de toutes les connaissances de l’antiquité dans les sciences et dans les arts, témoigne sans doute d’une érudition prodigieuse, mais il présente aussi l’image de l’extrême confusion qui régnait alors dans le domaine des sciences physiques et naturelles. Le goût du sophisme et du paradoxe, les subtilités de la dialectique avaient changé la direction des études scientifiques et fermé tout à coup la large voie que les admirables travaux

apprenant à étudier directement et matériellement la nature, que toutes les anciennes religions avaient divinisée sous la forme multiple des dieux et des déesses du paganisme (fig. 8o). L’observation des faits et la recherche des causes semblaient devenues inutiles; on préférait le bizarre et le merveilleux à la vérité simple et logique; on s’en tenait cà l’opinion commune, sans essayer de la soumettre au contrôle de la critique et à l’enquête de l’expérience; on ne recueillait plus, sur la théorie des éléments et des trois règnes, sur l’histoire des minéraux, des plantes, des animaux, que des fables naïves ou grossières, mêlées aux plus folles imaginations de la crédulité vulgaire. Pline, cependant, dont on invoquait sans cesse le témoi-

gnage, n’avait pas été seulement un compilateur curieux; il avait observé lui-même, et il était mort victime de la science, pour avoir voulu contempler de trop près la grande éruption du Vésuve, qui détruisit les villes de Pompéi et d’Herculanum (l’an 79 de J.-C.).

Quand vint la décadence romaine, les sciences naturelles , immobiles depuis quatre siècles, étaient encore au même point où les avaient laissées Élien (ClaudiusÆlianus), qui, dans son Histoire des animaux, rassembla pêle-mêle les notions vagues ou erronées qu’il tirait de divers auteurs grecs et latins aujourd’hui perdus. Ces sciences, presque abandonnées, se trouvaient reléguées, avec la philosophie spéculative, parmi les nuageuses conceptions des sophistes, et n’avaient plus pour interprètes inconscients que quelques rhéteurs, tels que Némésien, Calpurnius, Ausone, qui traduisaient dans leurs poèmes descriptifs les idées de l’antiquité païenne sur les phénomènes et les productions de la nature. C’est toujours Pline qui se reflète dans tous les ouvrages où il est question, en passant, d’un fait appartenant au monde physique. Au reste, en ces temps qui furent si durs cà la science, du quatrième au huitième siècle, les écrivains, qu’ils fussent médecins, historiens ou philosophes, ne s’occupaient des choses matérielles qu’en raison de l’utilité pratique; ils parlaient des minéraux, des plantes, des animaux, sans s’inquiéter de leur organisation, de leur forme, de leur physionomie ; ils ne les examinaient, ils ne les appréciaient qu’au point de vue du meilleur emploi qu’on en pouvait faire dans l’industrie usuelle et dans la vie sociale ; ils ne leur donnaient pas d’autre classification scientifique que celle qui les distribuait hiérarchiquement dans Vhexameron ou théorie des six jours de la Création, d’après la Genèse de Moïse (fig. 81).

Charlemagne lui-même, malgré son puissant génie, ne paraît pas avoir pris intérêt à l’étude de l’histoire naturelle; on peut assurer qu’elle n’était point comprise dans l’enseignement de l’école du Palais. L’empereur connaissait sans doute les animaux sauvages, sous le rapport de la chasse; les animaux domestiques, sous le rapport de l’économie rurale; les plantes, sous le rapport de l’agriculture, car il avait surtout à cœur l’entretien de ses jardins et le revenu champêtre de ses villas royales. Ainsi, dans ses Capitulaires, il ne semble préoccupé que de la propagation

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des bonnes espèces de fruits, de légumes et de graines, pour l’usage de la table; il daignait à peine donner place, dans ses domaines, aux végétaux exotiques qui lui étaient envoyés de Grèce et d’Espagne. Un peu plus tard un moine du couvent de Saint-Gall, Walafried Strabo, décrivait assez exactement, dans un poème latin, intitulé Hortitlus[\c Petit Jardin), les plantes potagères qu'il avait cultivées de ses propres mains. Un autre

Fig. 8o. — Esus,, le grand dieu de la Nature chez les Gaulois, adoré dans les forêts; monument celtique, découvert à Paris, sous le chœur de Notre-Dame, en 1771, et conservé aujourd'hui au musée de Cluny et des Thermes.

poète, presque contemporain et qu’on croit Français, nommé Macer Floridus , composait aussi un poème du même genre sur la culture et sur les vertus des herbes, entre lesquelles on distinguait déjà différentes solanées comme très-efficaces pour la guérison de certaines maladies. Cette culture des herbes médicinales avait lieu dans la plupart des monastères et fut l’origine de ces jardins botaniques qui devaient servir à favoriser les progrès de la médecine. (Voy., plus loin, le chap. Sciences .médicales.)

Si du huitième au dixième siècle les sciences naturelles sont absolument négligées en Occident, il n’en est pas de même chez les Orientaux, qui se préoccupent moins cependant d’embrasser le vaste ensemble des connaissances physiques, que de s’attacher à l’étude de la matière médicale, car toutes les sciences aboutissaient à la médecine. Sous le règne si florissant d’Al-Mansour, au huitième siècle, une grande école se fonde à Bagdad, qui ouvre un refuge aux sciences exilées d’Athènes et d’Alexandrie. C’est là que pénètrent d’abord, traduits en syriaque, Aristote et Galien, les deux lumières de la Grèce et de Rome, que les Arabes traduisent à leur tour, en les transportant dans les écoles de Grenade et de Cordoue. Le puissant calife Haroun-al-Raschid suit l’exemple d’Al-Mansour, son prédécesseur, et se montre encore plus généreux à l’égard des savants. Son fils Al-Mamoun, fidèle à ces traditions, porte l’amour de la science jusqu’à faire la guerre à l’empereur de Constantinople, pour le contraindre à lui envoyer en Asie Mineure non-seulement des savants grecs, mais encore d’anciens manuscrits relatifs aux sciences et aux arts.

Les Arabes cultivaient déjà diverses branches d’histoire naturelle et faisaient de précieuses découvertes en botanique, pour agrandir le domaine de la matière médicale. Ainsi, avant cette époque, la médecine ne connaissait que des purgatifs violents, tels que l’ellébore : les docteurs arabes recommandent maintenant l’emploi mitigé de la casse, du séné, du tamarin; une foule de végétaux utiles à la médication sont tirés de rinde, de la Perse, de la Syrie, par Rhasès. Sérapion le jeune commente Dioscoride et y ajoute la description de nouvelles plantes. Avicenne parcourt la Bactriane et la Sogdiane, pour y trouver des médicaments , entre autres différentes préparations végétales. Mesué écrit son traité de la matière médicale [De re medica)^ qui, traduit plusieurs fois en latin, servit de manuel dans toutes les écoles jusqu’à la Renaissance. Mais, en dehors de la matière médicale, il n’y a que désordre et confusion dans les ouvrages composés par les Arabes, qui ne possédaient pas encore V Histoire des animaux d’Aristote, ni V Histoire des plantes de Théophraste, et qui, en traduisant, en commentant Pline et Dioscoride, les avaient remplis de non-sens et d’obscurités.

Gonstantin l’Africain est le premier qui introduit en Europe quelques

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livres arabes concernant la matière médicale (1070); mais, dans ses ouvrages, qui accusent pourtant une certaine expérience de la médecine pratique, on sent que les connaissances accessoires lui échappent totalement, par suite du défaut de méthode dans l’étude de la nature. Ainsi, quand il veut diviser les médicaments en quatre classes distinctes, il ne trouve rien de plus rationnel que de les ranger sur une sorte d’échelle, d’après le degré de leur activité relative. Dans le treizième siècle ce sont

encore des botanistes arabes, qui représentent avec un certain éclat les sciences naturelles, en Orient : Ebn-Béitar, natif de Malaga, voyage en Asie pour étudier les plantes, avant de devenir intendant des jardins de Damas, et Abdallatif, auteur d’une description fort exacte des plantes et des animaux de l’Egypte, fait preuve d’une rare sagacité, en relevant, dans l’examen d’une momie, de graves erreurs que Galien avait commises en fait d’ostéologie. Cette connaissance de l’anatomie humaine est d’autant plus remarquable, que la dissection des morts était absolument interdite par la loi de Mahomet. Une grande partie de ce qu’il y avait de science

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dans le monde, en ce temps-là, venait directement des Arabes et surtout du royaume de Cordoue. Ce fut là que Gerbert, qui devait être archevêque de Reims, puis archevêque de Ravenne, et pape, sous le nom de Sylvestre II (999), était allé chercher de nouveaux aliments pour son immense savoir. On peut lui attribuer l’honneur d’avoir apporté en Italie les éléments des sciences naturelles, qui se rattachent d’abord à la médecine. Après lui, Othon de Crémone expose ce qu’il sait des plantes médicamenteuses dans un poëme en quinze cents vers léonins, et Jean de Milan résume aussi, en vers, toute la botanique médicale de son siècle, dans le Code de l’École de Salerne, œuvre sérieuse en fait d’hygiène, mais imparfaite au point de vue des sciences naturelles.

Puisque la lumière scientifique émane surtout des écoles sarrasines de l’Espagne, s’éteindra-t-elle tout à coup, lorsque l’empire des califes s’écroulera et que la barbarie menacera de nouveau la civilisation renaissante? Non, la nation juive, qui promène son existence nomade à travers les* populations chrétiennes et musulmanes, se trouvera là pour recueillir, comme une épave, les débris de l’arche sainte de la science et pour en faire le partage entre les divers pays de l’Europe, où les rabbins gardèrent quelque temps le monopole du vrai savoir. Médecins la plupart, souvent favoris et conseillers des souverains, même des papes, ils avaient des chaires à Bologne, à Milan, à Naples, et ils substituaient un enseignement nouveau à VEtymologicon d’Isidore de Séville, lequel avait été depuis le sixième siècle la base principale des études scientifiques. Les sciences naturelles, entre autres la zoologie, la minéralogie, la botanique, étaient sans doute représentées dans ce dictionnaire abrégé des connaissances humaines, mais Isidore de Séville, à l’époque reculée où il écrivait, n’avait pu les traiter que d’une manière superficielle et surtout peu logique, faute d’expérience et d’observation.

Le progrès n’est pas encore bien sensible, au douzième siècle, dans les sciences naturelles, mais on remarque déjà, en certains écrits qui les concerne, une sorte de tendance à l’observation ou plutôt à la curiosité, quoiqu’on n’en soit pas venu encore à l’idée si simple d’interroger la nature elle-même. C’est toujours la botanique qui attire de préférence l’attention des premiers observateurs; c’est toujours la médecine qui est le point de

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l'ig. 82.— L’Arche de Noé. Miniature d’un Commentaire sur V Apocalypse, ms. du .xii' siècle. Biblioth. de M. Ambroise b’irmin-Didot.

départ de toutes les recherches. Parmi les ouvrages qui résument le mieux les opinions et les principes de la science sur les plantes, sur les minéraux, sur les animaux utiles ou nuisibles, il faut citer le Jardin de santé, recueilli par Hildegarde, abbesse de Bingen (i 140), comme un répertoire de recettes et de secrets à employer dans certains cas de maladie. Hildegarde, ainsi que beaucoup d’autres abbesses de son temps, se livrait à l’étude des choses naturelles, surtout celles qui pouvaient se rapporter à l’art de guérir; elle cultivait elle-même des plantes médicinales et elle en constatait les propriétés. Il y avait donc, dans un grand nombre de monas-

Fig. 83. — Moines s’occupant d’agriculture. Lettre ornée, tirée d'un Livre de jurisprudence, ms. du XIII® siècle. Bibliotli. de M. Ambroise Firmin-Didot.

tères d’hommes (fig. 83) et de femmes, non-seulement des jardins botaniques, mais encore des collections de fossiles, de minéraux, de coquillages, d’herbiers et d’animaux, conservés par divers procédés de dessiccation. De là ces encyclopédies du moyen âge, ces vastes compilations descriptives, surchargées d’erreurs populaires, il est vrai, mxais remplies néanmoins de détails curieux et intéressants, qui ont été rédigées dans toutes les langues, depuis le douzième siècle, et qui, multipliées par des copies où le dessin a parfois expliqué et complété naïvement le texte, se trouvent enfouies dans les grandes bibliothèques, sans avoir jamais obtenu les honneurs de l’impression. Ce sont ordinairement des révélations singulières sur la nature des végétaux et des pierres, sur l’usage et les vertus

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des simples, sur les qualités hygiéniques des aliments, etc. Plusieurs traités spéciaux, de moindre étendue, écrits par quelques docteurs du douzième siècle, ont été imprimés dans le quinzième ou le seizième siècle. Au nombre de ces traités, on peut ranger un poème moral, intitulé

Fig. S4. — Saint François d'Assise parlant au\ oiseaux. Miniature d'un Psautier du xni“ siècle. Biblidth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

Anti-Claudianiis, sive de Officio inri boni et perfecti (rAnti-Claudien , ou du Devoir de rhomme bon et parfait), qui fut composé à la fin du douzième siècle par le fameux Alain de l’Isle, ou de Lille, dit le Docteur universel, et qui présente, dans un tableau général des sciences et des arts, une suite d’observations assez judicieuses sur l’histoire naturelle.

Les savants , les philosophes de cette époque qui prenaient goût aux sciences naturelles, n’avaient été que des commentateurs et des compila-

teurs. Le treizième siècle devait produire enfin des observateurs. Les premiers furent ceux que les croisades, la fièvre des voyages en Orient, transportaient dans des contrées lointaines et inexplorées jusque-là, où ils ne rencontraient que des choses étranges et inconnues. L’observation, si imparfaite qu’elle fût encore, était la conséquence de ces voyages où la curiosité se trouvait sans cesse éveillée par la vue d’objets nouveaux, et les sciences naturelles eurent beaucoup à profiter des explorations que la politique, le commerce ou toute autre cause firent entreprendre en Afrique et en Asie. Les ordres mendiants, franciscains ou Cordeliers, dominicains ou frères prêcheurs, que l’Église venait d’établir, en leur confiant les intérêts de la civilisation catholique, ne furent pas étrangers à ces conquêtes de l’histoire naturelle (fig. 84). Un cordelier, Jean de Piano Carpini, envoyé par le pape en mission auprès d’un chef tartare ( 1 246), fut le premier chrétien qui pénétra dans les régions sauvages situées au-delà de la mer Caspienne; un autre cordelier, Guillaume Picard, envoyé par saint Louis auprès d’un autre chef asiatique, écrivit une relation circonstanciée de son voyage (i253); Nicolas Ascelin, envoyé aussi par le pape dans la Mongolie; Guillaume de Rubruquis, envoyé aussi par saint Louis au fond de la Tartarie (i253) , étaient également des moines de l’ordre de Saint-François. Ces voyageurs, dans leurs relations de voyages, ne firent qu’indiquer ce qui les avait le plus frappés en fait de pierres, d’animaux et de plantes, mais ils rapportèrent en Europe quelques échantillons recueillis sur les lieux et qui pouvaient servir à éclairer la science, en rectifiant ce que leurs récits offraient d’incohérent et d’exagéré. Le plus célèbre des explorateurs de l’Asie au treizième siècle, le Vénitien Marco Polo, qui passa plus de vingt années dans des pays encore inconnus, et qui alla jusqu’en Chine, a laissé une relation fort curieuse de ses longs voyages, dans laquelle il raconte naïvement tout ce qu’il a vu, tout ce qu’il a entendu dire : l’histoire naturelle occupe une grande place dans ces récits qui témoignent quelquefois de son ignorance et de sa crédulité. (Voy. plus loin le chap. Sciences géographiques.)

Ce sont les botanistes qui se succèdent à cette époque, et toujours en vue de la matière médicale. Deux Anglais, Gilbert et Hernicus Arviell, voyagent, l’un en Asie, l’autre en Europe, pour étudier les plantes, et compo-

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sent des traités de botanique. Simon de Gordo, dit Simon de Gênes, qui avait herborisé lui-même dans les îles de l’Archipel et en Sicile, met à contribution les écrivains grecs et arabes, pour faire son Dictionnaire botanique; Jean de Saint-Amand, chanoine de Tournay, procède par l’expérience à ses découvertes en thérapeutique et consacre un ouvrage remarquable à la recherche des vertus médicinales d’un certain nombre de simples. Mais le plus savant, le plus expérimenté de ces botanistes du

Fig. 85. — « Comment Alexandre se combat as dragons et à une maniéré de bestes con apele escorpioiis. » Miniature d’un ms. du xiii® siècle, n“ 11,040. Bibliotli. de Bourgogne, à Bruxelles.

treizième siècle fut Pierre de Crescenzi ou de Crescentiis, né à Bologne en i23o, personnage considérable par sa naissance et par sa fortune, qui s’occupait d’agriculture et d’horticulture avec amour et qui, en ajoutant à ses propres observations tout ce que les anciens et les auteurs du moyen âge avaient écrit sur les productions végétales de la nature, compila une espèce d’encyclopédie agronomique [Opiis ruralium commodorum). Ce grand ouvrage, plein de faits, de conseils Judicieux, de notions pratiques excellentes, fut traduit en plusieurs langues et spécialement en français, par ordre du roi Charles V, sous le titre de Livre des Prouffits champestres et ruraux.

Pierre de Crescenzi n’avait envisagé qu’un des aspects de l’histoire naturelle; trois de ses contemporains, trois hommes de génie, Vincent de Beauvais, Albert le Grand et Arnaud de Villeneuve, abordèrent la science avec un esprit curieux et investigateur, qui l’avait envisagée sur toutes ses faces. Ils étaient astrologues, alchimistes, théologiens, médecins, avant de devenir naturalistes. Vincent de Beauvais, moine dominicain, qui avait traduit la relation du voyage de Jean de Piano Carpini dans la Grande- Tartarie, s’était passionné pour ces explorations lointaines, qu’il regardait comme donnant raison aux fables les plus étranges de l’antiquité recueillies par Pline. Aussi ne se fit-il pas faute de les répéter, dans l’énorme encyclopédie qu’il a compilée sous le titre de Miroir de lanature [Spéculum naturale) , en ne rejetant aucune des erreurs superstitieuses de son époque. Selon lui, en effet, la mandragore a la forme du corps humain; le dragon ailé enlève un bœuf et le dévore dans les airs; l’agneau de Scythie, animal-plante, tient au sol par une tige et par des racines; l’arbre de vie ou l’arbre qui pleure se conserve, comme une allégorie vivante, dans les sérails de l’Orient. Vincent de Beauvais raconte les merveilles du serpent basilic, dépeint la tendresse proverbiale du pélican pour ses petits, parle du vol indéfini du phénix, et affirme qu’en Écosse les fruits de certains arbres produisent, en tombant dans l’eau, des canards noirs, appelés macreuses. (Voy. le chap. Croyances populaires.) On voit, par là, que l’histoire naturelle était encore dans l’enfance à l’époque de saint Louis fig. 85 à 87 et gS).

Albert le Grand, l’illustre Albert de Bolstædt, ne fut peut-être pas plus savant que Vincent de Beauvais, mais il était meilleur logicien et ne méritait pas qu’on lui fît l’injure de le supposer auteur d’une misérable rapsodie connue sous le nom de Secrets du grand Albert et de quelques autres opuscules du même genre aussi indignes de lui, et cependant plus répandus que ses plus beaux livres scolastiques. Mais, pour répondre aux aspirations de la science du moyen âge, il n’avait pu se défendre d’écrire des traités sur les vertus des plantes, des bêtes et des pierres, traités qui furent défigurés et travestis plus tard au profit d’un charlatanisme éhonté. Arnaud de Villeneuve, dont on a comparé peut-être trop légèrement le savoir à celui d’Albert le Grand, eut à subir, comme ce der-

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nier, une grossière et perfide interprétation de ses doctrines. Il sortait des écoles d’Italie et de celle de Montpellier, lorsqu’il vint enseigner, dans l’université de Paris, la médecine et la botanique, la philosophie et l’astrologie. C’était la première fois que des leçons d’histoire naturelle se trouvaient mêlées aux études de théologie et de médecine. Un concours prodigieux d’auditeurs ne fit que donner plus de retentissement à ces leçons, dans lesquelles l’audacieux professeur ne craignait pas de vouloir ramener à de simples questions d’histoire naturelle et de physique expérimentale l’explication des plus saints mystères du catholicisme. La Sor-

Fig. 86. — « Comment Alexandre se bataille as dragons qui ont cornes de mouton au front. ') Miniature d’un ms. du xiii“ siècle, n“ 11,040. Biblioth. de Bourgogne, à Bruxelles.

bonne s’alarma d’un enseignement scientifique aussi contraire aux dogmes de l’Eglise; Arnaud se vit accusé d’impiété, et quinze de ses propositions furent condamnées. Il eut besoin de la protection particulière de Robert d’Anjou, roi de Naples et de Sicile, pour quitter la France sans avoir passé devant le tribunal des inquisiteurs, et il se réfugia auprès de ce prince français (i3io), qui le garda comme médecin. Arnaud trouvait sans doute , à Naples et à Palerme, où il avait fixé sa résidence, plus de facilités qu’ailleurs pour compléter ses études en histoire naturelle, car cette science semblait privilégiée à la cour des rois de la maison d’Anjou, comme chez ceux de la maison d’Aragon. Après diverses missions, Arnaud se sépara de Robert et resta désormais attaché au service de Frédéric II d’Aragon, qui, plus qu’aucun autre souverain de soil

temps, favorisait l’étude des sciences naturelles. Il demeura à la cour de ce prince jusqu’au temps où il se mit en route pour aller voir le pape Clément V, son protecteur, qui était dangereusement malade à Avignon; mais il n’y arriva point, car il mourut dans le trajet de Sicile en Provence, au plus tard en i3i3. On lui doit d’importantes découvertes, et il fit servir la chimie à la médecine.

L’étude des sciences naturelles est plus suivie, plus générale, au commencement du quinzième siècle, quoiqu’on néglige encore l’observation de la nature, pour s’attacher de préférence à la lettre des descriptions anciennes, telles qu’on les rencontrait dans les livres grecs, latins et arabes. La difficulté de reconnaître sous un nom arabe une plante décrite par Dioscoride donnait lieu aussi à d’incroyables confusions. C’est ainsi que Matthieu Sylvaticus, de Mantoue, qui avait à Salerne un superbe jardin botanique, se voyait fort embarrassé pour dénommer les plantes qu’il cultivait et dont il voulait constater les qualités spécifiques, car, s’il savait le grec, il ne savait ni l’arabe ni l’hébreu ; de là les erreurs monstrueuses de sa nomenclature. Les écrits du Florentin Dino del Garbo, de l’Anglais Jean Arden de Newark et de quelques autres botanistes n’ont guère plus de valeur. Mais Jacques Dondi et son fils Jean dall’ Orologio, qui travaillaient d’intelligence, dans le milieu du quatorzième siècle, à perfectionner le Codex de la matière médicale, vivaient à Padoue et n’étudiaient que les plantes indigènes qu’ils ont décrites le plus fidèlement possible dans leur livre des simples, composé en latin sous le titre de Liber de medicamentis simplicibus et traduit en italien sous celui ^ Herbolario volgare. Un autre livre, bien inférieur à celui-ci sous tous les rapports, mais infiniment plus connu, est celui d’un moine anglais, Barthélemy de Glanville, qui rassembla, pour les gens du monde, une véritable encyclopédie d’histoire naturelle, remplie de contes populaires et d’un fatras d’érudition oiseuse. Cet ouvrage bizarre, écrit en \zx\x\ {Liber de proprietatibus reriim, c’est-à-dire Livre des propriétés des choses)^ n’en eut pas moins une réputation qui dura jusqu’au seizième siècle; il avait été traduit en français, par frère Corbichon, en i3y2, à la demande du roi Charles V, et ce fut un des ouvrages qu’on réimprima le plus souvent en différentes langues dans les premiers temps de l’imprimerie. Le même honneur était réservé aux

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traités qu’ Albert de Saxe, évêque d’Halberstadt, avait imités des traités analogues d’Aristote et d’Albert le Grand et qui énumèrent les vertus

Fig. 87. — Le monde marin selon les idées du moyen âge. « Comment Alexandre se lait caler en la mer en un tonnel de voirre. » Miniature d’un ms. xiii' siècle, n» 11,040. Bihlioth. de Bourgogne, à Bruxelles.

plus OU moins problématiques des plantes, des minéraux et des animaux (fig. 88).

La lumière va pénétrer enfin, au qumzdème siècle, dans le chaos téné-

breux des sciences naturelles , et c’est l’art du dessin qui fera la lumière, en donnant aux objets décrits une forme précise et invariable. Un Allemand des bords du Rhin, qu’on ne connaît pas même de nom, avait eu l’idée d’exécuter un livre d’histoire naturelle, accompagné de peintures destinées à venir en aide aux descriptions de l’auteur Ce livre, intitulé das Buch der Natur (le Livre de la Nature) , n’était qu’une traduction abrégée du grand ouvrage latin de Martin de Cantimpré : De rerum natiira (De la nature des choses), mais il contenait la description d’un certain nombre d’animaux, d’arbres, d’arbustes et de plantes représentés par des figures assez exactement dessinées et coloriées. Il acquit par là une telle célébrité, que ce fut

t cl^icw ûc mer ect une befteen (û mer qui fa itourzitton pzetitct fur taterre et en mct*uûige en la met ung

•'loitftm et lîûfat terre tome imc befte*

Fig. 88. — Le chien de mer. Fac-similé d’une gravure sur bois du Dyalogue des créatures (Gouda, Gérard Leeu, 1482, in-fol.). Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

un des premiers livres d’histoire naturelle que l’imprimerie naissante se plut à reproduire en Allemagne, depuis 1475 où parut l’édition princeps d’Augsbourg. La gravure sur bois était dès lors l’auxiliaire de l’imprimerie, et elles s’aidèrent bientôt l’une l’autre pour offrir en même temps aux yeux et à l’esprit les notions élémentaires des sciences naturelles. L’imprimerie, qui, chassée de son sanctuaire mystérieux par le siège et le pillage de la ville de Mayence ( 1462), s’était répandue, avec ses typographes et ses graveurs dans les grandes villes de l’Italie, excita l’émulation des philologues et des savants pour la mise en lumière des œuvres littérairesde l’antiquité grecque et romaine. Aristote, Théophraste, Dioscoride, Pline surtout, trouvèrent immédiatement des traducteurs, des commentateurs, des éditeurs. Dès 1469, Jean de Spire publie à Venise une édi-

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tion de Pline; l’année suivante, les imprimeurs allemands Conrad Sweynheim et Arnold Pannartz en publient, à Rome, une nouvelle édition, également in-folio, revue et arrangée par les soins d’André, évêque

^0JànéU tuUi'i wte /Ht cm Iff ftwcly^ur.

Fig. 89. — La tonte des moutons. Miniature des Trois Ag-es de l'homme, poème inédit attribué à Estienne Porchier. Ms. de la fin du xv' siècle. Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

d’Aléria. Deux années après, un imprimeur français fixé à Venise, Nicolas Jenson, donnait une édition qui ne le cède en rien aux deux précédentes. On ne publia les textes grecs d’Aristote et de Dioscoride qu’au

commencement du seizième siècle, mais, dès l’année 1476, V Histoire des aniinaux, si longtemps négligée ou plutôt éclipsée par les traités philosophiques de l’illustre péripaticien de Stagyre, avait paru dans une admirable traduction latine de Théodore Gaza.

On ne saurait douter de l’élan donné dès lors à l’étude de l’histoire naturelle, en remarquant combien sont nombreux, parmi les incunables du quinzième siècle, les impressions de traités et de grands ouvrages relatifs à cette science. Ceux d’Albert le Grand ou qui lui sont attribués se reproduisent à l’infini. La compilation encyclopédique de Barthélemy de Glanville, De proprietatibiis reriim, malgré son insuffisance et ses défauts, est réimprimée douze fois de suite en latin et en français, tandis qu’on traduit, en anglais, en espagnol, en hollandais, ce volumineux recueil, pour l’imprimer presque simultanément à Londres, à Tolosa et à Harlem. On traduit également en différentes langues l’excellent livre de Pierre Crescenzi(Az/ra/f;/m commodorum lihri XIl)^ qui obtient les honneurs de quinze ou vingt éditions, avant la fin du quinzième siècle. Ces gros in-folio n’arrivaient pas dans les mains du peuple des campagnes, pour qui l’histoire naturelle faisait partie des connaissances nécessaires; mais depuis longtemps ces connaissances inséparables des travaux champêtres étaient vulgarisées, en quelque sorte, dans les miniatures des calendriers placés en tête des livres d'heures manuscrits , et on les popularisa encore davantage, par le moyen de la gravure sur bois, qui concourut à l’ornement de ces calendriers dans les nombreuses impressions des livres d’heures. On recueillit ensuite les mêmes sujets gravés et les mêmes renseignements dans une foule d’almanachs, dont le plus important et le plus célèbre est le Compost et kalendrier des Bergers.

L’utilité des planches dans un livre d’histoire naturelle était tellement reconnue (fig. 90), qu’on ne publiait pas un ouvrage de botanique sans y ajouter des gravures sur bois, qui laissaient trop souvent à désirer, il est vrai, sous le rapport de l’exactitude du modèle. On vit alors un bourgmestre de Lubeck, nommé Arndes, partir pour la Palestine avec un artiste dessinateur qui devait exécuter avec soin la représentation fidèle des plantes du Levant. Mais les dessins que rapporta le voyageur n’étant accompagnés d’aucun texte descriptif, un médecin de Mayence, Jean de

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Cuba, fut chargé de faire ce texte (sous le titre d'‘Hortiis sanitatis)^ d’après les Arabes, et de perpétuer ainsi, à grands frais, de vieilles erreurs qui s’opposaient aux développements de la science. Il y eut pourtant des herbiers très-remarquables, enrichis de belles gravures sur bois qui s’imprimèrent à Mayence, à Passau, à Louvain, les uns en latin, les autres en allemand, avant que le grand ouvrage d’Arndes et de Jean de Cuba eût paru à Lubeck en 1492.

Fig. 90. — La pêche fluviale. Fac-similé d'une gravure sur bois d’une édit, latine de Pline

(Francfort, 1084, in-fol.).

A Venise, on imprimait aussi, avec une incroyable activité, les œuvres des anciens médecins arabes, Avicenne, Avenzoar, Averrhoès, Mesué, qui se sont occupés de l’histoire naturelle à propos de la médecine, et ces publications ne firent qu’éveiller la critique contre les arabistes qui avaient copié Pline avec toutes ses erreurs. Un savant professeur de Ferrare, Nicolas Leoniceno, prit de là occasion d’attaquer l’école arabique et ses admirateurs ; « Ces gens-là, disait-il, n’ont jamais connu les plantes dont ils parlent; ils en pillent les descriptions chez les auteurs qui les ont précédés et qu’ils traduisent souvent à contre-sens ; ce qui a produit un vrai chaos de dénominatians erronées, auquel l’inexactitude des descriptions

ajoute de nouvelles obscurités. » Dans cette polémique littéraire, qui constatait l’état peu avancé de l’histoire naturelle au moment où l’on multipliait les réimpressions de l’ouvrage de Pline, Leoniceno avait été injuste à l’égard du grand naturaliste romain, et le fameux humaniste vénitien Ermolao Barbaro le lui fit sentir dans une réponse, où il n’hésita pas à défendre Pline, pendant qu’il travaillait lui-même à relever les fautes de son auteur de prédilection dans un livre intitulé: Castigationes Plinianæ. U' Histoire naturelle de Pline n’en fut pas moins sous le coup d’un discrédit momentané, dans la plupart des écoles d’Italie.

Sous l’influence de ce discrédit, qui profitait aux ouvrages d’Aristote, de Théophraste et de Dioscoride, les Aides, savants imprimeurs de Venise, jugèrent le moment favorable pour mettre en lumière les textes originaux, encore inédits, des naturalistes grecs; Aide Manuce avait revu lui-même, sur d’anciens manuscrits, ces textes précieux qu’il livrait pour la première fois à la juste impatience des doctes amis de l’antiquité. Ils publiaient, en même temps, d’autres ouvrages modernes sur l’histoire naturelle, entre autres divers traités de Georges Valla sur les plantes, et un lexicon botanique d’après les auteurs grecs. L’étude de la botanique ne préoccupait pas moins les savants français: un imprimeur de Paris, Pierre Caron, publia, vers 1496, V Arbolayre , nouvel herbier, orné d’un grand nombre de gravures sur bois, et cet ouvrage, extrait des traités de médecine d’Avicenne, de Rhasès, de Constantin, d’Isaac et de Platéaire, était réimprimé, sous le titre du Grand Herbier en français, par six ou huit imprimeurs parisiens. C’était toujours la botanique qui semblait être la partie dominante de l’histoire naturelle. La découverte de l’Amérique, en 1492, ne tarda pas à donner un nouvel essor à l’étude de la flore inconnue de ce vaste continent.

On y allait d’abord chercher des métaux précieux, qui affluèrent dans les ports de l’Espagne et du Portugal. On s’aperçut bientôt que la matière médicale pouvait aussi s’enrichir dans le nouveau monde, et l’observation constata les propriétés d’une grande quantité de substances variées, avant que les botanistes les eussent classées dans l’ordre scientifique qui devait leur appartenir. L’amour désintéressé de la science entraîna quelques hommes dévoués au-delà des mers. On vit des naturalistes italiens, espa-

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gnols, allemands, portugais, se livrer avec ardeur à la recherche et à l’examen des productions naturelles que ces pays nouveaux fournissaient en abondance. D’autres naturalistes, qui ne se laissaient pas séduire par les merveilles du continent américain , se tournèrent de préférence vers l’Asie, pour y faire des expériences plus savantes et plus utiles que ne l’avaient été celles de leurs prédécesseurs. En présence d’une nature absolument neuve et inconnue, les premiers naturalistes qui visitèrent l’Amérique avaient dû renoncer à prendre pour guides les anciens, en adoptant la méthode de l’observation directe et personnelle. Ce fut dans la science une révolution complète. Les voyages vraiment utiles à l’histoire naturelle recommencent à travers l’ancien monde. Jean Léon, dit V Africain , visite l’Égypte, l’Arabie, l’Arménie et la Perse, en observant soigneusement les caractères multiples que présentent les trois règnes. Pierre Martyr (Pietro Martire d’Anghiera), chargé d’une mission diplomatique en Orient, vérifie sur les lieux, livre en main, les témoignages d’Aristote, de Théophraste et de Dioscoride; le médecin de Ferrare, Jean Manardi, herborise en Pologne et en Hongrie; le médecin d’Amiens, Jacques Dubois, dit Sjlviiis,, parcourt la France, l'Allemagne et l’Italie, pour y étudier la nature.

Dès lors, le goût des voyages scientifiques est devenu général et porte ses fruits. On forme de véritables collections d’histoire naturelle; on cultive, on acclimate les plantes exotiques; on multiplie, on domesliqiie les animaux. L’horticulture devient une science pratique ; aux vergers et aux jardins de rapport on ajoute des jardins d’agrément, et c’est un prêtre messin, maître François, qui découvre la greffe herbacée, dont le secret ne s’est retrouvé que de nos jours. La culture de beaucoup de plantes nouvelles allait donner un brillant développement à la botanique, qui avait ses chaires spéciales dans la plupart des centres universitaires. Celles de Ferrare, de Bologne et de Padoue se maintiennent au niveau de leur vieille réputation, grâce à l’enseignement des Ghini et des Brasavola. Les meilleurs botanistes sont partout des médecins, qui se préoccupent surtout d’agrandir le domaine de la matière médicale, et qui, tous, publient de gros livres, écrits en latin et accompagnés de planches gravées : Othon Brunfels, de Ma}^ence, son herbier, Herbarum vivœ ico‘

SCIENCES ET LETTRES- II. ^ iS

nés (i53o-36); Euric Cordus, de la Hesse, dont le fils, Valerius, devait être un des plus grands botanistes allemands, son Botanologicum (1534); Léonard Fuchs, de Bavière, ses Commenlarii insignes (1542). Il n’est pas possible d’entreprendre ici la nomenclature des ouvrages d’histoire naturelle et surtout de botanique, qui ont paru dans la première moitié du seizième siècle, en Allemagne, en Hollande et en Italie, et qui prouvent au moins les efforts de la science naissante. Mais on ne saurait négliger de faire remarquer que, parmi les innombrables voyageurs cosmopolites, qui allèrent dans les Indes Occidentales pour y chercher de l’or ou pour tenter la fortune, il n’en est qu’un seul, Gonzalo-Fernandez de Oviedo, qui ait rapporté de ces contrées, récemment découvertes et si dignes d’une étude savante, les matériaux d’un livre important d’histoire naturelle, la Historia general y natural de las Indias (Séville, i535, in-fol.), où l’on trouve une description assez exacte des animaux, des arbres, des arbustes et des plantes de l’Amérique méridionale.

La France, qui avait illustré, de si merveilleuses peintures de fleurs, d’oiseaux, de papillons et d’insectes, une foule de manuscrits liturgiques et religieux (fig. 9 1 ) , ne pouvait se désintéresser des études d’histoire naturelle au point de vue usuel. Charles Estienne, médecin anatomiste et botaniste, un des membres les plus distingués de la savante famille des imprimeurs de Paris qui ont donné tant d’éclat littéraire au nom des Estienne, composa plusieurs petits traités d’agronomie, d’horticulture, de botanique et de sylviculture, souvent réimprimés, de même que son vocabulaire d’histoire naturelle. La réunion de ces différents traités constitua depuis un ouvrage intitulé Prœdinm rusticum (lôôq, in-8"), que son gendre Liébault rendit populaire, en le traduisant et en l’augmentant, sous le titre de Maison rustique (iSôq, in-q”). Le jardinage était à la mode en France: c’était à qui posséderait quelque plante nouvelle, quelque fleur venue de loin. Les jardins royaux de Fontainebleau et de Chambord avaient été organisés à grands frais, comme des modèles de culture florale, fruitière et potagère. Les jardins du château d’Alençon, embellis par les soins de Marguerite, sœur de François 1®% étaient célèbres entre tous. Au reste, princes et pi'élats, gens du monde et plé-

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béiens s’intéressaient aux travaux d’horticulture : plus l’agitation politique semblait s’accroître, plus on cherchait le calme de la vie champêtre. Le cardinal de Châtillon avait de superbes plantations à Maillezais, dont il était évêque; et François Rabelais, pendant son séjour à Rome, lui envoyait des graines de toute espèce , surtout des plantes potagères, qu’on sema pour la première fois en France et qui sont devenues indigènes. Les deux principaux hommes d’Etat de cette époque, le cardinal du Bellay et le cardinal de Lorraine, méritent aussi d’être cités avec éloge dans l’histoire du jardinage : ils favorisaient les bonnes cultures ; ils encourageaient l’étude de la botanique, et, pour se reposer des fatigues et des ennuis de la politique, ils se retiraient, l’un dans son abbaye de Saint-Maur , l’autre au château de Meudon, où ils passaient des jour-

Fig. 91. — Encadrement d’une page d'un ms. français du xv' siècle : Vie de sa'.nl Jérôme. Bihlioth. de M. Ambroise F'irmin-Didot.

nées paisibles, loin des cours et loin des hommes, au milieu des arbres et des fleurs. En ce temps-là, il n’y avait pas encore en France de jardins publics de botanique , tels que ceux de Passau en Bavière , de Pise et de Florence en Italie, quoique Jean Ruel, doyen de la Faculté de Paris et médecin de François I", eût exposé, dans son admirable ouvrage De natiira stirpiinn (Paris, i536, in-fol.), la nécessité de la création d’un pareil jardin pour l’enseignement de la médecine pratique.

L'ère féconde des voyages transatlantiques a commencé; aux voyages maritimes de découvertes et de conquêtes succèdent les voyages scientifiques. Les pays lointains, que le commerce semble avoir rapprochés de l’Europe, s’ouvrent enfin aux explorations de la science. Les premiers faits d’histoire naturelle, recueillis avec intelligence au-delà des mers, à l’Orient et à l’Occident à la fois, au Mexique et au Brésil comme en Chine et au Japon , sont rapportés par les Jésuites , qui , dans des relations sincères et intéressantes, s’attachent à faire bien connaître les contrées encore peu accessibles où ils sont allés planter l’étendard de la croix. Le même zèle d’observation locale existait déjà et s’était révélé d’une manière utile et ingénieuse chez des ambassadeurs, des agents diplomatiques, qui ne croyaient pas devoir négliger l’occasion de décrire les productions naturelle des États étrangers où ils étaient envoyés par leurs gou-vernements. Busbecq, ambassadeur de trois empereurs d’Allemagne en Turquie , avait emmené avec lui le savant naturaliste siennois André Mattioli , pour seconder ses recherches en botanique. Le cardinal du Bellay, ambassadeur de François I" auprès du saint-siège, s’était attaché le fameux Rabelais, et le cardinal de Tournon prit pour médecin et pour secrétaire le docte Rondelet dans ses diverses missions. Rabelais pouvait passer pour un curieux en fait d’histoire naturelle; mais nous ne possédons aucun des ouvrages qu’il avait composés sur ses voyages en Italie. Guillaume Rondelet (iSoy-ifiGô), au contraire, a fait paraître ses travaux sur l’ornithologie et l’ichthyologie. Un Français, plus célèbre encore, Pierre Belon, mort en làGq, avait accompagné le naturaliste Pierre Gilles dans ses vo}^ages, avant d’obtenir de la générosité du cardinal de Tournon les moyens de voyager en Palestine, en Égypte et en Arabie, pour compléter et perfectionner les deux monographies qu’il pré-

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parait sur les poissons et les oiseaux, ouvrage qu’il publia à Paris (i55i et i555), en y ajoutant de nombreuses planches gravées sur les dessins qu’il avait faits lui-même d’après nature et qui n’étaient pourtant pas toujours fidèles.

Deux hommes de génie, l’un Allemand, Georges Agricola, l’autre Suisse, Conrad Gesner, semblaient alors s’être partagé le vaste domaine de l’histoire naturelle : le premier fut en minéralogie ce que fut le second en zoologie et en botanique. Agricola (Georges Bauer), né à Glauchau en Saxe ( rqqoj, avait fait ses études dans les universités de France et d’Italie; de même que Gesner, né à Zurich (i5i6), s’était formé dans les écoles de Paris et de Montpellier. Agricola exerça d’abord la médecine, et se distingua même en s’attachant à expérimenter ce qu’on appelait la médecine chimique. Il fut conduit, parla chimie, à la métallurgie, et il se voua tout entier à cette science , en explorant les mines de la Bohême et de la Saxe; c’est là qu’il acquit une connaissance approfondie de tout ce qui concernait l’exploitation des métaux. Dans les ouvrages qu’il composa sur la minéralogie, la partie chimique est traitée avec autant de soin et de savoir que la partie docimastique. Ces grands ouvrages, traduits en différentes langues et réimprimés de tous côtés, lui assurèrent une légitime renommée, mais ne l’enrichirent pas, lorsqu’il eut employé tout son bien à faire des recherches et des expériences coûteuses. Conrad Gesner n’essaya pas de lutter avec Agricola sur le terrain de la minéralogie ; il se consacra de préférence à l’étude des animaux et des plantes. Il fut le véritable créateur de la botanique scientifique; en classant les plantes par genres et par espèces, il découvrit le premier le moyen de reconnaître ces genres et ces espèces par l’examen des organes de la fructification. Il avait reconnu ainsi plus de i,8oo espèces nouvelles. Son projet était de publier l’histoire naturelle générale du monde connu, et sa prodigieuse érudition n’eût pas fait défaut à cette gigantesque entreprise , s’il avait vécu assez longtemps pour l’exécuter. Il ne put mettre au jour que les quatre premiers livres de son Histoire des animaux [Historia animaliiim, i55i, iSSq, i555 et i558), comprenant les vivipares, les ovipares , les oiseaux et les poissons. Ses disciples, Gaspard Wolfî et Joachim Camerarius, furent aussi ses exécuteurs testamentaires, et publièrent, après lui.

ce qu’il avait laissé de matériaux incomplets sur les végétaux, les serpents et les fossiles. Gesner, fixé à Zurich et ne sortant presque jamais de son cabinet de travail , était en correspondance permanente avec les principaux voyageurs de son temps, André Thevet, Pierre Gilles; avec les premiers naturalistes. Rondelet, Belon, Aldrovandi ; avec les meilleurs botanistes, Dalechamps, Maranda, Adam Lonicer et Rembert Dodoens, qui s’appelait Dodonceus. On peut donc considérer les livres de Gesner comme le dépôt de toutes les connaissances et de toutes les découvertes contemporaines en histoire naturelle.

Les travaux de Gesner accusent l’état très-avancé de la science à cette époque, malgré le défaut de classification, qui empêchait de saisir l’ensemble de l’œuvre de la nature créatrice. Il ne manquait plus que de soumettre ce merveilleux ensemble à un classement philosophique et méthodique. Ainsi, dans la partie de son grand ouvrage, que Gesner a publiée lui-même, après avoir rangé les animaux dans l’ordre alphabétique de leurs noms latins, qu’il fait suivre des noms vulgaires en différentes langues, il les décrit minutieusement; il indique leur origine, leurs variétés, leurs mœurs, leurs maladies, leur utilité, dans l’économie domestique, l’industrie, la médecine et les arts; il réunit enfin, sur chacun de ces animaux , tous les passages qu’il peut emprunter aux écrivains anciens et modernes. Belon, quoique moins érudit que Gesner, avait essayé de classer les oiseaux d’après leurs habitudes instinctives, et quelquefois d’après leurs formes extérieures ; mais il ne s’était pas arrêté à un système fixe, et ses aperçus les plus ingénieux ne lui avaient pas fait découvrir l’ordre invariable des lois naturelles dans la formation des espèces. Rondelet alla plus loin que Gesner et Belon, en cherchant à constater, par l’anatomie comparée, les analogies et les différences des espèces ; mais il n’arriva pas à établir un plan général systématique en zoologie. La botanique était beaucoup plus avancée que les autres branches de l’histoire naturelle : non-seulement Gesner avait trouvé les éléments de la classification des plantes, mais encore les travaux consciencieux d’une foule de bons botanistes reculaient chaque jour les limites d’une science qui embrassait le monde végétal. Quoique la méthode de l’observation fût seule admise désormais dans les choses

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scientifiques, on s’était remis à traduire et â commenter les anciens naturalistes; Aristote, Théophraste, Dioscoride et Pline avaient repris toute leur autorité.

Il y eut cependant un homme de génie, qui, ne lisant ni le grec ni le latin, n’ayant reçu aucune instruction, n’ayant rien acquis de la science écrite, avait mis au jour les bases fondamentales de la nature , reconnues seulement trois siècles plus tard, et qui, dès le seizième siècle, avait fixé les principes sur lesquels reposent la géologie, la physique et l’histoire naturelle. C’était un ouvrier du Périgord, nommé Bernard Palissy, né vers i5 10, qui, à vingt-cinq ans, quitta son village natal, où il vivait pauvrement de son métier de potier en terre, et se mit à voyager à pied, le bâton à la main et la besace sur l’épaule, à travers les provinces de France, en Allemagne et dans les Pays-Bas, en exerçant divers métiers manuels, tantôt verrier, tantôt géomètre, tantôt dessinateur. Partout où il passait, il étudiait la topographie des lieux, les accidents du sol, les cours d’eau, les mines, les productions et les curiosités naturelles du pays; partout il interrogeait les habitants sur les objets qui frappaient

Fig. 92. — Épi de faîtage du palais de l'évêque de Lisieux. Faïence émaillée du xvr siècle. Collection de M. Ach. Jubinal.

son attention ; il se fit ainsi une éducation scientifique par la seule force de

son esprit. Après cinq années de pérégrinations, pendant lesquelles il apprit, comme il le disait lui-même, la science avec les dents, il revint se fixer en Saintonge, et, tout en continuant ses travaux d’arpenteur et de peintre-verrier, il entreprit de découvrir le secret de faire des faïences émaillées (fig. 92), analogues à celles que l’Italie fabriquait avec un art merveilleux et qui étaient l’objet d’un commerce lucratif dans toutes les cours de l’Europe. Palissy poursuivit son projet, pendant dix à quinze ans, avant de trouver V émail coloré qui pouvait recouvrir ses poteries. Il avait, dès lors, égalé ses modèles ; il les surpassa, en imaginant des vases et des plats dont la décoration était empruntée aux productions de la nature, fleurs, herbes, coquillages, insectes, reptiles. Palissy, dont les ouvrages de terre furent appréciés aussitôt qu’ils parurent à la cour des Valois, se plaça sous la protection du connétable de Montmorency, et obtint le titre à' inventeur des rustiques Jîgulines du roi. (Voy., dans le volume des ARTS , le chap. Céramique.)

Il avait été mandé à Paris, par ordre du roi; Catherine de Médecis lui donna des ateliers dans le préau du palais des Tuileries. C’est alors qu’il exposa dans des conférences publiques le résultat de ses découvertes et ses théories sur l’histoire naturelle : « Je m’avisois de faire mettre, racontet-il lui-même, des affiches par les carrefours de Paris, afin d’assembler les plus doctes médecins et autres, auxquels je promettois monstrer en trois leçons tout ce que j’avois connu des fontaines, pierres, métaux et autres natures. Et afin qu’il ne se trouvast que des plus doctes et des plus curieux , je mis en mes affiches que nul n’y entroit qu’il ne baillast un escu à l’entrée desdites leçons; et cela faisois-je en partie pour voir si, par le moyen de mes auditeurs, je pourrois tirer quelque contradiction , qui eust plus d’asseurance de vérité ‘que non pas les preuves que je mettois en avant; sachant bien que si je mentois, il en avoit de Grecs et Latins qui me résisteroient en face et qui ne m’espargneroient point. » On n’a malheureusement pas d’autres détails sur ces conférences auxquelles assistèrent trente-deux personnes honorables et doctissimes , outre un grand nombre d’autres auditeurs. Palissy déclare, toutefois, que jamais nul assistant ne le contredit d’un seul mot. Il renouvela ces leçons, chaque année, depuis iSyS, et toujours avec le même succès. En i58o il publia son ouvrage immortel,

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qui n’était sans doute qu’un abrégé de ces cours publics : Discours admirables de la nature des eaux et fontaines, tant naturelles qu’artificielles, des métaux, des sels et salines, des pierres, des terres, du fer et des émaux, avec plusieurs autres excellents secrets des choses nouvelles (fig. 93).

C’est depuis Palissy seulement que la géologie a droit de cité dans la ' science; il avait osé dire que « les poissons pétrifiez en plusieurs carrières ont esté engendrez sur le lieu mesme, pendant que les rochers n’estoyent que de l’eau et de la vase, lesquels depuis ont esté pétrifiez avec lesdits

Fig. g3. — Marque de Barthélemy Berton, imprimeur à la Rochelle, sur le titre des Discours admirables de Bernard Palissy, édition de la Rochelle, i563, petit in-q”.

poissons. » Certaines propositions nouvelles que soutenait Palissy n’ont été reconnues vraies que dans le siècle de Cuvier et de Brongniart. Palissy a devancé de deux ou trois cents ans l’époque où il vivait : ainsi, il proclame la non-existence de l’homme et de certains animaux, au moment de la formation des fossiles; il distingue l’eau de cristallisation et l’eau de végétation; il expose les lois de l’affinité des sels dans le développement des pierres et métaux; il recherche l’origine des nuages, des sources, des tremblements de terre, des eaux minérales ou jaillissantes et des eaux potables; il évoque, en un mot, les grandes questions de la physique, de la chimie organique, de la minéralogie et de l’agronomie. Cependant Palissy n’eut presque point d’influence sur la science de son temps, et l’on

ne voulut voir, dans cet homme de génie, supérieur à son siècle, qu’un ingénieux et habile potier de terre émaillée.

Le moment, il est vrai , était peu favorable aux silencieuses méditations de la science, alors que les guerres civiles et religieuses absorbaient

l-'ig. 94. — Le règne végétal. Marque de Guillaume Merlin, libraire à Paris, au milieu du xvi' siècle. Le dessin de cette marque typographique est attribué à Jean Cousin.

toutes les forces vives de la France et troublaient le repos de l’Europe entière. Mais les naturalistes, les botanistes surtout, toujours et partout absolument insouciants ou inconscients des choses politiques, n’entendaient rien, ne voyaient rien en dehors de leurs études.

Il y eut donc deux savants, qui, vers la fin du seizième siècle, trouvèrent

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les vrais principes de la classification des plantes. Matthias de Lobel, né à Lille en i538, mais établi en Angleterre après de longs voyages botaniques, rechercha d’abord les familles naturelles en classant les graminées, les orchis, les palmiers, les mousses; en rapprochant les labiées et les ombellifères. André Césalpin (i5 iq-iboS), qui professait la botanique à Pise, eut l’idée de comparer à l’œuf des animaux la semence des plantes : il distingua les plantes mâles à leurs étamines et donna le nom de femelles aux plantes fournissant les graines ; en outre, il divisa les plantes en quinze classes et admit des genres dans chaque classe. Il eut donc la gloire d’in-

Fig. g5. — Marque de Charles Estienne, imprimeur à Paris, sur la première édition de son ouvrage intitulé : Prcedium rusticum. Voyez ci-dessus, p. i38.

venter la première méthode de botanique. Cette branche de l’histoire naturelle était cultivée avec passion, et les nombreuses explorations qui se succédaient dans tous les pays du globe contribuèrent à son développement, comme à ses progrès, en multipliant le nombre des espèces nouvelles (fîg. qS).

On peut juger de l’importance de ces conquêtes de la science, en examinant les 2,731 planches gravées sur bois de V Histoire générale des plantes, écrite en français, d’après les notes de Jacques Dalechamps, et les 2,5oo planches de la Botanique de l’Alsacien Jacques-Théodore Tabernæmontanus, écrite en allemand [Kreuterbncli, 1 588-90). La mode avait adopté les grands ouvrages à figures, surtout ceux d’histoire naturelle. Et pourtant le médecin François Hernandez, ayant été chargé, par Philippe II,

dont il était médecin, de recueillir toutes les productions animales, végétales et minérales du Mexique, ne trouva pas, de son vivant, un éditeur qui voulût faire graver les 1,200 figures qu’il avait fait peindre, en les payant soixante mille ducats. Les gravures et les publications d’histoire naturelle, que Théodore de Bry et ses fils faisaient exécuter, en leurs ateliers de Francfort, eurent plus de succès, quand on les vit paraître dans l’immense et magnifique collection connue en bibliographie sous le titre des Grands et Petits Voyages.

Fig. 96. — Le phénix qui renaît de ses cendres. Fac-similé d'une gravure sur buis de l’édit, latine de Pline. Francfort, 1602, in-fol.

SCIENCES MEDICALES

Décliéance de la médecine après Hippocrate. — École de Galien. — École d'Alexandrie. — Talismans et oraisons contre les maladies. — Médecine monastique. — Femmes médecins. — Écoles arabes. — Ecoles de Naples, du Mont-Cassin et de Salerne. — Frères hospitaliers. — École de Cordoue. — Épidémies venues de l'Orient. — Apparition de la chirurgie militaire. — Écoles de Montpellier et de Paris. — Lanfranc défenseur de la chirurgie. — Collège de Saint-Côme à Paris. — Gui de Chauliac. — Lutte des chirurgiens et des barbiers. — Police médicale. — Les sciences occultes dans la médecine. — Lutte des chirurgiens et des médecins. — Les médecins au xvi' siècle. — André Vesale. — Ambroise Parc .

N ne peut être surpris de l’influence instantanée que le christianisme eut sur les doctrines médicales, qui formaient une des branches les plus utiles des sciences philosophiques. Jésus guérissant les malades par l’imposition des mains, rendant la vue aux aveugles et le mouvement aux paralytiques par l’invocation du Dieu vivant, ressuscitant les morts au nom de son Père, semblait annoncer au monde que la prière et la foi étaient les meilleurs et les plus puissants remèdes contre les infirmités humaines.

La médecine, dont la chirurgie devait être l’auxiliaire inséparable, avait subi, depuis Hippocrate, toutes les transformations que lui imposèrent alternativement les sectes rivales du dogmatisme et de l’empirisme, sans faire faire un progrès à l’art médical. Des hommes éclairés, mais trop sceptiques ou trop matérialistes, tels que Thémison de Laodicée et Soranus d’Éphèse, fondèrent une nouvelle doctrine, nommée le méthodisme,

qui fit reposer la science sur les analogies et les rapports communs que les affections organiques offrent entre elles. Cette doctrine, absolument indifférente aux études anatomiques, n’admettait que deux principes de maladie, seules causes de tous les troubles qui venaient à se manifester dans les forces vitales , le strictum et le laxiim, c’est-à-dire le resserrement et le relâchement des tissus; de là le traitement invariable qui avait pour objet de resserrer les tissus trop lâches, ou de relâcher les tissus trop resserrés. Les méthodistes ne voyaient pas, ne cherchaient pas l’action de l’âme dans l’état morbide du corps de l’homme.

Ce fut la philosophie de Platon, renouvelée et ravivée dans les écoles, qui inspira la doctrine du pneiimatisme , laquelle attribuait à l’âme {pneitma, en grec) un rôle considérable dans les maladies du corps aussi bien que dans tous les actes de l’existence humaine. Le pneumatisme, adoptant les tormes péripatéticiennes et appuyé sur des connaissances exactes en anatomie, devait un jour engendrer l’éclectisme, qui allait, par Athénée de Cilicie, Agathus de Sparte, Philippe de Césarée, Arétée de Cappadoce, aboutir à Galien, la plus éclatante personnification de la doctrine éclectique. Galien, né à Pergame l’an i3r de Jésus-Christ, avait étudié dans l’école d’Alexandrie; c’est là qu’il entreprit de combattre, avec un rare talent de discussion, des méthodes déjà discréditées, qui ne résistèrent pas à ses attaques; puis, de leurs éléments triés, comparés et groupés dans un nouveau système, il créa V éclectisme, fondé sur l’anatomie et sur l’observation. Son esprit encyclopédique, le succès de son enseignement, les beaux résultats de ses voyages scientifiques, la diversité, la multiplicité de ses écrits avaient fait de lui un oracle, lorsque, dès son arrivée à Rome en i65, il devint médecin de l’empereur Marc-Aurèle. Les sympathies de cet empereur pour les chrétiens furent certainement partagées par Galien, qui connaissait l’Évangile comme les livres de Platon. Il était anatomiste, à l’origine de ses travaux, mais il se distingua surtout comme physiologiste et psychologue. Aucun médecin, avant lui, n’avait mesuré la grandeur de l’action divine dans les choses humaines les plus infimes; il devina, il définit le rôle de l’âme sous son enveloppe corporelle, sans se prononcer toutefois sur son immortalité. Cette définition ingénieuse du pneiima et la part qu’il lui donne dans les fonctions sensoriales.

SCIENCES MEDICALES.

la différence qu’il établit d’une manière tranchée entre les nerfs du sentiment et ceux du mouvement, la division qu’il fait des forces du corps en trois espèces : vitales, animales et naturelles, ce sont là des traits de génie, qui, pour n’être encore que de vagues et faibles lueurs à leur apparition, devaient plus tard se développer en vives lumières, en vérités rayonnantes. Selon Galien, du mélange égal et uniforme des liquides et des solides du corps humain, dépendait la santé; de leur disproportion et de leur inégalité, la maladie. En conséquence, un médecin habile devait toujours prévoir la maladie, en jugeant rationnellement ses causes prochaines ou éloignées, ses causes prédisposantes ou occasionnelles. Galien avait devancé son siècle : ses idées sur l’inflammation, sur les hémorrhagies, sur les fièvres intermittentes, son système des antipathies et des sympathies, des indications et des contre-indications, n’appartiennent pas moins à la physiologie qu’à la pathologie et à la thérapeutique, et prouvent combien il était supérieur à ses contemporains et à ses devanciers.

Cependant, après lui, la prédominance revint aux doctrines hippocratiques, quoique ces doctrines matérialistes ne semblassent point s’accorder avec le spiritualisme de la religion chrétienne. Celle-ci s’accommoda pourtant des théories qui ne lui étaient point contradictoires, dans la science médico-philosophique, et les premiers moines, qui, en se posant comme les médecins de l’âme, ne devaient pas refuser d’être aussi les médecins du corps, commencent à transcrire les Aphorismes d’Hippocrate, les principaux traités de Galien, et surtout le vaste répertoire d’un médecin latin, Cœlius Aurelianus, qui avait repris et commenté tous les livres des méthodistes. L’enseignement professionnel ne puisait pas à d’autres sources, dans ces temps de trouble et d’incertitude. Les villes d’Athènes, de Rome et d’Alexandrie avaient encore des écoles philosophiques qui attiraient une foule bigarrée de professeurs et d’écoliers; tous y étaient admis, qu’ils fussent Grecs ou Arabes, Gaulois ou Romains, juifs ou chrétiens; car aucun programme n’était imposé dans cet enseignement libre et multiforme, à la condition expresse que les lois de l’Etat et le culte dominant fussent toujours respectés par les maîtres comme par les élèves. Aussi voyait-on se produire, dans ce qu’on appelait encore la philosophie, le plus étrange amalgame des rêveries orientales et des

traditions bibliques, des superstitions païennes et des légendes chrétiennes : a Ce sont les mauvais génies (disaient les meilleurs esprits) qui causent la famine, la stérilité, l’altération de l’air et les épidémies. Enveloppés d’un nuage, ils voltigent sans cesse dans les basses régions de l’atmosphère, où ils sont attirés par le sang et les parfums qu’on offre aux fausses divinités. Ces génies n’existeraient pas, sans l'odeur des sacrifices. C’est à eux seuls qu’il faut attribuer les cures merveilleuses dont on fait honneur à Esculape. »

Telles sont les idées qui sont parfois admises par les plus belles intelligences. Doit-on s’étonner que, sous leur empire, le vulgaire demandât alors le soulagement de ses maux corporels à des pratiques pieuses ou magiques; qu’il recourût, pour se guérir, à la puissance des talismans, et qu’il eût pleine confiance dans certains mots, certaines formules, certains chiffres ou signes cabalistiques, qui avaient pour objet de conjurer les esprits infernaux et d’invoquer l’assistance des esprits célestes ?

A mesure que les temples d’Esculape, d’Hygie et de Sérapis se fermaient (et ces divinités n’avaient plus un autel debout, à la fin du quatrième siècle), le christianisme ouvrait ses églises et ses monastères aux malades, qui y recevaient gratuitement tous les soins que la charité, encore ignorante, mais animée des préceptes de l’Évangile, pouvait offrir aux classes indigentes. On s’occupait à la fois du corps et de l’âme. Les premières léproseries, où l’on traita d’abord non-seulement la lèpre, mais encore toutes les maladies de peau, si fréquentes en ces temps-là, étaient déjà établies dans le voisinage de la maison de Dieu. La méthode hydrothérapique, consacrée par les pratiques du culte chrétien, comme elle l’avait été dans le culte des Hébreux , se répandait partout, sous la double influence du symbolisme religieux et de l’hygiène usuelle. Beaucoup de sources minérales, beaucoup de fontaines, qui, pour avoir perdu la sauvegarde de leurs divinités locales, n’en conservaient pas moins le même concours de pieux visiteurs à des époques préfixes, furent consacrées sous le vocable tutélaire de différents saints, auxquels l’opinion populaire attribuait une action spéciale dans la guérison des maladies.

Au commencement du cinquième siècle, la pratique médicale, comme la pratique chirurgicale, qui n’en était pas encore distincte, continuait à

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s’exerce*' librement, sans autorisation et sans contrôle. Il y avait même des femmes qui se mêlaient de traiter les malades, à la façon des druidesses chez les Gaulois (fig. 97). Des charmeurs, qui n’avaient pas conscience des moyens occultes qu’ils mettaient en œuvre, procédaient réellement par le magnétisme, pour guérir ou du moins soulager les douleurs névralgiques; des rebouteurs campagnards avaient un merveilleux talent pour remédier aux fractures et aux luxations des membres ; une quantité d’opérateurs oculistes, charlatans de dernier ordre, qui la plupart avaient appris dans les armées ce qu’ils savaient de médecine pour les

Fig. 97. — .Monument celtique découvert à Paris, sous le chœur de Notre-Dame, en 1711. (Selon quelques archéologues ce bas-relief représente l’Esculape gaulois.)

maux d’yeux, gagnaient des sommes considérables à courir le monde, avec leurs collyres et leurs quintessences. Mais le fonds de toute cette médecine populaire était la tradition et l’empirisme le plus effronté. L’administration des grandes villes entretenait cependant des médecins municipaux, qui, s’il fallait en croire les inscriptions de leurs sépultures, ne manquaient pas de talent et rendaient de véritables services. Quant à l’enseignement médical public, il avait suivi les destinées de l’empire romain et il quitta Rome pour B}^zance sous le règne de Constantin. Toutefois, à l’époque où les invasions des barbares se succédaient avec le plus de fureur, elle ne renversèrent pas les écoles qui se maintenaient à Trêves , à Arles, à Bordeaux, à Marseille. Alexandrie et Athènes surtout restèrent les foyers lumineux des travaux de la pensée, quoique la médecine

grecque, la seule qu’on y professât, eût adopté des formes siagulières tenant à la fois du dogmatisme et de l’empirisme, formes traditionnelles qui persistèrent pendant tout le moyen âge.

Oribase, né à Pergame, médecin de l’empereur Julien, était, vers la fin du quatrième siècle, un des derniers représentants de la science païenne; ses écrits, dans lesquels il avait résumé ceux d’une foule de médecins grecs, furent bientôt adoptés par la secte des nestoriens, qui cultivaient surtout la philosophie et la médecine. L’école nestorienne d’Édesse ne tarda pas à faire pâlir la vieille renommée de l’école d’Alexandrie et

KtCiîcogii^ (d' ung û^dau egîpticnne tôm Ote popte Pei m là lûp 02ÙC piu0 q t^Dua H ûuitteaopdnua reiteUe t Ceuottcit cj oe cOacôgnea uicntca emineo (ea tfaee oe

(a m&i ottOee timm ee méguefee oeufo oeafeepéaet fc puegi;

Fig. 98. — La cigogne qui se purge, d’après le témoignage de Papias. Fac-similé d’une gravure sur bois du Dyalogue des créatures (Gouda, Gérard Leeu, 1482, in-fol.). Biblioth. de M. Ambr. Firmin-Didot.

partagea la vogue de l’école d’Athènes; mais cette école d’Édesse , où l’enseignement scientifique se mêlait à la propagande religieuse , se trouva comprise dans les persécutions que les empereurs d’Orient Théodose II et Léon l’Isaurien exercèrent contre l’hérésie de Nestorius : les professeurs dont l’orthodoxie n’était pas conforme à celle de l’Église grecque se virent privés de leurs salaires par un décret de Justinien, qui acheva de ruiner, en même temps, l’école d’Athènes.

Les chaires de philosophie et de médecine ne sont pas muettes partout, en Orient. Les écoles arabes subsistent encore, mais leur enseignement ne repose que sur quelques livres de Pline l’Ancien, de Dioscoride, d’Aristote et de Galien, très-imparfaitement traduits du grec ou du latin en syriaque, puis retraduits du syriaque en arabe, avec de nouvelles er-

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reurs (fig. q8). Quant à l’école d’Alexandrie, qui n’est plus qu’une ombre de ce qu’elle était dans sa splendeur, elle a mis en oubli les leçons des maîtres de la science; elle n’a plus que des rhéteurs, qui, au lieu de s’en tenir à l’observation rigoureuse des causes et des effets, commentent des livres apocryphes et ridicules et se livrent à la recherche de solutions oiseuses ou insensées; par exemple, on s’enquiert pourquoi la main a cinq doigts

Fig. 99. — Médecin, d'après la Danse macabre, édit, de Guyot Marchant (1490).

au lieu de six; pourquoi tel viscère du corps humain affecte telle forme plutôt que telle autre; pourquoi la tête de l’homme est ronde, etc. Pendant ce temps, les moines du mont Liban et les ascètes de l’Egypte, pour obéir à la règle de leur institut, ne se lassent pas de traduire et de copier (mais, hélas ! avec la plus déplorable inexactitude) les textes anciens de doctrine médicale, qu’ils peuvent découvrir et qu’ils s’efforcent de conserver pour les besoins du monde chrétien.

Cependant, au milieu de ces ténèbres de la science, quelques savants

illustres jettent çà et là un rayon lumineux. Aétius, d’Amida en Mésopotamie, rayonne ainsi, à la fin du cinquième siècle, comme Alexandre de Tralles, au milieu du sixième. Aétius, médecin grec, avait réuni dans une vaste compilation, sous le titre de Teirabihlos ^ les observations et les doctrines de ses prédécesseurs, en les complétant et en les élucidant de la manière la plus judicieuse. C’est ainsi que son ouvrage renferme une théorie très-satisfaisante sur les fièvres , un exposé très-détaillé des principales maladies des yeux et une suite de descriptions précises des désordres fonctionnels causés dans l’organisme par diverses affections morbides. Sa thérapeutique dans les maladies aiguës se fonde sur les principes d’Hippocrate et témoigne d’un savoir réel, éclairé par l’expérience et mûri par la plus saine logique ; Aétius recommande le régime , le choix des aliments par rapport à la santé; il constate les heureux effets du grand air et de l’eau froide contre les angines et dans les affections pulmonaires. « Que le Dieu d’ Abraham , disait-il en préparant un de ses remèdes, que le Dieu de Jacob accorde à ce médicament les vertus que je lui attribue ! »

Après Aétius, on vit paraître Alexandre de Tralles, dont la renommée médicale remplit le sixième siècle. Aucun médecin grec, depuis Hippocrate, ne l’avait égalé au point de vue de la science pratique, de la sagacité professionnelle et du mérite littéraire. Il sait tout ce qui a été observé et recueilli avant lui, mais il ne se soumet aveuglément à aucune autorité scientifique, il ne se laisse séduire par aucune doctrine, il ne reconnaît pas d’autre guide que sa propre expérience. Il possède au suprême degré l’art du diagnostic, et il établit en principe qu’on ne doit jamais décider de la méthode à suivre dans le traitement d’une maladie, qu’après avoir recherché attentivement et apprécié les causes spécifiques et individuelles de cette maladie. Ses idées sur la mélancolie et sur la goutte, son aversion contre l’usage des purgatifs violents et contre l’abus de l’opium , ses préférences pour l'emploi des laxatifs dans les dyssenteries et des vomitifs dans les fièvres intermittentes, prouvent à la fois l’indépendance et la justesse de ses observations, et montrent le parti qu’il savait tirer des théories les plus contraires. C’est lui qui le premier pratiqua la saignée jugulaire et qui employa la limaille de fer pour combattre certaines altérations du sang.

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100, — Vue de Cordoue, prise de la cathédrale (ancienne mosquée, fondée par Abdérame I", en 785), état actuel.

Au septième siècle, les médecins juifs essayent de s’emparer de l’enseignement de la médecine en Orient; ils forment, à Damas et à Constantinople, des centres scientifiques, où les connaissances les plus lumineuses s’égarent dans les ténèbres de la kabale. Au reste, l’Orient, ce pays des illusions et des rêves, n’était que trop préparé à l’adoption de la médecine magique et surnaturelle. Les Arabes et les Persans, également passionnés pour l’idéal, avaient l’esprit facilement accessible à toutes les croyances superstitieuses. Ce mélange confus de l’erreur et de la vérité ne se montre nulle part d’une manière plus manifeste que dans le Coran, compilation savante autant que religieuse, à laquelle ont dû contribuer, sous le nom de Mahomet, des médecins sortis de l’école d’Alexandrie et de Dschoudisapour (ville fameuse fondée par Sapor II); car ce code de l’islamisme présente, sous le rapport de la physiologie et de l’hygiène, des vues remarquables, des principes excellents, résumés magistralement sous la forme de l’aphorisme, qui rappelle parfois le langage d’Hippocrate. Il est bon de constater ici que, bien avant Mahomet, les médecins arabes, qui étaient à la fois poètes, légistes et philosophes, participaient aux influences sacerdotales qui aidèrent à la civilisation des peuples orientaux. Ainsi, lorsque le califat eut consolidé avec le glaive les conquêtes de Mahomet, les médecins indigènes ou étrangers, établis dans l’Irak, trouvaient, à Bagdad et à Bassora^ chez les musulmans, plus de sécurité et de protection que sous les empereurs de Byzance.

Paul d’Égine {Ægineta)ïwt^ au septième siècle, la dernière personnalité marquante de l’école d’Alexandrie, qui ne devait pas tarder à disparaître. Ce médecin grec , dont la pathologie repose sur les travaux de Galien, d’Aétius et d’Oribase, s’était fait pourtant un système personnel dans le traitement de différentes maladies, telles que les ophthalmies, la goutte et la lèpre, qui commençait à se propager avec des symptômes effrayants. Il inclinait vers le méthodisme et l’électisme plutôt que vers l’empirisme. Un de ses contemporains, nommé Aaron , qui ne sortait peut-être pas de l’école d’Alexandrie, quoiqu’il eût exercé la médecine dans cette ville où il était prêtre chrétien, avait fait une étude très-judicieuse des épidémies, du scorbut et surtout de la variole qui venait d’apparaître pour la première fois et qui répandit ses ravages dans le monde

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entier, avant que le célèbre médecin arabe Rhasès en donnât une description plus complète au milieu du dixième siècle.

Les fameuses écoles qui s’étaient élevées avec tant d'éclat à Bagdad, la nouvelle capitale des califes d’Orient, et dans Gordoue (fig. 100), la nouvelle capitale des califes d’Espagne, furent illustrées simultanément, à de longs intervalles , par Mesué l’ancien , Jean Damascène ou Sérapion, Léon le philosophe, Rhasès, et enfin Ali, surnommé le Magicien, qui sembla résumer au dixième siècle tout le médicalisme arabique, parvenu alors à son apogée, en appropriant au climat, aux habitudes du pays, les principes du galénisme et en appuyant son système sur d’innombrables observations, qu’il continua avec la même persévérance jusqu’à l’âge de cent ans. La médecine grecque s’était métamorphosée, en se fondant petit à petit dans la médecine arabe, à mesure que les questions pathologiques changeaient d’objet et de caractère, sous l’influence des mœurs nouvelles et des besoins nouveaux de la civilisation moderne.

En Occident, toutefois, les sciences médicales étaient encore bien arriérées, quoiqu’elles n’eussent pas à lutter, comme en Orient, contre un fanatisme religieux , qui proscrivait toute espèce d’images , même celles que réclamait la description scientifique des maladies du corps humain, et qui punissait comme un crime l’ouverture anatomique d’un cadavre; elles ne pouvaient plus trouver de protecteurs, depuis que les derniers rois goths avaient disparu , au huitième siècle, et elles étaient à peine professées dans les écoles de la Gaule méridionale. Les ordres monastiques s’étaient emparés de l’exercice de la médecine , et , comme conséquence naturelle de la mission qui leur était attribuée par leurs fondateurs, ils essayaient d’associer les remèdes du corps aux remèdes de l’âme. Les prières, l’eau bénite , l’attouchement des reliques, les pèlerinages aux lieux de dévotion, étaient les accessoires ordinaires de la thérapeutique des moines, qui comptaient aussi sur la Providence pour la guérison des malades (fig. loi), auxquels ils donnaient pourtant les soins les plus attentifs. Les moines possédaient, d’ailleurs, une quantité de recettes pharmaceutiques, éprouvées par un usage journalier et dues à la tradition plutôt qu’à la science; ils connaissaient aussi les herbes médicinales et ils savaient s’en servir, principalement pour le traitement des plaies et des blessures.

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On devine que quelque teinture d’instruction médicale devait résulter de l’habitude de copier les anciens livres de médecine grecs et latins, qui s’étaient conservés dans les bibliothèques des couvents. Ce fut seulement vers la fin du huitième siècle que l’enseignement régulier de la médecine s’organisa, au royaume de Naples, dans l’abbaye du Mont-Cassin et dans celle de Salerne; les préceptes de cet enseignement furent rédigés plus tard en forme d’aphorismes et sont restés célèbres depuis, longtemps après que les écoles du Mont-Cassin et de Salerne eurent disparu. A cette époque, beaucoup d’ecclésiastiques, italiens, français, belges et allemands, envoyés par le saint-siège en qualité de légats apostoliques, passaient en Angleterre, en Ecosse, en Irlande, et y fondaient aussi des écoles, qui allaient bientôt faire rejaillir la lumière des sciences sur la France, la Belgique et l’Allemagne. {Voyez le chap. Universités.) La médecine était toujours une des branches de la philosophie.

Quand le régime municipal se fut établi sur les ruines de l’empire de Charlemagne, quand l’esprit d’indépendance et d’isolement eut appelé les laïques à partager les fonctions civiles avec les ecclésiastiques, une lutte d’intérêt et d’amour-propre s’engagea entre ces deux classes distinctes qui composaient la société. Les moines ne tardèrent pas à

comprendre que, pour se réserver l’exercice de l’art médical, que les • ^ séculiers commençaient à leur disputer, ils avaient besoin de pousser plus

loin leurs études de médecine et de chirurgie; ils étudièrent, ils observèrent, ils s’instruisirent et devinrent véritablement médecins. On voit la règle monastique recommander aux religieux la lecture du traité De re medica de Celse, surnommé l’Hippocrate latin. Aussi, dès ce temps-là, une foule de gens d’Église et de moines quittaient leur cloître et leur diocèse pour courir le monde, en se consacrant au soulagement de l’humanité souffrante. Tels furent Thieddeg, médecin de Boleslas, roi de Pologne, Hugues, abbé de Saint-Denis, etc. L’illustre Gerbert d’Auvergne, qui devint pape sous le nom de Sylvestre II, avait d’abord professé la philosophie et exercé la médecine.

Sans doute, les clercs qui avaient prononcé des vœux monastiques ou qui étaient ordonnés prêtres s’abstenaient d’ordinaire de pratiquer la chirurgie, mais ils assistaient souvent aux grandes opérations exécutées sous leurs

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yeux par des aides laïques; ils se bornaient alors au rôle de chirurgiens consultants ; mais, quoiqu’ils évitassent de tremper les mains dans le sang, ils faisaient eux-mêmes, en certains cas urgents, des saignées ou des incisions simples; ils réduisaient les luxations et les fractures de membres ; ils ne pouvaient se refuser à faire le pansement des horribles blessures que les combattants avaient reçues à la guerre. Depuis longtemps, les ladreries se multipliaient par toute l’Europe. Dans chaque monastère, dans chaque

Fig. 101. — Guérison par l’intercession d’un saint guérisseur. Fac-similé d’une gravure sur bois, attribuée à Holbein, dans la traduction allemande de la Consolation de la Philosophie, de Bocce, édit. d’Augsbourg, i537, in-fol.

grande église, était ouvert un hospice, où les chanoines vivaient en commun, sous le régime de la vie claustrale. On a lieu de supposer que plusieurs couvents du diocèse de Metz, et surtout ceux de Paderborn, de Corbie, etc., devenus célèbres par l’enseignement philosophique et médical qu’on y venait chercher de toutes parts, offraient à leurs élèves le mo}^en de mettre la théorie en pratique dans les hôpitaux dépendant de l’établissement religieux. C’était là que se formaient des médecins et des chirurgiens, qui se répandaient dans le monde sans quitter l’habit monacal , pour remplir leur ministère de charité, en exerçant presque gratuitement la mé-

decine usuelle et la petite chirurgie. C’était de ces hôpitaux conventuels que sortaient les frères hospitaliers et les sœurs hospitalières, qui se consacraient exclusivement à soigner les malades. Il y avait , en outre , des matrones et des vieilles femmes appartenant à une espèce de corporation destinée à la pratique des accouchements, qui était alors interdite aux hommes.

La renommée des écoles médicales du Mont-Cassin et de Salerne allait grandissant. L’empereur Henri II n’hésita pas à se rendre au monastère du Mont-Cassin pour se faire traiter de la pierre. La plupart des malades qui venaient au monastère de Salerne n’aspiraient qu’à toucher les reliques de saint Mathieu , patron du couvent, et celles de quelques autres saints guérisseurs ; mais ils rencontraient là les soins matériels d’une école savante, fondée vers io85 par le duc Robert Guiscard, qui se livrait consciencieusement à l’étude de la médecine et qui possédait surtout un code d’hygiène, dicté par l’expérience et la sagesse. L’attouchement des reliques n’en était pas moins considéré, à cette époque, comme un des moyens curatifs les plus efficaces. On ne doit pas s’étonner que les rois d’Angleterre et de France, qui avaient reçu, lors de leur sacre, l’onction du saint chrême, s’attribuassent le pouvoir de guérir, par l’imposition des mains, diverses maladies, telles que les goitres, les écrouelles, les tumeurs blanches, etc.

La méthode empirique, qui avait cours en Occident au onzième siècle, ne ressemblait pas à la médecine philosophique , qu’on enseignait dans les écoles célèbres de l’Orient, mais dont la pratique subissait d’étranges contradictions. L’arabisme médical était, pour ainsi dire , spéculatif. Cependant, Avicenne (né à Chiraz, vers 980, mort en io36), que ses contemporains surnommèrent le prince des médecins, sortait de l’école de Bagdad, et son immense réputation, qui le fit appeler à la cour de plusieurs souverains d’Asie, attestait le talent avec lequel il avait exercé son art. Parmi les nombreux ouvrages qu’il laissa, écrits en arabe, celui qu’on ap pelle le Canon , œuvre médicale encyclopédique, qui témoigne de l’érudi tion et de la sagacité de l’auteur, fut traduit en latin et servit de base à l’enseignement pendant six ou sept siècles. Les disciples d’Avicenne répandirent avec éclat la doctrine de leur maître : c’était le juif Haroun, qui fut un des premiers interprètes du Canon en Europe; Mesué le jeune.

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dont le traité de matière médicale, dégagé des subtilités de l’école arabique, présente des inductions ingénieuses tirées de l’aspect extérieur de chaque plante; Ishak-ben-Soliman, qui a recueilli des observations trèsjudicieuses sur la diététique; enfin, Sérapion le jeune, médecin grec, dont les écrits offrent des aperçus tout à fait nouveaux sur l’emploi des médicaments. D’ailleurs, l’arabisme médical, en passant des écoles d’Orient dans l’école de Cordoue, allait se départir de son immobilité traditionnelle. Albucasis (mort en 1107), par exemple, anatomiste et physiolo-

Fig. T02. — l'r.c léproserie, miniature du Miroir historial de Vincent de Beauvais, ms. du xnV siècle.

Bibliotli. de IWrsenal, à Paris.

giste à la fois, n’accepta pas sans examen l’autorité, souvent contradictoire, de Galien et d’Avicenne. Il avait établi en principe que la médecine et la chirurgie devaient se prêter un mutuel secours : il inventa, en conséquence, des instruments chirurgicaux, d’un appareil vraiment épouvantable; ces instruments étaient en fer, car, contrairement aux préjugés de son époque où l’on attribuait à chaque métal diverses propriétés analogiques à telles et telles opérations chirurgicales, il soutenait que le fer seul devait être employé dans la chirurgie. Il attaquait do;ic le mal par le fer et le feu ; il se servait de la cautérisation avec une audace souvent bien inspirée, et il osait pratiquer la bronchotomie (incision de la trachée-artère), opéra-

tion terrible que la science moderne a remise avec succès en usage dans les maladies croupales.

Cependant on établit partout, au onzième siècle, des hôpitaux et des léproseries (fig. 102). L’immense mouvement des croisades eût suffi, d’ailleurs, pour rendre indispensable les 7naisons de Dieu , ouvertes aux malades et aux mourants, lors même que la charité inhérente au christianisme n’aurait pas commandé la création de ces établissements charitables. Ce furent des moines, des frères hospitaliers, des ermites, qui fondèrent, sur le passage des pèlerins de la Terre-Sainte, de nouveaux refuges pour la misère et la souffrance. On vit alors en Orient se mettre à l’œuvre, avec le plus admirable dévouement, les Johannistes, les confréries de Sainte-Marie et de Saint-Lazare. On vit paraître et se multiplier, en France, les frères de Saint-Antoine, les frères du Saint-Esprit, et, sur tous les points du monde civilisé, les héroïques chevaliers du Temple ou de Saint-Jean de Jérusalem, dont les innombrables commanderies réunissaient le triple caractère d’église conventuelle, d’hospice et de forteresse, et qui, revêtus d’un costume à la fois monastique et militaire, portaient un manteau semblable à celui des statues d’Esculape, comme pour témoigner de la double mission bienfaisante et guerrière qu’ils avaient juré de remplir, au péril de leur vie, dans les hôpitaux et sur les champs de bataille.

Chacune de ces congrégations religieuses était vouée, par son origine même ou par l’esprit de sa règle , au traitement de certaines maladies spéciales. Les Antonistes, par exemple, traitaient les terribles inflammations d’entrailles, les dyssenteries , désignées sous le nom générique de feu Saint-Antoine ; les Johannistes et les frères du Saint-Esprit se consacraient à combattre les grandes épidémies pestilentielles, si fréquentes à cette époque; les Lazaristes avaient des recettes particulières contre la lèpre , la variole , les fièvres pustuleuses , etc. Les Templiers se chargeaient principalement de soigner les pèlerins, les voyageurs, les hommes de guerre, atteints d’ophthalmie, de scorbut, de blessures graves et de plaies dangereuses.

Diverses corporations de femmes secondaient admirablement les frères hospitaliers, et, dans un temps où les vrais médecins étaient si rares, elles

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suppléaient autant que possible à l’absence des hommes de l’art. Hildegarde , abbesse de Rupertsberg, naorte octogénaire en i i8o, avait organisé une espèce d’école d’infirmières qui rendirent d’éminents services aux hôpitaux. Abailard, dans ses lettres aux nonnes du Paraclet, les engageait à s’occuper de chirurgie pour les besoins des pauvres. Dans la plupart des grandes communautés religieuses il y avait des salles publiques pour baigner, panser, saigner, ventouser les malades indigents (fig. io3). Avant

Fig. io3. — Une salle de l'hôtel-Dieu de Paris. Fac-similé d'une gravure sur bois, du xvi® siècle, en tête d’un registre manuscrit, intitulé ; Le Pardon, grâces et facultés octroyés par Monseigneur l'archevêque patriarche de Bourges et primat d’Aquitaine , aux bienfaiteurs de l'hostel-Dieu de Paris. Biblioth. de Bourgogne, à Bruxelles.

d’être évêque de Chartres ( ioi6), le savant Fulbert professa la médecine et forma plusieurs élèves.

Les savants se sont demandé s’il existait au moyen âge une chirurgie militaire proprement dite. L’histoire n’en fait aucune mention, avant le quatorzième siècle,dl est vrai; mais on trouve cité, dans les chroniques les plus anciennes, tantôt un moine, tantôt un clerc, qui accompagne tel ou tel corps d’armée; il fallait donc que ce clerc ou ce moine fût un mire, un physicien , un barbier, qui avait pour devoir de panser les blessés et de

traiter les malades. On ne saurait, en effet, supposer une expédition de guerre, où ne figurât point un homme plus ou moins entendu, plus ou moins habile dans l’art des pansements et des opérations chirurgicales. On comprend , aussi , que ces premiers chirurgiens militaires devaient être des ecclésiastiques, puisque la médecine n’était encore exercée, dans les cités et dans les campagnes , que par des prêtres ou des religieux. Le temps vint où les associations urbaines et municipales, qui avaient obtenu du seigneur féodal leurs chartes de communes, cherchèrent à s’affranchir de toute espèce de vasselage imposé par les gens d’Église. C’est alors que les barbiers furent élevés au rang de chirurgiens de second ordre ou de servants. On fit plus : dans chaque ville importante, on en rétribua quelques-uns, à la charge de soigner les pauvres et de suivre à la guerre les hommes que la commune était tenue d’envoyer sous la bannière de son seigneur. Dans les pays étrangers plutôt qu’en France, dans les Pays- Bas, dans l’Italie et l’Allemagne, les villes populeuses et riches s’attachèrent, pour le service public, à des prix relativement minimes, un ou plusieurs chirurgiens, clercs ou lettrés, formés presque tous dans les écoles monastiques et préparés ainsi, par conséquent, à ce qu’on appelait des œuvres de miséricorde. Tel fut Hugues de Lucques, qui, nommé médecin titulaire de Parme, ne toucha pour les services de sa vie entière qu’une somme de 600 livres une fois payées. C’est là l’origine du Stadts phj'sicus de l’Allemagne, des médecins ou chirurgiens stipendiés de la France, qui, après avoir été pendant deux siècles les rivaux des moines thérapeutes, finirent par exercer sans contrôle leur art ou leur métier, et par se constituer à leur tour en confréries civiles, auxquelles les rois accordèrent des statuts et des privilèges.

Depuis le règne d’Alexis I" (1081), les empereurs d’Orient n’avaient pas cessé de protéger les études littéraires et scientifiques, qui florissaient dans leur empire beaucoup plus qu’en Occident. Quoiqu’ils ne se fussent pas particulièrement préoccupés des sciences médicales, ces sciences jouissaient d’un crédit considérable, dû au brillant enseignement qui les mettait en honneur à Bagdad et à Constantinople; mais un charlatanisme éhonté , une astrologie mêlée aux pratiques les plus absurdes , dénaturaient le caractère philosophique de l’art. Sous le règne de Manuel Comnène ,

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qui régna de iiqS à i i8o, l’empereur d’Allemagne Conrad II, ayant été blessé à la croisade, en Asie, et ne trouvant pas dans son armée un seul chirurgien capable de le guérir, dut venir se faire soigner par les médecins grecs de Byzance. Il consulta sans doute l’empereur Manuel lui-même, qui se piquait d’avoir des connaissances étendues en médecine et en chirurgie. Ce fut ce souverain qui plus tard ne dédaigna pas de panser, de ses mains impériales, le roi de Jérusalem Baudoin IL II savait saigner; il avait inventé des onguents et des potions qui passaient pour très-efficaces; mais les idées superstitieuses de son époque le rendaient esclave aveugle de l’astrologie.

Vers cette même époque, apparaissent simultanément, dans les écoles de la Péninsule ibérique, trois hommes de génie : Ebn-Beithar, médecin, naturaliste, dont les plus remarquables ouvrages ont été perdus, du moins en grande partie; Aben-Zohar, qui, sans autre guide que l’observation et la méthode, pratiqua la médecine, la chirurgie et la pharmacie, avec le plus éclatant succès, et dont le Taisyr, traduit en latin, vaste compendium de la science contemporaine, a conservé longtemps une réputation méritée; enfin le fameux Averrhoès, qui professa publiquement à Cordoue la philosophie, la Jurisprudence, la médecine, avec tant d’audace et d’indépendance, qu’il se vit forcé de quitter l’Espagne pour se

Fig. 104. — Sceau de la Faculté de médecine de Paris, xiv' siècle.

Fig. loS. — Contre-sceau de la Faculté de médecine de Paris.

XIV' siècle.

(Collection sigillographique des Archives nationales de France.)

réfugier dans le royaume de Maroc, où il n’acheva pas ses jours sans être encore inquiété au point de vue de la religion, en composant un admirable commentaire sur les écrits d’Aristote (1217).

Les écoles juives et musulmanes de Cordoue et de Grenade avaient jeté tant d’éclat dans le monde régénéré des sciences et des arts, que les pays voisins créaient aussi des écoles qui s’efforcèrent de briller également dans les ténèbres du moyen âge. C’est ainsi que dès le douzième siècle l’école de médecine de Montpellier et celle de Paris (fig. 104 et io5) acquirent une certaine célébrité, comme, en Italie, mais un peu plus tard, les écoles de Bologne, de Modène, de Ferrare, de Milan, de Naples, de Parme, de Padoue et de Pavie. La sève vivifiante de l’enseignement universitaire commençait à circuler chez tous les peuples de l’Europe.

Les bulles papales qui avaient institué les Facultés de Montpellier, de Salerne et de Paris, établirent, au treizième siècle, la discipline parmi les écoliers, la hiérarchie parmi les maîtres, en créant des grades et des dignités scolaires qui n’existaient pas auparavant. Mais, si la condition d’être clerc, c’est-à-dire ecclésiastique et tonsuré, pour pouvoir étudier la médecine ou la chirurgie, fut maintenue dans les universités en Italie et en Sicile, elle tomba bientôt en désuétude dans les écoles, à Montpellier ainsi qu’à Paris. Cependant, pour devenir maistre physicien ou médecin à la faculté de Montpellier, il fallait être clerc et avoir subi un examen devant deux maîtres ou docteurs désignés au sein du collège par l’évêque de Maguelonne; pour obtenir le diplôme de chirurgien, un examen analogue, moins compliqué sans doute, était également nécessaire, mais la cléricature n’était plus indispensable. Quant aux barbiers, qui ne sortaient pas des facultés de médecine et qui devaient pratiquer seulement la petite chirurgie, ils ne passaient pas d’autre examen que celui que les maîtres de leur corporation ou confrérie leur faisaient subir devant les gens du métier.

Dans le royaume de Naples, on exigeait, de quiconque voulait exercer en qualité de médecin, cinq années d’études médicales, deux examens de licence et de doctorat, soutenus devant des maîtres de l’école salernitaine, et une année de stage à la suite des médecins en exercice. Le chirurgien, avant d’entrer en fonctions, devait avoir suivi des cours spéciaux pendant une année et s’être perfectionné aussi « dans l’anatomie du corps humain.

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sans laquelle, disaient les statuts, on ne saurait faire sûrement aucune opération ni diriger la cure du malade, après avoir employé l’instrument «.

Pendant un temps, l’école médicale de Bologne fut à la tête de toutes les écoles du monde. Elle dut son incontestable supériorité à Jacopo Bertinozzo, à Hugo et à Théodoric de Lucques, et surtout à Guillaume Salicetti (mort en 1280), chirurgien aussi habile que médecin sagace et instruit, qui opéra tour à tour, au milieu des camps, dans les hospices et dans plusieurs grandes villes, telles que Vérone, Venise et Pavie, où, moyennant des indemnités annuelles, un praticien expérimenté était attaché au service médical de la cité. On reproche pourtant à Salicetti d’avoir employé, pour guérir les plaies, le fer et le feu plutôt que les toxiques et les médicaments. Ce furent ses leçons qui formèrent le Milanais Lanfranc, lequel le nomme avec respect son maistre de bonne mémoire. Obligé de quitter sa patrie pour des raisons politiques, ce dernier vint demander asile à la France et fut aussitôt appelé à Paris (i2q5), par son compatriote Passavant, doyen de la faculté, et par Pitard, premier chirurgien du roi Philippe le Bel. Après avoir exécuté plusieurs grandes opérations chirurgicales, aux applaudissements d’une nombreuse assistance, il ouvrit une école et réunit autour de sa chaire une foule d’étudiants enthousiastes. On peut dire que son enseignement amena une réforme complète dans la chirurgie française, et ses deux ouvrages : Chirnrgia magna et CJiirurgia parva, devinrent le manuel de la science pratique, car avant lui cette branche de l’art, livrée à des barbiers ignorants, en France, comme en Espagne, comme en Allemagne, se trouvait presque étouffée sous le joug de l’omnipotence médicale. Ainsi tout chirurgien ou toute chirurgienne (bien des femmes ne donnaient confiance qu’à des personnes de leur sexe pour des opérations d’une nature délicate) devait s’engager à ne jamais sortir des limites étroites de Vœiivre de la main; à ne conseiller, à n’administrer aucun remède interne, sans l’avis ou la permission du médecin. Le chirurgien pouvait donc agir à sa guise, mais non formuler une opinion médicale ni prescrire une ordonnance pharmaceutique. D’ailleurs, dans les cas graves, les grandes opérations n’étaient abandonnées ni à la volonté du malade, ni au libre arbitre du praticien, fût-il d’uil mérite éminent et reconnu. Il fallait, au préalable, obtenir une permission, soit de l’évêque,

soit du seigneur de la localité, et l’opération n’avait lieu qu’après une consultation solennelle, en présence de la famille et des amis du patient. Et toutefois ces scrupules exagérés ont droit de nous surprendre, car, pendant que l’autorité civile et religieuse semblait exiger tant de garanties pour les grandes opérations entreprises par des chirurgiens connus, à peine accordait-on quelque attention aux petites opérations chirurgicales laissées au bon plaisir des barbiers ou des matrones. Bien plus, les chirurgiens en titre, clercs ou jurés, auraient cru déroger en pratiquant ces petites opérations qu’ils Jugeaient indignes d’eux. A la fin du treizième siècle, ils ne faisaient déjà plus eux-mêmes la ponction aux hydropiques; ils n’opéraient plus de leur propre main les malades qui souffraient de la pierre, qui avaient des hernies ou qui étaient atteints de la cataracte; ils allaient même jusqu’à dédaigner l’étude des maladies internes, pour ne pas abaisser leur noble profession.

Grâce au génie de Lanfranc, les hommes de l’art commencèrent à envisager l’exercice de la chirurgie sous un tout autre point de vue : « Le vulgaire , dit-il dans un de ses livres , regarde comme impossible qu’un homme puisse savoir la médecine et la chirurgie. On ne peut être bon médecin, cependant, si l’on n’a aucune idée des opérations chirurgicales; un chirurgien ne vaut rien, non plus, s’il ignore la médecine; il doit donc absolument connaître les différentes parties de ces deux sciences. » Sous l’influence de ces sages idées, la science chirurgicale s’était élevée, dans la faculté de Paris, à la hauteur de l’enseignement académique des lettres, et n’avait plus rien à envier aux plus fameuses écoles de médecine de l’Espagne et de l’Italie. On jugeait inutile d’envoyer les étudiants achever leurs études dans ces écoles célèbres. La faculté de Paris suffisait alors à l’enseignement professionnel. C’est à peine si les jeunes chirurgiens, qu avaient des loisirs et de la fortune allaient passer quelques semaines à Bologne, où l’illustre anatomiste Mundinus, mort en i3i8, et son successeur Bertucius ouvraient par an deux ou trois cadavres, devant un concours empressé de praticiens accourus de tous les points de l’Europe (fig. xo6).

Un autre professorat, moins brillant d’ailleurs, moins général et surtout moins libre que celui des écoles de Paris et de Montpellier, le professorat rabbinique eut aussi une certaine célébrité, à la même époque, dans

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des villes où l’autorité municipale savait résister aux entraînements fanatiques de la haine populaire contre la race et la religion juives. Depuis les temps carlovingiens, Metz, Mayence, Strasbourg, Francfort, Troyes, Avignon, n’avaient cessé d’entretenir des chaires, où les rabbins ensei-

Fig. io6. — La Mort médecin, d’après une miniature d’un Livre d'heures du xvi" siècle.

Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

gnaient, d’après les gloses de la cabale et le texte des Écritures commenté par les talmudistes, la langue hébraïque, la philosophie, la morale, l’hygiène et la médecine; car les rabbins n’avaient pas seulement la direction des âmes chez leurs coreligionnaires, qui les considéraient comme les guides les plus sages et les plus éclairés de la vie matérielle.

Depuis que Lanfranc avait institué le collège de Saint-Côme à Paris, la

chirurgie se dégageait de plus en plus de la barbarie traditionnelle. En i3i I , Philippe le Bel crut devoir imposer à tous les chirurgiens de son royaume l’obligation de subir des examens probatoires devant ce collège chirurgical, dont les membres, honorés de la confiance du roi et de ses ministres, portèrent ombrage à la Faculté de médecine. Ici commence la lutte séculaire des médecins dits à rohe longue 107) et des médecins à robe courte. La Faculté n’accorda plus la licence aux bacheliers, qu’en leur faisant jurer de ne jamais exercer la chirurgie; elle continua d’exiger, de ses écoliers, clercs la plupart, le célibat perpétuel; elle obtint du roi Jean ( i352) une ordonnance interdisant la pratique de l’art médical à quiconque n’aurait point qualité d’apothicaire, d’étudiant ou de moine mendiant. La Faculté croyait ainsi sauvegarder l’honneur de la profession; mais la meilleure sauvegarde, celle qui protégeait dès lors les disciples de Saint-Côme, et qui vers la fin du siècle devait leur assurer un crédit universel, c’était la science, cette science à la fois philosophique et plastique, inaugurée par la Grande Chirurgie , ce livre immortel de Gui de Chauliac (i363), médecin aussi bien que chirurgien, qui joignait à une érudition immense la raison la plus solide, et qui fut la véritable gloire scientifique de son temps.

Cependant l’affiliation du roi Charles V à la confrérie de Saint-Côme exalta l’orgueil des chirurgiens, qui eurent le tort d’agir, à l’égard des barbiers, avec toute l’intolérance et tout le dédain que les médecins leur témoignaient à eux-mêmes. Les maîtres barbiers, «empêchés dans leur mestier » par les chirurgiens , en appelèrent au roi , qui les écouta favorablement et qui les exempta même du guet, cette police nocturne que les gens du métier étaient tenus de faire à tour de rôle dans les villes fermées, et cela, dit l’ordonnance royale, par cette raison, que « les barbiers, se meslant presque tous de la chirurgie, de grands inconvénients pourroient s’ensuivre, si quand on les envoie chercher la nuit, à défaut des médecins et des chirurgiens, on ne les trouvoit point en leur maison ».

Les chirurgiens, qui continuaient d’empiéter sur le domaine de la médecine, mais qui n"’en défendaient pas avec moins d’ardeur leurs propres privilèges, firent subir tant d’injustices et de vexations aux barbiers, que l’autorité, fatiguée de se trouver sans cesse requise pour apaiser quelque

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querelle survenue entre le collège de Saint-Côme et la corporation des barbiers, limita d’une manière formelle les droits réciproques des uns et des autres. L’ordonnance datée du 3 octobre iSya permet aux barbiers « d’administrer emplastres, onguents et autres médecines convenables pour boces {bosses) , apostumes et autres plaies ouvertes », à moins que le cas ne puisse entraîner la mort, car les mires (médecins) sont gens de grant estât et de grand salaire^ que les pauvres n’auroient pas les moyens de payer. » Il y eut donc, à partir de cette époque, trois classes bien dis-

Fig. 107. — Le médecin, dessiné et gravé au xvi® siècle par J. Amman.

tinctes de gens exerçant l’art médical, à ses divers degrés : les praticiens à robes longues, mires ou physiciens , représentant la faculté de Paris; les chirurgiens en robes courtes, formant confrérie sous le patronage de saint Corne et de saint Damien; et les barbiers portant épée, réunis en corps de métier et remplissant office de barberie, sans conteste.

Il en fut ainsi pour toute la France, si ce n’est qu’en certaines provinces, comme la Bourgogne et la Lorraine , on distinguait les grands barbiers des petits barbiers. Ceux-ci, véritables aventuriers, cheminaient à pied, en chétif équipage et la bourse légère, allant de paroisse en paroisse vendre

antidotes et drogues renfermés dans leur boîtier, tandis que le grand barbier, le chirurgien juré, au maintien grave et solennel, visitait ses clients, vêtu d’une longue robe garnie de fourrure, et monté sur une haquenée dont les énormes grelots annonçaient de loin son passage. Ce maître chirurgien, suivi souvent d’un aide et de plusieurs valets, portait en son pannerol ou estuy cinq ou six espèces d’instruments, savoir : des ciseaux, des pinces, des éprouvettes (sorte de stylet boutonné), des rasoirs, des lancettes et des aiguilles. Il avait, en outre, cinq onguents qui semblaient alors indispensables : le basilicon, regardé comme remède maturatif; V onguent des apôtres, pour changer le mode de vitalité des chairs malades; V onguent blanc, pour les consolider; V onguent jaune, pour faire pousser des bourgeons charnus, et V onguent dialtæa, pour calmer la douleur locale. Les grands barbiers ne s’en tenaient pas là : « Quant à moy, dit le célèbre chirurgien Gui de Chauliac, j’avois accoustumé ne sortir jamais des villes, sans porter avec moy une bourse de clystère et quelques choses communes, et j’allois chercher les herbes par les champs, avec les susdits moyens , pour subvenir proprement aux maladies , et aussi j’en rapportois honneur, proufit et bon nombre d’amis. »

Gui de Chauliac, qui fut médecin en titre de trois papes à Avignon, Clément VI , Innocent VI et U rbaln V, n’était pas , d’ailleurs , peu exigeant pour les conditions requises dans l’exercice de son art; il voulait que le chirurgien fût « lettré, ingénieux et bien morigéné, hardi en choses sûres, craintif en danger, gracieux aux malades, bienveillant à ses compagnons, sage en ses prédictions, chaste, sobre, pitoyable, compatissant et miséricordieux; non convoiteux ni extorsionnaire d’argent, mais qu’il reçoive modérément salaire, selon son travail, selon les facultés du malade, la qualité de l’issue ou événement, et sa propre dignité. »

La chirurgie française doit se glorifier de voir un de ses plus savants maîtres professer des principes si élevés et si généreux, en plein quatorzième siècle, alors que dans les pays voisins, notamment en Angleterre, des charlatans aussi ignares qu’inhabiles exploitaient scandaleusement la crédulité humaine. Un chirurgien anglais, Jean de Gaddesden, par exemple, avait des recettes particulières pour les riches et d’autres pour les pauvres ; il vendait fort cher aux barbiers une sorte de panacée que ceux-ci reven-

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daient eux-mêmes à gros bénédce, et cette panacée n’était qu’un mélange de grenouilles pilées dans un mortier; il annonçait pompeusement des remèdes secrets et infaillibles, auxquels il ne croj^ait guère, pour son compte, car il avait soin d’exiger d’avance le payement des cures merveilleuses qu’il promettait (bg. ro8). Dans un de ses livres, on trouve un chapitre consa-

Fig io8. — Intérieur de la maison d'un médecin, miniature de VEpistre de Othea, par Cliristine de Pisan ms. du XV® siècle. Biblioth. de Bourgogne, .à Bruxelles.

cré aux maladies désagréables, qui se guérissent d’elles-mêmes et qui, par conséquent, ne donnent pas d’argent au médecin.

Plusieurs grandes épidémies, dont Gui de Chauliac et son contemporain le célèbre Pétrarque nous racontent les terribles effets, avaient jeté la consternation en Europe et fait naître la pensée d’établir partout une police médicale. C’était là une innovation heureuse, mais l’organisation de cette

police médicale, à laquelle participèrent à la fois l’autorité ecclésiastique, l’autorité municipale et l’autorité universitaire, sous l’impulsion des gouvernements, ne pouvait qu’être empreinte des préjugés de l’époque. Ainsi, à l’égard des ladres et des lépreux, qui avaient été isolés de la société dès le douzième siècle, on maintenait la séquestration absolue, ainsi que les cérémonies à la suite desquelles ces malheureux perdaient leurs droits de citoyens. La fameuse peste noire, un des plus grands fléaux qui aient jamais épouvanté le monde , sortie des marais de l’Asie dans l’année i SqS , après une longue suite de tremblements de terre et de pluies diluviennes, ravagea successivement l’Italie et la France, puis l’Allemagne, l’Angle-

Aux armes parlantes de la corporation. Aux armes parlantes de la corporation.

terre, la Hollande. Les campagnes furent partout dépeuplées et changées en déserts incultes. Cette horrible peste sévissait dans les villes avec une telle intensité, que Venise perdit cent mille de ses habitants et Strasbourg cinquante mille. Il y eut des localités où les neuf dixièmes de la population périrent en quelques mois. Les soins et les remèdes ne pouvaient rien contre un empoisonnement atmosphérique, dont les effets devenaient souvent mortels dans l’espace d’uiie heure, et que les autorités municipales s’efforcaient de combattre à l’aide de grands feux allumés sur les places et dans les carrefours. L’Église, sous le pontificat de Clément VI , pape d’Avigrton , comme à l’époque où la peste avait ravagé l’Italie et désolé la ville de Rome en 1 264, sous le pontificat d’innocent IV (fig. 1 1 1), s’efforça de relever le moral des fidèles, par des processions, des prédications et des prières

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publiques. Le saint-siégc accordait indulgence plénière à tous ceux qui, en assistant les malades, s’exposaient à une mort presque certaine. Les hommes de l’art faisaient souvent défaut, et les prêtres seuls osaient s’approcher des moribonds, pour leur apporter les dernières consolations.

Les règlements de l’hygiène publique ne remontent pourtant pas à cette période de calamité générale, qui avait nécessité des mesures extraordinaires de police et de salubrité; ils datent d’une époque un peu posté-

Fig. III. — Portrait d'innocent IV, élu pape en 1243, peint à fresque sur fond d’or à la basilique de Saint-Paul, à Rome.

rieure, où le souvenir de la peste noire fut renouvelé, avec de nouvelles inquiétudes, parle retour périodique de diverses épidémies locales. La fermeture des maisons, des rues, des quartiers où le fléau avait sévi, l’établissement des cordons sanitaires autour des endroits infectés, et, ce qui valait mieux, la recherche scientifique des causes du mal, le curage des égouts, le nettoyage des voies publiques, l’épuration des eaux potables, le transfèrement des malades pauvres hors de l’enceinte des villes, l’inhumation à la chaux vive des victimes de l’épidémie , attestent les efforts de

la prévoyance administrative. Le pavage des rues, qui avait été abandonné ou négligé depuis la chute de l’empire romain , fut une des conséquences logiques-de ce système d’assainissement général (fig. 1 12).

A cette époque aussi, la thérapeutique remit en honneur l’usage des eaux minérales , en recommandant aux malades et surtout aux convalescents les anciennes sources de Néris, de Vichy, de Plombières, d’Aix-la- Chapelle, etc. , qui auraient reçu un plus grand nombre de visiteurs, si les routes avaient été plus sûres et si le séjour de ces localités thermales avait offert à leurs hôtes temporaires toute la sécurité désirable. Beaucoup de sources, autrefois renommées pour la guérison des maladies chroniques, donnaient lieu encore à des pèlerinages que l’Église avait pris sous sa protection; ces pèlerinages, tout en conservant leur caractère pieux, furent désormais approuvés et encouragés par la médecine.

Pourquoi faut-il que, dans les bonnes villes de France, d’Allemagne et d’Italie, la sagesse des autorités ait laissé se répandre et s’imposer les idées superstitieuses ? Pourquoi voit-on, de 'temps à autre, renaître cette absurde calomnie contre les juifs, les lépreux, les idiots ou crétins, qu’on accusait d’empoisonner les fontaines, les puits, les rivières et même l’air, et qui étaient impitoyablement épiés., poursuivis, maltraités, emprisonnés, ijiis à mort? Parfois, il est vrai, ces monstrueuses iniquités pouvaient être attribuées à l’aveugle déchaînement des populations, qui croyaient se faire justice elles-mêmes, mais parfois aussi l’administration urbaine y prenait régulièrement part et en acceptait la responsabilité odieuse, comme, par exemple, le Conseil de ville de Metz ordonnant le supplice de plusieurs weçc/x (ladres) exécutas pour leurs démérites. Au reste, en temps d’épidémie, la populace demandait, à grands cris, l’extermination des lépreux et des juifs.

Cependant la lutte continuait, à Paris, entre les chirurgiens et les barbiers. Les chirurgiens , à bout d’expédients contre les barbiers qu’ils ne parvenaient pas à soumettre et à tenir sous le joug, avaient adressé (iSqo) une supplique à l’université : « Nous, vos humbles escoliers et disciples, disaient-ils, nous recourons à vos vénérables dominations, aux maîtres de la faculté de médecine (fig. 1 13). » Les médecins, satisfaits de cette espèce d’amende honorable, promirent aux chirurgiens de les appuyer en tant que

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vrais écoliers. Mais, soit que les docteurs de la faculté eussent changé d’avis, soit que le pouvoir royal voulût sauvegarder les intérêts du public.

Fig. 112. — Boutiques dans une rue (apotliicaire, barbier, marchand de tourrures, tailleur). D'après une miniature du Régime des princes, ms. du xv' siècle. Biblioth. de l'Arsenal, à Paris.

même aux dépens d’un corps privilégié, Charles V ne prit point parti pour les chirurgiens et consacra, par son abstention, l’indépendance pro-

fessionnelle des barbiers. Les chirurgiens, cependant, pour constater leur suprématie, imaginèrent de suivre une autre voie, la seule digne, la seule profitable et sérieuse, la voie des estudes : « Désormais, dirent-ils en adoptant ces nouveaux statuts, tout apprenti sera clerc grammairien , pour faire et parler bon latin; il sera, de plus, beau et bien formé. Nul maistre ne le recevra, qu’il n’ait du dernier maistre bonnes lettres de quittance, et le baccalauréat, sans examen préalable , coustera deux escus d’or, au lieu d’un franc. » Ces dispositions, arrêtées en iSqô, avaient évidemment pour but de ne permettre l’accès de la maîtrise de Saint-Côme qu’à des étudiants instruits et laborieux qui pourraient soutenir l’aristocratie du corps chirurgical contre la démocratie envahissante de la harherie. Il n’y avait, du reste, que l’embarras du choix entre les candidats, puisque le collège de Saint-Côme ne comprenait que dix chirurgiens jurés. Le nombre des maîtres barbiers tendait, au contraire, à s’accroître de jour en jour. On en comptait quarante, au milieu du quatorzième siècle, et, vers la fin de ce siècle, soixante. La considération dont jouissait chacune des trois classes de praticiens exerçant l’art médical peut d’ailleurs se mesurer, en quelque sorte, d’après un seul fait caractéristique : lorsqu’en i333 la Faculté de Paris désigna des médecins, des chirurgiens et des barbiers pour soigner les pestiférés, il fut alloué aux premiers 3oo livres parisis, aux seconds r 20, et seulement 80 aux troisièmes.

Nous sommes au quinzième siècle : l’arabisme médical a perdu considérablement de terrain; les saines doctrines d’Hippocrate reprennent leur prédominance , par suite des échecs successifs que subissent les doctrines d’Avicenne, d’Averrhoès, de Galien, tombées tout à coup en défaveur, et le discrédit qui les frappait à la fois eût été plus grand encore, si l’on n’eût point attribué au père de la médecine une foule d’ouvrages apocryphes, et si, de plus, les rêveries théosophiques de l’astrologie judiciaire ne s’étaient pas substituées à l’observation et à la méthode. L’illustre Marsile Ficin, de Florence, qui fut un des oracles de son siècle, retarda lui-même les progrès de la vraie science, en soutenant, avec l’ardeur passionnée d’un docte platonicien , une science fausse et mensongère.

On ne saurait donc s’étonner de ce que la médecine fût alors subordonnée aux sciences occultes, particulièrement à l’astrologie. Ces sciences ima-

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ginaires ouvraient, aux esprits inquiets et curieux, des horizons peuplés d’illusions et d’espérances : le rêve y remplaçait le fait , et chaque individu était censé tenir un rang spécial dans le s^^stème harmonique universel. La destinée d’un pays, d’une ville aussi bien que la destinée d’un homme, correspondait au mouvement de telle ou telle planète. Une épidémie avait pour cause la conjonction de différents astres, et chaque maladie ayant

Fig. ii3. — Bedeaux des trois Facultés de théologie, de Jurisprudence et de médecine de l’université de Pont-à-Mousson, tirés des Funérailles de Charles III, duc de Lorraine (1608), planches gravées sur cuivre par Fréd. Brentel, d'après Claude de la Ruelle. Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

son principe inhérent à la constellation sous laquelle avait eu lieu la naissance de l’individu qui se trouvait atteint de cette maladie, le médecin devait rechercher d’abord la constellation pour asseoir un pronostic. La constellation une fois signalée. Dieu sait quelles conjectures étranges on tirait de sa position et de ses influences sidérales ! La coqueluche, observée pour la première fois sous forme d’épidémie en 1414, la plique ou gale capillaire, qui de la Pologne passa en Bohême et en Autriche, exercèrent

tour à tour la sagacité des astrologues, qui croyaient découvrir dans les phénomènes célestes l’explication des phénomènes terrestres.

Pendant qu’au point de vue médical la charlatanerie astrologique s’évertuait à usurper le domaine de l’observation pratique , la chirurgie italienne, compromise par une foule de charlatans, restait bien en arrière de la chirurgie française (fîg. 1 14). L’Allemagne, également retardataire dans les sciences médicales , marquait du sceau de la même réprobation les bai-

Fig. 114. — L'Operateur, dessiné et gravé au xvi' siècle par J. Amman.

gneurs, les bergers et les barbiers, qu’elle empêchait de faire partie d’un corps de métier et de s’allier à une famille honnête. En Allemagne, le niveau de l’art chirurgical était encore plus bas qu’en Italie : témoin le roi de Hongrie, Matthias Corvin , qui, pour se guérir d’une ancienne blessure, se vit obligé de convoquer les barbiers de tout le Saint-Empire et de leur faire les promesses les plus séduisantes pour les décider à venir à sa cour. Ce fut Hans de Dockenbourg, barbier d’Alsace (1468), qui lui rendit la santé, mais rien ne prouve que cette cure de hasard , due sans doute à des moyens empiriques, ait fait rejaillir la moindre considération sur la confrérie des barbiers-chirurgiens allemands (fig. 1 15).

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En Angleterre, même pénurie de bons praticiens et de professeurs jusqu’au savant Linacre, médecin des rois Henri VII et Henri VIH et fondateur du Collège des médecins à Londres. Les chirurgiens ne sont là que des fabricants, des colporteurs d’emplâtres et d’onguents. En iqiS, lorsque Henri V vient faire une descente en France, il n‘a dans son camp que le chirurgien Thomas Morstède, qui s’est engagé, non sans peine, à le suivre à la guerre , avec douze de ses confrères. Pour une seconde expédition entreprise par le même prince, la corporation des chirurgiens de Londres n’avait pu même fournir douze hommes de bonne volonté, et le

Fig. ii5. — Chirurgien allemand. Fac-similé d'une gravure sur bois, attribuée à Holbein, et tirée de la tra duction allemande de la Consolation de la philosophie, de Boèce, édit. d'Augsbourg, i537, in-fol.

roi autorisa Morstède à faire embarquer malgré eux tous les chirurgiens dont l’armée avait besoin et à leur adjoindre de vive force les ouvriers nécessaires pour la confection et la réparation des instruments de chirurgie. De tous les pays de l’Europe, c’est en France qu’il fallait se rendre pour y trouver un bon opérateur, et à Paris ainsi qu’à Montpellier plusieurs étrangers professèrent ou pratiquèrent en maîtres la vraie chirurgie.

Après trente années de concorde apparente entre les chirurgiens et les barbiers de Paris, la querelle se ravive. Le 14 mai iq'aâ, les chirurgiens obtiennent, du prévôt de la ville, « delfenses généralement à toutes per-

sonnes, de quelque estât et condition qu’ils fussent, non chirurgiens, mesme aux barbiers, d’exercer ou eux entremettre au fait de chirurgie. » Cette interdiction est proclamée, à son de trompe, par tous les carrefours; mais aussitôt les barbiers vont porter leurs réclamations devant le prévôt luimême, qui leur donne gain de cause (4 novembre 1424). Dès lors, les confrères de Saint-Côme font appel au Parlement, qui rejette leur requête. Déboutés de leurs prétentions, les chirurgiens, dans leur impuissante colère, firent le serment de ne visiter aucun malade qui serait soigné par un barbier, mais l’heure de l’émancipation définitive de la barberie allait sonner. Les barbiers, organisés partout en corps de métier, n’attendaient plus qu’une dernière consécration du lien social qui les unissait. Colinet Candillon, premier barbier et valet de chambre d’un régent et de deux rois de France, obtint ce résultat, désiré de tous ses confrères, en se faisant investir du titre de maistre et garde du mestier, avec le pouvoir de se faire représenter, dans les bonnes villes du royaume, par des lieutenants qui jouiraient du droit exclusif de regard et visitation sur tous les barbiers. Ceux-ci formèrent alors une association nombreuse, dans laquelle nul rie pouvait devenir maître, sans avoir passé un examen devant des maîtres-jurés nommés par un des lieutenants du premier barbier. Chaque nouveau maître en barberie prenait lettre scellée des sceaux du chef de la corporation, moyennant une redevance de 5 sols, et payait, en outre, deux sous six deniers tournois pour obtenir une copie de V arinenach (almanach)Vannée, sorte de livret où se trouvaient indiqués les jours critiques ou non critiques relativement à l’opportunité de la saignée, qui était la principale affaire des barbiers.

Les chirurgiens de Saint-Côme, n’osant plus lutter contre les barbiers, surtout lorsque l’un d’eux, le redoutable Olivier le Dain fut devenu favori de Louis XI , implorèrent le titre d’écoliers de l’université de Paris, ainsi que les privilèges, franchises, libertés et immunités attachés à ce titre. L’université fit droit à leur demande , mais en leur imposant toutefois l’obligation de suivre les leçons des docteurs régents de la faculté de médecine. Voilà donc les chirurgiens asservis de nouveau à l’omnipotence médicale, tandis que les barbiers, libres désormais dans l’exercice de leur profession, obtiennent une des soixante bannières distribuées par Louis XI

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Fig. ii6. — Bannière de la corporation des médecins d’Amiens.

Fig. 118. — Bannière de la corporation des médecins de Mayenne.

l’ig. 1 17. — Bannière de la corporation des médecins de Vire.

Fig. iig. — Bannière de la corporation des chirurgiens de Caen.

Fig. 120. — Bannière de la corporation des chirurgiens du Mans.

Fig. 12 1. — Bannière de la corporation des chirurgiens de Saintes.

aux corps d’arts et métiers de la capitale (fig. 1 16 à 121), et voilà, en outre, les chirurgiens, méconnaissant la spécialité de leur art, c’est-à-dire l'œuvre

de la main, au point d’abandonner aux barbiers les incisions, les luxations, les fractures , pour formuler seulement des ordonnances ou recipe , ce qui^ aux termes des statuts universitaires, était «l’affaire des maistres de la faculté et non des chirurgiens ».

C’en est donc fait : la chirurgie plébéienne triomphe de l’aristocratie des chirurgiens. Les barbiers constituent désormais la portion vraiment utile et indépendante du corps chirurgical. Ce sont eux qu’on rencontre partout, la lancette ou le bistouri à la main, non-seulement dans les villes et dans les villages, en temps de paix, mais encore, en temps de guerre, dans les armées et même à la suite des expéditions lointaines. On peut dire que, sans leur active et courageuse assistance, il n’eût pas existé à cette époque de chirurgie militaire.

Les querelles des médecins entre eux ne retentissaient pas du moins en dehors des facultés, et, malgré des divergences inconciliables d’opinions et de systèmes, la médecine conservait, vis-à-vis de sa clientèle souffrante, une autorité souveraine, en Italie comme en France. La plupart des médecins étaient encore, au quinzième siècle, ce qu’ils avaient été dans le quatorzième, adorateurs superstitieux de l’arabisme astrologique, imitateurs serviles et aveugles de leurs prédécesseurs et empiriques ignorants. On attribuait aux saisons, aux périodes lunaires, aux heures du jour et de la nuit, une action directe sur les humeurs du corps humain. Suivant la croyance générale, le sang, pendant la journée, s’élevait vers le soleil, pour redescendre ensuite avec la nuit; à la troisième heure, la bile s’abaissait, pour ne pas mêler son âcreté au cours du sang; à la deuxième heure, l’atrabile descendait, et enfin la pituite, dans la soirée. Les meilleurs médecins devaient donc être les meilleurs astrologues , à l’époque où Balescon, Jacques de Forli, Cermisone de Parme, Mengo Biancheli de Faenza et Bencio de Sienne enseignaient encore l’arabisme scolastique dans les chaires de Montpellier, de Pise, de Padoue, de Pavie et de Bologne. Ce fut à Padoue que Bartolomeo Montagnana et Michel Savonarole osèrent, les premiers, déclarer la guerre aux utopies de la médecine astrologique et cabalistique.

Cependant, la simple nomenclature des ouvrages médicaux, publiés depuis la découverte de l’imprimerie jusqu’à la fin du quinzième siècle.

SCIENCES MEDICALES.

suffit pour démontrer que l’enseignement médical était exclusivement arabique dans toute l’Europe savante. La traduction latine d’Avicenne est imprimée à Milan en 1473, àPadoueen 1476, et peut-être antérieurement

à Strasbourg. La traduction de Mesué avait déjà paru cà Venise en 1471 , et on la réimprima peu après dans cinq ou six autres villes. Mais les œuvres d’Hippocrate, en grec du moins, ne furent mises au Jour qu’en 1 526, et le texte original de Discoride et de Galien ne rencontra pas d’imprimeur.

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en Italie on en France, celui-là avant 1499, celui-ci avant i5'25. Le traité de Gelse (publié en 1478) avait seul trouvé grâce devant les antagonistes de la médecine grecque et romaine. En revanche, les professeurs en renom s’étaient amplement servi de l’imprimerie naissante, pour mettre en lumière et propager leurs propres écrits.

Il appartenait à l’illustre Antonio Benivieni de fermer glorieusement le seizième siècle, en faisant justice des rêveries arabes, en revenant à la doctrine pure d’Hippocrate, en commentant les livres des anciens, en appuyant ses théories sur les recherches d’anatomie, même d’anatomie pathologique, qu’il proclamait la seule règle de l’art, et ses disciples Jean de Vigo et Béranger de Carpi continuèrent dignement son œuvre. Vigo imprima bientôt sa Pvactica in arte chirurgica copiosa (Rome, rSiq, in-fol.), qui en moins de trente années obtiendra les honneurs de plus de vingt éditions, sans compter la traduction française publiée sous le titre : Pralique de chirurgie du très-excellent docteur en médecine Jean de Vigo. Ses préceptes seront répétés, dans le monde, comme autant d’oracles, mais il lui restera le triste renom d’avoir imaginé la cautérisation des plaies d’armes à feu par l’huile bouillante, pratique barbare qui, pendant plus d’un siècle, sous le vain prétexte de détruire le venin existant dans les plaies, devait livrer des milliers de patients aux plus atroces tortures. Quant à Béranger, il releva l’école de Bologne du discrédit où elle semblait prête à s’ensevelir, et son beau traité des fractures du crâne le rend digne encore de l’estime des savants.

L’.\llemagne était toujours livrée aux astrologues, aux pharmacopoles juifs ambulants, à tous les suppôts de l’ignorance et de la superstition (fig. 122). Toutefois, quelques hommes marqués du sceau de la raison et du talent apparaissent çà et là dans les villes impériales : Strasbourg, Francfort, Hambourg, de même que dans les cités studieuses de la Suisse. Là, de simples barbiers deviennent magistralement habiles, à force d’expérience et de sagacité. En même temps, Jérôme de Brunswick, Jean Gersdorf et Roeselin font école à Strasbourg, et par leur pratique et par leurs livres, que la Hollande et l’Italie traduisent aussitôt.

Jusqu’au seizième siècle, l’esprit médical du moyen âge, dominé ou absorbé par l’arabisme, se débat avec énergie contre les tendances réno-

SCIENCES MEDICALES,

vatrices qui se manifestent par intervalles dans le corps enseignant. La tradition, la routine, les préjugés l’emportent; l’habitude du merveilleux, la recherche vague de l’inconnu retardent encore une révolution générale, qui est inévitable, mais qui n’ose s’avancer que lentement et par étapes. Quand vient le seizième siècle, rien encore n’est préparé pour une grande

Fig. 123. — Portrait de Claude de France, fille de Louis XII, peinture de Clouet. xvi' siècle Collection de M. Double, à Paris.

réforme scientifique; l’art médical ne subsiste, pour ainsi dire, qu’au milieu des ruines : le souffle de la Renaissance s’y promène, comme à travers des débris et des matériaux épars qui manquent d’architectes et dont les ouvriers n’ont pas même de chantier où ils puissent travailler à la reconstruction de l’édifice. Le doute, l’incrédulité régnent partout. Rabelais, avec son rire sceptique, est comme la satire vivante de l’art abâtardi et dégénéré, dans une société qui aspire et qui tend à se transformer de fond en comble. Ce furent des sceptiques d’un autre genre, cet Henri

Corneille Agrippa de Nettesheim, qui, tout en combattant certaines erreurs philosophiques, voulait y substituer la théurgie et la magie; et ce Paracelse, fou sublime, dont la magnifique intelligence admettait pourtant l’alliance hybride d’un mysticisme cabalistique avec la médecine et les sciences occultes, et dont les traces lumineuses ne furent suivies par personne, car la foi scientifique qui enflammait son génie n’avait pas jeté une étincelle dans l’âme indécise de ses contemporains , sceptiques aussi , Argentier, Joubert, Rondelet, forts quand ils attaquent les anciennes théories, faibles quand ils tentent d’en établir de nouvelles, vigoureux esprits, ardents semeurs d’idées, déblayeurs infatigables, mais constructeurs maladroits et inhabiles. Chacun bâtit un système qui s’élève un moment avec éclat et qui s’écroule sans laisser aucun vestige. Quelques-uns, plus savants ou plus sages, se contentent d’être philologues, de traduire, de revoir et de commenter les œuvres d’Hippocrate, de Galien et des maîtres de la médecine grecque et romaine; ce sont Thomas Léonicène, Gonthier d’Andernach, Fuchs, Jacques Houllier, Louis Duret, etc.

Les grands médecins de ce temps-là, ceux qui travaillaient seulement pour l’amour de la science, étaient pauvres et avaient peine à vivre de leur profession; ils n’exerçaient pas même la médecine, ils se consacraient seulement à étudier la maladie et le malade. Au surplus, les honoraires du médecin n’étant pas taxés, on pouvait les réduire dans une proportion dérisoire : Paracelse réclamant d’un chanoine de Bâle qu’il avait guéri 100 florins, qui lui étaient promis, une sentence du magistrat alloua 6 florins à ce célèbre docteur spagyrique. Lorsque le malade était généreux et reconnaissant, le médecin recevait des honoraires considérables. Les plus favorisés devaient être naturellement les médecins ordinaires des rois, des princes et des seigneurs. Honorât Picquet, médecin de Louis XII , soigna la fille du roi, Claude de France (fig. 1 23), dans une grave maladie, et il eut le bonheur de la sauver; la reine Anne de Bretagne, dans sa joie maternelle, fit payer à maître Honorât Picquet la somme de 3oo écus d’or, valans 525 livres tournois. François 1", qui épousa depuis la princesse Claude, se souvint de cette cure presque miraculeuse, et, quand il fonda le Collège royal, il n’oublia pas d’y créer une chaire de médecine, qui fut toujours occupée par un médecin français.

SCIENCES MEDICALES.

La Suisse n’avait pas cessé de produire de savants médecins, qui ajoutaient sans cesse de nouveaux traités à l’innombrable bibliographie des ouvrages de médecine. Voici venir simultanément trois colosses d’érudition, trois excellents professeurs : Conrad Gesner, Jacques Ruff et Guillaume Fabrice, qui seront la lumière des écoles de Lausanne et de Berne. Voici, en même temps, que les universités de Leipsick, d’Ingolstadt, de

J-'ig. 124. — André Vesale, gravure sur bois, d’après le dessin de J. de Calcar (1542).

Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

Wittenberg sortent enlin de leur long sommeil, en prenant pour uiodèles les écoles italiennes qui ont retrouvé leur vieille renommée avec les anatomistes et médecins Mattioli , Cesalpino , Fallopio, Ëustachi , noms chers à la science. Partout où il y a des médecins, ils forment un corps homogène et compacte, solidement constitué, jaloux de ses privilèges et de ses droits acquis; ces médecins se font bien la guerre l’un à l’autre, mais ils ne souffrent pas qu’on les attaque dans leurs prérogatives; ils sont partout riches, puissants, honorés.

Pendant que les universités de Salamanque, d’Alcala de Henarès, de Tolède, de Valence et de Coïmbre , renaissent, pour ainsi dire, aux études que les Arabes et les Juifs avaient portées si loin pendant le moyen âge, la France, toujours à la tête de tous les progrès et de toutes les révolutions, voit arriver sur la scène médicale ou chirurgicale l’immortel fondateur de la science anatomique, André Vesale (fig. 124), né à Bruxelles en iSiq, et Brissot, Jean Fernel, Sylvius (Jacques Dubois) et Ranchin. Mais la barherie s’élève tout à coup à une hauteur imprévue, en donnant à l’art cet incomparable Ambroise Paré (né à Laval, en lâiy, mort à la fin de iSqo), qui, venu pauvre et obscur à Paris, sort tout à coup d’une chétive échoppe de barbier sur la place Saint-Michel, et voit s’ouvrir les portes du Louvre devant sa réputation éclatante, et qui, quoique huguenot, peut s’appuyer sur la faveur de plusieurs rois, pour réformer la chirurgie, en l’associant à la médecine (fig. 126).

Fig. 125. — Portrait d'Ambroise Paré, attribué à Jean Cousin. Gravure sur bois au verso du titre de La Méthode Curative des Playes, par Ambroise Paré; Paris, I. le Royer, i56i, in-8.

CHIMIE ET ALCHIMIE

Dioclétien^.fait brùlergles livres de chimie. — Haroun-al-Raschid protège l'art sacré. — Geher, un des premiers chimistes. — Rhasès. — La chimie en honneur chez les Sarrasins. — Avicenne, Sérapion, Mesué. — Albucasis et Averrhoès. — Le solitaire Morienus. — Albert le Grand et Gerbert. — Vincent de Beauvais.

— Raymond Lulle. — Les lullistins ou illuminés. — Arnauld de Villeneuve. — Roger Bacon. — Invention des lunettes. — L’alchimie au quinzième siècle. — L'Italien J. -B. Porta. — Origine des Rose-Croix. — Paracelse. — Georges Agricola. — Conrad Gessner. — Corneille Agrippa. — Histoire de Nicolas Flamel.

— L'alchimie enfante la métallurgie.

’ayant encore aucune application pratique, dans les premiers siècles de Père chrétienne, la chimie se bornait à des théories incertaines purement spéculatives, elle se trouvait confondue avec la physique , sous la dénomination d'art divin, d'art sacré, de science sacrée, dans l’ensemble incohérent des propositions transcendantes qui constituaient la haute philosophie. Le mot chimie en grec /.'/iyeta, en latin chfinia)^ employé pour la première fois par Suidas, lexicographe qui vivait au dixième siècle, ne désignait alors qu’un alliage d’or et d’argent. Suidas raconte, à ce sujet, que l’empereur Dioclétien, irrité d’une révolte des Égyptiens contre les lois de l’Empire,

avait fait livrer aux flammes tous leurs livres de chimie, pour punir les rebelles, en les empêchant d’exercer les industries lucratives qui procédaient de la fonte et du travail des métaux précieux (fig. 126). Le même

Suidas, dans un autre endroit de son Lexique, affirme que laToison d’or, dont la conquête avait été le but de l’expédition des Argonautes, n’était

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autre qu’un antique rouleau de papyrus, dans lequel Vart sacré avait déposé le secret de faire de l’or.

Sans attacher trop d’importance à ces traditions lointaines que la critique met au rang des fables, on peut les recueillir néanmoins, parce qu’elles semblent constater le point de départ de la chimie chez les anciens. Ajou-

Fig. 126. — Vulcain gaulois, d’après un monument celtique, découvert à Paris sous le chœur de Notre-Dame en 1711, et conservé aujourd'hui au musée de Cluny.

tons qu’un ouvrage manuscrit de Zosime, historien grec du cinquième siècle, fait mention du Chéma (X'?i[j.2t), livre apocryphe où les géants, fils des enfants de Dieu (les descendants de Seth), que la Genèse nous montre en relation nuptiale avec les filles de la race de Caïn, avaient enregistré leurs découvertes dans les arts et l’état de leurs connaissances scientifiques. Suivant Scaliger, ce serait donc le Chéma qui aurait donné à la science principale, à la science mère, le nom de chimie.

Il ne faut pourtant pas, comme on l’a fait, invoquer le témoignage d’un

CHIMIE ET ALCHIMIE

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roman grec, Théagène et Charidée, composé réellement au seizième siècle, mais attribué au philosophe Athénagore, qui l’aurait écrit vers l’an 176. Les opérations chimiques décrites dans ce roman apocryphe ne peuvent servir à prouver que, dès le premier siècle après Jésus-Christ, on connaissait, en Grèce, la science hermétique, dont on faisait remonter l’origine au fabuleux Hermès (fig. 127), et qui fut plus tard nommée alchimie (par l’adjonction de l’article arabe al au mot grec chemeia)^ alors

l'ig. 127, — L’alchimiste Hermès, d'après une gravure de Jean de Vries.

que l’art sacré, l’art des philosophes de l’école d’Alexandrie, transformée sous l’influence de la civilisation mahométane, commençait à se répandre dans l’ancien monde.

L’académie de Bagdad, fondée par le calife Al-Mansour, rivalise d’éclat avec l’école chrétienne de Dschindisabour. Les califes Haroun-al-Raschid , Al-Mamoun, Motawakkel , imprimèrent, pendant le neuvième siècle, une impulsion féconde aux sciences d’observation, aux métliodes expérimentales, et par conséquent à la physique et à la chimie. On vit çà et là quelques hommes supérieurs échapper aux vues purement théosophiques, qui avaient trop longtemps guidé exclusivement les philosophes orientaux, et

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chercher dans la chimie autre chose que la transmutation chimérique des métaux.

Vers la fin du huitième siècle apparaît, en Orient, une imposante personnalité scientifique, le fameux Geber (fig. 128) ou Yeber, originaire de Mésopotamie, qui découvrit et analysa l’oxyde rouge et le deutochlorure de mercure (sublimé corrosif), l’acide nitrique, l’acide hydrochlorique, le nitrate d’argent, etc. Il enseigna, d’après une opinion déjà ancienne, que les métaux se composaient de soufre et de mercure, et à ces deux éléments il ajouta l’arsenic. Dans les ouvrages qui nous sont parvenus de lui, traduits en latin, notamment dans ceux qu’on a intitulés Summa perfectionis (la Somme de perfection) et Liber philosophorum (le Livre des philosophes), Geber posa les véritables bases de la chimie, en étudiant la fusion, la purification et la malléabilité des métaux. Après ce grand chimiste, que Roger Bacon appelle le maître des maîtres, et qui mérita de devenir l’oracle des chimistes du mo3^en âge, il faut descendre à la fin du neuvième siècle pour trouver une oeuvre qui doive arrêter l’attention au point de vue de la chimie. Cette œuvre est celle du célèbre médecin arabe Razi ou Rhasès (mort en 928 ). Dans ce livre encyclopédique sont indiqués pour la première fois (à titre de matière médicale, il est vrai) l’orpiment, le réalgar (composé d’arsenic et de soufre), le borax et certaines combinaisons du soufre avec le fer et le cuivre, du mercure avec les acides, de l’arsenic avec diverses substances inconnues ou inusitées jusqu’alors. On n’est pas peu surpris de voir Rhasès recommander aux médecins l’emploi de différentes préparations alcooliques et des huiles animales, telles que l’huile de fourmis, que les chimistes modernes ont données comme des remèdes de leur invention. « L’art secret de la chimie, disait Rhasès, qui avait écrit sur cette science un traité spécial que nous ne possédons plus, est plutôt possible qu’impossible; les mystères ne se révèlent qu’à force de travail et de persévérance. Mais quel triomphe, quand l’homme peut lever un coin du voile qui cache les œuvres de Dieu ! »

Le savant M. Émile Bégin, que nous suivons pas à pas dans cette étude sur l’histoire de la chimie, constate que cette science était, dès le moyen âge, dirigée par l’analyse expérimentale. « Depuis Scheele, l’expérimentateur modèle, jusqu’à Galien, dit-il, combien de découvertes im-

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portantes, d’idées originales et fécondes, d’applications précieuses, sont sorties du creuset des chimistes ! Combien d’existences se sont usées de la sorte ! Combien d’imaginations laborieuses ont recherché les mystérieux rapports établis entre la matière organique et la matière organisée, ainsi que les combinaisons intimes de la matière avec elle-même ! Il«’y mêle, à la vérité, bien des croyances superstitieuses et bizarres, et bien des folies. » Chaque savant, à ces époques reculées, était surtout un rêveur.

On comprend que le grand ouvrage de Rhasès, traduit en latin sous ce titre El Hhajvi (le Contenant) , ce vaste répertoire pharmaceutique ras-

semblé par un homme de génie qui envisageait toujours la science au point de vue de l’art de guérir, ne pouvait être que tout à fait impropre, par sa nature même, à nous transmettre l’ensemble des connaissances chimiques de l’époque où il a été composé. On devine seulement que ces connaissances étaient dès lors assez avancées; mais les applications de la chimie à la métallurgie, à la docimasie, aux arts de luxe, aux industries diverses, telles que la fonte des métaux, la confection des armes de guerre, l’ornementation des édifices, des meubles, etc., tous ces secrets, tous ces procédés de la science pratique, demeurent ensevelis dans la tombe de tant de générations d’artistes qui n’ont pas laissé d’autre trace de leur passage que quelques-unes de leurs œuvres. L’histoire nous renseigne

Fig. 128. — L’alchimiste Geber, d’après une gravure de Jean de Vries.

moins, à cet égard, que ne peut le faire un regard attentif promené dans les musées de l’Espagne et de la Sicile, où sont conservés beaucoup de monuments d’art qui témoignent de la merveilleuse habileté des industries sarrasines et mauresques.

Le Canpn d’Avicenne, les ouvrages de Sérapion le jeune et de Mesué (voy. le chap. Sciences médicales) renferment néanmoins, en fait d’opérations chimiques, des détails curieux qui attestent un progrès et qui, de loin en loin, signalent une découverte. Déjà même, chez Mesué, c’est-à-dire au milieu du neuvième siècle, on reconnaît certains principes de classification raisonnée des corps qui composent la matière organique.

Un savant du onzième siècle, qui, après s’être élevé au premier rang des médecins et des chirurgiens, ne dédaignait pas de préparer lui-même ses remèdes et ses instruments, Albucasis, sorti des écoles arabes de Cordoue, annonça, par l’indépendance de ses idées, par leur application pratique, qu’une ère nouvelle allait naître au milieu des subtilités nuageuses de l’islamisme. Avenzoar et son illustre élève Averrhoès furent les principaux apôtres de cette doctrine, qui semblait destinée à éclairer de proche en proche le monde scientifique. Malheureusement, au moyen âge, l’esprit humain était facilement entraîné au-delà des bornes. Les chercheurs et les inventeurs, tels que le Romain Morienus, qui s’était enfui d’Alexandrie pour se cacher dans les déserts de la Palestine (fig. i5o), n’affrontèrent pas sans danger les écueils ténébreux de la science expérimentale, dans un siècle où l’ignorance confondait avec la magie les opérations de ce qu’on nommait Vart du feu; leurs travaux dans la chimie et la métallurgie les auraient peut-être fait condamner comme sorciers.

Inclinons-nous, en passant, devant l’admirable sagesse de la cour de Rome, qui, loin de tenir compte des superstitions populaires, va chercher au fond de sa cellule un modeste moine dominicain, qui devait être Albert le Grand, pour le créer maître du sacré palais, puis évêque de Ratisbonne (1260). Mais, comme nous l’avons déjà dit (voy. le chap. Sciences- philosophiques), ce moine philosophe, fatigué bientôt des grandeurs mondaines, les abandonne sans regret deux ans plus tard, pour rentrer dans l’ombre du cloître de Cologne, afin d’y poursuivre en silence ses chers labeurs de savant. Autour de lui, tout devient alors surnaturel

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