UNIVERSITÉS, ÉCOLES, ÉCOLIERS
Légende de la fondation de rUniversité de Paris, par • (diarleniagne. — Picoles du cloitre Notre-1 lame. — Origine du nom de VUniversité. — Organisation universitaire. — I.es quatre Nations et les quatre P'acultés. — Le recteur et les autres officiers de ITniversité. — Les grands et les petits messagers. — Privilèges de l'Université. — Sa puissance et sa décadence. — Son rôle politique. — C.réation des L'niversités provinciales. — Grandes écoles de la rue du P'ouarre. — Les collèges de Paris. — Désordres des écoliers. — Leurs jeux. — I.eurs fêtes. — l’oire du Lendit. — Universités étrangères.
U sixième siècle de Fère chrétienne, les écoles de Marseille, d’Autun, de Narbonne, de Lyon, de Bordeaux et de Toulouse, qui, sous la domination romaine, avaient jeté sur la Gaule un si vif éclat, grâce aux noms de leurs illustres maîtres ou élèves, les poètes Pétrone et Ausone, l’historien Trogne Pompée, les orateurs Salvien et Césaire, etc., n’étaient plus qu’un vague souvenir. Le règne de Dagobert (638) vit s’éteindre les dernières lueurs du génie antique. Le clergé, qui resta dès lors l’unique dépositaire des connaissances humaines, se laissait, à son tour, envahir par les ténèbres de l’ignorance, quand vint Charlemagne, qui devait tenter les plus louables, les plus constants clforts pour favoriser, dans
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son vaste empire, une sorte de régénération intellectuelle. Par ses ordres, le moine anglo-saxon Alcuin et quelques doctes clercs étrangers furent appelés à la cour. Ce fut sous leurs auspices qu’il créa, dans son palais même, une académie dont il s’honorait d’être membre et aux travaux de laquelle il ne dédaignait pas de prendre part. L’écriture , qui était devenue indéchiffrable, fut rectifiée; la langue latine, qui cédait la place aux idiomes barbares , fut remise en honneur ; les anciens manuscrits qui existaient dans les monastères furent revus et reproduits avec des soins plus éclairés. L’enseignement des sciences et des lettres recommença donc à fleurir dans les écoles ecclésiastiques.
Aussi , bien longtemps après le grand empereur, cette renaissance littéraire qu’on lui attribuait, et que la légende avait poétisée, lui fit donner le titre de fondateur et de patron de l’Université; aujourd’hui encore, le front de saint Charlemagne reste couronné de l’auréole pédagogique et littéraire que lui décerna la reconnaissance de nos aïeux.
« En ces temps, raconte Nicole Gilles, chroniqueur du quinzième siècle, qui ne fait que paraphraser un passage de la chronique carlovingienne du Moine de Saint-Gall, en ces temps vinrent d’Irlande en France deux moines qui étoient d’Ecosse, et qui étoient grands clercs et de sainte vie. Par les cités et par les pays (campagnes), prêchoient et crioient qu’ils avoient science à vendre, et que qui en voudroit acheter vînt à eux. Ce qui \ int à la connoissance de l’empereur Charlemagne, qui les fit venir devers lui et leur demanda s’il étoit vrai qu’ils eussent science à vendre; lesquels répondirent que, voirement, ils l’avoient par don de grâce de Dieu, et qu’ils étoient venus en France pour la prêter et enseigner à qui la voudroit apprendre. L’empereur leur demanda quel loyer (rémunération) ils t oudroient avoir, pour la montrer. Et ils répondirent qu’ils ne voudroient rien,yb;'.y (si ce n’est) lieux convenables à ce faire et la substance (subsistance) de leur corps tant seulement, et qu’on leur administrât gens et enfants ingénieux pour la recevoir. Quand l’empereur les eut ouïs, il fut bien jo}^eux et les tint avec lui jusqu’à ce qu’il dut aller en guerre. Et lors (alors) commanda à l’un d’eux, nommé Clément, qu’il demeurât à Paris, et lui fit donner les enfants de gens de tous états, les plus ingénieux qu’on sut trouver, et fit faire lieux et écoles convenables pour apprendre.
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et commanda qu’on leur administrât tout ce qui leur seroit besoin, et leur donna de grands privilèges, franchises et libertés. Et de là vint la première institution du corps de l’Université de Paris, qui étoit à Rome, où auparavant d’Athènes elle avoit été transférée. «
Tels sont les faits qui furent généralement admis comme incontestables pendant plus de huit siècles, c’est-à-dire jusqu’à ce que le savant Etienne
Fig. I. — Grande initiale, dessinée à la plume (fin du xv‘ siècle), représentant des types d'écoliers, dans un des registres manuscrits de la Nation d’Allemagne. Archives de l'Université.
Pasquier( iSGq), en défendant avec ardeur, mais avec impartialité, les anciens privilèges de l’Université de Paris, eut démontré, de concert avec l’avocat Loisel et l’historien André Duchesne , que ces glorieuses traditions ne reposaient sur aucun fondement historique. A la vérité, il ne tint pas à d’autres savants non moins distingués, aux Du Gange, aux Mabillon, aux Egasse du Boulay, aux Crevier, que l’origine légendaire de l’Université ne reprît définitivement place dans l’histoire; mais l’érudition ayant dit son dernier mot, à part toute question de patriotisme, il fut reconnu et
avéré que les établissements académiques ou scolaires de Charlemagne, comme beaucoup d’autres créations de son génie universel, ne survécurent pas à la volonté puissante qui les avait fondés, et que les célèbres écoles de Paris naquirent et se développèrent sous l’influence immédiate de l’Église.
Quant à l’étymologie du nom de l’Université, il faut la chercher dans le sens du mot latin universitas , qui, au moyen âge, représentait une réunion, une catégorie de personnes. Ainsi, dans les actes et mandements publiés au nom des Écoles de Paris, on employait la formule ordinaire : Noverit universitas vestra (c’est-à-dire : Sachez tous, tant que vous êtes), et cette formule, qui s’appliquait à tous les protocoles, figurait aussi en tête de tous les diplômes émanés des maîtres et adressés aux élèves. On comprend que le mot universitas , prenant peu à peu un sens spécial ou restreint, finit par désigner particulièrement l’Université ou la totalité des étudiants, puis l’institution universitaire elle-même que formaient ces étudiants, et, enfin, le vaste quartier de la ville qui leur était presque exclusivement réservé sur la rive gauche de la Seine.
Les annales de l’Université de Paris ne sauraient pourtant remonter au-delà des cours publics de Pierre Abailard, cette grande et sympathique illustration qui demeura si vivement empreinte dans la mémoire populaire. Lorsqu’en 1107 le jeune et infortuné docteur vint pour la première fois dans la capitale pour y compléter ses études, l’école était encore, pour ainsi dire, pendante au giron de l’Église. C’était dans le cloître de Notre-Dame qu’enseignaient les habiles maîtres Guillaume de Champeaux et Anselme de Laon, dont il suivit d’abord les leçons, et qu’il devait bientôt surpasser l’un et l’autre. Cinquante ans plus tard, on voit apparaître déjà le berceau de l’Université, car Henri II, roi d’Angleterre, proposait de soumettre le différend qui s’était élevé entre lui et Thomas Becket, évêque de Cantorbéry, à l’arbitrage des écoliers des diverses nations,
étudiant à Paris. Ce témoignage d’estime et de déférence à l’égard des écoliers de Paris caractérise d’une manière notoire la réputation et le crédit dont jouissait, à cette époque, non-seulement en France, mais encore en pays étranger, leur université cosmopolite. En 1200, un diplôme de Philippe-Auguste, daté de Béthisy, dans lequel se trouve, en quelque sorte, le fondement des privilèges de l’Université, nous montre cette nouvelle
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institution fonctionnant sous un chef, dont rimmunité, ainsi que celle de tous ses membres, est solennellement garantie vis-à-vis de la justice
Fig. 2. — Sceau de la Nation de France, xiv' siècle.
Fig. 4. — Sceau de la Nation d'Angleterre. XIV' siècle.
Fig. 3. — Contre-sceau de la Nation de F'rance. xtv' siècle.
Fig. 5. — Contre-sceau de la Nation d'Angleterre, xtv' siècle.
(Collection sigillographique des Archives nationales de France.)
laïque. Enfin, en 1260, le corps universitaire se présente muni de tous ses organes constitutifs et parvenu à son entier développement.
Il faut donner ici une idée sommaire de cette organisation ingénieuse et complexe, d’après les recherches de Vallet de Viriville et celles du savant M. Charles Jourdain, le dernier historien de l’Université de Paris.
Dès le principe, une division naturelle s’établit entre les jeunes gens, que la renommée des grandes écoles parisiennes y faisait affluer de tous
Hg. fl. Sceau de la Nation de Normandie. [’ig. H. — Sceau de la Nation de Picardie.
XIV" siècle. xiv' siècle.
(Collection sigillographique des Archives nationales de France.)
les points de la chrétienté. Les écoliers se groupèrent par nations, et ces groupes ayant adopté, par analogie de langue, d’intérêt, de sympathie, une forme plus régulière, il n’y eut que quatre Nations, ainsi désignées :
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celle de France (tig. •! et 3), celle d'' Angleterre (tîg. 4 et 5), celle de Normandie et celle de Picardie (fig. 6 à ()). La Nation de France se composait de cinq Tribus, qui comprenaient les évêchés ou provinces métropolitaines de Paris, de Sens, de Reims et de Bourges (hg. 10 à i3), et tout le midi de l’Europe, en sorte qu’un Espagnol et un Italien, qui venaient étudier à Paris, étaient compris dans la Nation de France. La Nation d’Angleterre, qui se subdivisait en deux Tribus, celle des insulaires et
Fig. 10. — Sceau de l Uiiiversité de Reims (irôS). rUniversité de Reims (i56!S).
(Collection sigillograpliique des Aixhives nationales de France.)
celle des continentaux, embrassait toutes les contrées du Nord et de l’Est, étrangères à la France. Mais quand un violent antagonisme se fut déclaré entre les deux peuples que sépare le détroit de la Manche, le nom d’Angleterre étant devenu un objet d’exécration générale pour les Français, la nation universitaire, qui depuis plus d’un siècle avait porté ce nom-là, prit celui de Nation d’Allemagne, nom seul employé dans les actes publics, à dater de la rentrée de Charles VII à Paris, en 1437 (hg. r). La Nation de Normandie n’avait qu’une seule Tribu, correspondant à la
province qui portait ce nom; la Nation de Picardie, au contraire, en avait cinq, représentant les cinq diocèses de Beauvais, de Noyon, d’Amiens, de Laon, et des Morins ou de Térouanne.
Les quatre Nations réunies constituèrent d’abord V Université des études ; plus tard, une nouvelle division s’établit, selon l’ordre des études de chaque Nation, et les Facultés prirent naissance. Dès lors, la distinc-
Fi;;. 12. — Sceau de ITiiiver-iité
d'Aix en Provence. xvP siècle. Fig. ilF — (irand sceau de l'Université de Bourges, xv' siècle.
(Collection sigillographique des Archives nationales de France.)
tion de Nations ne subsista plus que dans la Faculté des Arts, dénomination qui comprenait la grammaire, les humanités et la philosophie, telles qu’on les enseignait dans les écoles. Envisagés à un autre point de vue, les arts dits libéraux embrassaient le trivium, c’est-à-dire la grammaire, la rhétorique et la dialectique, et le quadrivium , c’est-à-dire l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie.
Quand on considère la place que l’Église occupait dans la société du moyen âge, on ne s’étonnera pas que l’enseignement religieu.x se soitcon-
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stitué de bonne heure, et même qu’il soit devenu l’objet d’une faculté spéciale, la Faculté de théologie. Quand plus tard apparurent les ordres mendiants, londés par saint Dominique et par saint François, les anciens
,F'g- >4- — One école de moines mendir.nts ; le châtiment des verges. Miniature du ms. n° ei.eêe de la Bihlioth. de Bourgogne, à Bruxelles, xv' siècle.
maîtres en théologie et ceux de la Faculté des arts reiusèrent d’abord d’entrer en concurrence avec les nouveaux venus; mais ils y furent contraints par saint Louis et par le pape Alexandre IV, et l’utile coopération de ces
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auxiliaires, qu’elle avait d’abord repoussés, tourna bientôt au profit et à la gloire de la Faculté de Théologie (fig. 14).
Vers I i5o, un clerc de Bologne, nommé Gratien, ayant réuni en un seul corps, sous le titre de Decretum, les décisions anciennes et nouvelles de l’autorité ecclésiastique, qui composaient la jurisprudence canonique, le pape Eugène III approuva cette compilation et en ordonna l’enseignement dans toute la chrétienté. Telle fut l’origine de la Faculté de Décret, qui n’était d’abord qu’un démembrement de la Faculté de Théologie. Vers le même temps, les Pandectes de l’empereur Justinien, découvertes à Amalfi, en Calabre, ajoutèrent une précieuse source de documents à l’étude du droit, laquelle n’avait pas auparavant d’autres bases que le code Théodosien, les lois barbares et les capitulaires des rois de France. Partout les travaux des jurisconsultes se ranimèrent, et notamment dans l’Université de Paris; cependant le droit civil n’y prit sa place que beaucoup plus tard, à côté du droit canon. Plusieurs papes, considérant la jurisprudence profane ou séculière comme inutile, sinon contraire à la jurisprudence ecclésiastique, publièrent des bulles pour inviter les écoliers à n’apprendre que le droit canonique.
C’est aussi vers la fin du douzième siècle que l’enseignement de la médecine semble avoir commencé aux écoles laïques de Paris. Jusque-là, les clercs et surtout les religieux, qui seuls possédaient l’instruction nécessaire pour s’adonner aux études médicales, en étaient aussi les seuls maîtres; mais la discipline ecclésiastique ne tarda pas à contrarier et même à interdire ces études, comme elle l’avait fait pour le droit civil. Une Faculté de médecine eut donc beaucoup de peine à s’établir dans l’Université. Il est vrai que la médecine, cette science de faits et d’observations, ne pouvait guère réaliser de sérieux progrès, au milieu des préjugés de toute espèce et sous l’aveugle autorité des catégories, des formules et des méthodes empiriques qui enveloppèrent si longtemps la pédagogie universitaire. La Faculté de médecine de Paris ne pouvait donc prétendre à détrôner les célèbres écoles de Salerne et de Montpellier, qui conservaient les dépôts des connaissances de l’antiquité, telles que les Grecs et les Arabes les avaient transmises au moyen âge.
Les trois Facultés nouvelles créées dans l’Université demeurèrent