SCIENCE HÉRALDIQUE
devise une herse liée à un Y, et son nom était exprimé par cette figure (Mort Y liés), parce que la herse est l’emblème de la mort, qui rend toutes choses égales.
Plusieurs devises héréditaires consacraient la mémoire d’un événement historique. Charles VIII, pendant la bataille de Fornoue ( 1 5 juillet iqqS), se voyant entouré d’ennemis qui l’accablaient, fut secouru par le seigneur de Montoison, dont la vaillance héroïque changea bientôt la face du combat : le roi , après la victoire , récompensa son sauveur en lui donnant pour devise ces mots, par lesquels il l’avait appelé à son aide : A la res-
Fig. 263. — Devise de Catherine de Médieis, reine de France, après son veuvage.
cousse^ Montoison! Catherine de Médieis, après la mort d’Henri II atteint mortellement d’un coup de lance dans un tournoi (lôôq), changea sa devise (fig. 263) et adopta une lance brisée, avec ces mots latins : Hinc dolor, hinc lacriniæ (De là ma douleur, de là mes larmes). Christophe Colomb, qui avait découvert l’Amérique, laissa en héritage à ses descendants cette belle devise espagnole :
Por Castilla y por Leon Nuevo mundo haI16 Colon.
(Pour Castille et pour Léon, Colomb trouve un nouveau monde.)
Vers le temps où se propageaient les devises en tous genres, on commençait à flanquer les armoiries de supports ou tenants (fig. 264); la première de ces deux qualifications s’appliquant aux animaux réels ou fantastiques
qui supportaient l’écusson; la seconde, aux êtres de forme humaine qui le tenaient : anges, chevaliers, hérauts, mores, sauvages, etc. Ce fut, d’ailleurs, l’époque la plus brillante du blason, mais, aussi, la plus confuse et la plus fatale à cette vieille institution qui avait rendu tant de services à la chevalerie et à la noblesse, car la complication exagérée des signes héraldiques favorisa naturellement la fraude et l’usurpation en matière d’armoirie (fig. 266). Cette usurpation, qui était ordinairement le prélude de l’usurpation du titre de noblesse, n’entraînait pourtant pas d’autre pénalité qu’une amende, ce que l’ordonnance deCharles IX, faite aux États d’Orléans
Fig. 264. — Armes d'Anne de Bretagne, reine de France (1476-1514). Une hermine, attachée au cordon de l'ordre de la Cordelière, créé par la reine pour les dames, avec cette devise : A ma vie. L’écusson royal est soutenu d’un côté par un ange, avec cette légende : Rogo pro te, Anna : u Anne, je prie pour toi ! » Et de l’autre côté, par un lion debout, avec ces mots qui font allusion à l’hermine de Bretagne : Libéra eam de ore leonis : « Délivre-la de la gueule du lion. » Miniature tirée des Funérailles d'Anne de Bretagne, ms. du XVI" siècle. Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.
en 1 56 1 , rappelle en ces termes : « Ceux qui usurperont faussement et contre vérité le nom et titre de noblesse, prendront ou porteront armoiries timbrées, ils seront, par nos juges, mulctés d’amendes arbitraires, et au paiement d’icelles contraints par toutes voies. » Mais, en dépit des nombreuses et sévères ordonnances de la royauté contre les usurpateurs et lesfaussaires, le mal ne fit que .s’accroître, et l’on vit, dès la fin du quinzième siècle, les marchands et les ouvriers mécaniques, comme les bourgeois, se donner, selon leur bon plaisir, des armes et des devises, sans rencontrer la moindre opposition de la part des juges d’armes, qui exerçaient une surveillance officielle sur tous les faits relatifs à la noblesse et à ses
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Fig. 265. — Jean Le Feron, savant héraldiste français (1504-1570), présente un de ses ouvrages au roi Henri II. Miniature du Blason d'armoiries , par Jehan Le Feron, ms. du xvi' siècle, n“ 795. Biblioth. l'Arsgnal, à Paris,
privilèges. Il faut donc supposer que cette prise de possession d’armoiries roturières n’était tolérée que moyennant une redevance à payer au roi, en sa qualité de dispensateur suprême de tous droits nobiliaires. Les souve-
rains avaient reconnu, d’ailleurs, une sorte de noblesse de métier, en accordant des statuts aux corporations ouvrières, qui se montraient aussi
Fig.
2yo. — Bannière des teinturiei's de Saint- Lô.
Fig. 271. — Bannière des tapissiers de Bordeaux.
jalouses que les familles nobles de leurs distinctions honorifiques et de leurs armes peines ou gravées ou brodées sur les insignes de la commit-
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nauté (fig, 266 à 277), cà l’époque même où Montaigne ne craignait pas de dire, dans ses immortel^ Essais, que si « la noblesse est une belle chose
Fig. 27+.
Bannière des fondeurs de Paris.
Fig. 275. — Bannière des potiers d’étain de Ljon.
l'ig. 276. — Bannière des cordonniers de Douai. Fig. 277. — Bannière des aiguilliers-épingicurs.
et introduicte avec raison, elle est en estimation bien loing au-dessous de la vertu », puisque « c’est une vertu, si ce l’est, artificielle et visible, des-
pendant du temps et de la fortune; diverse en forme, selon les contrées; vivante et mortelle; sans naissance, non plus que la rivière du Nil; généalogique et commune ». Depuis des siècles, on avait abandonné la vieille coutume, qui ordonnait d’ensevelir solennellement les armes d’une famille éteinte dans la sépulture du dernier représentant de cette famille. Les familles nobles avaient beau s’éteindre, elles renaissaient avec leurs armes et formaient des branches nouvelles, par substitution, par alliance ou par usurpation. De là, ces vérifications et ces réformes de noblesse qui se renouvelaient de temps à autre, à partir du quinzième siècle, et qui avaient surtout pour objet de faire entrer dans les coffres du roi des sommes considérables en amendes et pour droits d’armoiries.
La science héraldique a survécu, cependant, aux institutions nobiliaires qui l’avaient créée et qui la rendaient alors nécessaire; bien qu’elle ait évidemment perdu une partie de sa véritable importance, elle ne subsiste pas moins, presque intacte, comme un monument pittoresque du passé, comme une tradition de l’histoire du moyen âge.
Fig. 278 — Armes de France, au xv" siècle ; d'après une miniature du Missel de Charles VI. Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.
PROVERBES
Ancienneté des proverbes chez tous les peuples. — Les proverbes au moyen âge. — Salomon et Marcoul. — Proverbes aux philosophes. — Proverbes ruraux et vulgaux. — Guillaume de Tignonville. — Proverbes aux vilains. — Dit de l'Apostoile. — Proverbes historiques. — Proverbes dans les ouvrages en prose et en vers. — Les proverbes français au xvi® siècle. — Proverbes étrangers. — Usage des proverbes. — Recueil de proverbes du connétable de Bourbon.
Chaque peuple imprime, en quelque sorte, aux proverbes qui lui sont familiers, un caractère propre et distinctif, accusant sa nationalité. Chez les Italiens , le proverbe est spirituel et fin. Chez les Espagnols, il est fier et hardi : il emploie, de préférence, des expressions élevées, et il sied aux nobles. Chez les Français, il est surtout incisif et moqueur; il est né dans la basse classe, il ne craint pas de s’attaquer aux grands et aux riches, il affecte une liberté de langage qui va souvent jusqu’à la licence. En Angleterre, en Allemagne, chez les peuples du Nord, il est sévère, froid, parfois plein à' humour. Partout on l’emploie, à l’occasion, dans les diverses
3 dictions populaires, qui composent ce qu’on a nommé « l’antique sagesse des nations, » sont de tous les temps et de tous les pays. Chez toutes les nations, en effet, les proverbes comptent parmi les monuments primitifs de la langue; mais ils appartiennent surtout au moyen âge, qui les avait recueillis et conservés comme un legs précieux des premiers âges et des premiers peuples du monde.
classes de la société, pour caractériser un acte individuel, un fait particulier ou général. On ne l’explique jamais et on le comprend toujours.
Les proverbes ont passé naturellement, du langage usuel, dans les livres ; ils abondent dans les premiers ouvrages écrits en français , et pourtant le mot proverbe ne paraît pas être antérieur au treizième siècle. Avant cette époque, on n’avait que les mots respit ou reprovier, pour traduire le mot p7'Overbiiim, qui se trouve pourtant employé par tous les auteurs de la bonne latinité. Dans la plus ancienne version de la Bible, au douzième siècle, ce passage de la Vulgate (Rois, liv. I, ch. xix) : Unde et exivit prover bium : Niim est Saul inter prophét as? est rendu ainsi ; « De ço levad une parole que l’um soit dire par respit : Est Saül entre les prophètes ? » Les proverbes étaient donc en usage dans la langue écrite comme dans la langue parlée, et, dès le douzième siècle, on avait commencé à les rassembler pour en former des recueils destinés à l’éducation morale de la famille.
La Bible était alors le livre par excellence, celui qu’on lisait, qu’on apprenait par cœur, avant tout autre, et qui servait de type à diverses compositions littéraires. Il n'est donc pas étonnant que le roi Salomon, qui a donné, en quelque sorte, dans le livre des Proverbes , le modèle de ce genre de littérature primitive, fût considéré, au moyen âge, comme un oracle qu’il fallait consulter avec un pieux respect. On doit rappeler, à ce sujet, que la légende rabbinique qui faisait de Salomon le roi de la magie, et qui soumettait à son pouvoir la nature entière, était devenue populaire chez les chrétiens comme chez les juifs. D’après cette légende, la reine des fourmis s’était arrêtée, un jour, dans la main du roi d’Israël et lui avait révélé les secrets de la vérité éternelle. Un des premiers recueils de proverbes français que le moyen âge ait mis dans les mains du peuple s’était placé naturellement sous les auspices du nom de Salomon, qui y figure, comme représentant la sagesse divine, vis-à-vis d’un nommé Marconi, représentant la raison humaine (fig. 279). C’est un dialogue rimé, entre ce grossier Marcoul et le sage roi Salomon : celui-ci prononce une grave sentence et l’autre y répond par un axiome analogue, emprunté au bon sens du peuple et formulé ordinairement dans sa langue triviale. Les Dicti de Salomon et de Marcoul, composés originairement en latin, furent traduits dans toutes les langues au moyen âge ; la version fran-
PROVERBES
Fig. 279. — Salomon et Marcoul ; fac-similé d'une gravure sur bois tirée des Dict^ de Salomon et Marconi. Edit, du XV® siècle. Biblioth. nat. de Paris.
çaise remonte peut-être au douzième siècle. Voici une strophe de ce petit poème populaire :
« Qui sages hom sera Ici trop ne parlera. »
Ce dist Salomon.
« Qui ja mot ne dira Grand noise (dispute) ne fera. »
Marcol lui respont.
La vogue de ces proverbes rimés, souvent remaniés, augmentés et modifiés, est constatée par la multitude d’éditions qui parurent à la fin du quinzième siècle. On peut supposer que l’original latin a été fait par un écolier, dès le dixième ou onzième siècle, dans les écoles de l’Église de Paris, où l’on trouva convenable de vulgariser de la sorte le livre des Proverbes et celui de la Sagesse, attribué aussi à Salomon.
Et d’ailleurs, ce nom de Marcol, ou Marcoul, ou Marcon, donné au second interlocuteur du Dialogue, pourrait bien n’être autre que le nom de Marcus, philosophe fameux au moyen âge, dans lequel on a voulu reconnaître Marcus Porcius Caton, dit le Censeur, ou Marcus Caton, son fils, désignés l’un et l’autre comme auteurs des Distiques moraux [Disticha de moribus), qui depuis le septième siècle étaient appropriés à l’éducation des enfants et qui doivent être attribués plutôt à un moine nommé Valerius ou Dionysius et surnommé Cato. La célébrité de ces Distiques, qu’on lisait et qu’on expliquait dans les écoles , se maintint au même apogée durant tout le moyen âge. Ils furent plus d’une fois traduits, paraphrasés ou imités en vers français, aux douzième et treizième siècles. Ils avaient été traduits de nouveau en rimes et souvent réimprimés, à la fin du quinzième siècle, sous le titre le Grand Chaton, et au commencement du seizième siècle, par Pierre Grosnet, sous le titre de Mot\ dorés du grand et saige Caton.
Il y eut aussi, au douzième siècle, un autre recueil de proverbes ou de philosophie proverbiale , qui jouit longtemps d’une grande réputation dans les écoles, et qui fut traduit en français, à plusieurs reprises, pour l’usage du vulgaire et des classes aristocratiques, où le latin était à peu près ignoré. Ce recueil, connu sous le nom de Proverbes aux philosophes, renfermait un choix de sentences en vers, la plupart apocryphes, attribués à des personnes célèbres de l’antiquité , et notamment à divers auteurs grecs et latins qui se trouvaient compris dans la catégorie des philosophes. Ainsi Virgile, Ovide et Horace figuraient, dans cette compilation, entre
PROVERBES
Moïse et Salomon, Homère et Ésope (fig. 280). Plus tard, ces Sentences morales furent traduites en français, sous le titre de Dits des philosophes ; elles offraient sans doute quelque analogie avec certains passages des rhéteurs et des poètes auxquels le compilateur les avait attribuées ; mais, quand elles furent entrées dans le moule du quatrain, on n’y retrouva plus que des proverbes tirés des mêmes sources que le dialogue de Salomon et
Qui hante avec le loup Hurler convient s’il n'est lourd.
[Ancien proverbe.)
Fig. 280. — Le loup trompant l'àue. Fac-similé d’une gravure sur bois du Dyalogue des créatures Gouda, 1482, in-fol. Biblioth. de .M. Ambroise Firmin-Didot.
de Marcoul. On en pourra juger par ce quatrain que le traducteur nous présente comme une imitation de deux vers du satirique Juvénal :
Tant vaut amour comme argent dure :
Quant argent faiilt (manque), amour est nule.
Qui despent le sien folement,
Si n’est amés (aimé) de nule gent.
Au quinzième siècle, Guillaume de Tignonville, prévôt de Paris, sous le règne de Charles VI, trouva le temps, au milieu de ses occupations
politiques et administratives, de faire une traduction nouvelle des Dits des philosophes, en vers, avec de nombreuses augmentations ,*en y joignant des notices biographiques en prose sur les philosophes, parmi lesquels il crut devoir placer non-seulement des hommes de guerre, tels qu’ Alexandre le Grand et Ptolémée, roi d’Égypte, mais encore des personnages imaginaires, comme Simicratis, Fonydes, Archasan, Longinon. Les proverbes portèrent bonheur au livre de Guillaume de Tignonville : on lui fit l’honneur d’en multiplier les manuscrits, ornés de miniatures, et les imprimeurs du quinzième siècle rie manquèrent pas de donner plusieurs éditions de ce Petit traictié moidt proffitable intitulé les Dicts moraux des philosophes.
Ces différents recueils de proverbes, formés sous la responsabilité des grands noms de Salomon , de Caton et des anciens philosophes grecs et latins, peuvent être considérés comme les fruits de l’érudition scolastique et de l’invention littéraire, tandis que d’autres recueils, qui n’eurent pas moins de succès à la même époque, semblent émaner plus directement du bon sens vulgaire et refléter l’esprit du peuple avec toutes ses qualités facétieuses et pittoresques. Nous ne signalerons que trois ou quatre de ces recueils, qui , malgré leur immense popularité , n’ont pas été reproduits , excepté le dernier, par les imprimeurs du quinzième et du seizième siècle. Ce sont pourtant des proverbes originaux, qui ne doivent rien aux écrivains de la Grèce et de Rome, et qui portent la plupart le cachet gaulois de nos ancêtres. Le plus ancien de ces recueils est intitulé ; Proverbes vulgaux et moraux. On est heureux de constater que les six cents proverbes, qu’une main inconnue a groupés au hasard et qui datent au moins de cinq ou six siècles, offrent encore aujourd’hui, malgré les changements opérés dans les mœurs, dans les idées et dans le langage, un texte net et franc, lequel, sauf quelques divergences orthographiques, semble appartenir à notre époque, qui aurait pu le transcrire sous la dictée des gens de campagne et des gens du peuple. Voici quelques-uns de ces proverbes : Mieux vaut un tien que deux tu l’auras. — Ki donne tost il donne deux fois. — Ki plus a plus convoite. ■ — Qui petit a petit perd. — Il fait mal esveiller le chien qui dort. — On oblie plus tost le mal que le bien.
Le second recueil, qui doit être contemporain du précédent, paraît plus
PROVERBES
rude de leçon et plus cru de langage. Cette pièce, intitulée : Proverbes aux vilains, est divisée en strophes inégales, de six, de huit ou de neuf vers
On doit prendre sans nulliiy mépriser Conseil de tous voire de son message,
Le bon teins et le faulx despriser :
Souvent un fol conseille bien un sage.
(Tiré des Proverbes, adages, etc., du connétable de Bourbon.)
Fig. 281. — Un fou de cour. Miniature tirée d’une Bible eji français, ms. du xy' siècle.
Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot. ,
OU lignes rimées; tantôt la strophe contient plusieurs proverbes, tantôt elle n’est consacrée qu’au développement d’un seul. C’est un pêle-mêle de vieux adages que le peuple aimait à répéter et qui apportaient quel-
que soulagement à ses tristesses et à ses misères. Pour bien comprendre l’intention et la portée de ces proverbes, moitié sévères et chagrins, moitié plaisants et narquois, il faut être fixé sur le vrai sens du mot vilain, qui se prenait ordinairement en mauvaise part, et qui était synonyme de lâche, de poltron, d’envieux, de badaud, etc. Le vilain était l’homme du peuple dans sa plus vilaine acception , comme l’indiquent assez les proverbes suivants :
Oignez villain, il vous poindra;
Poignez villain, il vous oindra....
Villain affamé demy enragé...
Villain cnrichy ne connoist pas d’amis.
Le troisième recueil ne remonte pas à une époque aussi éloignée que les deux précédents, quoiqu’il se compose d’anciens proverbes en prose. Il a pour titre : Proverbes communs, et il en contient environ sept cent cinquante, rassemblés dans l’ordre alphabétique par J. de la Véprie, prieur de Clairvaux. Le nom du compilateur répond de la convenance qui a présidé au choix de ces proverbes. Ce fut peut-être là une des causes du succès de ce petit recueil, que de nombreuses éditions gothiques avaient fort répandu dans les dernières années du quinzième siècle.
Le Dit de VApostoile, dont il faut encore faire mention, quoiqu’il présente une réunion de dictons populaires plutôt que de proverbes, est d’une date beaucoup plus ancienne. On peut le faire remonter au treizième siècle. V Apostoile (l’apôtre) est le nom vulgaire qu’on donnait au pape. C’est le pape qui, dans cette pièce de vers, se prononce souverainement sur les qualifications ou sobriquets appartenant aux principales villes de la France et aux différentes contrées de l’Europe. Ces sobriquets rappellent l’origine, les usages, la position physique, l’état moral et le caractère particulier de la ville ou du pays; ce sont des locutions proverbiales et usuelles qui accusent la véritable physionomie des personnes et des choses. Ainsi, l’on peut dire que la société féodale se trouve fidèlement représentée dans cette simple énumération : Concile d’apostoile. — Parlements de roi. — Assemblée de chevaliers. — Compagnie de clercs. — Beuverie de bourgeois. — Foule de vilains. On voit que l’opinion générale avait alors adopté la forme brève et saillante du proverbe, pour dire beau-
PROVERBES
coup, en peu de mots et pour laisser dans la mémoire une empreinte ineffaçable.
Fig. 282 — Devise de Louis XII, roi de France (i498-i5i5). Un porc-épic, avec la légende : Cominus et eminus, De près et de loin. C’était la devise de son grand-père, qui avait, en idgy, institué l'ordre du Porc-Épic.
Fig. 283. — François I", roi de F'rance (iSiD-iSqy). Une salamandre au milieu des flammes, avec la légende ; Nutrisco et extinguo, J'en vis et je l’éteins. D’après la croyance populaire, la salamandre vivait dans le feu et pouvait l’éteindre.
Ce nomenclateur proverbiste, qui dit à chacun son fait et qui formule un jugement décisif et sans appel sur les qualités et les défauts des gens, nous
Fig. 284. — Devise des Gueux flamands (i566). Une besace tenue par deux mains jointes, avec la légende : Jusques à porter la besace.
amène naturellement, du proverbe commun qui consacre une vérité morale ou vulgaire, au proverbe historique, qui mentionne un événement remarquable, qui signale un homme célèbre à quelque titre que ce soit.
OU qui fait allusion au caractère propre d’un pays , d’une province , d’une ville. On dirait que le peuple a voulu écrire, en style lapidaire, c’est-à-dire sous une forme arrêtée et concrète, l’histoire des faits qui l’ont frappé et qui lui semblent dignes de mémoire.
Les anciens proverbes relatifs à la France sont assez nombreux ; pas de ville, pas de village, qui n’en ait un à son adresse. On en trouve, dans le Dit de VApostoile, six sur les Flamands, cinq sur les Gascons, dix-huit sur les Normands, douze sur Orléans, trente sur Paris, etc. Chacun de ces proverbes donnerait lieu à une dissertation intéressante , au double point de vue historique et philologique.
Nous avons déjà parlé des devises et des proverbes héraldiques (voy. le chap. Science héraldique)*, nous n’y reviendrons pas. Mais il y a, en outre, un certain nombre de dictons populaires qui se rapportent à la noblesse des anciennes provinces de France. Pour la Bourgogne, par exemple :
Riche de Chalons,
Noble de Vienn,e,
Preux de Vergy,
Fin de Neuchâtel,
Et la maison de Beaufremont D’où sont sortis les bons barons.
Pour la Bretagne :
Antiquité de Penhoet, ,
Vaillance de Chastel,
Richesse de Kerman,
Chevalerie de Kergournadec.
Les proverbes qui se rattachent aux noms des hommes anciens et modernes affectent ordinairement une intention railleuse et satirique ; Vieux comme Hérode. — Le bon Homère sommeille . — Hippocrate dit oui et Galien dit non.
Enfin, on jugera mieux de l’esprit des proverbes français qui avaient cours au moyen âge et qui se conservèrent à peu près intacts jusqu’au milieu du seizième siècle, par la simple citation de quelques-uns de ces
PROVERBES
proverbes, qui sont encore en usage, et qui n’ont subi qu’une légère transformation grammaticale :
A beau parleur closes oreilles.
A chacun oiseau son nid lui est beau.
A Dieu, à père et à maître nul ne peut rendre équivalent.
A dur ane dur aguillon.
Aide-toi, Dieu te aidera.
Amis valent mieux que argent.
Au besoin voit-on l’ami.
Besoin fait vieille trotter.
Bienfaict n’est jamais perdu.
Bon cœur ne peut mentir.
Bonne vie embellit.
Borgne est roy entre aveugles.
Ce n’est pas or tout ce qui luit.
Celuy sçait assez qui vit bien.
De brebis comptées mange bien le loup.
De nouveau tout est beau.
Diligence passe science.
Gain de cordonnier entre par l’huis et ist (sort) par le fumier.
La faim chasse le loup hors bois.
La nuit porte conseil.
La plus méchante roue du char crie toujours.
L’eau dormant vault pis que l’eau courant.
Les petits sont sujets aux lois, les grands en font à leur guise.
Tout vray n’est pas bon à dire.
Trop parler nuit, trop grater cuit.
Vin vieux, ami vieux et or vieux sont aimés en tous lieux.
On ne saurait douter que le proverbe ne fût autrefois l’accompagnement indispensable du langage usuel, qui lui devait ainsi une allure plus familière et un tour plus original. Le proverbe, qui représentait en quelque sorte l’opinion commune et universelle, revenait à chaque instant, comme un refrain, animer le discours, en accentuant d’une manière tout imprévue la pensée personnelle de l’interlocuteur. La plupart des proverbes étaient sortis originairement de la bouche du peuple, mais on les retrouvait dans celle des nobles et des bourgeois. Ils avaient bientôt passé, de la langue parlée, dans toutes les compositions de la langue écrite, dans la poésie comme dans la prose, et même dans les œuvres les plus sérieuses et les plus littéraires.
Ainsi, au treizième siècle , où bien souvent un prédicateur commençait son sermon par un proverbe vulgaire, on n’était pas surpris de trouver un proverbe au début d’un ouvrage en vers. Les poètes mêmes croyaient se concilier les sympathies des lecteurs, en commençant, par un proverbe et souvent par plusieurs proverbes successifs, un poème ou un roman de longue haleine. Le charmant trouvère Chrestien de Troyes prélude de la sorte aux graves récits de la recherche du Graal, vase sacré avec lequel Jésus avait célébré la cène le jour de Pâques et où les anges recueillirent le sang du Christ sur la croix. Voici les premiers vers du beau roman de Terceval :
Qui petit seme petit cuelt,
Et qui onques recoillir voelt,
En tel lieu sa semance espande Que fruit à cent dobles li rande :
Car en terre que rien ne vault,
Bonne semance i sèche et fault.
Le même trouvère commence aussi, par un proverbe, son roman d'Erec et Elit de :
Li villains dist, en son respit,
Que tel chose a l’en en despit,
Qui mult valt mielx que l’on ne cuide.
L’exemple du célèbre Chrestien de Troyes ne pouvait être que suivi par ses contemporains, et l’auteur du fameux roman de Baudoin de Sebourc, troisième roy de Jérusalem, a renchéri encore sur son modèle, en terminant par un proverbe chaque strophe de son long poème. Ce dernier poète eut, à son tour, de nombreux imitateurs, et l’on peut citer, au quatorzième et au quinzième siècle, différentes poésies, alors très-populaires, dans lesquelles le proverbe se montre à la fin de chaque strophe, notamment la complainte, en vingt-deux couplets, que les écoliers de Paris avaient composée, en i38i, contre Hugues Aubriot, le courageux prévôt de Paris, pour se venger des sévérités de ce magistrat à leur égard; la ballade contre les Anglais, rimée par Alain Chartier, en 1449, après la prise de Fougères, etc.
Il faut mentionner surtout, comme un témoignage de l’autorité qu'on
PROVElfBES.
accordait aux proverbes dans les ouvrages les plus instructifs , la vieille Chronique de Rains (Reims), dont l’auteur champenois n’est pas connu, mais qui se distingue, entre tous les écrits historiques du treizième siècle, par sa sincérité et par sa forme à la fois dramatique et sévère. L’auteur n’avait pu être mêlé aux événements qu’il raconte, en parlant du règne de Philippe- Auguste et de celui de saint Louis; il donne cependant la physionomie réelle de l’époque, lorsqu’il caractérise les principaux faits par des proverbes vulgaires. Ici, après avoir démontré l’imprudence du roi d’Espagne, qui s’était attaqué au terrible Richard Cœur de Lion, roi
Fig. 285. — Devise de Louis, duc d'Orléans (1406). Fig. 286. — Devise de Jean sans Peur, duc de Bour-
d'Angleterre, il en vient à conclure que tant gr aie chievre que mal gist ; là, quand il représente Philippe-Auguste, qui s’est mis en campagne avec une faible escorte, dans la supposition que Richard n’avait pas encore débarqué en France, il emprunte au Dit des Villains ce malin proverbe, qu’on retrouvera plus tard dans le répertoire de Sancho Pança : En un muis de quidance n’a pas plein pot de sapience.
Nous avons vu le proverbe appliqué à l’histoire ; nous le verrons encore mieux à sa place dans le théâtre comique du quinzième siècle. La farce de Maître Pathelin, attribuée alternativement à Pierre Blanchet et à François Villon, abonde en proverbes vulgaires qui émaillent le dialogue si
Un bâton épineux, avec la UgendeJe l'envy, terme du jeu de dés, signifiant Je porte le défi, ce qui était à l'adresse de Jean sans Peur.
gogne (1406). Un rabot, avec la légende en flamand Hic houd. Je le tiens, ce qui était une réponse au défi du duc d’Orléans.
vif et si pétillant de cette plaisante comédie. L’avocat Pathelin emporte une pièce de drap, que le marchand Guillaume lui vend à crédit, en se laissant abuser par les belles paroles de ce maître fourbe; mais, si ce dernier réussit, même devant le juge, à se défendre d’avoir trompé son marchand, il est la dupe, à son tour, d’un pauvre berger, auquel il avait appris la manière de mentir en justice pour se faire absoudre d’un vol plus audacieux que le sien. La morale de la comédie est renfermée dans ce proverbe :
Or n’est-il si fort entendeur Qui ne trouve plus fort vendeur.
On peut dire de cette farce, qui a fait les délices de nos ancêtres, que chaque vers en est marqué au coin du proverbe gaulois, et que, pendant plus de trois siècles, le peuple de Paris employa pour son propre compte les locutions proverbiales qu’il avait empruntées â ce chef-d’œuvre du théâtre populaire. Au reste, la plupart des farces, qui défrayaient les représentations de la troupe de Pont-Alais, des clercs de la Bazoche, de la confrérie de la Mère Sotte et des autres bandes de comédiens, étaient toujours remplies de proverbes communs et vulgaires, que l’auditoire accueillait avec de bruyants éclats de rire.
Le proverbe avait aussi le privilège de dominer dans tous les genres de poésies, et surtout dans celle qui voulait trouver ses meilleurs échos parmi le peuple. François Villon, qui était un joyeux enfant de Paris, s’en est souvenu, quand il a intercalé, dans ses deux Testaments, nombre de sentences et de dictons devenus proverbes , ou propres à le devenir. On doit même remarquer que ses admirables ballades ne sont, à vrai dire, que la paraphrase ingénieuse du vers proverbial qui en est le refrain ; par exemple, dans la ballade des Dames du temps jadis, ce vers, tant de fois cité et sous des aspects constamment divers :
Mais où sont les neiges d’antan (de l’an passé)?
Il n’est pas surprenant que Pierre Gringore, qui avait été longtemps chef de l’association dramatique de la Mère Sotte, avant de devenir héraut d’armes de la cour de Lorraine, ait donné une large part aux proverbes
PROVERBES
dans tous ses ouvrages. Plusieurs de ces compositions poétiques ne sont que des recueils de proverbes rimés; entre autres, les Menus Propos, les Abus du monde et surtout les Fantaisies de M'ere Sotte. Ce dernier recueil, le plus connu de tous, se termine ainsi :
Femme est l’ennemy de l’amy,
Femme est péché inévitable,
Femme est familier ennemy,
Femme déçoit plus que le diable...
Femme est tempeste de maison....
Femme est le serpent des scrpens...
Charles, duc d’Orléans, qui était un poëte de cour, et qui ne composait des ballades et des rondeaux que pour les jeunes seigneurs et les jeunes dames de France et d’Angleterre, n’a pas cru déshonorer sa muse en lui faisant balbutier des proverbes qu’il avait soin de débarrasser de leur grossièreté populacière; c’étaient des perles ramassées sur un fumier. Il restait donc proverbeur de bonne compagnie, quand il disait :
Jeu qui trop dure ne vaut rien...
Il convient que trop parler nuise...
Chose qui plaist est à moitié vendue...
Quand vers le milieu du quinzième siècle on vit naître et se développei en France la littérature des contes, noMxeWes., joyeux devis, menus propos, paradoxes et autres œuvres singulières connues sous le nom général de facéties, les proverbes trouvèrent naturellement leur place marquée dans ces productions variées qui allaient si bien au génie français et au caractère gaulois. On ne saurait donc s’étonner que les plus habiles prosateurs n’aient pas dédaigné d’user et d’abuser même du proverbe pour ajouter un attrait de plus à leurs écrits. Antoine de la Sale, dans son délicieux roman de Jehan de Saintré, et le roi Louis XI, dans ses incomparables Cent Nouvelles nouvelles, nous ont aussi conservé bien des adages qui leur fournissent le thème et la moralité de leurs meilleurs chapitres. Le proverbe était désormais, pour ainsi dire, l’cime des œuvres littéraires, et le seizième siècle ne fit en cela que se conformer au goût du siècle précédent. Les poètes comme Clément Marot et Antoine de Baïf, les conteurs comme Rabelais et Noël du Fail, les polémistes comme Henri Estienne, les sati-
riques comme les auteurs de la Satyre Ménippée, se montrèrent à l’envi fort entendus dans la science des proverbes et ne restèrent pas à cet égard inférieurs à leurs devanciers. On peut dire avec raison que le proverbe était, en quelque sorte, le passe-port de toute idée vraie, qu’on cherchait à rendre plus saisissante et plus frappante, pour la mener loin à travers la mémoire des générations.
Que si maintenant nous tournons nos regards vers les autres nations de
Soulier rompu ou sain
Vaut mieux au pied qu’en main.
Tiré du Trésor des sentences dorées, dicts, proverbes et dictons communs, par Gabr. Meurier. (Lyon, d’OgeroIles, 1577, in-i6.)
Fig. 287. — Cordonnier mettant une chaussure en forme, d’après une des stalles dites Miséricordes du chœur de la cathédrale de Rouen, xv® siècle.
l’Europe, nous devons reconnaître que partout la littérature proverbiale a été aussi féconde, sans cesser d’être indigène. L’Espagne et l’Italie sont toutefois les pays qui offrent le plus d’analogie avec la France, sous le rapport des proverbes Quant à l’Angleterre, elle a donné moins large part aux proverbes, mais ceux qui lui appartiennent en propre se distinguent entre tous par cette humour britannique, qu’on ne trouve pas ailleurs et qui en fait l’originalité. On en jugera par les exemples suivants : Si Von savait ce qui doit renchérir, on n’aurait pas besoin d’être marchand plus d’une année. — Echange n’est pas vol. — Dieu nous a envoyé
PROVERBES
la viande et le diable la cuisine. — Le diable fait son pâté de Noël avec les doigts des notaires et les langues des avocats.
La peinture, la sculpture (fig. 287 et 288) et presque tous les arts n’avaient pas manqué de reproduire aux yeux l’expression figurative des proverbes. Les tableaux, les dessins, les estampes, les tapisseries interprétaient ces proverbes avec plus ou moins de justesse et de fantaisie. On gravait des proverbes sur la lame des épées et des poignards, sur les casques et les
Il a bien trouvé chaussure à son point.
Tiré des Adages et proverbes de Solon de Voge, recueillis par Jean le Bon, dit l'Hétropolitaiii.
(Paris, Bonfons, sans date (iSyb), in-i6.)
Fig. 28S. — Le cordonnier et son client, d’après une des stalles dites Mise'ricordes du chœur de la cathédrale de Rouen, xv' siècle.
cuirassespon frappait des médailles et des jetons portant des proverbes à l’exergue; on brodait des proverbes sur les étoffes qu’on emplo}^ait à l’habillement des hommes et des femmes , et ces broderies à proverbes servaient de ceintures et de baudriers. Les proverbes figuraient sur les vitraux, comme sur les meubles en bois sculpté (fig. 289), comme sur les verres à boire et les objets d’usage journalier. Une des salles du chateau de Beauté, appartenant à Agnès Sorel, était pavée de carreaux de faïence peinte, ornés de proverbes facétieux. On s’explique aisément pourquoi les enseignes des marchands étaient souvent des proverbes en action. Les
libraires et les imprimeurs avaient aussi multiplié les proverbes dans les marques qu’ils mettaient sur les titres des livres sortant de leurs imprimeries ou vendus dans leurs boutiques (fig. 289, 290 et 294). Quelques-uns de ces proverbes étaient facétieux; le plus grand nombre étaient édifiants.
Fig. 289. — Peigne, en bois sculpté, du xv“ siècle. On lit, d'un côté : Prenes en gré; et de l'autre : ce petit doun. Collection de M. Ach. Jubinal. — On remarque au centre de la légende un rébus représentant une Heur, un cœur enflammé, un bras qui tient un dard, avec les deux lettres M. P.' On disait proverbialement d’un homme colère, qu’il tuerait un mercier pour un peigne.
On possède, dans les grandes bibliothèques publiques, différents recueils de proverbes représentés par des miniatures ou par des dessins à la plume, qui font honneur au talent de leurs auteurs inconnus. Entre tous ces monuments auxquels le goût des proverbes a donné naissance, nous signalerons seulement un très-curieux Recueil de dessins à la gouache, exécutés pour le connétable de Bourbon, au commencement du règne de François I", et conservés maintenant à la Bibliothèque nationale de Paris
PROVERBES
On lit, au-de5sous de ce rébus, l'explication suivante ;
Saluons Marie priant Jésus en croix,
En noz consciences espérons sa paix.
J'ay a Dieu mon cenr mis,
J’espere paradis.
Louange a Dieu soit.
Fig. 2go. — Rébus tiré des Heures de NostreJame, imprimées par Guiilaum.' Godart, libraire à Paris, en i5i3.
(Fonds la Vallièrc, département des manuscrits). Ce beau livre contient soixante et un proverbes très-ingénieusement figurés. Celui que l’artiste a intitulé Margaritas ante porcos (proverbe emprunté à l’Ancien Testa-
Fig. 2yi. — Marque de Jehan de Brie, dans les Heures à l'usaige de Paris, imprimées par Jehan Bignon en i5i2. Ce rébus bizarre doit se traduire ainsi : « In vico sancti Jabobi, à la Limace. Cy me vend et achète. »
Fig. 292. — Dessin des Proverbes, adages, etc., ms. du xvi' siècle, n» 4316. Fonds La Vailière, 44.
Biblioth. nat. de Paris.
ment) est représenté par un groupe de porcs, renversant un panier de fleurs (fig. 292), avec ce distique français :
Belles raisons qui sont mal entendues Ressemblent fleurs à pourceaux entendues.
Dieu veult souventes fois permettre L’homme pé.ir, qui dist : Je veulx,
Quoy qu'il en peut advenir, mettre La charette devant les bœufs.
Fig. 293. — Dessin des Proverbes, adages, etc. Ms. du xvi* siècle, n“ 4316. Fonds La Vailière. Bibl. nat. de Paris.
PROVERBES
Il faut mentionner encore parmi les compositions les plus remarquables du recueil celles qui se rapportent aux proverbes suivants : Mettre la char-
Je suis Fauveau qui désire à toute heure Fstre estrillé et devant et darrière.
De m’estriller qui ne scet la manière A coup pert temps et trop en vain labeure.
Fig. 2gq. — Dessin des Proverbes, adages, etc., ms. du xvi' siècle. N” qJiô. Fonds La Vallière, 4.1
Biblioth. nat. de Paris.
rue devant les bœufs (fig. 293). — Tant va le pot à Veau, qu’il brise. — Alal sur mal n’est pas santé. — En forgeant on devient forgeron. — A petit mercier petit panier, etc. Le très-ancien proverbe, étrille Fan-
veau, qui serait incompréhensible sans une explication sommaire, n’a pas été oublié (fig. 294). Un quatrain en rimes, renfermé dans un cartouche ornementé, explique chaque sujet. L’inscription en vers, placée au bas du portrait du connétable en costume de guerre, nous apprend que ce précieux recueil, commencé par son ordre, ne fut achevé qu’après sa mort. C’est donc une espèce de monument que le poète et l’artiste élevèrent à sa mémoire, en immortalisant la passion qu’à l’instar du roi Salomon,- il avait eue pour les proverbes.
LANGUES
Origines des langues. — Décadence de la langue latine. — Le celtique et le tudesque. — La langue rustique. — Dialectes vulgaires néo-latins. — Premiers monuments de la langue française. — Serment de Louis le Germanique, en 842. — Lois de Guillaume le Conquérant. — La langue d’oc et la langue d’oil. — Poëme de Boèce. — La Chanson de Roland. — Fabliaux. — Le Roman de la Rose. — Villehardouin. — Le sire de Joinville. — Froissart. — Influence des écrivains flamands. — Antoine de la Sale. — Les Cent Nouvelles nouvelles et Villon. — L’hellénisme et l'italianisme. — Clément Marot et Rabelais. — Ronsard, Montaigne, Malherbe.
’heure de décadence sonne pour les idiomes, comme pour tout ce qui participe à la vie mortelle, dit M. Francis Wey qui a écrit un remarquable ouvrage sur les Variations delà langue française. Un temps arrive où le néologisme les rend diffus, où la subtilité les corrompt, où l’équivoque les décompose, et quand un langage arrive à empêcher que l’on se comprenne, les éléments sociaux sont bien près de se dissoudre... Babel symbolise les destinées des langues. »
L’histoire de la confusion des langues, telle que Moïse la raconte dans la Genèse, pourrait être, en effet, considérée comme l’image de ce qui se passa, en Europe, lorsque le peuple romain voulut établir sa domination sur tous les pays qu’il avait conquis, en y apportant sa langue qui devait être, en quelque sorte, le ciment social de la nouvelle nationalité romaine. « Alors toute la terre avait un même langage et une même parole, lisons-nous dans le texte biblique. Et l’Éternel descendit pour voir la ville et la tour, que les fils des hommes bâtissaient. Et l’Éternel dit ;
« Voici qu’ils sont un seul et même peuple. Ils ont un même langage; ils « commencent à travailler, et maintenant rien ne les empêchera d’exécuter « ce qu’ils ont projeté. Confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent « point le langage l’un de l’autre. » Ainsi l’Éternel les dispersa de là par toute la terre, et ils cessèrent de bâtir la ville. C’est pourquoi son nom fut appelé Babel, car le Seigneur y confondit le langage de toute la terre (fig. 296 et 297). »
Au commencement du cinquième siècle, l’empire des Césars n’était plus, comme Babel, qu’une grande ruine : la langue latine, qui depuis la conquête et l’occupation romaines était devenue la langue légale, religieuse, civile et administrative dans la plus grande partie de l’Europe, se trouva envahie par les langues barbares, comme le sol l’était par les hordes sauvages, qui, du fond de l’Asie, des extrémités de la Germanie et des régions inconnues du Nord, se précipitaient à la fois sur le monde romain. De là date l’origine des langues modernes de l’Europe, formées du mélange de l’idiome du peuple envahisseur avec la langue latine, qui avait trop profondément pénétré dans l’usage de la vie commune, pour qu’il fût possible de l’extirper et de la faire disparaître tout à fait. Sans doute, la langue classique, la belle langue de Tite-Live, de Cicéron et de Salluste, n’était parlée, n’était comprise que dans les classes élevées de la société; mais les autres classes se servaient d’une langue rustique, qui variait à l’infini selon les lieux et les populations, et que l’on a représentée comme une dégénérescence plus ou moins accusée de la vraie langue latine. Cette langue rustique [lingiia romana) se composait d’une multitude de dialectes procédant quelquefois les uns des autres et s’éloignant plus ou moins de la langue-mère.
La langue celtique, elle aussi, comprenait un certain nombre de dialectes, qui existaient, dans les Gaules, à l’époque des expéditions de César, et qui n’étaient que les variations de la même langue, comme il le dit lui-même dans ses Commentaires. Strabon dit aussi que les Gaulois se servaient partout d’une seule langue indigène, à laquelle ils imposaient seulement des différences de dialecte. Or, la langue celtique ne fit que se modifier plus ou moins radicalement, sous l’influence de la langue latine, quand cette dernière devint exclusivement le langage politique ou officiel de la colonie
LANGUES
V'ig. 296. — Construction de la tour de Babel, dans la vallée de Sennaar, par les descen dants de Noé. Miniature d'un ms. du.w' siè de. Biblioth. nat. de Paris.
romaine. Les empereurs avaient fait établir, dans les principales villes des Gaules, et notamment à Lyon, à Autun, à Besançon, des écoles où l’on enseignait la langue latine, et l’on eut recours à tous les moyens qui pouvaient propager cette langue, non-seulement dans les classes supérieures, mais encore parmi le peuple, qui se montra toujours rebelle au changement tyrannique de son idiome national. Cette politique des Romains leur réussit singulièrement. Non-seulement les Gallo-Romains se ruèrent dans la servitude, comme le dit Tacite, mais ils prirent plaisir à adopter la langue de leurs vainqueurs, en lui faisant subir quelques accidents inévitables de prononciation et en introduisant certains mots celtiques dans le vocabulaire latin. Bref, au mo-
ment où les barbares s’établirent dans les Gaules, il y avait déjà plusieurs siècles qu’à l’exception de l’habitant des campagnes, tout le monde parlait
la lingua romana, plus ou moins modifiée par les gosiers celtiques. Ces barbares allaient sans doute faire entrer de nouveaux éléments idiomatiques dans cette langue hybride, que le peuple gaulois avait accommodée à son usage; mais ils ne pouvaient pas la détruire, et le latin devait jusqu’à un certain point demeurer le fond du « français ».
Fig. 297. — Institution des langues. Fac-similé d’une gravure sur bois de la Margarita philosophica nova (Strasbourg, J. Gruninger, i5i2, in-4°). Biblioth. de l'Arsenal, à Paris.
Au surplus, les Gaulois n’avaient jamais eu d’histoire écrite, ni même de littérature, si ce n’est un petit nombre de chants guerriers et d’hymnes religieux, qui leur tenaient lieu d’archives nationales, et qui restaient déposés dans la mémoire des druides et des chefs de famille. La langue celtique, n’ayant pas reçu la consécration des œuvres littéraires, qui lui eussent donné, en la fixant, des qualités de persistance et de durée, tendait inévi-
LANGUES
tableinent à se désorganiser et à tomber en désuétude. Il est probable qu’elle n’avait pas échappé à ces lois de décadence et de destruction, lorsque les Francs renouvelèrent leurs invasions successives dans les Gaules,
(Etpïttrato îrocramut îiamn\mîi0 ’ cranturjfttmroîtofrroî tuîiamtiùt-
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Fis. 2g8. — Spécimen d'une page de la Grammaire latine, d’aïlius Donams. grammairien du iv® siècle. Fac-similé d’une planche de bois gravée pour l’impression xylographique de l’édition publiée à Mayence par Gutenberg. (Cette planche était conservée dans la bibliothèque du duc de la Vallière.)
jusqu’à ce qu’ils se fussent établis à demeure sur ce territoire, dont ils s’étaient emparés sans y changer les bases constitutives de la domination romaine. Les lettrés, les ecclésiastiques, les familles de race patricienne parlaient toujours latin, mais ce latin était singulièrement corrompu, quelquefois inintelligible. Ceux-là seuls, qui avaient fait leurs
études classiques dans les académies lyonnaises, viennoises, narbonnaises et aquitaniques, connaissaient par principes la langue latine et savaient récrire, sans faire trop de fautes de grammaire. Mais la langue usuelle était la lingiia romana, et cette langue vulgaire avait certainement produit des compositions littéraires et probablement des poésies que le temps n’a pas respectées.
Les Francs avaient tant de respect pour les institutions romaines, que, loin de songer à les détruire, ils laissèrent généralement subsister l’organisation politique et administrative qu’ils trouvèrent établie dans les Gaules. On s’explique ainsi pourquoi la langue latine continua de subsister sous la domination franque (fig. 297 ), langue vulgaire dans le peuple, langue plus savante et plus raffinée parmi les officiers publics, le clergé et les magistrats. Les Francs parlaient entre eux le teuton, jusqu’à ce qu’ils se furent convertis au christianisme, à l’exemple de leur roi Clovis. Dès lors, leurs rapports habituels avec les ecclésiastiques qui les instruisaient et les dirigeaient dans leur nouvelle foi religieuse amenèrent naturellement, pour les néophytes, la nécessité de comprendre la langue latine et même de la parler d’une façon toute rudimentaire. Ils avaient l’esprit prompt, l’intelligence vive et ouverte ; ils étaient donc tout préparés à recevoir les premières notions d’une langue nouvelle qui se présentait à eux avec le prestige de la grandeur de Rome.
En résumé, la langue française se compose de trois éléments nettement distincts : celtique, germanique et latin; mais ce dernier est, de beaucoup, le plus considérable. Il n’y a pas en français plus de mille mots d’origine germaine; il y en a bien moins de celtiques. Tout le reste, à peu près, est latin, ou bien tire son origine de la langue primitive qui a produit le latin.
Rien, d’ailleurs, ne fut plus rapide que les progrès du latin, depuis Clovis. Nous voyons, en effet, que les lois des Francs, comme celles des autres peuples barbares qui envahissaient l’empire romain, sont écrites en latin, non pas en latin académique, sans doute, mais en ce latin qu’on appelait sermo quotidianus (langage ordinaire), parce que tout le monde le parlait et l’entendait. Il est vrai que le tudesque resta la langue des tribus franques qui occupaient les bords du Rhin et les provinces de la Germanie; mais
LANGUES
les Francs de Clovis et des autres chefs qui s’étaient fixés à Orléans, à Paris et à Soissons, adoptèrent rapidement le latin vulgaire.
'Lasleudes ou les seigneurs, par paresse ou par fierté, se montrèrent plus hostiles à la langue latine; ils gardèrent longtemps leur langue nationale, et cette langue n’a peut-être pas cessé d’être en usage dans les classes nobles, jusqu’au règne de Charlemagne. Les rois de la première race, pour se faire des partisans dans la population gallo-romaine, n’affectèrent pas moins de prendre intérêt aux progrès de la langue vulgaire parmi leurs sujets. C’est ainsi que, deux siècles auparavant, les nobles gaulois qui parlaient encore le celtique s’efforcaient, suivant l’expression de Sidoine Apollinaire, « de se débarrasser de la rouille de cette langue antique, pour se façonner aux élégances de la belle langue latine. » Chilpéric P% roi de Soissons, au milieu du sixième siècle, se piquait même d’imiter, dans ses discours, la rhétorique des Romains les plus lettrés; il s’efforçait de rendre plus facile l’étude de la langue latine dans ses États, et comme ses sujets ne parvenaient pas à reproduire les sons de l’idiome tudesque avec les caractères de l’alphabet romain, il proposa d’employer quelques caractères grecs et hébreux qui se prêtaient mieux aux intonations. Dans le même temps, Caribert, roi de Paris, avait aussi la prétention d’être savant en jurisprudence et de s’exprimer dans la langue de Cicéron avec l’éloquence d’un véritable Romain. L’évêque Fortunat lui adressa des vers latins, pour le louer de ce qu’il parlait la langue latine comme s’il était né à Rome, au lieu d’être d’origine sicambre; le flatteur ajoutait : « Quelle doit être ton éloquence lorsque tu parles ta langue maternelle, toi qui es plus éloquent que nous dans notre langue! »
Malgré ces éloges certainement exagérés, il n’y avait peut-être personne qui fût capable de parler et d’écrire correctement le beau latin, le latin classique, dans les provinces gallo-romaines dont les Francs étaient maîtres. Mais dès lors le langage rustique ou vulgaire avait réussi presque partout à se faire accepter.
Grégoire de Tours, à qui nous devons cette admirable Histoire des Francs, que nous sommes si heureux de posséder pour connaître à fond une époque reculée où les monuments historiques font trop souvent défaut, avoue lui-même, dans un de ses ouvrages [De gloria Conf essor um) ^
qu’il ignorait presque absolument les règles de la langue latine; il s’excuse naïvement d’avoir bien souvent confondu les genres et les cas, mis les noms au féminin lorsqu’il fallait les mettre au masculin et au neutre; de s’être servi d’ablatifs au lieu d’accusatifs et de n’avoir pas eu égard aux régimes des prépositions. Le texte de cette précieuse chronique, rédigée entre les années ôyS et 5g3, est, en effet, très-incorrect, et les anciens copistes n’ont pas pourtant manqué d’y corriger les fautes les plus grossières, par respect pour la mémoire de l’illustre évêque de Tours.
Depuis Chilpéric jusqu’à Charlemagne, la bonne langue latine ne cessa de s’altérer et de se perdre, chez les Francs, nonobstant les louables efforts que les moines avaient faits pour la conserver dans leurs couvents comme dans une arche sainte. En revanche, la langue vulgaire continuait à se répandre dans la population. Charlemagne, qui avait parlé une langue faite de tudesque et de latin corrompu avant d’apprendre le latin grammatical, fut attristé de la dégénération de ce latin classique, qu’il était capable d’apprécier et qu’il écrivait lui-même, dit-on, assez correctement. Il s’indignait surtout de voir des évêques et de vénérables abbés qui n’étaient pas en état de lire la Bible dans le texte de la Vulgate. Il créa donc l’école Palatine, sous la direction d’Alcuin, dans le but d’épurer la langue latine ecclésiastique. Ses pairs et ses barons, ses leudes et ses officiers militaires gardèrent leur langage tudesque ou vulgaire ; mais son influence personnelle n’en fut pas moins favorable à la conservation de la langue latine, qui resta la langue de l’Église et qui profita des œuvres écrites de la littérature religieuse.
Outre ce latin littéraire, qui ne se parlait pas, mais qui était la langue des livres et des actes publics, il y avait seulement deux langues usuelles dans toute l’étendue du vaste empire de Charlemagne, le roman et le tudesque. Le plus ancien monument que nous ayons de ces deux langues au milieu du neuvième siècle, c’est le double serment que Charles le Chauve, roi de France, et Louis le Germanique, ligués contre leur frère l’empereur Lothaire, se prêtèrent l’un à l’autre, en présence de leurs ar mées, le 14 février 842. Il suffira de citer ici le serment que Louis le Germanique prononça, en Jangue romane, afin d’être entendu et compris par l’armée de Charles, laquelle se composait de Francs et de Gallo-Romains
LANGUES
de Neustrie, d’Aquitaine et des autres régions méridionales : « Pro Deo amur et pro Christian poblo, et nostro commun salvament, dist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karle, et in adjudha, et in cadhuna cosa, si cum om per dreit fradre salvar dist. In o quid il mi altresi fazet. Et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui, meon vol, cist meon fradre Karle in damno sit.»
Fig. 2gç). — Le roi Robert, fils d'Hugues Capet, composant des séquences et des répons en latin. Miniature des Chroniques de France, ms. de la fin du xiv' siècle, n“ 3. Biblioth. de Bourgogne, à Bruxelles.
Telle était donc la langue vulgaire, qu’on parlait dans la plus grande partie de la France, à cette époque, et il faut remarquer qu’à peu près tous les mots qui composent ce curieux document sont des mots latins défigurés par la prononciation ou par l’orthographe. Ainsi le langage commun était bien le latin rustique, le roman formé du celtique, du germain et du latin fondus ensemble. C’était là la langue de la France, et les Allemands nommaient la France « latine » {Francia latina)^ parce qu’on y parlait ce langage composite. Selon l’historien Luitprand, au dixième siècle, on n’appelait plus la Gaule que la « France romaine ou romane »
{Francia romana)^ et un historien postérieur explique cette dénomination, en disant qu’elle n’avait pas été attribuée à la France à cause de Rome, mais à cause de la langue romane qu’on y parlait {sic dicta, non a Roma^sed a lingiia romana). Voilà pourquoi les Francs des Gaules étaient qualifiés Francs Latins.
Cependant les seigneurs , qui se donnaient le titre de nobles gaulois, protestaient encore contre l’invasion générale de la langue latine vulgaire. L’empereur Lothaire, fils de Louis le Débonnaire, s’était toujours refusé à apprendre le latin, même le latin vulgaire. Louis le Débonnaire luimême avait tenté de maintenir l’usage de la langue tudesque dans ses États, en ordonnant que les Livres saints fussent traduits en cette langue qui n’avait plus beaucoup de représentants , en dehors de la Germanie proprement dite. Dans les conciles de Tours et de Mayence, en 8i3, les évêques s’étaient associés aux intentions de Charlemagne, en émettant le vœu que les Écritures fussent mises à la portée des fidèles par une traduction tudesque ou romane.
Le langage tudesque n’en disparut pas moins, à la fin du dixième siècle ; car le duc Hugues Capet, avant de devenir premier roi de la troisième race , ayant une entrevue avec l’empereur Othon II, qui avait parlé en bon latin pour être entendu des évêques , ne put lui répondre qu’en roman, et l’historien Richer, qui assistait à cette conférence, rapporte que l’évêque d’Orléans, Arnulf, fut obligé de traduire en langue vulgaire les paroles d’Othon, afin que le duc pût les comprendre. Un peu plus tard, sous le règne d’Hugues Capet, l’évêque de Verdun était désigné, au contraire, pour prendre la parole au synode de Mouzon, attendu qu’il possédait la langue tudesque. Le roman ou la langue vulgaire n’avait pourtant pas cessé de faire des progrès dans toutes les provinces occidentales qui formaient le royaume de France; c’était à la fois la langue du peuple et la langue des seigneurs. Le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant avait introduit l’usage de cette langue en Angleterre, comme Robert Guiscard, son contemporain, en Sicile et à Naples. Guillaume ordonna que les lois de l’Angleterre fussent écrites en français, c’est-à-dire en normand, lequel n’était qu’un dialecte de la langue romane, et que, dans les écoles, on apprît le français à la jeunesse avant de lui apprendre le
LANGUES
latin. Quant à la cour de Naples, selon le témoignage d’un historien du temps, quiconque ignorait la langue de France ne pouvait avoir aucune considération dans cette cour toute française. Un article (le 38®) emprunté aux Lois de Guillaume le Conquérant nous fera connaître le chemin que la langue romane avait fait, à la fin du onzième siècle, pour arriver à se transformer en langue d’oil ; « Si home enpuisuned altre, seit occit, u permanablement essillé. Jo jettai vos choses por cause de mort, et de ço ne me poez emplaider : car leist à faire damage à altres par poür de mort, quant par el ne pot eschaper. »
Les langues romanes (que d’autres ont appelées néo-latines) sont le français, le provençal, l’italien, l’espagnol, le portugais et le roumain. Elles se formèrent, en même temps, sous diverses influences de prononciation, et ce n’est, à vrai dire, que du latin passant par différentes sortes de gosiers et d’intelligences. Ce fut la poésie qui, en s’éveillant dans le berceau de la chevalerie, inaugura la création des langues modernes : car ce ne sont pas les grammairiens ni les rhéteurs qui font les langues; ils président seulement à l’inventaire et au meilleur emploi de leurs richesses, lorsque ces langues se sont enrichies d’elles-mêmes, grâce aux efforts de leurs poètes et de leurs écrivains. Depuis longtemps, d’ailleurs, on voyait se dessiner les deux grands courants qui entraînaient l’idiome national, sans lutte et sans mélange, vers ses deux principaux lits, celui de la langue d’oc et celui de la langue d’oil. Ici et là, les poètes accomplissent leur tâche avec la même ardeur, avec le même dévouement : ici troubadours, là trouvères. Les deux langues ou plutôt les deux dialectes parviennent simultanément à leur perfection relative. Les premiers monuments littéraires de la langue provençale sont le Poeme de Bo'ece, le Mystère des Vierges sages et des Vierges folles et plusieurs autres poèmes antérieurs à ce Guillaume IX, duc d’Aquitaine ( 1071- 1 127), que l’on a souvent cité comme le plus ancien des troubadours. Les premiers monuments de la langue française, après le Serment de 842, sont la Cantilène de sainte Eiilalie, les deux poèmes de la bibliothèque de Clermont consacrés à saint Léger et à la Passion, et enfin la Vie de saint Alexis, qui fut composée vers io5o. Ensuite viennent les épopées guerrières, appelées chansons de geste ou romans de chevalerie, et c’est ainsi que l’épopée
homérique avait été une des premières inspirations de la langue grecque. Dans ces vigoureux tableaux de la vie héroïque, l’invention, l’imagination, le génie national éclatent naturellement; la forme littéraire se montre déjà, le style jaillit et brille, avant que la langue soit formée.
C’est dans la célèbre Chanson de Roland qu’il nous faut chercher le plus ancien type de cette langue qui s’annonce par des traits sublimes : « La langue balbutie encore, dit M. Francis Wey, le nombre manque, la période est courte, les procédés de construction sont réduits au mécanisme le plus élémentaire, et le bon trouvère ignore l’art de varier les tours. » Mais ce beau poème, attribué, sans preuves suffisantes, à un trouvère nommé Turold , n’en est pas moins digne d’être souvent comparé à V Iliade d’Homère. Voici comment est décrite la mort d’Olivier, un des douze pairs de Charlemagne, dans le défilé de Roncevaux, où Roland avait soutenu, avec ses compagnons d’armes, l’attaque de l’armée des Sarrasins :
Oliviers sent que la mort niult l’anguisset :
Ambdui li oil en la teste li turnent,
L’oie pert e la veüe tute;
Descent à pied, à la tere se culchet,
Forment en hait si recleimet sa culpe,
Cuntre le ciel ambesdous ses mains juintes,
Si preiet Dieu que paréis li dunget,
E beneiet Carlun e France dulce,
Sun compagnun Rollant desur tuz humes.
Fait li le coer, li helmes li embrunchet;
Trestut le cors à la tere li justet.
Morz est li quens que plus ne se demuret.
Rollanz li ber le pluret, si l’duluset.
Jamais en tere n’orrez plus dolent hume (i) ...
Dès ce moment, la langue française est faite : c’est la langue d’oil. Elle côtoie encore le latin et s’approprie quelques-unes des règles les plus délicates et les plus ingénieuses qui le distinguent, entre autres la dé-
(i) Nos lecteurs seront bien aises de trouver ici la traduct'on littérale de ces vers : « Olivier sent l’angoisse delà mort ; — Ses deux yeux lui tournent dans la tête ; — Il perd l'ouïe, et tout à fait la vue ; — Descend à pied , sur la terre se couche; — A haute voix fait son mea culpa, — Joint ses deux mains et les tend vers le ciel. — Prie Dieu de lui donner son Paradis, — De bénir Charlemagne, la douce France — Et son compagnon Roland par-dessus tous les hommes. — Le cœur lui manque, sa tête s’incline ; — Il tombe à terre, étendu de tout son long. — C’en est fait : le comte est mort. — Et le baron Roland le pleure et le regrette. — Jamais sur terre vous n’entendrez un homme plus dolent. »
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clinaison des mots et des adjectifs, représentée en français par l’adjonction ou la suppression de Vs finale. Cette règle n’avait pourtant pas été adoptée généralement par les écrivains français, mais on peut reconnaître qu’elle avait été indiquée et même suivie par quelques-uns. Toutefois, il faut le dire, il n’y avait pas encore de grammaire; chacun parlait ou écrivait à sa guise, suivant son instinct ou son génie; la langue était ce qu’on la faisait, claire ou obscure, lourde ou légère; la forme même des mots changeait presque à l’aventure, et l’on ne pensait pas même à créer une orthographe logique et régulière.
Fig. 3oo. — Incendre de la prison de Bel-Accueil. Fig. 3oi. — Narcisse à la fontaine.
Miniatures du Roman de la Rose, ms. du xiv' siècle. Bibliotb. de M. Ambroise Firmin-Didot.
Les grands romans de chevalerie avaient donné à la langue d’oil une sorte de noblesse, de grandeur et d’énergie, qui conviennent au genre épique. Mais d’autres trouvères , fils du peuple sans doute, et , comme tels, plus narquois, plus frondeurs, plus facétieux que les poètes des chansons de geste, inventèrent le fabliau, le conte et le dit, pour y répandre à pleines mains la comédie et la satire. Les vices, les défauts, les passions et les ridicules de la société, depuis le vilain jusqu’au roi, étaient livrés à la poésie populaire, pour Vébattement de ceux-là même qui étaient alors le plus rudement traités. La langue dut s’assouplir, se déployer, s’enrichir, pour se prêter à ces joyeuses et mordantes exécutions; elle puisa surtout dans le langage familier et même trivial des petites gens de la
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ville et de la campagne; elle devint plus vivante, plus alerte, plus fine, plus tranchée et plus gaillarde. Son type le plus exact, ce furent les fabliaux, et ce fut aussi le Roman de la Rose (fig. 3oo et 3oi ), commencé par Guillaume de Lorris, vers 1220, et terminé, cinquante ans plus tard, par Jean de Meung, dit Clopinel.
Le Roman de la était sans doute une réminiscence des poésies, qui depuis deux siècles faisaient les délices des populations du Midi, et qui n’offraient que l’expression douce et tendre, gracieuse et imagée, des sentiments du cœur. La langue romane du Midi, la langue d’oc épurée, perfectionnée, développée, avait pu devenir, depuis le douzième siècle, la rivale des langues latine, italienne, espagnole; mais les troubadours, qui en étaient les poètes rêveurs et mélancoliques, se consacraient trop souvent à chanter l’amour, les femmes, les fleurs et les molles jouissances de la vie mondaine. Leurs chansons, leurs tensons, leurs plancts, etc., qu’on récitait au son d’un instrument à cordes, furent imités par les trouvères du Nord, mais avec moins de langueur et de monotonie. Guillaume de Lorris et son continuateur ajoutèrent aux allégories et aux subtilités galantes du Roman de la Rose l’élément satirique et sarcastique, qui procédait du génie gaulois. Bref, la langue française, dans cette œuvre du treizième siècle, semble avoir acquis déjà toutes ses qualités originales; on en jugera par cette description du printemps :
En mai estoie, ce songoie,
El tems amoreus plain de joie,
El tems où tote riens s’esgaie,
Que l’en ne voit buisson ne haie Qui en mai parer ne se voille Et covrir de novele foille.
Li bois recovrent lor verdure,
Qui sunt sec tant com yver dure;
La terre meismes s’orgoille Par la rosée qui la moille Et oblie la poverté Où elle a tôt l’yver esté.
Lors devient la terre si gobe Qu’el volt avoir novele robe, etc.
Guillaume de Lorris se rattachait, de préférence, à l’école des trouba-
LANGUES
dours; Jean de Meung resta plus sympathiquement dévoué à celle des trouvères de l’Artois, de la Picardie et de la Champagne. Le style de l’un et de l’autre n’en était pas moins la plus élégante et la plus correcte expression de cette puissante langue d’oil, qui rivalisait alors avec le latin dont la scolastique prolongeait la vie dans les Universités. La langue d’oil avait conquis, par toute l’Europe, une telle notoriété, que Brunetto La-
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Fig. 3o2. — Fragment de la Divina Commedia, du Dante, ms. du xiv° siècle. Biblioth. nat. de Paris.
tini, qui fut le maître du Dante, écrivit en français l’encyclopédie qu’il composa sous le nom de Tj'ésor : « Et se aucuns demandoit, dit-il, porquoi cist livres est escriz en romans, selon le langage des François, puisque nous somes Italiens, je diroie que c’est por deux raisons : l’une, car nous somes en France, et l’autre, porceque la parleure est plus délitable et plus commune à toutes gens. » Dante Alighieri, à qui Brunetto Latini avait enseigné la langue d’oil, ne manqua pas de venir à Paris achever son éducation de linguistique et de scolastique (fig. 3o2).
La poésie avait été, pour la langue française, comme pour toutes les
langues, une voie d’initiation et de progrès; mais, depuis les premières années du treizième siècle, la bonne prose, jetée dans le moule de l’histoire, avait fait son apparition en France, avec le livre de Geoffroi de Villehardouin sur la conquête de Constantinople. Ce prosateur peu lettré, qui usait du langage historique avec beaucoup de facilité et de précision, était un noble, un homme de guerre, qui devina les véritables qualités de notre langue nationale, en écrivant le récit des grands événements auxquels il avait participé dans la croisade de 1 202. On ne saurait mieux faire connaître le style de Villehardouin et l’état de la langue à cette époque, que par une citation, celle du discours des messagers de la croisade au doge de Venise : « Sire, nos somes à toi venu de par les halz barons de France qui ont pris le sine de la croix, por la honte Jesu-Crist vengier et por Jérusalem reconquerre, se Dieu le vuelt soffrir. Etporceque ils seventque nule genz n’ont si grant pooir d’aus aidier con vos et la vostre genz, vos prient por Dieu que vos aiez pitié de la terre d’oltre-mer et de la honte Jesu-Crist et que vous veuilliez mettre paine cornent ils puissent avoir navie et estoire. »
Ce croisé champenois avait presque atteint de prime saut la perfection, et le sire de Joinville, qui vint, plus d’un demi-siècle après lui, raconter les croisades de saint Louis, ne l’égala peut-être pas, quoiqu’il eût à son service une langue plus riche et moins rigide. Le règne de saint Louis avait fait fleurir une société polie dans laquelle le langage, en devenant plus fin, mieux nuancé et plus abondant, gardait sa naïveté et ses grâces familières. Joinville, avec sa bonhomie narquoise, est le conteur le plus aimable et le plus touchant du moyen âge.
La langue française, qu’on parlait dans toute l’ Europe et jusqu’en Orient au treizième siècle, mais qui était surtout la langue privilégiée des cours, ne pouvait que déchoir, au siècle suivant, même avec d’aussi remarquables écrivains que Jean Froissart. Ce chroniqueur, comme l’a jugé M. Francis Wey (peut-être un peu trop sévèrement), était doué de l’instinct de son art, habile sans élévation et sans goût, cherchant l’effet plutôt que l’émotion, narrant les petites choses avec une fort grande prolixité, et n’imposant aucun frein, aucune règle à son style souvent pesant et diffus. La langue tournait à l’enflure et à la monotonie.
L’invasion des écrivains flamands dans toutes les branches de la litté-
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rature française ne fut pas favorable à notre langue, qui se gourma, s’entortilla et finit par tomber dans une intarissable verbosité incorrecte et pédantesque. Christine de Pisan (fig. 3o3), l’historiographe de Charles V, avait donné l’exemple de ce pathos fastidieux, mais elle allait être bien surpassée par les historiens de la cour de Bourgogne, George Chastelain, Olivier de la Marche et Molinet. Jean d’Auton, le chroniqueur de
Fig. 3o3. — Les Trois Vertus (Raison, Droiture et Justice) engagent Christine de Pisan à écrire un livre de morale à \' enseignement des dames. Miniature tirée du Livre des Vertus, ms. inédit, daté de 1405. Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.
Louis XII , semble avoir été le type achevé de ces enchevêtreurs de style, de ces détestables fabricateurs du nœud gordien de la langue française.
Ce nœud gordien, un charmant conteur de la cour de Bourgogne, Antoine de la Sale, n’avait pas du moins contribué à le former, mais il ne le trancha pas. Son roman du Petit Jehan de Saintré était bien fait pour reposer agréablement le lecteur, au milieu de tant de compilations hérissées du style le plus prétentieux et le" plus embrouillé. La langue restait encore française avec Antoine de la Sale; elle le fut davantage avec les conteurs des Cent Nouvelles nouvelles, lesquelles paraissaient descendre en droite ligne des anciens trouvères qui avaient rimé de si joyeux fabliaux.
SCIEN'CES ET LETTRES. II. — 5o
Cette bonne langue française, que l’érudition avait gâtée , se retrempa tout à coup à ses sources originelles, en faisant parler le peuple par la bouche d’un poète qui tirait de son propre fonds une éloquence simple et vraie, sans latiniser et sans déclamer. Ce poète était François Villon, chez qui on retrouve la langue du Roman de la Rose, avec plus d’énergie et de hardiesse. Au moment même où Villon se vantait de remettre en honneur le langage de Paris, un homme d’Etat, Philippe de Comines, donnait, dans ses Mémoires, le modèle du langage soutenu, grave et philosophique de l’histoire. « Le seigneur d’Argenton est flexible, précis, ample, nerveux, dit M. Francis Wey; son parler semble tout moderne et, à quelques nuances orthographiques, à quelques mots vieillis près, séparé de celui du règne d’Henri IV par un intervalle de peu d’années. » Il y a pourtant presque un siècle entre Comines et Henri IV.
Sous François P% où l’idiome vulgaire s’émancipe, la cour se livre, en toutes choses, à l’imitation italienne; la langue s’italianisera pendant cent ans, mais aussi elle se fortifiera dans le commerce habituel du grec et du latin. Rabelais se moque, dans son Pantagruel , de cet abus du latinisme, que Geoffroi Tory avait critiqué le premier, en dénonçant les écumeurs de latin, dans la préface de son célèbre Cliampjleury Soq), où l'on trouve une « exhortation à mettre et ordonner la langue françoise par certaine reigle de parler élégamment en bon et plus sain langage françois ». C’est l’écolier limousin qui fait en ces termes le portrait des étudiants de Paris : « Nous transfrétons la Séquane au dilucule et crépuscule; nous déambulons par les quadrivies de l’urbe; nous despumons la verbocination latiale, et, comme vérisimiles amorabonds, captons la bénévolence de l’omnijuge, omniforme et omnigène sexe féminin. » Rabelais, qui raillait à si juste titre le jargon des écoliers parisiens, ne se mit point lui-même assez en garde contre l’abus de l’érudition dans le style, mais il n’en a pas moins porté au plus haut degré de perfection la langue du seizième siècle. Clément Marot et les poètes de son école, Bonaventure des Périers et quelques autres, auraient plutôt cherché leurs modèles, comme avait fait Villon, dans les auteurs du treizième siècle : ils furent les gardiens de la bonne langue française, claire et transparente, précise et correcte, élégante et spirituelle. Calvin et la plupart des écrivains protestants se
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rattachent à cette école, mais avec plus de roideur, de froideur et de pâleur.
Le seizième siècle va nous accabler, en quelque sorte, d’une multitude de chefs-d’œuvre en tout genre; mais le néologisme, l’hellénisme et le latinisme s’attacheront, ainsi qu’une rouille inévitable, aux plus belles œuvres de l’esprit français, et le langage courtisanesque et italianisé, comme Henri Estienne l’a qualifié dans le traité qu’il lui consacra, débordera de la cour des Valois sur la langue parlée plutôt que sur la langue écrite. Ce sont principalement des poètes, et d’excellents poètes, qui se font, par amour du grec, du latin et de l’italien , les démolisseurs de la langue française. Ronsard et la pléiade sont les plus terribles provocateurs de cette triste métamorphose (voy. plus loin le chap. Poésie nationale). Les prosateurs, par contre, font tête à ces sacrilèges et persistent à demeurer français : les historiens, tels que Biaise de Montluc; les humanistes, tels qu’Amyot; les polémistes, tels que Henri Estienne; les conteurs, tels que Marguerite de Valois et Brantôme; les moralistes, tels que Montaigne, sont là pour prouver, à l’étranger, à l’Italie elle-même, qu’on sait encore se servir du français en France.
Mais les plus terribles ennemis de la langue française furent les réformateurs de grammaire et d’orthographe, les Jacques Pelletier, les Louis Meigret, les Pierre Ramus. Ces philosophes à outrance, qui voulaient tout changer, tout bouleverser, dans cette langue consacrée par tant d’œuvres admirables, ces inconoclastes des lettres prétendaient fere qadrer lé letres é Vécritiir ao batiman dé voes e à la prononciacion, sans avoer égart ao loés sophistiqes dé dériverons, aoq'eles se soumettet aocuns dé nôtres corne bœufs ao jou. Ils étaient plus ridicules que l’écolier limousin de Geofîroi Tory et de Rabelais; on les bafoua davantage, et le bon sens . de la bourgeoisie se chargea de mettre en pleine déroute ces académistes, qui ne firent que des prosélytes honteux. Tout cet échafaudage de mauvais goût devait s’écrouler devant Montaigne et Malherbe. Donnons la parole à M. Francis Wey : « Montaigne, esprit libre, ondoyant, divers; génie souple, dédaigneux des doctrines impérieuses, et profondément imbu de la pensée romaine, dont son style gardait une saveur fine et adoucie. Son érudition de philosophe a retrempé son génie et son style;
son indépendance, insouciante et flexible en ses allures, l’a préservé de la servilité imitative; peintre de l’âme humaine, il n’avait d’autre modèle que la nature et ne pouvait parler que le langage qui répondait à ses pensées. Il l’exprima sans la traduire. » Montaigne est, en effet, l’écrivain qui , avant Pascal , a le plus merveilleusement employé la langue française.
Quant à Malherbe , il semblait avoir mission d’arracher la langue aux servitudes de l’italianisme et de l’hellénisme. Il fit sa tâche avec une inflexible rigueur, et il rendit à la poésie ses allures nationales en la maintenant dans les hauteurs du lyrisme le plus majestueux. Grâce à lui, on eut des vers français qui offraient les qualités primordiales de la langue française, la pureté, la clarté et la vérité. Mais c’est à Henri IV surtout qu’il faut attribuer la rénovation de la vieille langue française et de l’esprit français : ce grand roi, ennemi de l’afféterie, dédaigneux du pathos grec et latin, personnifiait le bon sens: il pensait comme un sage, il parlait comme un soldat, il écrivait à la fois comme Amyot et comme Brantôme. La langue française, qui se faisait italienne sous les Valois, allait se faire espagnole pendant la Ligue; elle redevint essentiellement française, quand le règne d’Henri IV eut refait la France.
Fig. 3o|. - Le pot cassé, marque de Gooffroi Tory, libraire à Paris, dans la première édition de son Champjleury, 1529, pet. in-fol.
ROMANS
Origine du nom de roman. — Romans grecs et latins. — Débat des savants sur les premiers romans français
— Ces romans sont sortis des chants populaires et des chroniques latines, — Anciens romans en prose et en rime. — Les trois materes des chansons de geste. — Leur classification.— Manuscrits desjongleurs
— Assembleurs et trouvères.— La Chanson de Roland.— Progrès de la romancerie pendant les croisades.— Romans bretons. — Tristan. — Lancelot. — Merlin. — Le Saint-Graal.— Décadence des romans au quatorzième siècle. — Refonte des anciens romans. — Petits romans du quinzième siècle. — Le roman à l’étranger. ■ — Les Amadis.
N Grèce, comme à Rome, les ouvrages d’imagination, qu’on a depuis nommés 7'omans, étaient en grande faveur dans la société lettrée, surtout chez les personnes désœuvrées et frivoles, qui demandaient une lecture agréable plutôt qu’instructive. Quant au nom sous lequel on les désigne aujourd’hui (ce nom ne signifie pas autre chose qu’un ouvrage écrit en langue romane), il n’a pas été employé avant le onzième ou douzième siècle, et avec une acception bien différente.
Les anciens romans latins et grecs n’étaient que des récits d’aventures imaginaires et amoureuses. Pétrone, dans sa Satire, et Apulée, dans son Ane d’or, eurent sans doute beaucoup d’imitateurs dans la littérature romaine du temps des Césars; mais c’est dans la littérature grecque qu’il faut chercher les progrès d’une école littéraire qui eut longtemps la vogue
à Constantinople et dans tout l’empire d’Orient. Achille Tatius, d’Alexandrie , avait donné le modèle de ce genre de livre , en composant les Amours de Clitophon et de Leucippe, au troisième siècle; après lui, Héliodore, évêque de Tricca, eu Thessalie, écrivit les Amours de Théagene et de Charicl^ , et Longus , les Amours de Daphnis et de Chloé. Ce chef-d’œuvre de grâce naïve ne devait pas être surpassé, et les romans d’amour, que Théodore Prodrome, Nicétas Eugenianus et une foule d’autres publiaient encore au douzième siècle, étaient aussi éloignés de la délicieuse composition de Longus que des premiers romans français qui se multiplièrent à cette époque.
Cependant le moyen âge ne pouvait prendre un bien vif intérêt à des histoires d’amour profane et, par conséquent, à des œuvres essentiellement païennes. Mais, au huitième siècle, saint Jean Damascène rédigea en grec une sorte de roman d’amour mystique, sur la légende de saint Barlaam et de Josaphat, roi des Indes, et cette histoire fabuleuse trouva de pieuses sympathies qui la firent traduire dans toutes les langues. Il faut ensuite descendre au douzième siècle pour rencontrer des fictions, écrites en latin, qu’on puisse rattacher à la littérature romanesque : par exemple, le roman des Sept Sages [Septem Sapientes) ^ traduit ou imité de l’hébreu par un moine de l’abbaye de Haute-Selve, et la célèbre compilation intitulée : Gesta Romanorum [les Gestes des Romains). Lorsque ces deux recueils d’histoire morale parurent, le nom de roman était déjà donné aux chansons de geste et à d’autres histoires de chevalerie, de féerie et de dévotion, écrites en vers « romans » ou en prose « romane ».
Voilà près d’un demi-siècle que les savants les plus autorisés de France, d’Allemagne et de Belgique, se sont attachés à rechercher l’origine de nos vieux romans français : M. Paulin Paris, avant tous, a eu l’honneur insigne d’appeler l’attention des érudits sur cette question obscure, qu’il a élucidée mieux que personne, en publiant le premier les anciens textes de quelques-uns de ces romans. Son système, qui nous semble encore le plus logique et le plus satisfaisant, a été discuté, combattu, par divers littérateurs distingués, Michelet, Edgard Quinet, et surtout M. Léon Gautier. Ce dernier, malgré son savoir, n’a fait que retarder la solution du problème historique et littéraire, que son devancier, M. Paulin Paris,
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avait presque résolu de la manière la plus ingénieuse et la plus solide. Il s’agit donc maintenant de résumer les opinions émises par tant de doctes adversaires et d’en tirer un jugement sommaire, aussi logique qu’il est possible de l’établir sur le sujet le plus complexe et le plus dénué de renseignements certains.
D’après le système de M. Gautier, qui s’est appuyé d’un prodigieux appareil d’érudition, les chansons de geste et les romans de chevalerie, inventés et mis en vers par les jongleurs, au douzième siècle, auraient leur origine dans les chants populaires, dans les cantilènes tudesques. Or, M. Gautier n’a pas découvert ces cantilènes, ces chants originaux en langue thioise ou germanique. Il n’en cite qu’un seul , qu’il appelle la cantilhie d’Hildebrand et qui n’a pas de rapport avec les chansons de geste, puisque cette cantilène fait mention d’Odoacre, roi des Hérules, à la fin du cinquième siècle. Il signale aussi un chant populaire du septième siècle, que l’évêque de Meaux, Hildegaire, a recueilli et traduit en latin dans sa Vie de saint Faron^ et qui aurait été composé en roman pour célébrer la victoire de Clotaire II sur les Saxons. Enfin, il mentionne un très-beau chant tudesque sur la bataille que Louis III, fils de Louis le Bègue, livra aux Normands, à Saucourt, en 880. Quant à ces cantilènes tudesques qui auraient été le germe des chansons de geste du douzième siècle, M. Gautier reconnaît qu’elles n’existent plus : il se borne à supposer qu’elles ont existé, puisque Éginhard rapporte, dans sa Chronique, que Charlemagne fit rechercher avec soin et transcrire les vieux chants [antiqiiissima carmina) ^ dans lesquels étaient célébrés les hauts faits et les guerres des anciens temps.
L’existence de ces vieux chants populaires est incontestable; mais ceux que Charlemagne avait fait recueillir ne s’étaient conservés dans la mémoire des populations de la Gaule, qu’après avoir été traduits ou imités en langage rustique ou roman. Ainsi le poète anglo-normand Robert Wace, dans son Roman du Roii, rappelle en ces termes les chansons de geste primitives, qui furent chantées, avant la bataille d’Astings, en présence de l’armée de Guillaume le Conquérant :
Taillefer qui mult bien cantoit
Sur un cheval qui tost aloit
Devant eus s’en alloit cantant De Callemaine et de Rollant Et d’Olivier et des vassaux Qui morurent à Rainschevaux.
Voilà bien les véritables origines de la Chanson de Roland, qu’on regarde avec raison comme la plus ancienne des chansons de geste composées en roman. Que cette admirable chanson de geste se soit formée de l’agrégation de différents chants populaires, qui étaient déjà romanciés ^ c’est-à-dire écrits en langue vulgaire ou romane, c’est un fait très-probable et très-acceptable. Mais il est impossible de croire que les chansons de geste relatives au règne de Charlemagne et de ses successeurs, si ce n’est peut-être le fameux roman de Garin le Loherain, aient été composées par des jongleurs français d’après des cantilènes tudesques. Ce sont les chants populaires en langage roman qui ont été certainement les préludes des chansons de geste et des grands romans de chevalerie; mais, comme M. Paulin Paris l’a prouvé incontestablement, ces chants populaires avaient d’abord produit des histoires, des chroniques, rédigées en latin, qui furent les principales sources des romans en rime.
On peut affirmer, par exemple, que la Chronique latine de Nennius, l’Histoire des Bretons et la Vie de Merlin, écrits en latin par Geoffroi de Monmouth, ont été les matériaux mis en œuvre par Wace, dans ses romans du Rou et du Brut, comme par Robert de Borron dans son roman de Joseph d’Arimathie et par l’auteur anonyme du Saint-Graal. Il convient aussi de citer ici la Chronique latine attribuée à l’archevêque de Reims, Turpin. Cette fausse chronique se divise en deux parties : la première, qui se compose des cinq premiers chapitres, a été écrite, par un moine de Compostelle, vers le milieu du onzième siècle; la seconde (chapitre VI et suivants) est l’œuvre d’un moine de Saint-André de Vienne, qui écrivait entre les années 1109 et 1119. Telles sont, du moins, les conclusions d’un excellent travail de M. Gaston Paris. Cette chronique acquit aussitôt une telle renommée, qu’on en fit cinq ou six traductions en prose, qui furent la source où puisèrent les jongleurs.
Chrétien de Troyes commence ainsi un de ses romans, et donne à entendre, lui aussi, qu’il n’a fait qu’imiter en vers un roman en prose ;
ROMANS
Chresticns qui entent et paine A rimoier le meillor conte Par le commandement le Comte Qu’il soit contez en cort royal :
Ce est li contes de Graal
Dont li quens li bailla le livre, etc.
Claude Fauchet, dans son Recueil de l’origine de la langue et poésie françoise, où il rapporte ces vers, ajoute : « Ce qui monstre que partie des romans ont esté en prose premier qu’en ryme. » M. Gautier a donc eu
Fig. 3o5. — Josué, le roi David, Judas Machabée, d’après une suite d'anciennes gravures en bois, représentant les neuf héros de l’histoire sainte, de l’histoire ancienne et de l’histoire moderne qu’on voit figurer dans le roman du Triomphe des Neuf Preux. Ces estampes coloriées, qui paraissent être du xv' siècle, se trouvent en tête d’un ms. du fonds Colbert. Biblioth. nat. de Paris.
tort d’avancer que les romans en prose ne datent que du quinzième siècle. On ne saurait douter, au contraire, que les rédactions en prose n’aient été contemporaines des rédactions en rime : « Je croy bien, dit Fauchet, que ceus (les romans en prose) que nous avons aujourd’huy imprimez, tels que Lancelot du Lac, Tristan et autres, sont refondus sur les vieilles proses et rimes, et puis rafraischis de langue. )> Il est certain que les romans en rime étaientchantés ou plutôt psalmodiés, aux sons mesurés d’un instrument, et que les romans en prose étaient seulement lus ou contés,
sans accompagnement musical. On comprend, cependant, que la rime ait été plus favorable que la prose aux chansons de geste, durant la belle époque des romans, c’est-à-dire aux douzième et treizième siècles.
M. Paulin Paris a exposé, avec infiniment de tact et de goût, pourquoi ce nom de roman avait été donné, en France, aux histoires de chevalerie, avant de devenir le nom spécial de tout un genre de littérature. Depuis longtemps l’usage de parler roman s’était répandu dans toute la France ; mais ce fut seulement à la fin du onzième siècle qu’on essaya à' écrire en roman; tout ce qui s’écrivait ainsi en langue vulgaire était roman ; « Tout cela conservait donc chez nous le même nom générique. Il y eut des romans de la Bible (fig. 3o5), des romans de la Croisade, des romans du roi Artus, des romans de la Vierge, des Saints (fig. 3o6), de la Passion, de l’Image du monde, de Salluste, etc. » Or, c’étaient surtout des récits d’aventures guerrières et merveilleuses que les trouvères et les jongleurs français avaient fait entendre, pendant les croisades, à tous les étrangers qui composaient les armées d’outre-mer, et ces étrangers s’accordèrent bientôt pour ne pas donner d’autre acception au mot roman que celle d’ouvrage d’imagination écrit en prose. Dante, qui écrivait et qui parlait la langue de France, a constaté lui-même la signification du mot, à la fin du treizième siècle, en disant : Versi d’amore, prose di roman\i (vers d’amour, prose de romans). Les romans en prose étaient donc aussi nombreux que les romans en vers, à l’époque où l’auteur de \si Divine Comédie vint à Paris étudier la langue d’oil.
Les jongleurs, dès le treizième siècle, avaient divisé les romans en trois catégories, qui procédaient de trois sources distinctes : romans de Charlemagne, romans de la Table Ronde, romans de l’antiquité grecque et romaine. Ces trois catégories de romans sont ainsi désignées dans ces vers de la Chanson des Saisnes (Saxons) :
Ne sont que trois materes à tout home entendant :
De France, de Bretagne et de Rome la Grant,
Et de ces trois materes n’i a nule semblant.
Li conte de Bretagne sont et vain et plaisant,
Cil de Rome sont sage et de sens apparent,
Cil de France sont voir (vrais)
ROMANS
Mais chacune de ces « matières » comprenait un grand nombre de sujets différents, qui correspondaient Ihm à l’autre par une succession de faits homogènes et analogiques. C’étaient autant de cycles formant un vaste ensemble, dans lequel se trouvaient groupés des personnages de même race et de même caractère. Les trois principaux cycles de la Geste de France, par exemple , sont ceux qui ont pour centre Charlemagne , Guil-
Fig. 3o6. — Élection fabuleuse de saint Pierre, comme pape. « Saint Pol baisa saint Pierre en la prison où il estoit à Antioche, et, à la requeste des deux saints apostres, Nostre-Seigneur ressuscita le fils d’un roy qui avoit esté mort passé i5 ans. Et dès lors fu assis saint Pierre en la cliayère comme pape et vray lieutenant de Dieu en la terre, et y fut tenant le siège comme pape par le terme et espace de via ans saintement. » On voit aussi, dans un compartiment de gauche, saint Pierre tonsuré « par les tirans », fausse origine de ia tonsure ecclésiastique. Miniature de la Sainte Escripture , ms. du xv' siècle. Bihlioth. de Bourgogne, à Bruxelles.
laume d’Orange et Renaud de Montauban , comme l’indique ce vers du roman de Girars de Viane : N’ot que trois gestes en France la garnie. Une geste peut être comparée à un arbre plus ou moins ancien, dont les rameaux se déployaient de toutes parts, en partant de la souche mère; et chacun de ces rameaux, greffés sur le tronc primordial, donnait naissance à de nouvelles branches.
Le savant M. Léon Gautier a classé, dans un ordre S3^stématique, tous les romans en rime, encore subsistants,. qui appartiennent aux trois grands c}^cles de France. La nomenclature de ces romans pourra représenter, par leurs titres seuls, la richesse de notre littérature romancière. La Geste du Roi ou de Charlemagne comprend six divisions : Berte aux grans piés,
Enfances Charlemagne , Enfances Roland. 2“ Aspremont , Eierabras , Otinel, Gui de Bourgogne, l’Entrée en Espagne., la Prise de Pampelune, la Chanson de Roland , Gaidon, Anseïs de Carthage. 3" Acquin, ou la Conquête de la Petite-Bretagne , Jehan de Lanson, Simon de Pouille, Galien, Voyage à Jérusalem. 4° La Chanson des Saisnes. 5 Macaire, Huon de Bordeaux. 6“ Charlemagne, de Girart d’Amiens. La Geste de Garin de Montglane ou de Guillaume d’Orange ne renferme pas moins de vingt-trois ou vingt-quatre romans, qu’il faut énumérer par ordre chronologique ; Les Enfances Garin de Montglane , Garin de Montglane, Girars de Viane, Hernaut de Beaulande, Renier de Gennes , Aimeri de Narbonne, les Enfances Guillaume, le Département des enfans Aimeri , le Siège de Narbonne, le Couronnement Looys, le Charroi de Nismes , la Prise d’Orange, le Siège de Barbastre (et Beuves de Comarchis, qui en est le remaniement), Guibert d’Andrenas, Mort d' Aimeri de Narbonne, Enfances Vivien, Chevalerie Vivien, Aliscanps, Rainoart , Moniage Guillaume , Bataille Loquifer, Moniage Rainoart, Renier, la Prise de Cordres, Eoulques de Candie. Il n’y a que dix ou onze romans dans la Geste de Renaud de Montauban ou de Doon de Mayence, savoir : Doon de Mayence , Gaufrey , les Enfances Ogier , la Chevalerie Ogier, Aye d’ Avignon , Gui de Nanteuil, Tristan de Nanteuil, Parise la Duchesse, Maiigis d’ Ai gremont , Vivien V Amachoiir de Monbranc , et les Quatre Fils Ainion ou Renaut de Montauban. Les autres cycles se composent des éléments suivants : Cycle de la Croisade : Hélias ; les Enfances Godefroi ; les Chétifs; Antioche; Jérusalem; Baudouin de Sebourc; le Bastard de Bouillon. Geste des Lorrains : Hervis de Met’{; Garin le Loherain ; Gij'bert de Met\; Anseis, fils de Girbert; Yon. Geste du Nord : Raoul de Cambrai ; Gormond et Isembart. Geste bourguignonne : Girart de Roussillon ; Aiibri le Bourgoing. Petite Geste de Blaives : A^nis et Amiles; Jourdain de Blaives. Petite Geste de Saint-Gilles : Aiol ;
ROMANS
Élie de Saint-Gilles. Geste anglaise: Horn ; Beiives d'Hanstonne. Gestes DIVERSES : Siperis de Vignevaux ; Floovant ; Charles le Chauve; Hugues Capet; Doon de la Roche; Lion de Bourges; Florent et Octavien, etc.
Fig. 307. — Assembleur. Miniature d'un ms. du xv' siècle. Biblioth. de Bourgogne, à Bruxelles.
A lire les titres de ces chansons de geste et de ces romans, qui ne sont pas encore tous publiés, et dont la plupart contiennent six à huit mille vers, on se fera une idée de cette immense littérature des romans du douzième et du treizième siècle. Il faudrait ensuite nommer plus de vingt
romans qui forment le cycle de Bretagne, et quatre ou cinq romans, d’une longueur extraordinaire, qui doivent être compris dans le cycle de Rome ou de l’antiquité, entre autres le Roman des Sept Sages et le célèbre Roman d’ Alexandre , commencé au douzième siècle par Lambert « li Tors » , et continué par Alexandre de Bernay. La plupart des romans que nous avons nommés sont en vers de dix syllabes , rangés par couplets ou laisses, avec des assonnances, qui ne furent remplacées par des rimes que dans le second âge des romans. Beaucoup d’autres, moins anciens, sont en vers de douze syllabes nommés alexandrins , parce que le premier essai de cette mesure de vers aurait paru dans le Roman d’Alexandre. Enfin, un plus petit nombre est en vers de huit syllabes, rimés deux à deux, et le système de cette versification semblerait avoir été d’abord appliqué à des romans d’un genre plus familier, qt>i, comme le fameux Roman de Renard, conservent les allures vives et légères du fabliau et parlent mieux à l’esprit qu’à l’imagination des lecteurs ou plutôt des auditeurs.
Pendant longtemps, il n’y eut pas de manuscrits des chansons de geste et des romans de chevalerie, ou, du moins, les manuscrits qu’on en avait ne sortaient pas souvent des mains des jongleurs, qui étaient si intéressés à garder précieusement le secret de leur art et de leur profession. Ce n’était qu’à prix d’argent qu’on pouvait obtenir d’eux le texte d’un roman, pour le faire entrer dans une bibliothèque de château ou de couvent. On voit, dans plusieurs de ces anciens manuscrits, que la copie en a été faite à la requête de quelque riche et puissant seigneur féodal. Quant aux jongleurs, ils mettaient tous leurs soins à se procurer, pour l’usage du métier, de bons textes qu’ils copiaient eux-mêmes et qu’ils apprenaient par cœur, pour les chanter publiquement, en s’accompagnant des sons de la viole ou de la rote. Ceux qui possédaient le plus abondant répertoire de chansons de geste et de romans étaient sûrs de se faire la meilleure clientèle dans leurs pérégrinations à travers le pays. Les jongleurs, quoique formant au moyen âge une innombrable association, différaient les uns des autres à bien des égards et gardaient entre eux les distinctions de la hiérarchie , que réglait surtout le talent ou la fortune. Ceux-ci ne chantaient que des épopées nationales et ne daignaient se faire entendre que chez les grands
FIGURA IX