X. •237. BEEVIARIUM EOMAXUM
FIGURA X
N. 241. BVOOLICHE.
ROMANS
seigneurs : ils voyageaient à cheval, avec des serviteurs bien vêtus et bien nourris; on les recevait avec empressement dans les châteaux et dans les
Fig. 3o8. — Bibliothèque de Saint-Marc, à Venise, fondée au xv* siècle par le cardinal Bessarion.
abbayes; on les payait largement, et on leur faisait, en outre, des présents magnifiques. Ceux-là, au contraire, inspiraient la défiance par leur
piètre équipage et par leur mine famélique ; ils étaient congédiés plus d’une fois à la porte des habitations bourgeoises où ils allaient frapper, et ils se couchaient souvent sans souper. On peut supposer aussi que leur mémoire n’était pas mieux garnie que leur bourse; ils savaient peu d’histoires nouvelles, et ils se montraient aussi malhabiles à dire des vers et à réciter des contes qu’à jouer de divers instruments.
Parmi les jongleurs, on comptait un assez grand nombre d'assembleurs et de tvouv'eres. Ces derniers composaient, inventaient des romans et les mettaient en rime ou en prose. Les assembleurs (fig. 3oy), qui n’étaient pas incapables de faire aussi de la prose et des vers, se bornaient généralement à réunir les différents épisodes d’un roman ou de plusieurs romans, de manière à varier les iiripressions et les plaisirs de l’assemblée. Ces assembleurs, de même que les rapsodes grecs au temps d’Homère, modifiaient à leur guise le texte qu’ils devaient dire ou chanter, en l’allongeant ou en le diminuant. Ce sont eux qui ont, à plusieurs reprises, corrigé et transformé les anciens romans, à mesure que le langage en avait vieilli, et principalement lorsque le goût du jour exigeait l’addition de certains ornements nouveaux. On s’explique ainsi pourquoi le texte de l’oeuvre primitive subissait les variantes des dialectes qu’on lui imposait en passant d’une province dans une autre. Quelquefois un assembleur, qui voulait transporter le texte original dans un autre dialecte et même dans une autre langue, se contentait de changer les terminaisons des mots et composait une sorte de monstre grammatical, presque inintelligible. Il existe certains romans écrits en langue d’oil, qui ont été de la sorte absolument travestis par des jongleurs, en limousin, en provençal et même en italien. La Bibliothèque publique de Saint-Marc (fig. 3o8), à Venise, possède de curieux manuscrits de ces romans français italianisés, qui présentent le plus incroyable baragouin, tout en conservant la forme exacte de l’original.
La plupart des romans se rattachaient, comme nous l’avons dit, non-seulement aux anciens chants populaires celtiques, tudesques et romans, mais encore à d’anciennes légendes écrites en latin, sous le nom de Gesta. Ces deux sources distinctes, mais non disparates, sont indiquées souvent dans les romans de la première époque, où l’auteur, pour constater l’une ou l’autre provenance, répète tantôt : ciim dit la Geste ; et tantôt : si ciim dit
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la Chanson. La Geste eut bientôt plus d’autorité que la Chanson, et presque tous les trouvères ne se firent aucun scrupule de mentir, en déclarant qu’ils avaient tiré leurs récits des monastères les plus vénérables, et par-
Fig. 3og. — Couronnement de Charlemagne dans la ville de Jérusalem. Miniature des Chroniques de Charlemagne, tirée du ms. n» 9,066 de la Biblioth. de Bourgogne, à Bruxelles. xv“ siècle.
ticulièrement de l’abba3'e de Saint-Denis. Cette déclaration formelle se retrouve au début de plusieurs romans relatifs 4 notre histoire nationale. Dans les Enfances Guillaume , c’est vm gentil moine, qui fournit à l’auteur les matériaux de son livre : Si m’a les vers enseignés et monstrés.
L’auteur d^Berte aux grans piés dit, plus expressément encore, que c’est un moine cortois de Saint-Denis, nommé Savari,
Qui le livre as histoires me monstra.
Au reste, les religieux de Saint-Denis ne se faisaient pas faute de composer eux-mêmes des relations fabuleuses, qu'ils donnaient pour des textes originaux et que les romanciers, peu instruits et assez crédules de leur nature, n’avaient garde de prendre en défiance, lorsqu’ils en tiraient leurs compositions romanesques. Ainsi, sans parler de la fausse Chronique de Turpin, qu’on acceptait alors comme vraie et authentique, il y avait deux ou trois vieux poëmes latins sur les prétendues conquêtes de Charlemagne en Espagne et en Orient. Une de ces légendes, composée au onzième siècle dans l’abbaye même de Saint-Denis, contenait le récit d’une croisade que l’empereur aurait conduite lui-même à Jérusalem (fig. 309), pour rétablir le patriarche de la cité sainte sur son siège archiépiscopal. Cette œuvre, aussi bien que la Chronique de Turpin, servit de thème à plusieurs romans, qui ne laissèrent, aux princes et seigneurs croisés, aucun doute sur la réalité du voyage de Charlemagne en Palestine.
Dans tous les cas, les auteurs des plus anciens romans sont souvent restés inconnus, et ce n’est que dans la seconde époque de ce genre de littérature que les trouvères prirent l’habitude de se nommer, soit au commencement, soit à la fin de leurs compositions. D’ailleurs , on a lieu de croire que les jongleurs, qui récitaient ou chantaient des romans, se montraient peu empressés de faire connaître les auteurs de ces ouvrages, dont ils s’attribuaient volontiers le mérite, après les avoir remaniés et transformés à leur guise. L’invention des premiers romans avait précédé de peu d’années la période des croisades et serait presque contemporaine de l’établissement de la féodalité, si l’on s’en rapporte à l’opinion de Claude Fauchet ; « Ce fut lors, ainsi que je pense, dit-il, qu’escrire en roman commença d’avoir lieu et que les jongleurs, trouvères et chanteurs, coururent par les cours de ces princes (grands feudataires de la couronne de France), pour réciter et chanter leurs contes sans ryme, chansons et autres inventions poétiques, usant du roman rustique, ainsi que du langage entendu par plus de gens, encores qu’il leur eschapast assez de mots
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de leur terroir. » Ainsi Claude Fauchet paraît convaincu que les romans en prose étaient antérieurs aux romans en rime. Il le dit plus loin, en termes formels : « Que si quelqu’un pense que le roman ne fust qu’en ryme, je luy respons qu’il y avoit aussi des romans sans ryme et en
Fig. 3 10. — La bataille de Roncevaux et la mort de Rolaijd, fragment d’un vitrail de la cathédrale de Chartres, xiii® siècle.
prose. Car, en la Vie de Charles le Grand [Chronique de Turpin)^ mise en françois avant l’an mil deux cens, à la requeste d’Yolande, comtesse de Sainct-Paul, sœur de Baudoin, comte de Hainau, surnommé le Basiissenr, au quatriesme livre l’autheur dit ainsi : « Baudoin, comte de Haia nau, trouva à Sens en Bourgogne la Vie de Charlemaigne, et, mou- « rant, la donna à sa sœur Yolande, comtesse de Sainct-Paul, qui m’a
« prié que je le mette en roman sans ryme, parce que tel se délitera el « roman qui del latin n’eut cure et par le roman sera mielx gardé. Maintes « gens en ont ouy conter et chanter; mais n’est se mensonge non ce « qu'ils en dient et chantent cil conteor ne cil jugleor. Nuz contes rymez « n’en est vrais : tôt est mensonge ce qu’ils dient. »
Le roman rimé de Charlemagne, que le vieux traducteur de Turpin accuse ici de mensonge, paraît être cette fameuse Chanson de Roland, qu’on attribue à un trouvère nommé Turold, et qui aurait été composée d’après des chants populaires, d’origine et d’esprit tudesques, selon M. Léon Gautier;. mais plus probablement rustiques ou romans, selon M. Paulin Paris et d’autres savants critiques. La Chanson de Roland est une véritable épopée française; tout y est grand, élevé, généreux et patriotique; c’est la poésie dans sa plus haute et sa plus touchante expression. Ce qui domine dans ce poème admirable , c’est l’amour de la foi ; c’est l’amour de douce France. Quand Roland va mourir de ses blessures, dans le défilé de Roncevaux (fig. 3io), ses derniers regards cherchent la France, sa dernière pensée est pour la France. Certes, il n’y a là rien de germain ni de tudesque. La Chanson de Roland est donc le plus ancien de nos romans français ; le second pourrait bien être la version primitive à'Aliscans. Ces romans de la première époque débutent parfois brusquement, sans préambule, sans exorde, sans interpellation aux auditeurs, comme la Chanson de Roland, qui entre en matière avec ces deux vers :
Caries li reis, nostre emperere magne,
Set anz tuz pleins ad ested en Espaigne.
Voilà bien le début d’un chant populaire, où l’exposition du sujet devait être faite en peu de mots. C’est le poète qui parle, et non le jongleur, qui plus tard, en commençant un récit, fera directement appel à son public et lui recommandera le sujet de son roman.
Mais rien ne peut mieux donner une idée de nos premières chansons de geste que d’en citer quelques pages. Voici donc, dans la Chanson de Roland., le récit de la mort de ce neveu de Charlemagne, lequel vient d’être, à Roncevaux, mortellement frappé par les Sarrasins.
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Roland sent que la mort lui est proche :
Sa cervelle s’en va par les oreilles.
Le voilà qui prie pour ses pairs d’abord, afin que Dieu les appelle; Puis, il se recommande à l’ange Gabriel.
Il prend l’olifant d’une main, pour n’en pas avoir de reproche.
Et de l’autre saisit Durendal, son épée.
Il s’avance plus loin qu’une portée d’arbalète.
Fait quelques pas sur la terre d’Espagne, entre en un champ de blé. Monte sur un tertre. Sous deux beaux arbres.
Il y a la quatre perrons de marbre.
Roland tombe à l’envers sur l’herbe verte Et se pâme : car la mort lui est proche....
A trois reprises, Roland frappe sur le rocher pour briser son épée ; Plus en abat que je ne saurais dire.
L’acier grince; il ne rompt pas :
L’épée remonte en amont vers le ciel.
Quand le comte s’aperçoit qu’il ne la peut briser.
Tout doucement il la plaint en lui-mème :
« Ma Durendal, comme tu es belle et sainte !
« Dans ta garde dorée il y a bien des reliques :
« Une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile,
« Des cheveux de monseigneur saint Denis,
K Du vêtement de la Vierge Marie.
<( Non, non, ce n’est pas droit que païens te possèdent.
« Ta place est seulement entre des mains chrétiennes.
« Plaise à Dieu que tu ne tombes pas entre celles d’un lâche !
« Combien de terres j’aurai par toi conquises,
« Que tient Charles à la barbe fleurie,
<( Et qui sont aujourd’hui la richesse de l’Empereur!
« ... Et maintenant j’ai grande douleur, à cause de cette épée.
« Plutôt mourir que de la laisser aux païens :
« Que Dieu n’inflige pas cette honte à la France. »
Roland sent que la mort l’entreprend Et qu’elle lui descend de la tète sur le cœur.
Il court se jeter sous un pin.
Sur l’herbe verte se couche face contre terre.
Met sous lui son olifant et son épée.
Et se tourne la tète du côté des païens.
Et pourquoi le fait-il? Ah! c’est qu’il veut
Faire dire à Charlemagne et à toute l’armée des Francs,
Le noble comte, qu’il est mort en conquérant.
Il bat sa coulpe, il répète son mea culpa.
Pour ses péchés, au ciel il tend son gant.
Roland sent que son temps est fini.
Il est là au sommet d’un pic qui regarde l’Espagne;
D’une main il frappe sa poitrine :
« Mea citlpa, mon Dieu, et pardon au nom de ta puisssance,
« Pour mes péchés, pour les petits et pour les grands,
« Pour tous ceux que j’ai faits depuis l’heure de ma naissance « Jusqu’à ce jour où je suis parvenu. »
Il tend à Dieu le gant de sa main droite.
Et voici que les Anges du ciel s’abattent près de lui. ^
Il est là gisant sous un pin, le comte Roland;
Il a voulu se tourner du côté de l’Espagne.
Il se prit alors à se souvenir de plusieurs choses :
De tous les royaumes qu’il a conquis.
Et de douce France, et des gens de sa famille.
Et de Charlemagne, son seigneur, qui l’a nourri;
11 ne peut s’empêcher d’en pleurer et de soupirer.
Mais il ne veut pas se mettre lui-même en oubli.
Et, de nouveau, réclame le pardon de Dieu ;
« O notre vrai Père, dit-il, qui jamais ne mentis,
« Qui ressuscitas saint Lazare d’entre les morts U Et défendis Daniel contre les lions,
« Sauve, sauve mon âme et défends-la contre tous périls,
« A cause des péchés que j’ai faits en ma vie. »
Il a tendu à Dieu le gant de sa main droite':
Saint Gabriel l’a reçu.
Alors sa tète s’est inclinée sur son bras,
Et il est allé, mains jointes, à sa fin.
Dieu lui envoie un de ses anges chérubins Et saint Michel du Péril.
Saint Gabriel est venu avec eux :
Ils emportent l’âme du comte au Paradis... (i).
Roland et les premiers romans étaient des créations essentiellement françaises , où les trouvères avaient donné une forme littéraire et dramatique à des traditions éparses et indécises, qui s’imposaient à la mémoire de la noblesse féodale et que l’écho des chants populaires faisait encore retentir dans le peuple. Ils eurent certainement pour objet d’exalter le sentiment guerrier et patriotique chez les seigneurs et barons de France, qui prenaient tant de plaisir à les écouter. On comprend donc, par un simple rapprochement analogique, qu’ils durent naître vers l’époque de la pre-
(i) Traduction de M. Léon Gautier; Paris, iSyS, in-8“.
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mière croisade en 1096, et qu’ils accompagnèrent en Orient la grande expédition des croisés , conduite par Godefroy de Bouillon , duc de Lorraine, et ses frères, Baudouin, comte de Flandre, et Eustache, comte de Boulogne, par Hugues le Grand, comte de Vermandois, fils du roi Henri P% par Raymond, comte de Toulouse, par Robert, duc de Normandie , et par d’autres chefs de race française. Les chansons héroïques des jongleurs étaient bien faites pour distraire des ennuis d’un si long et si périlleux voyage les nobles chevaliers qui restèrent éloignés de leurs terres pendant cinq ou six ans et ne crurent avoir accompli leur tâche qu’après la prise de Jérusalem, en 1099. C’est alors que Godefroy de Bouillon, proclamé roi par ses compagnons d’armes, fit de la Palestine un royaume chrétien, en y introduisant les lois, la langue et les usages de la France. On peut affirmer que, dès cette époque, les chansons de geste et les romans nationaux eurent droit de cité dans cette nouvelle France d’Orient, où l’on avait les yeux toujours tournés vers la mère patrie.
Les romans, originaires de France, revinrent en France avec les seigneurs croisés et se répandirent, en même temps, par toute l’Europe, où leur renommée vraiment française alla encore grandissant. La mode s’en était emparée, et l’on voyait partout se multiplier et les romans, et les trouvères, et les jongleurs. Le douzième siècle fut la grande époque de la romancerie et de la jonglerie. Il fallut sans doute, et à plusieurs reprises, modifier la forme et changer le style des anciens romans, à mesure que la langue vulgaire se soumettait à des métamorphoses successives, et l’on aurait bien de la peine aujourd’hui à reconnaître, dans les différents textes, ce travail insensible d’épuration et de perfectionnement. Il serait trèsdifficile aussi d’attribuer une date certaine à la paissance de chaque cycle, qui vint se relier au cycle primitif de Charlemagne. La carrière était ouverte ; les jongleurs, qui s’y précipitaient en foule, se faisaient l’un à l’autre une concurrence incessante, infatigable. Leur public passionné et enthousiasmé leur demandait sans cesse du nouveau et les invitait sans cesse à chercher des sources de. gai sçavoir, où personne n’avait encore puisé. Ce fut, pour répondre à cette impatience de curiosité, que les trouvères de la langue d’oil mirent en rime et en prose les vieux lais bretons et augmentèrent le vaste domaine du roman français. De là cette longue série
des romans « de Bretagne » ou de la Table Ronde, qu’il faut bien se garder de confondre avec les chansons de geste.
Déjà, suivant M. Paulin Paris, qui est un guide toujours sûr dans ces questions tant débattues et encore si obscures, des chevaliers de Flandre et de Franche-Comté avaient recueilli, de la bouche des jongleurs bretons ou dans des livres latins écrits par des moines surda foi d’anciens récits, les traditions des Celtes et des rois fabuleux de la Bretagne armoricaine. C’était, par exemple, l’histoire de Tristan, fils d’un roi de Léon dans la petite Bretagne, épris de la femme de son oncle, le roi Marc, sous la fatale influence d’un philtre invincible; c’était le grand roi Artus, l’Hercule celtique, époux de la plus belle et de la plus inconstante des femmes, la reine Genièvre ; Artus, entouré d’une cour de héros, tels que Lancelot, Gauvain, Perceval, Lionel, Agravain, etc. Depuis longtemps, les combats simulés, dans lesquels la jeune noblesse apprenait le rude métier des armes, étaient appelés des tournois, parce que les champions tournaient ou tournoyaient dans une sorte d’arène circulaire, en s’efforçant de frapper de leur lance ou de leur épée un but désigné , un mannequin mobile ou une quintaine. Les auteurs des romans bretons avaient donc fait du roi Artus le fondateur de la chevalerie, le créateur des tournois, en racontant que ce valeureux roi faisait asseoir à sa table ronde les vingt-quatre meilleurs chevaliers de son royaume, qui formaient ainsi la cour plénière de la chevalerie. Ces vieux romans bretons, où les dames jouaient un rôle plus élevé et plus touchant que dans les romans carlovingiens, furent en quelque sorte l’école des mœurs chevaleresques et de la galanterie la plus raffinée. L’espèce de culte qu’on rendait aux femmes à ces époques reculées et les égards délicats que les hommes avaient pour elles contrastent avec la rudesse et la grossièreté d’un état social, dans lequel toutes les contestations entre gens de race noble se traduisaient par des violences et par du sang répandu.
Une analyse succincte de Tristan fera mieux connaître le caractère des romans bretons qui auraient eu, selon quelques critiques, une origine bien antérieure à celle des romans du cycle de Charlemagne. L’action principale de ce roman, le premier en date et le premier aussi en mérite, se déroule clairement, avec un puissant intérêt, autour de trois person-
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nages parfaitement dessinés. Marc, roi de Cornouailles, est un bon prince, un excellent homme, qui a pour femme la belle Yseult et pour neveu le vaillant, le poétique Tristan (fig. 3 1 1). Un breuvage, que Tristan et Yseult ont pris sans penser à mal, ne leur permet plus d’écouter les conseils de l’honneur et de la raison; ils s’aiment éperdument, et la force irrésistible
Fig. 3ii. — Tristan à la chasse, d’après une miniature du Roman de Tristan, ms. du xv' siècle, n° 7174. Biblioth. nat. de Paris.
de l’enchantement qu’ils subissent les met à l’abri du blâme qu’on serait tenté de leur adresser à l’un et à l’autre. Le roi Marc passe sa vie à les surveiller, à les surprendre et à leur pardonner. Un jour, cependant, il cède à un emportement de jalousie et de colère, en trouvant dans la chambre de la reine Tristan qui harpoit , c’est-à-dire jouait de la harpe devant elle; il le frappe, par derrière, d’un dard empoisonné (fig. 3 12), funeste présent de la fée Morgane; mais il est pris d’une soudaine terreur et s’en-
SCIE.NXCS ET LETIRKS. II. — 33
fuit en silence. Tristan, blessé, fait bonne contenance en disant adieu à Yseult, monte à cheval et va demander asile à son ami Dinas, qui l’accueille mourant. Le poison a fait des progrès rapides, et Tristan, malgré les soins attentifs qui lui sont prodigués, est devenu presque un cadavre; ses amis pleurent, nuit et jour, autour de lui. Les cris aigus qu’il pousse sans cesse, sans pouvoir faire un mouvement, témoignent seuls que la vie n’a pas abandonné son corps. Le bon roi de Cornouailles s’est repenti de sa lâche vengeance; il regrette à la fois d’avoir surpris son neveu et de l’avoir c' navré ». Et d’ailleurs la pauvre Yseult ne cherche pas même à dissimuler sa douleur : quand elle apprend que son ami Tristan est perdu, elle déclare hautement qu’elle ne lui survivra pas.
Tristan a senti que sa dernière heure est proche : il fait mander son oncle, en lui faisant dire qu’il le verra sans déplaisir et qu’il ne lui sait pas mauvais gré de sa mort. Le roi Marc reçoit le triste message et murmure, en pleurant : « Hélas! hélas! Malheur à moi d’avoir frappé mon cher neveu, le meilleur chevalier du monde ! » Puis, il se rend au château de Dinas et monte à la tour où Tristan était couché. « Bien venez-vous, oncle ! lui dit le moribond d’une voix affaiblie. Voici ma dernière fête, celle que vous avez tant désirée. » Tristan pleure, et le roi mène encore plus grand deuil que lui. « Pour Dieu, bel oncle, lui dit Tristan, faites une grande courtoisie : envoyez quérir Madame Yseult, car je m’en vais mourir, et, sur toutes choses, je souhaite la voir, avant de rendre l’âme. — Neveu, répond le roi, vous voulez que la reine vienne à vous, et elle y viendra. » Yseult vient, en effet; mais sa présence n’a plus même le pouvoir de ranimer les forces éteintes de Tristan, qui essaye en vain de se soulever sur son lit de douleur. « Hélas! bel ami, est-il donc ainsi qu’il vous faille mourir ? — Oui, ma dame, il convient que Tristan meure... Voyez mes bras ! Ce ne sont plus les bras de Tristan, ce sont les bras d’un mort. » Et Yseult sanglote, à ses côtés, ne demandant qu"à mourir aussi.
Le lendemain , Tristan rouvre un peu les yeux. En bon chevalier, il veut voir une dernière fois son épée, qu’il fait tirer hors du fourreau. « Ah ! bonne épée, s’écrie-t-il, que deviendrez-vous désormais, sans votre droit seigneur? Je prends aujourd’hui congé de la chevalerie; je l’ai aimée et honorée, mais je n'ai plus rien de commun avec elle. Hélas ! mes amis.
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aujourd’hui Tristan est vaincu ! « Use remet cà pleurer, et il baise son épée, qu’il lègue à son plus cher compagnon d’armes. Il se tourne ensuite vers la reine, dont les larmes n’ont pas cessé de couler depuis la veille. « Trèschère dame, lui dit-il, quand je meurs, que ferez-vous ? Ne mourrez-vous pas avec moi ? — Doux ami , dit la reine, j’atteste Dieu que rien ne me plai-
Fig. 3 12. — Le roi Marc frappant Tristan, sous les yeux d’YseuIt, d’après une miniature d'un ms. du XV' siècle, n“ 6775. Biblioth. nat. "de Paris.
rait autant comme devons faire aujourd’hui compagnie. Certes, si femme pouvait mourir d’angoisse ou de douleur, je serais déjcà morte plusieurs fois depuis que je suis près de vous. — Hé! douce amie, demande Tristan , vous voudriez donc bien mourir avec moi? — Grand Dieu! fait-elle, je n’eus jamais plus grand désir. — Or donc, dit Tristan, approchez-vous, je sens que la mort arrive et je veux finir entre vos bras. » Yseult se penche sur Tristan, qui la prend entre ses bras décharnés et la serre avec tant de
force qu’il lui fait partir le cœur. Et lui-même expire en même temps qu’elle, en confondant leur dernier soupir.
Pour achever ce touchant tableau, il faut donner ici le portrait de la belle Yseult, tel que Luce du Gast, auteur de la version en prose du quatorzième siècle, le fait tracer par Tristan lui-même. On aura ainsi l’idéal de la beauté féminine à cette époque : « Ses biaus cheviaus resplendissent com fil d’or. Ses frons sormonte la fleur de lis; ses sorchis sont ploiés com petis archonciaus, et une petite voie de lait dessoivre (sépare) parmi la ligne dou nez et est si par mesure que iln’i a ne plus ne moins. Ses iex sormontent toutes esmeraudes, reluisant en son front corne deux estoiles. Sa face ensuit la biauté du matinet, car il li est vermel et blans ensemble, en tele manière que Tune ne l’autre ne resplendissent malement. Ses levres sont auqiies (quelque peu) espessetes et ardans de bele color, et les dans plus blans que perles, et sont establis par ordene et par mesure. Mais espice nule ne puet estre comparés à la très douce haleine de sa bouche. Li menton est assez plus polis que n’est marbres. De ses droites espaulles descendent deux bras graisles et Ions et longues mains où la char est tendre et molle. Les dois drois sont en réons, sur coi reluist la biauté des ongles. Et si est graisles en sa ceinture que l’onlaporroit porprendre de ses mains. » Notre ancienne langue française n’est peut-être nulle part aussi gracieuse et aussi pittoresque que dans ces deux romans en prose de Tristan et de Lancelot du Lac.
Le beau roman de Lancelot paraît être une nouvelle forme donnée aux légendes armoricaines relatives à Tristan. Lancelot, fils du roi de Benoïc (Bourges) et neveu du roi de Gannes, est épris de la reine Genièvre (fig. 3i3), femme du roi Artus, et il trompe Artus le plus innocemment du monde, comme Tristan, amoureux d’ Yseult, trompe le roi Marc. M. Paulin Paris a fait remarquer que les souvenirs de l’ancienne Grèce se trouvent mêlés, dans ces deux romans, aux souvenirs des traditions celtiques. Ainsi le roi Marc rappelle souvent le roi Midas aux oreilles d’âne; Tristan, dans son expédition contre le Morhouet d’Irlande, n’est autre que Thésée, vainqueur du Minotaure de Crète, et, lorsqu’il meurt réconcilié avec le roi Marc, le voile noir qu’on attache au vaisseau est encore une réminiscence de la mort du père de Thésée. Dans le roman de Lancelot ,
le géant qui propose au jeune Lancelot des énigmes, que celui-ci doit deviner sous peine de périr, est une imitation du sphinx qu’Œdipe ose
Fig. 3i3. Lancelot et Genièvre, d’après une miniature d’un manuscrit du xv° siècle, n“ 6964.
Biblioth. nat. de Paris.
affronter sur le mont Cithéron. Lancelot à la cour de la dame du Lac, c’est Achille chez le roi de Scyros, et la femme du roi Artus, la belle Genièvre,
emprunte ses aventures à Déjanire, si fatale à Hercule. N’est-ce pas un fait bien étrange et bien inexplicable que cette invasion des antiques fables helléniques dans les romans de la Table Ronde?
Fig. 314.— L’enchanteur Merlin, transformé en écolier, rencontre dans la torèt de Brocéliandela fée Viviane. Fragment d’une couverture de livre, en orfèvrerie émaillée de Limoges. Musée des antiques, au Louvre.
Le Livre de Merlin et le Livre du Graal, quoique du même âge que Tristan et Lancelot , ne viennent pas de la même source et ne sont pas inspirés par les mêmes idées. Dans Merlin, le merveilleux joue un grand
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rôle et l’imitation de la Bible paraît avoir été la préoccupation constante de l’auteur. Ce livre, qui conserve pourtant la plus pure tradition des légendes gallo-bretonnes, s’ouvre, comme le livre de Job, par un conciliabule tenu dans les enfers par les esprits des ténèbres. Satan déclare qu’il ne peut espérer contre-balancer sur la terre l’influence du Christ, s’il ne
Fig. ji5. — Mort de .losepli d’Arimathie, d’après une miniature tirée de
Histoire du saint Graal,
ms. du XV® siècle. Bibliotli. nat. de Pari=.
fait naître d’une Vierge immaculée un homme-démon. Cet homme-démon, c’est Merlin , qui prend sous sa protection le roi Artus et qui, après lui avoir rendu d’immenses services, est enfermé vivant dans un tombeau de pierre par la dame du Lac, qui a hérité d’une partie de sa puissance surnaturelle (fig. 3 14).
Quant au Livre du Graal , c’est une évocation des anciennes légendes
religieuses de la Bretagne. D’après un évangile apocryphe, attribué à Joseph d’Arimathie, ce personnage aurait été le premier possesseur du graal (fig. 3i5), précieux vase dans lequel le sang de Jésus, mort sur la croix, fut recueilli par les anges. Ce vase, après avoir passé entre les mains du fils de Joseph et de ses descendants, était caché depuis plusieurs siècles, lorsque le roi Artus et ses chevaliers se mirent en quête pour le découvrir. L’honneur de cette découverte était destiné à Perceval le Gallois, qui le retrouva chez le roi Pécheur. L’auteur de ce curieux roman, composé au début du treizième siècle, fut le trouvère Robert de Borron, qui, suivant quelques critiques, eut pour collaborateur Gautier Mapes, chapelain du roi d’Angleterre Henri IL
Le complément des romans de la Table Ronde, c’est celui qu’on appelle tantôt la Mort d’ Artus, tantôt le Bret , tantôt la Quête du saint Graal. C’est le moins estimable des livres qui composent cette branche romanesque. Il a été fait par différents auteurs qui ne se sont préoccupés que d’y faire reparaître tous les chevaliers de la Table Ronde, les Perceval, les Lionel, les Hector, les Palamède, les Gauvain, les Bliomberis, les Mordrain et bien d’autres, lesquels ne se lassent pas de combattre sans relâche les bêtes féroces, les géants et les enchanteurs. Ce n’est qu’au quinzième siècle que les romanciers s’ingénient à continuer longuement les livres de la Table Ronde, en écrivant les aventures et les beaux coups d’épée du petit Tristan, de Meliadus, de Perceforest, de Constant, du Petit Artus, d’Isaïe le Triste, etc.
Le quatorzième siècle fut le commencement de la décadence pour les romans de chevalerie. A la fin du siècle précédent, on avait essayé de raviver le goût des amateurs pour ces romans , déjà remaniés à plusieurs reprises depuis leur composition primitive; on était las du cycle de Charlemagne et même du cycle de la Table Ronde. On avait exploité, avec moins de succès, les cycles provinciaux, qui ne trouvaient des échos sympathiques que dans la province où la geste s’était formée. Ainsi l’admirable geste des Lorrains, comprenant Hervis de Met\, Garin le Loherain, Girbertit et Anséis; la geste bourguignonne, qui ne comptait que deux romans. Girard de Roussillon ex Aubry le Boiirgoing , et d’autres gestes aussi anciennes, représentées par Amis et Amiles , Jourdain de
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Blaires, Aiol et Mirabel , Raoul de Cambrai , etc., n’avaient plus le privilège de charmer, d’enthousiasmer les oyans, qui se lassaient surtout d’avoir affaire aux jongleurs, qu’on n’osait plus introduire dans une famille honnête, tant ils étaient généralement vicieux et méprisables. Leur mauvaise réputation venait surtout de leurs confrères, beaucoup plus nombreux, chanteurs et diseurs de fabliaux, de dits et de contes, lesquels
Fig. 3i6. — Armement d’un chevalier, d'après le cérémonial institué par le roi Artus. D'après une miniature d’un ms. du xv' siècle. Biblioth. de Bourgogne, à Bruxelles.
vivaient dans le plus scandaleux désordre. Sans doute, la plupart des jongleurs, qui ne récitaient que des chansons de geste et des romans de chevalerie, menaient une vie décente et plus régulière, mais ils se trouvaient forcés d amener avec eux, dans les maisons où on les recevait encore, des musiciens et des saltimbanques, qui étaient la plupart fourbes, ivrognes et voleurs. Ce fut là certainement une des causes de la décadence de notre littérature romancière.
Cette littérature avait jeté un dernier rayon en créant le cycle des Croisades et en produisant quelques romans qui s’adressaient surtout à l’orgueil des familles nobles, que les guerres d’outre-mer avaient illustrées. Ces romans, Hélias, les Enfances Godefroi, les Chétifs, Antioche et Jérusalem (ces deux derniers ne sont que les extraits d’un seul et même poëme), furent récités dans tous les châteaux de France, et les jongleurs, enivrés de la faveur qu’ils venaient de reconquérir en célébrant les hauts faits des héros de la guerre sainte, crurent pouvoir se passer du secours de la musique et congédièrent leurs joueurs d’instruments. Alors les romans, qu’on ne chante plus avec accompagnement de harpe ou de viole, mais qu’on récite, qu’on lit d’une voix grave et monotone, vont se compliquer d’un fouillis d’aventures merveilleuses et invraisemblables, en s’allongeant démesurément. Non-seulement ce sont de nouvelles compositions qui auront trente à quarante mille vers alexandrins, mais encore on rhabillera en grands vers la plupart des anciens romans composés en vers de dix syllabes, pour avoir un prétexte de les paraphraser et de les développer à perte de vue. L’œuvre primitive est aussi défigurée et privée de toutes ses qualités originales. Les trouvères qui travaillent pour les jongleurs ont pourtant ouvert un nouveau cycle, qui se rattache en même temps à l’histoire des successeurs de Charlemagne et à celle des croisades : les romans de Charles le Chauve et de Hugues Capet ont encore les proportions restreintes des anciens romans; Baudouin de Sebourc a plus de trente mille vers, et Tristan de Nanteuil en a vingt-quatre mille. Qndinièi Lion de Bourges , qui renferme quarante mille vers, les plus plats et les plus prolixes du monde, c’est une débauche d’imagination, dans laquelle on ne reconnaît plus même les traditions de l’époque de Charlemagne, que le poè'te a voulu mettre en scène une dernière fois.
On s’explique sans peine que le dédain et le dégoût firent justice de ces malheureux essais. Ce fut le dernier soupir des jongleurs. Les auditeurs les plus désœuvrés et les plus intrépides n’étaient pas capables de prêter l’oreille à la récitation de ces éternels .romans. Néanmoins, comme beaucoup de jongleurs se faisaient copistes pour gagner leur pauvre vie, les manuscrits ne cessaient de se multiplier, et les plus longs, les plus ennuyeux romans trouvaient encore des lecteurs. Mais, si la lecture des
ROMANS
romans, loin de se ralentir, tendait à se propager dans les classes nobles et riches, qui se passionnaient davantage, de Jour en jour, pour les tournois, les carrousels, les jeux et les institutions de la chevalerie (fig. 3 16), on commençait à prendre en aversion la forme rhythmée et rimée de ces romans, qu’ils fussent dans le vieux texte original ou dans le nouveau.
Fig. 317. — Copiste écrivant sur une feuille de vélin. Miniature d’un ms. du xv° siècle. Biblioth. royale, à Bruxelles.
plus verbem^ et plus plat que l’ancien. Il y eut bientôt une protestation générale contre les romans envers, jugés ennuyeux et insupportables. La mode avait adopté les romans en prose : on se mit donc à l’œuvre pour opérer à la hâte cette transformation , reclamée par les lecteurs. Dans les cours royales et princières, comme dans les châteaux et les hôtels seigneuriaux, on ne manquait pas de scribes, de secrétaires, de « dômes-
tiques » qui coopéraient à ce remaniement prosaïque de toute la romaiicerie française. L’auteur anonyme de la translation diAimeri de Beaulande expose en ces termes les motifs qui lui avaient fait entreprendre son travail : « Dieu donne que je puisse translater de vieilles rimes en ceste prose l’histoire d'Aimeri de Beaulande. Car plus volontiers si esbat l’en maintenant qu’on ne souloit, et plus est le langage plaisant prose que rime. Ce dient ceulx auxquieulx il plaist qu’ainsi le veulent avoir. » Dans le prologue de la traduction en prose d'Anséis de Carthage, V acteur ne craint pas d’avouer qu’il éprouve une sorte de défiance de lui-même, en commençant paonreusement à rescrire les hauts faits de l’antique chevalerie, et à les translater de rime en prose, à l’appétit et cours du temps.
Les vieux romans en vers disparaissent et tombent dans l’oubli, mais Xts, translations en prose, accommodées au goût du temps, agrémentées de digressions sentimentales ou pédantesques, allongées de descriptions, de dialogues et de fadaises, doublèrent d’étendue et ne furent pas accueillies avec moins d’empressement. On en multiplia les copies, et souvent ces copies, écrites en lettres de forme sur beau vélin (fig. 3 17), étaient ornées d’initiales en or et en couleurs, et de miniatures finement peintes. Les bibliothèques de châteaux se composèrent de ces manuscrits, la plupart in-folio, reliés en bois et couverts de cuir ou d’étoffes plus ou moins riches. Ces énormes volumes, qu’on ne pouvait lire que placés sur des pupitres, étaient sans cesse sous les yeux des dames et des damoiselles, qui en faisaient leur lecture journalière, sans s’effrayer de la longueur des histoires d’amour et de chevalerie. Ce fut encore une grande époque pour les romans, et ce ne fut pas la dernière : car, d^s que l’imprimerie, sortant de son mystérieux berceau de Mayence, servit à la reproduction des livres les plus nécessaires et les plus usuels, on songea aux romans de chevalerie, qui
furent imprimés et réimprimés à l’envi par les imprimeurs français et étran-
gers, surtout à partir de la fin du quinzième siècle (fig. 3 19). Dans ces éditions multipliées on avait dû abréger et rajeunir les textes en prose, et quelques compilateurs, comme Pierre Desrey de Troyes, se firent une réputation en ce genre de travail, qui demandait plus de patience que de talent. Les romans, remaniés ainsi encore une fois, trouvèrent des lecteurs émerveillés et enthousiastes, en arrivant, grâce à l’impression, sous les yeux de la bour-
ROMANS
geoisie, qui ne les connaissait guère que de nom. La chevalerie, pendant les règnes de Charles VIII, de Louis XII et de François semblait, avant de s’éteindre, briller d’un nouvel éclat, et les romans, qui avaient fait son triomphe, reflétaient, pour ainsi dire, ses derniers rayons.
Fig. 3i8. — « Coininent l'acteur s'est fourvoyé et est venu devant le palais d'Amours, où Désir vouloir qu'il entrast, mais Souvenir l'en a détourné. » Miniature du Chevalier délibéré, d'Olivier de la Marche, ms. du XV* siècle, n“ 173. Biblioth. de l'Arsenal, à Paris.
Sous le règne de Charles VII et surtout à la cour de Bourgogne, des écrivains, d’un goût délicat et d’un mérite réel, avaient tenté de créer une nouvelle espèce de littérature romancière, destinée à des esprits plus sérieu.x et plus raffinés (11g. 3i8). C’étaient des histoires amoureuses, sati-
riques ou morales, qui se distinguaient par la grâce et l’intérêt de la narration, comme par la réalité des passions et des sentiments. Ces romans, remarquables par leur ordonnance ingénieuse et simple, n’eurent pas moins de partisans que les grandes compilations chevaleresques , qui ne pouvaient se lire en moins de deux ou trois mois. Antoine de la Sale donna le modèle du genre, en composant V Histoire et chronique du petit Jehan de Saintré, qui fut suivi des histoires Parise et Vianne sa mie, du Chevaleureux comte d’Artois, de Ferrant de Flandres , dt Baudouin d’Avesnes, de Pierre de Provence, de Jean de Calais et de Jean de Paris. On comprenait alors que le roman , en se dégageant de l’élément merveilleux et fantastique, pouvait affecter les caractères les plus variés, devenir didactique comme les livres des Sept Sages, de la Cité des dames, etc.; sentencieux et instructif, comme /e de l’amiral Jean de Bueil; satirique comme V Abusé en cour, du roi René. Le roman devint satirique et philosophique avec Rabelais, qui avait voulu, en écrivant d’abord son Gargantua, tourner en ridicule les romans de chevalerie, et qui continua son Pantagruel pour faire la critique des mœurs de son temps. Les romans de chevalerie n’en conservèrent pas moins la vogue jusqu’au milieu du seizième siècle; mais, alors, le roman moderne, qui n’est plus représenté que par quelques petits ouvrages insipides, tels que V Histoire de Vescuyer Gyrard et de damoiselle Alyson, l’Amant ressuscité de la mort d’amour, les Amours de la belle Luce, etc. , le roman s’est transplanté dans le conte, qui avait déjà montré, dans/c5 Cent Nouvelles nouvelles , ce qu’on pouvait attendre de ses inventions naïves, gaillardes et facétieuses. \J Heptaméron de la reine de Navarre donna naissance aux Pécréations et joyeux devis de Bonaventure des Périers, aux Contes et discours d'Eutrapel, aux Matinées et aux Aprés-dinées de Cholières, et enfin aux Soirées de Guillaume Bouchet.
Cependant les anciens romans de chevalerie, tous originaires de France et portant le cachet de leur origine française , avaient été traduits ou imités dans toutes les langues, depuis le treizième siècle, non-seulement en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, mais en Suède, en Danemark et même en Islande. Ces traductions, ces imitations, qui gardèrent le nom générique de roman, s’étaient cependant façonnées au goût des différents
peuples pour l’usage desquels on les avait faites; elles n’en gardaient pas moins le caractère natif de leur nationalité originelle. L’Italie ne composa qu’un seul grand roman en prose, à l’instar de nos romans des douzième et treizième siècles; mais de cette compilation indigeste, connue sous le titre de Reali di Francia, devait sortir une foule de longs poèmes chevaleresques, les Rinaldo, les Morgante , Orlando , les Guarino, etc., où le génie italien déploya toutes les richesses de sa poésie pour envelopper les extravagances, les fades afféteries et les sentiments langoureux qu’il prêtait un peu trop généreusement aux rudes paladins de Charlemagne et aux chevaliers chrétiens des croisades.
L’Espagne, qui avait des traditions héroïques qu’elle conservait pieusement dans ses romances du Cid Campeador, était restée indifférente aux pairs de Charlemagne; mais elle se montra moins hostile aux personnages de la Table Ronde, et elle fit ses délices de nos romans d’origine bretonne. Elle s’inspira de ces romans pour inventer un roman de la même famille, qui devait bientôt égaler, sinon surpasser, la renommée de tous les romans français. Ce roman , Amadis de Gaule, que le Portugal a toujours disputé à l’Espagne, fut composé ou du moins commencé dans les premières années du seizième siècle, par un auteur anon^une, qui en donna seulement les quatre premiers livres. Les continuateurs, qu’on ne connaît pas mieux que l’auteur primitif, ajoutèrent successivement à ces quatre livres les histoires d’Esplandian, de Elorisande, de Catane et du Chevalier de l’Ardente Epée. Le succès des Amadis ini encore plus grand en Italie et en France qu’en Espagne, et la traduction française de Nicolas de Herberay, sieur des Essars ( lôya), plana comme un phare au-dessus de toutes les compositions romanesques du seizième siècle. Les Espagnols, pendant ce siècle, mirent au jour une quantité de romans de chevalerie : Primaléon de Grèce, Gériléon d'Angleterre , etc., qui devaient rentrer dans le néant lorsque le chef-d’œuvre de Cervantès ( i6o5) les eut fait délaisser et oublier.
Les Anglais et les Hollandais lisaient encore leurs vieilles traductions de nos romans de chevalerie, mais ils ne cherchaient pas à les imiter; le premier roman national de l’Angleterre fut V Arcadie , par Sidney, publié en i5gi et continué par sa belle-sœur, la comtesse de Pembroke. Les
nations germaniques, qui avaient traduit aussi un grand nombre des anciens romans français, étaient encore plus rebelles que les Anglais à ce genre de littérature, et les essais qu’elles tentèrent, au seizième siècle, en publiant quelques romans historiques nationaux, ne firent que mieux accuser leur infériorité. La nature de leur esprit les portait plutôt à inventer des histoires merveilleuses et facétieuses à la fois, telles que Fortunatiis, Ulespiegel , Faust, etc., ou des allégories satiriques comme le célèbre roman de Renard, que la France du moyen âge avait naturalisé chez elle, en n’empruntant à l’Allemagne que la donnée de cette épopée fabuleuse et burlesque.
Fig. 3ig. — Marque d’Antoine Vérard (iqgS), imprimeur à Paris, qui a publié la plupart des romans de chevalerie en prose, sous Louis XII et François I".
CHANTS POPULAIRES
Définition et classification du chant populaire. — Chants des Germains, des Gaulois, des Goths et des Francs. — Charlemagne les fait recueillir. — Vestiges des plus anciens chants. — Chants historiques de la France jusqu'au seizième siècle. — Chants romanesques. — Chants religieux. — Les noëls et les cantiques. — Chants légendaires. — Chants domestiques. — Musique des chants populaires. — Chants provinciaux. — Chants de l’Allemagne. — Les Minnesingers et les Meistersingers. — Chants de l’Angleterre, de l’Ecosse et des pays du Nord. — Chants de la Grèce, de l'Italie et de l'Espagne.
ors entendrons ici par chant populaire une sorte de poésie, née spontanément dans le peuple et, par conséquent, anonyme, qui, loin de pouvoir être attribuée à tel ou tel poète connu ou désigné, est, au contraire, l’œuvre de certains auteurs ignorés et inconscients. On y peut voir aussi l’œuvre collective et même successive des générations, qui, en adoptant cette poésie chantée où se reflète le sentiment du plus grand nombre, l’ont conservée, plus ou moins intacte, comme un souvenir traditionnel des anciens temps. Montaigne a caractérisé admirablement le mérite de ce genre de poésie vulgaire, qui remonte à l’origine des nations et des langues ; « La poésie populaire, dit-il, et purement naturelle, a des naïfvctez et grâces par où elle se compare à la principale beauté parfaicte selon l’art, comme il se veoit ès villanelles de Gascoigne et aux chansons qu’on nous rapporte des nations étrangères. »
« Chaque nation possède des chants populaires, a dit M. Eugène Fer-
SCIENCES ET LETTREb. II. — 55
tiault, l’ingénieux commentateur des Noëls bourguignons de la Monnoye. Et comme, chez chacune d’elles, des causes analogues doivent avoir donné naissance à ces chants , il en résulte que ces chants doivent aussi présenter entre eux une certaine analogie. Ils furent toujours inspirés, soit par les événements publics, soit par la religion, soit par les joies ou les tristesses intimes : de là trois principales catégories bien distinctes, qui renferment les chants historiques, les chants religieux, les chants domestiques. »
Tous les peuples ont chanté, et leurs chants nationaux, composés de paroles rhythmées auxquelles correspondait une mélodie musicale qui n’avait pas les mêmes principes de durée, furent l’expression primitive des passions, des croyances, des idées de chaque grande famille humaine (fig. 32o). On comprend que la plupart de ces chants populaires se soient perdus à travers les siècles, et qu’il en reste de rares échos seulement, qu’on a bien de la peine à ressaisir dans la mémoire fugitive des hommes , pour les sauver de l’oubli ; car l’essence même du chant populaire est de ne recevoir aucune publicité écrite et de passer de bouche en bouche, sans laisser d’autres traces que des réminiscences orales. Les anciens peuples n’écrivaient pas. Les Germains, dit Tacite , possédaient de très-vieux poèmes , dans lesquels on avait célébré les exploits guerriers et les belles actions de leurs aïeux , et qu’ils se transmettaient de père en fils comme les seules annales de leur race. Chez les Gaulois, les Druides gardaient, comme un dépôt sacré, des poèmes religieux, qui remontaient à la plus haute antiquité et qui renfermaient les mystères de leur religion; ces poèmes religieux ne furent jamais écrits. Toutefois, en Bretagne, il s’en est conservé par tradition plusieurs qui remontent jusqu’aux temps druidiques; tel est celui qu'on nomme ar Rannou, les Séries (fig. 3e i). Plus tard, d’après le témoignage de Jornandès, la grande nation germanique des Goths n’avait pas d’autre histoire que d’anciens chants, qui s’étaient conservés, comme une vénérable tradition, dans l’amc mémorative du peuple [qiiemadmodinn et in priscîs eorum carmimbus pene historico ritu in commune recolitur).
Il n’existe malheureusement plus un seul de ces chants, que les bardes gaulois, au dire de Diodore de Sicile et d’Ammien Marcellin, étaient chargés de composer en langue celtique, pour perpétuer le souvenir des
CHANTS POPULAIRES
actions d’éclat , et qu’ils chantaient eux-mêmes , dans leurs assemblées, en s’accompagnant de harpes ou de lyres. (Voy., dans le volume des Arts, le
Fig. 320. — La Poésie et la Musique. Les neut Muses inspirant Arion, Orphée et Pythagore, sous les auspices de l’Air personnifié, source de toute harmonie. D'après une miniature du Liber pontificalis , ms. du xiiP siècle. Biblioth. de la ville de Reims.
chap. Alusîqiie.) Nous n’avons rien d’antérieur à la traduction latine des premiers vers d’un chant populaire, composé, en 622, après la victoire remportée par le roi Clotaire II sur les Saxons : ce chant volait de bouche
en bouche, parce qu’il était en langue rustique [jiixta rusticitatem)^ et les femmes le répétaient, en dansant et en battant des mains. Les chants populaires historiques devaient être très-nombreux en Gaule et en Germanie, mais beaucoup avaient disparu, lorsque Charlemagne, qui faisait grand cas de cette antique littérature du peuple , les fit recueillir soigneusement
Allegro.
- 1^-b- b-bb-b—
Da ikmabg\vennDr6uiz,o-ie; Da-ik pe-lra fell d’id-de? pe-tra ga-ninn-
)=iÿ-b-
zzl—l-.
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me d’id - de — Kan d’in euz a - eur rann, Ken a oiif-enn bre-rnan.
:ÿ^j=ÿ-»=zz:^a-ÿ-|:zg^jz:ÿ-a- z=É^r-g^ Heb runn ar Red lieb-ken -. An - Kou, tad ann an - ken;Ne-
tra kentne tra ken. — D.i-ikmabgwennDrouiz, o - re; Da-ik pe-tra
I— 3b-b-b=b-bb-bzz*z:rliJ:l-i=Efi
:b-b-b=b-bb“b
fell d’id-de .!> pe-tra ga-ninn - me d'id- de? — Kand'ineuz a zaou rann,
Ken a ouf-enn bre-man.
Fig. 321. — Ar Rannou (les Séries), chant breton, présumé de l’époque druidique; tiré des Chants populaires de la Bretagne, par M. de la Villemarqué, t. I".
dans tous les pays de son vaste empire. On ne saurait trop regretter la perte de ce précieux recueil, qui témoignait des sympathies de Charlemagne pour ce genre de poésie vulgaire. Éginhard raconte, à ce sujet, que l’empereur se délassait volontiers des pénibles travaux de son gouvernement, en écoutant les chansons de quelque barde breton ou de quelque scalde Scandinave. Un jour, il permit à un jongleur lombard de venir exécuter devant lui et sa cour une cantilène [cantiuncula)., qu’il avait
CHANTS POPULAIRES
composée. Il y eut sans doute un chant de cette espèce, très-populaire et très-fameu.x, en l’honneur de Charlemagne, car, au dix-huitième siècle, on chantait encore des paroles en langue germanique sur le vieil air de ce chant, qu’on trouve désigné ainsi, dans un manuscrit de Wolfenbuttel ; Modiis carelmanninc (air de Charlemagne).
Du neuvième au douzième siècle, on ne peut citer que huit ou dix chants plus ou moins populaires, la plupart écrits en latin et, par conséquent , dus à des clercs ou à des lettrés : une complainte sur la mort de Charlemagne [plancîns Caroli) \ un très-beau chant sur la bataille de Fontenay, en 841, par le Franc Angilbert; un chant sur la mort d’Eric, duc de Frioul, en 794, par Paulin, patriarche d’Aquilée; un chant pour célébrer la victoire de l’empereur Othon III sur les Hongrois ; un chant sur la mort de l’abbé Hugues, fils naturel de Charlemagne. Mais on peut mettre en doute la véritable popularité de ces vers savants, et le LiidwigsUed est la seule chanson sincèrement populaire de toute cette époque. C’est un chant en langue germanique, qui rappelle la victoire éclatante que Louis III avait remportée, en 881, sur les Normands. Il se chantait encore, au douzième siècle, dans le nord de la France. En voici les premiers distiques , traduits :
Je connais un roi,
Il se nomme Louis,
Qui sert Dieu volontiers.
Et je sais que Dieu l’en récompense.
Enfant, il perdit son père.
Mais cette perte fut bientôt réparée.
Dieu l’appela
Et le prit sous sa tutelle, etc.
Les chants en langue romane rustique étaient, en réalité, les seuls qui avaient cours dans le peuple, alors que la langue tudesque était à peu près seule usitée à la cour des princes carlovingiens, et quand les clercs employaient presque exclusivement la langue latine dans l’habitude de la vie ecclésiastique ou scolastique. Une foule de ces chants étaient consacrés aux faits merveilleux ou historiques de la légende de Charlemagne : ils servirent à la composition des premières chansons de geste et des pre-
miers romans de chevalerie, qui les absorbèrent, sans en laisser subsister quelques-uns comme des monuments de cette antique littérature populaire (fig. 322). On est donc dans l’impossibilité de constater l’existence de ces chants primitifs , au moyen de preuves certaines et incontestables. (Voy. plus loin le chap. Romans.)
Les chants historiques en langue vulgaire manquent presque complètement pour la France jusqu’au treizième siècle. Il ne faut pourtant pas négliger de mentionner un chant latin, fort singulier, qui se rapporte à
jcn, e ccl - ro nos so-cor; tor - na nos es a plor.
Fig. 322. — Chant des Croisés, datant de la première croisade (1096), mis en notation moderne par Fctis dans son Histoire générale de la Musique, t. IV.
l’histoire d’Abélard et qui fut composé par son disciple Hilaire, vers 1122, lorsque l’illustre maître, condamné par le concile de Soissonsà cause des propositions téméraires de sa philosophie, abandonna pour toujours l’enseignement. Ce chant est divisé par strophes, de quatre vers rimés chacune, avec ce refrain en un vers français :
Tort a vers nos li mestre.
Soixante-dix-sept ans plus tard, à la mort de Richard Cœur de Lion, tué, en Limousin, devant le château de Chalus, qu’il assiégeait, les jongleurs de France se souvinrent que ce vaillant roi d’Angleterre avait été
CHANTS POPULAIRES
délivré de prison par l’aide de son ménestrel Blondel, de Nesles, qui se fit reconnaître de lui en chantant un air que Richard avait composé lui-
Fig. 323. — Le duc Philippe le Bon, malade, confie l’éducation de son fils Charles, comte de Charolais, au poète chroniqueur Georges Chastelain. D’après une miniature de Vlnstruction d’un jeune prince, ms. du XV' siècle, exécuté par les peintres de la cour de Bourgogne. Bihlioth. de l'Arsenal, à Paris.
même. Un chant populaire, dans le style des chansons de geste, fut donc composé sur la mort de Richard; il eut des échos par toute la France, et
sans doute jusqu’en Angleterre; nous en donnerons seulement quelques vers :
Et ço dont dei tos ors pleindre en plorant,
M’avient à dire en chantant et retraire Que cil qui est de valur chief et paire Li très-valens Richarz, rois des Engleis, est morz...
Morz est li rois, et sunt passé mil ans Que tant prodom ne fust ne n’est de son semblant.
Nous devons renoncer, non sans regret, à passer en revue les chants historiques, qui nous sont restés du treizième au seizième siècle, et qui rappellent les principaux faits contemporains, les croisades et surtout la guerre des Anglais, la mort du connétable Bertrand du Guesclin , et d’autres morts célèbres, qui avaient des échos dans le peuple. Le Roux de Lincy a publié un curieux recueil de Chants historiques français depuis le douzième jusqu’au dix-huitième siècle et un second recueil de Chants historiques et populaires du temps de Charles VII et de Louis XI : on trouve dans ces deux recueils tout ce qu’on a pu découvrir de ces chants, qui se sont effacés, la plupart, de la mémoire des populations, avec le souvenir des événements qu’ils leur rappelaient. Il est vraiment étrange que la reconnaissance publique n’ait pas retenu quelques refrains des nombreux chants que la mission miraculeuse de Jeanne d’Arc avait inspirés à ses contemporains. Et pourtant on peut entendre encore, dans les veillées de campagne, aux environs de Tournay, une longue Complainte sur la mort de Philippe, le bon duc de Bourgogne (fig. 323), complainte touchante qui n’a pas trop vieilli , quoiqu’elle date de 1467. On en jugera par ce couplet :
Le bon duc, avant son trespas,
Et sentant la mort près de luy,
Tout bellement et par compas,
Fist ses regrès en grand annuy ;
« Las! dit-il, je laisse aujourd’hui Ma chiere espouse encor vivant.
Adieu, ma dame, à qui je suy !
Priés pour moy, je voys morant. »
Au reste, l’importance du chant populaire ne se mesurait pas toujours à celle de l’événement qui le faisait naître. Il arriva fréquemment que de