ADENEZ, LE ROI DES MÉNESTRELS
envoyé par le dur Henri de Flandres et de Brabant, au comte d Artois, Robert. Irève du roi Louis IX. récite le Rornnn de Cléomadès devant la comtesse d Artois, Mathilde de Brabant, et la reine de France. Blanche de Castille, Miniature d'un ms. du xui<^ siècle, n° 175 B. L.de la Bibliothèque de 1 .Lrscnal.
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hautes questions politiques et nationales n’inspiraient que quelques rimes insignifiantes, qui allaient bientôt se perdre sans émouvoir les sympathies de la foule, tandis qu’un tournoi, une cour plénière, une cérémonie publique, une fête de château féodal suffisaient pour éveiller spontanément la muse du peuple. Les inspirations de cette muse fantasque contrastaient bien souvent avec les circonstances qui les avaient provoquées. Un fait douloureux servait de thème à des chansons sarcastiques et joyeuses; en revanche, ce qui semblait devoir être un motif de joie et de satisfaction pour tous donnait lieu à des complaintes amères et malveillantes. Le chant populaire avait aussi, à la fois, deux voix contradictoires, l’une pour l’éloge et l’autre pour le blâme, lorsque deux courants d’opinions opposées venaient à s’établir dans les masses. Par exemple, quand le moine jacobin Clément assassina, à Saint-Cloud, le roi Henri III (iSSq), chassé de Paris par la Ligue, certains fanatiques chantèrent les louanges du meurtrier :
O le sainct religieux,
Jacques Clément bienheureux,
Des Jacobins l’excellence,
Qui, par sa bénévolence.
Et de par le Sainct-Esprit,
A mérité asseurance Là haut au Ciel où il vist.
Et les politiques ou royalistes répondirent par ce chant de malédiction :
Il fut tué par un meschant mutin,
Jacques Clément, qui estoit jacobin.
Jacques Clément, si tu estois à naistre.
Las! nous aurions nostre Roy, nostre maistre !
Quelquefois, après un laps de temps plus ou moins long, un chant de tristesse noble et solennel se changeait en une parodie burlesque, dont l’origine n’était plus même connue. Ainsi la bataille de Pavie, où périt la fleur de la noblesse française autour de François Cfait prisonnier (lôaô), était un beau et lamentable sujet de chant populaire; on racontait surtout avec admiration la mort héroïque de Jacques de Chabannes, seigneur de
la Palice, qui se fit tuer aux pieds de son roi. La complainte, composée en son honneur, commençait ainsi :
Monsieur de La Palice est mort,
Est mort devant Pavie...
Mais un siècle ne s’était pas écoulé, que ce chant national avait été défiguré et travesti de manière à devenir méconnaissable, et quelque mauvais plaisant s’était amusé à le rendre presque ridicule, en ajoutant, au début simple et naïf de l’œuvre primitive, une sorte de coq-à-l’âne bouffon :
Hélas! s’il n’estoit pas mort,
Il seroit encore en vie.
Dans certaines circonstances, on voyait tout à coup reparaître, sous une nouvelle forme, un vieux chant, qui n’avait laissé qu’un vague souvenir chez les vieillards, et qui semblait rajeunir en changeant de nom et d’objet. Ainsi, après la bataille de Malplaquet (1709), le bruit de la mort du chef de l’armée anglaise, lord Churchill, duc de Marlborough, ayant couru dans l’armée française, cruellement maltraitée par ce général, on se mit à chanter, comme pour se consoler des désastres de la guerre, une espèce de complainte facétieuse, qui n’était que l’imitation d’une chanson populaire, intitulée le Convoi du duc de Guise, que les soldats huguenots savaient tous par cœur, en i563, à la suite de l’assassinat de François de Lorraine, dit le Balafré, sous les murs d’Orléans. Voici quelques couplets de cette vieille chanson; voici ceux du moins qui offrent le plus d’analogie avec la Chanson de Malbroiick, remise à la mode, deux siècles plus tard, par la cour de Louis XVI, quand la nourrice du dauphin, M™' Poitrine, l’eut apprise à Marie-Antoinette :
Qui veut ouïr chanson ?
C’est du grand duc de Guise,
Doub, dan, don, dan, dou, don,
Dou, dou, dou.
Qu’est mort et enterré.
Qu’est mort et enterré.
Aux quatre coins de sa tombe,
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Doub, dan, don, etc.
Quatr’gentilhomm’s y avoit,
Quatr’gentilhomm’s y avoit.
Dont l’un portoit son casque Doub, dan, don, etc.
L’autre ses pistolets.
L’autre ses pistolets.
Et l’autre son épée,
Doub, dan, don, etc.
Qui tant d’Hugu’nots a tués!
La cérémonie faite,
Doub, dan, don, etc.
Chacun s’allit coucher.
Chacun s’allit coucher.
Les uns avec leurs femmes,
Doub, dan, don, etc.
Et les autres tout seuls.
Plusieurs savants, entre autres Génin, ont attribué une plus ancienne origine à la Chanson de Malbronck ou du moins à une partie de cette chanson, dans laquelle on peut reconnaître, en effet, la tournure naïve et sentimentale des chants populaires du treizième siècle. Les exemples ne manqueraient pas pour prouver que ces chants traversent les siècles, en se dégageant de tous les souvenirs qui se rattachent à l’époque lointaine où ils ont jailli du cœur du peuple. Les petits enfants, dans les villages du Poitou, chantent encore, comme une antienne, cette strophe, moitié latine et moitié française, qui se rapporte certainement à la captivité du roi Jean, fait prisonnier à la bataille de Poitiers (17 septembre i356) :
Christiana Francia De laquelle le chef est pris,
Splendens regni gloria Aux armes de la Heur de lys.
A côté des chants historiques, et dans la même catégorie, il faut citer les chants romanesques. Comme l’a dit un de ceux qui ont le plus profondément étudié cette poésie du peuple, « le récit y est brusque et coupé ;
il laisse les détails secondaires dans l’ombre et ne s’arrête qu’aux traits saillants. Les mêmes formes de langage y sont répétées plusieurs fois; les discours des personnages sont reproduits textuellement, comme dans Homère. Le refrain est quelquefois sans rapport avec le sujet du récit. » Le plus beau de ces petits poèmes est peut-être le suivant, qui a reçu différentes formes dans nos différentes provinces, et qui est connu sous le nom de Complainte de Renaud. C’est tout un drame :
Quand Renaud de la guerre vint,
Sa mère, à la fenêtre en haut.
Dit : « Voici venir mon fils Renaud.
LA MÈRE. Renaud, Renaud, réjouis-toi.
Ta femme est accouchée d’un roi.
RENAUD. Ni de ma femme, ni de mon fils,
Mon cœur ne peut se réjoui;
Qu’on me fasse vite un lit blanc Pour que je m’y couche dedans. »
Et quand il fut mis dans son lit.
Pauvre Renaud rendit l’esprit.
[Les cloches sonnent le trépassement.)
LA REINE. Or, dites-moi, mère m’amie.
Qu’est-ce que j’entends sonner ici?
LA MÈRE. Ma fille, ce sont les processions Qui sortent pour les Rogations.
[On clone le cercueil.)
LA REINE. Or, dites-moi, mère m’amie.
Qu’est-ce que j’entends cogner ici ?
LA MÈRE. Ma fille, c’ sont les charpentiers Qui raccommodent nos greniers.
{Les prêtres enlèvent le corps.)
LA REINE. Or, dites-moi, mère m’amie.
Qu’est-ce que j’entends chanter ici?
LA MÈRE. Ma fille, c’sont les processions
Qu’on fait autour de nos maisons.
LA REINE. Or, dites-moi, mère m’amie.
Quelle robe prendrai-je aujourd’hui?
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LA MÈRE. Quittez le rose, quittez le gris;
Prenez le noir, pour mieux choisi.
LA REINE. Or, dites-moi, mère m’amie.
Qu’ai-je donc à pleurer ici?
LA MÈRE. Ma fille, je n’ puis plus vous 1’ cacher Renaud est mort et enterré.
LA REINE. Terre, ouvre-toi! terre, fends-toi!
Que j’ rejoigne Renaud, mon roi. »
Terre s’ouvrit, terre fendit,
Et la belle fut engloutie.
Le chant religieux, qu’il ne faut pas confondre avec le chant liturgique, s’était développé dans une sphère beaucoup plus étendue que le chant historique, puisqu’il comprenait les prières, les légendes, les vies de saints, les miracles, les cantiques et les chants appropriés aux cérémonies du culte et aux fêtes de l’Église. Des trois catégories distinctes que nous avons indiquées pour classer les anciens monuments du chant populaire, celle du chant religieux est la plus riche et la plus féconde en œuvres naïves, empreintes de la foi et de la piété de nos ancêtres : car le peuple , en France, a toujours été sincèrement attaché à la religion. Il faut avouer, il est vrai, que le chant religieux populaire prenait parfois un ton facétieux et goguenard, qui n’était qu’une échappée naturelle de l’esprit gaulois et qui ne changeait pas sensiblement son caractère distinctif. L’Église s’était prononcée avec raison contre l’introduction des chants profanes dans le sanctuaire, et elle n’avait admis aucun chant en langue vulgaire au milieu des cérémonies réglées par le rituel. Cependant la Prose de l’Ane résista longtemps aux condamnations des conciles et des synodes, et fut l’objet d’une sorte de tolérance liturgique, sous les auspices du peuple qui répondait aux chantres, en imitant le braiment de l’âne. (Voy. ci-dessus le chap. Croyances populaires.) On peut donc croire que, dans beaucoup de diocèses, au moyen âge, les chants religieux en langue vulgaire, qu’on désigne sous le nom générique de no'èls , se mêlaient parfois aux chants sacrés qui célébraient la naissance de Jésus dans l’étable de Bethléem. Ces chants en langue vulgaire accompagnaient la procession solennelle, qui se faisait la nuit de Noël, au son des instruments de mu-
sique, avec des costumes de bergers,, autour de la crèche de TEnfant-Dieu (fig. 324). Les assistants, qui représentaient les bergers, avaient chanté, dit-on, dès le treizième siècle, un noël commençant ainsi :
Seignors, or entendez à nous.
De loin sommes venus à vous Pour querre Noël.
Un autre noël, de la même époque, lequel fut entièrement rajeuni au seizième siècle, retraçait la joie des betes à la nouvelle de la naissance du saint Enfant et donnait lieu à des tours de force d’harmonie imitative, lorsque les chanteurs imitaient successivement le chant du coq, le mugissement du bœuf, le bêlement de la chèvre, le braiment de l’âne et le beuglement du veau. Ce noël est curieux à citer :
Comme les bestes autrefois Parloient mieux latin que trançois,
Le coq, de loin voyant le faict,
S’écria : Christus natus est (le Christ est né);
Le bœuf, d’un air tout ébaubi.
Demande : Ubî^ iibi, iibi? (Où, où, où?)
La chèvre, se tordant le groin,
Respond que c’est à Bethléem.
Maistre baudet, curiosus (curieux)
De l’aller voir, dit : Eamiis (Allons !)
Et droit sur ses pattes, le veau
Beugle deux fois : Volo! volo! (je veux! je veux!)
Ce n’était là qu’une exception plaisante : car, généralement, le noël ne se distinguait des autres chansons religieuses que par sa pieuse et touchante naïveté, au point de pouvoir passer pour un véritable cantique. C’est en Bretagne surtout qu’il faut aller chercher les noëls les plus pittoresques et les plus émus, qui n’ont pas d’autre objet que de célébrer dignement la naissance du Rédempteur. Dans toute la France, d’ailleurs, et dans les villes aussi bien que dans les campagnes, les noëls gardèrent leur ancien caractère, tant que les croyances restèrent maîtresses absolues des cœurs chrétiens. Alors le Messie remplissait seul un chant composé en son honneur, et le poëte ne s’inspirait que d’un profond sentiment de respect et d’adoration. C’est à peine s’il consacrait le couplet final à demander à
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Dieu le pardon des pauvres pécheurs. Mais peu à peu la pensée humaine et égoïste s’empara de ce chant populaire, au détriment de la pensée religieuse, et la dévotion aux choses de la terre remplaçant par degrés la dévotion aux choses du ciel, les noëls, tout en conservant leur forme ori-
Fig. 324. — Les bergers célébrant la naissance du Messie par des chants et par des danses. Fin du xv* siècle, Fac-similé d’une gravure en bois d'un Livre 4'h-mres imprimé par Antoine Verard,
ginelle et même leurs prétentions au genre édifiant, se changèrent en requêtes personnelles, adressées à Jésus et à la Très-Sainte-Vierge, dans l’intérêt de ceux qui les chantaient.
En Beauce, par exemple, on chante encore aujourd’hui :
Honneur à la compagnie De cette maison !
A l’entour de votre table,
Nous vous saluons.
Nous sommes v’nus de païs étrange Dedans ces lieux :
C’est pour vous faire la demande De la part à Dieu.
Il y a aussi un noël, très-long, composé et chanté pendant la Ligue, et ce noël, si remarquable sous le double rapport du sentiment et de l’expression, est réellement un chant populaire, religieux et politique à
Allegi'ello, tr.
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Ai lai Ka-ti - vi - tai Chanlon, je vo su -pli - e Levarbeam-
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mail-lô-tai Jeusqueai no s’hu-nii - li - e, Po no déchar-bô - lai Du co-don
Fig. 325. — Noël en patois bourguignon, avec la musique notée; d’après les Noei borguignon de Gui Barô\ai, publ. par Bernard de La Monnoye (lySS).
la fois, où les bons catholiques déplorent le malheur des temps. Trois couplets de ce chant pathétique feront connaître l’esprit général de la pièce , qui mériterait d’être citée en entier :
Nous te requérons, à mains jointes,
Vouloir ouïr nos griefves plaintes.
Nous, pauvres pastoureaux;
De toutes parts on nous saccage.
On nous détruit, on nous ravage,
Et brebis et agneaux.
Le soldat, tous les jours, sans cesse,
En nos casettes nous oppresse,
Pille et emporte tout :
Il nous compresse, il nous rançonne;
A son départ, souvent nous donne Encore un meschant Coup.
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Que si bientost tu n’y prends garde,
Nous mettant sous ta sauvegarde,
Hélas! c’est fait de nous.
Oste-nous donc de ces misères.
Fais cesser nos civiles guerres,
Te prions à genoux !
Le noël prit bientôt tous les tons, toutes les allures. Ce ne fut plus même un chant religieux : c’était un cadre qu’on pouvait étendre à volonté pour
Fig. 326. — Chanteur de complaintes s’accompagnant sur la viole. Miniature d’après un ms. du xm“ siècle, n” 6819. Biblioth. nat. de Paris.
y faire entrer toutes les allusions aux événements du jour, tous les portraits des personnages qu’il s’agissait de railler ou de flatter, toutes les inventions de l’épigramme et de la satire. Le poëte faisait défiler devant la crèche de Jésus une foule d’individualités anciennes et modernes, qui, comme les rois mages, apportaient des présents à l’Enfant divin. Le noël était devenu burlesque, grivois, impertinent et quelquefois impie; mais d’ordinaire il n’était que l’expression malicieuse de la gaieté populaire.
Voici un seul couplet qui présente un assez piquant échantillon de ce que pouvait être le noël du seizième siècle :
Messire Jean Guillot,
Curé de Saint-Denis,
Apporte plein un pot Du vin de son logis.
Prestres et escolliers,
Toute icelle nuictée,
Se sont mis à sauter,
Chanter
Ut, ré, mi, fa, sol, la, la, la,
A gorge desployée.
Les cantiques et les complaintes religieuses conservèrent plus longtemps que les noëls un caractère de dévotion pure. Ce sont bien là des œuvres populaires qui ne sortent pas de la fabrique d’un poëte de profession ; elles ressemblent à des prières, à des oraisons, mesurées au rhythme de la psalmodie ecclésiastique. C’étaient les pèlerins, les montreurs de reliques, les vendeurs de médailles bénites qui chantaient d’un accent lent et monotone ces interminables histoires de saints et de saintes, Geneviève de Brabant, Saint [{och. Saint Antoine et tant d’autres, véritables poëmes du moyen âge, chefs-d’œuvre de naïveté et de foi, que la tradition perpétue de nos jours en les rajeunissant, et qui survivront peut-être longtemps à des œuvres élégantes que la poésie lettrée est impuissante à sauvegarder de l’indifférence et de l’oubli (fig. 326). Il est permis, par exemple, d’assigner une date très-ancienne à un cantique modernisé, qui débute ainsi :
C’est sainte Catherine,
La fille d’un grand roi :
Son père était païen,
Sa mère ne l’était pas.
Ave Maria, Sancta Catharina,
, Dei mater, alléluia.
Un jour à sa prière Son père la trouva :
« Catherine, ô ma fille,
Catherine, que fais-tu là? s Ave Maria, etc.
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« J’adore, j’adore, mon père.
Le bon Dieu que voili.
C’est le Dieu de ma mère :
Votre Dieu n’est pas là. »
Ave Maria, etc.
Fig. 327. — La Musique personnifiée, fac-similé d’une gravure sur bois de la Margarita philosophie a ;
édition de Bâle, i5o8, in-4'.
Les légendes qui se rapportent à la Vierge forment une classe à part, et sont empreintes souvent d’un charme singulier. Plusieurs récits du moyen âge furent consacrés à célébrer sa miséricorde et le pouvoir qu’elle e.verce, au nom de sa maternité, sur Dieu lui-même. Une chanson périgourdine roule sur ce sujet; en voici la traduction :
Une âme est morte cette nuit,
Elle est morte sans confession.
Personne ne la va voir.
Excepté la Sainte Vierge.
Le Démon est à l’entour :
« Tenez, tenez, mon fils Jésus,
Accordez-moi le pardon de cette pauvre âme.
• — Comment voulez-vous que je lui pardonne?
Jamais elle ne m’a demandé de pardon.
— Mais si bien à moi, mon fils Jésus;
Elle m’a bien demandé pardon.
— Eh bien! ma mère, vous le voulez?
Dans le moment même je lui pardonne. »
Les chants populaires domestiques sont innombrables et d’une variété extraordinaire; ce sont ceux qui ont fait le mieux vibrer la corde humaine dans le cœur du peuple. L’amour conjugal et l’amour maternel ont inspiré le plus grand nombre de ces chants; les joies et les douleurs de la famille y sont vivement exprimées et souvent avec un rare bonheur d’expression ; les métiers, les industries y racontent leurs peines et leurs plaisirs. On y va tour à tour de l’épigramme à l’élégie, de la confidence intime des sentiments de l’âme les plus tendres et les plus délicats aux plus folles , aux plus capricieuses boutades de l’esprit; on y voit se dérouler tour à tour les différentes positions de la vie sociale. Ces chants domestiques se divisent et subdivisent à l’infini : chansons de soldat et de marin , de berger et de laboureur, de pêcheur et de chasseur; chansons d’artisans sédentaires, tels que forgerons, tisserands, cordonniers, fileuses, menuisiers; chansons de compagnonnage ; chansons qui se rapportent aux travaux de la campagne, tels que semailles, moissons, vendanges; chansons satiriques; chansons qui se rattachent aux diverses phases de l’existence de famille, mariage, baptême, première communion, mort, veuvage, etc.; chansons bachiques et badines; rondes et chansons de l’enfance, etc. On trouvera des types de tous ces chants dans les Instructions du Comité de la langue, de l’histoire et des arts de la France, qui ont été rédigées par M. Ampère; jamais on n’a rien écrit de plus ingénieux, de plus substantiel, de plus net sur les chants populaires de la France.
Et toutes ces chansons, qui n’ont pas d’auteurs connus ou qui furent adoptées par ce grand poëte anonyme et collectif qu’on appelle le peuple , sont réellement des chants populaires et ne doivent pas être confondues avec les œuvres individuelles de la poésie lettrée, souvent médiocres, que
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Montaigne dédaignait comme « sans honneur et sans prix ». Quelques-uns de ces chants populaires peuvent passer pour des chefs-d’œuvre, en dépit de leur insuffisance et de leurs fautes grammaticales. La mesure du vers paraît fausse, la rime est remplacée par une assonance, l’expression s’éloigne du sens; mais ces petites compositions n’en ont pas moins une physionomie charmante, et l’on y reconnaît le type de la poésie du peuple. Les poëtes de profession, les grands poëtes eux-mêmes, ne dédaignaient pas de les imiter, en leur prêtant une forme plus correcte qui n’ajoutait
Fig. 328. — Minnesingcrs. D’après les Poésies des Minncsingers, ms. du xiv' siècle. Biblioth. nat. de Faris.
rien à leur charme natif. Voici un couplet brabançon du quinzième siècle, qu’un gentilhomme de la cour de Bourgogne, Georges de Lalaing, avait retenu et qu’il écrivit sur l’album d’une belle dame, Hélène de Mérode ;
Elle s’en va aux champs, la petite bergière,
Sa quenouille filant; son troupeau suyt derrière.
Tant il la fait bon veoir, la petite bergière,
Tant il la fait bon veoir.
Le même album nous a conservé aussi une ronde villageoise, qui se chantait dans le Hainaut :
Nous estions trois sœurs toute d’une volonté,
Nous allîines au fond du joly bois jouer...
Vray Dieu ! Qu’il est heureux, qui se garde d’aimer!
La plupart de ces chansons étaient composées sur des airs, également populaires, que tout le monde savait alors et dont l’origine inconnue remontait souvent à plusieurs siècles. Quelquefois néanmoins le chant avait été fait en même temps que les paroles, et il appartenait aussi à la musique du peuple, qui a excellé de tous temps à trouver des mélodies simples, gracieuses et touchantes (fig. 327).
Chaque province, chaque ville, et presque chaque village, eut ses chants particuliers, qui étaient déposés dans la mémoire des familles indigènes, comme dans des archives locales. Ces chants représentaient la tradition des idées, des croyances, des moeurs, surtout de l’idiome du pays, et cet idiome en circonscrivait la conservation dans les limites de la région où il se parlait. De là une prodigieuse quantité de chants populaires qui se sont incrustés dans tous les patois, et qui datent de toutes les époques. Le patois change, flamand, picard, normand, poitevin, bourguignon, provençal, auvergnat, languedocien, mais toujours et partout on sent l’âme du peuple, on entend la voix du peuple. On peut se rendre compte de l’ancienneté de quelques-unes de ces chansons, malgré le rajeunissement du dialecte, lorsqu’on entend les paysans du Berry qui labourent avec des bœufs régler la marche de ces animaux par un chant inintelligible, entrecoupé de ces mots latins : I bos et Sta bos (Marche, bœuf! Bœuf, arrête!). Il ne faut donc pas s’étonner de retrouver dans plusieurs chants populaires du pays Chartrain et de l’Auvergne ces refrains, la guilloné et la giiillona, où l’on reconnaît le chant d’origine gauloise, qui se terminait par ces mots : Au gui Van neu, et qui a survécu si longtemps aux cérémonies druidiques.
Les différentes races d'hommes établies en Europe, les différents pays qui composent cette partie du monde, ont eu jadis leurs chants populaires, et ils se sont montrés jaloux de les conserver comme des monuments de leur nationalité; car ces chants populaires étaient bien l’expression native du caractère de la nation qui les avait produits. On s’occupe maintenant de les rechercher soigneusement et d’en conserver les précieux vestiges ; ce sont là, en effet, les plus rares et les plus intéressants documents de l’histoire des peuples.
L’Allemagne, dont Charlemagne avait déjà fait rassembler les chants
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nationaux, pour les léguer à la postérité, vit ces vieux chants se traduire en longs poëmes, vers le douzième siècle, et former la magnifique épopée des Niebelungen. Les poètes allemands créèrent alors une nouvelle famille de chants, qui étaient destinés, par leur nature même, à devenir populaires, mais qui ne doivent pas, pour la plupart, être considérés comme des œuvres émanées du peuple même. Les Minnesingers (chanteurs d’amour), qui ont composé un grand nombre de ces chants lyri-
Fig. 329. — Musiciens allemands jouant du luth et de la harpe, dessinés et gravés par J. Amman, xvi' siècle.
ques, différaient peu des troubadours de la France méridionale (fig. 3 28); les Meistersingers (maîtres chanteurs) avaient plus d’analogie avec les jongleurs de la langue d’oil. L’œuvre des Minnesingers resta, du douzième au quatorzième siècle, renfermée dans les cours des princes, dans les châteaux des seigneurs, qui tenaient à honneur d’être eux-mêmes des chantres d’amour et qui faisaient une guerre implacable aux vieux chants populaires de la Germanie. U' œnwe-dQ?, Meistersingers, au contraire, était faite pour le peuple et pour la bourgeoisie. Ces poètes et ces musiciens (fig. 329), qui exploitaient un genre de littérature plus conforme au génie
allemand, n’eurent pas de peine à imposer silence aux Minuesingers et à leur succéder, au quinzième siècle, en popularisant un nouveau genre de poésie, qui contenait les germes de l’art dramatique. (Voy. plus loin Poésie NATIONALE.)
Les chants populaires de l’Allemagne sont surtout dignes d’attention, quand ils se présentent sous la forme éminemment poétique de la ballade ; le caractère de la ballade allemande a quelque chose de doux et de mélancolique, de senti plutôt que de jugé (selon l’heureuse expression de