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Fig. 33o. — Chant de l'Épée, mélodie originale du Krakumal, monument des scaldes Scandinaves (ix' siècle), publié par Fétis, dans son Histoire de la Musique, t. IV. Chacune des 28 strophes de ce chant commence par un vers signifiant : Nous avons combattu avec l’épée.
M. Fertiault), de vague et de touchant. Elle offre, d’ordinaire, un petit drame, où se réunissent et se fondent ensemble les éléments lyriques, scéniques et familiers. Pensive, mystique, elle laisse deviner plus qu’elle n’en dit, et c’est comme un parfum épuré de l’âme qu’elle exhale et qui émeut profondément. L’Allemagne a, comme la France, ses chants populaires historiques , religieux et domestiques ; elle les a peut-être mieux conservés que nous.
L’Angleterre est riche aussi en ballades anciennes, qui ne le cèdent pas à celles de l’Allemagne. La ballade anglaise affecte, de préférence, des tendances épiques; simple et naïve, elle se laisse aller volontiers à des déve-
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loppements qui lui donnent les proportions d’un poème en plusieurs chants. Mais, quelle que soit son étendue, quelle que soit sa forme poétique, elle se plaît à exprimer les sentiments les plus tendres et les plus délicats en évoquant les légendes merveilleuses de l’antique Bretagne. L’Ecosse possède encore une foule de ballades nationales, où se reflète la
Fig. 33i. — Gondole vénitienne, gravure tirée de la Grande procession diL Doge à Venise, et attribuée à Jost Amman; Francfort, iSgy, in-lolio.
poésie de ses sites sauvages, de ses lacs brumeux et de ses montagnes couvertes de sapins. « Les contes de la tradition, dit Walter Scott, qui a publié les Chants des Écossais, les chansons acccompagnées de la flûte et de la harpe du ménestrel, étaient probablement les seules ressources contre l’ennui, pendant les courts intervalles où les highlanders (montagnards) se reposaient de leurs aventures guerrières. » On reconnaît la source où Maepherson a puisé les inspirations fantastiques et mélancoliques de son Ossian apocryphe. L’Irlande est également flère de ses ballades natio*
nales, et Thomas Moore, qui les a publiées pour la première fois, leur donne la préférence sur les ballades écossaises.
En Danemark, en Suède, en Norvège, le chant populaire a été, pendant des siècles, la seule histoire qui se transmît de génération en génération. Tous ces pays eurent des poètes nationaux, nommés scaldes, qui chantaient, sur les champs de bataille, pour animer les guerriers (fig. 33o). Ces poètes, guerriers eux-mêmes, improvisaient, aux sons de la harpe, des chants rhythmés, dans lesquels ils racontaient, sous une forme à la fois naïve et solennelle, les grands faits militaires de leurs héros, qu’ils associaient aux sombres divinités de la mythologie d’Odin. Le peuple s’abreuvait sans cesse à ces sources de poésie belliqueuse, mélancolique et sauvage : marins, soldats, chasseurs, chacun laissait vibrer les cordes de la liarpe éolienne, qu’il avait, pour ainsi dire, au fond de l’âme, et ces œuvres anonymes, vraiment populaires, ont formé le recueil connu sous le nom de Kemperiser . « Les chants populaires de la Suède, dit M. Marmder, ressemblent beaucoup à ceux d’Écosse, d’Allemagne, de Hollande et de Danemark. Les Danois ont été pendant assez longtemps en relation immédiate avec l’Angleterre, pour y répandre et pour y puiser des faits héroïques, des légendes d’amour ou de religion. »
La Russie et la Pologne ont des chansons populaires, qui ne se ressemblent pas et qui datent pourtant de la même époque du moyen âge : en Pologne , le chant populaire est surtout historique , guerrier et chevaleresque ; en Russie, il est plutôt religieux et domestique; ce sont les paysans qui chantent leurs joies et leurs tristesses. La Servie et les provinces danubiennes ne sont pas moins riches en chants populaires : ils ont été rassemblés dans un recueil intitulé Danit\a, et beaucoup d’entre eux appartiennent à une époque très-reculée. Ce sont surtout des chants de guerre et des chants d’amour, qui se distinguent par une exquise délicatesse. La Grèce moderne a recueilli, à l’exemple de la Servie, avec un pieux respect, ses anciens chants populaires, qui conservent souvent un parfum d’antiquité, sous la forme d’une ballade légendaire du moyen âge. Quelquesuns de ces chants sont contemporains de la conquête de Constantinople par les croisés français, au douzième siècle, et de l’occupation de la Moréc, qui devint alors une principauté française.
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L’Italie ne nous donne pas pour des chants populaires les chansons [can^oni] composées par ses poëtes, qui se qualifiaient de diseurs en rimes et àe fidèles d'amour, à l’exemple des troubadours de Provence et de Languedoc. Ces poésies, pleines de concetti, de métaphores et d’exagérations mystiques, firent sans doute beaucoup d’honneur, dans le monde de la galanterie raffinée, aux Guido Cavalcanti, aux Cino de Pistoia, aux Guido Orlandi et à tant d’autres fidèles d’amour, mais elles pénétrèrent peu dans le peuple, qui ne les comprenait pas ou qui s’en moquait. Le rhythme et le chant étaient, en quelque sorte, des besoins instinctifs, dans ce pays, où sont innées la poésie et la musique. Au siècle dernier les gondoliers de Venise chantaient encore des vers du Tasse, en conduisant leurs barques (fig. 33 1). Mais ce n’est point là le chant populaire ; il faut aller le chercher dans les nombreux patois, qui rivalisent avec la langue italienne académique, et qui la surpassent souvent. Il n’y a pas de petite ville, de petite bourgade, qui n’ait sa littérature locale et qui ne puisse s’enorgueillir des oeuvres naïves, spirituelles et poétiques de ses enfants.
En Espagne, plus encore que dans toute autre contrée de l’Europe, le chant populaire a une physionomie bien tranchée, bien originale; ce n’est plus la forme de la ballade rêveuse et mélancolique, gracieuse et délicate. Nous sommes ici dans la mère-patrie de la romance, c’est-à-dire du chant héroïque, analogue aux anciennes chansons de geste écrites en roman. Rien ne répond mieux, d’ailleurs, à la définition la plus juste qu’on ait donnée du chant populaire. « De même que les romances sont les véritables histoires du moyen âge espagnol, a ditM. Damas-Hinard, elles en sont également la poésie. Le peuple espagnol, le poète des romances, a composé avec amour ces chants, dont il était lui-même le sujet et le héros. Durant plusieurs siècles et dans chaque génération , les hommes les mieux doués se sont à l’envi appliqués à les orner et à les embellir. » La partie la plus importante du Romancero se compose des romances du Cid, qui datent, suivant les critiques, du onzième ou du treizième siècle; mais, bien avant cette époque, l’Espagne avait des chants populaires, qu’on doit faire remonter au roi Rodrigue, c’est-à-dire au huitième siècle, sans qu’on puisse élever de doutes sur l’authenticité de ces poésies nationales, qui portent avec elles le cachet indélébile de leur origine. Quant à
la collection des chants populaires espagnols, depuis la conquête de Grenade par Gonzalve de Cordoue, en 1492, Jusqu’à la fin du seizième siècle, elle serait si considérable, qu’on n’a pas osé entreprendre de la réunir, et plus tard on aura bien de la peine à retrouver ces belles romances historiques que les muletiers de l’Andalousie chantaient naguère, par les chemins ou aux veillées de la posada, en s’accompagnant de la mandoline.
Fig. 332. — Trouvère français, d'après un dessin des Poésies de Guillaume de Macliaut, ms. du XIV® siècle. Biblioth. nat. de Paris.
POÉSIE NATIONALE
Décadence de la poésie latine. — Origines de la poésie vulgaire. — Troubadours, trouvères et jongleurs. — Rutebeuf. — Thibaut de Navarre et son école. — Marie de France. — Roman du Renard. — Bible Guyot
— Roman de la Rose. — Les Minnesingers. — Dante. — Le Romancero. — Les Meistersingers. — Pétrarque
— Poètes anglais; Chaucer. — Eiistache Deschamps, Alain Chartier, Charles d’Orléans, Villon. — Chambres de rhétorique. — Poètes de la cour de Bourgogne. — Poésie latine moderne. — Poèmes chevaleresques en Italie. — Clément Marot et son école. — I.es poésies épiques, le Tasse, Camoèns. — Poètes de l'Allemagne et des pays du Nord. — Ronsard et son école. — La poésie sous les Valois.
NE fois les Barbares établis sur les ruines de l’empire romain d’Occident, » dit M. Charles Nisard, à qui nous devons un brillant tableau de l’histoire de la poésie chez les différents peuples de l’Europe, « la chute de l’éloquence et de la poésie s’accomplit avec une incroyable rapidité. Boèce, dans sa prison, écrit son traité de la Consolation philosophique, et meurt, peu après, dans les supplices, (52b). Ce traité, où la plus belle morale de l’antiquité se mêle aux plus tendres sentiments de la résignation chrétienne, est la dernière protestation d’un art qui s’éteint; c’est la voix du cygne, exhalant ses dernières mélodies sous le couteau qui l’immole. »
Boèce, en effet, fut un des derniers Romains qui surent écrire en vers latins frappés au coin de l’antiquité classique. Depuis le règne de Théodose le Grand, la poésie latine n’avait fait que décliner et tomber en désuétude; l’Église ne s’en servait plus guère que pour les hymnes sacrés. Voilcà pourquoi la plupart des poètes, du cinquième au septième siècle.
saint Paulin, Sedulius, saint Prosper, Sidoine Apollinaire , Juvencus, Venantius Fortunatus, etc., ne s’exercent que sur des sujets pieux ou moraux. Le chant des hymnes, dans l’esprit de l’Église, était destiné à combattre et à faire disparaître le chant de certaines poésies hérétiques ou déshonnêtes que les Barbares ou les Romains de la décadence se plaisaient à répéter; les hymnes triomphèrent, avec la pudeur et la foi.
La langue romane, qui, sous diverses formes, eut cours par toute l’Europe, du sixième au dixième siècle, ne produisit pas d’autres ouvrages de poésie que des chants populaires, qui se transmettaient de génération en génération, et qui, n’ayant pas été recueillis, comme les chants
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Fig. 333. — Poésies d’Horace; fragment de VOde à Mécène, ms. du x' siècle. Bibliolh. nat. de Paris.
tudesques le furent par ordre de Charlemagne, s’effacèrent de la mémoire du peuple (voy. le chap. Chants populaires). Quantà lapoésie écrite, cultivée par un petit nombre de lettrés et de clercs, c’était toujours la poésie latine (fig. 333), mais dénaturée par les mots de création nouvelle. Il faut descendre au dixième siècle pour rencontrer les premiers échantillons poétiques de la langue romane du nord et de la langue romane du midi de la France. Les plus anciens monuments de la poésie française sont la Cantilène de sainte Eulalie, les deux poèmes du manuscrit de Clermont-Ferrand, consacrés à saint Léger et à la Passion de Jésus-Christ, et, plus tard, au onzième siècle, la Chanson de saint Alexis. En provençal, nous devons d’abord citer le Mystère des Vierges sages et des Vierges folles, et antérieurement le Poëme de Boèce. C’est une pièce de deux cent cinquante vers, sur la captivité de Boèce : ces vers de dix syllabes sont divisés en
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stances inégales et terminés , dans chaque stance , par une même rime masculine. Cette espèce de poëme est certainement antérieure au dixième siècle. Telles sont les origines de notre langue poétique.
Dès cette époque la poésie vulgaire est fondée sur l’accent et l’assonance, comme la poésie latine rhythmée. On peut affirmer, de plus, que cette poésie vulgaire était chantée et que les jongleurs, qui répétaient des vers sur un mode musical en jouant de la viole, avaient dès lors commencé à paraître. Il est donc certain que les premiers trouvères et troubadours furent contemporains de la formation de cette langue romane, qui s’exprimait en vers accentués, syllabiques et consonnants. Le trouvère, au nord, le troubadour, au midi, était le poète sachant trouver (trobar), c’est-à-dire inventer, et donnant à sa pensée une forme littéraire. On ne connaît pas de troubadours avant le onzième siècle. Le premier qui ouvrit l’ère brillante de cette poésie nouvelle fut Guillaume IX, comte de Poitiers, né en 1070, lequel, à la mort de son père, devint duc d’Aquitaine et de Gascogne. On a publié plusieurs pièces de lui qui prouvent l’état déjà florissant de la langue romane. Après lui, la poésie s’épanouit de toutes parts, et il convient de subdiviser les troubadours en plusieurs écoles locales. La première, et peut-être la plus importante, c’est l’école limousine, dont Bertrand de Born, Gaucelm Faydit et Bernard de Ventadour sont les chefs. A l’école de Gascogne on a rattaché Geoffroy Rudel, Arnauld de Marveilh et vingt autres. L’école d’Auvergne est fière d’avoir produit un vigoureux satirique, le fameux Pierre Cardinal, et Pons de Capdeuil (fig. SSq). Raymond Vidal est la gloire de l’école de Toulouse; Guillaume Riquier, de l’école de Narbonne; Raymond Gaucelm, de l’école de Béziers. Il ne reste plus à parler que de l’école provençale, qui s’enorgueillit de Raimbaud de Vaqueiras et de Folquet de Marseille; mais il faudrait citer cent autres noms non moins illustres.
Ces troubadours ont l’imagination vive, l’intelligence prompte, la fantaisie capricieuse, l’humeur gaie, maligne et caustique. Leur poésie, où se reflète plus ou moins un rayonnement lointain des poètes de l’ancienne Rome, est toute méridionale; elle se consacre presque exclusivement aux inspirations de l’amour ou, du moins, à l’expression multiple de la galanterie la plus raffinée; elle se plaît dans les rêves tendres; elle s’entoure
sans cesse des images de la nature la plus riante. Cette poésie faisait le charme de la société la plus polie, et chacun, qu’il fût prince ou seigneur, bourgeois ou fils d’artisan, tenait à honneur d’être poëte. On compte plus de deux cents troubadours, qui, pendant trois siècles, abordèrent avec succès tous les genres de la poésie romane et qui ont laissé une innombrable collection d’œuvres charmantes, ingénieuses et délicates. Ces œuvres, encore inédites en grande partie, avaient eu de glo-
Mouvement animé.
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