‹ Sciences mathématiques et physiques au commencement du XIXe siècleChapitre 10 sur 41 · LE COLONEL G.- P. DAN DEL IN · texte numérisé non relu

LE COLONEL G.- P. DAN DEL IN

GcrmiDal-Pierre Dan Jeliu, né au Bourget, près de Paris, le 12 avril 1794 ('j, était encore enfant, lorsque ses prents vinrent s'établir en Belgique. Son père avait été attaché à la préfecture du département de l'Escaut par M. Faipoult, qui y laissa de si honorables souvenirs et qui , plus tard , fut nommé ministre des finances en Espgne.

Lejeune Dandclin entra au Lycée de Gand, en 1807, lors de la création de cet établissement; il ne tarda pas à s'y faire remarquer par sa bonne conduite et son aptitude aux sciences. Dès la première année, il fut décoré des galons de sergent-major, grade le plus élevé dans cette petite colonie militaire.

Cependant scs études furent troublées par l'attaque que r.\nglcterre dirigea à celte époque contre l’ilc de Walcheren. Dandclin s'enrôla, comme volontaire, dans la première

Il éuil fils de Pierre-Noel DaDdehOf né en Sonrgofnic, et de larte^FraD' iolieman, n^ aai tea»$ioes, en ielp^ne. La famille se composait de sii {carçoos H hoc ftlle : Germinal ^lail Talo^. Je dots beanconp de reoseignemeoU à robli|;eaoce de son jenne ttHty Achille, tof^oienr disungvé des pools et cku«s>ees, qne la OK>rl à frappé dans ces dcioiers temps. J*ai fait usage ^galeaenl de ma correspoodance particnlière.

compagnie des gardes nationales de l’Escaut, dont il fut nommé sergent ('). Quand l’armée anglaise, décimée par les fièvres des polders, abandonna ensuite les bouches de l’Escaut, il vint reprendre sa place sur les bancs du Lycée, et remporta, au mois d’août 1813, le premier prix de mathématiques spéciales.

Au mois de novembre suivant, Dandelin entrait à l’Ecole polytechnique. Mais ses paisibles études devaient encore y être interrompues par le bruit des armes. Vers la fin de 1813, en effet, parut le décret impérial qui mobilisait l’école et l’appelait sous les drapeaux avec la garde nationale. Dandelin prit part au combat qui fut livré sous les murs de Paris, le 30 mars 1814; il y fut blessé d’un coup de lance (*). Pendant les cent jours, il obtint la croix de la Légion d’honneur, comme récompense de sa bonne conduite. Cette distinction lui fut adressée avec une lettre flatteuse, par le comte Carnot, ministre de l’intérieur et l’un des géomètres les plus distingués de l’époque. Bientôt après, il fut attaché à ce général et abandonna l’Ecole polytechnique, où il avait

(*) Je cUe cette circoDstaocc d*après te$ états de service de Dandelin, et d*après une note écrite de sa propre main, dans la(|uelle on lit : « Avant ce temps (1813), j'avais servi volontairement, quoique très-jeune encore, dans Die de Walcheren, sous le capitaine De Mahieti, aiijounrhtii général, et qui commandait une compagnie de grenadiers dans les gardes nationales molûlcs. Je fus employé longtemps, à cette époque, auprès du général de division Rousseau, qui commandait le corps d'observation de la rive gauche, et des généraux Nalèchc et Laurent, qui le remplacèrent pendant quelque temps. *

(>) Dn certificat, signé par le comte Dejean contient ce qui suit : • Le gouvurneor de l'École impériale |K>lylechnique certifie que X. Dandelin (Germinal), né an Bourget, près Paris, le 12 avril 1704, a été admis à l'École |K>lytcchnique, au mois de novembre 1813, le 70* d'iine promotion de 227 élèves ; qu'il est passé, en octobre 1814, dans la première division, sous le n*8, et qu'il a actuellement le grade de ca|K>ral dans celte division.

V Cet élève a montré une constante application depuis son entrée à l'école, et a tena une excellente conduite. Il a fait, en 1814, le service d'artilleur dans la garde nationale, s'est trouvé à l'afTaire du 30 mars, sous les murs de Paris, et a été blessé d'uo coup de lance.

» Paris, le 5 mai 1815. »

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«ilé rappelé au mois d’octobre 1814, après quelques mois de séjour chez scs parents.

« La bataille de Waterloo, écrivait üandelin, en l'orcant le ministre à s’espatricr, me décida à l'cntrcr dans la lîel- !îi(iue, où j'avais toute ma larnillc et où j’avais passé presque toute ma vie. J’avais refusé de prendre du service aux Pays- Has, en 1814, apres la di.ssolution de l’armée de la Loire; et, mécontent du nouveau régime de la Belgique, ijue je n’avais eu le temps de juger (pi’avec mes jiréventions napoléoniennes, je comjitais partir |)Our les Ltats-Ünis, où l’on m’avait fait entrevoir des avantages ('). »

Quoi ([u’il en soit, Dandelin resta parmi nous, et personne plus (pic moi n'eut à se féliciter de celte détermination : je renouvelai avec lui d’anciennes relations, commencées jiendant nos études au Lycée, et bientôt nous devînmes inséparables. Cette amitié si vive et si constante a contribué, surtout alors, à adoucir bien des chagrins communs et à préparer la carrière (|ue nous avons suivie l’un et l’autre, ^ious liassions les journées ensemble, nous occupant de sciences, de littérature ou de beaux-arts (*) ; la poésie obtenait chez nous une préférence marquée, toutefois, après les mathémaliipies (’).

(M Notes infliui'CnlC' «laiis ses éUl.Sik* service.

(M n.imlelin (Icssin.iit Toi l luen ri te seiUimeni de l'art. imtstcieu, ce ii'el.iit cei'entiaiil |ioiiit |Mr rexccutioii brillait. Il sVHail a|ierçii <|iie, •{iiami il jouait du violon, je nVui» pas liii nombre de ses admirateurs ; aussi avail'il adroitement lire' parti ct-lle ubsenalion. U était assez sujet à soufTrit de 1.1 névral}:ic ; son humeur alors deven.iit très-chagrine, et pour me faire coni* prendre iiu'il désirait être seul, i] allait premlre son iuslrumeni. J'allais, de mon prendre mon rhapeaii; et nous nous •|uiuions parrailenienl d'accord. Le souvenir de ce straugème, toujours coiiionué d'mi plein succès, nous a souvent égayés par la suite.

Malgré sa g.iieté apparente, llandeliii étau disposé à la mélancolie et avait ■|iiel«pie chose de iomaiie>i|tie dans la tournure de son esprit. Il parlait avec un ehai me iiilini des v imoiis, des choses su nul tu tel les, et s'était créé à cet egard des (heorie» •|ti'tl avait ornées «le tout le prestige de sa hrilUmc imagioatiuo. Ou

- Ui -

L’idée nous vint de composer pour le théâtre, cl elle fut exécutée avec tout l’enthousiasme que l’on peut avoir à vingt ans. Les plans de plusieurs ouvrages furent tracés presque en même temps, c’étaient Jean Second, Les deux Troubadours et Le Railleur ('). L’opéra de Jean Second fut achevé

compreoaii «|ue Im enlre|irises hasardeuses ne lui auraient point déplu. Un jour, cVlait à l'époque de nos préoccupations poétiques, et peut-être Dandelin y Joignait-il quelque préoccupation amoureuse, un Jour il me demanda dNin air assez solennel s'il pouvait compter sur moi. Cet air me fit craindre qu'il ne lui fût arrivé quelque chose de fâcheux, et je lui promis tout ce qu'il voulut. « Ué bien donc, me dit-il, trouvez-vous vers minuit, près de l'église de Saint-Michel, et Je vous dirai ce que j'attends de vous. * Ceux qui connaissent Gand savent que cet endroit est un des plus déserts de la ville. Cependant à l'heure indiquée, Je m'y trouvai ; Dandelin vint de son côté; il avait l'air fort préoccupé. Nous y attendîmes assez longtemps, en échangeant à peine quelques paroles, et nous nous quittâmes cosuile, sans que J'aie Jamais rien su du motif de cet étrange rendez-vous. Quoique irès-liés, très-dévoués l'un à l'autre, il était des choses sur lesquelles nous ne nous permetlions Jamais de nous questionner. Nous étions il'avis que les amis se doivent les plus grands égards, même dans les plus petites choses. Ainsi le tutoiement n'a Jamais existé entre nous, bien qu'il l'employât avec des personnes qui lui étaient parfaitement indifférentes.

(') Les vers de Dandelin ne manquaient pas de cette grâce et de ce charme qui caractérisaient sa conversation ; Je voudrais pouvoir en citer quelques exemples; je ne retrouve malheureusement dans mes papiers qu'un fragment de l'opéra des Troubadours ; c'est un monologue de Thibault, comte de Champagne, si connu par son amour |>oiir la reine Blanche de Castille :

Il est enfin auprès de son amie ...

Ah ! je crains tuut de sa douleur !

On observe ses traits, son geste, sa pâleur;

Un seul root peut ouvrir les yeux de la vengeance ;

Un regard peut irahir, dans Alfred sans défense, ta cause de Pamoarel celle do malheur.

Amour, sur nous quel est donc Um empire ?

D'Cdgard, de moi tu causes tous les maux .

Pour toi, quittant le casque des héros,

Des troubadours nous avons pris la lyre;

Pour loi, de châteaux en cbàtraux,

Nous promenons noire délire.

Le triste Ldgnrd ne doit qu'à toi Le noir tourment qui le dévore;

Tu m'as rendu plus malheureux encore.

Infortuné rival d'un époux et d'un roi.

Je ne dois espérer de Blanche que J'adore

De Blanche!... à ce nom seul mes pleurs vont-ils couler?

Moi, Thibault, moi, Français, j'irais me désoler

le premier et représenté sur le théâtre de Gand, le 18 décembre 1816. Une musique agréable et une bienveillance très- prononcée de la part du public produisirent une espèce (le succès qui faillit être compromis par un incident tout à fait inattendu. Le père de Dandelin, qui ne se souciait que médiocrement de nous voir suivre la carrière dramatique, avait promis d’ameuter tous ses amis contre nous et de faire siffler notre pièce chérie. Toutefois, au moment du danger, sa tendresse paternelle se réveilla; et, pendant la représentation même, il voulut rassurer son fils. Mais, en le cherchant aux abords du théâtre, il se trompa de route, et fil subitement une entrée en scène, à la grande surprise des acteurs et des spectateurs, qui furent pris de Thilarité la plus bruyante.

Après deux représentations, Dandelin fut le premier à prendre son parti; il prétendait que le parterre avait fait acte de civisme et de dévouement, et qu’il serait peu loyal de le mettre à une troisième épreuve. Une fois dans cette voie, les représentations de Jean Second devinrent, pour nous, une source de plaisanteries qui nous ramenèrent tout naturellement dans la carrière des sciences.

Cependant, Dandelin se trouvait sans fortune et appartenait à une famille nombreuse; il fallait songer à se créer un

Parce qu'une maitreçae à mes virux lnsen«ililc M'oppose tes rigueurs «l'nn devoir inflexible?

Non, non! le troubadour est enfant du plaisir;

Toujours aimant, quelquefois infidèle.

Il sait de ses malheurs chasser le souvenir ;

Rit du présent, laisse en paix l'avenir ;

Souffre, combat, et meurt, s'il faut mourir,

Aussi gaiment qu'il célébrait sa belle.

On voudra bien être indulgent pour ces péchés de jeunesse, et se souvenir que le grave et sévère général Carnot, le protecteur de Dandelin, sc délassait lui> même en composant parfois des poésies légères, voire même la chanson de Madame Gertrude.

état. Sou talent avait été remarqué par le duc Bernard de Saxe- Weimar, général au service des Bays-Bas; et, grâce à l'intermédiaire de cet olllcicr supérieur, il obtint successivement des lettres de grande naturalisation (') et le brevet de sous-lieutenant du génie (le i6 avril 1817). Il reçut en même temps l’ordre de se rendre à Naraur, où il fut employé à la construction de deux lunettes voisines de la citadelle, et dont l’une porte encore son nom.

C’est pendant son séjour à Namur que Dandelin écrivit la plupart de ses ouvrages mathématiques les plus remarquables. Jusque-là il n’avait publié que les solutions de deux problèmes de géométrie élémentaire, dans le 3* volume de la Correspondance sur l’École polytechnique de France (*); et au mois de mars 1817, il avait présenté à notre Académie un mémoire manoscnl Sur quelques parties de la Géométrie. Cet ouvrage, parait-il, obtint peu de succès, et Dandelin renonça à en composer de nouveaux. Là, très-probablement, se serait fermée sa carrière mathématique, sans une circonstance toute particulière.

Nous étions séparés depuis deux ans, lorsque, en 1819, je publiai, à l’occasion de ma promotion au grade de docteur en sciences, une dissertation dans laquelle je faisais connaître, sons le nom de focale, une courbe nouvelle jouissant de différentes propriétés. L’une se rapportait aux foyers des sections coniques et avait pour objet de montrer que, swr le cône droit, la distance des deux foyers est égale à la différence des deux rayons vecteurs, menés du sommet du cône aux deux extrémités du grand axe de la courbe, quand c’est une ellipse; et à la somme, quand c’est une hyperbole. Je m’empressai, comme on le comprend bien, d’envoyer mon travail à mon ancien ami, que, sous plusieurs rapports, je

(') Kllet porteolli date du 4arril 1810.

(■) Page» 105 el 205. Parta, mai 1815.

pouvais considérer comme mon maitrc. Il me répondit surle-champ qu’il se réservait de l’examiner avec soin cl de m’en dire son avis. « J’ai justement sous la main les œuvres de Pascal, ajoutait-il; le rapport qui existe entre vos idées et les siennes me fournira un point de départ pour mes observations. » Nous verrons bientôt tout ce que son esprit supérieur sut tirer de la lecture des ouvrages du géomètre français.

Dandclin commença par m’envoyer un écrit, dans lequel il ajoutait aux deux générations que j’avais données de la focale, deux générations nouvelles de celle courbe et la solution d’un grand nombre de problèmes intéressants. Il s'établit entre nous, à ce sujet, une correspondance active, et nous continuâmes chacun nos travaux, en suivant une marche à peu près parallèle. Alors, je crois pour la première et seule fois de sa vie, Dandelin songea à mériter quelque réputation par ses travaux mathématiques. J’avais parlé de m’absenter : « Il faut renoncer absolument à votre voyage de Hollande, m’écrivil-il aussitôt; votre séjour ici peut avoir, pour nous deux, des résultats plus satisfaisants que vous ne pensez, pour arrêter un plan d’études suivi entre nous deux et une collaboration sur différents sujets dont je vous parlerai alors. Si vous le voulez, peut-être pourrons-nous ne pas rester obscurs et obscurcis. »

Cet appel était trop avantageux pour no pas m’y rendre. Nous combinâmes, en effet, nos éludes et nos travaux. J’avais déjà présenté à l’Académie, en 1820, un nouvel écrit sur les sections coniques (*); je repris mes recherches avec plus d’ardeur, et Dandelin, de son côté, après avoir revu son mémoire Sur la focale, le présenta à l’Académie, le 4 mars

(') Mémoire lur une noucelte fhéorle des (ecO'oni coniques considérées dans le solide. Tome II des Mémoires de Vyécadémie royale de Bruxelles.

('). Ce travail, remarquable à laul de litres, lui servit de pièce de réception: il fulélu, à l’unanimité, dans la séance suivante. Un de ses résultats les plus curieux est, sans contredit, la démonstration si simple et si élégante qu’il donne de la propriété que j’avais reconnue aux sections coniques (*).

On voudra bien m’excuser si je suis entré dans quelques détails au sujet de cette propriété des foyers, qui, depuis, a servi de point de départ, dans plusieurs ouvrages élémentaires, pour démontrer toute la théorie des sections coniques. Quelques erreurs avaient été publiées à ce sujet, et il était peut-être utile de rétablir les faits historiques.

M. Hachette, le premier, fit usage du théorème des foyers, dans la seconde édition de son Traité de géométrie descr iptive, imprimé en 1828. Mais personne ne montra mieux la fécondité de celte proposition et de quelques autres contenues dans les Mémoires de notre Académie, que M. Théodore Olivier, qui en a fait l’objet d’un travail spécial cl leur a donné le nom de Théorèmes belges (’).

(•) Mémoire sur quelques propriétés remarquables de la focale parabolique^ tome II des Mémoires.

(*) L'énoncé est donné de la manière suivante : Si l'on fait mouvoir dans un cène droit une sphère f si que^ dans une position quelconque de cette dernière^ supposée tangente au aine, on lui mène unplan tangent fTintersectionde ce plan et du cône aura pour foyer le point de contact de la sphère et du plan. On voit en elTel imméiltalemeiU que le lriao(|{le qui a pour bave le grand aie de la section conique et pour sommet le sommet du cône, a ses côtés touchés parla sphère, de manière que les points de contact sont, deux à deux, à égale distance de chaque sommet de ce triangle. On comprend, dès lors, que la difTérence des deux segments du grand axe de Tellipsc égaie la difTérence des deux autres côtés du triangle, c'est-à-dire des deux rayons vecteurs menés du sommet du cône aux eiuémiiéi du grand axe de la courbe, quand c'csl une ellipse, et à la somme quand c'est une hyperbole.

(^) Additions au Cours de géométrie deseriplive, 1 vol. in-4*, avec atlas; Paris, chri Carilian-Goeury, 1847. • Lorsque je me proposai d'écrire sur la géoméiric descriptive, dit M. Th. Olivier, dans sa préface, avec des vues que je puis dire nouvelles, quoiqu'elles ne russent réellement que la continuation de celles

Ul

CI Les (lémonslratioDS (de ces théorèmes), dit le savant français, sont d’autant plus remarquables, qu’outre leur simplicité et la facilité avec laquelle les trois sections coniques se trouvent soumises à un même mode de recherche géométrique, elles sont comme un reflet de la géométrie antique ('). »

Le même écrit Sur la focale parabolique renferme un théorème bien curieux, à cause de la singulière ressemblance de son énoncé avec celui de l'hexagone mystique de Pascal. L'auteur le fait servir fort ingénieusement à démontrer que les focales, courbes du troisième degré, ne sont que des transformations des sections coniques, avec lesquelles elles ont un grand nombre de propriétés communes. Ces analogies sont démontrées avec la plus grande élégance, au moyen de la théorie des projections stéréographiques que notre géomètre employait avec un rare bonheur.

Il en a fait encore un usage remarquable dans son mémoire Sur les intersections de la sphère et d'un cône du deuxième degré, qu’il publia au mois de juin 1825 (*j, presque en même temps que son beau travail Sur l’emploi des projections stéréographiques en géométrie (*).

C’est dans ce dernier ouvrage que Dandelin, répondant aux sollicitations qui lui étaient adressées, fait connaître sa

de Monge, fondateur de cette science, Je dis, en 1831 , i M. Queielet, que Je bauraii toutes les recberchet touchant les propriétés géométriques des sections coni* ques et des suKaces du second ordre sur les Théorime» beige», c*est‘i*dire sur le mode de démonstration employé par lui et M. Dandelin (mon ancien camarade à rÊcole (lolytechnique) |K>ur la maniféitation des propriétés principales des sections coniques. »

(*) jiddition» au Cour» de géométrie, etc., préface, page t.

(*) Tome IV des .Mémoire» de V/icadémie, 1897. On y volt que les projectioiis stéréographiques de l'inierseclion d*une sphère et d*un cdne du 9* degré sont des Umni»cate», formées par les pieds des perpendiculaires abaissées d*un point (lie sur les tangentes d*une conique.

(*) Tome IV des Jifémoiret de CJeadémie, IH97.

manière de procéder en géométrie, pour résoudre les problèmes on pour arriver à des théorèmes nouveaux ; on y trouve le cachet de son génie mathématique, en même temps qu’on admire les ressources et la variété de sa belle intelligence. L’auteur montre qu’un grand nombre de figures, et spécialement les polygones inscrits et circonscrits^ peuvent être ramenés à des figures régulières dont ils conservent les propriétés dans leurs déformations. 11 y revient encore sur la théorie des sections coniques et donne une élégante solution du problème du plus court crépuscule.

Mais de tous les ouvrages de Dandelin, le plus curieux est incontestablement celui Sur l'hyperholoïdp de révolution et svries hexaijones de Pascal et de Rrianchon ('). Ce petit mémoire est un chef-d’œuvre d’élégance géométrique : c’est l’écrit le plus remarquable qui soit sorti de sa plume. En le reproduisant dans ses Annales, M. Gergonne ajoutait : « Ainsi se trouvent établis, sans calcul et par une sorte d’intuition, les deux théorèmes de Pascal et de M. Brianchon, c’est-à-dire les plus importants peut-être de tous ceux qui composent la théorie des sections coniques (*). «

Si l’on songe maintenant qu’un géomètre de cette force n’écrivait que pour répondre aux sollicitations de l’amitié, et qu’il fallait en quelque sorte lui arracher ses ouvrages, on concevra ce qu’il aurait pu produire s’il avait été stimulé par l’ambition et par la soif de la gloire (’). Dans presque

(') Tome ni des Afémoirti de V Académie, 1896. L'auieur y généralise le ibéorvtne îles foyeri, et IVlend aux sections coni(|ues coasidéréei dans Pby^terlioioiile de révoluiioD^ au lieu du c6nc droit.

(*) Annale» de mathématiques pure» et appliquée», tome XV, p. 690, an- Défs 1894 et 1895.

(*) Je saisissais presque toujours les occasions de ses Toyages à Bruxelles, jioor rengager à rédiger ses traranx mathématiques. Mes instances un peu rives rfoeootraient sourent de rop|>osition ; il se vengeait alors par des plaisanteries et allait raconter à nos amis communs que je l’appelais à Bruxelles pour renfer* mer et le forcer à écrire. Assez généralement, Il se bornait k m’enroyer les

toutes ses lettres, il proteste de son désir de vivre tranquille et de ne s’occuper des sciences que pour exercer son esprit : on croirait entendre Pascal parlant de la géométrie et de la vanité des succès qu’elle procure ('). Combien il y a loin de cette abnégation de tout amour-propre à la susceptibilité irritable de tant d’écrivains médiocres qui se répandent en invectives et en outrages contre ceux qui ont le malheur de ne pas les admirer !

Pendant qu’il s’occupait de ses plus beaux ouvrages géométriques, Dandelin avait entrepris aussi un travail d’analyse, dans la vue, « moins de trouver des méthodes nouvelles pour la résolution des équations, comme il le disait, que de simplifier et de généraliser celles déjà connues, et d’en rendre l’usage plus commode. » Son mémoire Sur la résolution (les équations numériques fut présenté à la séance du 5 mai 18â3, et imprimé dans le tome III de nos Mémoires.

Cet écrit fixa l’attention du respectable commandeur de Nieuport, qui, dans un âge octogénaire, avait conservé le goût des sciences mathématiques et qui leur devait son entrée à l’Institut de France. Ce vétéran de la science demanda à son jeune confrère la résolution d’une équation

(énoncés des tbéorètnos noureaiix qu*il avall rencoiilrt's dans ses reclici^hes, pour me laisser le plaisir, disail-il, d*eo trouver les déroonslralions, mais plutôt, je crois, pour s'éviter Pennui de les rédiger liii-mérae. Il aimait à s'appliquer les mots de Figaro : pnreiieux at'fc dé/icef/ cl cependant son esprit était constamment en action ; il n'avait récllemeol de paresse que pour écrire le résultat de ses méflilations. Il professait, du reste, peu d'estime et une sorte de mépris |H)urceux qui ne cultivent les sciences que par des motifs d'amour-propre ou de cupidité.

(') • Car, |fOiir vous parler franefaement de la géométrie, Je la trouve le plus |

haut exercice de l'esprit j mais en même temps je la connais pour si inutile, l

que je fais peu de difTérencc entre un homme qui n'est que géomètre et oo habile artisan. Aussi je l'ap|>elle le plus beau métier du monde; mats enfin, ce n'est qu'un métier; et j'ai dit souvent qu'elle est bonne iiour faire l'essai, nai« non pas l'emploi de notre force : de sorte que je ne ferais pas deux pas pour li géométrie, et je m'assure que vous êtes fort de mon humeur. • Zefirr ci Ftrmai, i Pascal, tome IV, page 59t.

qui l'avait arrêté et à laquelle il avait été conduit par l'cMmen d’un problème sur le calcul des probabilités. Dandelin leva la dilliculté qui lui avait été soumise, et les (leux é*crits parurent ensemble dans les Mémoires de l’Académie (').

Vers la fin de 1821 (*), Dandelin avait quitté Namur et

{') Tome III des I^émoirei.

(*) lellre par laquelle il était envoyé à Gand porte la date du novembre, et celte qui renvoyait à Venloo est datée du 3 février 1824.

Le départ de Namur fut véritablement un événement : Dandelin sVlait fait I>eaucoiip d'amis dans cette ville, et il tenait à leur laisser des souvenirs. Il n'était point riche, et sa libéralité était grande. Il se dépouilla à peu près de tout cc qu'il avait, et s'en alla, dUail-il en riant, comme s'il partait pour l'autre monde. Il avait des livres de clioii, c'est mémo la seule chose À laquelle il parût tenir; ce|»€Ddaot s'il arrivait à un ami d'examiner un de ses ouvrages avec queb|iic eonosiié, il |K)uvait être certain de le retrouver, en rentrant chez lui. Quand on Im faisait des représentations sur cette prodigalité, Dandelin sc bornait à répondre : t Je l'ai lu; • ce qui, chez lui, signiflait, en effet, qu'il en possédait parfaitement le cunlemi et que l'ouvrage lui était désormais inutile. Il présentait sons ce rapiHirt une espèce de problème inexplicable; on ne le voyait presque point lire, et ce|»endant il savait une infinité des choses dont il parlait fort hieo.

Dandelin ne connaissait |>oint la valeurdel'argent : il lui est arrivé même de le jeter, liltéraiement, par les fenêtres. Il se trouvait alors à Namur; il venait <le loucher son traitement, et, rentré chez lui, il avait placé l'argent sur une table, en priant son hôtesse de vouloir bien le mettre en lieu de sûreté. Comme on tardait à obtempérer i ses désirs, Dandelin insista en disant que cet argent le gênait. L'on ne fil i|iie rire de son Impatience; et, la fenêtre élaol ouverte, Dandelin en un tour de main débarrassa lui-méme la table, à la grande satisfaction de plusieurs |>elils malbeiireiix qui passaient en ce moment et qui prélevèrent une notable partie sur le traitement, dont les personnes de la maison s'empressèrent d'aller recueillir les restes.

Son premier séjour à Namur fut marqué par quelques autres excentricités de jeanesse. Les rochers sur lesquels est conslruite 1a citadelle, sont, dans un endroit, taillés i pic et laissent entre eux une fente immense sur laquelle on a établi un i«nt. A ré;K>qtie des travaux, on y avait jeté, pour les ouvriers, un simple pont en planches, non muni de parapets et dont le passage était fort dangereux. Dandelin eut la fantaisie de le passer à cheval; et il exécuta son dessein, malgré les représentations des ouvriers, qui lui étaient très-atlachés.

Lni-méme racontait avec beaucoup de gaieté une mésaventure qui lui était arrivée en se rendant à une revue. Il était en grande tenue militaire et passait devant la l>oulique d'un vannier, quand tout à coup son cheval s'avisa de saisir

avait clé envoyé à Garni, pour être employé à la conslruclion des forteresses entre la Lys et l’Escaut. Il semblait qu’en se rapprochant de sa famille, il dût avoir à se féliciter du changement; mais il n'en fut pas ainsi : les lettres qu’il écrivit à cette époque annoncent toutes le plus grand abattement et un véritable dégoût du service militaire. Ses plaintes devinrent plus amères encore, lorsqu’au commencement de 1824, il fut relégué dans la petite ville de Venloo; et bientôt elles n’eurent plus de bornes. « Au nom du ciel, écrivait-il, mon ami, aidez-moi à sortir de cet infernal séjour; j’y sens dépérir mes moyens cl mollir mon caractère. A chaque instant l’atmosphère qui m’entoure m’enlève une nouvelle partie

de mon intelligence Une des plus grandes privations

que j’éprouve ici, c’est l’absence d’une bibliothèque : je suis absolument sans livres, et comme je suis aussi sans conver- •sation, je m’y trouve bien malheureu.x. »

Le grade de lieutenant en premier auquel il fut promu, le 26 août 1824, ne calma point ses chagrins. Je crus que le seul moyen de le tirer de l’état pénible oû il se trouvait était de l’aider à changer de carrière. Celle de l’enseignement paraissait la plus favorable : elle mettait à sa portée tous les moyens de travail, et permettait au pays de tirer parti de cette brillante intelligence, qui pouvait dépérir faute d’aliment.

Dandclin avait une organisation toute privilégiée; sa conception était vive et facile, son e.xpression toujours nette et élégante; sa physionomie heureuse inspirait la conlianccet la sympathie. Il savait, avec une flexibilité admirable, se mettre au niveau de toutes les intelligences, aborder las

un panier; Dandclin voulut le lui retirer; mais le cheval eut peur et »e mit au galop; les passants ne firent que reffrayer davantage en voulant lui enlever le panier roaleoconlreux. Ost dans cet équipage que Dandelio parut subileaent devant U troupe déjà réunie pour rins(»ection.

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questions les plus difficiles et parler à chacun le langage qui lui convenait. S’efTaçanl toujours pour mettre les autres en relief, il leur laissait croire que ses pensées les plus ingénieuses venaient d’eux-mémes. Aussi, recherchait-on le charme de sa conversation, et chacun se sentait une valeur plus grande en le quittant. On n’apercevait véritablement sa supériorité que par le talent qu’il savait mettre à la cacher.

Je parlai du projet concerté avec Dandelin à notre vieil ami, le commandeur de Nieuport, qui l’appuya avec une bienveillance toute particulière et qui, par l’obligeante entremise de M. Walter, alors inspecteur général des éludes, obtint pour Dandelin une nominaton de professeur extraordinaire à l’Université de Liège (le 13 mai 1825). Malheureusement la chaire qui lui fut confiée n’était pas celle des sciences auxquelles il s’était voué : il fut chargé du cours d’exploitation des mines (').

Les espérances de ses amis ne se réalisèrent donc pas complètement. Au lieu de pouvoir donner carrière à sa brillante imagination et de produire de nouveaux travaux de géométrie, Dandelin se vit d’abord forcé de se mettre au courant des études que nécessitait sa nouvelle position. Non-seulement il voulut acquérir la connaissance de tous les détails des sciences métallurgiques et de la pratique des ateliers, mais il descendit encore dans le labyrinthe des affaires, où le gouvernement lui-méme l’appela par différentes missions administratives.

C’est un grand art que celui de savoir tirer parti des

(') Je )u dans les notes écrites de sa main : • Je (jiiiltai le service le 13 mai 1835, sosts la condition expresse d*élre conservé sur les cadres de Tarmée, condition qai nVut pas son efTet, puisque Je reçus quelque temps après ma démission hono« rable, contre laquelle je m'inscrivis en réclamation. » Sous le rapport pécuniaire, Dandelin trouvait peu d'avantage en passant à Liège, où son nouveau traitement fut fixé i 1 ,600 florins ^3,586 francs).

hommes cl de les placer dans les postes qui leur conviennent : il exige un discernemenl qui n'apparlienl qu'aux esprits supérieurs. Les attributions généralement réparties au hasard expliquent les nombreux mécomptes que la société enregistre chaque jour. On pourrait juger un homme d’État par les personnes qu’il emploie et par les fonctions qu’il leur confie.

Notre confrère avait, du reste, trop de ressources en lui-même pour tarder à se mettre au niveau des exigences de son nouvel emploi; il commença même, au milieu de toutes ses préoccupations, à écrire quelques ouvrages élémentaires; il n’en a publié toutefois qu’un seul, les Leçons sur la mécanique et lesmachines ('), encore n’en avons-nous que le premier volume. Quant aux autres, je n’en connais que ce qu’il m’en écrivit lui-méme, en me remerciant de l’envoi de quelques ouvrages, dont l'un lui était dédié. « J'ai refait en entier cl reconstruit sur le modèle de votre Astronomie populaire, disait-il, un petit ouvrage qui va, dans quelques jours, paraitre à Verviers et qui est destiné aux ouvriers et aux militaires. Vous le voyez, toujours votre étoile entraine la mienne, à la façon des satellites, qui, malgré leurs perturbations et leur tendance n s’échapper par la tangente, n’en sont pas moins obligés de se retrouver, apn's de certaines périodes, au point dont ils étaient partis. » Sa métaphore était plus vraie qu’il ne pensait, car presque immédiatement après avoir écrit cette lettre, il subit je ne sais quelle perturbation, et je reçus cette autre missive. « Depuis que je vous ai écrit, j’ai fait une justice : j’ai brûlé tout ce que j’avais écrit jusqu’à ce jour, cl j’ai bien fait; plus des trois quarts étaient inachevés, et je me sentais incapable de finir... Tous les jours, je sens davantage combien il m’est

(■) I toi. in-8*, 471 page», arec pl. A Liège, chea Deisain, 1837.

impossible de bien écrire, et surtout d etre clair et concis ; d'une autre part, j’éprouve un dégoût invincible pour la publicité... »

Dandulin, comme tous les hommes d’une imagination vive, était d’une grande mobilité de caractère, du moins dans tout ce qu’il considérait comme secondaire. Il se laissait facilement influencer par les personnes qui l’entouraient ; il en prenait même les goûts et les habitudes. Cette trop grande facilité, résultat d’un naturel confiant, a quelquefois été mal interprétée et a fait naitre des préjugés fâcheux chez ceux qui ne le connaissaient qu’imparfaitement ('). i.e plaisir de la conversation l’entrainait aussi à soutenir des paradoxes; mais il le faisait avec tant d’esprit, avec tant de finesse, et surtout avec tant d’abandon de tout amourpropre, qu’on aurait eu mauvaise grâce à se montrer sévère. Les seuls succès au.\quels il se soit toujours montre sensible étaient précisément ceux que procure la conversation et, il faut en convenir, ses prétentions n’étaient point déplacées.

(*) Quaml une |>ersoune lui |>laisai(, il lui trouvait <raborti cent belles snnveol même des talents supérieurs. Je le voyais qiielqiiefois s’arrêter près d'un simple ouvrier, entrer en conversation avec lui; et, s’il lui trouvait quelque iotel* licence, il se prenait aussitôt à regretter que la société ne tirât point parti de raeiiltés aussi remarquables.

l'n jour, Je trouvai l'administralcur général de rinsiruction fort indisposé contre lui, |K)ur une petite scène qui, si elle avait eu lieu, était de nature, en effet, à compromettre étrangement la gravité académique. Dandelin, disaiton, i la suite d'une excursion géologique, était rentré dans Liège jouant du violon et accompagné de ses élèves qui dansaient autour de lui. Je me hasardai i lui parler de raccusalion; Dandelin en parut indigné. • Voilà, dit-il, comme on dénature les meilleures actions. Dans une promenade géologique que je fis avec mes élèves, nous rencontrâmes un pauvre ménétrier aveugle; j'en eus pitié, et lui donnai quelque argent. Je voulus ensuite essayer son violon; et je jouai quelques airs qui mirent mes élèves eu gaieté: la liberté de la campagne m'y autorisait en quelque sorle, et doit facilement me faire excuser ; voilà le canevas sur lequel on a brodé toute une histoire. » Cette histoire, en effet, avait eu un cer> tain reteotissemeot que la médiocrité envieuse avait exploité à son bénéfice.

J’ai dit que le gouvernement le chargea de différents travaux administratifs. Ainsi, lorsqu’il s’agit d’oi^niser, en 1825, les écoles des services publics, il fut appelé à la Haye pour faire partie de la commission qui eut à s’en occuper.

Presque immédiatementaprès, il fut envoyé en Allemagne (1825), pour comparer les établissements scientifiques et les mines de ce pays avec les nôtres. En 1827, il reçut une semblable mission pour l’Angleterre.

Lorsque le syndicat eut pris, en 1829, la résolution de mettre en exploitation les mines de fer et les autres ressources des forets de Herzogenwald et de Grunhaul, il fut encore désigné pour intervenir dans cette opération, qui fut arretée par la révolution de 1830.

Son séjour en Saxe donna lieu à quelques lettres spirituelles ('); surtout son excursion à Prague et ses démêlés avec une police tracassière, qui finit par le reconduire au delà des frontières : tout cela était raconté avec une verve et une gaieté qui répandaient sur son récit le charme du roman. Il aurait été difficile de trouver un compagnon de voyage plus habile à saisir le côté pittoresque des choses et à s’accommoder plus facilement de toutes les circonstances.

J’ai eu la bonne fortune de faire avec lui le voyage d’Angleterre, ou du moins une partie de ce voyage. Plus de quarante années se sont écoulées depuis cette époque; je venais d’être nommé à la place que j’occupe encore aujourd’hui, et le gouvernement m’avait chargé d’aller en Angleterre pour y commander quelques instruments destinés à notre futur Observatoire. Dandelin arriva la veille de mon départ, disant qu’il venait passer ses vacances avec moi. Que faire?

(') Peodant riro|)re&sion de ceUe oolice, H. Achille Dandelin m*a remii dilTé' renu |»apier«f parmi letqueU *t trouvent, «ous le litre â'Extrait d'un Jtmmël du voyage en Allemagne, des renseignemenu scieoiifiquea plein* d'iolértt.

celle difficulté cependant s’arrangea à notre grande satisfaction. Il fut charge lui-même d’une mission scientifique, et nous pûmes partir ensemble. C’était le 20 août 1827, le jour même de la mort du digne commandeur de Nieuporl. Nous partîmes sans avoir connaissance de cette perte cruelle, qui ne nous fut communiquée qu’après notre arrivée en Angleterre.

Jamais Dandclin ne fut aussi gai que pendant ce voyage; je ne crois pas l’avoir vu plus véritablement heureux. Cependant cet excès de bonne bumeur fut altéré par un incident qui faillit nous devenir funeste. Nous nous étions embarqués à Oslende, après avoir été retenus dans le port une partie de la journée par une tempête affreuse; et, au milieu de la nuit, le bateau à vapeur alla éebouer sur un banc de sable, à l’entrée de la Tamise. Notre position était des plus alarmantes; nous nous attendions à périr d’un instant à l’autre; mais, vers la naissance du jour, la marée montante parvint à nous dégager.

Après avoir visité Londres, notre dessein était de parcourir ensemble le nord de l’Angleterre et l’Écosse. Dandelin prit les devants et devait m’attendre à Sheffield. Quand j’arrivai dans cette ville, le nombre des connaissances et des amis qu’il s’était faits déjà, malgré son ignorance à peu prés complète de la langue anglaise, était si grand que j’en fus effrayé. Ne pouvant répondre à toutes les invitations qu’il avait reçues pour moi, je dus me séparer de lui.

A mon retour en Belgique, je demandai vainement de ses nouvelles. Un mois, deux mois se passèrent sans que je fusse plus heureux; il en était de même dans sa famille et au ministère de l'intérieur. On commençait à concevoir des inquiétudes, quand Dandclin arriva subitement. Il envoya de Liège un rapport détaillé sur tout ce qu’il avait eu occasion d’observer ; et le Gouvernement lui en témoigna sa satisfac-

(ion, oubliant le déplaisir que lui avait causé un trop long silence.

On se ferait dillicilonionl aujourd’hui une idée exacte de ce qu’était l’Acadéniie des sciences et des belles-lelires de Bruxelles à l’é|)oque où Daudelin y fut a|)pelé. Composée en grandi! partie de savants qui habitaient les provinces septentrionales du royaume ou qui se trouvaient disséminés dans nos universités, elle ne comptait guère qu’une demi-douzaine de membres qui suivissent assidûment ses séances. On causait bien plus (|u’oii ne dissertait sur des points scientiliques ; mais, en causant, on était souvent conduit à s’occuper des mêmes reclim'cbes, et l’un dénouait une dillicullé devant laquelle l’autre avait échoué.

La géométrie pure occupait à peu prés exclusivement quelques-uns des membres. La publication de plusieurs mémoires avait mérité l’attention îles savants étrangers et avait contribué à étendre les r(!lalions de la compagnie, (jui était devenue un centre pour ce genre d’études. Les amis de la géométrie ancienne encourageaient cette utile tendance; je citerai particuliérement MM. Ampère, Bobilier, (’diasles, Gergonne, Gérono, Hachette, Lévy, Tb. Olivier, Plana, Pliieber, Poncelet, Michel Reiss; tous nous communiquèrent de leurs travaux, qui furimt insérés soit dans les Mrmoirc.s de la compagnie, soit dans la Correspoiidance nnilliôjnaliqiie cl physitfiif. Nous n’avions pas encore les Bulletins, et l’on sentait le besoin d’un recueil qui put recevoir les écrits de peu d'étendue, et mémo les simples communications.

(’.c mouvement intellectuel se répandit dans nos universités et jusque dans nos atliénées et collèges. La plupart des .savants nationaux, qui .s(> sont fait connaitre depuis, essayaient alors leurs forces et déposaient dans la Correspondance mathvmnlique les résultats de leurs recherches.

Les évûnenienis de 1830 donnèrent un autre cours aux idées : beaucoup de jeunes gens qui se destinaient aux sciences embrassèrent la carrière des armes, et les nouvelles éludes qu’ils eurent à suivre leur firent .négliger ci-lles dont ils s’étaient précédemment occupés.

Au moment où éclatèrent les premiers troubles, Dandelin se trouvait à Liège. Il se hâta d’abandonner sa paisible profession et rentra dans la carrière militaire : c’était la troisième fois qu’il déposait la plume pour prendre l’épée. Son esprit supérieur, ses relations nombreuses, ses connaissances spéciales lui assignèrent aussitôt un poste distingué : il fut nommé commandant de la légion d’artillerie de la garde urbaine, le 13 septembre 1830, et il reçut d’elle, peu de temps après, un sabre d’honneur. Quelques imprudences faillirent malheureusement le compromettre ; et, lui aussi, prouva, par son exemple, que

La roche Tarpéienne est près du Capitole.

Une accusation de trahison fut lancée contre lui ; et, dans le premier instant, il eut beaucoup de peine à s’y soustraire. L’autorité se hâta de détromper le public en annonçant que l’imputation faite à Dandelin était calomnieuse (').

Le 12 octobre suivant, notre confrère recevait du gouvernement provisoire le brevet de major du génie et l’ordre de se rendre à Ypres. Il revint ensuite à Gand, où il fut employé, du 16 février 1831 jusqu’à la fin de juillet de

(') 1. le comle de Berlajrmont, commandaDt général de la garde urbaine, fil mettre è Tordre du Jour et afficher aux coins des rues l*annooce suivante :

« M. Dandelin, commandant de Tartillcrie et du matériel de guerre, a été Tohjet d*tioe imputation révoltante; il est du devoir du commandant général, de tout son état-major et du corps des officiers de la garde urbaine, de reconnallre que Timputalion faite il M. Dandelin est calomnieuse.

* Fait à Tb6lcl de ville, le 38 septembre 1830. *

la mémo année, comme chef de la brigade du génie, à l’armée des deux Flandres.

Cependant, il n’avait pas encore renoncé définitivement il l’enseignement, et le gouvernement le pressait de prendre un parti ; sa nomination de lieutenant-colonel du génie, signée par le régent du royaume, le 24 juin, acheva de le déterminer à rester dans son ancienne carrière.

Dandelin, sous plusieurs rapports, pouvait être comparé il P.-L. Courrier. Il en avait la tournure d’esprit vive et piquante; il saisissait rapidement le côté pittoresque ou philosophique des choses; et, comme lui, à la veille d’une bataille, il se serait facilement oublié au fond d’une bibliothèque, au risque d’y être surpris et de se faire un mauvais parti, soit avec les siens, soit avec rennemi. Soldat de profession, partisan même d’une vie aventureuse, il était, sans s’en "douter, homme de science avant tout.

Pour avoir passé dans une autre province, Dandelin n’avait pas entièrement échappé aux dangers de la tourmente révolutionnaire. Avec une tète aussi ardente que la sienne, il ne pouvait se tenir en repos, alors que tout était mouvement autour de lui. Il se mêla aux clubs les plus exaltés et bientôt il en devint l’orateur favori.

J’étais dans de vives inquiétudes à ce sujet, quand, un matin, un ami commun, aujourd’hui officier supérieur du génie, vint me donner avis que Dandelin était menacé d’èlre traduit devant un conseil de guerre. Nous courûmes aussitôt ensemble chez le Ministre, M. Ch. De Brouckere, pour tâcher de conjurer la tempête, 'l’out put s’arranger en effet, et Dandelin fut envoyé à Namur (le 7 septembre 1831). En rentrant dans son ancienne résidence, il y reprit aussi ses anciennes habitudes, hormis son goût pour les études. Il passa en effet plusieurs années dans cette nouvelle garnison sans presque s’occuper de travaux intellectuels.

Je crus que notre ancienne amitié me donnait le droit de lui adresser des reproches à ce sujet; et je le fis en lui envoyant un exemplaire de la 2* édition de mes Positions de physique, qui lui étaient dédiées. Il me répondit par une lettre affectueuse qu’il terminait par ces mots : « Vous dites, mon vieil ami, que mon nom vous a porté bonheur; mais je retourne le compliment : vous devez porter bonheur à mon nom, et j’ajouterai plus encore, vous seul pouvez me rendre à lacarrièreoù je n’ai jamais fait un pas qui n’eût pour objet (le m'occuper d’une de vos occupations ou de caresser une de vos sciences favorites. » (8 novembre 1834).

Fort de cette promesse, je le pressai plus vivement de rentrer dans la lice. Il parlait de s’occuper de physique et (l’astronomie, et plus particulièrement de la théorie de la lumière; mais les instruments lui manquaient : il en reçut enfin du gouvernement, qui les emprunta aux collections (lu Musée de Bruxelles {14 avril 183S).

Vers la même époque, il fut nommé professeur de physique à l’Athénée de Namur ('), sans ces.ser de conserver son service actif dans l’armée. C’est alors qu’il nous communiqua ses idées sur la composition du spectre solaire et sur la théorie de la lumière en général, dont il s’était toujours occupé avec une prédilection particulière. Il reprit aussi la théorie des équations (*), et mit en ordre ses Recherches sur la détermination géométrique des orbites

(') L« 9 DOTemhrc 1855.

(*) « Je vieos d'jciietrer on noureju Iravail pour rAcadémie. Il roule sur les formes des racines imaginaires de< équations, et contient plusieurs choses nou« velles. Peut-être |H>urrai-je vous l'adresser avant la séance de l'Académie, mais cela est douteux.

■ Je suis également sur le |»oiDl de terminer la première partie de mon travail sur la décomposition de la Ivmière, et vous la recevrex bienl6t... Vous voyez qu'enRo je me sois réveillé. ■

De tout cela on n'a rien retrouvé dans ses papiers.

ItiO —

vométnites, mais i*n n’t-sl (luau mois de mars 1840 qu’il nous transmit ce dernier travail.

De|iuis longtemps, notre confrère témoignait le désir dise (ixi'r à Bruxelles. Cctli! faveur lui fut accordée par le général Btizcn, alors ministre de la guerre, qui l'appela au commandement du génie dans les places de Bruxelles, Louvain et Vilvorde (le 22 juin 1841).

Dandclin était lieureux de ce changement, qui réalisait enfin pour lui des espérances conçues depuis longtemps. Mais à peine achevait-il de mettre en ordre .sa nouvelle habitation, qu’il fut brusquement désigné pour aller prendre, à Liège, la direction des fortifications de la B' division territoriale (le 2B octobre 1811). (’.c coup lui fut Irc.s-sensiblo. Ses amis intervinrent en sa faveur, mais ils ne purent rien obtenir du général Buzen (|ui, ce|tendant, portait à Dandelin un véritable attachement. « Il faut, répondit-il, que mes amis donnent, les premiers, l'exemple de la soumission : c'est le seul moyen d'établir la disci|iline. » Dandelin se résigna et partit le jour meme.

.\u mois de décembre suivant, M. Nothomb, alors ministre de l'intérieur, proposa au roi de reconnaitre, dans la personne de quelques-uns de ses membres, les services rendus aux sciences et aux lettres par IWcadémie royale de Bruxelles, et demanda des distinctions en leur faveur. Dandelin fut, à cette occasion, nommé chevalier de l’ordre de Léopold. Cotte récompense était méritée et obtint rassentiment général.

Quoi(|ue Dandelin fût incontestablement un des hommes les plus savants de notre loyaume, c’était un de ceux qui, apres une aussi longue carrière, comptaient le moins de titres honorifiques {'). Si l'on se ra|)pelle ipie, depuis dix-

(') Il avait iiuinmO ilocteiir hoiiorain.* <lo ri’nivorsilé tlo Gaml, en 1825. Il aii»si nu‘iiil»ru ilü la SociiMé inin<'T.ilu!;i>|iic iriéna et (rois Soci(.4és é(a* Mies à l.ié^e |Miiir IVtiiile «les sciciic‘'i.

huit ans, il avait composé ses plus beaux mémoires, ceux qai avaient été le plus admirés des juges compétents.

Notre confrère ne fut point insensible à ce témoignage de la bienveillance royale, et il voulut y répondre par de nouveaux travaux scientifiques. Au mois de décembre 1842, il nous présenta un écrit Sur quelques points de métaphysique géométrique, écrit qui fut inséré dans le tome XVII de DOS Mémoires. L’idée lui en fut suggérée par un travail de Legendre, imprimé en 1833, dans le tome Xll de la collection de l'Académie royale des sciences de Paris. « J’avais, il y a bientôt vingt-six ans, dit Dandelin dans V Introduction , traité moi-méme ce sujet dans un mémoire adressé à l’Académie royale de Bruxelles ; j’ignore ce que ce mémoire est devenu, mais je croyais et je crois encore aujourd’hui qu’il renfermait l’exposé des vrais points de départ de la géométrie élémentaire. » Il est remarquable de voir l’auteur rattacher pour ainsi dire ensemble les deux extrémités de sa carrière scientifique, et revenir avec une sorte de prédilection sur on sujet qui l’avait occupé dans sa première jeunesse. Luiméme il s’étonne de voir Legendre, « ce savant illustre, poursuivre jusqu’à la fin de sa carrière les recherches destinées à éclaircir le point délicat de métaphysique sur lequel repose toute la géométrie. » Mais un pareil retour n’est point une anomalie dans les phases de l’intelligence humaine, c’en est, au contraire, une des lois; comme le prouve l’exemple de d'Alembert, de Lagrange, de Carnot, de Legendre et de Dandelin lui-méme. C’est ordinairement après avoir usé des théories mathématiques que les savants se préoccupent le plus de la nécessité d’en consolider les bases.

Depuis notre nouvelle organisation politique, il ne s’était point passé d’année que notre confrère ne fût appelé à faire partie de quelque jury d’examen, soit pour les élèves de l’École militaire, soit pour les aspirants des ponts et chaussées.

En 4845, il avait été désigné par la Chambre des représentants comme membre de la commission chargée de l’examen des causes qui avaient pu amener la destruction du tunnel prés de Tirlemont. Les études auxquelles il dut se livrer nécessitèrent un nouveau voyage en Angleterre, afin d’établir des comparaisons entre les travaux faits dans ce pays et ceux exécutés dans le nôtre pour l’établissement des chemins de fer.

La dernière commission dont il fit partie était celle qui fut instituée par arrêté royal du 9 février 4846. Elle était chargée « d’examiner les documents géodésiqucs de la triangulation du royaume, e.xécutée antérieurement à 4830, et d’arrêter les bases principales et le mode d’exécution du travail complémentaire de celui auquel ces documents appartiennent. » Tant que sa santé le permit, notre confrère prit part aux travaux de la commission, et l’aida de tous scs moyens dans l’accomplissement de la pénible et délicate mission qui lui avait été confiée.

La position dé Dandelin s’était sensiblement améliorée. Le 4^*^ août 4843, il avait été nommé colonel du génie, et il avait enfin été rappelé à Bru.xelles, pour y prendre la direction des fortifications de la 2^ division territoriale ('). Le siège de la direction était à Anvers, mais il obtint de pouvoir résider dans la capitale.

11 y arriva sous l’impression d’une vive douleur, causée par une perte cruelle qu’il venait de faire. Son père, qu’il avait toujours tendrement aimé, avait succombé, huit jours auparavant, aux suites d’un accident des plus déplorables |'|.

(') Le 30 septembre 184-4.

(*) M. Bandelin |>ère éliK dans la soixante-seixième année; il avait été rro* versé et écrasé par une voiture que sa surdité ne lui avait pas permis d*éviter; il mourut des suites de ses blessures, le Si aodt 1844. — Germinal o*avaU pas oae affection moins vive |»our sa vieille mèrC} qui toujours s'était montrée extrêmement dévouée à scs nombreux enfaoti.

NoD-seulement le moral de Dandelin élail douloureusement ifTecté, mais ses habitudes mêmes étaient changées.

Cependant, quand il se retrouvait avec ses anciens amis, sa gaieté se réveillait encore; sa conversation si animée, si spirituelle, reprenait toute sa chaleur, surtout quand ses souvenirs se reportaient sur ses premières années. Son cœur était aimant et avait besoin de l’afTection des autres : il s’attachait aux choses comme aux hommes. « Je viens de Gand, me dit-il un jour, et, pendant une journée entière, je me suis fait promener en voiture par toute la ville; j’ai voulu revoir jusqu’aux moindres rues, jusqu’aux promenades les plus solitaires que nous fréquentions autrefois. » Avait-il le pressentiment qu’il ne les reverrait plus ? Depuis quelques années, il suivait avec assez de régularité les séances académiques; et s’il ne présentait plus de ces mémoires remarquables qui fixeront son nom dans l’histoire des sciences, cependant il prenait encore une part active aux travaux de l’Académie, par les nombreux et savants rapports dont il enrichissait les Bulletins de ce corps.

Quand eut lieu la réorganisation actuelle de l’Académie, et que la classe des sciences eut à nommer, pour la première fois, son directeur annuel, c’est sur lui que tombèrent les suffrages. Cet honneur lui était dû sous tous les rapports : il était un des plus anciens fils d’adoption de l’Académie, où il siégeait depuis vingt-quatre ans; toujours il s’y était concilié l’estime de ses confrères, et ses travaux étaient de ceux qui honoraient le plus nos recueils.

Dans la dernière séance publique à laquelle il assista, Dandelin prononça des paroles qui , si elles ne rappelaient pas tonte la force de son talent, témoignaient encore de la parfaite élégance desa pensée, de la délicatesse exquise de ses sentiments et de cette urbanité si rare que l’esprit cherche en vain à simuler, mais que le cœur seul peut mettre en relief.

Celte séance couronna en quelque sorte sa carrière académique. Dès cet instant, il ne sortit plus.

Dandelin était d’une constitution robuste et semblait destiné à vivre longtemps encore. Cependant la maladie faisait de rapides progrès : au.x douleurs physiques qu’il ressentait se joignaient malheureusement des chagrins réels qui précipitèrent sa fin. Ses derniers jours furent marqués par une résignation douce et religieuse, par des sentiments affectueu.x , et lorsque déjà la mort avait engourdi la plus grande partie de son corps, scs yeux, au défaut de scs mains, cherchaient encore scs frères cl trois de ses anciens camarades d’études qui avaient voulu recueillir scs adieux (').

Son agonie fut longue et pénible; mais, vaincu enfin par la douleur et ayant perdu toute connaissance, il rendit le dernier soupir, le 15 février 1847 (*).

(') Dandelin avait eu, pour camaradei, au Lycée de Garni, le docteur Lengrand, qui le loigna |»endaot sa maladie, et M. Dutilleul, général du génie, qui le ini< virent de très-près au tombeau.

(*) 11 mourut à Ixelles, faubourg de Bruielles, rue de PArbre Bénit. Parmi ceux qui se rendirent les interprètes de la douleur publique se trouvait le liei' teoant -colonel du génie Beuckers, qui lui avait été attaché dans la province de Liège et dans les Flandres, et qui, è la fleur de Pige, était, lui aussi, desüoé à le suivre de près dans la tombe. Au moment de sa mort, Dandelin avait |>our aide de camp N. Alexis Brialmont, dont les travaux de stratégie ont obtenu depuis le plus brillant succès.

PIERBE-FRANÇOIS VERHULST.

P.-F. Vcrhulsl clail né à Bruxelles, le 28 octobre 1804 : il appartenait à une famille honorable qui n’avait rien négligé pour faciliter ses études. Entré de bonne heure à l'Athénée de sa ville natale, il s’occupa avec succès de l’étude des langues anciennes ; et, deux années de suite, il remporta des prix de poésie latine. Ses inclinations l’entrainaicnt cependant de préférence vers les sciences exactes; il s’y appliqua avec passion, au point même de négliger son cours de rhétorique; et, au mois d’août 1822, il partageait les premiers prix de mathématiques avec M. Plateau et quelques collègues, qu’il était destiné à retrouver, plus tard, dans la classe des sciences de notre Académie.

Déjà du temps de l’empire, l’Athénée, ou plutôt le Lycée de Bruxelles, avait donné à l’École polytechnique une série d’élèves distingués; le goût des sciences s’y était conservé; et, par un concours de circonstances favorables, il se trouvait^ à l’époque dont nous parlons, dans son plus complet développement. Cet établissement comptait, en effet, parmi ses élèves, un grand nombre d’hommes qui se sont distingués, depuis, dans le haut enseignement, la magistrature et

l’armée ('). Jamais cependant l’enseignement n’y fut réduit à des proportions plus simples; peut-être est-ce à cette simplicité même que l’on doit la fécondité des résultats qu’on y obtint : en n’étendant pas outre mesure le terrain à défricher, il est possible d’atteindre à plus de profondeur.

Verhuist se rendit à l’Université de Gand, au mois de “septembre 1822, sans même avoir terminé ses études littéraires, tant était grand son désir de se pousser dans les sciences exactes. Ce manque de formalité lui causa quelque embarras pour obtenir son inscription comme élève de la faculté des sciences.

Parmi les savants auxquels il avait été adressé, il distingua particulièrement Dandelin, chargé alors du travail des fortifications; il conçut pour lui une véritable admiration; et il était difbcile, en effet, qu’il en fût autrement. Voici comment, dans une lettre qu’il m’écrivit à cette époque, il rend compte de ses premières relations avec ce savant, dont le tombeau devait un jour être placé si près du sien : « Je ne vous ferai pas l’éloge de M. Dandelin ; vous le connaissez assez pour savoir apprécier parfaitement son caractère obligeant et ses vastes connaissances dans les sciences. Je puis vous assurer que les entretiens que j’ai eus avec lui, m’en ont donné la plus haute idée. Que je lui expose une difficulté quelconque qui m’embarrasse, il me donne sur-lechamp toutes les explications désirables, énoncées avec une facilité et une clarté qui plus d’une fois ont excité mon admiration. Il traite de bagatelles ses découvertes les plus intéressantes. »

Les études de Verhuist à l’Université de Gand furent, comme à l’Athénée royal de Bruxelles, couronnées d'un plein

(') Entre aiilrcs, lei professeurs des unirersilés MW. Plateau, Eickx, Verbalsi, Morren, Nypels, De Cuyper, Giiielle, Vaa Essebeo, Riodt, Van Gioderachter. Uytlerboeveo, tic.

sQCccs. Une même année lui vit remporter deux palmes académiques : au mois de février 1824, il fut couronné par la faculté des sciences de l’Université de Leyde, pour un mémoire sur la théorie des maxima et des minima, et, au mois d’octobre de la même année, il reçut la médaille d’or de la faculté des sciences de Gand, pour un travail sur le calcul des variations. Il serait injuste, on le conçoit, d’exiger des jeunes auteurs de pareils travaux autre chose que de la méthode et de l’élégance dans l’exposition; l’invention mathématique ne saurait être une condition nécessaire d’un semblable concours.

Le prix sur la question des maxima et des minima fut partagé avec M. Verdam, élève de l’Université de Leyde. On peut voir dans la Correspondance mathématique et physique ('), une analyse des ouvrages des deux concurrents, faite par M. le professeur Garnier. L’auteur de celle analyse n’a pas fait pencher la balance en faveur de son élève; il semble laisser comprendre, au contraire, que son jugement lui eût été défavorable, s’il eût été appelé à le prononcer.

Quant au second mémoire sur le calcul des variations, M. Garnier se borna à en promettre une analyse (*), qu’il ne publia jamais. 11 n’existait pas entre le professeur et l’élève cette sympathie si favorable aux études et si propre à en assurer le succès. Des chagrins, éprouvés dans sa carrière professorale, avaient rendu M. Garnier méfiant dans ses relations avec ses élèves. D’une autre part, le jeune Verhuist n’avait peut-être pas conservé à l’Université de Gand toute la modestie qu’il y avait apportée, et il avait pu froisser, sans le vouloir, un vieillard naturellement ombrageux.

Deux prix universitaires remportés successivement et les ovations qui en sont la suite, en fallait-il davantage pour

(') Tome I, pages 3-3 et suir.

(’) Csrrofondance matkimanque itpkyiiqu», I. I", p. 984.

cxcilcr l’amour-propre d’un jeune homme, dépourvu d’ailleurs d’expérience el de conseils? Au milieu de ses élans d’amour-propre, Verhulsl conservait encore sa simplicité primitive; tout ce qu’il apprenait, il le croyait nouveau pour les autres; il les questionnait , les pressait sur le terrain qu’il croyait s’étre conquis exclusivement; et, comme Gil Blas, il entamait avec feu des argumentations dont il était quelquefois très-difficile d’entrevoir la fin. La discussion a toujours eu pour lui un puissant attrait. Ce penchant pour les disputes scientifiques se tempéra cependant beaucoup au sortir des bancs de l’école, où il avait pris scs premiers développements.

La même inconstance qui avait conduit Verhuist à l’Université de Gand sans avoir terminé ses études littéraires, le porta à prendre ses grades académiques plus tôt que son intérêt ne semblait l’exiger. Il soutint sa dissertation pour le titre de docteur en sciences, le 3 août 1825, après moins de trois années d’études universitaires. Cette dissertation, qui traitait de la résolution algébrique et linéaire des équations binômes, était dédiée au commandeur de Nieuport, ce vénérable vieillard qui a rempli, à lui seul, dans notre histoire des sciences à peu près toute une époque de transition.

Quoique nous soyons peu éloignés du temps où s’organisèrent nos universités, cependant, chaque jour, le souvenir s’en efface davantage. Les facultés des sciences, dans leur origine, n’étaient composées chacune que de trois ou quatre professeurs. L’enseignement s’y réduisait à ses formes les plus simples et se donnait pour ainsi dire en famille. Les examens n’avaient guère lieu que pour remplir une formalité obligatoire; je ne pense pas même qu’aucun récipiendaire pour le doctorat en sciences ait jamais été refusé. C’est qu’aucun élève, en effet, n’eût osé se présenter à l’examen sans y être bien préparé et sans avoir préalablement obtenu

l'asseDtiineDl de ses professeurs. S’il se distinguait dans une branche, il était sûr d’avance de trouver des juges indulgents dans celles qu’il avait dû négliger. Ce vaste champ ouvert au développement des spécialités a singulièrement contribué à produire les excellents résultats qu’ont donnés les anciennes facultés des sciences (').

La révolution de 1830, en proclamant la liberté de l’enseignement, a dû nécessairement amener une réforme dans les examens, et, par suite, modifier les relations entre les professeurs et les élèves. Aussi voit-on ces derniers moins occupés de la science que du désir de satisfaire des examinateurs, dont la plupart leur sont parfois complètement inconnus. Devant porter également leur attention sur un nombre considérable de branches des connaissances humaines, ils sont, en général, dans l’impossibilité d’en approfondir aucune (*). t^omme il n’existe pas même de programmes détaillés qui précisent les limites dans lesquelles ils doivent se renfermer, leur admission reste toujours problématique. Serait-ce exagérer de dire que les docteurs en sciences, mémo les plus distingués, formés dans les anciennes universités, eussent très-probable-

(') On p«ut voir que le nombre des docteurs en sciences malbénaatiques qu*ont produit les trois universités de TÉlal, de 1816 à 1830, a été de vingt «cinq seulement, ffittoire detseieneei mathématiques, page 366 et suivantes. 1 vol. io-8«; Broulles, cbex M. Hayez; 1864.

(*) La physique figure jusqu'à trois fois parmi les sciences formant Pobjet de renseignement, sous les noms de physique expérimenfaie, physique mathêma» tique et physique tndus(rif//e. On pourrait y joindre aussi la physique médicale, la physique agricole, la physique du glol>e, etc. Il y aurait sur ce pied autant de physiques qu'on peut faire de combinaisons entre la physique et les autres sciences. Ne serait-il pas préférable de s'en tenir simplement à renseignement de fa physique proprement dite? Quant aux dénominations de physique mathématique, d'astronomie mathématique, etc., qu'on emploie assez fréquemment, autant vaudrait dire physique anglaise, physique allemande, parce que lesprin* cipesde la physique seraient écrits dans ces langues. Les mathématiques forment une langue aussi, et, |K>ur ceux qui la connaissent, il suttll de l'étude de la physique et de l'aslroQomie.

ment échoué devant les jurys nouveaux? L’étal de choses actuel peut être avantageux pour les services publics, où il s’agit bien moins de créer des hommes distingués dans l’une ou l'autre spécialité, que de former des employés au courant de tout ce qu'exigent leurs fondions. Mais ici, du moins, on a compris la nécessité de programmes dans lesquels rien ne soit laissé dans le vague ou livré à l’arbitraire des juges.

Une trop grande multiplicité d’études finit par engendrer la satiété, et souvent le jeune homme, après avoir conquis laborieusement scs grades, abandonne complètement la science. Verhuist n’était point arrivé jusqu’à ces fâcheuses limites; il prétendait, au contraire, qu’il ne rentrait à Bruxelles que pour se livrer plus exclusivement à la partie des mathématiques qu’il affectionnait le plus. La théorie des nombres 0.xail alors toute son attention; il inséra, dans la Correspondance mathématique et pAÿsiqrue, quelques résultats de ses recherches et promit de devenir un des collaborateurs les plus assidus de ce recueil périodique, à la rédaction duquel concouraient alors à peu près tous les jeunes mathématiciens belges qui, depuis, se sont fait un nom dans la science.

Cependant un arrêté royal, qui parut à cette époque et qui réglait le payement de la dette différée, par la voie du sort et de 25 en 25 ans, fit descendre notre jeune géomètre de la région des abstractions sur le terrain de l’arithmétique politique. Un autre arrêté royal, qui créait une loterie nouvelle, le porta à examiner les chances que présentait cette institution et à en apprécier le côté financier en même temps que le côté moral.

Depuis scs premières études, Verhuist m’avait toujours conservé le plus sincère attachement; il me consultait souvent sur la direction à donner à scs travaux : je crus devoir lui conseiller de rester dans la voie où il venait d’entrer et

pour laquelle il montrait une aptitude toute particulière. Il pouvait être utile, d’ailleurs, d’avoir quelques hommes qui fassent en état d’e.\aminer et d’approfondir les questions d'intérêt général en rapport avec les sciences mathématiques.

Il se mit à étudier la théorie des probabilités et à se rendre familiers les principes de l’économie politique; il se trouvait là sur un terrain nouveau, mais encore peu ferme et mal limité; il pouvait y donner large carrière à son goût pour la discussion ; aussi ce genre d’études devint-il pour lui l’objet d’une passion nouvelle.

Verhulst m’avait parlé de publier une édition complète des œuvres d’Euler, cet admirable modèle de l’élégance mathématique. Je crus devoir l’engager, avant d’entreprendre une tâche aussi dilTicile, à consulter les hommes les plus compétents dans ces matières ; et je l’adressai à M. Poisson, qui n’eut pas de peine à le détourner de son projet.

Il désirait cependant employer utilement ses loisirs et faire diversion à ses autres études. Je lui parlai de la traduction du Traité de la lumière par sir John Herschel, qui avait paru successivement, par parties séparées, dans la vaste collection de V Encyclopédie métropolitaine de Londres. Il y avait de l’utilité à faire connaître sur le continent cet excellent ouvrage, dont l’accès était si difficile aux physiciens. Nous devions faire la traduction en commun ; les parts changèrent ensuite : Verhulst s’occupa seul de ce travail, et je restai chargé de la rédaction du supplément à l’ouvrage de l’illustre astronome anglais.

Cependant le gouvernement avait organisé des cours publics au Musée de Bruxelles, où, déjà depuis plusieurs années, j’étais chargé de l’enseignement de la physique expérimentale. Comme les mathématiques n’étaient pas comprises dans cette organisation, j’engageai trois de mes anciens élèves à remplir cette lacune.

Vorhulst setail chargé de donner le cours d’analyse, mais il dut renoncer bienlol à la nouvelle tâche qu’il s’était imposée; sa santé s’étail considérablement altérée ('). Il lutta pendant longtemps contre le mal qui faisait des progrès rapides; mais cédant à la lin aux conseils de ses amis, il prit la résolution de se transporter sous un ciel plus favorable : il partit pour l'Italie, au commencement de 1830.

Il avait pris avec lui les livres nécessaires à scs études; mais à peine arrivé à Turin, il dut renoncer au désir de les porter plus loin, pour éviter des contestations incessantes avec les douanes des petits Étals (pi’il avait à traverser. Il visita successivement Milan, Bologne, Florence, Pise, Livourne et Rome, ayant soin partout de se mettre en relation avec les hommes les plus éminents dans les sciences. Je le suivis de près dans ces dilïérenles villes, mais en arrivant à Rome, j'eus le regret d'a|)prendre que nous nous étions croisés sur la route de Florence. Nous touchions alors à la lin de se|)tcinbrc : la révolution t|ui venait d’éclater en Belgique avait le plus vif retentissement en Italie; on en exagérait eonsidérablement les elfets et les résultats. Je dus précipitamment quitter Rome, sans y avoir vu Verhuist, qui n’y rentra que quelques jours après mon départ.

A cette époque et sous l’inlluencc des nouvelles qu’il recevait de France et de Belgique, il lui vint à l’esprit un de ces projets (pii ne peuvent guère trouver |dacc que chez des jeunes gens dépourvus de la connaissance des hommes et des choses. II conçut l’idée d’opérer une réforme dans les États ponlilicaux et de persuader au saint-père de donner une constitution à son [leuple. Il ne s’en tint jias au projet : Verhuist marchait toujours droit aux conséquences d’un

(•) m.iKnlif ttemMail p.irticulièrcmfni à Pcxcès Iravail cl a

un déveIo|>|>cnicnl de taille peu ordiuaire ; sa hauteur élail de ou de C pieds eu vil on.

principe avec toute la fermeté que donne une pleine conviction. Il rédigea le pacte constitutionnel et alla le communiquer à des cardinaux dont il avait été bien accueilli. Ce qu’on aura peut-être peine à comprendre, c'est que ce projet fut pris en considération et renvoyé confidentiellement à l’avis de plusieurs ministres étrangers. Mais l'affaire passa des mains de la diplomatie à celles de la police, et notre compatriote reçut brusquement l'ordre de quitter Rome.

Des avis officieux lui avaient fait craindre déjà que des émissaires ne vinssent l’attaquer dans sa demeure. Verhuist résolut de se barricader; et, le cas échéant, de soutenir un siège; il avait pourvu à tout, même à la retraite, si ses premiers remparts étaient forcés. 11 avait voulu associer à ses plans de défense l’un de nos confrères de l’Académie royale de Belgique, qui partageaitalors son appartement, mais nullement son ardeur belliqueuse. Ces détails, je les tiens de la bouche même de Verhuist; et s’ils sont mentionnés ici, c’est parce qu’ils ont eu quelque retentissement dans les journaux et les mémoires de l’époque (*).

Après cet épisode, notre jeune compatriote rentra en Belgique; c’est dire assez qu’il ne demeura pas étranger aux événements qui s’y passaient alors. Il se trouva bientôt au courant du véritable état des choses, et déploya une activité qui semblait annoncer un complet rétablissement de sa santé. Quand, vers le milieu de i831, l’armée hollandaise fit invasion sur notre territoire, Verhuist, malgré toutes les représentations de ses amis, voulut absolument se rendre à l’armée. Le 9 août, vers 9 heures du matin, je reçus de lui le billet suivant : «Je pars aujourd’hui, à 10 heures, pour le quartier général^ chargé par le ministère de suivre l’armée

(') Parlicalièremenl dam lu Mémoin$ de la reine ffortente, qui arall fait un hon accueil i notre Jeune géomèlre.

pour tenir le gouvernement au courant des mouvements de nos troupes. »

Une fois lancé dans les alïaires politiques, Verhulst abandonna à peu prés complètement ses éludes mathématicpies, et lit un appel au.\ électeurs pour devenir membre de la Cliambre des représentants. Toutefois cet appel n’obtint pas le succès qu'il en attendait, et je crois que ce fut un bien pour lui.

Les savants, et les artistes surtout, doivent-ils chercher à se présenter dans l'arène parlementaire'? On pourrait en douter, en considérant que pou s'v sont distingués et que beaucoup, au contraire, vont perdu de leur réputation. On prétendra peut-être que la chose publique y a gagné : la thèse est plus problématique encore; la plupart du temps, rÙtat perd des hommes éminents dans leur spécialité, et il est souvent diflicile de les roni|>lacer, hormis dans le poste qu’ils ont cru devoir rechercher. La véritable source de leur talent, l'imagination, au lieu de s'exercer et de se développer dans les assemblées délibérantes. Unit, au contraire, par s’émousser et s’éteindre en présence d'inléréis presque constamment matériels sur lesquels portent les discussions.

Au milieu de ses préoccupations politiques, Verhulst relisait notre histoire nationale et y cherchait avidement les époques qui pouvaient otl’rir quelque analogie avec celle où le pays se trouvait alors. Cette étude le porta à écrire le Pnris historique des troubles de Bruxelles, en 1718, publié avec des détails inédits sur le procès et l’e.xécution d’.\gneessens , que le peuple bru.xellois considère encore comme l’un des martyrs de ses libertés i‘|. Cet opuscule est écrit d’une manière intéressante et prouve que l’auteur

(*) l'ne brochure in-18 df 7‘2 Bruielles. chez Th. Lejeune, I85i.

De se serait pas trouvé déplacé sur le terrain de l’histoire, s'il avait jugé à propos de s’y arrêter.

Lorsqu’en 1832, je m’occupai de réunir les éléments nécessaires pour calculer les premières tables générales de mortalité de la Belgique, où se trouve établie la distinction (les sexes, Verhuist voulut bien m’aider dans ce pénible travail. C’était encore à ma prière qu’il avait calculé, en 1827, une table de mortalité pour la ville d’Amsterdam, en faisant usage des documents recueillis dans les Annuaires de Lobatto (').

Ce genre de recherches porta son attention sur un travail relatif aux populations spécifiques, publié par le baron de Prony, dans V Annuaire du Bureau des longitudes de France. L’écrit qu'il composa à ce sujet fut inséré dans le même Annuaire pour 1833. L’illustre géomètre français reconnut avec courtoisie la valeur des observations du jeune géomètre belge, et lui adressa à ce sujet une lettre intéressante, dans laquelle il revenait sur plusieurs de ses premiers calculs pour les corriger (*).

En 1834, Verbulst avait été attaché à l’ÊcoIe militaire; il avait commencé par y remplir gratuitement les fonctions de répétiteur d’analyse. Nommé ensuite professeur, il se consacra tout entier à l'accomplissement de ses importantes fonctions. Quel plus digne éloge pourrait-on faire de sa carrière professorale que celui qu’a prononcé sur sa tombe l'honorable commandant de l'École militaire, qui avait su apprécier avec tant de tact toutes ses éminentes qualités? < Dans ses fonctions de professeur, disait le général Chapelié, dans ses relations avec ses collègues et avec ses élèves,

(‘) Vo7ei |Mge 105 do lame III de la Corretpondanee mathématique et

fXyatftie.

(’) Vojrez page! 937 et luiaanles du (ome VIII de la Corretpondanee mathématique et pkyiique.

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Vcrhuist montra conlinaellement cl le besoin detre utile et les sentiments de justice et d’équité dont il était pénétré. Il rédigea le précis des cours dont il était chargé. Chaque année, ce travail était perfectionné. 11 s’en occupait avec ardeur, et s’eiïorçait, tout en tenant scs résumés à la hauteur de la science, d’aplanir les difficultés qu’offre l’élude des mathématiques. »

Sentant le besoin de concentrer ses affections, Verhulst s’était allié à une famille distinguée dans les beaux-arts et les sciences ('). Il avait épousé, en 1837, mademoiselle Debiefve, et de celte union naquit une fille, qui, plus tard, contribua à lui donner, dans son intérieur, un bonheur tranquille que l’étal de sa santé ne lui permettait plus guère d’espérer.

Nos travaux les plus importants se rattachent souvent à de faibles causes. Verhulst avait acheté, dans une vente publique, un bel exemplaire des Œuvres de Legendre. Le plaisir que lui procurait celle acquisition loi inspira le désir d’étudier le Traité des fonctions elliptiques. Insensiblement le cercle de ses recherches s’étendit, et il conçut l’idée de réunir dans un traité élémentaire les principaux résultats analytiques obtenus par Legendre, Abel et Jacobi. Il ne recula pas devant les difficultés d’une pareille entreprise; il se mit à lire, la plume à la main, non-seulement, les différents mémoires de ces illustres géomètres, mais encore tous les écrits relatifs à ces matières, et finit par publier, en 1841, son principal ouvrage, le Traité élémentaire des fonctions elliptiques, destiné à faire suite aux traités élémentaires de calcul intégral (*j.

(') Il arait pour beaux-frèrei M. le D' Debierre et M. Ed. Debiefre, l'oo de dm principaux iieinlrea. Son Frère, du côté maternel, M. W^nanti, eat officier dn gèuie dans l'armée belge.

('} M. Garnier a ilonné une analyse de cel ouvrage dam les BuUeliHt de l'Aca*

— Ml —

La publication de ce livre était un véritable service rendu aux sciences; il fallait plus qu’un mérite vulgaire pour faire rentrer dans le domaine de l’enseignement une série de travaux de haute analyse qui se trouvaient disséminés dans (lilTérentes collections et écrits en différentes langues. Peutêtre l'auteur a-t-il eu le tort de substituer quelques notations nouvelles aux notations généralement admises; il ne l’a fait, du reste, qu’avec la plus grande réserve et en protestant de sa ri‘pugnance pour les innovations.

La publication du Traité des fonctions elliptiques lui ouvrit les portes de notre Académie; Verhuist fut nommé correspondant de la section des sciences, le 7 mai 1841, cl, dans la séance générale du mois de décembre de la même année, il fut nommé membre, en remplacement de M. Garnier, son ancien professeur à l’Université de Gand. Ces deux distinctions, données à des termes si rapprochés par le premier corps savant de son pays, ne furent pas les seules récompenses de ses travaux. Le roi lui conféra la croix de chevalier de son ordre, et le gouvernement l’indemnisa des frais de publication de son livre, dont le nombre des lecteurs devait être d’autant plus restreint que le sujet suppose des connaissances mathématiques assez approfondies.

Déjà, depuis le mois de septembre de la meme année, Verhuist avait été contraint de reprendre le chemin de l’Italie et d’aller respirer sous un ciel plus favorable à sa santé. Son absence se prolongea jusqu’au printemps, et, à son retour, on pouvait croire, comme la première fois, à un complet rétablissement. Cependant ses facultés intellectuelles avaient perdu de leur énergie; il renonça presque

ffémie |)Our 1S40, première partie, pages 599 et suit. — M. Verhuist, arec la loyauté qui le caractérisait, a fait connaître que plusieurs tables i*enrermées dans aoo ouTrage ont été calculées par M. Loihay, son ancien élève et son ami, qui lui donna les soins les plus touchants pendant sa dernière maladie.

entièrement aux études mathématiques, qui exigeaient un travail trop soutenu. Il publia cependant encore, en 1847, un petit opuscule intitulé : Leçon d'ariUimétiqtie, dédiée aux candidats aux écoles spéciales ('). Il a cherché à y présenter quelques simplilications dans les procédés ordinaires de calcul pour la multiplication et la division, et dans les moyens de reconnaître le degré d’approximation où l’on est parvenu en faisant l’extraction d’une racine cubique.

Son attention s’était plus particulièrement tournée vers les sciences politiques et vers la théorie de la population ; voici à quel sujet. On admet, en général, que la tendance de la population à se multiplier suit une progression géométrique : c’est la loi de Malthiis. Cependant de nombreux obstacles s’opposent à ce que cette loi mathématique se connrmc par l’expérience. Le célèbre économiste anglais, qui s’était occupé avec soin de l'énumération et de l’e-xamcn de ces obstacles, avait gardé le silence sur leur mode d’action. Dans mon Essai de physique sociale, j’avais cru pouvoir avancer que la résistance ou la somme des obstacles opposés au développement indéfini de la population augmente proportionnellement au carré de la vitesse avec laquelle la population tend à croître. Une proposition analogue avait été avancée par Fourier, l’illustre auteur de la Théorie de la chaleur, dans son introduction au tome I'' des Recherches statistiques sur Paris (’). Je priai Verhulst de soumettre ce principe à un calcul approfondi et d’en faire l’application aux meilleurs documents connus sur la population. Notre confrère voulut bien se prêter à ma demande, et publia les résultats de scs recherches dans le tome X de la Correspondance mathématique et physique. Il fut conduit à cette conclusion, que les données de l'obscr-

(') Bruxelln, 1847, 1 <rol. in-IS.

(•) P.igc Î77, chfi Bachelier. Parii, 18.35.

vaiion élaienl encore Irop peu nombreuses pour que le principe énoncé pûl cire vérilié de manière à ne laisser aucun doute sur son exaclitude; ou, en d’autres termes, que la tlié'oric avait devancé l’observation et qu’il était prudent de s’arrêter. Cependant il ne s’en tint pas à ces sages conclusions; cl, l’année suivante (1844), il nous présenta un mémoire intitulé : Recherches mathémaliques sur la loi d’accroissement de la population ('); on trouve dans ce travail, remarquable, du reste, sous différents rapports, quelques conclusions qu’on peut considérer tout au moins comme hasardées. Aussi, l’auteur reprit-il son travail avec celte patience cl celle bonne foi qui le caractérisaient; et, en i 846, il présenta un second mémoire sur le même sujet (*j.

En recherchant, à sou tour, le mode d’action des obstacles au développement de la population, notre confrère a cru pouvoir établir en principe qu’i/s augmentent proportionnellement au rapport de la population surabondante à la population totale. Dans celte hypothèse, il a cherché les limites entre lesquelles la population belge doit toujours SC trouver resserrée, et il a fîxé la limite supérieure à 9,400,000 habitants. Dans son mémoire précédent, il avait fixé cette même limite à 6,600,000 habitants, en parlant, celte fois, du principe que les obstacles croissent exactement dans la même proportion que la population surabondante.

On conçoit que lorsqu’on se place sur le terrain des hypothèses, on peut donner une vaste carrière à son imagination , surtout quand les observations manquent pour les mettre à l’épreuve. Si quelque chose peut les justifier, c’est la loi des analogies; mais dans la nature il n’existe, à notre connais-

(■) Tome XVIII dei ;Wetnoire» de C/icadémit royale de Bruxelki.

(■) l.u dans la séance du 15 mai 1840 el inséré dans le tome XX des Mémoirtt de l’itcadémie royale, 1847.

sancc, aucun principe analogue à celui posé par notre savant confrère.

Il se montrait généralement peu favorable à l’application de la théorie des probabilités aux phénomènes moraux, et particuliérement aux déductions a posteriori que l'on tire de l’observation des faits. Il était, à cet endroit, d’une réserve et d’une timidité qu’on pouvait regarder comme extrêmes ; il ne jugeait le calcul applicable que quand on apercevait un rapport direct entre la cause et l’effet. Sa conviction paraissait cependant ébranlée, lorsqu’on lui parlait des tables de mortalité et des applications diverses qui en ont été faites, même dans ses propres écrits.

Vers la fin de sa vie, il revint encore sur sa thèse favorite, et me confia qu’il méditait, pour une séance publique de notre Académie, un discours dans lequel il entreprenait de combattre mes idées sur la théorie des probabilités appliquée à la statistique morale. Il craignait que sa santé ne lui permit pas de le lire; j’offris d’en donner communication à sa place, disant que sa réfutation en serait d’autant plus piquante. Cette idée lui souriait, mais il n’eut ni le temps ni la force de donner suite à ce projet.

Moins c.xclusif que la plupart des écrivains politiques, il accordait une égale importance à la statistique et à l’économie sociale. Il ne concevait pas, comme on le fait si souvent de nos jours, le besoin de sacrifier l’une de ces deux sciences à l’autre. Naguère encore n’avons-nous pas vu la France supprimer son cours d’économie politique du Collège de France et y substituer différents cours de statistique, tandis que, chez nous, comme par représailles, l’économie politique prenait le dessus et que le nom de statistique disparaissait des programmes de nos universités?

La Belgique cependant, par une glorieuse initiative, régularisait ses travaux statistiques et donnait l’exemple du

plus vaste recensement qui ail jamais été exécuté chez aucun peuple ('). C’est quand une science est naissante qu’il importe surtout de suivre, en historien fidèle et impartial, les différentes phases que présentent ses premiers développements, et de signaler les causes qui peuvent en accélérer ou retarder les progrès.

La nature des éludes de notre confrère, les excellentes qualités de son cœur et ses inflexibles principes de droiture lui valurent de nombreux témoignages d’estime et de confiance. Je citerai, en particulier, les pénibles fonctions de inaitre des pauvres qu’il exerça aussi longtemps que l’état de sa santé le lui permit.

Dans les derniers temps de sa vie, le gouvernement l’avait appelé successivement à faire partie de la commission pour l’amélioration de la condition des pauvres dans les Flandres et de celle pour les assurances générales par l’Étal. La classe des sciences, de son côté, l’avait nommé son directeur |)our 1848, et le roi lui avait conféré, pour la même année, le litre de président de l’Académie.

Il s’attachait avec soin à justiGer cette distinction par son esprit droit et conciliant, par ses habitudes douces et polies. Il prévenait avec le plus grand soin tout ce qui pouvait devenir un germe de discorde dans le sein de la classe. Jamais de paroles blessantes : il se montrait d’autant plus modeste que sa position devenait plus élevée.

Exempt lui-mème de toute susceptibilité personnelle, il respectait religieusement les convictions des autres. S’il discutait, c’était par le désir de s’instruire et non par esprit de contradiction ou pour imposer ses opinions. Ce qui le distinguait surtout, c’était une inaltérable égalité de caractère.

Il eût été difficile d’èlre plus rigoureux observateur de

(') Le triple reccosenicnt de la |M)|Milalion| de PagricuUure et de Pioduttrie.

ses devoirs. « Pour juger du courage de l'homme donl nous déplorons la porte, il l'audrail l’avoir vu, comme nous, di- .sail auprès de son tombeau l’honorable général Chapelié, il faudrait l’avoir vu obligé de se reposer à chaque pas pour parvenir au lien de scs leçons, et arriver essoufflé, haletant, après avoir mis près il’une heure pour parcourir la petite distance rpii séparait sot) domicile de l’école. »

J’ai déjà rappelé que, sur son lit de mort, il ne croyait pa.< tpie ses .soufl'ranccs pussent lui servir d’c.vcuse et lui faire négliger ce qu’il regardait comme scs devoirs de président <h‘ l’Académie, ("est au milieu de scs confrères réunis, c’est eu séance publiqut', qu’il eût voulu .se faire cntcndi-c une dernière fois, comme on y avait entendu, dans des circonstances semblables, le colonel Üandelin, qui, lui aussi, avait pris à tâclie de réserver en (pich|ue sorte son dernier soupir pour remercier publiquement scs collègues de l’avoir nomme directeur de la classe des sciences (').

Il était un autre devoir à raccomplisscmcnt duquel Verhulst n’attachait |ias une importance n)oins grande. Nos usages réservent au président l’honncnr d'e.xprimer au roi les félicitations de l’.Académie au sujet de cha(]ue renouvellement d’année. V('rl)ulst avait pré|)ai'é l’allocution (|u’il comptait faire; il avait, pour ainsi dire, calculé ce qu'il lui fallait de force physi(]ue pour monter le grand escalier <lu palais; mais, ici encore, la gravité île sa maladie déjoua toutes ses prévisions. Il me mil dans la conlidcnce du chagrin qu’il en éprouvait. Je crus pouvoir lui promettre que ses désii's ne seraient pas complètement trompés, et que le roi entendrait les paroles qu’il avait eu l’intention de lui adresser. Je m’empressai d’en parler à M. Kétis, son successeur à la présidence; cl notre savant confrère, avec toute

(') Pji mi i-.i|»iirochrineiU singulier, (oiis <lutix &omI mioiIü le 15 riHricr, l'un fil 1847, l'aulrc en 1841).

la modcslic cl la bienveillance qui accompagnent d’orilinairc un talent supérieur, voulut bien accepter celle mission, peut-être insolite, mais dictée par un sentiment pieux.

Depuis celle époque, l’existence de Verhuist ne fut plus qu’une longue agonie qu’il supporta avec une résignation et un courage dont il serait ditlicilc de se faire une idée. Habitué à lutter contre la maladie, lui seul n’en prévoyait pas le ternie prochain, bien qu’il l’éludiàt comme un problème cl qu’il s’observât mourir, si je puis m’exprimer ainsi. Son extrême douceur ne se démentit pas un instant; la veille do sa mort encore, lorsque sa voix se refusait à rendre sa pensée, il me tendait aiïcclueusemcnl la main, voulant témoigner toute sa reconnaissance à ses confrères de l’Académie pour les sentiments d’amitié que je venais lui exprimer en leur nom. 11 s’éteignit avec calme, après avoir reçu les secours de la religion et au milieu des soins les plus touchants de sa famille, le 15 février 1819, vers sept heures du soir.

A|>proclic>Uil Ju ImiI, quiUu<l-il cc Ȏjour,

Wita DO Iroubir An; cV»l ic »oir ü‘uu beau jour.

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