I.c liC'uin à doniif un nouveau resf^url
l)il-on : II’ mii'ti, lifitis! trompé dans son dotu rêve. St-mhlaii un tirbrissoan ijui, d'abord pli-in de sève, l'ont a coup sent tarir ce prérinix trésor.
Baisse scs bras mourants qu'il veut roidir encore, Kl doit, frêle, épuisé, frappé «bms «a racine.
D'un cliêiie séculaire étayer In ruine.
si la plus grande part lui en revcnail; elle se permeltail même de lui donner des conseils sur ses écrils et sur sa condiiile. Elle prétendail quelle savait choisir ses locataires, et se vantait d’avoir logé successivement le peintre David, le ministre des finances Apéliiis et d’autres personnages distingués qui, plus d’une fois, s’étaient bien trouvés de ses avis.
On voudra bien me pardonner ces petiLs détails, qui surprendront peut-être ceux qui n’ont pas connu de Reiffenberg pendant sa jeunesse, et qui ne tiennent pas compte des changements que des circonstances particulières peuvent produire dans les habitudes et la conduite d’un homme.
Jamais je n’ai vu de facilité plus grande pour le travail : prose, vers, philologie, histoire, théâtre, articles de journaux, tout cela marchait à peu près de front; il était toujours prèt^ la nuit et le jour. Si on venait lui demander, à la hâte, un article de remplissage pour le Mercure belge ou pour un des nombreux journaux auxquels il coopérait, il abandonnait aussitôt son travail commencé, et le messager ne sortait pas sans emporter l’article désiré.
Il s’occupait alors, en même temps, de trois pièces de théâtre : d’un drame historique, le Comte d'Egmonl, d’une comédie, Les Politiques de salon, et d’un grand opéra, le Siégede Corinthe . j'oubliais la Toisond’or, opéra comique, dont M. de Messemaeckers fit la musique et qui eut les honneurs de la représentation (').
(') X. Raoul m'écrivait à celte é^toque : « Où en ei(>ii avec »a jolie comédie? ou en est son mémoire sur Juste Lipse? où en est son histoire des poètes lalini de la Belgique? où en est son Pline? où en est sa tragédie? oii en est-ü, ou en iommes>nou$y où en est le JHercure avec Weissenhrucli ?» De ReifTenlierg publiait alors, chex Wahlen,|>our riisagedeses élèves, ses Excerpta e C. Plinii seeundi hiitoria naturali. Il semblait en même temps avoir l'intention de prendre part au concours sur les poètes latins de la Be)gi<|ite, dont le prix fut décerné, en 1830, à M. Perlecamp. De ReifTenberg a inséré, dans les premiers volumes du Mercure Mÿtf un grand nombre d'articles sur ce sujet.
Pendant qu’il sacrifiait ainsi aux divinités de la scène cl qu’il assiégeait toutes les avenues du théâtre de la Monnaie, il trouvait encore le temps de se livrer à des travaux moins brillants, mais plus solides : il traitait des questions mises au concours par l’Académie royale de Bruxelles. En 1820, il fut couronné pour son travail Sur l'état de la population, des fabriques et manufactures, et du commerce dans les provinces des Pays-Bas, pendant les et .l' PP siècles (').
Ce premier succès l’encouragea. En lui accordant sa médaille d’or, l’Académie, sans aucun doute, donna la première imimlsioii à .son talent et le plaça sur son véritable terrain, sur celui où il a laissé les traces les plus durables de son passage.
I.’année 1821 lui vil remporter une seconde palme académique, pour un travail sur les ouvrages et la vie de Juste Lipse; le mémoire était écrit en latin. Dès lors, les universités joignirent leurs applaudissements à ceux du public cl commencèrent à s’occuper du jeune philologue.
L’année suivante, deReilfenbergsc rej)résenta dans la lice ;
(*) Vuici <iuel<|iies vers qu'il t^crivil loul d'iiiie iraitc et sans rature, sou» lev yeux de l'aini <iiii vint lui annoncer sa victoire :
l/Acudéinie en grand con»ci)
Vient de m'assigner trois cents livres;
Collelcl, pour un prix pareil Jadis eût vendu tous »cs livre’».
Si je suis un peu moins crotté Kt si J'ai meilleure cuisine,
D'un Coilelet j'ai bien la mine;
Jr Miis pourtant lrés>peu flalld De celle facile victoire ;
Kaire iloeicmeiil du grimoire,
C'c’vl |>eu de chose en vérité;
.Mais ton amitié vive, aimable,
Kmbellit à ce prix mes yeux ;
.\nnuncc pur lu bouche, il devient précieux;
Rt je me crois considérable.
Il faiil me pardonner, je suis bien excusable Si c'est ton amitié qui me rend orgueilleux.
mais, cette fois, il fut moins heureux et ne reçut qu'une médaille d’argent. Il s’agissait d’un travail sur Érasme, sujet qui, trente années plus lard, devait encore être mis au concours et par la même Académie.
Tant de travaux devaient nuire à sa santé, d’autant plus qu’avec ses moyens de plaire, il ne se refusait pas les agréments de la société. Souvent, au sortir d’une réunion ou d’un bal, il se remettait au travail, comme s’il eût commencé sa soirée. Ces e.xcès, pour une santé si frêle, faillirent avoir une déplorable issue; et par suite d’un incident moitié plaisant, moitié grave, il dut pour quelque temps renoncer à ses travaux de nuit.
Quoique le goût des ouvrages sérieux commençât à se manifester chez lui, cependant la poésie se trouvait évidemment en première ligne dans ses prédilections. Cette marche n’a rien qui doive surprendre; c’est celle que suivent en général les facultés de l’homme; les exemples sont trop nombreux dans les sciences et les lettres pour qu’il soit nécessaire de les citer. La poésie est en quelque sorte la langue naturelle de la jeunesse ; elle ouvre un vaste champ où l’imagination se développe et où l’art d’écrire acquiert plus de grâce et de souples.se.
La Société de littérature de Bruxfdles était alors dans son étal le plus florissant, non qu’elle eût à sa disposition de grandes ressources, ses membres se réunissaient modestement, tous les dimanches, dans une salle haute d’un des cafés de Bruxelles, mais elle se recrutait d’une ardente jeunesse, pleine d’avenir et jalouse de se produire. Son Annuaire poétique publiait périodiquement les compositions les meilleures de l’année. Cette société avait pris naissance en 1803; elle comptait depuis longtemps parmi ses membres, MM. Jouy ('), Ph. Lesbroussart, le baron de Slassart,
(*) L'auteur île liahilail i\ora Bruxelles.
- (il. -
llouvfi’oy , IMassi liarl, de lliilsler, Hiibiri, Van Bi'iiiniel, r.omliaire, elc. Elle venait de s’adjoindre un assez bon nombre de ré|uilalions nouvelles, pour alimenter son recueil. Di's ipie notre confrère en lit jiarlie, il fut un des pluscxacLs il payer la dette ipi'il avait contractée : sa première coinniuiiieation fui un fragment de la tragédie du Coiiitr d’ Eymimt. Pi'esque en même temps que lui, était entré dans la société un jeune écrivain de mérite, mais d'un esprit mordant, qui paya sa bien-venue d’une autre manière: il composa contre les membres une satire, dans laquelle il consacrait quelques vers à cliacun d’eux. Celle attention, peu délicate, fut médiocrement gofitée de la |dupart des membres, qui parlèrent iiiénie (le son expulsion. .\ vrai dire, cette satire était une plaisanterie plutôt ipi’une niécbancelé : elle ne portait atteinte au caractère de personne. L’auteur ne s’y était pas ménagé plus ipie les auln-s; du reste, il n’avait point fait mystère de sa malice. .\ |teine la pièce fut-elle composée, Froment, car c’était le coupable, vint nous la lire, à de Rciffenberg et à moi : il était dans l étal de la plus eoniplé.le jubilation. De Heidenberg partageait sa gaieté et bondis.saitdc joie ; il s’empara des vers et en inséra la plus grande partie dans le tome \ du Mercure helye, en y mettant quelques notes jiour atténuer le nial('). Puis, dans l’annuaire de
(') Celle pi’écâiilum raillit nous brouiller; elle cdiis.i ie seul inslanl de ines>n> Iclli^ence i|iii ait exisl<^ entre nous, pcml.ml ks deux il (rois amures que nou« vécûmes enscmhle. De Hcitfenber^ ne in 'avait pas parlé de ses noies; quand jexiSi sur l’épreuve de la salirc, celle qui me coucernail; je la irouvai si excevsivrmcDl élo{ii<‘Use, que je 1.) pris pour une vériiabic insulte J’eulrai brusqiieroeDt chez lui, dans lYlai de la plus vive exaspération. En voyant mon trouble et ma pâleur, de nrifTeiibt'rfî resta muet d’étonnement. Je lui dis que je m'étais préié volonlier» à la satire , mais que le persina^e, je ne le soulTrirais pas..., et, sans allemlrt sa répoicu', je sortis subitement. J’avais à peine fermé la i>orle, que je rentrai eo moi-même; un peu de réflexion me (U craindre <t'avoir eu tort. Je couru«, ebrz Froment, pour lui parler de rn.i vivacité. Celui-ci recevait en môme temps, dr de KeifTeiiber^, un billei qui commençait par ces mots : » Votre satire, qui m’a fait
1832, il y répondit, sous le litre : Fragment d'une èpitre à M. X. Il y prend à partie les écrivains français. Quelques vers ne sont pas sans mérite, et prouvent que, lui aussi, eût pu se faire un nom dans cet art, proclamé dangereux par l’écrivain moderne qui s’y est distingué le plus. Peut-être, dans ce combat simulé, de Reiffcnbcrg avait-il serré son adversaire de trop près; celui-ci revint à la charge, mais (l’une manière moins courtoise : au.x deu.x vers qu’il avait consacrés à de ReilTenberg, il en ajouta quelques autres par forme de variante et en recommandant soigneusement le secret aux nombreux confidents de sa nouvelle malice ('). Notre confrère en fut informé; de là une mésintelligence et le commencement d’une guerre de plume qui lui causa par la suite beaucoup d’ennuis et de chagrins.
Au mois de décembre 1 821 , de Reiffenberg avait été nommé conservateur et bibliothécaire adjoint à la Bibliothèque de
rir« d*at>ordy pourrait Anir par me coûter des larmes. > Il ne m^n fallut pas davantage pour reconnaître ma méprise cl me sentir confondu.
(') On lisait, dans la satire, ces deui vers qui faisaient allusion i la traduction des Eglogutt de Virgile, dont de ReiflTenberg s'occupait alors ;
Ordonne à Reiffenberg de quitter U houlette;
J'aime mieux son sifflet encor que sa musette.
Froment substitua à ces vers les suivants :
Reiffenberg cultivant un laurier épbémére Qui, comme lui, s'élève à quatre pieds de terre,
Dans vingt sentiers perdus trottant petits pas,
Aux neuf Sœurs i la fois tendant ses petits bras.
Flaire tous 1rs succès, et d'impasse en impasse Quête, sans le trouver, le chemin du l’amasse.
Ces vers n*élaienl peut-être pas plus offensants que les premiers; mais Fro* ment les avait fait circuler, sans les communiquer à la partie intéressée : cVtait au moins un mauvais procédé. Inde irae.
M. Raoul, qui avait aussi à se plaindre de Froment, m'écrivait au sujet de la satire de de Reiffenberg : • J'ai lu avec beaucoup de plaisir la réponse de 91. T. à R. X., ou de notre ami de Reiffenberg à M. Froment. Ce M. Froment est un sol arec son esprit, et si je lui pardonne scs impertinences, c'est à cause des excellents vers qu'il a inspirés à celui qui n'a pas dédaigné de lui i‘é|)ODdre. Plusieurs
Bruxelles et à celle de Bourgogne; il devait cette faveur à l’amitié de M. Van Hulthem, bibliothécaire en titre, qui l’appuyait de tous ses moyens (’). Ce qui charmait surtout son Mécène, c'était sa prodigieuse activité ; aussi Van Hultlicm, en le présentant aux nombreux visiteurs de la bibliothèque, ne tarissait-il point sur scs éloges. Il croyait donner le dernier coup de pinceau à son portrait en le proclamant le Scudéry de la Belgique (*) ; c’était sa formule sacramentelle qu’il répétait, chaque fois, avec une ponctualité désespérante. De Reiffenberg en était médiocrement satisfait; cependant il s’efforcait d’en rire, parce qu’il connaissait, d’ailleurs, les bonnes intentions de son patron (^}.
sont parfails, mais je ii'oiiblierai jamais les |K>rtrails de MM. Xollevaul, SjîûI** Virlor, Fonlanes, Atiger. — Fonianes, dit-il,
Quif gonflé des honneurs par ses travaux acquis,
Fut poêle autrefois et n'est plus qae roorqiiis...
Auger, ce grand auteur de petites notices,
Miirtelle pesamment scs écrits longs et lourds.
Fl derrière on grand homme il se eaehe toujours,...
Mullevaul de Pibrac nous refait les quatrains Kt SainNViclor sourit à ses chefs-d'œuvre nains....
El dans une antre lettre : t On m'annonce une nouvelle satire de ce bon Froment. De ReifTeiiherg n'y est pas plu.s ménagé que les autres; c'est lui qui me l'écrit. • Ou a pu voir, dans ma notice sur Raoul, les justes motifs de mécooieo- (emenl que celui-ci avait contre Froment; ce qui ne l'empêchait cependant pas, lui aussi, de l'obliger toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion. Ainsi, dans une autre circonstance, il m'écrivait ; « J'ai vengé vous, nos amis et moi, des insultes de Froment, en racciieillanl bien et en usant de tout mon crédit |>our lui procurer un emploi dont il avait besoin. A sa place, je me croirais un peu insulté, i mon tour. »
(') De Reitfenherg lui a consacré quelques pages dans les notes du tome II de son ouvrage Lt Dimanchtf pages 956 et suivantes.
(*) Sans doute par allusion à ces vers de Boileau :
Bienheureux Scudéry dont la fertile plume Peul, tous les mois, sans peiue enfanter un volume.
(^) Voici ce qu'il a écrit lui-méme au sujet des singulières présentatioov àt Vau iliilthem - « Ce fut alors que ce digne bibliomaiie se donna le plaisir aalts
Il rencoiilrail moins de bienveillance chez le vieux commandeur de Nieuport : la cause en était due peut-être à un article, assez inoffensif, inséré dans le Mercure belge {'). De Reiffenberg, en rendant compte de l’ouvrage du commandeur, intitulé : Un peu de tout ou amusements d'un sexagénaire, s’était permis quelques remarques sur ses sorties contre le libéralisme et les libéraux. Quelque modérées que fussent ces critiques, le vieux géomètre s’en était tenu offensé, et il saisissait volontiers les occasions de faire éclater son humeur (*).
Unir süiis cicf Il'< belles liâmes aux(|uelles il raontrail les miniauires des matiitscHb des ducs de Bourgogne, en averlissaiU celles qui faisaicui mine de vouloir Ochapiicr à ses esplicalions, qii*elk's étaient emprisonnées.
» Ce fut alors qu'il se complut dans des présentations si singulières et qu'il dékignail, par exemple, M. de Potier à M. le comte Hoogcndoi p, comme quelqu'un qui avait mérite d’être brûlé vif en Italie f et ce signalement donnait beaucoup ^penser à l'honorable membre des étals généraux; ce fut alors... Mais l'bistoire aurcdotiqiie de la bibliolbèqiie de Bruxelles à cette épo<|ue ne saurait tenir dans le cadre étroit de iiolie revue. » {Le Bibliophile belge, tome 11, p. 355.)
En présentant une personne, Van Hiillhem faisait, avec une certaine emphase, l'énumératiou de tousses litres, à peu près comme, en foire, on montre un objet curieux. Ce tic était bien connu; quelques personnes avaient réussi à l'iuiiter eu perfection ; M. d'Uoudetot s'en donnait parfois le plaisir avec son secrétaire. Un Jour qu'il était au travail, son cabinet s'ouvre, une voix déclama» loire et saccadée prononce en même temps ces mots : c Voilà M. le comte d'Uoudetol, préfet du département )le l'Escaut, ancien auditeur au conseil d'Élat.... • te préfet cnil reconnaître la voix de son secrétaire et, sans se retourner, il con- (iQua anssitôi sur le même ton : •• Voilà M. Van Hullhein, ancien tribun du peuple, grand maître des cérémonies du département de l'Escaut... « Il ne croyait pas si bien dire: en levant les yeux, il recoiiDiil Van Uullheni qui demeura tout aussi ébahi i|ue lui.
(') Tome 111, pages 173 et suivantes; et, même volume, la note au bas de la |Uge 250.
(■) Le coiiimaudciir en voiilail lurtout aiii ouvra|<e« il'drudilion de de ReitTenher)f, qu'il nommait son falrat, el il acciisail Van lliillbem de la direction qu'il avait donnée aux Iravaiix de son protégé, v Depuis qu'il s'est em|iaré de lui, disait-il en giondaiil, il l'a liarlmuillé de Jus de bouquins de la Kle aux pieds. • Il alTeeiail toujours de dire le petit Reiffenlierg. Comme curateur de l'Université de Louvain, il n'élail pas sans influence sur la pusitioii du jeune professeur, dont les bous procédés flnircnl cependant par le désarmer. De ReilTenlierg t'adreisa directeiiii-iil au cuiniiiaiideur el demamla une entrevue, dans laquelle je devais
De Ileinenl)erg, comme nous l'avons vu, s’clail miscnra|i- |)ort avec la plu pari des conventionnels réfugiés à Bruxelles. Il avait pris part à la rétiaction du l\ai)i Jiuinc; on savait du reste qu’il insérait dans les journaux libéraux des articles piquants sur la politique : on apprit donc avec quelque étonnement sa nomination à rUniversité de Louvain, en qualité lie professeur extraordinaire de philo.sopbie ('). I>es libéraux crurent y voir une sorte île défection : cette opinion fâcheuse s'acm'édita, surtout par la méchanceté d’un lioinnic perdu de réputation , ampiel le gouvernement n’avait pas refusé ses hienfails et que de Beilfenherg avait eu la faiblesse de recevoir chez lui. (jet homme alfeelail de répéter que c’était il son intervention que le nouveau professeur devait sa place, qui ne lui avait été accordée que sous certaines conditions.
Dansic fait, de Beilfenherg avait cessé de se nu’der de politique, non par suite d’engagements contractés, mais parce qu’il comprenait la nécessité de se livrer entièrement aux nouvelles études qu’exigeaient ses fonctions de profes.seur. l,a philosophie eut désormais la plus grande part dans ses travaux; cependant, il n’avait |)oint ahandonné ses recherches philologiipies dont il continuait à entretenir l’Academie royale de Ifruxelles Bar une juste réciprocité, ce corps
lin st‘rvlr <rii)lcrnUMliairc. lui conclue. Üe Reiffetilier^^ ci» fui enchanté; il
vil M. lie Nicuporl el m’écrivil , «fans son picmier han.s|>orl : u La romleiir, la rianchisf iMlenicIle du curnmaiideui' in'onl charmé. C’csl, en efTel, un «les iiumint-s les plus vénéraMes «(iie je connaisse, cl pour dire l'ospeclé cl aimé, il n’a pas même de la Mipêi iurité de son mêrile. Peu de vieillards savent romme
lui s'adresser à la jeunesse, cl si j’eus <|Uuh|iie prévcnlion, elle est parlie, à ma grande joie, car jVn'mc « tittner, et c’est me voler iiueh|iie chose, que de me donner (le la mauvaise humour conlrc (|iielqii’iin. Grondez-mot chaque fois ({flc je ferai des sotlises, et si jamais voii.s en faites, ce qu’à Dieu ne plaise, je vous It rendrai. »
(') Le üô mai I82i. Le trailemoni était de 1,C00 florins, raai.s les émolumfDtJ étaient cuiisidérahles ; le tout pouvait s'élever de lf> à ^0,000 francs. Par un autre jiiclé du 1" janvier 18i7, il reçut le ilroil de séance au sénat académique.
savant, y compris le commandeur de Nieuporl, l’admil, à runanimité, au nombre de ses membres, le 8 juillet 1823 : c’était une distinction qui lui était duc après trois médailles successivement obtenues dans les concours précédents.
De Reiffenberg sut s’en rendre digne : dès la séance suivante, il apporta son mémoire sur le bombardement de Bru.xelics, en l’an 1695 ('). Ce travail servit de prélude à un nombre considérable de mémoires qui ont enrichi nos recueils.
Toutefois, dès son entrée à l’Académie, il éprouva des contrariétés qui faillirent l’éloigner pour longtemps de ce corps. De Reiffenberg n’a jamais su prendre le parti couragcu.\ de sacrifier un manuscrit : ses moindres opuscules, scs plus petites compositions poétiques, il cherchait à les placer, fûtce même dans les préfaces ou les notes de ses ouvrages les plus sérieu.x. Son mémoire sur Erasme avait été décoré d'une médaille d’argent, par forme de consolation pour son échec; mais l’impression n’en avait point été ordonnée : dès que de Reiffenberg se vit académicien, il se prévalut de son litre pour en demander l’insertion dans les Mémoires. On lui opposa des fins de non-recevoir; le jeune académicien insista ; la lutte dura pendant plus d’une année. A la fin, il redemanda son travail et le remplaça par d’autres qui, celle fois, furent mieux accueillis.
Ces écrits ont été imprimés; ils se rapportent surtout à l’hisloirc des deux premiers siècles de l’Université de Louvain, à la statistique ancienne de la Belgique, aux relations qui ont existé jadis entre la Belgique et quelques pays étrangers, et à différents points de notre histoire politique et intellectuelle. Les documents relatifs à l’histoire de l’ancienne
(') €<* mémoire n*a point été impi imé par TAcadémie, mais on le troiire dans le t*' volume des ^rchivei phUologitfuet, pages 87 et suivantes.
llnivcrsili; (1(“ Lüuvain IbniieiU seuls l’übjel de cinq im,iiioires assez elendus. Ou voit (|u’en prenant possessioiule sa chaire de pliilosopliie , l’auteur s'ctait occupé de ce qui avait été l’ait par ses prcih'ccsscurs et des succès obtenus par leur enseignement. Il voulut savoir aussi ce qui se passait autour de lui.
'l’ont Louvain était alors en émoi; il s’agissait d’une affaire importante, de la méthode Jacolot. l,a ville se partageait en deux camps qui se livraient les combats les plus acharnés. De Ueillènberg se jeta iin|)rudemmenl au milieu de la tnélée; et il se mit à rompre quelques lances contre les partisans du loul est dans tout. Il avait compté sur son esprit; et certes cet auxiliaire ne lui eût |)oint fait défaut; mais il était ipiestion de liion autre chose. l,es liassions ne se laissent pas vaincre par l’es|irit, et plus rarement encore elles transigent avec lui.
I.a plupart de ceux ipii n’étaient pas de force à jouter, et c’était le grand nombre, tâchèrent de combattre notre auteur sur un autre terrain et de le faire contribuer à sa propre ruine, s'il était |iossiblc. On se mit à remuer le passé cl à chercher les armes qu’on pourrait y trouver contre lui. Les querelles littéraires ont toujours leur mauvais côté; les plus justes pèchent encore par le ridicule. Le public exige que l'on défende son honnenr, mais il s'amuse aux dépens de ceux (|ui défendent leur esprit, ü’est ce (|ue n’ignorent pas les roquets de la littt''ralure, toujours prêts à aboyer au premier venu et à faire scandale de leur |)lume. Il faut parfois une vertu |)eu commune pour résister â d’injustes provocations et pour se condamner au silence, (piand quelques mots |)Ourraient confondre un adversaire ou le couvrir de ridicule et de honte. Il faut, comme le soldat, savoir rester l’arme au bras, exposé à la mitraille et conserver lionorahlement son poste. De Ueilfenherg n’avait point ce courage
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rc-déchi : harcelé de tous côtés, il se laissa aballre et prit enfin le sage parti de se retirer sous sa tente (').
Il y trouva les consolations (|ue présente toujours l’étude; mais ses premiers accès de mélancolie se réveillèrent bientôt avec plus d’aigreur. D’une autre part, les illusions de la jeunesse lui échappaient ; il ne trouvait plus, au milieu de ses doctes confrères, à satisfaire à ce besoin d'excitations |K>étiques qui, à une autre époque, lui avaient procuré de si doux instants.
L’isolement commençait à lui peser; il eut le bon esprit
(') principalf cause (le ses chagrins tenait à une extrême légèreté; il disait, il écrisail totil ce ()tii lui venait à Tesprit; ses plaisanteries, d*ailletirs, nViaieiil pas toujours mcsnréef; et <|nel'|Mefois, en passant par plusieurs interinédiaircs, elles prenaient le caractère d'offeiiscs. La méchancelé trouve loiijonrs son compte à raciliter de pareilles méprises. Au moment même ou il achevait une lettre chargée dVIoges, (iréoccuik^ de la personne à la<|ue)le il venait irécrire, il se permcllait paifois une plaisanterie sur son compte ; celte |daisanlerte dite en présence dr la personne intéressée eiU été .sans consé(|iicncc ; répétée et charila- Idenient commentée, elle prenait la tournure d’une perfidie, surtniii par le rapprochement des dates. On lui faisait des représentations à ce sujet; U rernnnaistail ses torts, puis il recommençait. Le billet suivant qu'il écrivait à un ami résume tout ce que je pourrais dire à ce sujet. ■ Je vous remercie de votre ré|Kmse et surtout de lolre franchise; mais il ne me sitflll pas ((tie vous ne me gardier pas rancune , il faut que je ne me la garde pas à moi-méme. Je fais assex de sottises sans qu'on ait besoin de m'en attribuer, et ceux qui vous ont parlé de ce «|iie vous savex, ne sont à coup sér ni vos amis ni les miens; du reste, je sms heureux de pouvoir alTIimer qu'ils ont dit la chotequt n'est pai. Tout s'est borné à des exclamations de surprise, à quelques quolibets usés, mais <|iii ne contenaient rien d'olTensant pour personne. V’ous m'en croirez facilement , il faut
que je prenne mon parti, ptiis(|ue je suis destiné i être mis en scène. Il u'y a pas jiisqii''J ce bon M. D.... qui ne m'ait fait parler. Une de mes lettres contenait une comparaison innocente entre ce que vous avez fait et ce que j’ai négligé de faire. Cette phras<‘ était tombée de ma plume et devait être oubliée. Voilà tout à coup qii'elte a pris des ailes et qu'on la tourne contre moi comme une chose abominable. il y a aussi des personnes qui me rapportent des sottises que je ne crois pas, mats qui, au premier moment, m'afTIigenl ; l'un prétend avoir ont dire que je suis une Ame noire, l'autre ipie ma moralité est fort relâchée, etc. : pitoyables bavards ! Mais laissons-les s'agiter : je respecte tout ce qui est respectable, j'aime ce qui doit être aimé ; â ce double tilre, vous pouvez compter sur moi. * On voit qu'il était placé au milieu de tous les inconvénients des petites villes et i|uM les ressentait delà manière la plus pénible.
lüi -
de SC choisir une conipagne cl le rare boiilieur d<; la trouver telle qu'il pouvait la désirer (' ).
Il comincnea, au mois de novembre IH^o, les Archives pliiloloejiqiirx, recueil dans lequel il a su allier une littérature agréable à des rccbercbes scicniiliques d'un grand intérêt. l/cxtrail suivanLd’une de scs lettres à l’un doses amis, fait eonnaitre les motifs (|ui le portèrent ii entreprendre celle publication : » Ne trouvez-vous pas qu’il est bon que la Belgirpieail un journal littéraire qui ne s’occupe pas des pasquinades, qui ne dise d’injures à personne et où les gens instruits puissent^ au besoin, rléposer leurs observations? Ce journal, j’essaye de le publier. La rédaction laisse sans doute beaucou|) à <lésirer, mais un écrit périodique admet les améliorations : les encouragements des .savants sont les plus surs gages de son amendement... Je tâche à paraitre régulièrement : c’est un point essentiel. Vous lirez encore peut-être, si vous en avez la patience, que j’insiste de tout mon pouvoir sur la publication des monuments historiques inédits; je voudrais (jue, l’Académie s’occupât un peu de ce sujet. »
I.a révolution de IHoO lui porta un coup fatal, qui n’eut cependant son effet que quelques années après; mais il en sentit d'abord toute la portée. Les trois universités de l’Étal furent «'niamées en même teni|)s; celle de l.ouvain perdit à il la fois deux de ses facultés. De ReilTenberg se vil dépouillé à peu près de tous ses émoluments et en fut réduit à son traitement de professeur extraordinaire. On manifestait aussi l’intention de modifier l’Académie. Ce corps liii-méme sentait le besoin de réparer les perles que la séparation desdeii.v
(•) >laric- A«lèle-Ft'licilé Franlzuii, fille tie Padjmi.int général au smice France, el «le Natlialic Vaiulcr .Mersch, fille <lu général «le ce nom. De Reiffenberj.* se maria le 20 août 1827, vt il eut «le cette union plusieurs enfants, dont d<’int lui uni survécu.
pays lui avait fait éprouver ; notre confrère ne put prendre part aux délibérations, mais il transmit à ce sujet des remarques judicieuses. Il avait parfaitement compris les devoirs de l’académicien, qui consistent à mettre les intérêts de la science avant ses affections particulières. En agir autrement, c’est trahir son mandat, c’est tromper son pays.
La suppression de l’université avait été décrétée, mais le sort des professeurs n’était pas encore fixé. De Rciffenberg eût désiré être nommé inspecteur de l’instruction, il en fut autrement : un arrêté du 6 décembre 1835 l’envoya, comme professeur ordinaire, à l’Université de Liège.
C’est dans cette ville qu’éclata une affaire malheureuse, sur laquelle j’aurais voulu garder le silence, mais que la publicité qu’elle a reçue me fait un devoir de mentionner. De Rciffenberg avait inséré, sous son nom, dans ses iVowvelles Archives et dans les Mémoires de l' Academie , différents travaux historiques qu’il avait extraits des mannscrils laissés par Simon-Pierre Ernst, curé d’Afsden. A cette accusation, malheurcuscincnt fondée, s’en joignirent plusieurs autres de même nature. Dès lors, il devint le but général de toutes les attaques : aux réclamations légitimes de ceux qui SC sentaient lésés ou qui avaient été inconsidérément attaqués par lui, succédaient des diatribes amères, des attaques violentes de tous ceux qu’offusquent les supériorités intellectuelles et qui se plaisent à écraser sans danger un ennemi renversé. Les accusations de plagiat se mêlaient à des satires sanglantes sur ses faiblesses à l’endroit des décorations et des distinctions académiques; on lui contesta ses titres de noblesse; on provoqua sa destitution ; on alla même jusqu’à scruter les secrets les plus intimes de la famille, pour y trouver de nouvelles armes contre lui ('). Sa position devint véritablement insoutenable.
(') Il avait jiii<iuC‘lii été désigné annuellement, |»ar la Chambre des représen*
lùi v;im •lui'liiiii's \t)i\ s rlcvjiiciil ucciM'iTiiscment ni sa laveur el ilemamiaicnl i|iie l’on oùl an moins égard aux services ineonlcslaldcs f|n’il avait rciulns aux lellrcs ; en vain elles l’aisainil rcinarf|uer que e’élait marcher contre nos propres intéréis (|ue de clierclier ii flétrir aux yeux de l’Europe un des noms lielges qui lui étaient le pins connus. L' débordement était alors trop violent pour que l’on put lui opposer hrusrpiement une digue ; il y aurait eu même iinprudcn'’c à le tenter. Ouelques collègues, auxquels de Reill’enlierg s’était adressé dans sa détresse , lui conseillaient de se renfermer dans la retraite, d’v préparer quelque ouvrage important, tel ipi’il était capable de le faire, et de se présenter ensuite au |)iiblic avec ce gage expiatoire.
D’ailleurs, ceux qui lui reprochaient sa faute avec le plus d'amertume pouvaient-ils tous regarder leur passé sans avoir à rougir enx-mémes? Leiir conscience était-elle parfaitement pure; n'avait-elle rien à leur reprocher? .le le demande à vous surtout, ennemis constants de tout ce qui s’élève, à vous (pii dénigrez sans cesse ce (pie le pays a do plus honorable. Des manuscrits! vous n’en avez pas pris, d’acirord; mais vous en avez composé peut-être qui oui porté le troubh' dans les familles, qui ont semé le men.songo et la calomnie; qui ont désolé des amis ou ih's hommes inoffensifs, pour qui la conservation de leur repos était inliniment préfi’rable à celle d’un ouvrage; peut-être encore, n’osant agir par vous-mêmes, avez-vous armé la plume do spadassins littéraires; et que pèse un manuscrit mis eu balance avec l’honneur? Que de personnes ensuite qui, sans
l<inls, {lOiir f.iiiT |>.ir(ie jury ile<^ ex.imi'us |ioitr les grades nmvrr^i'
(dires : il ne fui |».is l'tH lii ddns ce poste honordhlc, >l.iis le l»aron de Sldssarl. son rnnfrt^re d r.\cd<lémie, <|iii «'(ail alors président dti nsa de tonte son in*
Iluenro auprès de scs amis pour le faire nommer par ce corps et pour rejwrl^r sur de UcifTenYicr^ les voix t|iii lui étaient dévolues 11 eut la satisfaction d'f léMS'ir.
s’ap<'rcevoir du lori qu’ellos font, s’a.ssofi»;nl ;i c*‘S méfails moraux pour lesquels la sociélê n’a d’autre tribunal que la conscience des honnêtes gens.
On conçoit qu’après le coup rigoureux qui l’avait atteint, de Reiffenberg dut désirer de quitter Liège : l’occasion s’en présenta tout naturellement. Le gouvernement venait d’acquérir la riche bibliothèque Van Hultliem; il se proposait d’y joindre la bibliothèque de Bourgogne, dont de Reiffenberg avait été l’ancien conservateur, et de lui donner successivement des accroissements importants. Il était tout simple qu’on pensât à notre confrère pour organiser et diriger ce riche dépôt. Son activité et ses vastes connaissances le désignaient pour cet emploi. 11 y fut nommé le 25 juillet 1837, et revint ainsi à Bruxelles après une absence de quinze années; mais combien les circonstances étaient changées!
(',ette position nouvelle, quelque importante qu’elle fut, ne satisfaisait pas entièrement à ses désirs; il croyait avoir à sc plaindre sous le rapport linancier ('); il regrettait de tie pas être logé dans le dépôt confié à sa surveillance ; il réclamait surtout contre l’espèce de tutelle dans laquelle il se croyait placé par la création de la commission administrative lie la Bibliothèque. Les membres de cette Commi.ssion étaient, pour la plupart, ses confrères à l’Académie, et désiraient sincèrement le seconder; mais le désir de l’obliger ne se conciliait pas toujours avec les devoirs de leur position. De Reiffenberg, qui avait si bien tracé les fonctions d’un conservateur de bibliothèque dans sa notice sur Van Praet, ne se piquait ni de cette e.xactitude, ni de ces petits soins qu’il avait tant loués dans son confrère. Le gouvernementdut l’inviter plus d’une fois à exercer une surveillance plus .sévère.
11 faut convenir, du reste, que ses absences fréquentes de
(*) Soo traitement était de 7,000 francs. A tiége, il rn avait 6,000, phis srs éinoliimenU.
la Bibliothèque, pendant les premières années, étaient loin de se faire au préjudice de la science : la rédaction du Bibliophile belge, qu’il avait créé, celle de son Anmtaire de la Bibliothèque , les soins qu'il consacrait à la Commission royale d’histoire, dont il était un des principaux appuis, et une infinité d’autres travaux de détail qui lui faisaient rechercher la solitude et fuir les ennuis d’une administration peu conforme à ses goûts , avaient leur côté véritahicment utile. ]l eut mieux valu , sans doute, qu’on eût séparé la partie administrative de la partie scientifique de ses fonctions ; mais une séparation pareille , quelque désirable qu’elle eût été dans son propre intérêt , n’eût pas manqué de blesser sa susceptibilité.
De Reitrcnberg aimait les livres; il les connaissait, cl plus d’une fois on a dû à ses recherches intelligentes des découvertes précieuses et inattendues : il furetait partout, et dés qu’il soupçonnait la présence de la lettre moulée, il allait la chercher et l’étudier jusque dans les feuilles de garde ou la reliure des livres, jusque dans de vieux meubles. Il avait une sorte d’instinct pour ce genre de chasse, qui a bien aussi parfois ses mécomptes.
On se rappelle l’ingénieuse mystification qui eut lieu, en IH4Ü, et qui lit tant d’illustres victimes : la vente des livres du comte de Forlsas restera dans l'histoire de la bibliophilie comme un des épisodes les plus curieux qu’on |)iiisse y trouver. Cette mystification était si adroitement ourdie, qu’on aurait mauvaise grâce de faire des reproches ü notre confrère de s’y être laissé prendre; d’aussi habiles que lui en ont fait autant. La veille du jour oû la vente devait avoir lieu, l’auteur de cette plaisanterie rencontra de Reiffenberg, a qui il portait une véritable affection ; et craignant que les choses n’allassent trop loin, il lui donna le conseil charitable de ne point se transporter à Binche ; « Il est inutile de fein-
- tS9 -
dre davantage, disail-il ; la bibliothèque du eomle de Fortsas n’a jamais existé que dans mon imagination; je suis l’auteur du catalogue. » De Reiffenberg crut voir dans cet aveu une ruse de guerre, et ne fut que plus empressé de se mettre en route. On sait le reste (')•
C’était un véritable chagrin pour notre confrère , de ne pas trouver autour de lui toute la considération qui semblait lui être due. Placé dans une position scientifique fort honorable, auteur d’un grand nombre d’ouvrages estimés, associé aux corps savants les plus illustres (*), décoré d’un grand nombre d’ordres, porteur d’un nom distingué, rien de ce qui excite en général l’attention ou la convoitise des hommes ne paraissait lui manquer. Il avait trop de tact pour se plaindre ouvertement, mais son chagrin se manifestait malgré lui, surtout dans les compositions poétiques qu’il a publiées pendant ses dernières années.
(*) D« ReifTenUerg connaissait trop bien les livres |M)ur «pie celle hislorieUe pAl lui porler atleinte. Liii-roéme élaîl le premier à en rire; voici ce qu'il écrivait sérieusemeol à ce sujel, quand il se trouvait encore sous l'influence de la mys> tifteation : « X. le comte de Forlsas vient de mourir à Hinche, province de Haioaul; ely le 10 août prochain, on y vendra sa bibliothèque. Or, cette bibliollièqne est line chose sans seconde dans les annales de la bibliophUie. Elle ne se com- |MHc que de cinquante-deux volumes, mais tous sont des fxemptaires uniques, V. de Forlsas détruisant les livrés aussitôt qu'il reconnaissait qu’ils existaient ailleurs qu'enirc ses mains. Ces livres sont tons des joyaux de hibliolbèqiie publique, et on ne peut les trouver que là ; le 10 août passé, ils nous écbappenl a jamais. On peut voir, dans l'^nnuaire de la Bibliothèque royale pour 1841 , page 969, de quelle manière de Reiffenberg parla, plus lard, de cette mystification bibtiographique .* • Chacun de ces étonnants numéros, dit- il, allait à l'adresse de
qoebiu'un, il lui allait droit au cœur : Vn promptuarium aniiquitatnm
rrevirensium.,.. auetore IFillelmo comité ab fle^^enber, ,n® 158, causait de cruelles insomnies à quelqu'un de vos amis, etc. »
(>) Si, parmi les sociétés étrangères auxquelles de Reiffenberg apjiartenail, il en était un assea bon nombre dont les diplômes ne prouvaient rien en faveur de son mérite; il n'en était pas ainsi de rinstiliil de France, de la Société royale de Gouiogue, des Académies de Berlin, Munich, Turin, Stockholm, etc. La Société des sciences, lettres et arts de sa ville natale l'avait nummé à vie l'un de ses vice-présidents honoraires.
— Itift —
Au iiiiliuu (li: .ses soulfrunces, il s’élevail aussi avec aigreur contre les bouleversements politiques, qui ont tant de fois changé la face des choses cl qui semblaient devoir lui cau.ser toujours quelque perle nouvelle ou lui apporter quelque motif de chagrin. Puis, comme s’il avait craint de devenir importun, il entremêlait ii ses plaintes quelque plaisanterie ou quelques-uns de ces mots pittoresques qui lui étaient si familiers (').
Jamais, dans nos séances académiques, nous ne l’avons vu sortir des limites des plus parfaites convenances. Par ses talents et son esprit lucide, il répandait d’abondantes lumières dans nos discussions. Toujours prêta se rendre utile, il ne reculait devant aucun service réclamé de son obligeance. Il n’est pas d'académicien qui se soit montré plus dévoué k la compagnie, et c’est à juste titre que le corps qui a vu se dévelo|)per toute sa carrière littéraire, ne s’est .souvenu que de .ses services et a invité le gouvernement à faire figurer son busti' parmi ccu\ des membres qui ornent les salles académiques.
Plusieurs de ses biographes se sont occupés de ses ancêtres et ont longuement déroulé sa généalogie; je ne les suivrai pas sur ce terrain de peur de m’égarer, alors surtout que je puis faire valoir des titres plus réels et qui lui appartiennent e.vclusivcment (*) : je me bornerai toutefois à donner ici des indications sommaires sur ses principau-V ouvrages.
(') Si on lui lirmamldit des nouvelles de sa sanlé, il en faisait le tabteaa le plus sombre et le lermiiiail assea souvent par ce vieux refrain ;
C'c»t ain'st qu'on descend gaiement Le fleuve de la vie.
{■) • Par diplôme, en date du 25 décembre 1842, de ReifTenber,; a obtees reconnaissance de son litre de baron, transmissible ô ses descendants des 4e«i sexes. • Ad. Mathieu, iVofice aur F.'^ -F.-Th. baron de ffei/fenbery, page S4
Les premiers et les derniers instants de la carrière littéraire du baron de Reiffenberg ont été consacrés à la poésie; c’est avec raison qu’il disait presque au moment de mourir :
Les vers cODviennent à foui Age;
Je leur dois un |>eu de courage ^uand pour moi s'assombril le jour;
N'ont-ils pas droit à mon hommage?
Us furent mon premier amour (*).
Quelques fragments de la tragédie Le Comte d'Egmonl, marquèrent ses débuts ; ils parurent presque en même temps dans le Mercure belge et dans V/innuaire de la Société de littérature de Bruxelles (*). Il est impossible de porter un jugement sur cette œuvre qui n’a jamais été publiée (’); toutefois, ce qui en a paru montre que l’auteur s’était formé à la bonne école : son vers a de l’élévation et de l’élégance; des réminiscences dans les formes poétiques, un peu de roideur décèlent l’écrivain encore novice sur la scène tragique. En choisissant ce sujet, l'auteur annonçait du tact; il avait compris que le moyen le plus sûr d’inté-, resser était de toucher l’élément national par son côté le plus sensible.
Remarquons en passant que le comte d’Egmont, ce glorieux martyr de nos libertés qui, depuis bientôt cinquante ans, a été célébré à satiété sur tous les tons, n’avait point encore de statue en 1854, quoiqu'il eût été souvent question de lui en ériger une.
(•) FabU$ nouvtUts, prologue, 1 vol. in-18, chez Xiiqiiardl, 1849.
(•) Mercure belge, l. !, p. 487. 1817 ; Becueil annuel de poésies de la Société de littérature de Bnixelles, 1H18, p. 14. Voyez austii les f.eçont de littératurc, par NoCl et De La Place, stipplémcnt, édilion de Gaiid, chez De Bussclier et fiU, 18ÎÎ.
(*) Dans les notes du tome II de l'ouvrage l.e Dimanche, p. 357, de Reiffenberg fait connaître qu'il avait remis sa tragédie à Talma, et il rend compte du jugement qu'en portait ce grand artiste.
Les Polifiqiira de salon rnreiil écrits en même temps que l.e Comte d' lujuiont ; c’est ce qui faisait dire en plaisantant à M. Raoul : « Je vois avec une extrême satisfaction que votre voisin va paraître incessamment aux yeux du public, un pied chaussé du brodequin et l’autre du cothurne : j’espêre bien, le jour où il se montrera chaussé de la sorte, aller voir comment il s’y prendra pour saluer le parterre. » De Reill'eid)er!î ne passa point par cette épreuve; la pièce fut néanmoins imprimée en 1821, deux ans après avoir été conijiosée (’). Elle mérite certainement les honneurs de la lecture, bien (|u’ellc ne satisfasse pas entièrement aux conditions qu’exige un succès dramatique.
Le sujet u’a rien de neuf, rien de saillant; son mérite réside plutôt dans le style, (pii est facile, élégant, qui a de la chaleur, parfois de l’élévation, et ipii généralement rend d’une manière pittoresque le côté ridicule des choses.
L’auteur introduit dans son second acte un chef de cabale (pii vient réclamer aupré’s d’une comtesse le prix du succi'S obtenu par son avocat :
La CUUTL-iSL.
Eh! »jui ilonc élt’s-toiis?
i.r. ciitv nr la cabale.
Piii- ét.il,
\ t.inl rht-iire, je vrixls l*o|Mnion |iuhli<|tK‘.
Iiistiliii, si'i mon, «irame nouveau,
('.hamhro îles iléitiilés, élections, barreau,
Tool est (le mon re.ssorl ; j’ai nom <le La Cabale.
Seul je fais le succès, la gloire est ma vassale,
.le (lis un mot. Racine est vaincu par Pradon ;
En illustre, it’iin mol, je transforme Fiéron.
Hier votre avocat, pour une somme honnête,
Me (Icmarule un succès; j’accepte, je m’apprête :
.Mes agents dans l'aris volent de tous côtés;
Au palais on accourt pas précipités;
(M I,es Pof#OV/iiM de salon . comédie en trois actes et en vers, reçue et non M |Mé‘.t*nli'e, avec un prologue en vrr<, Hnixelles, chez Hayez, 1821, hroeb. in*8*
Voire cause «levieol celle de la i>alrie; •
Chacun autour de vous se démène, s’écrie;
Devant les Juges même en dépit de la loi,
Nous vous applaudissons : ce triomphe est à moi,
J'en réclame le pris.
De Reiffenberga dédié son ouvrage à son ami, M. Ph. Lesbroussarl : « Soyez mon public, dit-il, puisque des considérations étrangères à la littérature ont empêché le nouvel essai dramatique de subir l’épreuve difficile du théâtre. » Le dernier t'ait, sur lequel nous ne nous expliquerons pas, est éminemment à regretter, surtout à cause du prologue, sous forme de dialogue, qui précède la pièce. Le sentiment patriotique s’y exprime sous le langage de la bonne et franche comédie. On y rencontre des tirades faites d’un seul jet, pleines d’entrain, de vigueur et d’élégance.
En 1819, il avait publié une autre comédie, intitulée Le Malheur imaginaire (') ; je me bornerai à mentionner cette blueltc; elle offre une série d’invraisemblances qui ne sont malheureusement rachetées par aucune situation neuve, par aucun caractère un peu saillant.
Je citerai surtout des vers consacrés à la Belgique, qui résument d’une manière brillante et précise l’éloge de ce pays, dont les destinées alors étaient liées à celles de la Hollande. Ces vers, peut-être oubliés aujourd’hui, méritent d’étre rappelés :
Kcspeciej en5n votre belle patrie.
Baisez avec transport cette terre chérie;
De ses champs fécondés contemplez les sillons,
Vaste et riant cercueil de tant de haiailions.
I/eiinemi, le flattant d'une con<|uéte aisée,
Cent fois tourna vers nous sa valeur a)>usée.
Ils venaient nous courber sous des fers abhorrés;
Ils ont touché le sol, il les a dévorés.
(*) Comédie en un acte et en prose, Bruxelles, chez Wcissenbriich, brochure in-B*. '
Vuye2 ctüS inoiiunietus connileiK» de Tliiftoire, Chaque pierre éloqneiue atteste notre gtoire.
Ici, de la chimie allumant les fourneaux,
La peinture ravit aux riches minéraux Ces britlantes couleurs dont la force native Emprunte aux sucs du liu une teinte plus vive.
Du cercle qui le trompe épiant le contour Là, moilerne Archimède, un savant, à son tour, Veut finir du passé les futiles querelles,
El tire de l'erreur des vérités nouvelles.
Un autre préférant le scalpel au compas,
Cherche dans l'homme éleini les secrets du trépas; A la grâce, plus loin, le savoir qui s'allie,
Enseigne la sagesse et chante la folie.
Des anges détr6nés Voude) peint les fureurs;
Il remplit notre esprit de tragiques terreurs;
Et du monde Ignoré dévoilant le mystère,
La poésie iinil le ciel avec la terre.
Sans doule, l’auteur, en revoyant celle pièce, y eût corrigé, plus lard, des vers faibles ou e.xagèrés, mais l’ensemble résume d’une manière heureuse les principaux caractères distinctifs de l’ancien royaume d’alors, ainsi que les services rendus aux arLs, aux lettres et aux sciences par les frères Van liyck, Grégoire de Sainl-Vincenl, André Vésaie, Érasme, Vondel.
La Toison d'Or, opéra comique dont le succès fui assez médiocre, peut-être parce qu’on attendait mieux de l’auteur, n’a point eu les honneurs de l’impression. Le Siège de (iorinlhe, au contraire, fut imprimé, mais il ne subit pas l’épreuve de la scène ('). Le sujet de cet opéra est emprunte à un poëme de lord Byron.
Ce n’était point par l’invention que se distinguaient les compositions dramatiques du baron de Bciffenberg : on n’y trouve point de combinaisons nouvelles, ni de scènes [iréparées de manière à produire des elfeLs inattendus. Il n’avait
(') Dans le recueil Let Harpet, 183ô.
{K)int cludiê les secrets ressorts qui captivent l’attention du spectateur; les intrigues de ses pièces manquent d’art. Sous un autre point de vue, le talent d’observation n’avait pas encore eu le temps de se développer; l’extrême vivacité de l’auteur ne lui avait pas permis d’acquérir l’expérience nécessaire pour donner à ses personnages un caractère soutenu et pour les dessiner d’une manière franche.
Servttur ad imum Qualit ab incepto procesttrit.,.
Il ne travaillait pas encore sur son propre fonds; il suivait les chemins battus et marchait sur les traces des autres. Une trop grande facilité d’écrire est peut-être le principal obstacle à des succès durables. J’ignore s’il a senti lui-méme ce qui lui manquait pour réussir au théâtre ou s’il s’est trouvé découragé à la suite de ses premiers essais ; mais il abandonna cette carrière dès le début.
En même temps qu’il s’essayait dans la tragédie, la comédie et l’opéra, de Rciffenberg sacrifiait à la muse pastorale ; il avait entrepris de traduire les Ëglogues de Virgile et avait publié successivement celles intitulées : Tityre, Alexis, Gallus, Silène, Pollion ('). Son travail n’était certes pas sans mérite ; mais Virgile a été traduit si souvent et par des hommes d’un talent si distingué, que la lutte était difficile. Je ne sache pas que de Reilfenberg ait achevé son entreprise; peut-être jugea-t-il prudent de s’en tenir à ces essais, cédant à l’avis peu charitable de Froment :
Ordoone b Reiffeoberg de quiller le houleile ;
J*aiine mieux »oo sifflet encor que sa musette.
De Reilfenberg publia, en 1823, un recueil de poésies
(*) Mrrciire brige, I. V cl siiivanls, 1818.
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dont quelques-unes avaient paru déjà dans le Mercure belge et dans les Annuaires poétiques. Il donna à ce recueil le titre de Harpes (') : ce qui faisait dire au même Froment: « Il faudra maintenant que vous publiez vos flûtes, et moi, mes violons. »
Les Harpes furent réimprimées avec de nouvelles poésies de l’auteur, à Paris, en 1825 ; puis elles reparurent encore sous le titre : Ruines et Souvenirs (*) ; elles contiennent en général des légendes et des ballades. On trouve aussi, dans les deux premières éditions, le Siège de Corinthe, opéra dont il a été parlé précédemment.
En supprimant cette pièce dans sa troisième édition, l'auteur a pu dire : « La plupart des pièces que renferme ce volume SC rattachent à des traditions nationales. Recueillir nos souvenirs historiques, rassembler nos litres à l’estime du présent et de la postérité, tel a été le but constant de mes veilles. » [Préface.) Nous ajouterons qu’il a souvent rempli avec talent la tâche qu’il s’élail imposée. Sa versification est facile; et, selon les circonstances, elle ne manque ni de grâce ni d’élévation. Le Chant de victoire de la prêtresse y elléda, Les Imprécations du serf du XIP siècle au pied de la croix. Le Barde captif sont des hymnes où le
(') I Oue)(|ues personnes oiU trouve^ le litre de Harptt exlraortlinaire, hiiarrt, dit de ReifTenherg, dans raverlissemenl de sa 5^ édition ; j’aurais pu leur répondre d*at>ord que le nom ne fait rien l’afTaire, et m’autoriser ensuite d’tllustres exemples, s Puis, comme si celle jusiiflcaliou n'était pas sufTisanle, il ajoute, dans une note à la fin du volume : • Moore nous apprend que Byron songeait à publier la Harpe irlandaise, et l’on a imprimé un recueil de |K>ésies préteodàment illyrienoes, sous le litre de La Guila, instrument favori de<i Morlaques. S'il fallait une autorité plus ancienne, je dirais que la Mariliæ du poCte etpagool, Thomas Antonio Gonaaga, est divisée par Lyres... • Ces jiistifîcaiioDs savaoirt ne feront jamais, je pense, qu’un lecteur français no trouve étrange le noo d« harpes appliqué k des poésies. Je préfère son premier motif : le nom ne fait rict à l’afTaire.
(*) Poésies dtveries, suivies d*ép(lres et de discours en vers; Pans, cbri Dondey Dupré, 2 vol. in-18, 1835.
poêle a fait preuve de chaleur et de force. Plusieurs petites compositions ont une physionomie gracieuse et spirituelle; je citerai en particulier Le Sire de fFarfusée, La Bannière, La Peur, Les Cruches de la dame Jacqueline, Le Ris de la folle, etc. Dans quelques passages, on se rappelle, malgré soi, ce vers de Voltaire, si souvent oublié des poètes :
tts ven liiimeDt faili lont rarcDieot aii<i.
Dans les lettres comme dans les arts, rien ne doit être négligé ni fait avec précipitation.
En voulant dire trop de choses en même temps, l’auteur devient parfois embarrassé ; je citerai pour exemple les vers mêmes qui commencent le recueil :
Que le soc daos nos cbamps vienne heurter la bière Ü'un héros dépouillé de sa pompe guerrière,
D'un prince è qui les vers rongeurs,
Des peuples opprimés inutiles vengeurs,
Sans respecter le rang suprême,
Ont une fois encore ôté le diadème,
La mort se montre è nous dans toute sa laideur.
Il faut que le vers soit limpide; si l’on offre à l’esprit plusieurs images à la fois, on lui ôte le moyen de les saisir nettement.
Parmi les discours et les épitres, je placerai en première ligne la pièce intitulée : Le Champ Frédéric (‘) : on y trouve de l’élévation et du sentiment. On remarquera des vers heureux dans le passage suivant, bien que ce tableau mythologique contraste un peu avec le ton du reste de la pièce :
Le iraiteil ! c'ut le dieu qui gouverne le monde,
C'e<( lui qui, dirigeani les coursiers du soleil,
S'élance, le matin, de l'Orient vermeil;
(■) Colonie consacrée aux indigents.
Dans son palais humide il éveille Nérée,
L'arrache sans pitié de sa couche azurée :
Le force, chaque jour, à soulever les mers,
Les enchaîne bientôt dans leurs gouffres amers.
Irrite leur courroux, le contient cl l'apaise.
Aux antres de Lemnos, aoiis les yeux de Vulcain,
Pour l'armure de Mars il façonne l'airain.
Plonge le fer brûlant dans l’onde frémissante,
Marque des lourds marteaux la cadence pesante,
El dans les Hancs noircis dos soufflets haletants,
Pour attiser la flamme, emprisonne les vents ;
Il convoque des dieux l'auguste aréopage,
Du Styx et du Cocyte aborde le rivage,
Sur son trône d'acier fixe le noir Pliilon,
Ou ranime l'ardeur des serpens d'Alecton.
Au milieu des enfers, dans l'ablmc des ondes.
Sur notre terre, aux cieiix qu'un océan de mondes Blanchit durant la nuit de scs flots argentés,
D'un semblable be.soin sans cesse tourmentés,
Les êtres animés, l'impassible matière,
Les fluides subtils et l'active lumière.
Tout se meut ; le travail, par un puissant concours,
Ravive l'univers qui rajeunit toujours.
Le Partage, emprunté en partie à la pièce de Schiller Die Theilung der Erde, mérite également d’être cité pour la richesse des peintures et pour le bonheur avec lequel sont rendus certains détails qui semblent ne point appartenir au domaine de la poésie. Cette flexibilité de langage distinguait particulièrement notre confrère ; on en trouve des exemples nombreux dans ses écrits. Dans son épitre 4 quelques membres présumes d’une sociélé secrète, il avait à rappeler les moyens employés pour se reconnaitre entre eux ; voici comment il s’y prend :
Dispersés, mais loujours réunis par un signe,
Aperçus, mais cachés, muels, mais entendus,
Même en vous découvrant, vous restez défendus.
Avec art indiscrets et prudemment frivoles.
Le lüiiclier et la vue ont pour vous des paroles j D'tiii parent, d'un ami si vous touchez la main,
Votre doigt curictix l'interroge soudain.
La maîD, en rrémlMant, ré|M>Dd : • c’ait un coraplica, >
Ou repousie, immobila, un funaila artlAca (').
Dans I epitre à son ami Vautier, il a essayé une tâche plus difficile, celle de mettre en vers un système philosophique; s’il n’y a pas complètement réussi, on y trouve de beaux passages et des pensées rendues avec énergie et concision. Les anciens nous ont souvent donné des exemples pareils, surtout Lucrèce, dont le mérite aujourd’hui réside presque tout entier dans la diction. En remontant jusqu’à Hésiode, on voit se plier au rhythme de la poésie les plus simples détails de la vie domestique. Il est vrai qu’à une époque où les livres n’étaient pas connus et où l’on avait à peine quelques manuscrits, cette forme sacramentelle était à peu prés indispensable pour transmettre des maximes et des préceptes dans leur pureté originelle.
Voyons comment notre confrère a présenté l’exposition sommaire de la doctrine de Kant, qui résume peut-être toutes les difficultés du genre descriptif; je suis loin de prétendre toutefois qu’il les ait vaincues :
Kant en An apparut : rbomme fut détrompé;
I/abiolu remonta sur son trône usur|>é|
De notre entendemeot la force subjective Aux objets imprima sa forme impérative;
Sans attendre tes faits, elle osa décider;
La nature sentie à ses lois dut céder,
Et Tespace et le temps, ces types nécessaires.
De la perception législateurs primaires.
Dans rétre connaissant restèrent désormais.
Surtout ne croyea pas, ne ré|»éiea jamais Que ridée avec Pbomme aussitôt a dû naître;
L*enfaol n*a point connu, mais est prêt à connaître;
Ses facultés dormaient : il veille, il a senti;
L*objet frap|>e les sens; par les sens averti.
Dans l*ime le cerveau fait éclore une idée;
Et ridée, è son tour, en sa route guidée,
(') Poétiu diver$ei; Paris, t. II, p. 69.
Agit >ur le cerreau, de qui rébraelement A l'organe altentir paase fidèlement (■).
Raoul ne partageait pas les idées philosophiques vers lesquelles son jeune ami semblait pencher alors; quand il en était question, il répétait d’un ton goguenard :
L’abiolu remonta sur ion trAne uiur|ié;
puis il ajoutait ; il me payera son absolu. Le vieu.x poète satirique s’en tint cependant à ces menaces.
De ReilTcnberg me semble plus heureux, quand il emprunte les formes élégantes du poète de Tibur, et que, dans une épitre dialoguée, il nous fait assister aux luttes incessantes que se livrent Vârne et le corps. Ce sujet est véritablement poétique, et l’auteur a compris le parti qu’on en peut tirer.
Ses épitres sont dédiées à des personnes plus ou moins célèbres, à MM. de Barante, Arnault, Viennet, Cousin, Nodier, etc. Quelques autres sont adressées à des amis. Il est tout naturel qu’on y trouve les noms de Raoul et de Vautier; nous avons déjà rencontré celui de M. Ph. Lesbroussart, placé en tête de la comédie Les politiques de salon; on le retrouve encore en tète du sixième livre de fables, publié en 1848 (*). Le poète touche rarement la corde élégiaque; il semble se défier de lui toutes les fois que l’esprit doit faire
(*) /i mon ami f'...., I. II, p. 63.
(') Prologue de la fable ioiitulée : Le Goût, p. III.
Les vieilles amitiés sont toujours les meilleures,
Comme un vin bien mûri réchauffe le vieillard,
Elles viennent encor nous charmer sur le tard,
Et dorer nos dernières heures.
Les amis de de ReilTenberg n*étaieot pas ingrats; ils lui adressaient égalemeai de leurs vers : ce qui faisait dire aux rieurs qu'ils composaient ensemble U confrérie de V Adoration mutuelte. Voici quelques vers tirés d'une épitre qi'aa
place au sentiment; cependant, il a trouvé plus d’une fois des accents sympathiques, surtout dans les retours qu’il fait sur lui-même; j’en ai déjà cité un exemple, en voici un second, emprunté à l’épilre intitulée: A de jeunes infortunés :
J'ai souffert plus que loi : je n'eiis de mes aleui Que Péclal de leur nom, très-frivole à mes yeux :
Seul, jeté dans le monde au sortir de renfance,
J'errais avec effroi dans mon indépendance,
Opprimé par la main qui devait me bénir;
Le Dieu des orphelins daigna me soutenir,
C'est ce Dieu qui m'apprit à souffrir sans murmure,
Qui dans mon sein meurtri réchauffa la nature,
Des charmes de l'élude embellit mon loisir,
Fit briller mes regards de l'éclair du plaisir;
El de mon cæur désert peuplant la solitude,
Y sema de l'amour la douce inquiétude.
Dans ses Adieux à l'Athénée de Bruxelles, on trouve également des vers bien sentis, surtout ceux que le poète a consacrés à la mémoire de M. Lesbroussart père, son ancien professeur, pour qui il avait conservé la plus tendre vénération.
ami avait adressée à de Reiffenberg, en 1822, en réponse k des vers qu'il en avait reçus :
Je te vis. cl bieiitùt je sentis dans mon Ame De la tendre amitié naître la douce flamme.
Ton cŒiir comprit le mien ; lu comblas tons mes vœux,
Sous son paisible abri nous rassemblant tous deux.
Le même toit rouvrit notre amitié fidèle;
Protégea «le nos cœurs Tunion mutuelle El nous vil, entraînés par les mêmes plaisirs,
Ensemble pur l’étude égayer nos loisirs.
J’étais, il est trop vrai, loin d’une tendre mère;
.Vais j'éuîs prés de loi, près d'un ami, d'un frère.
Ton savoir, ta douceur, tou facile eiitretirn.
Ton esprit plus brillant, ton Age égal au mien,
De tes Kutns allenlifs l'aimable prévenance,
D'iiu avenir commun la commune espérance.
Tout enfin me charmait, etc.
{Jnnuaire poétique de 1822.)
Je n’ai poiiil parlé dos Quntrains que renferme le lomel" des poésies diverses; ils ne me semblent point à la hauteur de ce qu’on pouvait attendre d’un écrivain aussi spirituel.
A partir de 1825, la muse poétique visitait plus rarement notre confrère; elle semblait avoir compris la nécessité de céder la place à dos sœurs plus austères; de temps en temps, elle l’inspirait encore dans ses instants de tristesse ou de bonheur : elle lui a dicté sourlout quelques vers touchants sur la perte d’un de ses enfants (').
Vers la lin de sa vie, la maladie et le be.soin de se distraire ramenèrent de Reill'enberg à ses premiers penchants. « Je n’avais jamais fait de fables, dil-il. Pendant mes vacances (1847), à la campagne, privé de livres, presque de plumes et de |)apier, le tout par ordonnance du médecin, je revins avec délices, tel qu’un écolier qui trompe scs maitres, aux jeu.K ravissants de ma jeunesse, (pi’un instinct mystérieu.x attirait vers la poésie et que le caprice de la destinée poussa dans une direction contraire. » Malheureusement il ne goûta pas ce plaisir avec modération; il composa une première fable (^), puis une seconde, une troisième, « si bien que le nombre put former un |)otit volume Ce fut l'allai re de quinze jours au plus. » l'-’esl lui-méme qui nous l’apprend; quinze jours seulement pour composer quatre-vingts fables! et peu de temps après parut un nouveau volume (*).
Il ne faut pas juger avec trop de rigueur ces dernières
(') L'Enfant mort né. Voyez Ruines et Souvenirs, ü8.
(*) ft Celui (le nos écris ainsgui a le mieux réii>si «lans Papologite^ dil-il, Tenait de faire paraître la septième édition de son recueil. Je pris la liberté de brocher une fable à son intention : k Préface des Apologues, 1 vol. in-18, chez Mo- (juardt, 1848. — A côté du nom de M. le baron de Siassarl, (|ii*il loue avec raisoc, de ReifTenberg cite les noms des principaux faliulit>tes modernes- nous pouvons y joindre celui de Van den Z.inde, déjà connu précédemment par un recueil de contes charmants, mais imprimés pour les amis de rauteur seulement.
(*) Fables nouvelles, 1 vol. iii*18, GO |»agcs, Mii'iiiardt, janvier 1849.
fleurs d’automne qui ont procuré quelques heureux instants à celui qui les a fait naître. Si quelque chose peut étonner, c’est qu’au milieu de tant de précipitation et de souiTranccs, l’auteur ait pu trouver, chemin faisant, des inspirations nouvelles et des vers dignes de son meilleur temps. Quelquefois la douleur l’emporte et lui arrache des plaintes amères, non contre son mal physique, mais contre ce qui avait pu le blesser moralement pendant ces temps désastreux. Son humeur éclate, surtout contre les niveleurs modernes, les charlatans politiques et les adorateurs des litres et des décorations ('). Il était, dans ces noirs accès, moins fabuliste que satirique; au reste, on conçoit qu’il n’en voulait qu'aux abus; il était lui-même un des hommes les plus décorés et les plus titrés de la Belgique; il eût fait preuve de peu de tact en s’élevant contre des distinctions dont les princes et les sociétés savantes n’avaient pas été avares pour lui : ce sont des politesses qu’il serait de mauvais goût de refuser, quand elles viennent spontanément et comme témoignages d’estime, mais qui flétris-
(') c La manie dei litres, des décorations et des généalogies a fait, depuis la révolution démocratique de 1S30, des progrès incalculaliles, et Ton peut affirmer qit*en Belgique, elle est arrivée Tétai d'épidémie mentale, de choiera inleUcc* liiet. Les plus raisonnables même en sont atteints. Ce qiTil y a de grotesqueau milieu de ce débordement de prétentions aristocratiques et de vanités bourgeoises, c*esl qiTil n'existe, au dire de chacun, qu'une décoration légitime, celle qiTil porte; qiTun titre respectable, celui qu'il a mendié; qu'une généalogie intéressante et véridique, celle qu'il s*esl fabriquée liii-méroe ou qu'il a payée, à beaux deniers comptants, aux industriels par qui ce travers est avanlageusemem exploité : • apologues y p. t76. J'ai transcrit celle note en entirr, parce qu'elle renferme, en effet, un tableau assez exact, quoique chargé, de ce qu'on observe aotoor de soi. De Reiffenberg avait déjà traité le même sujet dans les notes de son ouvrage Le Lundi, pages 313 et suivantes, et il termine en disant : • Celui qui écrit celte note est en {lossession des documents les plus curieux sur la noblesse ancienne, moderne, ou usurpée de la Belgique. On le sollicite, en ce moment, de faire usage de ses matériaux, et il pourrait bien se laisser aller à traiter un sujet dont Tintérél est loin d'étre perdu, malgré les progrès des idées démocratiques. •> Heureosemeol pour sa (ranquillilé, il s'en tint à cet avis.
De Beiffenberg avait été nommé chevalier de Tordre de Léopold, en 1830.
sent au lieu d'Iionorcr, quand elles sont le résultat de solllcilations ou d’intriçtues.
Los ouvra"('s littéraires rjue le baron de Reill'enber" a écrits en prose ne sont pas moins nombreux que scs ouvrages poétiques. H lit paraitre d’abord, dans le Morcurc belge, un grand nombre d'articles sur didérents sujets, et, entre autres, \' Ermite du pure ; la Galerie littéraire ou les poêles latins de la llelgiqtte; les Philosophes belges, dialogue.s; les .■hinotatinns de M. André, revue littéraire de l'année 1818; la Grenadier, nouvelle extraite des mémoires de ma vie ('); Delà Chevalerie', Episode du Carnaval; Exirait des mémoires d'un fils adoptif de Candide, etc. Ces diliérents écrits peuvent être considérés comme les résultats de ses lectures ou comme les délassements de travaux plus sérieux.
A la suite, de la révolution belge, il chercha, dans la liltélature, de nouvelles distractions et des diversions à scs inquiétudes sui’ l’avenir. Il écrivit deux volumes de nouvelles, intitules ; Le Dimanehe, récits de Marsilius Brunck; puis un troisième volume, Le IauhH , nouveaux récits de Marsilius Brunck. Sous <a's titres trés-élastiqucs, il s’était ménagé la faculté; de meltia' le public dans la conlidence de .tout ce qu'il sentait et de ce (|u’il voulait bien lui comimini- (pier. 11 est peu d’auteurs (|ui ne se laissent aller au plaisir de se mettre en scène dans leurs tableaux, fùt-ce même dans un coin obscur , à pc'u |)rcs cotnme ces personnages qu’on voit dans les peintures anciennes et qui, sans prendre part à l’action principale, se tiemientcn prières, tout préoccupées de leur salut. On peut croire <|ue notre confrère s’est caché, du moins en partie, sous le voile de Marsilius Brunck (*).
(‘) Celle nouvelle rapporle .*» IV|»o«|iic de 1815. Mercury f t. VI, j*. ôl»?.
(*) El comme sM eûi crainl <|iie le voile ne fill pas assez iransparcnl, il dit ilans ses noies : u Voici un passaj^e des Annales de Bainhcr^, coroiiosccs par
Quoiqu'il en répudie le titre, on voit que de ReilTenberg est resté plus ou moins disciple de l’auteur de Candide. Ses contes, en général, sont écrits avec esprit et facilité. On les lit avec d’autant plus d’intérêt, que, dans quelques-uns, il a cherché à offrir des peintures des mœurs et des usages de nos aïeux; personne mieux que lui, sans doute, n’était en position de le faire. Sous ce rapport, on remarque les contes Gavre nu chapel; Une légende de la Hesbaye: Olivier le Diable; Jonathan le Juif, Séjour de Louis A I aux Pays- Bas, Le Franc-Maçon; Madame des Houlières à Bruxelles; Bruxelles en 1720; Ahasvérus; etc. Peut-être, dans ce dernier conte, nous montre-t-il madame de Loquesolles dans un déshahillé par trop complet; plus d’un lecteur éprouvera l’emharras et la surprise du jeune page Saintré. Dans scs notes , le conteur cherche à s’en excuser; mais la justification serait plus difficile en ce qui concerne Pierre Delsaulx et l’abbé Raclot; aussi ne l'a-t-il pas même essayée. On a peine à concevoir ce jeune médecin , si vertueux, si chaste, « dont la rougeur couvre le front à chaque expression malsonnante, » et se livrant tout à coup aux excès les plus révoltants sur le corps d’une jeune fille mourante qu’on a confiée à ses soins. Mêmes excès, même frénésie chez l'ahhé Raclot. De Rciffenherg, sans s’en apercevoir, cédait à l'influence de cette mauvaise littérature contre laquelle il s’est lui-méme souvent élevé et qui, dans ces derniers temps, a été une déplorable source de démoralisation. Le désir exagéré de créer du nouveau a fait explorer tous les recoins du vaste champ
■artin Hoffman ei pahliées |»ar J. -P. Ludewig, pastage qui «embic concerner la famille de Harsiliut de Prentdorr, dit Brunck. Il se trouve dans la chrooi<|ue sous Tannée 1188 : Cæterum H.... giorum, /’rensdor/fortim, ff^a$ehenfeidemium comitum, eadem fuU cum SehtiUtelbergiorum Ramifia niai quod ab iia /ociS; ubi regiam habuerunt , appellari maluerunt. L'auteur est plus eiplicite encore dans ses Souvenirs d*un pèlerinage en V honneur de Schiller ^ pages 388 ei suiranles.
de la lillérature; et, pour en trouver, on a été chercher des effets depuis longtemps dédaignés par le talent qui se respecte.
Le Petit-Neveu de M. Oldbuck est une agréable facétie, où sont spirituellement esquissés quelques-uns des principaux travers du bibliomane. Je n’en dirai pas autant du conte Bonus, bona, bonum, qui semble écrit avec humeur et sous l'influence de noirs chagrins.
On trouve h la suite des contes du Dimanche une lettre n M. Fétis sur quelques particularités de l’histoire musicale de la Belgique. Cette lettre, qui avait déjà été publiée précédemment, renferme des documents curieu.x que l’auteur livre comme matériaux à l’habile écrivain auquel l’art musical doit tant de précieux ouvrages.
Il ne faut pas chercher, du reste, dans ces opuscules, plus que l'auteur lui-mème n’a voulu y mettre; il n’a eu d’autre prétention que de se délasser et d’associer, pendant quelques instants, le lecteur à ses plaisirs.
Les Souvenirs d'un pèlerinage en l'honneur de Schiller parurent en 1839 et furent suivis, un an après, des ^ouveaux Souvenirs d Allemagne, pèlerinage à Munich. Rien de plus commode que le cadre d’un voyage qui permet de rendre compte, sans s’astreindre à aucun ordre, de toutcequel’on pense ou de tout ce que l’on a pensé, de tout ce que l’on voit ou que l’on est censé avoir vu, de tout ce que l’on a dit ou que l’on voudrait avoir dit; on n’a point de dépense d’imagination à faire pour le plan de l’ouvrage, et c’est une économie considérable. Mais le public est plus exigeant sous d’autres rapports: il veut impérieusement qu’on l’amuse, qu’on l’instruise sans fatigue et qu’on lui fasse habilement une part dans les plaisirs du voyage. Or notre confrère réunissait à un haut degré toutes les qualités necessaires pour satisfaire à ces conditions importantes : aussi ses Souwntrs
peavent-ils être placés parmi scs meilleures productions littéraires.
Si l’on imprimait encore les lettres des savants, on pourrait trouver dans celles du baron de Reiffenberg un recueil de renseignements utiles sur les hommes et les choses, entremêlés d’anecdotes piquantes et de causeries aussi instructives qu'agréables. Il avait le talent de donner du charme au.\ moindres objets ; assez souvent ses billets même portaient l'empreinte de la grâce et de la finesse de son esprit. Sous ce rapport, ils sont incontestablement dignes de figurer dans les collections des amateurs d’autographes, bien que l’écriture n’en soit pas toujours lisible, comme .scs lectures nous l’ont souvent prouvé dans nos séances académiques.
Malgré son talent comme littérateur, de RcilTenberg s’est acquis des litres plus sûrs et plus durables dans le domaine de l’histoire. La littérature française, en effet, a été cultivée avec tant de succès, qu’il n’y a point de branche, quelque modeste qu’elle soit, qui ne présente des rivaux redoutables; dans l’bistoirc, au contraire, on peut, sans briller en première ligne , se rendre utile , indispensable même et acquérir des titres à la reconnaissance de ses successeurs. La lumière que l’on répand sur des sujets controversés, les sources nouvelles que l’on met au jour, des faits importants qu’on expose avec plus d’ordre et de clarté, sont des services d’autant plus appréciés, que les lecteurs sont moins en état de vérifier par eux-mèmes, et qu’ils se trouvent, en quelque sorte, dans la dépendance des écrivains qu’ils ont à consulter.
Presque au sortir des bancs de l’école, de Reiffenberg aborde résolument les recherches les plus ardues sur l’histoire de notre commerce au moyen âge, de l’origine de nos villes, de notre littérature, de nos arts. Bientôt il ose davantage et nous présente le Ri'-sumé de l' histoire des Pays-
lias : mais eelle esquisse ne lui lail que mieux sentir les éludes (]ui reslent à entreprendre pour compléter le tableau. «J'avais conçu, disait-il en 1839, une histoire des Belges où j’aurais essayé de faire voir que, malgré le provincialisme qui les a délacliées les unes des autres, malgré les dilTércnccs de langage, de mœurs et d'intéréls , il y a, dans les populalions qui habitent la Belgique des traits généraux de caractère qui constituent une nationalité et que le temps et les révolutions n’ont pas eu le pouvoir d’altérer. Je tenterai peut-être prochainement d’exécuter ce projet. Ce sera l’e.vpiation d’un précis esquissé sur le patron des résumés de mon cher Félix Bodin, |)récis conçu dans l’esprit fau.v, dénigrant et épigrammati(|ue de ces abrégés et aussi mauvais, j’ai le droit de le déclarer, pour le fond que pour la forme ('). »
En même temps qu’il écrivait, pour les gens du monde, ce liâsunir qu’il condamne d’une manière si impitoyable, noire confrère entreprenail, avec M. Lecocq, de retracer, ■SOUS un format moins modeste, les Fasips be/ÿiqwes ou galerie lilhographiéc des principaux actes d’héro'isme civil et mililaire et dos faits mémorables qui appartiennent à la nation belge. Les premières livraisons de cet ouvrage, resté inachevé, parurent en 18"23. Une autre publication de même nature, le HppupH lipraldique et historique des familles nobles de Belgique, n’eut également qu’un spécimen et une livraison.
De Reill'enborg rendit surtout service à l’étude de notre histoire nationale, en montrant la nécessité d’en vérifier les sources. Il développa la plus grande activité pour atteindre son but, et c’est là son plus beau titre littéraire : travaux
(') Souvenirs d'un pèlerinage, page 205^ el en oolc : « J*avais fait poorim un hesumé de Vhisloire de Belgique, dans le sens de la philosophie puérile de la plupart des résuimS de ce genre. »
assidus de cabinet, recherches dans les bibliothèques et les archives, éditions nouvelles de chroniques et de mémoires, publications de manuscrits inédits, appels à tous les hommes s'occupant sérieusement d’histoire, exhortations à l’Académie, démarches auprès du gouvernement; il fit mouvoir tous les leviers capables de lui donner la force dont il avait besoin. Tant de constance fut couronnée de succès : il eut à la fin la satisfaction de voir adopter ses vues. Je lui laisserai rendre compte des tentatives infructueuses de ses prédécesseurs, de ses propres efforts et des résultats qu’il obtint (').
« Juste Lipse, ua jour, laissant respirer les Grecs et les Romains, enfanta le projet de réunir les chroniques belges inédites. Les troubles civils et les guerres qui en furent la conséquence l’empèchérent de l’exécuter. Son disciple Erycius Putcanus ne fit en ce genre qu’un essai peu remarquable. Sous Marie-Thérèse, le comte de Cobentzl reprit ce dessein. On essayait de le réaliser lorsque les Français entrèrent en Belgique. Après trente-trois ans, le gouvernement des Bays-Bas, auprès duquel mes sollicitations constantes trouvèrent un accueil favorable, et qui a bien mérité des lettres en Belgique, nomma un comité chargé d’exhumer nos annales (’). Déjà deux volumes étaient terminés quand une grande catastrophe politique vint encore interrompre ce pacifique travail. Enfin, un arreté royal du 22 juillet 1834 a reconstitué la Commission d’histoire qui,
(•) Vofci, pour plus (Ir détails, dans le lomc VI des Archives hittoriqiiei dti Payt-Bas, pp. 3ÎÎ el suis., un arlicle inliliilé ; Sur tel lenlntiin faiiti au lem dt l'Jcadémie pour la publication des monuments de l’histoire betgique. Cet article renferme des détails très-curieiii.
(•) Un arrêté royal du 2Î décembre ISifl nomme membres de eelle Commission, jm. de ReilTenlierg, Willems, Vande Weyer, Raoul el Bernbardi. Les seules publications qui aient paru, en 1830, sont VHistoire de l’ordre de la Toison d’Or et P. d Thymo Historla Brabantiæ diplomaliea, failes parle baron de ReüTenberg.
loiil l'annonce, Icrniinera sa lâche patriotique sous la proleclion du roi cl avec l'aide du ministère ('). »
Noire confrère ne menlionne pas, dans ce passage, la pari de Iravail que l’Académie royale s’était réservée, en dehors de la Commission royale d’histoire, et que lui -même devait exéculer en granilc partie. Colle entreprise, qui fut commencée et qui malheureusement n’eut point de suite, mériterait d’ètre continuée. On pourra juger de son utilité par Vm'frtisxemcnt placé en télé du seul volume qui ail paru (*).
l/idée d’e.xplorer la riche Bibliothèque de Bourgogne et de faire connaitre en peu de temps, par des analyses et des extraits, les ouvrages manuscrits qui peuvent jeter le plus <le lumières sur notre histoire, était sans doute une enlrepri.^e des plus utiles. Il reste aujourd’hui peu d’anciens manuscrits qui méritent d’un bout à l’autre les honneurs de rimj)ression ; s’il est à désirer qu’on mette au jour ces matériaux précieux, on doit craindre, d’une autre part, de gêner la marche des travailleurs par des amas de décombres (|u’on ne recueillerait que par égard pour leur vétusté. Si un ouvrage ne renferme pas de faits nouveaux de quelque importance, s'il n’aide à corriger des erreurs historiques, s'il ne se distingue ni par la forme du style ni par une peinture exacte descoulumes et des mœurs, pour quels motifs trouhlerail-on .son repos séculaire sur les rayons poudreux qu’il occupe? C’est donc avec raison qu’on met la circonspection la plus grande dans le choix des manuscrits dont la publication intégrale doit avoir lieu.
Ce travail a été confié à la Commission royale d’histoire
(‘) I..1 Commission fut n'torj'.inist^c p.ir arr^lé royol <hi*2î juillel 1854; les oom* vfMux monilirci forent M>l le h.iron île (fCrKiche, De Ram, le baron de Reiffen* herf», Dt wez, Gadiani, \Varnk»»nijj et Willems.
{*) yoticeset extraits des manuscrits de la bibliothèque de Bourgogne, re* hitifs aux Pays-bas. I'"''. 1 vol. in-4", Ilnixcllcs, Ilayez, 1829.
el il a Uni par absorber complètement l’autre publication, commencée par l’Académie. Les Analyses et Extraits, en elfct, devaient plus particulièrement se faire par les soins du baron de ReilTenberg qui, nommé secrétaire de la Commission d’histoire, lui donna plus exclusivement ses soins.
Il serait diflicilc de se faire une juste idée de l’activité qu’il déploya dans l’accomplissement de ses fonctions : outre la publication des deux volumes de Philippe Mouskes et de cinq volumes des Monuments pour servir à l’histoire des provinces de Namur, de Hainaut et de Luxembourg , on lui doit la rédaction de seize volumes des Bulletins, depuis 1837 jusqu’en 1850. Son zèle l’emportait parfois au delà des limites de ses devoirs, et lui faisait considérer les Bulletins de la Commission comme un journal dont il était le seul rédacteur responsable : mais une pareille sollicitude a des cotés si louables qu’elle doit, en général, être considérée plutôt comme une cause de reconnaissance que de blâme.
Vers la fin de sa vie, il a publié une Histoire du comté de Hainaut, pour faire partie d’une collection historique destinée aux gens de monde. Je n’insisterai donc pas sur ce recueil, qui avait un but spécial et qui ne devait servir la science qu’en augmentant le nombre de ses prosélytes (').
Si j’avais à m’appesantir sur le nombre des ouvrages dont de ReilTenberg s’est fait éditeur, qu’il a enrichis de notes et de préfaces ou dont il a facilité la contrefaçon, je me trouverais entraîné bien au delà des limites d’une simple notice. Cependant je ne puis passer sous silence le service qu’il a rendu en publiant, pour la première fois, les mémoires de Jacques Duclercq. Voici comment M. Buchon s’est exprimé au sujet de cet ouvrage : « M. le baron de Reiffenberg publia
(') iiibliolhèque iiniuersf/ie, par Jamar, 2 to). in* 19, 1849 à 1850.
le premier, à Bruxelles, une cilition complète îles mémoires (le Jacques Duclercq, en quatre volumes. Ne connaissaol pas alors de manuscrit de Duclercq qui me servit à collationner cette édition, je me contentai de la reproduire exactement dans ma collection des chroniques ('). »
On doit aussi à de ReilFenberg, en dehors des ouvrages qu'il a édités pour la Commission royale d’histoire, la Correspondancc de Marguerite d'Autriche avec Philippe 11, les Lettres sur la vie intérieure de Charles-Quint ; la Chronique métrique de Chastelnin et de Molinet; une Existence de grand seigneur au Af P siècle; les Lettres du prince d’Orange, surnommé le Taciturne, aux états généraux, etc. Il était sans cesse à l’affût pour déterrer les manuscrits anciens qui avaient pu échapper à l’attention de ses prédécesseurs (‘j.
Parmi les réimpressions, les contrefaçons ou les traductions qu’il a fait |)arailre en les augmentant de préfaces ou de notes, je citerai principalemetit VHistoire des troubles des Pays-Bas, par Vandervynckt; yilistoire des dues de Bourgogne, par M. de Barante, et \o Manuel de l'histoire politique de l'Europe, par de Hecren.
De Reilfenbcrg avait un talent particulier pour la composition des notices biographiques; nous en devons plusieurs à sa plume facile. Quelques-unes ont été insérées dans notre Annuaire de l'Observatoire, d’autres ont paru dans le Bul-
(') Choix de chrouiques, elc.; — J «CQVts ÜitLtnc<? Pari«, î vol. ln-8*; 18-^ Inlroit., p. 10.
(*) En 1830, il écrivait à M. Dewez ; « J'ai enfin déterré Hugues de T<mI. Les ouvrages de cet auteur sont perdus ; do Guise s'en est servi, et c'est uoi iioute là que Vindiant aura lu tes mots que vous citez : « Sic ^-thnericos, ffngona tullenseSf ignota nominaf ont thtsauros dependilos, passim et sequîtur et ex* schbil, dit M. de Nelis, p. 50 de son Prodromus. Ou voit Hugues de Toulcilé dans la traduction abrégée de de Guise, publiée à Paris, au comniencement du xvi^ siècle, et qui se trouve à la Bibliolhèque de Bruxelles. • {Correspondance academique.)
letin bibliographique de Belgique el dans différents recueils. Elles se font, en général, remarquer par l’élégance du style et par des aperçus vifs et piquants qui en rendent la lecture aussi agréable qu’instrnctive. Parfois aussi, la phrase ■prend un tour mordant, el le défunt n’échappe pas toujours à l’e.xamen .sans avoir reçu quelques égralignures. On n’a pas oublié la notice du bon marquis de Fortia d’Urban, laquelle, lue en séance publique, a f^ait craindre à plus d’un savant académicien d’avoir son confrère pour panégyriste.
J'ai déjà fait connaître les motifs qui portèrent notre confrère à publier ses Archives philologiques, du moins en me plaçant à son point de vue: il invoquait les besoins de la science ; mais, ce qui me semble plus exact, c’est qu’un pareil recueil était devenu indispensable à son immense activité el au désir qu’il éprouvait de mettre le public dans la confidence de toutes ses trouvailles littéraires el scientifiques. De Reiffenberg avait un besoin irrésistible de communiquer les résultats de ses méditations ou même les réflexions rapides que lui suggérait ce qu’il lisait ou ce qu’il voyait autour de lui. Un seul journal en titre ne lui Suffisait meme pas toujours : c’était on agréable causeur à qui plusieurs auditoires étaient nécessaires en même temps. Ainsi, pendant qu'il rédigeait le Mercure belge, il coopérait encore à plusieurs autres recueils, tant de ce pays que de l’étranger, et il en fut de même pendant la publication des Archives philologiques. Plus lard, le Bulletin du Bibliophile belge marcha de front avec les Bulletins de l’Académie et de la Commission royale d'histoire, ainsi que Y Annuaire de la Bibliothèque royale de Belgique. Celte facilité de tout dire et d'écrire sous l'influence de toutes les impressions, de tous les sentiments qu’on éprouve, a bien aussi ses mauvais côtés. On se repenl souvent d’un jugement précipité qu’on a émis la veille, ou bien l'on se crée des inimitiés pour avoir
parlé d’après des informations mal prises ou dictées par la passion ; wseit vox tnissa rn'Pvti. Celte fièvre de publicité a presque toujours été fatale à ceux qui en étaient malades.
Toutefois, les Archives philologiques, en paraissant à des époques plus ou moins éloignées, ne présentaient pas les inconvénients que je viens de signaler. En général, leur allure est grave et mesurée, bien que l’érudition s’y présente sous des formes aussi agréables que variées ; des poésies, de simples traditions populaires , des anecdotes même y trouvent place. On voit qu’en butinant à droite et à gauche sur les rayons des bibliothèques, l’auteur pense toujours à ses travaux de prédilection, sans oublier toutefois ceux de ses amis dont il place de temps en temps les noms en tète de ses notices.
Il avait eu l’intention de donner un lexique wallon-hennuyer, qui aurait été d’un grand intérêt pour l’étude de notre histoire littéraire, mais ensuite il perdit de vue ce l>rojet.
L’Annuaire de la Bibliothèque royale, dont la publication a commencé en 1840 et dont il a paru onze volumes, est un recueil qui mérite de figurer sur les rayons de tous les amis des livres. L’auteur y a réuni un grand nombre de documents intéressants sur la bibliographie, surtout dans ses rapports avec notre histoire nationale. Quelquefois il reproduit, il est vrai, des notices qu’on trouve déjà dans les bulletins de l’Académie ou dans d’autres rècueils périodiques; il semble, sous ce rapport, se méfier un peu trop delà mémoire de ses lecteurs.
I.e cadre que de Beilfenberg s’était tracé est assez simple, et il l’a fidèlement conservé d’année en année. Dans son Coup d’œil Siir lu Bibliothèque, il donne d’abord un aperçu historique des principaux faits qui se sont succédé dans le dépôt confié à .ses soins; il énumère les acquisitions nou-
velles, les relations établies avec d’autres dépôts de même nature, et il prend soin d’indiquer les noms des principaux visiteurs étrangers : cette petite chronique est généralement courtoise et toujours spirituelle.
Sous le titre de Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque royale, il semble avoir voulu continuer, mais sur une échelle plus restreinte, la publication qu’il avait commencée pour faire suite aux Mémoires de l^ Académie royale de Bruxelles. Les deux divisions suivantes, comprenant des Notices sur des bibliophiles et des bibliographes belges, ainsi que des Mémoires pour l’histoire des lettres, des sciences et des arts en Belgique, forment, avec les Mélanges bibliologiques, qui en sont le complément, un recueil de renseignements et d’anecdotes piquantes aussi varié qu’instructif.
Il eût été difficile à l’auteur de publier un recueil sans y donner place à la poésie : aussi, dès la seconde année, lui voit-on abandonner à sa muse favorite un coin de son Annuaire : sous le titre : Envois et Civilités littéraires, il y réunit de petites pièces de vers, dont plusieurs sont adressées à des amis (').
Le Bulletin du Bibliophile belge est un recueil qui ne s’analyse pas; il ne se compose lui-même que d’un ensemble d’analyses. Je me bornerai à signaler les services qu'il a rendus et les succès qu’il a obtenus en Belgique et à l’étranger. Peu de travaux se prêtaient mieux au genre d’esprit de
(') Rarement il faitiil hommage d*un livre sans y joindre obligeamment «{ucs vers. Les suivants, qui commencent la série de ccut qu'il donne dans scs /énnuairet, ont été inscrits sur un exemplaire des Souvenirs d'un pèlerinage en r honneur de Schiller f qu'il voulut bien me faire parvenir en 18SU :
A vous dont l'amitié, charme de ma Jeunesse,
Embellit mon présent, orne mon avenir,
A vous, legs précieux promis ù ma vieillesse,
A vous mon premier souvenir.
notre confrère, qui savait concilier à un haut degré l’érudition et le privilège de plaire en instruisant (').
Dans un pays où les arts sont en faveur et cultivés avec succès, il lui eût été diflicilc de ne pas s’en occuper. Dans une lettre à M. Fétis, nous lui avons déjà vu recueillir des documents pour l’histoire de la musique; nous le voyons encore, dans les Archives philologiques et dans les Bulletins de l' Académie et de la Commission royale d’histoire, présenter des matériaux pour l’histoire de la peinture et de la sculpture, en même temps que des recherches sur la famille de P. -P. Rubens (^). En 1848, il publia, d’après un manuscrit de Ph. Baerl, bibliothécaire du marquis du Chasteler, des Mémoires sur les sculpteurs et architectes des Pays-Bas. Ailleurs, il s’est occupé de la gravure et de ceux qui s’y sont distingués : on lui doit aussi un mémoire intéressant relatif à la peinture sur verre (’), et un autre sur la plus ancienne gravure connue avec une date (*).
Je n’essayerai pas de rappeler ici tout ce qu’il a écrit sur l’histoire intellectuelle de notre pays, et encore moins la part qu’il a prise à la publication d’une quantité de journaux, de revues, de biographies, d’encyclopédies, etc. On a peine à comprendre comment la vie d’un seul homme a pu suffire pour mener de front tant de travaux divers et sans cesse renaissants.
Ce ne fut point un goût prononcé, et encore moins un instinct irrésistible, qui entraina de. Reiffenberg vers les études philosophiques : il y fut naturellement conduit par sa nomination à l’université de I.ouvain ; le travail et une
(') Je ne parle pas ctii Catalogue des accroissements de la Btbliothèqui régalé, qui nVst véritahlemenl pas une œuvre liUf^rairc.
(■) Tomes VI el X des tHêmoires de r Académie.
(*) Tome VU, ibid.
(*) Tome XIX, i6irf
fxtréœe facilité de conception firent le reste. A peine installé dans sa nouvelle chaire, il s'entoura d’ouvrages philosophiques; il se forma au langage qui désormais devait devenir le sien, et aborda résolument son cours par une dissertation latine sur les phases de la philosophie dans l’université de Louvain. Une élocution facile, le talent d’intéresser un auditoire, des connaissances d’ailleurs étendues suppléèrent d’abord à ce qui pouvait manquer en profondeur à son enseignement dans la direction nouvelle qu’il lui imprimait.
Il fallut quelque temps au jeune professeur pour bien apprécier sa position et pour se croire en droit de parler avec une certaine autorité. L’étude de la philosophie avait été jusque-là fort négligée en Belgique ; le kantisme, qui commençait à être enseigné dans les universités nouvelles, avait des allures trop sévères et des formes trop abstraites pour avoir pu former des prosélytes nombreux. L’enseignement d’ailleurs se faisait par l’intermédiaire du latin , et certes ce n’était pas le moyen de l’entourer de plus de charmes ou de lumières.
L’éclectisme, au contraire, généralement répandu, surtout par les brillantes leçons que V. Cousin donnait alors à la Sorbonne, avait eu un grand retentissement en Belgique. Plusieurs ouvrages élégamment écrits en développaient les principes. D’une autre part, l’esprit positif de nos compatriotes, assez semblable à celui des Anglais, et une certaine communauté de vues au sujet des sciences d’application, portaient l’attention vers l’école écossaise.
C’est dans ces circonstances que l’élément philosophique commença à se révéler en Belgique : M. Sylvain Vande Weyer et le baron de Reilfenberg eurent l’honneur de prendre l’initiative et de lui servir d’organes. Le Musée des sciences et des lettres venait d’etre créé à Bruxelles (1827) :
M. Vanclc Weycr, à qui avait été conlié l’enseignement philosophique, inaugura son cours par un discours brillant sur l’histoire de la philosophie.
I/année suivante, le baron de ReilTenberg inaugura égament le sien, à l’université de Louvain, par un discours sur La (lirrction aotuvllemml nf'cpxsairc aux études philosophiques. Ces deux écrits ont été analysés et favorablement appréciés par un juge conipéicnt, dans le Journal des savants ('). V. Cousin était l’auteur de l’article auquel je fais allusion; il y traite d’une manière moins favorable l’ouvrage sur \' Eelectisme que de Reiiïenberg avait publié,
à la même époque, pour .servir de texte à ses leçons : «L’ouvrage que nous annonçons, dit-il, nous parait recommandable par l’esprit général qui l’a dicté et la variété des connai.ssances et des lectures qu’il atteste; mais l’estime meme que nous en faisons nous permettait à la fois et nous faisait un devoir de ne pas dissimuler les défauts qui le déparent. Les idées et l’érudition n’y sont point assez digérées, et il ne porte point l’empreinte d’une méditation préalable sullisanteet d’un assez grand travail dans l’exécution. »
V. Cousin faisait un autre reproche à notre confrère, reproche malheureusement applicable à la plupart de ses ouvrages sérieux. Les tons les plus divers y sont en effet mêlés ensemble, mais non pas fondus : des anecdotes ou des détails bibliographiques, des plaisanteries même, s'y rencontrent brusquement à coté de réflexions de l’ordre le plus relevé. CaCS inégalités, ou plutôt ces fautes de goût.
{') ÎX.>0. (>| article a éii? re|ii-o(iuil par Victor Cousin, «la ns ses
philosophiques ; Paris, |8ô8, t. II. On le tr<iu>c aussi dans un opuscule pnhlié à Bruxellc'», en 1H40, par Baron , avec les deux discours, l'un dcM. Vaml*' Weyer et l'autre de de Reiffcnberg. Cel opuscule, éU^^amment Imprimé Ad. \Vahl«.u, n'a été tiré pour le public «lu’à 150 exemplaires numérotés.
(*) L^Éclectisme ou premiers principes de philosophie yénerak, 1 vol. iii'l^i Itriucllcs, Tarlier, 1H27.
devienneot surtout sensibles dans un ouvrage destiné à l’enseignement.
Le volume intitulé : Principes de logique, qui parut en 1833, est dédié à Wdcadémie royale des sciences et belleslettres de Bruxelles. L’auteur, dès le début, annonce la plus complète absence de prétentions. « Voici, dit-il, le plus humble de tous les livres. Ce n’est guère qu’un recueil de notes prises par un écolier au.\ leçons de son professeur et revues par lui. Tel est le secret de sa rédaction. En vérité, c’est bien peu de chose. » Au reste, si le professeur n’annonce aucune prétention à donner du nouveau quant au fond de son ouvrage, peut-être a-t-il réussi à tempérer la forme par trop roide des anciens traités de logique; ce n’est qu’avec certaines restrictions qu’il se décide à reproduire les horribles vers techniques de l’ancienne école :
Barbara ctlarent darii ftrio Baralipton, etc.
Le syllogisme comu passe à l’aide d’une anecdote sur l’empereur Conrad III. Ce n’est pas la seule anecdote piquante que renferme l’ouvrage qui, sous ce rapport, justifie peut-être un peu trop la critique que Victor Cousin faisait de VÉlectisme.
Comme je l’ai fait remarquer déjà, les travau.x philosophiques du baron de ReilTcnberg étaient plutôt entrepris en acquit de ses devoirs que par un penchant véritable pour la science : aussi, dès qu’il quitta la chaire de philosophie, abandonna-t-il à peu près complètement ce genre d’étude.
Les dernières années de la vie du baron de lleiffenberg ont été partagées entre les travaux bibliographiques auxquels il se livrait, autant par goût que par la nature de ses nouvelles fonctions, et les études historiques dont il a toujours apprécié la haute importance et dont il était un des repré-
sentants les plus aclil’s dans la Commission royale d’histoire. Au milieu de ces occupations sévères, la poésie, qui avait fait le charme de sa jeunesse, venait encore de temps en tcm|)s lui présenter son prisme séducteur et le bercer de ses douces illusions : elle lui est restée fidèle Jusque sur le bord de la tombe; et dans l’une des dernières séances académiques auxquelles d assistait, il nous lisait encore quelques-unes de scs fables.
Ses facultés intellectuelles n’ont pas baissé un instant; et quoique l’on pût apprécier, sur ses traits, les progrès eH'ravants de la maladie, son esprit conservait toujours la même activité, la même énergie. Dans son dernier rapport lu à l’Académie, sur un mémoire destiné au concours, ses paroles avaient quelque chose de triste et de prophétique qui ne s’est réalisé que trop tôt : « Peut-être, disait-il, suis-je disposé à l’indulgence par la soull’rance; peut-être aussi aurais-je dû m’abstenir de juger. Quand on est malade, comme je le suis, on est en (pielque sorte ce que les Romains appelaient cn/nVe » Peu d’instants avant de mou-
rir, il écrivait encore des pièces relatives au service de la Bibliothèque royale. Sa lit) a été douce et pieuse; la mort est venue recueillir son dernier soupir entre les bras d’une éitouse chérie, dont il avait su apprécier toutes les vertus (').
Ses funérailles ont eu lieu à Laeken, le 20 avril 1830. L’Académie, la (commission d’histoire, la Bibliothèque royale y étaient représentées par tous leurs membres présents à Bruxelles. Dilférents discours ont été prononcés sur .sa tombe; je mentionnerai particulièrement la pièce devers lue (lar M. Ad. Mathieu, son parent et son ancien ami.
(') $.) inurl 3 tWO raiistc une sorte de pliihisie larynf^ée : il avait essayésaot succès tous le- genres de remètles, tons les modes curatifs.
L O ü I s - V I N C E N T RAOUL ( 1 ).
Louis-Vincent Raoul avait fait ses humanités chez les Bénédictins; il se rendit ensuite à Paris pour suivre un cours de théologie au séminaire Saint-Sulpice. Les succès qu’il obtint dans scs études furent si rapides qu'à l'époque de la révolution française, il se trouvait professeur au collège de sa ville natale. Cette position était d'autant plus honorable qu’il ne la devait qu’à son mérite et aux résultats d’un concours.
L’extrait suivant d’une lettre adressée, au commencement de 1806, à Fourcroy, directeur général de l’instruction publique, nous donne un aperçu rapide de l’emploi de ses premières années. « Je me suis volontairement enrôlé, avec les jeunes gens du collège, en âge de porter les armes, dans le moment où toute la France se portait aux frontières pour repousser l’ennemi. Les lois d’alors me conservèrent, pour cette action , mon traitement avec la promesse de rentrer dans mes fonctions à la paix. Je suis resté trois ans sous les drapeaux, et en passant par les grades intermédiaires , je
(*} fié à Poiocy, pré» de Neaus, le 9 février 1770, il raourulà Brtiielles, le 95 nart 1B48.
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suis (levoiiu quarlier-niaitrc-lrésorier tle la 16' demi-brigade de ligue — J’ai donné ma démission, à la paix, poursuivaitil, pour reprendre des occupations plus conformes à mes goûts et à mes éludes. »
Le 60 vendémiaire an VI de la république (21 octobre 1797), Raoul prononça publiquement l’éloge du général Hoche, à l'occasion des funérailles de cet ollicicr distingué; il le lit avec tant de talent et de succès, que les membres composant radministration de la commune de Meaux lui adressèrent la lettre de félicitation la plus flatteuse et ordonnèrent l’impression de l’éloge, i)Our être distribué dans toute l’étendue de la république (').
La lettre adressée à Fourcroy avait pour objet de demander un modeste emploi dans un des lycées de Paris; Raoul oll'rail de céder en échange une maison d’éducation qu’il avait fondée à Meaux et qui avait mérité du gouvernement le titre d’école secondaire. Celte maison, ajoutait-il, comptait alors cent cinquante élèves.
Raoid désirait se vouer entièrement à l’étude des auteurs anciens. Ses démarchés à Paris demeurèrent sans succès; mais, au commencement de 1807, il fut nommé conservateur de la liibliothétpie de Meaux, et il ne quitta ces fonctions qu’au mois d’avril 1816, |)ouroccuper celles d’inspecteur de la librairie à Amiens (-).
La premièn> restauration, les cent jours et le retour de Louis XVIll changèrent, à trois reprises, la face de la
[•) M. Vurli.’u jicn, •|ui .1 i»ay«^ un Iribnl dVIoyes k la raérooi^
(h- Kaoiil, MMi .inriL'ii professi-ur, |>arle d'une piècr, en plutiieurs actes et en ver», iniilulêe ; La Chute tic ftobespierre, ipii aurait clé représentée sur «jaelqoc» théâtres, peu de semaines après leti ihrrmidor.
(*) Dans toutes le% pièces tnanuscrites <|ue nous avons eues entre les niaiDS et (|ui sont antérieures à celle époipie, nous avons lu l.oiiis>Vincent ftaouU^ et ocd Raoul. CVsl par erreur sans doute (|iie Parrété de nomination dNnspccleurde rimpriinerie porte la dcrnièic ortlio^raplie, qui a luiijours été suivie depuis.
France, mais sans atteindre la paisible existence de notre poëte. Cependant Raoul désirait rentrer dans la carrière de l'enseignement; il fit plusieurs démarches infructueuses à ce sujet. En 1816, il prit le parti de quitter la France, non sans quelque dépit, comme le témoigne l’épitre intitulée : Sur mon séjour en Belgique. 11 fut appelé à la chaire de rhétorique de l’Athénée de Tournai; et, la même année, le roi Guillaume lui accorda des lettres de naturalisation avec la remise des frais ordinaires.
On cherchait alors à réunir le peu de Belges qui pouvaient, avec quelques chances de succès, se présenter dans la carrière des sciences et des lettres. Le gouvernement, qui avait succédé au gouvernement français , s'occupait d’organiser les trois Universités de Gand , de Louvain et de Liège, et de rendre la vie à l’ancienne Académie de Bruxelles que la révolution de 89 avait anéantie. Les résultats de cette espèce d’enquête intellectuelle furent, il faut en convenir, très-peu consolants pour notre amour-propre national. A quelques exceptions près, les hommes de mérite firent défaut quand il fallut nommer des professeurs aux chaires universitaires. Loin de blâmer le gouvernement de s’étre adressé aux pays voisins pour remplir les lacunes, il faut lui en savoir gré; seulement il fit, dans quelques-uns de ses choix, preuve de peu de discernement; plusieurs nominations tombèrent sur des hommes médiocres, qui contribuèrent à soulever l’opinion publique contre les établissements dont ils faisaient partie. Ces préventions injustes éclatèrent plus tard ; et l’on ne tint compte ni du bien qu’avaient produit les universités, ni des excellents élèves qu’elles avaient formés.
En même temps que l’enseignement s’organisait, les proscrits nombreux que le nouveau gouvernement français avait rejetés loin de leur patrie et dont plusieurs étaient des écrivains distingués, contribuèrent, par leur séjour en Bel-
gique, à donner ic goût des lettres et à imprimer de l'activité au mouvement intellectuel qui se manifestait dans tout le royaume.
Au commencement de 1818, Raoul fut nommé professeur à l’Université de Gand et chargé de l’enseignement de la littérature française. Il choisit une modeste habitation dans un des quartiers les plus reculés de la ville ; cette habitation, entourée de jardins, devint bientôt le rendez-vous d’une société choisie. Les jeunes gens qui se distinguaient par leurs talents étaient sûrs de trouver chez lui un accueil bienveillant et d’excellents conseils pour la direction de leurs études : sa bibliothèque, sa table, sa bourse même étaient mises à leur disposition.
En faisant le bien, il lui est souvent arrivé de ne rencontrer que des ingrats. Quand il croyait avoir à se plaindre ensuite, sa fâcherie était franche, caustique, mais toujours celle d’un excellent homme: elle s’exhalait en plaisanteries et en épigrammes inoffensives. Il était incapable de rendre le mal pour le mal. Un jeune poëte, dans la détresse, lui avait emprunté sa bourse, voire même un de ses vêtements les plus nécessaires. Le malheureux, lorsqu’il en fit la restitution, oublia dans le gou.sset deux ou trois épigrammes, écrites contre son bienfaiteur. Raoul en fut irrité et promit de s’en venger en lançant contre lui une épigramme tous les matins. Sa vengeance s’exerça en effet pendant un temps assez long : on peut en trouver des traces dans on petit volume publié à Bruxelles en 1840.
Presque aussitôt après son arrivée en Belgique, notre poëte eut à soutenir une autre polémique contre Arnault , l ui) des réfugiés français. L’auteur de Marins à Mintume ne connaissait pas ou feignait de ne pas avoir reconnu son antagoniste, caché sous les initiales L. V. R. Ces initiales donnèrent lieu à une série de plaisanteries dont Raoul fut le
— 4Sfi —
premier à s’amuser ('); la réconciliation se fil ensuite, dés que les adversaires purent se rencontrer, et des relations amicales ne tardèrent pas à s’établir entre eux.
Au premier abord, rien ne trahissait en lui l’auteur satirique; son extérieur annonçait la bonté et la modestie; un peu de malice seulement perçait dans son regard animé et dans le jeu de ses lèvres ; mais il était d’une absence si complète de prétention, et parfois d'une timidité si grande, qu’on pouvait se méprendre sur la valeur de sa personne.
« Quand on a bien du mérite, a dilFontenelle, c’est le comble d’être fait comme les autres. »
On s’est demandé s’il eonvient que l’homme d’étude s’occupe de politique, et cette demande cache presque toujours une pensée perfide. Quel que soit le parti qu’il prenne, on est également injuste à son égard : ou l’on se montre plus exigeant que pour un autre homme, ou, s’il se place à l’ombre, on ne lui en lient aucun compte; sa modestie même est taxée d’incapacité.
El pourquoi l’homme d'étude ne s’occuperait-il pas des intérêts de l’Étal comme tout autre citoyen? Son intelligence est-elle moins développée parce qu’il l’a appliquée à un certain ordre d’idées? Mais l’homme de guerre, le financier, le commerçant, l’agriculteur ont dû s’occuper aussi de travaux spéciaux. L’essentiel est qu’ils ne se prononcent que sur des objets qui leur sont familiers. 11 importe même que le professeur d’histoire et de sciences politiques ne reste point étranger aux affaires publiques; son enseignement en prendra plus de solidité et d’étendue, et, d’une autre part, il pourra rectifier sur bien des points les idées fausses des
( ) Lt Radoitur, lisAît Arnault — Raoul, d'une autre pari, racon(.iit
en plaisaiilaiit t|U*à la suite de ses piemières publications, il arail paru un article biographique sur sa personne, qui se réduisait à peu près à ce mauvais calemlKMir : Raoul a traduit Perse qui ne le fera pas percer.
gens (lu nioiidi;. Les |(liis grands historiens des temps anciens (daient esst'iitielleinent exerccis au maniement des affaires : les Xtiuiophon, les riuicydide, les Ct'sar, les Tacite et plusi(uirs de nos écrivains modernes en sont des exemples éclatants.
Uaoul expia d’une manière cruelle la part qu’il prit, même Irés-indirectement , aux affaires politiques. Il devait beaucoup au roi (îuillauine, et sa reconnaissance était extrême; il s’était plu à la manifester par la dédicace de sa traduction de -luvcnal et par la composition de plusieurs ouvrages de circonstance (182(i, Bruges). f,e sentiment si louable devint l'origiiK! de sa perte : à l’époque de la révolution de 1830, la faculté des lettres à laquelle il appartenait fut supprimée, et il demeura sans place. Il protesta énergiquement contre ce (|u’il regardait comme une sptdiation; ce ne fut que six ans apres, au mois de septembre 183(1, qu’il parvint à obtenir sa pension; encore était-elle inférieure à la somme qui lui était due. Il ne fut satisfait à ses réclamations qu’à la fin de 1811, sous le ministère du baron Notomb, l'un de nos confrères dans la clas.se des lettres.
Après la perte de son emploi, Raoul était venu s’établir à Bruxelles; il fut obligé, pour y subsister, de prendre part à la rédaction des journaux et de donner des leçons particulières. On l’a (pielquefois à tort accusé de faiblesse; dans les circonstances dilliciles qui suivirent 1830, il montra d(! l'énergie et lit valoir ses droits avec force et avec dignité.
Il avait trouvé un asile dans l’institut Gaggia, qui comptait alors plusieurs hommes distingués parmi ses professeurs, et entre autres Gioherti (|ue l’Italie aujourd'hui range au nombre doses plus grands écrivains, de même que Plateau, dont l'Giirope savante place les travaux de physique expérimentale dans un rang très-distingué. En 1841, l'Université libre de Bruxelles lui confia le cours de littérature
latine et celui il'hisloire de cette littérature, il fut également attaché comme professeur à l’Ecole centrale de commerce.
Raoul, par un sentiment de reconnaissance, dédia le recueil d’épitres , de satires , de contes, de fables cl d’épigrammes, qu'il publia en 1840, à l’homme généreu.x qui lui avait offert noblement un asile dans su détresse. Ses dédicaces, faites sans ostentation, étaient chez lui l’e-xprcssion de la reconnaissance et de l’amitié. Il cédait à un sentiment sans songer à aller plus loin, quelquefois même sans en parler à la partie intéressée (').
Il était d'une obligeance sans bornes. Quand sa bourse était épuisée, il ne craignait pas de prêter sa signature; les abus que quelques personnes ont faits de cette facilité lui causèrent des embarras financiers qui, malheureusement, ont affligé sa vieillesse. Un esprit étroit, souvent aussi un sentiment de basse jalousie, ont exagéré les avantages dont jouit le corps enseignant; et cependant quels sont les professeurs qui ont laissé en mourant, je ne dirai pas une fortune telle qu’ils auraient pu l’acquérir dans tout autre état, mais de quoi mettre leur famille à l’abri du besoin?
Après sa sortie du service militaire, Raoul s’était marié à Meaux. Il avait perdu son épouse vers l’époque de la révolution de 1830 et s’était remarié quelques années après; cette fois ce fut lui qui succomba le premier. Raoul n’a point eu d’enfants, mais il avait toujours auprès de lui quelque proche parent qui lui en tenait lieu et qu’il traitait avec la tendresse d'un père. Plusieurs membres de sa famille ont été dotes par lui; d'autres ont vu leurs enfants élevés par
(*) L'auteur de celle notice en a fait lui-mémc rei|>érience ; ce o'esl qu'en dcveiiaol acquéreur des œuvres de Raoul qu'il apprit, non sans un sentiment d'orgueil, que le volume qui renferme les traductions d'Horace et de Perse lui était dédié. (Tome V', Bruges, chez Bogaert*Dumorlicr, 1839.)
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SOS soins ; i-sl-il oloniianl alors (|uo en (|u’ll laissa à sa veuvi; fut à peine suflisanl pour ses i’uuérailles?
Deux (lésés anciens eoll(\iîues ipii, comme lui, avaient pris pari à l'organisation de l'IIniversité (le Gand et (^ui avaient et(i deslitiii's comme lui, sV'laienl (‘gaiement retir(;s à lîrn.xclles et ravai(uil pr(''e(‘d(‘ dans la tombe. MM. Haiill' et Garnier, apri-s plus de (piaranle ans de services, sV'laient vus, eu.x aussi, réduits à solliciter, pendant |dusienrs années, la modi(jue pension (]ui devait les préserver de la inisér(‘. Kn présence de pareils e.xemples, est-on fondé à soutenir que de (ouïes les professions, il n’en est point qui présente plus de stabilité cpie celle de l’enseignement?
1/onvrage principal de Haonl, celui qui fait le plusd'liunneur à son talent, est, sans contianlit, la traduction en vers framxiis d(!S trois salirirpies latins. I.a Iraduelion deJuvéïial parut la première, en IKI 1 ; elb' fut suivie, un an après, de cell(‘ de I*ers(‘. I.a traduction des satires d Horace ne fut publiée qn'en 18K), avec la seconde édition de Perse et de J U vénal (').
I.e succès (problinr('nt ces ouvrages ne ferma pas les yoii.x de l’auteur sur les (l(■■fauls qu’ils pouvaient avoir; Raoul employa sa vin enliéia^ à les revoir et à les corriger, et, sur le bord de la tombe, il s’üccu|)ail encore de les perfectionner. Il avait surtout fait une étude approfondie des satires de .luvénal, qui avaient éveillé son talent poétique et ouvert la route (pi’il a parcourue d'une manière si brillante. Gn rajiprocliant les dilfcrentes éditions qn il en a donnée.s,
(') Lit |>M-miêi'i' éiiiitoii (le Juvinai |Kirul, en ISM, à Mcaiix ; la srron>le, i Amifus, fil 1810?; I.i à Tournai, ni 1817; la qiialrii Jne, à
i-n 1820; la ciininifinf n» IS5S ; l.i sixu'nio, à BniXfIlfS, fii 184?.
La invmiêi f ^■•l^Uion ilr Pci ie fnl |*nliliri' ni 1812 ; la ^m’oinle en 18 IC; U tfoisicnif, à Bni;;<‘s, ni 1820 ; la à Bnixr lies, fii 18-4?.
La ♦'■ililion «rHoracf |»arnl à en 18I0?; la sreomîe, à Bruge*)
ni IS2B; la li'oisif-mr, a Ünixflles, ni 1842.
on peut apprécier les peines infinies qu’il prenait pour les rendre plus parfaites. Au mérite d’une scrupuleuse fidélité, il joint presque toujours celui d’une versification facile, élégante, quelquefois même élevée, et c’est beaucoup dans la lanpe de l’Europe la plus ingrate peut-être pour ce genre de travau.x. Le désir de rester fidèle h l’original a fait, il est vrai, qu’il a sacrifié parfois sous le rapport de la concision ; mais ici encore, le traducteur peut trouver son excuse dans la difficulté de rendre toute la pensée do poètes tels que Juvénal, Horace et Perse, de Perse surtout qui, dans ses vers ,
AfTecU «1*enfermer moins de mois que de sens
Üans la comparaison qu’il établit entre Horace et Juvénal, Raoul a fait preuve d’une véritable impartialité; et si la balance, dans ses mains, semble pencher en faveur du dernier, c’est en quelque sorte à son insu. Il fait observer avec raison que « ces deu.x grands poètes ne sauraient être assujettis à un parallélisme rigoureux. » Il fait valoir leur mérite en écrivain qui les a étudiés d’une manière consciencieuse et qui était digne de leur servir d’interprète; cependant il semble ne pas avoir assez apprécié le point de vue élevé où s'est placé Horace, en attaquant les travers de l'homme, dans des vers pleins de sel et de philosophie qui feront, comme ceux de Molière, l’admiration de tous les siècles. O Le poète de Vénusie, dit-il, n’attaque guère que des vices communs et journaliers, l’avarice, l’ambition, l’art de surprendre des testaments, la vanité de quelques magistrats subalternes, le côté ridicule des philo.sophies épicurienne et stoïcienne ; et rien du neuf, rien d’extraordinaire n’éveille l’attention et ne pique la curiosité. » Puis il ajoute, par forme de correctif, « ces observations ne touchent pas même à sa gloire. Qu’importe dans quel genre il s’est exercé.
pourvu (|u'il iiil oxcollù ilaiis ce ftenrcV (|u’irnporle qu’il n ail iitlaqué quo des vices ordinaires, que des défauts communs à tous les lioiiimes, pourvu qu’il ail su rajeunir ces rnaliéros rebattues et |)réler à des lieux communs le charme de la nouveauté. »
Cette a|)précialion, je le répète, semble trop étroite quand il s’agit du poêle qui a su peindre de couleurs si vives et avec une si haute philosophie, non pas l’homme d’une époque, mais l’homme de tous les temps, de toutes les nations, l’homme tel qu’il est sorti des mains de la nature, tel qu’il traversera les siècles, quels que soient d’ailleurs les ridicules et les vices (pi’il pourra leur emprunter. Ce sont ces brillantes qualités qui, de l’avis même de Haoul^ font que « la palme tout entière est dévolue au poète de 'l'Ivoli. >•
Nous devons, sans doute, notre admiration à l’écrivain qui a su llétrir courageusement les turpitudes et les excès de son é|)oqiie, cpii a cité avec éloquence au tribunal de l’opinion puhliipic le crime réfugié sur les degrés du Irène. S’élever à celte auteur, c’est |)rendre rang à coté des plus grands historiens sans ahdiiiuer la couronne du poète, ('.ependant ces écrits énergiques n’intéressent vivement qu’aulant qu’on se reporte au siècle d'odieuse mémoire dont ils révèlent les abominables secrets.
La chute de Séjan est digne du crayon de Tacite :
Séjiin, par tics boiirrcaui dans la fan^'c irainé,
A la fureur «tu peuple en speclacle c$l donné.
('Vsl un jotir de honheiir, de Irioniplie pour Rome.
Quel air î tpiels yeux î — rrois-moi ; je n\aim.iis pas cel horame, <>pendanl, tie quel crime a-l-on pu raccuser?
Quels lémoins contre lui sofil venus déposer?
I)il-on les faits? a-l-»n quelque prtojve assurée?
— Aucune! senlemeni du rocher île Caprée,
Une lettre diffuse, éqiiivoi|uc... — JViilends.
tt le peuple? — Le peuple! il fait comme en tout temps.
S'attache à la fortune, et maudit la victime. (Satibe X.)