‹ Sciences mathématiques et physiques au commencement du XIXe siècleChapitre 23 sur 41 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

La forme dialoguée, les ellipses fréquentes, les transitions brusques, les métaphores extraordinaires qu’on rencontre dans les satiriques latins, et particulièrement dans Perse, rendaient la tâche du traducteur extrêmement difficile. Notre confrère a lutté courageusement contre tous ces obstacles, et souvent il les a vaincus de la manière la plus heureuse. Ces obstacles étaient d’autant plus redoutables, qu’il s’agissait presque toujours d’interpréter de beaux vers que chacun connaissait déjà; et chacun, par suite, devait être moins préoccupé du sens que de la forme adoptée par le traducteur. La plupart de ces vers, d’ailleurs, avaient déjà été naturalisés en France, en passant dans les écrits de Boileau. Nous citerons un exemple qui fera connaître comment Raoul se tirait de cc pas difficile. Il s’agit de l'homme placé entre l’Avarice et la Volupté :

Dans les bras du repos vous dormez le malin :

— Debout, dit l'Avarice; allons, debout, te dis-je.

— Il n'est pas temps encor. — Lève-toi, je l'eiige.

— Je ne puis, — lève-toi. — Mais pourquoi faire eoRn ?

— Pourquoi? l'ignores-lu? |K>ur traverser rEuxin ;

Pour aller au delà de celte mer lointaine,

Chercher l'encens, le poivre et le chanvre et l'él>ène.

Cours donc, cl prévenant le retour des chameaux,

Enlève le premier leurs plus riches fardeaux;

TraRqiie, achète, vends, sois fripon, sois corsaire.

En se rappelant l’élégante imitation du même passage, dans la 8” satire de Boileau, on peut applaudir encore à la traduction de notre confrère, qui avait à vaincre une difficulté de plus, celle de rester fidèle à l’auteur latin. Mais poursuivons ;

J'entends la Volupté, i|tû d'iine voix plus douce, Malheureux ! quelle est donc cette ardeur qui le pousse? Quel est ce feu brdlant, dont à peine, en ton cceur,

Une urne de ciguë éteindrait la chaleur?

<^hiui comme un moUlol afTiunlaul lc> uiapCS,

On io verra coucher sur un las de cordages,

Souper sur ie lillac, et hoire d’un vin plat Oui d’une odeur de poix révolte l'odorat !

IPoù peut naître 4*n tou sein nu projet si funeste?

E>-tu las tl'exeicer une usine modeste?

Vciix-lii passer la home, et forcer ton argent,

Par d'avides sueurs, à rendre cent pour cent?

Ah ! repousse hieu loin celte cruelle envie.

Ne cherchons, ne cueillons «pic les fleurs de la vie;

Un seul hieti est à nous, c’est le inorncnl présent j Sachons, fréle^ morlels, h‘ saisir en passant;

.loiiivsons aiiJoiirdMiiii : ilernain, ceinlre légère.

Nous ne seions «pi’iiii songe, une ombre imaginaire,

La moi t \ ient ; le temps fuit; il nous entraîne tons.

/.c moment où je parle est déjà loin de nous.

(Satire V.)

lùi einpniiilimt ce dernier vers au satirique français, Raoul a fait preuve de goût et de modestie

Nous ii'avons pas à corn|)arer ici le travail de notre confrère à ceux des autres traducteurs de Juvcnal, d'Horace ou de Perse. Quelle (]ue soit restime accordée à M. Mcchain et surtout à Daru, les deux seuls dignes rivaux qu’on ait à lui op|)oser, on peut, eroyons-Moiis, allirmer qu’il n’a |)oint été sur|)a?sc |iar eux; il conserve, de |dus, le nicrite bien rare d(!s’clre i-ciidii à la fois rinlor|)rcte de trois poètes aussi différents par !<• fond de la pensée que |)ar la forme de l'oxpression, et tpii représeiilcnt, pour ainsi dire à eux seuls, la satire chez les anciens.

Raoul a aussi consacré son talent à traduire des poètes modernes. On lui doit nue interprétation élégante de la fameuse satire de lord Ryroii, intitulée : English Bards and .<U‘nlch Itpriewers (les poètes anglais l't les auteurs de la revue d’Édinibourg). Mais l’ouvrage ie plus considérable qu’il ait entrepris dans ce genre forme à lui seul, sous le titre de Errons (In litleriilurc liollaiidnisr, le quatrième volume de ses œuvres. 11 a cliercbé à réunir dans ce recueil, sinon

lous les chefs-d’œuvre dont s’honore la litlérature hollandaise, au moins un échantillon de lous les genres où se sont exercés les auteurs.

Quand on traduit les modernes, on n’a pas pour cu.\ le même respect que pour les anciens; on se donne plus de latitude; l’expression de l’original n’a point ce caractère sacramentel dont on n’oserait s’écarter sans encourir le blâme. Le traducteur, s’il est vraiment poêle, prend une allure plus franche, et ses vers coulent plus librement.

Raoul, d'ailleurs, a souvent employé sa plume en faveur d’écrivains qui étaient loin d’avoir son mérite; en ayant l’apparence de les traduire, il leur montrait le chemin qu’ils avaient à suivre, et plusieurs se sont bien trouvés de refaire leurs compositions poétiques sur la traduction qu’il en avait donnée.

Pour le juger comme poète, il faut recourir aux tomes II et III de scs OEuvres diverses : il s’était exercé dans lous les genres, mais non pas avec un égal succès. La tragédie Guillaume le Conquérant présente une versification facile, mais on sent que l’auteur n’était pas là sur son véritable terrain : il ne s’y place guère d’une manière plus heureuse dans la comédie- vaudeville intitulée : L’Ecrivain public OH les Pétitionnaires. CeMv pièce, en un acte et en vers, rappelle malheureusement trop La Comédie sans titre de Boursault; on voit se succéder sous les noms de Trissolin, Raussignac, Delcour, difl'érenl.s originaux qui viennent invoquer le ministère de l’écrivain public pour .servir leurs intrigu(?s. Si la pièce est faiblement conçue et dénote peu d’entente de la scène, si les caractères sont peu naturels et chargés, le dialogue, d’une autre part, est facile et présente un assez grand nombre de mots heureux et d’observations justes exprimées avec linesse.

Les deux ouvrages dont il vient d’être parlé n’ont point

subi ri:|irc'uve cio la sociio, cl iiroliablomcnt l'aulcur oui l'chouù s’il n’eûl écoute sa iiioclcslie. Les Ecoliers en oacances, La f cille des vueanees cl Le Jeune Homme à la mode, |)clilcs pièces produites plus récemment, ont obtenu un véritable succès clans les diHérenls collèges oci elles ont été re|)résenlécs; la première surtout répond parfaitement au bulc|ue l’aulcur s’élail proposé en la composant Habitue à vivre au milieu des jeunes gens, observateur indulgent cio leurs espiègleries, il pouvait jicindre avec vérité les scènes cpi’il avait été à même d’étudier tant de fois; il ne faut donc pas s’étonner s’il a traité ce genre d’ouvrage dramatique avec plus de succès cpie les autres.

C’est dans le tome III de ses œuvres diverses que Raoul a réuni ses poi'sies légères, qui se composent en grande partie d’épilres cl d’épigrammes: ce volume parut en 1827. On y trouve la pièce de vers c|ui concourut, en 1811, |)our le prix de [loésie [iroposé par l’Académie française au sujet des nouveaux embellissements de Paris. On soit que le prix fut décerné à Soumet, et le premier accessit à Millevoyc. La composition de Raoul ne fut pas même mentionnée, bien (pie sous tous les rapports elle fiil digne d'un pareil honneur.

Les è|)iires de Raoul, et ses discours mêmes, composé.pour des circauislances soienmdles, sont généralement empreinls d'une teinte satirique dont il ne pouvait se défendre. Mais, chez lui, la satire est toujours inoll'cnsive; incapable de blesser, il eberebait plutcit à captiver l’attention par des traits saillants. L’épilre adressée à Ktienne au sujet de la comédie des Deux (leudres, en fournil la |)rcuve. On sait la rumeur (pi’excita la rc|n'é,senlalion de celte pièce qu’on prétendait être le produit d’un plagiat. Raoul prit fait et cause pour l’auteur, bien qu’il ne le connût jias personnellement, contre Rouvet, l'un de ses accusateurs les plus ardents.

— Nais, tlirez-TOUs, sis vers «le la pièce d'Élienne S*j irouveot mot pour mot empruntés de Tancienne! — Sur deux fois mille vers pleins de grâce et d'esprit, En premlre six mauvais dans un vieux manuscrit ! Ouelle audace en effet! <|uel crime al)ominable!

Au temps passé pcut>étre on était plus traitable :

Le vol alors passait |>our imitation :

Virgile vole Homère, Horace Anacréon ;

Despréaux Juvénal, et Molière Térence;

Mais on ne permet plus de pareils vols en France.

Puis s’adressant à Ëtienne :

Poursuis, sans l'arrêter, la brillante carrière;

Tu pourras sur ta roule essuyer des dégoûts :

Molière en essulrail, s'il vivait parmi nous.

N'en sois pas moius Adèle aux lois d'un si grand maître; Vole le feu sacré, quelque part qu'il puisse être;

Un sot n'imprime rien qui ne soit bien de lui : Daignerail'il descendre à consulter autrui ?

Toi, ne néglige pas ces vulgaires ressources:

Grecs et Romains, lis tout : puise à toutes les sources : Mais pour notre intérêt, et surtout |»our le tien.

Quand Bouvet écrira, ne lui prends Jamais rien.

Le recueil publié en 1840 contient quelques satires remarquables par leur Ion de bonhomie et de finesse piquante; nous citerons surtout les vers adressés au Roi de Danemark cl la pièce intitulée : Socrate et Glaucon contre les législateurs imberbes qui prétendent régler le sort des Étals. Les épigrammcs sont au nombre de cent cinquante-cinq ; la plupart ne seraient point déplacées dans les meilleurs recueils de ce genre. Comme l'épigramme et la satire n’élaicnl, chez Raoul, qu’un jeu d’esprit, elles ne tendaient en aucune façon à nuire au.\ personnes qui en étaient robjet,quelquefois meme il s’en prenait à ses meilleurs amis; ces derniers se bornaient à en rire, et je ne sache pas qu’aucun d’cu.x s’en soit jamais offensé.

Cependant plus sévère qu’cu.v, Raoul, avant sa mort, a

• Dinili;

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exprimé le désir de voir supprimer tout ce qui pouvait porter le caractère d'une attaque mémo indirecte.

Dans le recueil qui vient d’èlre meniionné, on retrouve plusieurs [lièces déjà publiées dans les cinq volumes de ses oeuvres diverses (') : il les avait revues avec soin et il les considérait comme moins imparfaites que ses autres ouvrages ; de ce nombre sont: Le Savant en us ou Discours d'un vieux professeur de rhétorique, La Jeune Fille seduile, La Petite Fleur cueillie, elc. On y trouve aussi la fable Le Rat de ville et le Rat des champs, fragment de sa traduction des Satires d'Horace, et l’un des morceaux les plus irréprochables qui soient sortis de sa plume.

Outre les ouvrages dont Je viens de parler, Raoul a publié un grand nombre d’articles de critique littéraire dans dilférents recueils, mais plus particuliérement dans \es. Annales belyiques cl dans Le Mercure belge, dont il était l’un des fondateurs (*). Le tome III de ses œuvres diverses contient une notice remarquable sur la manière de comprendre cette lâcbe pénible et délicate de l’homme de lettres.

Quand il s’agit d’ouvrages scientifiques, ou même d’ouvrages littéraires d’une certaine portée, la critique, chez nous, est à peu prés nulle. Mais les écriLs les plus savants, ceux qui font le plus d’honneur à la Belgique régénérée, sont à peine jugés dignes d'une annonce, même dans nos

(') cinq vuliimes iloi (riivres <lf R.ioiil fuienl publiés à Bnig«'S,cbcz Domorlier, sons formai in-8^, de 18^6 à 1839. Le premier volume contient les Satires de Jnvénal ; le deuxième^ les pièces de théâtre et la traduction de» i«oetei anglais f par Bjrrnnj le troisième} les épllres, épi^rammes, poésies diterves et les exaimnt de difTi renis oiurages littéraires ; le quatrième, les |M>ètes botlao* dais et des traductions de leurs ouvrages ^ le cinquième, les traductions des Satires d’Horace et de Perse.

(*) Les romiateiirs du Mercnre belge étaient . ,VM. Leshronssarl, Raoul et le baron de Reiflenhcrg. Ce journal, publié à Bruxelles, a commencé â paraître en 1817. Qttant aux Àunales belgiques,commct)cêvs â Gand,en 1818, par M l< comte Almèida, elles rurent cumiriuées par M.M. Cornelissen, Raoul, Garnier, etc.

recueils périodiques, qui ont pris pour mission de constater le mouvement intellectuel du pays.

Ce déplorable état de choses n’avait point échappé à notre confrère. Pour lâcher d’v remédier, son zèle et sa bonté le portaient parfois à rendre compte d’ouvrages qui sortaient entièrement du cercle de ses études. Pour attirer l’attention sur un jeune savant que les journaux laissaient dans l’ombre, il se faisait naturaliste, physicien, géomètre; la rectitude de son jugement, son esprit éminemment clair et analytique, son style pur et élégant, suppléaient à ce qui pouvait lui manquer de connaissances spéciales, et lui permettaient fréquemment de réparer d’injustes oublis.

Toujours prêt à obliger, il avait assisté à bien des enfantements littéraires; et, après avoir facilité le accouchements les plus laborieux, sa bienveillance le portait ordinairement à se constituer le parrain et le protecteur des nouveau-nés. Sa critique ne devenait vive et acerbe que lorsqu’il rencontrait dans l’arène des athlètes dignes de lui et dont les talents, mal employés, lui semblaient pouvoir compromettre la cause littéraire : il attaquait surtout le romantisme outré et s’en prenait généreusement à ses plus forts champions. Il procédait à la décomposition de leurs écrits avec une analyse impitoyable et souvent, il faut l’avouer, avec un rare bonheur. Il s’était fait une définition |)articulière de l’ancienne et de la nouvelle littérature. « Les classiques, disaitil en riant, sont ceux qui ont fait leurs classes, et les romantiques ceux qui ne les ont pas faites. »

Toutefois les vieilles habitudes littéraires de Raoul, ses éludes qu’il avait constamment dirigées vers les grands écrivains de l’antiquité et du siècle de Louis XIV, le rendaient parfois injuste envers les écrivains modernes; il ne semblait préoccupé que de leurs défauts, sans tenir compte des beautés que renferment leurs ouvrages. Les néologismes,

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l(;s incorrections grammaticales, l’absence de clarté étaient poursuivis avec tant d’ardeur, que le reste passait ii peu près inaperçu aux yeux de notre Aristarque impitoyable. L’.'hili-Hugn peut en servir d’exemple. Raoul a fait aussi la critique des Fi'pirs siciliemirs et du Paria de Casimir Delavigne, de même que de la Dthuence de Charles f l, par l.emercier. Sans le vouloir, il a porté dans l’examen de ces ouvrages une sévérité qui ne peut être justifiée que par la crainte où il était de voir notre jeune littérature prendre une fausse direction.

On retrouve notre confrère, avec plus de plaisir sur le terrain d(“ la critique, (piand il se livre à l'examen des Satires d'Horace et île Juvénal, à l’appréciation de l’Art poétique ou à celle des immortels poèmes de Virgile. Il préparait sur les Bucoliipies de ce dernier poète un ouvrage analogue à celui de Malfilâtre, qui devait former le tome VI de l’édition de ses œuvres complètes, publiées à Bruges. « .A l’époque où l’école vaporeuse qui s’appelle romantique, écrivait-il, nous inonde d’un déluge de compositions plus ridicules et plus barbares les unes que. les autres, il ne sera peut-être pas inutile de consigner ici quelques réflexions sur les Géorgiques de Virgile, (’e jioèrne, le plus parfait dans son genre que nous aient laissé les anciens, est éminemment |)ropre à fixer les princijies de la saine littérature , et jamais pareil antidote n’a été aussi nécessaire pour préserver la jeunesse de la contagion des mauvai.ses doctrines. »

i.a classe des lettres de l’Académie avait compris ce qu’elle avait à gagner en associant à ses travaux le savant auteur de la meilleure traduction des trois satiriques latins et d’un grand nombre d'ouvrages qui occupent un rang distingué dans la littérature française. Le nom de Raoul man- (piait depuis longtemps à la liste des membres de l’Académie royale ; la mo<lestie de l’auteur faisait qu’il eût sans

(loulc été le dernier à s’en apercevoir. Cet oubli fut réparé et Raoul fut nommé dans la séance du 11 janvier 1847.

La mort ne lui laissa pas le temps de nous rendre les services que nous étions en droit d’attendre de son profond savoir et de sa longue expérience. Nous avons cependant reçu de lui un rapport remarquable sur l’utilité de faire participer les jeunes Belges à l’école fondée à Athènes, par le gouvernement français, pour l’étude du grec et des antiquités. Ses formes douces et polies, son commerce toujours sûr et bienveillant, l’autorité de son âge et de son talent lui avaient mérité l’estime de tous ses confrères.

Aucune distinction n’était venue décorer la poitrine de ce vétéran de l’enseignement . Cet autre oubli fut également réparé, et la croix de chevalier de l’ordre de Léopold, déposée sur son lit de mort, parut ranimer un instant ses yeux près de s’éteindre. Il n’éprouvait, disait-il, que le regret de n’avoir plus la force nécessaire pour remercier le ministre par qui il avait obtenu cette distinction , non qu’il fût pris d’un sentiment déplacé de vanité, au moment même où il voyait la tombe s’ouvrir devant lui , la vanité n’eut jamais accès dans son âme, mais parce qu’il était naturellement bon et reconnaissant à l’excès de tout ce qu’on faisait en sa faveur.

La maladie qui le conduisit au tombeau fut longue et douloureuse; il vit approcher sa fin avec résignation. Il exprima lui-méme le désir de recevoir les secours de la religion, et expira à l’âge de soixante-dix-huit ans, dans la matinée du samedi 25 mars 1848. Son convoi fut suivi par une affluence nombreuse, et des regrets vivement sentis furent exprimés sur sa tombe.

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