JEAN-THÉODORE-HUBERT WEUSTENRAAD
Qu’a de commun la poésie avec ce siècle sceptique el lourné vers les choses malérielles? Quelle oreille s’ouvre encore à ses enfants, au milieu des clameurs sauvages qui menacent nos institutions séculaires? La lyre ancienne créait les villes et fondait les empires, dont le génie de la destruction s’attache aujourd’hui à saper les fondements. S’il surgit de loin en loin un poète animé du feu sacré , il ne tarde pas à être entraîné par le torrent. Mais, pour qui lui résiste et l’observe , ce torrent même a son côté sublime : les plus violentes tempêtes que la main de Dieu déchaîne sur la terre ont aussi leur caractère de grandeur. C’est le spectacle imposant de la vaste transformation sociale à laquelle nous assistons qui a donné ses plus belles inspirations au poète dont j’aurai à retracer la carrière si courte, hélas! et qui promettait de devenir si brillante (*).
(') Il était né à Maestiiclit, le 15 novembre 1805, et il mourut i Jambef, province tic Namur, le 35 juin 1849.
(*) La carrière |»oéti({iie est assex importante, chex nous, pour exiger raltroiioa «riin écrivain habile qui consente à lui «ionner tous scs soins en résumant les travaux qu’elle a pruituits. Déjà X. Van Bemmel, dans sa Hecue
Son origine était modeste, mais moins humble que ne pourraient le faire croire quelques passages de ses poésies. Weustenraad était né à Maeslricht: son père, qui e.xerçail la profession d’avoué, le fit entrer de bonne heure à l’athénée de sa ville natale. I..e jeune Weustenraad fit de brillantes études dans cet établissement, qui jouissait d’une réputation justement méritée, et il y développa les premiers germes de son talent poétique.
En 1823, il alla suivre les cours de la faculté de droit de l’Université de Liège, et s’attacha particulièrement au célèbre professeur Kinker. Il puisa dans les préceptes de ce savant un goût prononcé pour les littératures du Nord, et il produisit même quelques compositions en hollandais. Les ouvrages qu’il a publiés depuis portent presque tous un cachet emprunté à ses premières études.
Après avoir obtenu le grade de docteur, il retourna à .Maestricht. Le désir de donner de l’activité à sa pensée et de se poser eu défenseur de la cause libérale, le porta à s'enrôler dans la presse militante, et il contribua, vers la fin de 1827, à fonder !j Eclaireur du L»’w6o«rÿ, journal modéré, mais faisant partie de l’opposition.
Une rixe qui cul lieu, au mois d’août de l’année suivante, entre des bourgeois et des soldats de la garnison de Maeslricht, rixe dans laquelle ces derniers firent usage de leurs armes, excita l’indignation de Weustenraad. Sous l’inspiration des sentiments qui le dominaient, le jeune publiciste
continuée âTec «uccès ilepuis plus tic (reiae ans, nous a fait comprendre ce qu'on peut attendre de lui . M. Van Hollel»ekt' nous a rgalemcnt présenté dt‘s garanties •tans l'écrit <}u'il a publié sur /.es Poètes belyeSf de même que M. Van Hatsell, «lans sa biographie natioimle delà Uelgique. Mais ce qu'il importerait surtout d'avoir aujourd’liui, ce serait, moins une hiographie (l'Académie d'ailleurs s'en occu|»e en ce moment) qu'un tableau liistorii|iic <|ui pût montrer les travaux de la nation et apprécier les idées <|ui dominaient aux diverses époques en même (cops que les faits qu'elles ont pu prculuire.
écrivit UD article qui donna lieu à des poursuites judiciaires; mais malgré l’opinàtreté de ces poursuites, il triompha successivement devant la cour d’assises, le tribunal de police correctionnelle et la cour d’appel.
Ce procès à peine terminé, le ministère public en commença imprudemment un second, qui promettait de suivre à peu près les mêmes phases que le précédent, quand éclata la révolution de 1830. Weustenraad se rendit aussitôt à Bruxelles pour coopérer de tous ses moyens à l’indépendance de la Belgique. Pendant qu’il servait de sa plume la cause qu’il avait embrassée avec tant d’enthousiasme, son frère la servait de son épée : c’est à ce sujet qu’il composa la pièce qui commence par ces vers :
G'esI Ici que lomba Télile <le nos braves,
Cest ici que mon frère est mort pour son pays, Mort, à vin^,'! ans, sous les canons bataves...
Dans cette espèce de dithyrambe, l’auteur annonce, d’un ton prophétique, que le régime du sabre est désormais passé :
Soldats, pour le bonheur ilu monde Vous ne pouvez plus rien; non, vos chefs ne sont plus Les symboles vivants du Verbe qui féconde :
Place donc à d*autres élus ?
Ces derniers mots trouvent leur explication dans les Citants de réveil, qu’il publia vers la même époque, sous le non supposé de Charles Donald ('). Weustenraad y proclame avec enthousiasme l’avéncment du saint-simonisrae et l’inauguration d’une ère nouvelle.
Le saint-simonisme, en effet, venait de faire irruption en
(') Tongres, chez J. Billen, 1851, 1 brochure de 39 pages.
Belgique Pierre l.eroiix et un êl«‘ve de l’ancien lycée de (land, Margerin, furent ses deux premiers apôtres parmi nous. Prèchée ensuite par une série de jeunes missionnaires, dont plusieurs ne manquaient ni de savoir, ni d’éloquence, la religion nouvelle causa, au premier abord, une assez vive sen.sation. Des observations justes sur les vices de notre état social, des aperçus brillants sur les différentes époques historiques , un système mathématiquement coordonné en apparence et paré de tout le luxe des images orientales, la réhabilitation de la théorie des plaisirs sensuels, en fallaitil davantage pour frapper les esprits et surtout pour séduire de jeunes imaginations? Toutefois, les choses n’allèrent pas au.ssi loin que chez nos voisins; le bon sens, qui caractérise si éminemment notre nation, prévint les déceptions nomhrcu.ses qu’on s’apprêtait à enregistrer.
Les Chants de réveil annonçaient déjà un véritable talent |)oétique, mais qui avait besoin de se perfectionner encore. C’est ainsi du moins que leur auteur en jugea lui-méme ; car, dix ans plus tard, il les relit presque complètement : il adoucit les images exagérées, supprima différents passages faibles et en conserva le Chant du prolétaire, ainsi que Le L i eux Drapeau.
Il jugea également à propos de tempérer les acclamations trop vives dont il avait salué la religion nouvelle. Au vers, peu harmonieux d’ailleurs:
Gloire à (oi, Saint>Simoo, seul vrai Dieu de (a race,
i|ui commençait le troisième Chant de Réveil, il substitua :
Gloire à loi, Sainl-Simon, gloire aux flls de la race !
il débuta en même temps par cette strophe qu’on ne trouve pas ilans la première édition :
QiiAml sur les s|)leiidides ruines De ce siècle igé de (renie ans, L*essaim des nouvelles doctrines S'abaUil à cris iriomidianls,
Un |K>è(e èclos sous leurs ailes,
Qui les suivait dans leur e^sor, S'éprit d'amour |>our l'une d'elles, El cbanla plein d'espoir encor.
Faul-il enlendre, par ce dernier mot, que cel espoir n'existait plus dix ans après? Weustenraad, du reste, n’avail pas la prétention d’être invariable dans ses convictions; et qui pourrait l’être dans nos temps de crise? « Ne suivant que ma libre fantaisie, dit-il, n’écrivant que sous le coup d’une émotion réelle, je ne me suis pas même demandé si ma pensée de la veille était toujours conforme à celle du lendemain. La face des choses change et se transforme chaque jour, et la nature de nos sensations change et se transforme avec elle ('). »
Les Chants de réveil furent publiés àTongres, où Weustenraad avait été nommé substitut du procureur du Roi. Notre poète resta peu de temps dans cette ville ; il y avait été envoyé le 24 février 1831, et le 19 novembre de l’année suivante, il fut appelé à Liège en qualité d’auditeur militaire. Il passa, dans cette position nouvelle, quinze des plus belles années de sa vie, partageant ses loisirs entre ses études, ses amis et des promenades dans la vallée la plus pittoresque et la plus riche de notre pays.
Cependant la lecture des poésies qu’il a composées vers l’époque de son établissement à Liège fait naitre, en général, un sentiment pénible. On souffre, en rencontrant des oppositions trop fréquentes entre la misère des prolétaires et la dureté des grands, des malédictions continuelles contre ces
PoélieM lyriques, prêrace, page 9.
tierniers et des paroles de découragement jetées aux autres. Ces paroles ne font qu’engendrer des sentiments d'envie chez le pauvre, sans améliorer son sort: s’il est, d’ailleurs, (les hommes égoïstes et durs, il en est d’autres généreux et compatissants. Quel bénéfice a-t-on retiré depuis plus d’un (leini-siécle de ces nombreux appels à toutes les mauvaises passions des hommes? En excitant constamment une partie de la société contre l’autre, on n’a fait qu’augmenter la masse des misères communes.
Ce n’est pas que nous refusions au poète la faculté d’exprimer ses appréhensions à la vue des tempêtes qui grondent sur notre vieille Europe; nous applaudissons, au contraire, a son vers prophétique, quand il nous met en garde contre les dangers qui menacent l’ordre social :
PImcc, place au (orrent! il grossit, il s'avance! Pour arrêter ta marclic et dompter sa puissance, En vain les rois du monde ont uni leurs efTorls; Encore un jour, une heure, et le lit séculaire,
Le lit étroit, obscur, ou gronde sa colère,
Il va l'abandonner pour engloutir tes bords.
Riches trop indolents qui craignez ses ravages,
Au lieu de l'insulter du haut de ses rivages, CreuscZ'liii donc un lit plus large et plus profond Où puissent librement, à travers nos vallées, Rouler au grand soleil ses ondes nivelées,
Sans ébranler la digue ou menacer le pont.
Ce langage est élevé et mérite d’être ('iitendu. Que l’on compare la pièce d’où ces vers sont extraits {La Üémocralie) :i celle à peu près analogue qu’on trouve dans les Chants de réveil, et l'on aura la mesure de l'espace que l’auteur avait parcouru en quelques années.
Un suicide lui inspira deux élégies [Mystère et Chute et Pardon). Ces pièces, ainsi que plusieurs autres qu’il composa vers et 1838, laissent encore beaucoup à (h-sirer;
pIIos porlpiit l’emproinlc d’uiip misanlhropie qui ne se trouvail point dans le cœur du poele et (|ui u’élail que l’œiivri' de sa plume. Weuslenraad, sans s’en apercevoir, payait son Iriluit à cette poésie l'rlievcler (pii prétend être grave et ne respecte ni les mœurs, ni le goût, ni la langue. On se croit grand parci- qu’on l'Sl extraordinaire, et neuf parce qu’on peint des turpitudes (|ue la littérature avait repoussas Jus- (|u’alors.
.N’est-cc pas avec uii seulimenl pénible que nous avons vu se reproduire avec all'cclalion, dans notre jeune littérature, toutes ces excentricités (!<■ style dont (pielques écrivains, d’un certain mérite du reste, ont donné le funeste exemple chez nos voisins? Des images forcées, des rapprochements bizarres et inattemlus, des paroles triviales employées avec une certaine prétention, un usage immodéré des enjambements alfectant de vioJer toutes les règles de la versification, sont-ce là des modèles à suivre? Kst-ce là le lansatre d(^ la poésie? Et ne vaudrait-il pas mieux se résoudre tout d’abord à écrire en prose?
Weuslenraad avait trop de goût pour persister dans une voie aussi fausse , et il avait l’àme trop noble et trop grande pour ne pas sentir ce qu’avaient de dangereux ces appels incessants à une eroisaile contre l’ordre social. Jamais le seutimenl religieux ne l’avait altamlonné : e’élail la source la plus |Uire tie son talent. Lisez sou Hymne nu siècle, et jugez; l’épigraphe seule révéle toute son âme : Au lieu de hlosiiliémer. aiiprennns à bénir .
Déjà, dés IHdti, en s’adressant /inx Imrhares de la civilisation, d faisait entendre courageusement ces |)aroles :
Vous avez à ta Foi coupi^ scs vastes ailes, Kestitué te ;{laive aux arclian^^es inamiils, Des leinples profanés expulsé les fidèle'^,
.\ rime (lu chrétien fcriiié le paradis,
ÉloufTé l'esprit pur sous la matière immonde^
D'un abject égoïsme exaucé tous les vœux,
Placé l'impiété sur le trône du monde Et mis le désesi>oir au premier rang des dieux.
Il fallut quelque temps encore à notre jeune poète pour SC reconnaître et pour prendre l’allure libre qui convenait il son talent. C'est en 1841 qu’il se plaça décidément à la hauteur où l’appelait son génie poétique. Inspiré par les merveilles de l’industrie, cette source nouvelle de grandes images où il avait puisé déjà l’idée de plusieurs de ses compositions, il écrivit Le, Remorqueur , et l’on put dès lors lui assigner le premier rang parmi nos poètes lyriques.
Jamais, en elfet, la poésie, en Belgique, n’avait pris un essor plus élevé. Ce n’est pas cependant que cette pièce soit irréprochable: la critique y trouverait à reprendre, et nous serions peut-être d’accord avec elle ; mais, ici, le poète vole de ses propres ailes; ses pensées sont nobles et grandes, bien que parfois l’e.xpression manque de noblesse et de grandeur. Dans les hautes régions où il s’est élevé, il se trace sa route à lui-méme, et cette route est glorieuse, car elle lui appartient tout entière. J’aurais voulu citer quelques passages de cette œuvre remarquable, mais je m’aperçois que les citations, deviennent im|tossibles , parce (|ue le mérite réside moins dans les détails que dans l’ensemble; il est, «railleurs, des choses qui ne permettent pas une froide analyse.
Le Haut Fourneau n’est pas d’une conception moins heureuse que Le Remorqueur, mais les diflicultés à vaincre étaient plus grandes. Trop de détails techniques et la description de procédés généralement peu connus donnent à cette composition quelque chose d’embarrassé et de monotone que l’art du poète n’a pu sauver entièrement. Entraîné par le plaisir de décrire, peut-être ne repose-t-il pas assez
son lecteur cl ne donne-t-il pas assez de variété à ses tableaux.
Les poésies de Weuslenraad sont, la plupart, [wlitiques ou destinées à célébrer les merveilles de l’industrie; cependant quelques-unes, composées vers la fin de sa vie, sont d’un caractère plus doux: il y a répandu toute la sensibilité de son âme; son vers prend plus de mollesse etde grâce, il coule d’une manière plus limpide et plus barmonieusr. Nous distinguerons sourlout Lu Charité, l’une des pièces les [)lus suaves que renferment les Poésies lyriques publiées en 1848:
Femmes, l^hiver est là dans (oiitc sa tristesse,
Ramenant avec lui ces lon|;;s jours de détresse Qui répandent le deuil sous plus d'un toit glacé ;
Le pauvre attend queliju'iin |N)ur sauver sa famille;
A son foyer muet plus de rayon qui brille,
Le pain a disparu, le travail a cessé.
Ce début .si simple est parfaitement en rapport avec le sujet. Plus loin il continue :
Ne versea pas vos dons en des mains étrangères,
Faites le bien pour vous, comme l'ont fait vos mères;
Il n'est point de devoir et plus noble et plus duini.
Le bien, semé sans bruit, ne larde pas d’éclore;
Qu'importe à votre cœur f|uc le monde l'ignore*
Il est quelqu'un là-bant qui le saura pour tous.
La petite pièce, intitulée Les !S’uées, a de la grâce cl de la fraicheur. On trouve, en général, dans les dernières produclionsdu poêle des progrès très-sensibles ;sans avoirmoin.' de distinction, la période est plus pleine, plus harmonieuse; la diction est plus pure, la pensée plus complète.
C’est par l’une de ses odes les plus remarquables, la plus remarquable peut-être, que Weuslenraad a pavé sa bienvenue comme membre de l’Académie royale.
Digilizei uy
On SC rappelle avec quel enthousiasme nous avons applaudi à l'//t/wne oh siéc/e, dans le banque! fraternel qui, au mois de mai 1847, réunissait le trois classes de l’Académie de Belgique, et avec quels transports le public à son tour accueillit cette même pièce dans la séance publique du lendemain. Le poêle, en effet, s’y révélait dans toute la maturité de son talent; dès son début, on lui voit prendre scs inspirations dans une sphère élevée et proclamer avec magnificence l’œuvre éternelle du Tout-Puissant 11 répudie ces cris de désespoir qui se mêlaient à ses premiers chants, et ne pense plus qu’en franchissant le seuil de la vie, on dépasse en même temps les portesquelc Dante fixe à son enfer :
Gloire au Dieu Juste et fort qui nous donne la vie !
Trêve à ces ch.inls de deuil, à ces cris d'agonie Dont irop souvent ma muse attrista son berceau! l/bonime est toujours puissant, la femme est toujours l>ene, L'enfant sourit encore au vieillard qui l'appelle,
Le raisin à la coupe et la fleur à l'oiseau.
Frères, le beau soleil, astre que tout adore,
Brille aussi radieux <|u*à sa première aurore;
Rien à l'œil du savant n'annonce son déclin.
La féconde nature, auguste et tendre mère,
De son lait généreux nourrit toujours la terre,
Nul flot de volupté n'a tari dans son sein.
;\h! sans doute, l’auteur de V Hymne au siècle et du Remorqueur était l’homme le plus capable de faire fleurir la grande poésie sous le climat de la Belgique.
Weuslenraad était l’ami sincère de son pays; la plupart de ses poésies lyriques en font foi. La Prière pour la patrie, l’ode A la statue de la patrie surtout, renferment de généreu.x sentiments exprimés avec élégance. Il concevait trèsbien l’alliance de la royauté avec une liberté sage; il était avant tout ami de l’ordre, et craignait pour sa patrie les fléaux qui allristaicnl nos voisins :
:rjO -
n» s >]ii« I rlli-N %.iH' hnl, du B;»'-Km|un*,
l/uiihli de luut ri>|M'cl pour tes droits les plus sain(>j Le désordre des miiuirs poussé jusqu'au délire,
La révolte toujours suspendue aux tocsins.
l/aiiiour ilo nos vinilles iiislitiillotis et de nos libertés loniinunales, uni au désir d’en muln^ la connaissaiiee populaire, le porta aussi à travailler pour le théâtre. Il donna, en IKÜO, son drame historique, Lunirlle. Cet ouvrage eut plusieurs représenlalions et fut eliaudcmcnt applaudi; mai' eo succès, il faut en eonvenir, s’adressait |dns aux .seuliinents palrioticpies de l’auteur qu’au mérite tie sa pièce. Trop de longueurs (>t d'iitviaiscuihlauees devaient uéeessain'iiieut nuire à ce drame , (pii semble [dutiit destiné a la lecinre (in’ii la rcpn'sonlnlion. L’ouvrage est dédiéii M. Polain , son eollègiio à rAeadimiio, en témoignage d’aniilie et de reeonnaissanee pour ses utiles conseils. M. Polaiii n’élail pas le seul de nos eonCrùrcs avec (pii Weustenraad se fut lié (ramili(- (londanl .son s(jourà Liège; MM. Borgiiel, l.eshronssarl el (’irandgagnage vivaient également dans son intimilé. Ils avaient été les conlMlents de ses travaux el do ses projets d’avenir; ils avai(uit pu lire dans celte belle :ime.
\\ Cnslenraad avait él(' nommé correspondant de la classe des letlia's de l'.Vcadémie, le I I janvier 1 H 17 ; au mois d'aoùl de la meme année, il lut appelé il Rruxelles mi (jualitéi d’auditeur militaire du nrabant. Son séjour parmi nous contribua il répandre de la variété dans les travaux académiques: il commiiiiiqun siieeessivcmenl les prémices des cliarmantes compositions (pi on trouve à la lin de .scs Poésies lyriques el ipii ont si dignement couronné sa carrière.
Il jiarait ipi’il avait écrit un poème llamaiid en plusieurs chants. Dans ce poème liéroi-eoniiqnc, qu’il ne comptait pas publier, il donnait un libre essor ii sa gaieté el passait,
selon l'expression du poêle, du grave au doux, du plaisant au sévère.
En quiUanl Maestrichl elcn abandonnant la rédaction du Y Eclaireur du Limbourg, Weuslenraad n’avait point renoncé à la presse périodique; il s’en occupa, au contraire, pendant toute sa vie: c’était pour lui une espèce de besoin de déverser dans un journal l’excès d’activité de son intelligence. Il prit successivement part à la rédaction du Courrier belge, du Politique, de La Tribune, de L'Indépendance, etc. Il était l’un des soutiens les plus actifs et les plus éclairés de la Revue belge, recueil périodique fondé en 1835, par l’association pour l’encouragement et le développement de la lilléraliirc en Belgique. Il se distinguait surtout par son impartialité et sa bienveillance, c’est un hommage que s’est plu à lui rendre un de ses plus dignes émules. Voici, en elfet, comment s’exprime M. Ed. Wacken, dans l’article nécrologique consacré à Weuslenraad dans Revue de Belgique {') : « Il s’empressait d’accueillir et d’encourager les jeunes gens chez lesquels il avait cru deviner quelque espérance d’avenir : il ne négligeait rien pour leur ouvrir la roule du succès, lui qui souvent négligeait le soin de .sa propre renommée. Nous acquittons nous-méme une dette de reconnaissance en rendant ce témoignage à la mémoire de celui dont les conseils et l'amitié ne nous abandonnèrent jamais. »
En 1835, la Croix de Fer avait été la récompense du citoyen; la croix de chevalier de l’ordre de Léopold, au commencement de 1848, devint celle du poêle. Le rapport qui le pré.sentail au choix du souverain établissait les titres incontestables que notre confrère avait à cette distinction.
(') Numéro de jmllel 1849. On trouve dans ce même numéro une pièce de ver» également consacrée è la mémoire de WeuslcDraad, par M. Adolphe Mathieu.
L’amilié n clait ciilrée pour rien dans ce choix; si Weusleiiraad lui-mcme avait pu s'y méprendre, un incident survenu vers la même époque eût pu le détromper. La retraite de M. Lesbroussart (') avait laissé vacante la chaire de littérature française à l’Université de Liège. Weustenraad, qui tournait toujours les yeux vers sa ville de prédilection et qui ne désirait rien tant que de pouvoir se consacrer exclusivement aux lettres, demanda la place au ministre de l'intérieur; cette place fut donnée à un autre. Loin d’en prendre de l’humeur, notre poète fut le premier à reconnaître, avec la plus complète modestie, tout ce qui pouvait lui manquer pour remplir convenablement le poste qu’il ambitionnait. Avant même de connaître la décision du gouvernement, il rendait pleine justice au mérite de son compétiteur et parlait de l’issue probable de cette affaire comme s’il n’y eut point été intéressé.
Cependant sa position ne tarda pas à s’améliorer : vers la lin de 1848, il fut investi des fonctions de grelher du tribunal civil de Bruxelles; il trouva dans cette place, avec une certaine aisance, les loisirs nécessaires pour se livrer à ses travaux favoris. Ce n’était pas justement l'otium cum diijni- Idlc, mais un état qui en approchait beaucoup.
.Aux dernières vacances de Pâques, Weustenraad avait été appelé à faire partie du jury d’examen pour les lettres; ce genre d’occupation, auquel il n’était point habitué, l’avait fatigué, il avait d’ailleurs également souffert d’une violente atteinte de la grippe; il sentait le besoin de se distraire et de rétablir sa santé. Ce fut à regret qu’il renonça à se faire entendre dans la séance publique de l’.Académie du mois de mai 1849, pour laquelle il préparait une composition lyrique
(*) Vojre2 |»lu:> haut, pages 507 à 400, ce <|ui concerne l'éléganl aalrur 4es l*oemes Les Belges a f/Jrt de conter^ t|ui figurent en première ligne dans oour littérature nationale.
nouvelle qui n’eût certes pas été le joyau le moins admiré du précieux héritage qu’il nous a légué ('). Mais le chant qu’il méditait, ce dernier chant du cygne, ne devait pas s’achever sur cette terre.
Après s’ctre arrêté quelque temps dans la province de Liège, il était arrivé à Namur dans l’après-midi du 23 juin; il avait quitté Fauqucmont la veille et avait passé la nuit à Liège; il comptait rester une partie de la journée du dimanche en famille, avec ses amis, et partir ensuite pour Bruxelles. ]l était heureux et content; et, avec cette gaieté franche et naïve qui le caractérisait, il se livrait aux plus riants projets d’avenir pour sa famille et pour lui. Rien n’annonçait encore le coup fatal qui bientôt devait anéantir cette belle intelligence.
Ce ne fut que dans la matinée du dimanche, vers neuf heures, que Weustenraad sentit les premières atteintes du mal; vers deux heures de l’après-midi, il désira voir un médecin, qui, en arrivant, reconnut tout d’abord les terribles symptômes du choléra. Le mal faisait des progrès effrayants; la plus profonde consternation avait succédé aux élans de bonheur qui, le matin encore, régnaient dans la famille. Weustenraad, exténué |)ur d’atroces souffrances, se trouvait dans le délire; son épouse était anéantie (*) ;
(') Voici Pexlrail d*un billet que je reçus de lui aranl noire séance :
« Xon ami, Icti travaux du jury ont si complètement absorbé mon temps, depuis plus de trois semaines, qu'il m'a été ini{>ossible d'acbever la pièce que Je desii^ nais h notre séance publi<|iie. Ajoutez à cela que j'ai eu une violente attaque de grip|>e, et que je me trouve, aujourd'hui encore, dans la nécessité de m'abstenir de tonte occupation sérieuse. Je regrette vivement ce conlre-leiiips. Je m'étais fait une véritable fête de déférer à vos désirs cl à ceux de me^ collègues, qui se montrent si bienveillants envers moi. •
(*) La plupart des détails qui précèdent sont extraits de deux lettres écrites immédiatement après la mort de Weustenraad, par rime des personnes qui Tout >oigné. Nous en devons la communication à l'amitié de H. Ad. Bor^net.
M. Jules Borgnct, son gendre ('), ul quelques amis lui prodiguaient les soins les plus empressés, mais sans se rendre bien compte de son état. Vers la fin de la soirée, le malade leur paraissait plus calme, sa respiration seule était encore très-agitée : c'était, hélas! le râle de la mort. Toute illusion dut bientôt cesser, et, vers une heure du malin, Weuslenraad avait cessé de vivre.
L’annonce de celle perle cruelle retcnlit de la manière la plus douloureuse dans loule la Belgique : le pays senlail, en efl'el, qu’il venait de perdre l’un de ses meilleurs citoyens et son poêle lyrique le plus distingué. Chacun regardait comme un sujet de deuil public la mort prématurée d’un écrivain dont le talent faisait l'orgueil de notre jeune littérature. Notre Académie se joignit aux nombreux amis que Weustenraad comptait à Bruxelles, pour lui ériger un monument funèbre; le Cercle artistique et littéraire, dont il était membre, lit inscrire dans scs salons, son nom en lettres d’or, en attendant qu’on pùt y placer son portrait. Le Cercle artistique et littéraire de Liège faisait, en même temps, frapper une médaille pour consacrer son souvenir, cl là aussi scs amis s’unissaient pour couvrir d’un monutnent le lieu où re|toseront désormais ses restes (^). Tant de manifestations simultanées ne prouvent pas .seulement en faveur du mérite |ioétique de notre confrère, elles montrent encore qu’il avait mérité l’estime générale par sa droiture et par la noblesse de son caractère.
(*) Weustenraad s*élaU marié en 18^; sa belle fillff |duf tard, éiK»usa M. Joies Borgne!) archiviste de la ville de Namur.
(*) Weusirnraad est mort le Juin 1840, dans la commune de Jambes, siloée aux portes de Namur, c*esl là <|u*onl été déposés ses restes.
LÉONARD PYCKE ( 1 ).
M. Léonanl Pycke, comme lillérateur, apparlient entièrement à l’Académie royale de Bruxelles, puisque les différents écrits qu’il a composés se trouvent tous insérés dans scs recueils, et que l’idée même de rédiger ses deux mémoires les plus importants, lui a été suggérée par les programmes de la compagnie. Comme jurisconsulte, comme homme d’État, il s’était acquis déjà une réputation très-distinguée, en publiant son premier mémoire Sur l'état de la législation et des tribunaux ou cours de justice dans les Pays-Bas autrichiens avant l'invasion des armées françaises, et sur les changements que la révolution française et la réunion de ces provinces à la France, pendant près de vingt ans, ont opérés dans la législation et t administration d4‘ la justice civile et criminelle Ce mémoire fut couronné par l’Académie, en 1822 (’), à l’époque même où une haine ministérielle lui suscita le
(') Né à Meuiebeke en 1781, il est mort à Coiirtrai, le 8 février 1849.
(*) Pycke obtint ta médaille d'or; c'est par erreur que M. Van de PuUe dit, dans sa notice sur ce savant, que Vyieadémie lui décerna le deuxième prix.
|iro(“os inalhniireii\ donl iclenlil loutn ia Belgique el donl iiolrc! conlVére sorlil vietorieux (*). I>a palme académique (lui adoucir les chagrins amers iju’il éprouva par ces pour- ! siiiles. Pycke repril sa place aux étals généraux, et, eu 182”, ’
il apporta à l’Académie un nouveau mémoire, auquel fui décernée une nouvelle médaille d’or ; il s’agissait cette fois de répondre à la (lueslion : En quel temps les eorporatiom eiinnues sous le nom tle métiers (neeringen en ambachleii| se sont-elles étahlies dans tes provinees îles Pays-Bas} (Jnels étaient les droits, privilèges et attributions de ei'S eorporalions? par quels moyens pouvait-on y être reçu et en devenir membre effectif?
('es deux ouvrages pleins d’érudition et le caractère honorahle de l’auteur, qu’on avait pu mieux apprécier encore au milieu des |)Oursuites judiciaires, lui ouvrirent, en I82S), les portes de l’Académie.
« Sa iiommaiion maii-e Coiirlrai), nom chan^ra bienttit en
«Ip !>oiirjiniPSti‘<», iPmonH* an Sajuillcl ÎHJ7 cl fiil comme le .<^igna) il’iine «le iraras^erics.... l'nc «Iriioncialion anonyme^ dans laquelle fui eovetoitjx^f line j'i amlc pai lie de la ré^eocC) Tiil failc an ^onvernemenl, cl M Pycke fut en* \tiyr >l♦•vanl leti iixmal cori cclionncl de Bniyrs,dii chef de j>révenlimi d’un «lélil pKAii |iarrai(icte ITridii Toile |i('-ijal. l/ai'n?ti|ni prononce ce renvoi, porte qu'il y a «les chari’cs siidisanles poni- éiahlir que le prévenu Léonard Pycke a fourut •irs hrifjues pour la reronslrurtiou de tu halle et la comtructioH de deux hau- Ixllex dans la ville de t'ouriroy, et ce dans le temps qu’il élail Imur^meslre de U im'ine tille, el comme tel charye. d’en ordonnancer les payements ou de fairt lu liyuidalion des mêmes dépensés.
" Dti chef «le celte accn>ation, il fut emprisonné au mois de juin 1822, el choisit pnm- ses tlAreiisenrs >1M. !)«• Vleeschomler cl Beyens, dit barreau de Briixellr». .itt’C lc^quels il était depuis lon^l>*mps lié «l'atnilié. On employa d'abord les nmyens •!«! cassation contre r.iirét midu par la rhamhre tle mi.se en acciisatioQr « I le prévenu, «le concci t avec M. Tavocal B« yens et l'avoué Mandos, publia >cs nioyeii'i «le cassation en niic brochure de 27 pa^es iu-4''. Ce mémoire, remar* «inahle par sa lucnlité el sa lo^i«|ne serrée, «lémontre à l’évidence l’innocence du pr« tenu. Il est a«lressé à MM. les président et conseillers di* la cour siipérieore de jiiotice, A Bruxelles, première chambre, sié^feant comme cour de cassation, el oe porle pas «le nom d’imprimeur. Les moyens tle cassation fnrenl cependant rejetés, et rmculpt' parul devant la cour de Bruges, présidée par M. Van deVelde,au
L’étade du droil absorbait tous les instants de liberté que laissaient à notre jurisconsulte les affaires publiques; et sans doute ses écrits auraient été plus nombreux, si l’accomplissement de ses devoirs aux états généraux lui avait laissé plus de loisirs. Il se faisait, avec raison, une haute idée de la position du législateur; et il savait y sacrifier jusqu’à ses goûts et ses penchants les plus chers. Aussi devait-il applaudir aux efforts de l’Académie pour ranimer l'étude du droit et pour honorer la mémoire des hommesquis’en étaient occupés chez nous avec le plus de distinction. « Si l’usage, suivi dans quelques pays voisins de faire l’éloge des grands hommes qui ont excellé dans la science des lois et de la jurisprudence, dit-il dans son premier mémoire couronné, si le devoir de célébrer les talents et les utiles travaux de nos jurisconsultes ne sont pas devenus académiques parmi nous, c’est du moins une conception honorable pour l’Académie de Bruxelles, un véritable service rendu à la patrie, que d'avoir institué un prix pour un genre de travail qui rappi'llcra la mémoire de plusieurs célèbres concitoyens qui ont passé leur vie à perfectionner les lois et à faciliter l’administration de la justice, objets si précieux et d’autant plus dignes d’envie, qu’ils contribuent toujours d’une manière pui.ssaiite à maintenir la paix sociale et à former le bonheur des citoyens. »
Jusqu’au moment de la révolution, en 1830, M. Pyeke avait continué à siéger aux états généraux. Les persécutions de 1822 l’avaient vivement atteint et lui avaient peut-être même ôté une [lartie de son énergie naturelle; mais elles ne lui avaient laissé aucun fiel contre le gouvernement. Dès qu’il vit éclater la tempête, il se rendit à la Haye, et quand
moi* de décembre 1823. L'acquiUcmcnl suivil la déren<(e, et M. Pfcke fut mis en liberté le 33 dit même mois. •• (yinnalei de la Société d'émulation de Bruges, tome IV, page 165.)
I:i l•(•vollllion lui i-onsominoc, il rcvinl dans ses foyers el renonça à la carrière politique.
I.a législation ancienne de la Belgique el nos vieilles iiislilulions occupaienl alors une place très-large dans les travaux de notre Académie. Nous avions proposé pour le concours de 1833 une ipiestion sur les attributions politiques dont jouissaient les anciens états des provinces, sous le triple rap|)ort de la souveraineté, de la législature et de l’adminisli'alion publiipie el provinciale. Mais celte question, tout intéressante qu’elle était, dut être retirée, et notre confrère prit rengagement de la traiter lui-mème, dans un mémoire spécial ('). A la séance du lo décembre 1835, il nous e.x- |iosa le |)lan ipi'il comptait suivre im composant cet ouvrage immense, (|ui se trouvait déjà très-avancé (*); mais l'all'aiblissement di* sa santé el la perle progressive de ses facultés inleliccluelli's ne lui ont pas permis de l’acbevcr.
Léonard l'vcke était né à Meulebeke, petite ville del'aneienm'cliâlellenie defjourtrai; c'est dans ce dernier lieu qu'il mourut. Il avait comimmcési's études en droità Paris(’) et il conservait un profond souvenir de c(‘s premiers instants de sa jeunesse. Peu de temps avant sa mort, l’autcurde celle notice le rencontra tristement appuyé contre un mur voisin de la
' >1. Van «If Pmic, il.uis sa nolict* «iiir noire confrère, ilil au sujel de ce Tnèin*' riMironis ; u )l. Pyeke nvail écril sa rè|»onse «>iir celte <|ue.<(lton, lorsque l'Aca- «Irinif à pnipos irannoncrr i|ur la qucNlIun était retiK'e du concours. Ce
ccpriidanl cire coii'-idéi'é conimr un des moilieurs $orlisde la {dume du jnrisconsiiUc cunrlr.iisu'n. Il faut qu'il y ait ici quelque méprise. X. Pycko iH* pouvait courotinr, piii'iqii'il était membre de l'Académie depuis quatre ans; «raïUniis, il était t'un tle' et c’est même sur sa proposition que la question
fol retirée.
*) Voyez le liuUetin (l. U, p. -117) «le celle séance. M. Pycke y a fait connaître le plan qu'il comptait suivre.
[^) Il fil ses premières études au collège de Mol, dans la Campine, el acb«ia à Itnixelles son cours de droit qu'il avait commencé à Paris. C’osl en 1808qn*tl .s’établit à Coiirtrai, comtiie avocat, el il ne tarda pas à s'y faire une nonibrru^c clicnièle.
Sorbonnp, cl les yeux fixés sur les fenêtres les plus élevées (l’une maison de la rue Laharpe, c’était là que notre confrère avait habité pendant ses premières études. Pycke était d’un commerce très-doux, d’une sûreté à toute épreuve; (■on naissant fort mal le talent de déguiser sa pensée sous des dehors polis, mais possédant au plus haut degré la poliic.sse du cœur. Sa fermeté aux étals généraux avait été la source de ses disgrâces et des persécutions dont il fut victime; il sut les subir avec calme et dignité; et s’il montra quelque orgueil, ce fut avant son triomphe. Léonard Pycke port.-iit véritablement en lui le type du caractère flamand, type énergique qui s’efface malheureusement de jour en jour, en perdant ses formes saillantes et décidées, sous le niveau de ce qu’on est convenu de nommer la civilisation.
PHILIPPE BERXATtH (I).
Ph. Bernard avait contracté de bonne heure l’habitude du travail et le a;oût de l’étude ; ces heureux éléments portèrent leurs fruits dès qu’il se trouva en position de les faire valoir. C’est à l’Université de Louvain que commença sa carrière littéraire. Un travail intéressant sur les archontes de la république d’Athènes lui valut la médaille d’or au concours universitaire de 1824, et il reçut plus tard, dans la même université, le grade de docteur en philo.sophic et lettres.
C’était surtout vers l’enseignement que le portaient ses habitudes laborieuses et sa bienveillance naturelle pour la jeunesse. Après la révolution de 1830, il fut chargé, au collège communal de Louvain, de l’enseignement de plusieurs cours d’histoire et de géographie. Des modifications apportées dans cet établissement l’arrachèrent, en 1837, à ses paisibles occupations; il vint .s’établir à Bruxelles, et profita de ses loisirs forcés pour publier quelques ouvragt'S classiques.
C’est ainsi qu’il nous a donné successivement, en lesenri-
(■) Né à Arlon, l<* avril Î797 , il c*l mon h Bnini'lloa le 7 «léccfnlirr IJ53.
(•hissant d'annotations, le discours funèbre de Lysias (1837), les œuvres de Salluste (1838), la traduction d’une chrestomathie grecque et d’une autre latine d’après Jacobs (1840 et 1841), une traduction très-estiméede l’histoire de l’Église, par Dœilinger, etc. Il avait fait paraître aussi, en 1839, un essai historique sur les anciens Belges, depuis les temps les plus reculés jusqu’à la conquête de la Gaule par Jules César.
Le gouvernement ne larda pas à distinguer son mérite ; il le chargea d’e.xaminer et d’analyser les manuscrits grecs (le la Bibliothèque royale de Bourgogne. Bernard s’acquitta avec zèle et talent de celle honorable mission, et publia successivement sept rapports d’un haut intérêt, que le gouvernement a livrés à la publicité.
l)(is l’année 1842, il avait été associé aux travaux de l’Académie en qualité de membre correspondant, et il avait témoigné, par différentes communications d’un grand savoir, (!ombicn il allachaildc prix à celle distinction.
Kn 1845, la chambre des représentants lui confia h's fonctions de conservateur de sa bibliothèque. Quelque temps après, le gouvernement l’appela à un poste de confiance, à celui d’inspecteur de l’enseignement moyen. 11 fut, en outre, désigné comme membre du jury pour l’examen d’élève universitaire et devint, en 1849, secrétaire de ce jury dans le ressort de la Cour d’appel de Liège.
Ceux qui l’ont connu ont pu apprécier son profond savoir, la solidité de son caractère et sa modestie si simple et si vraie, qualités précieuses qui cependant n’ont pu désarmer la mauvaise fortune contre laquelle il a lutté jusqu’à son dernier instant.
Une notice écrite de la main même de Bernard et qu’il avait bien voulu nous remeltre, suppléera à ce qu’offrent d’incomplet les paroles qui précédent : « Je dois le jour, dit-il, à
(les parenis honorables qui, jotiissanl d’une fortune aistie, irépargnèrent rien pour faire donner à leurs enfants une éducation soignée. Ktant encore fort jeune, je fus envoyé au petit séminaire de Metz pour y faire mes humanités. Après y avoir achevé ma rhétorique avec quelques succès, je me rendis, dans la vue de renouveler mon cours de rhétorique, an collège de Sedan, où enseignait alors l’abbé Caillou, qui avait dirigé, pendant douze ans, le collège* de Wilna, en Pologne. M. Caillou (îst le premier bon professeur que j’eusse eu jusqu’alors ; c’(!st lui epii m’inspira le goût des études historiques et philologiques, et je me sens heureux de |touvoirlui payer ici le juste tribut de ma reconnaissance. Mon second cours de rhétorique ayant été couronné |)ar l’obtention de tous les premiers |)rix, je retournai à .Metz pour y faire ma philosophie. cet l'Ifct, au lieu de rentrer au séminaire, je me lis inscrire au lycée de cette ville, et j’y eus pour professeur M. Mongiti, (pii passait, en France, pour être un |)rofond [lensenret qui, en clfet, s’est fait connailre par une logiijue ou grammaire générale justement esliméiî des savants. Malheureusement l’arrivée des alliés, en 1HI4, m’empécha d’achever mon cours de philosophie, et je fus obligé de retourner chez mes parents. 11 y eut donc dans mes études une interruption qui dura jusqu’en ISiü. Dans cet intervalle, ma famille éprouva les plus cruels revers, et au boni de quebpies années, je me trouvai sans ressource. Une place de maitre d’études devint alors vacante au collège de Mous, je me mis sur les rangs des postulants, et je l’emportai, .le l’occupai pendant deux ans, mais prévoyant (pie, sans grade académi(pie, ces fonctions ne me mèneraient à rien, je résolus d’aller sonder le terrain à l’Université de Louvain, pour voir si, dénué de tout comme je l’étais, il ne serait pas possible d’y faire mes études universilain^s. l,es professeurs de la faculté de philosophie et
lettres accueillirent ma demande avec le plus vif empressement. Non-seulement ils m’exemptèrent du payement des cours, mais ils me firent obtenir une bourse de 200 florins par an. Établi à Louvain, je ne tardai pas à être nommé adjoint du secrétaire-inspecteur de l’Université, aux appointements de 300 florins. Bientôt ma bourse de 200 florins fut portée à 300, de sorte que j’avais une assez belle position pour un étudiant, et j’avoue quejc la regrette encore etquc je la regretterai toute ma vie. Mais si, sous le rapport matériel, je jouissais de quelque aisance, les aflaires administratives du secrétaire-inspecteur me donnaient tellement de besogne que le jour suffisait à peine pour m’en acquitter cl que je devais employer la nuit à étudier les matières qui faisaient l’objet des cours universitaires. Cependant, au milieu de ce double labeur, je ne perdis point courage; tout surcroît de travail semblait, au contraire, me ranimer et me donner de nouvelles forces. Ainsi la faculté des lettres ayant mis au concours, en 1823, la question suivante ; Exhibeatur commentatio historico-critica de archontibus reipublicae Atheniensis, ni la difficulté du sujet, ni les longues et pénibles recherches qu’il exigeait, ni le peu de temps dont je pouvais disposer, rien enfin ne put me détourner de composer un mémoire en réponse à celte question. Ce mémoire fut couronné en 1824. A la même époque, la chaire de cinquième étant devenue vacante au collège de Louvain, le bureau d’administration de cet établissement vint luimême m’offrir celle place, et je fis mon entrée dans la carrière de l’enseignement public. Quelque temps après, je subis l’examen de la candidature en philosophie et lettres. Le temps qui s’écoula de la fin de l’année 1824 au mois d’août 1826 fut consacré, d’un côté, à me préparer à l’examen du doctoral et à écrire ce qu’on appelait alors la thèse quejc devais défendre à cette occasion ; de l’autre, à étudier
le llaiiiaiiil el le liollamlais, (|iii avaienl été im|)osés aux prol'esseurs des alliéiiées el collèges des provinces flamandes du royaume. Ixnlin le 3 aoùl 182(5, je subis r(!xameii du doc- (orat en pliilosophie el Icltrcs; mais mes occupations ne me permirenl point alors de rnellre la dernière main à l’ouvrage que j’avais préparé pour cette épreuve. Je fus obligé de remettre ce travail à une, autre époque.
» Sur ces entrefaites, l’aiméc 183Ü, qui devait bouleverser tant de choses et amener une ère nouvelle sous le rapport jiolitiipie, amena aussi la réorganisation du collège de Louvain. Jus(pi'alors cet établissement avait compté six classes d’bumanités et une classe |)réparatoire, de .sorte que le.' élèves devaient rester sept ans au collège |)Our achever leurs cours d'iHimattili's Ou jugea à propos de réduire ce teiiqis à cin<| aunées, d’établir cinq classes de langues ancieimus et modernes et d’y joindre des cours spéciaux d'bisloire et de géograjdne, ainsi que de malbémaliipies. On me chargea des cours d'histoire et de géographie, en les restreignant, toutefois, aux trois classes sup('’rieures : dans le premier, je dontiai un aperçu d(‘ la géographie; dans le second, l’histoir(> du moyen âge; tians le troisième, l’iiistoirc des teirqrs modernes. Je continuai à enseigner ces branches jusqu’au mois d’août 1837. Kn même temps, |)our réconqtenser le zèle (pie j’avais montré à m'ac(|uitler de mes devoirs, la régi'iiee de l.oiivain me eoidia la direelion du pensionnat attaché au colh'gc' de celle ville, direction (jiie j’oeciipai depuis I H3(.) juscpi’à la Iranslalion de rUiiiversitè catholique de Malines à Louvain.
» I.es événements de 1830 m’avaient empêché de songer au grade de docteur pour l’obtention duquel j’avais rempli toutes les formalités. Au mois de juillet 1833, j’obtins ce grade avec la plus grande distinction. Il n’était plus question alors de la défense d’une tlmse. Cependant, depuis plusicu^
années, je m’étais occupé, dans mes heures de loisir, d’un travail sur l’une des oraisons de Lysias, travail qui avait été primitivement destiné à me servir de dissertation inaugurale. Voulant utiliser cel ouvrage, j’y mis la dernière main. Mais avant de le publier, je crus devoir le soumettre à l’avis déjugés compétents. Je l’adressai donc à l’Académie royale des sciences cl belles-lettres de Bruxelles. Dans la séance du 2 avril suivant, un rapport favorable me valut, de la part de M. le ministre de l’intérieur, un subside pour couvrir les frais d’impression de cel ouvrage, qui fut imprimé à Louvain, en 1837, sous le litre : Lysine oratio funebris, lettionis varietate inslructa et commentario in usum scholarum illuslrala ; 1 vol. in-8°.
» Le collège de Louvain ayant été supprimé en 1837, je vins me fixer à Bruxelles et j’avisai de suite aux moyens d’y avoir de l'occupation. Sur la recommandation de quelques personnes bienveillantes, je fus employé par la Société nationale pour la propagation des bons livres. Mais celle société, ayant cessé, en 1840, de publier des ouvrages de ce genre, je me vis tout à coup sans occupation. Pour ne pas rester oisif, je résolus d’entreprendre un travail sur les nombreux manuscrits grecs déposés à la Bibliothèque royale. »
M. Nolhomb, alors ministre de l’intérieur, voulut bien encourager ce travail, qui donna successivement lieu à plusieurs publications. Le juin 1842, il prit un arrêté par lequel il chargea Bernard de visiter, dans les provinces de la Flandre orientale, de la Flandre occidentale cl d’Anvers, les établissements d’instruction moyenne recevant des subsides de l’État, et en même temps ceux qui alors étaient en instance pour en obtenir. Le 8 juillet de l’année suivante, le ministre le chargea de nouveau de visiter les établissements de la même catégorie dans les provinces de Limbourg cl de Namur.
Le iü mai lb4!2, l’Académie royale des sciences et belleslellres de Bruxelles avait nommé Bernard, à une grande majorité, correspondant de la classe des lettres. Bientôt après, un arrêté royal du 3 octobre 1845 le nomma professeur agrégé à rUniversité de Liège (faculté de philosophie et lettres).
Vers la fin de sa vie, Bernard avait été nommé bibliothécaire de la Chambre des représentants; il était déjà attaché précédemment au secrétariat de l'Académe, et il continua h remplir ces deux emplois. Le 5 novembre 184b, il fut nommé inspecteur pour les humanités dans les établissements d’enseignement moyen : malgré cette position élevée, Bernard témoigna le désir de continuer, quelque temps encore, les modestes fonctions qu’il remplissait, depuis plusieurs années, au secrétariat de l’Académie; l’on avait trop à se louer de lui pour se priver de ses services, alors surtout qu’i I trouvait le moyen d’améliorer une position qui avait éié compromise par de nombreux malheurs.
Uniquement occupé de ses études et des soins de sa famille, Bernard vivait éloigné de toute intrigue et en quelque sorte étranger à tout ce qui se passait dans le monde politique. Il était certainement mieux informé de ce qui s’était fait à Athènes ou à Rome que de ce qui pouvait bouleverser notre ordre social. Malgré cette indifférence apparente, il était très-sensible aux témoignages d'affection dont il était l’objet, et il aimait à montrer sa reconnaissance : on peut citer cette qualité, parce qu’elle est moins commune qu'on ne le pense. Ses vertus personnelles et ses talents méritaient à coup sûr une meilleure fortune que celle qu’il a éprouvée. Ses derniers jours ont été attristés par des chagrins dont le.s consolations de sa famille et dont sa philosophie n’uiit pu adoucir entièrement l’amertuitie.
MATTHI EU- ÉDOUARD SMITS (1).
Orpholii) (lés lagc de sept ans, Smils fut place |)ar son tuteur dans un pensionnat, et, plus tard, au Lycée de Bruxelles, d’où il sortit âgé de dix-sepl ans. L’année suivante, il embrassa la carrière des armes et s’enrôla, comme volontaire, dans la légion hanovrienne, corps de cavalerie au service de France et que commandait le brave Fvers, son compatriote. Smits se mil en marche pour rejoindre le dépôt de son régiment, qui se trouvait au fond de l'Italie. 11 avait pour compagnon de voyage Ch. Morel, qui, avant d’élre atteint par la conscription, avait préféré, comme lui, de désigner le régiment auquel il désirait appartenir. Celle détermination n’eut d’autre effet que de procurer aux deux jeunes Bruxellois le plaisir de parcourir ensemble, au plus bel âge de la vie, une des contrées les plus pittoresques de l’Europe. Ils n’eurent pas même le temps de connaitre l’assujettis.semenl ni les dangers du service militaire, car, imiiicdialemcnl apres leur arrivée en Italie, un décret impérial prescrivit le renvoi dans leurs foyers de tous les sujets fran-
(*) Né à Bruielles, le 10 mari 1780; il mourut à Ixelles, près de BruxetleSf le janvier 1853.
çais qui faisaient partie de la légion hanovriennc, on l'on ne devait plus recevoir désormais que des déserteurs étrangers.
Smits repassa donc les Alpes, et, dès qu’il fut à Paris, il entra dans une institution particulière comme professeur de latin et de mathématiques : c’était évidemment méconnaitre sa vocation; aussi abandonna-t-il bientôt le collège pour la carrière administrative. Après deu.v ans d’attente, il fut envoyé à Boulogne-sur-Mer, comme inspecteur d’un service militaire, et, peu après, à Anvers, pour remplir un emploi dans la marine. Notre jeune compatriote n’était pas au bout de ses pérégrinations: en 4811 , il suivit, à Amsterdam, cti qualité de secrétaire particulier, M. le comte de Celles, (|ui venait d’ètre nommé préfet du département du Zuyderzée. Jusque-là, ses loisirs avaient été consacrés à la poésie; ses nouvelles fonctions le portèrent à s’occuper d’études plus sérieuses : il fut chargé de la rédaction d’une statistique du département et il en composa la première partie, qui n’a jamais vu le jour.
L’arrivée des alliés, en 1813, fit de nouveau diversion à ses études : il fut contraint de fuir, et, en cherchant à rentrer en Hollande, il tomba entre les mains des Prussieus: les témoignages les plus accablants s’élevaient contre lui; il faillit être fusillé, mais il échappa à ce nouveau danger, cl il en fut quitte pour un mois d’emprisonnement.
En janvier 1814, il fut attaché, comme caissière! setrélaire intc-rpréte, au |)ayeur général de l’armée suédoise, et il assista à l’entrée des alliés dans Paris. Il retourna ensuite à .Amsterdam, où le rappelait une inclination de cœur. Il épousa .M"'' la veuve Van Staphorst, fille du général pensionné Van Baërle, ancien gouverneur militaire des petites Indes (Surinam) ('). A l’époque de l’organisation de la Bel-
(') Il cul (le celle union plusieurs fiU : PalnO, >Vitliam SmiU, officier de
gique, dont le prince d’ürange, depuis roi des Pays-Bas, venait d être nommé gouverneur général, Smils entra au commissariat général de l’intérieur, à Bruxelles.
L esquisse rapide qui vient d’étre tracée des premières années de Smits suflira pour montrer que la stabilité n’était pas le coté essentiel de son caractère : il était avant tout homme d’imagination; ses passions étaient très-vives et dominaient souvent sa raison. Avide de renommée, il a essayé tous les chemins pour y parvenir, et parfois ses tentatives ont été couronnées de succès. Avec plus de constance et avec son heureuse organisation intellectuelle, il lui eût été facile il aller plus loin encore. On l’a vu tour à tour poète, statisticien, improvisateur, |)cintre ('), publiciste, administrateur. Je ne le suivrai pas dans toutes ces carrières, dont souvent il ne changeait que pour se trouver en compagnie de quelque ami ou pour s’attacher aux pas de ceux qui étaient en possession de lixcr l’attention publique.
Je me bornerai à considérer plus particuliérement les services qu’il a rendus comme statisticien : il serait injuste cependant de passer absolument sous silence ses œuvres poétiques, qu’on peut placer parmi ses principaux titres à l’estime de scs concitoyens. Ses trois tragédies, Marie de Bourgogne, Elfrida ou la F engeance cl Jeanne de Flandre, méritent surtout d’ètrc mentionnées d’une manière très-honorable. Ces pièces ont une valeur réelle et ont subi ré|ireuve d(> la représentation, sinon aviîc un très-grand avantage, du moins avec ce qu’on est convenu de nommer un succès d’estime; et c’est beaucou|i, si l’on considère la
dansi'arm^e hel^e, a bien voulu nous itonner difTi^renls renseignements pour U r^daclton de celle notice.
(') Comme peiiUre de miniature, il a fail quelques portraits qui ne sont pas sans mérite.
<“) Voyez plus haut, page 379, ce qui arriva à la première représentation de celle pièce.
(lidiuiiltc (le sf produire avec un certain aplomb sur la scène Iragirpic. .le sais que cette appréciation n’est pas tout à fait d’accord avec ce qu’on lit dans Vavanl-propns, extrémemcni laudatif, placé en tète des (Æiivrcs pnrliqups de notre compalriole('). On y lit aussi : « M. Sinils a fait de la litléralure nalionabi à une époque où l’on ne cultivait, en Belgique, de littérature d'aucutie espèce. » Cette manière de louer un écrivain lui fait plus de tort (pic de bien aux yeux des personnes inqiartiales. A l'époque où Sinits lit son entrée (laits la carrière littéraire, il y rencontra l’auteur du poème f mieux (icrit peut-ctre (pie l’on ait composé en Belgique, Lesbroussart, devant lequel, liii-mcmc, s’est incliné avec raison dans plusieurs de ses ouvrages; il y rencontra également de Stassart, de Bein'enberg, Raoul, Baron, Rouvroy, etc., dont les écrits, justement estimés, ont eu certainement autant de retentissement que les siens.
Non-seulement Smits écrivait avec facilité la langue poetiipic, mais il était encore improvisateur remarquable. Il s'est soutenu avec avantage à cfité de Pradel, le plus célébré représentant IVamaiis pour ce genre d’exercice littéraire i‘i.
Nous avons déjà vu ipie Smits, dés l’année 18P2, avait clé chargé de rédiger la statistique du département du Zuyderzée. .\u milieu de ses préoccupations poétiques, il perdit de. vue ce genre de reclierches, qu’il reprit oniciellemeiit
(■) Œiivtfs jioelique.% de M. Édouard SmilSy 2 vol. în-iSj Bruielle^ lîM', ciiez M. Verit neuil.
I*) SiiiKt» oiniaii a «lonm'i à sc'i ci»llè^iics de la Commission de statistP|ue pK'iivt'v de son inh'iu; il impi ut i.saK en leur présence, à la suiCe du dîners «|vi les réiiniss.ii«-ii( «le loin i-n loin ; H il sVst plu à rappeler celle circon.siance daot h; Ionie II d«' ses (Euvres pottiqiirs. Je l'.ii tu aux prises avec lu l»arnn de ReiP lenlHu^, >|ui posséii.iM ev.itiMuenl le laleni «le riiiipiovjvalton . cVlail un ttril ihle .issaul pnéln]ue :
Ile l'eiM re el du p.ipier : vile qu on iiou> eiiforine; t.l voyotiN ipii de fdii' iiisé dans ses ver.«,
.Vimi plu> lot rempli la pa^e cl le rcvcr>.
— ri4i —
quatorze ans plus tard. « Une institution éminemment utile manquait à notre pays, dit-il, dans l’introduction à sa Stalisliqve nationale : la création d'une administration ou d’un bureau dont les travaux fussent spécialement consacrés à des recherches statistiques. Sa Majesté, par un arrêté du 3 juillet 1826, pris sur le rapport de M. le ministre de l’intérieur, a rempli cette lacune, en créant, prés de ce département, un bureau de statistique , présidé par le ministre et dont sont membres MM. les administrateurs de l’intérieur, de l’instruction publique et de l’industrie nationale, assistés d’un secrétaire ; Sa Majesté a bien voulu me confier ces fonctions ('). »
L’organisation officielle de la statistique, sous le gouvernement précédent, était particuliérement due à M. Van Ewyck, homme éclairé qui, en (jualilé d’administrateur de l'instruction publique, publiait annuellement un rapport sur l’état de l’instruction dans le royaume, et qui s’acquittait consciencieusement de ce travail (’). Le gouvernement était également tenu de publier, chaque année, un rapport analogue sur les institutions de bienfai.sance. De plus, au commencement del826, il commença à recueillir des documents pour la statistique des tribunaux, d’après les modèles des tableaux de France, publiés par M. le garde des sceaux.
Smits ne cite point ces travaux dans l’aperçu qu’il donne de l’état de la statistique dans le royaume des Pays-Bas (’), aperçu assez inexact qui se réduit à ce peu de mots : « Quelques annuaires départementaux; la statistique de Jemmapes et de la Dyle; celle de Liège, par M. Thomassin ; les publications de M. Lecocq, sur l’arrondissement de Tournay;
(*) Statistique nationale, iniroductioo, \k 1, 1 vol. in-S"; Bruxelles, chez Tarlier.
(■) Voyez, plus la notice qui concerne Van Ewyck,
(*) Page XIV <ic rinlroiliiclion à \e Statistique nationale.
(■('II(‘S lie M. (le Cloel ; l’ouvrage en trois volumes sur le disirict (le Saint-Nicolas, ci-devant |)ays de Waes, par Vanden Itiigacrde; les reclierclies sur les lois des naissances et delà inorlalité dans la ville de Bruxelles, par M. Quctelet, voilà à peu ptaVs tout ce (jue nous avons, je pense, relativement aux provinces nR-ridionalcs. »
(ie (]ui imirile surtout de fixer notre attention, c’est que le gouvernement avait com-u , dés lors, le même système d'organisation pour la statistique générale que celui adoptti par le gouvernement actuel. (iOinmcnt se fait-il cependant (]ue ce système ait paru |)rodiiire de moins bons résultats sous un giuivernement (pie sous l'autre (')? (Vest probablement parce (pie les institutions (b'pendent moins encore de la forme (pi’on leur donne que des personnes qui sont appelues a les mettre en activité.
Des deux cùti's, nous voyons créer, auprès du ministère de rinterieur, un bureau de statisti((ue générale, ainsi (ju’niu’ (lommission centrale de statisti(pie ; des deux côtés, le clu'f du bureau de la statisti(pie générale est en même temps secrétaire de la (jommission centrale, et se trouve plus spécialement chargé de la publication des travaux olliciels. Kniin, des d(>u\ côt('xs encore, des commissions jirovincialcs, destinées il élaborer les travaux de detail et à venir en aide il I administration, s’organisent sur les dilférents points (la royaume et vont rccrutm- leurs membres parmi les fonclioiiiiaires publics et les homines de science le plus à même de les seconder.
<',()iii|détons encore ces rapprocliements, et disons que liS' deux commissions centrales sentirent également le besoin de
(•) Pour l'iro jiislf', ilcontit'iil (1<* ilirc l.i première commission n'éuit iosCiliiêe «pic «lepiiis près ilc «pialic .lus, rpi.iml éclata la révoltKion de I^jO, fl «pi'rlle n’eiil unère le (<‘inps ilc prodiiiie des travaux. Nous ignorons ce quVIIee'l devcnui- après la '•••p.iraiion des «leux royaumes.
prendre, pour base de leurs opérations, un recensement opéré avec tous les soins désirables, et d’en assurer les bénéliccs par l’institution de registres de population dans toutes les communes.
Ces deux grandes expériences sur l’utilité des commissions de statistique, faites à des époques Irès-rapprochées, intéressent la science au plus haut degré. Je viens d’énumérer les points de ressemblance qui existent entre les deux systèmes, organisés sous les deux gouvernements, il convient d’en signaler aussi les dissemblances.
Remarquons d’abord l’organisation incomplète de la commission créée par le gouvernement des Pays-Bas, dont le but était d’ailleurs mal défini, cl qui ne comptait pour membres que trois administrateurs, dont les attributions et les connais.sances étaient loin d’embrasser toutes les branches de la statistique. Ces administrateurs entraient dans la commission. non par suite d’études spéciales, mais simplement en vertu de leurs fonctions. Ils n’étaicnl d’ailleurs tenus qu’à donner des avis, et n’intervenaient pas dans les travaux comme partie active. Même remarque au sujet du ministre de l’intérieur, président de droit de la Commission centrale, et qui aurait dû donner l'impulsion, mais dont les nombreux travaux absorbaient nécessairement tous les instants. Aussi les réunions de l’ancienne commission furenl-idles rares et |>eu productives.
La nouvelle Commission centrale est établie sur des bases essentiellement différentes : toutes les branches de la statistique y sont représentées par des hommes spéciaux, choisis dans les différents ministères; des élections périodiques permettent d'éliminer ceux qui répondraient mal au but de leur nomination; une organisation semi-scientifîquc et la publication, à côté des documents officiels, d’un recueil de mémoires sur les différentes parties de la statistique, éveil-
If'iil une iiolile émulalioii et |)orlent eliaque membre à faire ineuvc (le talent et de zi'le au profit de la chose publique; ici, d'ailleurs, rien de vague dans les attributions, qui sont iietU'inent sp(''cili(‘es et qui tendent à doter à la fois la science et le pays d'un ensemble de documents utiles et contrôlés avec le plus grand soin.
Sans doute, on n’e.xige pas d’un secrétaire des connais- .saiices scicntiliqucs; son premier mérite est dans l'e.xaclitude et dans les soins cpi'il met à ne laisser en souffrance aucune branche de ses pénibles fonctions. Malgré le zèle dont il a fait preuve et en l’absence d'hommes spéciaux qui pussent lui servir d'auxdiaires et l’aider de leurs conseils, Smits n’avait peut-être pas la constance nécessaire pour recueillir et élaborer les documents nombreux qui doivent nécessairement entrer dans une statistique générale. Mais il avait une (pialite j)récieuse dans la position cju’il occupait; il connaissait ses forces, et, par un sentiment d’aniourpropre bien entendu, d ne ciierchait jamais à traiter des ipiestions qui dé|)assaient leur mesure, ni à se substituer imprudemment aux hommes dont les lumières pouvaient le guider. Il conijirenait surtout que des erreurs tolérées chez di's individus, le sont moins quand on parle au nom d’un goiiverneinenl ou d’une commission din'ctricc. C’est, sans nul doute, il cette excessive réserve ipie l’on doit l’absence d’explications cl de développements (|u’on remarque dans les deux premiers recueils statistiques publiés avant 1830.
Il existait administrativement une solution de continuité déjilorable entre l'ancienne Commission centrale cl les commissions provinciales ; aucun lien ne les rattachait entre elles. Ces dernières étaient nommées par les gouverneurs des provinces, qui pouvaient aussi les dissoudre, s’ils le trouvaient bon. Dans l’organisation actuelle, les membres des commissions provinciah.'s sont nommés par le ministre, sur la
présentation de la Commission centrale : c’est le moyen d'établir de l’unité dans l’ensemble et de créer des liens sympathiques entre ces différentes institutions. Toutefois les commissions provinciales ne peuvent rendre de services reels, que quand on sait mettre à profit leurs lumières et leur faire produire^ par une correspondance active, les fruits qu’on attend d’elles.
Dés que Smits fut revêtu de ses nouvelles fonctions, il chercha à justifier la confiance qu’on avait placée en lui et il publia un premier recueil officiel contenant trente et un tableaux relatifs aux mouvements de la population dans les Pays-Bas, pendant la période décennale de 1815 à 1824. Il donna ensuite, pour commentaire à ces tableaux, l'ouvrage qu’il a intitulé, on ne sait trop pourquoi : Statistique nationale. Cet écrit ne contient en effet que ses observations sur les rapports des naissances, des décès et des mariages à la population dans les différentes provinces du royaume, et comme la population était alors fort mal connue, on conçoit que les déductions de l’auteur étaient au moins contestables (') : le travail péchait par la base.
Un second recueil officiel formant un fort volume in-8° et ne contenant guère que des tableaux statistiques, parut à la Haye en 1829. Ces tableaux concernaient le mouvement du commerce extérieur de 1825 à 1828, le régime sanitaire, l’agriculture, la météorologie, les pêcheries et les houillères. De simples résultats numériques, sans renseignements sur leur valeur scientifique, ni sur la manière dont ils ont été recueillis, ni sur le degré de confiance qu’ils méritent, n’atteindront jamais complètement le but qu’on s’est proposé en les publiant. Sous le nom de météorologie , on ii’a pas même donné des nombres; on s’est borné à présen-
(') On |H’iu voir l’examen «le ce uavail «lans le lome III, pajjcs 2Cî el f.iilvanle« de la Corrcapoudatice mathématique et physique des Pays-Bas.
l(’i' (|tif‘lqiips liatiK's liguralivfis indi(|iiant les variations de la leiniM'i atiire, à Malincs seiilenieiil, |)eiulant di.\ années et sans renseiiTnenients sur le lliermoniétre employé, sur la nature <le son échelle, sur sou placement, ni sur les époques des observations.
Cependant la commission avait fort bien compris l’imporlance (pi’elle devait altaclierà un recensement fait avec soin ; elle chercha à s’entourer des lumières nécessaires avant de |irocéderâ cetteœuvre dillicile ('); et, le^O septembre 1838. parut un arrête royal qui décrétait un recensement ayant pour objet de constater l’étal de la population au 1" janvier 1880. Ce même arrête portail que le dénombrement serait renouvelé tous les dix ans.
Des instructions furent publiées pour assurer la régularité et rcxactitudc des opérations, et l’on remit à domicile les bulletins que les administrés avaient à remplir. Des instructions furent eu même temps transmises aux gouverneurs des provinces, pour recommander le contrôle des bulletins et la régularité du dépouillement.
Les opérations du recensement .se liront sans difliculté dans l(!S dillêrentes provinces, et les résultats étaient dijà recueillis, lorsqu’éclala la révolution de 1880; malheureusement tous les documents se trouvaient réunis dans les chefslieux des provinces; il arriva di; là que, plus tard, il devint impossible de conqdéter les tableaux du Limbourg et du Luxembourg.
Il est :i remarquer que ce recensement, de même que celui de IHili, |)rescrivait, comme partie complémentaire et essentielle, l’organisation de rrriistrps dp popiilnfion dans tout le royaume.
(•) Phisietii'S jicrsoimes comptMenles furenl consull^ps à celle occasioD ; r.Ui* «U^mie royale de Unixellcs ne crut devoir rcfuüer son appui, cl elle oiii a» concours une <|uesiion sur le nieilletii- mode d'operer un roccnsciiicnl.
Smils revint en Belgique après la révolution de et,
le 24 février suivant, il fut nommée par le gouvernement provisoire, directeur de la statistique générale au ministère de l’intérieur : il fut, en même temps, chargé des fonctions de secrétaire du cabinet. Je profilai de celle circonstance favorable pour lui demander communication des documents du recensement auquel j’avais pris une part indirecte et de toutes les pièces relatives au mouvement de la population. Smils me les confia avec lu plus grande obligeance, et je m’en servis pour calculer les premières tables générales de mortalité et de population relatives à la Belgique.
Peu de temps après, notre collègue me proposa de publier avec lui les principau.x résultats des documents qu’il avait entre les mains : j’acceptai son offre avec plaisir, et, sur sa proposition, un arrêté du régent de la Belgique nous chargea de mettre au jour le premier recueil officiel relatif à la population. Cet ouvrage in-8" parut en 1832, sous le litre : Recherches sur la reproduction et la mortalité, et sur la population de la Belgique.
Notre confrère me proposa en même temps une seconde publication, celle relative aux Tribunaux delà Belgique. Il n'élail pas sans inquiétude sur sa position comme directeur •le la statistique générale, et il était naturellement jaloux di‘ faire preuve de zèle et d’activité. Ce travail parut également sous nos deux noms, mais il faillit être étouffé à .sa naissance. Au moment où paraissaient les premiers exemplaires, Smits vint m’apprendre avec émoi que le ministre s’opposait absolument à leur publication. L’ouvrage contenait quelques renseignements très-curieux sur les causes locales de la criminalité : ces détails avaient, du reste, été transmis par des procureurs du roi, qui ne devaient point ignorer, par les circulaires qu’ils avaient reçues, que leurs communications étaient destinées à paraître dans un recueil
ofTiciol. Lo ministre craignait le mauvais efl'ct que pouvaient produire ces renseignements dans le public; et après quelques discussions, il fallut les supprimer ('). Cependant, ces nmseignements ont été repi’oduits depuis dans différents ouvrages sans donner lieu à aucun des inconvénients qu’on semblait craindre. La statistique doit mettre la plus grande réserve dans l’énonciation de faits particuliers; mais quand il s’agit lie faits généraux, on n’a plus les mêmes motifs dise montrer méticuleux. Dés qu’un mal moral afflige une province ou une localité, il faut avoir le courage de le signaler et d’en provoquer le remède. En cachant les elfels, on empêche de remonter aux causes et de détruire le mal.
Malgré les faibles moyens mis à sa disposition, Smits publia successivement quatre volumes sur la statistique gém^ raie du royaume, et certes on doit lui savoir gré de ses elforts persévérants. Les matières y sont classées sous quatre grandes divisions : l’état physique, l’état industriel, l’état politique et l’état moral de la Belgique. Il est à regretter que, depuis, on ail jugé à propos de s'éloigner de cetu- forme et de scinder la statistique, en partageant ses lambeaux entre les dilférents ministères : On conçoit qu’il est de l'intérêt de l’administration et de la science de centraliser, du moins pour les publications, et de revenir, dans des vues d’unité et d’économie, à ce qui existait d’abord (^).
En 1841, Smits témoigna le <lésir d’obtenir sa retraite; elle lui fut accordée d’une manière honorable. Le ministre de l’intérieur, M. üedts, qui proposait en même temps au roi une réorganisation de la statistique, le lit entrer, comme membre,
(') Quelques exemplaires complets se (rouv.iient en circulation^ e( iU«t impossible «le les retirer. L'ouvrage est intiliilé : Statistique des tribuMuidt la Belgique pendant les années 1826, 27, 28, 21» et 30. Bnixelles, cbei 1833, in ■4''.
(*) Nous (levons signaler «ne tendance gént^ralc à revenir à celte unité.
danslaCommission centrale, créée pararrêlédulBmarsl 841 .
Noire collègue profila de sa nouvelle position pour chercher quelques délassements dans la poésie qui avait occupé à peu près exclusivement sa jeunesse. Il mit en ordre ses différentes compositions et les publia, en 1847 ('), en les faisant suivre d’une quanlilc de notes relatives à sa carrière littéraire.
Smits avait été chargé, en 4834, d'une mission spéciale par le gouvernement ; il devait visiter successivement Alger, Smyrne, quelques iles de la Grèce et Alexandrie en Égypte, pour y faire connaître les produits de l'industrie, de l’agriculture cl des mines de la Belgique; mais le vaisseau Le Robuste, à hord duquel il se trouvait, fit naufrage sur la côte d’Alger, et notre compatriote dut reprendre le chemin de sa patrie.
Comme membre de la nouvelle Commission de statistique, Smits prit une médiocre part à ses travaux, cependant il en suivit assidûment les séances, aussi longtemps que sa santé le lui permit.
(•) Œuvrêê poétiques d'Édouard SmitSf 9 vol. io-19; Bruxelles, chex Verleneuil, 1847. L'ouvrage est précétlé d'un |K>rlrail, dessiné de la main de rameur, i(ui ne s'est |K>int flatté.