‹ Sciences mathématiques et physiques au commencement du XIXe siècleChapitre 32 sur 41 · JEAN-WOLFGANG GŒTHE · texte numérisé non relu

JEAN-WOLFGANG GŒTHE

Je me trouvais à Berlin pendant le mois d’août 18'29 : j’y avais revu quelques amis, et fait des connaissances nombreuses, surtout pour les sciences physiques. M. Encke et quelques autres savants me conduisirent dans les jardins de M. Mendelson, et pendant que je m’y occupais avec eux, dans le cabinet magnétique de M. de Humboldt (*), de la détermination de la force de l’aimant; ma femme fut accueillie, de la manière la plus aimable, par M®'" Mendelson et ses deux charmantes demoiselles , deux des plus habiles musiciennes de Berlin. Leur frère, le célèbre compositeur, dirigeait alors l’orchestre du théâtre de Dresde.

En quittant Berlin, notre dessein était de passer par Weimar et d’aller saluer l’immortel auteur de Mépbistopliélès et de la plupart des chefs-d’œuvre de la littérature allemande. Les dames Mendelson nous offrirent obligeamment leur concours, de même que M. Zeller, l’ami intime

(*) J.'W. Gœthe, né à Francforl-sur-le-Mein, le 38 atril 1749; mon à Welnur, le 33 mars 1H33.

(*) Cesavanl se trouvait alors en Rii.ssie, voyage que faisaient en même leiopà %}H. Ilanvleen et Adolphe Erman. Voyez plus haut Particle de de ifumboUit.

de Goethe et le chef de musique le plus renommé de Berlin pour les compositions chorales.

Je me dirigeai donc vers Weimar, où résidaient naguère Goethe, Schiller, Hcrder et Wieland, quatre des plus illustres représentants de la littérature allemande, à l’époque la plus belle de son épanouissement. Ils entouraient le grandduc de Sa.xe-Weimar à peu près comme le Tasse et l’Arioste se trouvaient autrefois autour du grand-duc de Ferrarc, mais dans une position plus élevée et plus digne de ces grands génies qui ont à jamais fait l’honneur de leur siècle. Goethe seul survivait encore à cette belle école qui se résumait en quelque sorte en lui et qui semblait près de s’éteindre.

J’arrivai à W’eimar à une époque mémorable : on s’apprêtait à célébrer le quatre-vingtième anniversaire de la naissance de Goethe, ce vaste génie qui semblait répandre ses derniers rayons sur l’Allemagne, veuve successivement de scs poètes les plus distingués.

J’eus l’honneur de recevoir de cet illustre vieillard un accueil plein de bienveillance; il m’admit obligeamment à ses réunions particulières, et je profitai avec empressement de cette faveur qui comblait tous mes désirs. Doué d’un esprit flexible, d’une imagination ardente, Goethe avait porté son attention sur presque toutes les branches des connaissances humaines : les lettres, la philosophie, les sciences naturelles, la physique, les beaux-arts ont été tour à tour l’objet de ses méditations.

Après s’ètre informé avec bonté du but de mon voyage, il témoigna le désir de voir l’appareil avec lequel j’observais l’intensité magnétique; il eut par suite l’obligeance de m’offrir, pour faire mes expériences, le jardin qu’il occupait près du parc de Weimar et qu’il a rendu célèbre à jamais par les brillantes compositions que son génie y a fait naître; il m’envoya même sa voiture, en m’invitant à lui faire con-

iiailre eiisiiilp le résullal de mes observations. J’acecfilai avec reconnaissance , non moins, je l’avoue, dans un Lui scienliliqne que par un senliment bien naturel de cnriosilt el de vénération. Le jardin était placé sur le penciiaiii d’une colline d’où l’on découvrait tout le beau pare de Weimar jusqu’au belvéder, qui était la résidence d’été du grand-duc. L’habitation était petite et ornée avec une simplicité e.xtréme : on pouvait dire de la maison et du jardin de Gœthe ce que ce grand poêle met dans la bouche de Werther (') ; « Le jarilin est sini|)le, et l’on sent d’abord, en entrant, que le plan n’a point été tracé par un savant jardinier, mais par un homme sensible (|ui voulait y jouirde lui-méme. » Mes e.xpéricnces, comme on peut le penser, ne furent pas faites avec tout le calme nécessaire; il fallut retourner encore au jardin, et j’allai faire la troisième fois mes expériences dans un endroit isolé du parc.

Lorsque Gcelhi- sut que je m’occu|)ais aussi d’e.xpériences d’optique, il me montra avec une complaisance extrême ce qu’il avait fait sur cette partie intéressante de la physique: il eut même lu bonté de me donner ()lusieurs verres pour les expériences de la polarisation et un ouvrage dans lequel il a consigné ses idées sur les divers phénomènes qui eu dépendent cl sur la théorie des couleurs (*).

(‘) Der Gart^n iil eiufach, uud man gleick bey dem Eintritle. dtiii

uicht ein U'hseusclKif(lich<!r Giirlncr, iondern ein fühlfudes ffen d«n Plan gezeichuetf dus sfiiter setbst hier yeuiessen wolUe.

(*) Je lui «loi» «leux cahiers li'ohsonalions niéiéoroiugiqiies. publié

sous scs <ius|MCes à rOhservaluiie de léiia, par M. L. SchrOo ; le dernier cabirr, pour 1 827, esl le sixiêim? de la ruilecliun ; Meicorologische Beobachtunçen. ii>8'

^ ohsci-saiions se r.ii»aiciu sitniillaiii mciil à léna , à Ilmcnaii ei au cbite.iu Je \\ ai thouig, près «rEisenacli ; elles formeioiU, avec celles île Dresde el »lc Berlin, des colleclions prècien<«cs pour la météorologie. Elles concernent Pètal du haro* mèn e, du therrm>mè(i e,de rhygiumêlre d'après De Luc, la direction el riolcQsii^ «lu vent, l'état du ciel en général, etc. Les ubsei't allons .se raisaieiU à huit bnirrtdo matin, à deux el huit heures du suir.Lhaiiue cahier est accompagné de plaoclte^. ou l'on a rendu seii'ihles l'aul les icNUllats imméritjnes obtenus pendant l'JUDce.

Cependant arriva le 28 août et, avec lui, le qualre-vingtième anniversaire de Goethe. On avait craint d’abord que la succession d'émotions trop vives ne nuisit à la santé de l'illustre octogénaire, et qu’il ne fût forcé, par son âge, de se soustraire aux visites trop nombreuses de ses amis et de ses admirateurs. Il s’abstint néanmoins d’assister au banquet qui lui fut offert et sc ht remplacer par son hls, qui, dans line allocution touchante, sc rendit l'interprète de ses sentiments. A cette fête, qui réunissait les littérateurs, les .savants et les artistes' de Weimar ('), assistaient encore plusieurs étrangers, parmi lesquels on distinguait le poète dramatique Holtei, de Berlin, Mickiewicz, jeune poète polonais, qui a été, pendant sept années, exilé dans la Sibérie, et David, de l’Institut de France, qui venait de terminer un buste de Gœthe dont on s’accordait à louer la ressemblance cl la parfaite exécution (’).

Le lendemain, on donna au théâtre une première représentation de Faust, d’après les modiheations faites à l’original, avec l’approbation de l’auteur, par le célèbre littérateur Tieck. Je fus a.ssez heureux pour passer presque toute la

(*) Nous cilerons en parliculier le savant philologue Eiemer, W. Mayer, l'élève et rémule de Winckelmann, H. Peiicer, président du consistoire, M. Froriep, directeur de rinslilitl géographique, etc.; l'hahile compositeur lliimmel avait aussi ajouté au charme de cette fête par ses savants accords.

(*) David, qui se faisait particulièrement remarquer, indépendamment de son talent, par son e&tréme délicatesse envers les hommes dont il estimait ou le caractère ou les talents, s'élait rendu eipressément à Gdttingue, |tour sculpter le |H>rlrait de Tillustre poète. C'est dans cette occasion que j'eus Tavantage de le trouver à Weimar. Je le revis ensuite à Paris , oh il s'occupait de l'importante collection de ]>orlraits qu'il destinait à sa pairie; et je le retrouvai plus tard à Bruxelles, où il avait élé contraint de chercher un asile i la suite des événements de 1S59. Son extrême réserve l'avait empêché d'aller voir ses amis; j'eus quel* (|ue peine à le retrouver; et bientôt je pus m'applaudir de l'avoir rencontré. Sa crainte était, non |M>ur lui, mais pour moi; il ne voulait pas, disait>il, me com> promettre par ses visites. Il se rendit ensuite en Grèce, et mourut peu de temps après, emporiarii les sentiments d’estime de tous ceux qui avaient eu le bonheur de le connaître.

jüurnùe qui suivit celle représentation avec Goethe : il continua à me montrer avec bonté ses expériences relatives à la lumière, ainsi que la collection de ses divers inslrnments; ce qui faisait (]ue la chambre dans laquelle nous nous trouvions ne ressemblait pas mal à celle du docteur Faust, comme l’observait en plaisantant sa belle-fille madame Goitbc. Ma mémoire n’a rien perdu de ses entretiens pleins de charmes, pleins d’abandon; ils seront toujours présents à ma pensée (').

Malgré le temps le plus affreux, j’avais eu soin en arrivant à Gotha de me rendre à l’observatoire, situé sur le Seeberg, à une demi-lieue de la ville. Les chemins sur les flancs de la colline sont si mauvais parles temps humides, qu’ils sont presque im|)ralicables, même pour les voilures.

L’observatoire du Seeberg avait été construit, en 1788, pr le duc Krnesl, qui en confia la direction au baron DeZach(*|. (b; célèbre astronome, dont la longue carrière a été constamment consacrée aux sciences, a fait des observations nombreuses qui ont répandu beaucoup d’éclat sur l’établissement (|u’il dirigeait; en quittant l’observatoire, il eut pour successeur son digne ami le baron de Lindenau, à qui l’on doit des observations et des tables généralement connues et estimées par les astronomes. M. Nicolaï prit la direction de

(') Weimar renfeime plusieurs étahli^semciils utiles; Tiin des plus remarqiiahles est la l)ii)liûlti(>(|ue, t|iiî éutl alors contiée aui soins c^cUirés de Riemer. On y irutive, outre la collection des livres, qui est lr«^s-ricbe , plusieurs aeti- (|iiités et des objets d'art qui mérllenl raltenliou du foyageur. Onyvoiiavec attendrissement le porirail du grand-duc Charles-Angiisle, dont tous les gen* tie bien ont icgretlO la perte, et dont le règne sera à jamais célèt>re par chefs-d’uMivi e lie Gu'ilie, île Schiller, de W'ieland et de Herder. l.es bii>le*de<f' illustres écrivains que Tamilié avait retenus auprès de lui, sont dépofés dsos O même enceinte.

L'Institut géographique de M. le conseiller Froriep est aussi un des beam èubiissements de Weimar; outre la construction des caries géographiques, oo »*y occupait encore de tout ce qui concerne l'imprimerie en général.

Le plan de l'aucien observatoire se trouve dans V/Innuatre |»our 1795.

l’observatoire en 1816, et eut à son tour pour successeur M. Encke, qui ne tarda pas à être appelé à Berlin. M. Hansen, précédemment adjoint de M. Schumacher à l’Observatoire d’AItona, succéda à ces düTérents astronomes et obtint depuis de la munificence du duc Ernest la construction d’un nouvel observatoire plus commode et plus riche que l’ancien : ses talents comme mathématicien et comme astronome l’ont mis depuis longtemps en première ligne parmi les savants actuels.

Goethe avait l’habitude de recevoir gracieusement les nombreux étrangers qui s’arrêtaient à Weimar et qui lui étaient adressés des différents pays avec le désir de le voir et de le saluer. On conçoit qu’une obligeance semblable pouvait donner lieu à de graves inconvénients et provoquer des indiscrétions. Le célèbre poète voulut bien me citer à ce sujet quelques exemples qui froissaient toutes les règles des convenances.

Cependant la plupart des hommes distingués qui étaient alors à Weimar auraient désiré l’entendre; mais ils concevaient sa répugnance à parler, pour ainsi dire, publiquement, quoique placé au milieu de son salon. Plusieurs d’entre eux m’engagèrent à entrer dans leurs vues et à les seconder : ma jeunesse et le désir de les obliger me fit oublier peut-être ce que je devais à notre illustre Mécène. Je lui parlai successivement de différentes circonstances de scs voyages et de scs écrits les plus estimés, mais sans trop exciter son attention et sans lui donner l’envie de prendre une part active à l’entretien; cependant, lorsque je vins à parler de Venise, de sa jeunesse et de ses premières compositions, je compris que j’avais touché on sujet qui l’intéressait : bientôt je pus m’arrêter, et je vis successivement tous les conviés s’arrêter autour de nous. L’illustre auteur avait sans doute compris le désir de son jeune admirateur

ooî —

cl celui de loutc rasScniblcc. G'jethe, dont la noble figure faisait nailrc le respect et dont le langage avait quelque chose de brillant et d'inspiré, [larla avec une éloquence réelle des premiers souvenirs de sa jeunesse, de ces premiers temps qui lui permettaient de rappeler ce que sa carrière avait eu de plus brillant et de plus anime ; il était vraiment poète et il était aisé de voir que les sentiments qu’il exprimait avaient pénétré dans le ca-ur de tous ses auditeurs.

Outre ses soirées, auxquelles étaient invités les nombreux étrangers qui visitaient Weimar, Gœthe avait des réunions lin soir où quebpies [lersonnes étaient plus particulièrement admises. Dans ces petits comités, l'illustre poêle voulait bien me parler encore des travaux de l'optique et des recherches qui l’avaient spécialement occupé. la fin de la soirée, il ino disait avec bonté : « Demain nous verrons tel ou tel point scientifique. » J’étais venu à Weimar pour y passer un jour, et je rn’y trouvais déjà définis une semaine, sans que j’eusse pu songer à lui répondre que je me proposais de [lartir pour assister au congrès scientifique qui allait s’ouvrir à Heidelberg. Je crus cependant devoir lui parler de mon prochain départ, et quand il vit qu’il y avait nécessité de m’éloigner, il me demanda de passer un instant avec lui dans un salon voisin.

« Hé bien, me dit-il en souriant et quand nous fûmes seuls, je vous dirai la vérité tout entière; si je voulais vous la dé-giiiser, vous seriez assez clairvoyant pour vous en ajiereevoir. Comme poète, mon chemin est fait ; je puis le parcourir avec assurance; mais comme physicien, il n’en est fias de même, et les opinions pimvent varier beaucoup au sujet de mes recherches. » Puis, après un moment de silence : « Vous allez donc à Heidelberg pour assister à ce grand fiazar scientifîqiK! (le congrès) : chacun y viendra étaler sa marchandise, la prisera fort et dépréciera peut-être

celle du voisin. Or, je suis un voisin, moi; et j’avoue que je serais assez curieux de savoir ce qu’on pense de celle marchandise et si on lui donne quelque estime... Me promettezvous de me dire la vérité. » Je lui répondis qu’il pouvait l’attendre pleine et entière. « Cela mesuflit, dit-il, je compte sur votre promesse. »

Nous rentrâmes ensuite au salon. <( Je veux vous donner, avant votre départ, me dit-il alors, la preuve d’un talent qu’on ne me suppose certainement pas. Je mets un amourpropre tout particulier, ajouta-t-il en souriant, à savoir faire un paquet; et, en effet, il s’occupa de ranger les pièces qu’il me destinait, ainsi qu’à ma femme, sous une enveloppe que j’ai toujours conservée soigneusement depuis, comme un des présents les plus précieux que je tiens de lui. Qu’on pardonne ces petits détails, que le souvenir du grand poêle fera peut-être excuser. Sur un carton de formai in-8", il déposa d’abord l’intéressant ouvrage Zur A' a/Mnü»«sen*câa/i ueberhaupt, besonders zur Morphologie : Slultgardt und Tübingen, 1820; et, sur la couverture, il écrivit ces mots pleins d’amitié : Herrn Director Quetelet, zu geneigtem Andencken det 28 Aug. 1829. — Der hùchsl erfreulichen Unterhaltungen nicht zu vergessen.

Gœthe.

Entre les feuillets du livre, il plaça six verres colorés plans de sept centimètres de hauteur sur quatre de largeur pour les expériences lumineuses et pour démontrer ses idées sur des effets de polarisation , qu’il considérait d’une manière toute particulière et avec des expressions qui lui étaient propres : puis les quatre vers français suivants qu’il destinait à ma femme. Ils étaient tracés de sa main, avec une écriture ferme qui semblait appartenir au burin bien plus qu’à la plume d’un octogénaire :

ChaijMc jour enl itn bien *|u« <hi ciel je rcçoi,

Profilons aujoiircl’biii de celui qu'il nous donne;

U n'apparlienl pas plus aux jeunes {{cns qu'à moi^

El celui de demain n'appartient à personne.

GocTRe.

Gœlhe replia ensuite son- paquet; il y apposa son cachet et remplit toutes les formalités voulues, pour me donner, (lisait-il gaiement, une idée de son savoir en fait d’expédition. Ces détails pourront étonner et on ne les soupçonnera certes [loint chez l’auteur de ff^erlher, de Faust, d'Egrnmil, etc;., surtout si l’on se rappelle la réputation qu’on a faite assez généralement à cet homme éminent.

Quand il fallut le quitter, vers la fin de la même soirée, et lui faire mes derniers adieux, les paroles me manquèrent ; le bon vieillard s’en aperçut et il m’embrassa avec la tendresse d’un père. Je ne pense pas avoir été jamais plus vivement ému, et plusieurs jours après mon départ, j’avais encore ce même sentiment de tristesse. Il était bien vivement éprouvé au.ssi par ma femme, qui conserva avec M'' Otilie Goethe, la belle-fille du célèbre poète, une correspondance amicale pendant le reste de ses jours.

Le lendemain, je suivis en silence le chemin qui m’éloignait de Weimar, où toutes mes pensées se reportaient sans cesse. Je n’avais vu et je ne connaissais l’illustre poêle que je venais de quitter que depuis une huitaine de jours, et il me semblait que le bonheur que je venais d’éprouver ne dût point avoir de terme. Ce ne fut guère qu’en arrivant à Gôttingue que je parvins à me remettre un peu dans ma véritable route ('). Quelques jours après, j’arrivai à Heidelberg, où le congrès scicntilique venait de s’ouvrir. J’eus le bonheur d’y trouver l’accueil le plus bienveillant et chez les savants du pays, dont quelques-uns m’étaient connus, et chez les sa-

(1) Voyez plus haut Tarlicle Ch.~F. Gauss, page 643.

vanis étrangers, qui y étaient arrivés, comme moi, pour se faire une idée de ces réunions scientifiques tontes nouvelles encore dans le monde savant. J’y trouvai, pour l’Angleterre, le vénérable Robert Brown, MM. Coddington elWhewell('); et, pour la France, le baron de Férussac elle professeur Roux qui s’occupait alors d’expériences d’optique et dont les idées se rapprochaient beaucoup de celles de Gœthe. Je suivis attentivement ces communications, comme j’en étais convenu avec le célèbre poète de Weimar, et j’eus le grand avantage, en lui parlant de ce qui le concernait, de pouvoir l’entretenir du véritable enthousiasme avec lequel avait été portée sa santé dans le diner général de tous les savants, qui couronna cette brillante assemblée. Noos étions tout près de Francfort, patrie heureuse de l’illustre écrivain , et l’Allemagne était fière de pouvoir proclamer un nom si intimement uni à sa gloire littéraire.

Je fus heureux, de mon côté, je l’avoue, d’avoir été désigné par ce grand poète, pour le mettre confidentiellement au courant de ce qui s’était passé à Heidelberg et du véritable triomphe dont il avait été l’objet.

Ce ne fut néanmoins que quelque temps après que je reçus de Weimar une lettre amicale qui m’annonçait que ma lettre avait été reçue, et que deux personnes que j’avais pris la liberté de lui adresser successivement, avaient été accueillies obligeamment par lui. On verra peut-être avec quelqu’intérët la lettre qu’il voulut bien m’écrire à ce sujet.

« Ne croyez pas, mon cher monsieur, que mon silence exprime un ingrat oubli; je me souviens, au contraire, de

(') Au noment d*imprini«r celte feuille, je Ils avec aflfiiction, dant letjoiirnaui aoglaia que le Rév. William Whewell vient de mourir à Oxford, le 6 man, d'une chute de cbtxal. Cet homme diilingué était né le S4 mai 1794, dan» le pajrs de Lancastre.

fu'iir, avec les miens, de ces jours que vous avez bien voulu, avec voire cliére c|)ousc, passer parmi nous, en relardanl votre départ.

» L’inlérél que vous avez porté à mes idées, à ma inaniérc de les envisager et de les coordonner, a été pour moi d’une grande iuiporlaiice. J’ai continué de les considérer avec plus d’attention et tâché de les traiter avec plus de soin. I.es livres qu<' vous m’avez envoyés m’ont été également très-utiles ; J’y ai beaucoup puisé, et, par re.xameii des principes qu’ils contiennent, j’ai appris à micu.x apprécier ma propre manière de voir.

» l,e jeune homme, M. Uollin ('), venu de votre part, eu nous assurant de votre souvenir, a été le bienvenu, et j’ose espérer rpi’il se rappellera avec plaisir le temps trèscourt qu’il a passé avec ma lille et avec moi.

» J'ai appris avec d’autant plus de plaisir que vous vous proposiez de faire un voyage en Italie, que je pouvais espérer de vous y voir reneouirer mon (ils, (|ui venait précisément de s’y rendre aussi. J’ai été peiné d’apprendre qu’un triste événement vous ait empêché d'entreprendre ce voyage tant désiré C*).

» Ma bonne lîlle vous présente ses meilleurs compliments, ainsi qu’à niaiiame votre épouse, eu vous assurant que les journées charmantes et iusiructives dont vous nous avez honorés nous ont laissé le plus agréable souvenir. Portezvous bien cl donnez-nous (pielquefois, par un voyageur

t') M Kollin, ilepiiis mmislrc «les Irdvanx jiiihhcs en venail <le 1er-

miner hnllammeiu ses »-hnles à Berlin, lc>r>qtie je crus pouvoir ra<lrrsseri Goethe ; on pctil soir <|iie noire compalriole, m.il&ir<^ son jeune âBe, fui fort bieo .ip|tri'cu* par l'illii-sire écrivain.

(•) l’n malhnii «le familk* m’empéclia, en r/Ttl, tie me ren«lret*n Italie au»îii6i <|ue je me IVlais proposé : j’appris eiisniie, à Naples, que le fils du célèbre poeie allemand y éiaii mori depuis peu dans loulc la force de l’ige el malgré la santé la plus robuste.

obligeant, le témoignage d’un souvenir durable et d'un attachement inaltérable.

» Je suis, avec la plus haute estime,

» Votre très-dévoué

» J.-VV. Goethe (').

« Weimar, le 34 mai 1830.»

Cette lettre est un des souvenirs les plus précieux que

(*) J'ai cru devoir reproduire ici textuellement cette lettre i|ui présente l'élégance de diction liahihielle de Gœlhe et que la tradiiclioo est iocapahle d'exprimer.

•• Denken Sie nichl, mein werthester uDd bocb|;escliai2ter llerr, dass niein bisberi^es Schweigen eine iindankhare Vergesscnheil andeiite, vielmcbr bin icb mit den mcinigen jener Tage freiidig eingedenk, die Sie, mit Ihrer tbeuren Gattin, Ibre Reise verzOgernd, bejr uns zubringen wollten.

» Mir ist Ibre Tbeilnahme an den Ersebeinungen die icb vorfUhrte, an meiiicr Art sie anziisehen iind zu ordnen, von der grOs.«ten Wichtigkeit geworden ; jenc hab* icb mit mehr Aufmerksamkeil zu bctrachten forlgefaliren iind diese sor^ralliger zu bebandein gesucht. Niclil weniger baben mir die ul>eràendeten Buclier viel genulzt, indem icb mir daraiis gar manches im Zusammenbang ziieignen, aiich,dtirch PrUfting der darin entballenenGrundsaize, meinc eigne Vorstelltingsarl naber betirtbeilen lernte.

• Der Jiinge Mann Herr Rollin, tier uns von Ibrer Seile kam und uns Ihres Andenkens versieberte, war freiintllichst willkommen und icb daif hoffen dass er sieb der kiirzen Zeit die er hejr mir und meiner Tochter zuhrachle, mit Vergntlgen erinnern werde.

» Die Nacbricht dass Sie nach Italien zu geben gedacblen, war mir, tbeiU fdr Sie, lheils aiich darnm sehr angenebm, da icb bofTcn konnie, mein Sohn, der eben dahin den Weg nahm, werde Sie daseibst anirefTen. Deslo unerfreiilicher war roir die Nachricbl, ein trauriges Ereigniss babe Sie von einer so gewtinschten Reise leider abgehalten.

•• Meine giile Tochter empOeblt sich Ihoen und Ihrer Frau Geroahlin zum allerheslen, mit der Versicherung dass die erfreuenden und belehrenden Tage, die Sie uns gegOnnl, die anmuthigsien Erinnerungen bey uns zurucàgelassen. Leben Sie recht wobi und gehen uns manchmal, diircb einen bedeutenden Rcisenden, von einem forldanernden Andcnken und einer unverwelklichen Neigung das erwunschte Zeugniss.

» In vorzüglicbster Hochachtung

» Ein treuanbanglicher,

» J.-W. Goctii.

* • Weimar den 34 May 1830. »

j'aie conservés : je sentais parfaitetnent l’exlréme bonté du noble vieillard pour un jeune homme qui n’avait aucun titre qui pût le recommander à tant de bienveillance; mais ces sentiments eurent peut-être quelque influence sur mon avenir : je ne pouvais les oublier devant les souvenirs historiques qui m’avaient tant frappé.

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