FRANÇOIS-XAVIER-JOSEPH DROZ
« François-Xavier-Joseph Droz appartenait à une famille parlementaire, qui le destina de bonne heure à la carrière administfative. Il allait y entrer et se rendre à Paris, quand la révolution éclata. Droz en adoptait les vrais priqpipes avec un sage enthousiasme; et, en 179!2, il partit pour la défendre dans le bataillon des volontaires du Doubs, où il occupait le rang de capitaine. Appelé bientôt dans l'étatmajor de l’armée du Rhin, en qualité d’adjoint aux adjudants généraux, il y servit trois ans, et il assista au siège de Mayence. Mais quand les dangers de la patrie furent conjurés, Droz revint aux études paisibles qu’il aimait; et, tout jeune encore, il remplit, à l’École Centrale du Doubs, la chaire d’éloquence, qu’il garda jusqu’en 1802. Plus tard, et sans cesser de cultiver les lettres, il accepta un emploi auprès de M. François de Nantes, directeur des droits réunis, qui lui accordait, comme à plusieurs autres écrivains distingués, son intelligente protection et qui l’honorait d’une amitié plus précieuse encore.
(•) Né à Besançon, le 31 oclobre 1773, mort à Paris, le 9 novembre 1S50. flou» reiiroduisoQs, en léletle notre notice, le discours que M. Barthélemf Saint-Hilaire a prononcé sur son lombeoii.
>1 C est dans ccs fonclions, cessées avec l’empire, que üroz écrivit ou conçut ses |)rincipaux ouvrages. Ils sont assez divers. Je puis parler de scs litres littéraires, même devant cette loinbe ; car vous entret(>nir de scs travau.x, c’est encore vous entretenir de ses vertus. Moraliste, historien, économiste, romancier même, IJroz n’a poursuivi, sous ces l'ormes dillérentes, qu’une seule idée : propager parmi ses semblables les nobles sentiments dont son àme était éprise. V Essai sur fart d'être heureux commença, vers 18ü(), sa réputation, et Droz s'y trouve déjà tout entier. Des idées saines et élevées, un langage simple et empreint d'une sorte d’onction religieuse, une sérénité sincère, une tolérance que rien ne décourage, une douceur qui ne se dément point, une composition tout à la fois savante et légère, (irent le succès de ce livre, et, ce qui touébait bien plus,le cœur de notre confrère, son utilité. L’auteur révélait à ses lecteurs charmés l’art délicat qu’il pratiquait lui-méme, et les engageait par de faciles conseils à le pratiquer comme lui. (’’élail un doux écho des doctrines que le niotidc avait jadis entendues de la bouche de Socrate, de Platon, de Fénélon, de Franklin, et même du ministre de Wakelield, que Droz confondait dans son admiration et dans son culte. Les mêmes qualités de grâce sans atfeclation, et de justesse sans austérité, se retrouvent dans son ouvrage sur la Philosophie morale, où il emprunte avec discrétion aux dill'érents systèmes ce qu’ils ont de plus praticable et de plus vrai ; dans ses À ppliealions de la morale à la politique, où il donne aux citoyens étaux gouvernements des leçons trop peu écoutées; et, enfin, dans son Essai sur le beau, où la délicatesse du style n’ote rien à la solidité des théories, qu’elle dissimule sans les alfaiblir: Droï a porté ccs qualités élégantes jusque dans l’économie politique. Il n’a point voulu décider les questions difficiles
qui divisent la science ; mais il s’est prononcé sans hésitation, comme sans excès, pour le système de la liberté, qui lui semblait plus conforme aux véritables intérêts et au bonheur de la société.
» Ce sont encore là les principes généreux qui le dirigent dans l’ouvrage qu’il a consaeré à la révolution, et auquel il travailla durant trente années avec la consciencieuse sollicitude d’un juge qui doit prononcer une sentence : témoin de celte prodigieuse époque, il n’a point voulu la retracer tout entière: il en a évité les trop douloureux tableaux, ne croyant pas sans doute qu’il pût être utile de les reproduire. Il s’est borné à VHistoire du règne de Loui» Af'I, pendant les années où l'on pouvait prévenir et diriger la révolution française. Le titre seul du livre en indique suffisamment la pensée. Droz n'accuse personne; mais il ne cache point les fautes; il les signale pour que des temps plus heureux les évitent. Impartialité, droiture, modération, sagesse, amour de la patrie et de l’humanité, toutes les grandes qualités de l’historien éclatent dans ce livre accompli, qui est avant tout l’œuvre d’un homme de bien, et qui a eu la rare fortune de mériter l’estime et de réunir les suftVages de tous les partis.
» Mais des idées plus hautes encore occupaient notre confrère , et deux opuscules. Les pensées sur le christianisme et Les aveux d'un philosophe chrétien, sont venus, il y a quelques années à peine, nous révéler les intimes et saintes préoccupations de son âme : « Lorsqu’on revient à la religion, a-t-il dit lui-mème, il ne faut ni se cacher, ni se donner en spectacle; » maxime bien sage qu’il a su appliquer à sa propre conversion avec toute la modestie et toute la fermeté qu’on pouvait attendre de lui. Il n’avait jamais cessé d’élre religieux, et les principes que lui avait inculqués dès l’enfance la piété paternelle, reprurent avec force vers la fin de sa carrière. Il avait jadis tenu à la société d’Auteuil,
sans jamais lui appartenir complètement; la philosophie, tlonl la rigueur ciïrayait |icut-élre son gracieux talent, ne lui parut [>lus sullisante sur les dernières années de sa vie; et la religion fut pour lui comme le sceau mis aux saints elforts d’une existence entière.
» Voilà, Messieurs, ce qu’a ètè notre vénérable confrère dans ses ouvrages et dans ses croyances. Mais ce qu’il y eut encore de plus solide en lui, c(‘ furent scs vertus, (iràce à elles, il avait trouvé le bonheur sur cette terre autant qu’il I est donné à l’homme de l’y trouver. Il n’a jamais cultivé que j
les idées les plus nobles et les sentiments les plus purs. Il a i
inspiré pour son caractère l(> respect profond de tous ceux I (pii l’ont connu, la vénération et la tendresse d’une nombreuse famille. Par ses écrits, il a contribué à entretenir dans les âmes le culte du bien et dn lieaii ; il l’a pratiqué lui-inéme avec une constance (pii ne s’est pas un instant lassée, avec une foi énergique et calme qui n’a point faibli, même ilevani les tristes spectacles dont notre temps l’a plus d’une fois adligé.
» Droz a cru au |)erfectionnement des hommes , parce (pi’il avait toujours su se perfi'clionner lui-méme ; et loin do théories funestes et honteuses ipi’il a laissées aux esprits vulgaires et qui désespèrent de la vertu, il a montré par ses propres exemples commenl on la fonde et comment on la propage. Si ses oiivrag(;s n’ouvrent point des voies nouvelles à l’esprit humain, ils seront comptés du moins parmi les ! guides les plus surs et à la fois les plus aimables. Ils seront I (lu (letit nombre de ceux qui font honneur à notre temps et qui le recommandent h la postérité On peut dire avec pleine franchise , devant la tombe de Droz et en présence de Dieu, qui imaintcnanl le juge, que nul ne fut de nos jours plus sincèrement homme de bien.
» Que cet éloge mérité nous console. Messieurs, de cette
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perte nouvelle. La vie de Droz a été pleine autant quelle a été honorable, et son souvenir vivra parmi nous comme un de ces féconds exemples que nous présente la trop rare union de la sagesse et du patriotisme, du talent et de la vertu. »
Not tamen haee quoeumque modo (ibi noitra vMuim Dieemui jimavit noi quoqtto (Viiailb.)
La notice que l’on vient de lire rend un hommage bien mérité aux talents et aux vertus de l’illustre confrère que la mort nous a enlevé. Si je me hasarde à y joindre quelques mots, c’est pour rappeler les liens d’alfection qui rattachaient Droz à notre Belgique. Vers la fin de sa vie, en effet, il cherchait à se délasser de ses travaux littéraires par des voyages, etsouvenlses excursions le ramenaient parmi nous: Bruxelles avait fini par balancer Genève dans ses affections, et cependant il comptait dans cette dernière ville d’anciens et de nombreux amis.
Lui-méme il nous a expliqué les causes de cette sympathie, en même temps qu’il nous exprimait ses rcmerciments au sujet de sa nomination d’associé de la classe des lettres. L’opinion de cet écrivain distingué sur notre pays est d’un trop grand poids pour que je ne me fasse pas un plaisir de la citer ici. « Vous connaissez mieux que personne la haute opinion que j’ai des destinées de votre pays. Lorsque je le visitai pour la première fois, il y a une dizaine d’années, je fus frappé d’y voir l’industrie agricole et l’industrie manufacturière lutter de prospérité avec un égal succès; je trouvai le goût des beaux-arts généralement répandu. J’admirai dans plusieurs villes des établissements utiles, que je crus fondés par l’autorité publique, et je les admirai plus encore
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rii apprenant (pi’on les doit au zèle éclairé de particuliers occupés du bien général. Je n'ai trouvé nulle part les bons esprits micu.x convaincus de cette vérité que, dans notre siècle éniineimncnt industrieux, il est indispensable de donner au.x l'acultés buniaines un grand développement intellectuel et moral : en ed'el, les hommes deviendraient bien pauvres, s’ils ne voulaient être que riches. Grâce à la facilité des communications, j’espcrc que désormais Français et Uelges causeront souvent ensemble sur de tels sujets ('). »
Droz était d’un caractère doux et aimant; il avait besoin de l’affection des autres hommes, et il eût été difficile de ne pas lui accorder 1a sienne, quand on avait le bonheur de leconnaitre. Il était le dernier survivant de cette pléiade de littérateurs distingués (pii rappelaient, sous l’empire, l’union touchante des grands écrivains du siècle de Louis XIV. Les noms de Ducis, Andrieiix, Picard, Droz, Campeiion, Houffh;rs, Aiiger, sont aujourd’hui naturellement associés, comme le sont ceux de Boileau, Bacine, Molière, Lafontaine; ils donnent une nouvelle preuve du charme que prête aux lettres une estime réciproque fondée sur le talent et sur le caractère. Qui n’a lu avec attendrissement h's charmantes
(') Lellrr a*lrossi*c «ui spcivlaire DoipéUifl, le 20 janvier M<47. — l/altachemenl «|ue Droz porlait à la He0^i<{tic certainement hien désintéressé; car il est peu tl'auleiirs français dont nos libraires aient plus contrefait les ouvrages. Dans une de ses lettres, il si;;nalail avec raison les préjudices (|m‘ res sortes de spéculations font aux l«'ttre>. n Vos libraires se sont bien bâtés de contrefaire mon dernier ouvrai^e, m’écrivait- il. Cela retardera sans doute beaucoup le mo* ment où je puiirrai faire une seconde édition Voilà le très-grand inconvénient des contrefaçons ; elles mellent obstacle à l’amélioration des ouvrages; et c’est là ce qui devrait les rendre odieuses à i|uiconi|uc voit dans les résultats de Timpri* merîe autre chose que des produits matériels. » Il y a plus, la curiosité nous avait porté un jour à enim- chez un libraire, et à lui demander un exemplaire d’une contrefaçon d’un de scs livres pour le joindre à une collection curieuse qu’il formait de toutes les tradiiciioiis et contrefaçons qui avaient été faites de ses ouvrages. F.n ouvrant le volume, Droz éprouva un sentiment de surprise et d’indignation : il reconnut que plusieurs passages avaient été complélemcDt altérés.
compositions qn’ils s’adressaient mutuellement, surtout les vers si touchants d’Andrieux à Ducis :
Cher DuciSf quand lu vieoi visiter ma retraite,
Il ine semble toujours voir entrer avec toi L*incorniplible honneur, la rranebise, la foi;
Sur les beaux cheveux blancs qu'un vert laurier cosrenne, Des talents, des vertus, le double éclat rayonne;
Je pense que le ciel dai^tne envoyer eiprés La sagesse vivante et sons de nobles traits,
Pour m'en faire éprouver l'influence prospère,
Et que lu viens bénir mes enfants et leur père!
Ces vers, on le sait, font partie de la charmante êpitre Cécile et Térence, qu’Andrieux avait composée pour célébrer le quatre-vingtième anniversaire de Ducis. Les détails de cet anniversaire, qui donna lieu à une véritable fêle de famille, ont été racontés avec une simplicité touchante dans le journal où l’illustre Ducis consignait de sa main ses souvenirs de chaque jour. Trente ans après, j’ai eu le plaisir de remettre celte page précieuse sous les yeux de Droz, et de lui causer une émotion bien douce (').
(') Ducis, le peintre, connaissait le profond respect que je portais à la mémoire lie son oncle; il me Ht l'amitié de détacher celle page du journal de l'illustre poète cl de me l'offrir en y joignant les manuscrits d'Othello et d'Jbufar. J'ai cru qu'on ne lirait pas sans intérêt les paroles si simples par lesquelles le vénérable octogénaire a exprimé les sentiments dont l'avait |»énélré l'affectueuse attention de ses amis :
« 1813, août Î3. — Lundi, dîné dans le parc, chez Barskeville, dans le salon où j'avais dîné il y a plus d'un an, avec Andrieux et M"* Dauguel. J'avais à ma liroite Droi ; après Droz, Auger; après Auger était Andrieux ; après Andrieiii était Picard.
« Les quatre bons amis sont venus ensemble me surprendre chez moi, lorsque j'étais à mon troisième, dans ma bibliothèque, écrivant à Droz. Ils m'ont déclaré
que je dînerais avec eux Entre la poire et le fromage, je parlai de mon
épitre à Campenon. On me pria d'en faire une lecture. Ayant oublié mes lunettes h la maison, Andrieux me prêta les siennes, qui ne me servaient pas bien. Je lisais assez mal. Droz me proposa de lire à ma place, ce que j'acceptai trèsvolontiers. Il lut à merveille, et il me donna du plaisir à entendre mes vers dans sa bouche. Après celle lecture, Andrieux parla d'une pièce de vers intitulée : Le
Sans avoir alleint un âge Irès-avancé, Droz a survécu à la plupart tles personnes (lu'il avait le plus aimées. Au mois il’avril 1841 , il lit une perle cruelle, qu’il supporta avec une sérénité d’âme et une résignation qu’on ne saurait trop admirer. Cependaul, malgré son énergie, la mort de son épouse opéra une révolution sensible dans toute son e.vislence morale. Si \'Art d'être heureux, si les Pensées sur te chrislianisnie n’étaient là pour nous révéler toute sa sensibilité et sa haute raison, il suflirait pour l’apprécier de je-
SuhU de DuciSf pour le jour où Jean-François Ducis a eu tes quatre-vingts ans révolus. Oih* «!♦.* cincpiante-six vers, compostât*, écrile de fs roain de Catnpenun, el env«y*‘c à Andrienx des eaox de Plombières, fui parfailemeni lue par Dro2. Tout le monde en fut enchanté, et moi snrlotil à <|ui elle était adressée.
n Après relie lecture, .\ndrieux parla d'une pièce qii'tl avait composée en réponse à répUrc «pu* je lut ai adressée, il y a (|nelqne temps, et on il est fort «pies* lion de fen «on anii Collin d'Iiarleville. Aiidrietix nous lut cet ouvrage, où il amène lin récit chariiKiiit de Tércnce, ce graïui poète comique latin, lisant en tremblant son Andrienne l.éliiis, porte vieux déjà et depuis longieni(»s très-célèbre, qui le soutient, qui rencoiirage, qui finit par être ravi de la comédie de Térence, et qui annonce dans Im rhonnenr de la Thalie latine. La modestie de Térence et la notdesse dMme de Lélitis y sont admirahleinenl peintes. Tout ce qui me concerne dans cet ouvrage in'a pénétré jusqu'au font! de l'ârne. Andrieiix r a déployé toute son amitié pour moi. Il allait me le remettre, lorsque ayant remarqué quelques relrancliemeiils nécessaires, tl a cru devoir le garder encore quelque temp« pour me le donner ensuite fixé et dans son dernier état. Ces deux pièces sont destinées à être imprimées dans IVdition de mes œuvres, qui doit paraître au cominencemenl de septembre, temps ou M. Campenon reviendra des eaux de Plombières à Paris.
•> Ce dîner, si charmant, si honorable pour moi, était une petite fête de i'.imitié, eoncertée entre les amis de Paris et les amis de Plombières; car M de hotifTIers, mon ancien confrère .i IWcadémie française et avec qui j'ai toujours été très-bien, était alors aux eaux de Plombières auprès de Campenon à qui il Int mou é|illre M qui me fil |iasser, de la part de M. de Routflers, des assuranres d'estime et d'amitié. Ii« burent à notre santé à Plombières, et nous à la leur i Versailles.
» Ce dîner, ou je vis tant d'amis et tant d'amitié autour de moi, est un des bonheni s les pins doux que j'aie éprouvés dans ma vie. C'est mon premier diaer de ma quatre vingt-nnième année «lans laquelle je suis entré ce jour-là sous de si heureux auspices.
n Mes amis m'ont reconduit chez moi. .Nous nous sommes tous embrassés, a ma porte, du meilleur coeur du monde, et ils ont été rejoiudre leur voiture. »
1er les yeux sur le passage suivaul «i’uue des lettres qu'il m'écrivit daus le momeul où il veuait d’être soumis à la plus cruelle épreuve. « Tout ce que j'ai de philosophie m’eût sans doute abandonné dans le cruel revers que je subis. Si j’ai conservé quelque courage, je le dois à ma femme ; je lui dois d’avoir pu remplir un des plus Importants devoirs du père de famille, celui de montrer à ses enfants comment on supporte le malheur. Le dernier entretien de ma fename avec moi et avec ses enfants est sans cesse présent à ma pensée ; il fait ma force et ma consolation ; elle nous parla de la séparation momentanée qui allait avoir lieu ; elle nous fit ses recommandations avec une |>arfaile présence d'esprit; elle avait plus que du calme, c’était de la sérénité. Les sentiments que j’éprouvais, en l’écoutant, étaient surtout l’admiration et le respect. Maintenant, pour ne point céder à la faiblesse, il me suffit de songer qu’elle me rendrait indigne de ma femme. L’exemple que j’ai reçu dirige habituellement ma pensée vers la reconnaissance que je dois encore à l’Âuteur des choses pour les faveurs qu’il a si longtemps répandues sur moi; il m’a donné quarante-sept ans de l’union la plus heureuse ; bien peu d’hommes ont un pareil lot dans la vie. Je remercie Dieu de n’avoir interrompu le cours des faveurs dont il me comblait qu’à une époque où la vieillesse m’assure que mon exil ne peut être fort long. Je remercie Dieu, puisqu’il a voulu rappeler ma femme, de lui avoir donné une fin si paisible et si douce. Je ne puis être ingrat, et le plus léger murmure serait de ma part un acte d’ingratitude .. Malgré l’exemple que j’ai reçu et les soins qui m’entourent, ne me croyez pas plus fort que je ne le suis réellement. Je ne suis point abattu; je ne souffre point; mais, par intervalle, j’éprouve de l’apathie; il m’est impossible de donner mon attention à tout ce qui sort d’un certain cercle d’idées, et, par conséquent, de me livrer à aucun tra-
vail : la l(“clure me fatigue et m’ennuie; peut-être un voyage me fera-t-il retrouver des facultés qui semblent me fuir. J’ai un désir extrême de voyager ('). »
Ce fut encore dans notre pays qu’il chercha quelque diversion à ses chagrins; il y vint au commencement du mois de juin suivant; et, pour donner un but utile à son excursion, il me proposa d’aller visiter avec lui la colonie des frères Moraves établie prés d’L'treclil. « Aujourd’hui l’on parle beaucoup de phalanstères,, disail-il, et d’autres communautés de cette espèce, mais je ne vois pas bien pourquoi ceux qui les vantent le plus, .s’abstiennent de citer l'exemple de l’association des frères Moraves, qui existe cependant avec succès depuis un grand nombre d’années. »
Droz fut profondément edilié de l’air d’aisance et de bonheur de ces paisibles habitations, qui, au milieu des jardins qui les entourent, rap|)ellent les poétiques souvenirs des missions du nouveau monde. Il visita les écoles, se lit rendre compte, dans tous leurs détails, des principes qui servent de base à la communauté; et quand vint le soir, il voulut assister aux prières (|ui terminaietit la journée. L’aspect de la modeste cgli.se entourée de vieux arbres, les derniers rayons du soleil qui coloraient les vitraux, les cantiques pieux chantés alternativement par les hommes et les femmes, le recueil-
(') Les (r.ices (le cet .ihauement se reiroti^etU datis nue autre lettre <|ue je reçus (le lui vers la (in de la année, c Vous me demandez si j*ai qoel(|ue
travail en vue. Il m** reste assez de liberté d’espril pour suivre des idées, et j>o profite d'autant pins pour achever un travail historit^tie, ({ti*il me tarde de Tavoir terminé, d’en être délivre. C’est le mol juste; je irouve en Yiedlissant tpie l’btsloire est encore plus triste (ju'utile. lin reste, ne soyez pas en peine de oioi ma position ol bonne sous de> rapports essentiels. Quand Dieu voudra me tirer de ce monde, jN'prouverai un .sentiment de joie d'aller retrouver ma femme, meo père, trois enfants '|ue je ii’ai fait «iiiVntrevoir et pleurer. Cependant je n’ap|*elle par aucun v(i*u ce moment, puisqu’il afnij^era les enfants <jui mVnloiireDi et qm inc témoi^'iient tant d’afTection et du sollicitude. Je mi* laisse aller auz Mtr mou frêle navire. » Paris, 50 octobre 1841.
lement religieux qui se peignait sur les visages, tout ce qu’il voyait et entendait parut faire sur lui une impression profonde. Il lui fut facile de reconnaître qu’il s’agissait ici d’autre chose que de combinaisons sociales reposant sur des principes abstraits, et il s’expliqua mieux le silence de nos réformateurs modernes au sujet des frères Moraves.
Vers la Gn de sa vie, Droz était revenu avec la plus grande ferveur vers les principes de la religion dont il s’accusait de s’élre trop éloigné. Il publia les Aveux d’un philosophe chrétien, « comme les dernières observations d’un vieillard qui se reporte vers les jours de sa jeunesse pour en expier les fautes ('). » S’il se montrait sévère pour luimeme, il était plein de bienveillance pour les autres : il eût été impossible même de trouver plus d’égalité d'humeur et de bonté.
Jamais homme, jusqu’au bout de sa carrière, ne resta mieux d’accord avec lui-méme et avec ses écrits : jusqu’à son dernier instant, il montra la même tranquillité d’âme, la même sérénité; il mourut véritablement en patriarche au milieu de trois générations d’enfants qui l’entouraient des soins les plus affectueux, le 9 novembre 1850. Son passage dans un autre monde fut tel qu’il l’avait désiré, tel qu’avait été celui de l’épouse chérie qu’il aspirait depuis longtemps à aller rejoindre (*).
(*) Dam ratant-propos, page 1.
(*) Voici queiquen détail» sur ie$ deroieri instants; je le» dois i ramiiié de M. Xichetol, son {gendre, a 11 éiail allé à TAcadéroie française, le mardi 5 no« vembre. il avait pris froid en revenant, qiioiqii*il (M en voilure. Son catharre chronique Pa repris avec une grande inteotilé, lui a 6té son appétit et l'a jeté dans un grand élat de faiblesse. Cependant il s'est encore levé mercredi, jeudi ei vendredi ; le .samedi, il a quilté un instant son lit, mais il a été obligé de «*jr remettre pour ne plus le quitter.
* Ce médecin m'ayant dit qu'il avait les plus vives inquiétudes, j'avais écrit au coiifesst-iir ordinaire de 51. Droi, et il était »enu lui donner l'eilréme onction à quatre heures; notre bon père l'a reçue sans parler, mai» avec toute sa con-
naissance e( tonte sa piété. Ensuite il s*est affaibli graifuHIetnenl, en Béae temps que son pouls et sa respiration, et c*esl seulement par la cessation de laot bruit et <le tout mouvement que nous nous sommes aperçus fie sa fia. •
M. Droz n*a laissé qii*ane fille mariée à %. Michelot, aiiieiir de phiiieors oevrages estimés et Ingénieur disiingné, comme l'est également son bis, I. Pa«l Micheloi.