‹ Sciences mathématiques et physiques chez les BelgesChapitre 20 sur 41 · UO · texte numérisé non relu

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ouvrages de plusieurs de nos arlisles. On peut y voir le point de départ de MM. Paelinck, Navez, Van Asscbe, Yerboeckhoven, Noël, Delvaux, Braemt et de tant d'autres qui ont réussi à se faire un nom dans les arts.

La Société des beaux-arls acquit bientôt une certaine célébrité à l'étranger ; les West, les David, les Ganova et d'autres illustrations artistiques tinrent à honneur d'en faire partie.

Lorsqu'au mois de juin 1818, David, à la demande des magistrats, exposa, à Gand, son tableau d'Eucharis et Télémoque, Gornelissen, selon ses habitudes en pareille circonstance, composa sur ce tableau une notice esthétique qui fut imprimée par la Société royale des beaux-arts et de littérature. Il y rappelle d'une manière ingénieuse les principaux ouvrages où sont décrites les amours du fils d'Ulysse et de la nymphe Galypso , et fait allusion aux inspirations qu'elles ont pu donner à l'artiste. Après avoir lu l'écrit, David dit en riant, qu'en composant son tableau, il n'avait pensé ni à Homère ni à Fénelon.

« Et moi, répondit Gornelissen , je n'ai songé qu'à Ho- « mère et à Fénelon, en écrivant ma notice (*). » N'est-ce pas là l'histoire de bien des descriptions esthétiques de tableaux et d'autres objets d'art?

Ge goût passionné qu'il professait pour les lettres et pour les arts du dessin , il avait tellement réussi à le répandre dans toutes les classes de la société, que les distributions de prix étaient devenues en quelque sorte des fêtes communales. Ghacun y prenait l'intérêt le plus vif; on ornait de fleurs et l'on pavoisait de drapeaux les quartiers de la ville qu'habitaient les vainqueurs. Ceux-ci étaient solennellement reconduits chez eux par les premiers magistrats et compli-

(■) Notct maniiscrile du volume B Polygrapha, donné à M. le baron de Slastarl,

mentes par tous les notables de leur voisinage. A la suite de la révolution et à l'occasion de la distribution des prix de TAcadémie royale de dessin (*), Cornelissen prononça, le 3 août 1853, un discours dans le lequel il eut le courage de s'élever avec force contre le premier magistrat de la province, qui, contrairement aux usages de ses prédécesseurs, n'assistait à aucune des cérémonies où il était question de lettres et d'arts, a AGand surtout, disait-il, la sollicitude pour les arts doit former une des qualités prédominantes des premiers magistrats de la Flandre orientale; partout ailleurs, ce peut être pour lui une nouvelle source de jouissances; ici, c'est encore une tache, un devoir d'aimer les beaux-arts; c'est aussi une des conditions de sa mission; et ne fût-il pas doué d'une organisation assez heureuse pour sentir la beauté d'un tableau ou d'une statue, ni l'eurythmie élégante et correcte d'un grand monument d'architecture, encore devrait-il, magistrat flamand, se poser «omme sachant au moins apprécier ce qu'il ne sent pas assez vivement; car enfin l'histoire de son pays à laquelle il ne j)eut pas être étranger, a dû lui apprendre combien le culte <;lassique des arts du dessin et les succès de l'artiste contribuèrent à la gloire et non moins aux richesses matérielles ^u pays, et le convaincre que les honorer et les rémunérer «devient un devoir national et un acte utile d'administration locale. »

Lorsqu'au mois de juillet 4812, la Société de rhétorique ^e Gand célébra aveo solennité sa réinstallation et succéda ^ celle établie très-anciennement sous le nom des Amis de ^a fontaine d'Hypocrène , c'est encore de Cornelissen que ;|)artit la plus forte impulsion ; c'est à lui que furent réservés

(■) Cornelissen rst aussi resté, jiiqu*à la fin de ses jours, secrélaire honoraire ^"te PAcadémie royale de dessin, de peinliire et d'arcliiteclure.

les principaux honneurs de la séance (^). Il prononça à celte occasion, un discours remarquable Sur Varigincy les progrès et la décadence des chambres de rhétorique établies en Flandres (*).

L'orateur y démontre d'abord que, par suite des relations commerciales établies entre l'Italie et les Flandres , le grand siècle de la renaissance produisit ses fruits jusqu'au fond de nos provinces. « L'histoire des deux pays offre, à chaque page, les mêmes institutions, et souvent avec ce qu'elles renfermaient d'abus et d'inconvénients, elle présente quelquefois le tableau des mêmes crimes; mais plus souvent encore des traits vigoureux de ce patriotisme et de cet esprit public qui, selon qu'il est bien ou mal dirigé, commande et fait exécuter tour à tour les plus belles actions et les plus noirs forfaits. Un seul trait manque à la ressemblance : Florence et ses révolutions eurent Machiavel pour historien.

(*) Voici ce quMI écrivait depuis au sujet de cette séance :

« Croyei-moi : cette fête flamand* de 1819, sous PEmpire, et dont rEmpereur, sans s*en douter, était le complice, en Pautorisant, cette fêle en fut le dernier soupir (de la Société). On a fait des efforts actuellement pour reconstruire ce genre d^anciennes institutions.... Remarquez que, dans les xT'et xvi* siècles, les rhétoriques de iVpoque faisaient leurs eshattemenls et décernaient les prix en flamand et en français : on disait wallon et on n*avait pas peur de ce root. C^est en faisant valoir ces observations que M. Van flullhem, et bien aussi mot çutique peu aidant, nous avions obtenu la faveur de Napoléon. On aurait dû ou du moins pu suggérer.... de les reconstruire sur Tancien pied. »

(') Il se passa, au sujet du concours, qui eut lieu dans celle circonstance, uo fait curieux et qui mérite d^étre rappelé. Les'pièces de poésie française étaient en g<}néral si médiocres cju^il fut décidé qu^on ne décernerait pas le grand prix. Un personnage influent, dont le frère avait pris part au concours, alla trouver les juges et leur flt observer à chacun en particulier que, puisque le prix ne devait pas être donné, on ne ferait tort à personne en décernant une médaille d^encoaragement à son frère. Ce plan fut goûté, et la médaille d*encouragement votée en principe; mais, quand il fut question de la décerner au scrutin secrel, chacun sans doute se flt le même raisonnement, et voulut éviter quM y eût unanimité dans les voles, alors qu*il y avait tant de divergence d*opinions sur le mérite des pièces. Il en résulta que le frère si bien recommandé n^ut pas même une voix et que la médaille fui accordée à un autre.

et c'est dans Froissart et dans la Chronique de Bruges que nous somnf)es condamnés à chercher ce qu'était la Flandre sous Louis de Crécy et sous le protectorat du premier des Artevelde (*). » Sous le rapport des lettres et des arts, l'analogie n'est pas moins saisissante ; les artistes italiens trouvèrent de dignes émules chez nos aïeux.

«La littérature flamande, dans nos provinces où cet idiome était en usage, et la littérature française, dans les provinces wallones, étaient cultivées d'après les mêmes modèles et avec la même persévérance; et à une époque où, dans d'autres pays, des hommes distingués par leur naissance , et même parles premiers emplois militaires, pouvaient, sans avoir à rougir, se dispenser de savoir écrire, la Belgique renfermait un grand nombre de ces institutions , où tout ce que l'étude des belles-lettres a de plus relevé et de plus attrayant, était recherché avec d'autant plus d'ardeur, que des succès dans cette partie étaient pour une jeunesse fière et studieuse un des moyens de s'élever aux premières dignités de l'État. On donnait à ces institutions le nom de Chambres de rhétorique; et déjà, dès les premières années du XIV® siècle, l'on trouve ce nom générique, qui paraîtra moins singulier si l'on veut se souvenir qu'il se rendait en flamand par Rederyke-Kamers y comme si l'on disait, des institutions fondées pour avancer les progrès de la raison. » L'auteur fait connaître les nombreuses analogies qui existaient entre les sociétés italiennes et flamandes jusque dans la bizarrerie même de leurs dénominations. Les rhétoriques cependant ne se tinrent pas toujours dans les limites de la gaye science; elles mêlèrent à leurs esbattements des excursions dans les affaires politiques et religieuses du temps. Pendant Tinsur-

(*) Ce jugement sévère sur notre célèbre clirooiqueur tient sans doute à ce que Froissart ne s*e$t pas montré Tavoraiile au dictateur gantois dont Cornelissen avait enlrepiis la réli.ii)ililation.

rection contre TEspagne, elles furent tour à tour supprimées et rétablies. Vers l'époque du règne d'Albert et Isabelle, elles avaient repris quelque consistance ; mais depuis ce temps et pendant le cours des XVIP et XVIll® siècles, les rhétoriques , qui avaient cessé de diriger Tesprit public , cessèrent insensiblement aussi de contribuer aux progrès des lumières et de la raison : plus tard, les guerres de Louis XIV et Tenvahissement de la langue française amenèrent leur décadence; et enfin celles qui subsistaient encore à l'époque de la révolution de 4789 furent comprises au nombre des confréries et supprimées avec elles (*).

L'écrit dont je viens de parler présente une circonstance remarquable. C'était la première fois, après cinq siècles, et à Gand même, où la mémoire de Jean Fan Àrtevelde était indignement flétrie, comme dans le reste de l'Europe, qu'un orateur obscur, au milieu d'une grande solennité communale, du haut d'une tribune publique, en présence des magistrats, et sous l'autorité de Napoléon , osait décerner un éloge public au grand ruwaert du XIV® siècle.

L'idée, tout inattendue d'ailleurs, et se rattachant à l'Italie du moyen âge plutôt qu'à la Flandre, parut neuve et hardie ; ce ne fut qu'après quelques périodes qu'on entendit des applaudissements timides et réservés; mais, à la Rn du discours, des acclamations prolongées récompensèrent l'orateur de ce que cet éloge paraissait avoir d'audacieux.

Dès ce moment, Cornelissen osa entrevoir que J. Van Artevelde serait détaché, comme il le dit ailleurs, du pilori où une fausse opinion l'exposait au mépris de l'Europe,

(*) Le discours de Cornelissen, dont je viens de Iracer une analyse rapide, en empruntant autant que possible les paroles de Pauleur, est intitulé : De Voriginê, dei progréi et de la décadence det chambre» de rhétorique établies en FlandreM, extrait d*un mémoire, lu le 97 juillet 1812. Brochure in-S**, à Gand, chez J. Begyn.

depuis tant de siècles, et qu'au grand jour où justice serait faite, une statue lui serait érigée sur une des places publiques, par le magistral et les citoyens de Gand.

Mais dès Tabord surgit une première et assez bizarre opposition. M. Desmousseaux , préfet du département de TEscaut, voulut relire, à tète reposée, le discours avant qu'il fût imprimé. Or, le plus grand nombre de passages qui établissent le patriciat du prétendu brasseur et les services qu'il avait rendus aux communes, avaient été prononcés à la tribune; le méticuleux préfet s'avisa de craindre que cet éloge d'un démagogue , d'un Babeuf ^ disait-il , ne vînt à oflenser et à éveiller la susceptibilité de lempereur ou de SOS ministres, et alors il ne convenait plus que les magistrats du département de l'Escaut eussent assisté, comme le Moniteur même l'avait dit, à la solennité et eussent applaudi un pareil discours.

La Société de rhétorique avec le corps des juges du concours, formé de plus de soixante et dix Belges plus ou moins distingués dans les lettres, s'honora en s opposant aux prétentions du préfet. Conformément à l'avis de l'orateur, le conseil d'administration envoya le discours à l'examen du comte Real, préfet de police à Paris; celui-ci mit les dissidents à l'aise, en disant que les passages sur les Artevelde pouvaient être rejetés dans les noies (*),

(') On lit dans une des noies mannscriles de ses Miscellanea (vol. HT de la bihliolhèque de TAcadémie), d'où les précédents détails sont extraits : « L*oraleur a eu la sati^raction bien douce d^avoir rallié à son opinion deux de ses collègues pour lesquels il avait la plus grande estime, et qui, d'après les erreurs consacrées, avaient beaucoup maltraité les Artevelde : M. Lesbroussart père, dans ses excellents commentaires sur les Annales d'Oudegherst^ et M. Dewez, dans nombre de ses premiers ouvrages.

> Un troisième suffrage, celui d'un illustre écrivain, est venu récompenser également Toraleur (M. de Barante). »

En 1895 et 1820, TAcadémie royale de Bruxelles, sur la proposition de Cornélien, avait mis au concours la composition d'un mémoire sur Jacques et Philippe

Au reste, notre savant confrère ent la satisfaction devoir rendre cette jastice tardive, qu'il appelait de tous ses vœux, et d'assister à Tinauguration d'un monument à la mémoire d'Artevelde , au lieu même où le célèbre Gantois habitait autrefois. Cornelissen était l'ami le plus prononcé de nos anciennes franchises communales; il est tout simple alors qu'il vit dans le monument d'Artevelde autre chose qu'une figure historique : c'était le principe qu'il voulait voir consacrer, et il y avait du courage à le demander sous Tempire.

Ce qui vient d'être dit suffira pour faire comprendre toute l'influence qu'exerçait notre confrère et les services éminents que lui doit la ville devenue sa patrie adoptive.

Ses nombreuses relations le rendaient précieux à ceux qui avaient le maniement des affaires; réunissant toutes les sympathies, dans la confidence de toutes les pensées, il savait mieux que personne les moyens de faire réussir les entreprises difficiles. Il était d'une complaisance inépuisable; et pour répondre à la bonne réputation qu'il s'était faite sous ce rapport, il avait recours à des moyens ingénieux. CiOrnelissen avait autour de lui un grand nombre de personnes dont il pouvait disposer et dont il connaissait les différentes portées; quand les touristes affluaient chez lui avec des recommandations, il commençait un premier examen; et, d'après les résultats qu'il en obtenait, il se chargeait de les accompagner lui-même ou les recommandait à des amis, ou bien encore, pour me servir de ses expressions, il les livrait, comme les premiers chrétiens, ad bestias. Celle manière

Van Arle?el(le. Notre confrère, en qualité d*aiiteiir de la question, fut nommé premier commissaire. M. Ed. De Busscher, dans une notice intéressante insérée dans les Annale» de la Société royale des beaux-arli de Gand, noTerobre 1S50, a reproduit deux rai>|>orl$ remarquables que notre confrère écrivit à ce sujet.

d'agir accommodait tout le monde et lui évitait des pertes de temps considérables.

Cornelissen faisait partie de notre Académie depuis sa réorganisation, en 1816 : c'était le dernier survivant des membres qui composaient la classe des lettres à son origine. S'il n'a pas enrichi la collection de nos mémoires, il nous a constamment aidés de ses lumières dans nos discussions et dans l'appréciation des ouvrages soumis à notre jugement. Il était un des membres qui assistaient le plus régulièrement à nos séances, et, ajoutons, qui étaient le plus généralement aimés et estimés de leurs confrères. Depuis un tiers <le siècle, il avait accepté la lâche de composer les inscriptions latines que l'Académie destinait à ses médailles de concours; il s'acquittait presque toujours avec un rarcbon- Aeur de ce travail qui exige beaucoup de finesse d'esprit et <ie tact.

C'est lui encore qui, dans une de nos premières séances publiques, fut chargé de prendre la parole et de faire conïiaitre les résultats du concours relatif aux découvertes et aux inventions faites en Belgique. On retrouve, dans le discours ^u'il prononça à ce sujet, les traces d'une imagination brillante et d'un savoir étendu. C'est aussi dans une de nos ^srances publiques qu'il reçut, en récompense de ses longs et ftoyaux services dans la carrière des lettres, la croix de che- "xalier de l'ordre de Léopold qu'il méritait à tant de titres. L'extrait suivant d'une de ses lettres, écrite confidentiel- Sementà un ami à qui il supposait quelque influence, fera ^jonnaitre comment il comprenait ce genre d'honneurs.

•^c Mais, de grâce, mon cher ami, qu'il ne soit le moins

^du monde question de pousser les avantages qu'on veut me **aire entrevoir (*) au point de charger ma boutonnière d'une

(') Il était «luestion de Oxer sa pension de retraite.

décoration. Vous devez bien vous en souvenir, ni sous le règne de Tenapereur, ni sous l'ancien gouvernement, je n'ai désiré recevoir celte faveur; j'avais cependant des amis dans les deux gouvernements, et, par les services que je rendais aux beaux-arts, je pouvais bien avoir des droits comme tel autre à Tattention du souverain; mais alors, comme aujourd'hui, je vivais à ma manière avec peu d'extérieur, etc.

» Je comprends parfaitement bien que l'homme public haut placé, à la tète d une administration ou d'une cour supérieure, dans un poste, en un mot, que relève la dignité, reçoive et porte avec reconnaissance ces témoignages tle faveur de la part du prince ou de la nation.

» Je comprends que le gouvernement veuille s'honorer lui-même et l'ordre dont il dispose en le conférant à un savant de premier rang que ses ouvrages et ses talents ont distingué parmi les noms européens. Mais ni par des connaissances spéciales, ni par des services ad hocy ni même par les détails de ma conduite, je n'ai acquis ni pu acquérir le moindre droit à une distinction toute relative de cette nature, et ce serait réellement surprendre la religion du prince, si ses conseillers lui faisaient une proposition pareille.

» Je vous ai si souvent confié mes tribulations; cette foisci, je le fais encore. Je comprends que M.... ne concevra guerre pourquoi je parais m'inquiéter peu de ce qu'il croit être une distinction pour tout citoyen ; peut-cire mes observations tendront-elles en partie à le désillusionner sur mon compte. J'aurais du chagrin de cela; je vous le confie à discrétion : transeat a me calyx iste, » Quoi qu'il en soit, la décoration fut décernée^ et Cornelissen ne dédaigna pas de la porter, bien différent en cela de tel autre qui croit se distinguer en ne la portant pas, après Tavoir longtemps convoitée.

Cornelissen était membre de la plupart des sociétés litté-

raires du royaume ; il faisait depuis longtemps partie de riustitut des Pays-Bas et de plusieurs autres sociétés savantes étrangères; il avait particulièrement des relations nombreuses dans TAmérique du Nord, par suite de celles qu il avait établies avec les représentants des États-Unis, à l'époque des conférences qui eurent lieu à Gand, en 18i6, pour le traité de paix avec TAngleterre.

Lors de l'organisation des universités, en 1817, Cornelissen avait été nommé secrétaire adjoint de celle de Gand (^). Cette place lui laissait tout le loisir nécessaire pour se livrer à ses études favorites; et quand, en 1821, Van Toers fut appelé an conseil d'État, notre confrère le remplaça en qualité de secrétaire-inspecteur de l'Université; il conserva cette place jusqu'en 1835, époque à laquelle il fut admis à faire valoir ses droits à la retraite (*). Ce changement de position lui causa une affliction profonde; cependant les craintes qu^il

(•) Ce oe fui pas sans quelque difficullé qu*on obtinl sa nomination à PtiniTersilé. M. Re|>elaer van Driel, alors minisire de rinslruclion publique, ne le Irouvail pas assez grave pour la place. i M. Gornelissen, disail-il, vous avez fail lanl rire ma femme. » Ce molif d'exclusion lui paraissait sans réplique.

(') Il éprouva dans celle circonstance un embarras très- grand, que Ton concevra sans peine cbez un homme habitué à ne mettre aucun ordre dans ses papiers. Il n'avait plus sous la main les litres nécessaires pour faire valoir ses droits; qu'on en juge par ceux qu'il croyait le plus en règle :

< J'ai quarante et une années de service, il me faudra d'abord produire mes preuves que, déjà en 1774, j'ai été nommé chef de la division de l'instruction publique à l'administration supérieure de la Belgique, et je n'ai qu'une lettre de H. Lambrechtsqui l'indique indirectement.

» Il faudra ensuite produire ma nomination à l'École normale par le gouvernement, et celle de professeur d'histoire à l'École centrale de Gand, et où trouverai-je ces pièces?

> Passe encore pour 1798 à 1804, etc. « (Lettre du 12 décembre 1835.)

Dans ses préoccupations, il perdait à peu près tout ce qu'il prenait avec lui. Il ne passait pas de nuit à l'Observatoire sans y oublier sa montre, son parapluie, son mouchoir ou quelque autre objet. Voici un modèle des billets (|ui m'arrivaient ensuite : u Par distraction, je me suis donné un air tout à fait ridicule, en me faisant accompagner d'un parapluie (le temps était admirable). Fort heureuseroenl je me suis aperçu ici, à Malines, que ce ridicule-là, je ne l'avais plus... »

avait conçues d abord au sujet de sa pension ne se réalisèrent heureusement pas, et le gouvernement le traita de la manière la plus libérale (').

Si nous le considérons comme auteur, bien que ses écrits soient nombreux et marqués au coin d'uneérudition solide, il n'en a cependant pas composé qui soient de nature à lui faire un nom durable dans la république des lettres. Il est des hommes qui, avec beaucoup de savoir, avec infiniment desprit, ne sauront jamais faire un livre, et peut-être Cornelissen était-il de ce nombre. On conçoit que, par livre, nous entendons, non pas un assemblage plus ou moins volumineux de pages, mais un travail bien coordonné et dont toutes les parties s'enchaînent de manière à présenter de Tunité et à exposer dans un style convenable des choses dignes d'occuper un lecteur.

Les écrits qu'il a laissés sont très-variés et témoignent de l'étendue de ses connaissances; ils se rapportent en grande partie à notre histoire nationale et aux beaux-arts. La littérature ancienne et l'archéologie avaient également fixé son attention; il a fait plusieurs excursions heureuses dans le domaine de la botanique et a répandu des lumières sur son histoire dans nos provinces. On possède aussi de lui des |)oésics latines, françaises, flamandes et italiennes qui ne manquent ni de grâce ni d'harmonie (').

(■) Sa pension de retraite fut fixée à 3,537 francs.

Celte somme ne difTérail que de 500 francs environ de la valeur de son traitement: < Diminution, en effet, si peu sensible, écrivait-il, que j*ai pu recevoir a?ec sincère partage de sentiments, Teffiision de la satisfaction de mes vieux amis cl leur communiquer toute la mienne. »

(■) Il ne voulait pas que Ton parlât de ses connaissances variées. Voici une de ses l>outade$ qu*il m'adressait au sujet d'une demande faite au nom de TAcadémie par M. Dewez, secrétaire de ce corps savant, pour l'engagera prendre part à une biographie nationale. La demande mentionnait naturellement la variété et rétendue de son savoir.

« Jamais, mon ami, je ne me suis appuyé sur des connaissances vartèet/j'ai.

On conçoit qu'il serait impossible de donner ici l'analyse de tant de compositions différentes, dont plusieurs, du reste, sont des ouvrages de circonstance qui ont nécessairement dû perdre de leur valeur. Une pareille analyse serait fastidieuse et sans intérêt pour les lettres. La plupart de ses écrits ont été imprimés dans les recueils auxquels il coopérait, et parliculièment dans les Bulletins et les Annuaire de VAcadémicy dans ^Observateur belge, le Messager des sciences et dans les Annales belgiqueSy dont il était Tun des fondateurs (*).

Notre confrère, pendant les dernières années de sa vie, s*était occupé de recueillir ses opuscules ; il y avait joint des remarques écrites de sa main et des renseignements historiques précieux. Quatre de ces volumes font partie de la bien effet, écrit dans plusieurs recueils de certains articles sur des objets varies; mais j^avais tellement honte, moi-même, décrire sur une Tonle d^objels que j*étais censé peu connaître, que mes articles (et tous étaient inoffensifs) n^étaient pas signés de moi. Connaissances variées! bustes des grands hommes! Mais si notre Belgique était une hydre non pas à cent télés, mais à cent doigts, cent doigts à la fois ne désigneraient-ils pas tel autre académicien qui, certes, a des connaissances variées et qui n*a garde de sVn cacher? etc. » Cet extrait montre aussi comment plusieurs idées se présentaient assez souvent en mémo temps à son esprit, et comment il passait, sans transition, de Pnnc à Tautre : aussi sa conversation était parfois difficile à suivre. C'est ce qui l^iisail dire à un autre de nos collègues, à M. Garnier, qu'il se présentait toujours simultanément trois ou -«{ualre idées dans sa tête, et tout autant de phrases dans sa bouche ou sous sa jdume.

(*) II lui prit uo jour fantaisie de faire lui-même sa critique dans les Annalet

^eGand, à propos d'un discours qu*il avait prononcé, en 1816, dans un banquet

^e la Société botanique, et il faut convenir que ses coups portaient assez juste.

« Ce discours, disait-il, comme tout ce que l'auteur écrit, se ressent de la préci-

^litation avec laquelle il travaille, tant le fond en est léger, tant les transitions

^ont brusques et peu motivées ! Il parait que, lorsqu'on lui donne un sujet ou qu'il

<Q le loisir d'en traiter un à son choix, il ne l'envisage jamais que sous un seul

«*apport, et c'est celui qui pourra faire couler le plus de nœuds à son imagination;

souvent ses expressions visent à la singularité, et c'est une mauvaise excuse que

^elle de croire qu'en affectant lui-même de les indiquer, en les soulignant, il

^Jevienne exempt de tout reproche. » Quelques journaux, qui n'étaient pas dans

^a confidence, prirent fait et cause pour lui contre lui-même.

bliolhèque de noire Académie; trois aulres ont été donnés en souvenir à M. ie baron de Stassart. Mais la collection la plus curieuse, celle qu'il destinait à Tauteur de cette notice, se composait de vingt-huit volumes. Cinq seulement ont été donnés (^); les autres ont été mis en vente publique par ses

(■) Dans les derniers temps de sa vie, Cornelissen m^apportait un volume chaque fois qu^il venait assister à Tune de nos séances. Sur le titre do volume A des Miê^ cellanea on lit :

u Je prie M. Adolphe Qiielelet, directeur de POhservaloire helge et secrétaire perpétuel de TAcadémie de Bruxelles, d^accepter ce volume et les suivants, et de trouver en leur faveur un coin de rayon vide de sa bibliothèque pour les y conserver comme souvenir de son vreux ami,

> 1849. Norbrut Cobrelisseii,

octogénaire,

«> Fivens vivo, ne mors tardo gradu quidem $ed approximans, tenetn puerticentem ante diem auferat. »

Les autres volumes portent également des inscriptions.

Les volumes ou Miscellanea que je possède sont les suivants : A, Litteraiuria ; D, OratiuncuUc ; £, Bibliographiea; R, Jnstituta artium ; L, Monumenia.

Dans le volume E se trouve une espèce de défi lancé à celui de ses confrères qui serait chargé d^écrire sa notice nécrologique; et, pour que ce défi arrivil i son adresse, il a collé sur la page qui le contient un petit papier, en forme de signet, portant ces mots : Note pour let biographes. Voici ce qu*on y lit : • ... Je le dis dans ma sincérité : Ton serait tenté de croire que le plus souvent on ne nous les montre déshabillés, que parce quM n*y a pas assez d^étofTe i>our les habiller. Je ne conçois (et peut-être en mVnonçanl ainsi, ne me montré-je fias assez désintéressé), je ne conçois qu^une seule circonstance où ces petits détails, racontés avec art et avec choix, remplacent (rès-convenablement un grand vide, en portant quelque intérêt sur la mémoire d'nn homme qui, tout à fait dépourvu des qualités qui brillent et fixent les regards, pourrait bien ne pas être aperçu de la postérité. Plusieurs académiciens sont un peu dans ce cas.... Il en est dont le passage calme et peu marqué ne demande que quelques fleurs inaperçues, espèce d'hommage sut </eneri5 qui, sous le nom convenu d*éloge académique, ne fait que glisser sur le drap mortuaire et n'atteint pas même la tombe : quand on est académicien, on entend tout cela avec je ne sais quel air de recueillement; et tel, un peu plus malin peut-être {atque aliquii de Dit non tristibus, Ov., Melam., IV, 5), essaye de deviner, ou même de mesurer d'avance, dans le panégyrique d'un mort; la part que, lorsqu'il sera mort à son tour, il obtiendra de PéloquiMite affection ou de la justice impartiale d'un Stuart ou d'un Willems chez nous, d'un Cuvier ou d^in Quatremère en France »

héritiers. C'est dans les notes manuscrites des volumes qui se trouvent à Bruxelles qu'ont été puisés plusieurs des renseignements donnés dans cette notice.

Après tous les services qu'il avait rendus, Cornelissen en obtint la juste récompense : le 16 juillet 1837, les quatre principales sociétés de Gand, celles des beaux-arts, de botanique, de Sainte-Cécile et de Saint-Georges (*) se réunirent dans un banquet fraternel pour lui offrir une médaille d'or de grand module, en témoignage d'amitié et de reconnaissance. « Tout ce que la ville de Gand comptait d'hommes cultivant ou aimant les beaux-arts, les sciences et les lettres, magistrats, jardiniers, artistes et professeurs, se réunirent dans la vaste et magnifique salle du Casino pour lui décerner une marque d'estime générale sans antécédent dans la patrie de Daniel Heinsius et sans doute dans toute la Belgique (*).»

Lui-même, pour célébrer son quatre-vingtième anniversaire, projetait de réunir, dans un banquet, tous ses plus vieux amis, afin, disait-il, d'en prendre joyeusement congé. Le titre d'admission devait être une amitié non interrompue datant de quarante ans au moins. Il fallait, on en conviendra,

(*) La Société de Sainle-Cécile s^occiipe de Tari musical, et celle de Saint- Georges, qui compte plusieurs siècles d^existence, perpétue le souvenir des anciens archers et arbalétriers flamands.

(') Ce sont les paroles du procès-verbal de cette intéressante réunion. On y lit aussi ce passage qui résume Tobjet de la Télé : w II est à Gand un bommc dont le nom est attaché soit à la création, soit au développement des institutions scientifiques, littéraires ou même d^a^^rémenl de Tancienne capitale des deux Flandres. Depuis près de quarante ans, il a rendu et rend encore à ces mêmes institutions, avec un dévouement et une obligeance (|ui ne connaissent pas de bornes, des services importants, en faisant connaître aux autres villes du pays et à Tétranger ces nombreuses sociétés que la ville de Gand Compte avec orgueil dans son sein et en rendant annuellement compte de leurs travaux, dans des discours aussi spirituels que pleins de faits, et qui, sortant de la ligne des travaux de ce genre, sont soigneusement recueillis par les amis de notre histoire littéraire et artistique. Cet homme, c*est Norbert Cornelissen. <>

être aimé comme il Tétait pour pouvoir compter sur un nombre suffisant de convives.

Je Tai déjà dit, il n'y avait point de fête communale dont il ne fût à la fois 1 ame et la tète; j'aurais dû ajouter qu'il n'y avait point de banquet public ou particulier dont il ne fit le principal ornement : sa présence y était en quelque sorte indispensable.

Ceux qui ne l'ont point connu se figureraient difficilement combien sa conversation était amusante et pittoresque, combien elle était parsemée de saillies et d'anecdotes piquantes. Le jeu de sa physionomie, ses gestes nombreux et tout méridionaux, les inflexions et jusqu'au son de sa voix imprimaient à ce qu'il disait un cachet particulier; quelquefois même, sans l'entendre, il suffisait de le voir pour saisir toute sa pensée. D'une franchise à toute épreuve, il donnait le cours le plus libre à ses paroles. Parfois on restait tout étourdi de ses boutades; mais, chez lui, l'absence complète de toute arrière-pensée malveillante ne pouvait produire de blessure durable. D'un commerce sûr, d'une probité à toute épreuve, il eût été désolé d'avoir été, même involontairement, cause de quelque peine (*).

Il avait un lalent particulier pour dire a chacun des vérités quelquefois assez dures. Dans ces dernières circonstances, il s'associait généralement à ceux qu'il gourmandait. « Savezvous comment on parle de nous, disait-il à un individu dont l'avarice était devenue proverbiale? On dit que nous sommes deux avares, deux arabes, deux — Ah! M. Cornelissen,

(') Il était trop en éviitence pour ne pas avoir excité des sentiments d'envie, on Tait naître des attaques contre sa personne. QiioiquNI eût tontes les qualités nécessaires pour riposter vigoureusement à ses adversaires, el iM>ur les faire i*epenlir de leurs injustes attaques, toujours il aima mieux garder le silence : il serait impossible de citer un article de polémique sorti de sa plume. Il en coAte parfois pour conserver cette attitude digne, surtout quand Taltaque a été tratlreuse et déloyale.

reprit vivement l'autre, comment vous, qui êtes si généreux ! — Soit, dit le malin vieillard, mais prenez que dans tout ceci il nV ait que la moitié de vrai; vous conviendrez que c'est très-fàcheux et qu'il faudrait tâcher de nous amender (*).)>

Cornelissen n'avait jamais été sérieusement malade; seulement, dans sa vigoureuse vieillesse, des attaques de goutte venaient l'assaillir de loin en loin et porter obstacle, comme il le disait, à son besoin de locomotion. Ses goûts étaient extrêmement simples et modestes, eu égard aux ressources dont il pouvait disposer ('); il n'était donc pas étonnant qu'avec la plus parfaite indépendance et avec la considéralion générale dont il jouissait, il se trouvât dans une position fort heureuse. Cependant, vers la fin de ses jours, l'affaiblissement de la vue et de l'ouïe avaient porté atteinte à sa sérénité habituelle; une lettre qu'il écrivit peu de

(') Qu*OD me pernielle de citer encore iid Irait de ce genre, et celui-ci je remprunte à Cornelissen lui-même, qui Pa consigné dans les Annales Betgiques; seulement il Tatiribue à son ami, M. Hellebaut, dans une note manuscrite jointe à Tun des volumes qu*il m*a donnés. « Ne serait-ce pas ici le moment de raconter une anecdote qui regarde un des anciens serviteurs les plus zél^s de Napoléon, devenu serviteur non moins zélé de Louis XVIII, qu'il avait suivi à Gand, et certes ce n*esl pas m cela qu'il m'appartient de le blâmer : mais, toujours fougueux dans ses expressions, il avait pris Thabilude de ne désigner son ancien maître (|ue par des épithètes que plusieurs dVntre nous ne pouvaient entendre sans dégoût dans la bouche du personnage. Nous le laissions ordinairement «léclamer à son aise, et nous nous moquions de lui en parlant flamand. Cela n'était f^\ bien honnête, ni bien hospitalier; mais c^était le moyen d'imposer silence à un i>avard. Un jour il se fâcha, et quelqu'un d'entre nous, poussé à bout, lui dit : ^ Mais gredin, dites-vous toujours, M. le baron ;eh bien soit, grcdin, cela est Irès- '^ien dans votre bouche : si Napoléon m'avait, comme à vous, donné une des plus '^eUes préfectures de Pempire, s'il m'avait décoré de ses ordres, s'il m'avait con- ^^ré sa noblesse, si, en un mot, il m'avait comblé de ses bienfaits, je conçois que ^ "^aurais acquis le droit de le traiter de gredin ; mais comme je n'ai jamais ni ^~9 trectement, ni indirectement reçu la moindre faveur de sa part, vous seriez # ^ ^eut-être le premier à me contester le droit d'être ingrat, et je ne veux pas donner ^ ^<^ns ce panneau. «

(*) Sa pension, comme nous l'avons dit, s'élevait à 5,537 francs, et cette ''^^i^roinc était plus que doublée par son revenu.

temps avant sa mort se terminait ainsi qu'il soit : « Je remarque, en relisant ce billet, combien la rédaction en est |)eu soignée, combien les idées en sont incohérentes, etc. Oh I si vous compreniez (mais Dieu veuille vous en préserver un demi-siècle encore) combien tout travail pèse à celui pour qui, il y a moins de deux ans encore, il n'avait aucun poids » et ailleurs... : « A mon âge, on craint la maladie, moins parce qu'elle fait souffrir que parce qu'elle affaiblit les forces morales et vous rapproche, par une triste voie, de Tenfance. » Il ne voyait pas sans appréhension les inconvénients et toutes les infirmités de la vieillesse. La maladie à laquelle il succomba lui évita du moins les ennuis de ce triste cortège. Il fut frappé par l'épidémie régnante, et, en refusant opiniâtrement de se soumettre au régime qu'on lui prescrivait, il mourut le 31 juillet 1849.

Sa dépouille mortelle a été déposée dans le nouveau cimetière qu'il a contribué à faire construire 5 proximité de la ville, sur la colline de Saint-Amand ; sa tombe est placée à côté de celle de son ami Willems, dont la mort a également laissé une lacune déplorable dans les rangs des savants belges.

PHILIPPE LESBROUSSART (1).

Si Ion m'avait chargé de tracer le portrait d'un savant littérateur, d'un honame de bien, sévère pour lui-même autant que bienveillant pour les autres, aimant son pays au point de surbordonner sa propre gloire à la sienne, lui consacrant tout ce qu'il a d'énergie et de talent, prêt à lui sacrifier sa liberté et sa vie, il m'eut été difficile de trouver un modèle plus accompli que l'écrivain qui fait l'objet de celte notice.

Ses débuts dans le monde furent peu en harmonie avec sa première éducation et avec les goûts littéraires qu'il mani-

(') Leshroussart(J. B.-Ph.), né à Gand, le 34 mars 1781, commença, au Collège

Thérésien de Bruxelles, où son père ëlait professeur de rhétorique, des éludes qui

Turent interrompues par les événements politiques. En Pan III de la république,

■ I tul api>elé (ou, dans le langage de Pépoque, mis en réquisition) pour servir

Comme expéditionnaire dans Tun des bureaux provisoires qu^avaient organisés

les représentants alors en mission à Bruxelles. Lors de la création de Vj^dmi-

^^istration centrale de la Belgique^ il Tut attaché au secrétariat général; et, plus

^^rd, au cabinet particulier du citoyen Lambrecbls, commissaire du gouverne-

*^ent, depuis ministre de la justice et enfin pair de France. La Belgi<|ue ayant

^ té divisée en départements, Ph. Lesbroussart Tut employé dans Tadministraiion

^i^partemenlale de la Uyle. En 1804, il donna sa démisson pour aller rejoindre

^Cïn |>èrc, alors dlrrcleur de Pécole secondaire d*Alost, où il occupa la chaire de

•■ «*oisième »

fcslail dès lors ('). Il entra, à l'âge de treize ans, dans l'administration départementale de la Dyle, et y passa onze de SOS plus belles années. Par une sorte de compensation, il y connut Jouy, qui préludait également, par des travaux administratifs, à ses œuvres littéraires et à la composition

(') Philippe Leshroussart élail né à Tendroit nommé Padenhœk^ lequel, (lit-on, faisait partie de Tancienne habitation des deux Artefelde. Ce rapprochement n*a cependant pas empêché Lesbroussarl, dans son po^me Les Belges^ de traiter le tribun gaulois avec une sévérité excessive.

Un citoyen puissant, idole du vulgaire.

Ardent, audacieux, mais surtout sanguinaire,

Et de Pobscurité, s*élançant aux grandeurs.

De son ambition signala les fureurs.

Rn le nommant Brutus, les peuples le servirent. . . .

Le père de notre ponte, Jean-Baptiste Leshroussart, était lui-même un littérateur distingué. Il était né à Ully-Saint-Georges, en Picardie, le 24 juin 1747, et avait été appelé, en 1778, à la chaire de poésie du Collège de Gand. On a de lui plusieurs ouvrages importants, qui lui ouvrirent, en 1790, les portes de Pancienne Académie impériale et royale de Bruxelles. Lors de la réorganisation de cette société savante, en 1816, il fut compris dans la liste des nouveaux membres, et mourut deux ans après, en laissant la réputation d'un homme aussi estimable par sa bonté que par ses connaissances approfondies. Il avait eu, d'un premier mariage, deux enfants : Philippe, qui fait Pobjet de cette notice, ainsi qu^une fille (madame Lebœuf, mère de M. Emile Lebœuf, directeur du Jardin zoologique d(^ Bruxelles). M. J.-B. Leshroussart eut encore, d'un second mariage, trois filles, dont Tune épousa M. Alvin, membre de l'Académie et conservateur de la Bihlio- (hèque royale.

Les principaux ouvrages de M. Leshroussart père sont :

1° Education liUéraire, ou réflexions sur le plan d'études adopté par S. M. V Empereur pour les collèges des Pays-Bas autrichiens. In -12. 1783.

2o Eloge du prince Charles de Lorraine. Bruxelles, 1781.

3° Annales de Flandre, par P. d'Oude^lierst, avec un discours préliminaire, notes, chartes, diplômes, etc. 1789.

4«» Éloge de Jean de Carondelet. InS». 1786.

Différents mémoires dans les publications de l'Académie : huit ont paru dans le tome V*^ des Nouveaux Mémoires de l'Académie royale de Bruxelles, en 1820.

Dans une note de son épHre Sur la tombe de Ph. Leshroussart, M. Ad. Mathieu fait connaître qu'on conserve à la Bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles, deux manuscrits de M. Leshroussart père : 1" Du Belgium primitif, MS. in-folio, n* 11383; 2" Fitae et gestorum Brabantiae ducum brève compendium, ab ann. 1615 ad ann. 1740, MS. auto^'raphe, n'* 15760.

de Sylla, de la f^estale, de V Ermite de la chaussée (T Anlin, etc. Nos deux poètes ne tardèrent pas à s'entendre; et il est probable que les Muses eurent à s'applaudir de ce rapprochement bien plus que l'administration centrale à laquelle ils appartenaient. C'est à leur influence que l'on doit la création et la prospérité de la Société littéraire de Bruxelles, qui a continué ses utiles travaux pendant près d'un quart de siècle.

En 1805 9 Ph. Lesbroussart fut appelé à professer la langue latine dans l'école secondaire d'Alost, dont son père avait alors la direction. Il se trouvait, dès cette époque, en relation avec la plupart des hommes doués de quelque valeur littéraire en Belgique. Son goût le portail vers le théâtre : il composait des pièces de société dans lesquelles, îi l'exemple de Molière, de Boursault, de Picard, il réunissait la double qualité d'auteur et d'acteur; ces ouvrages, toutefois, sont restés inédits.

Son premier écrit un peu important vit le jour à Paris, en 1807; c'était la traduction d'un roman anglais intitulé : Fannxj Seymour (*). L'auteur avait remis en même temps à son libraire le manuscrit d'un autre ouvrage, destiné à paraître sous le litre : Adolphe et Maurice, ou lettres de deux amis; mais la censure impériale en défendit l'impression.

Par une espèce de dédommagement, le grand maître de J'univcrsité l'appela, peu de temps après, à remplir la chaire <le seconde année d'humanilés au Lycée de Gand. Celte ville offrait plus de ressources au développement de ses talents; ^lle comptait un assez grand nombre d'hommes distingués par leur esprit : MM. Cornelissen, Wallez, Roelants, Ferjaris, Couret de Villeneuve, Kluyskens, Benau, Malin-

(•) 5 vol. iii-12.

grau, etc. Le département avait à sa tète M. Faipoal, Tan des administrateurs les plus habiles et les plus éclairés de l'empire; et, pour secrétaire général, M. Liégard, dont les chansons n'auraient pas été désavouées par les habitués les plus spirituels du Caveau. A ces hommes il faut joindre encore le savant auteur des Antiquités gauloises, le chanoine Debast, l'historien de la ville de Gand, le chevalier Dierickx et le chanoine De Graeve, à qui Pon doit le singulier ouvrage sur Les Champs Élysées que l'auteur transportait au milieu des Flandres (').

Tous ces hommes, voués au culte des lettres, vivaient en république, et ce qui vaut mieux, en parfaite harmonie, quoique avec des goûts bien différenis : les uns, distingués par leur esprit, formaient un cercle joyeux et avaient de petits soupers où l'on sacrifiait aux plaisirs et aux grâces. Les autres, plus sévères, s'occupaient d'études ardues, pour suppléer à ce qui leur manquait du côlé de la forme, et ne faisaient aucune diiBculté d'emprunter parfois la plume de leurs confrères. Ces sortes d'emprunts étaient connus et ne choquaient personne ; l'on savait notamment que Ph. Lesbroussart revoyait les pages du chanoine Debast, et ce n'était pas sans peine qu'il les mettait en harmonie avec les exigences de la grammaire (*).

J'ai dit ailleurs avec quelle obligeance notre ancien confrère Cornelissen aidait, de son côlé, la magistrature urbaine dans l'accomplissement de ses fonctions, et se chargeait, dans une même solennité publique, de faire, à lui seul, tous

(') Selon le chanoine De Graeve, la scène de TOdyssée se passe en Belgique; niuingen ou Ulissingue est la ville d'Ulysse; iVtnoveesl Panlique Ninive, elc.

(') On raconte qu'à la veille de se marier, Leshroiissart se présentait au confessionnal du chanoine Debast; celui-ci le reconnaissant à la voix, se tourna brusquement vers lui et ce petit colloque s'établit aussitôt entre eux : » Eh mais... c'est vous? — Certainement. — Et à quel propos? — Je vais me marier. — Vous marier?... et qui donc reverra mes épreuves? »

les discours qui devaient y être prononcés ; ce qui avait au moins l'avantage de ne pas mettre les orateurs en contradiction et d'éviter aux auditeurs des redites fatidieuses (*).

La Société des Calherinistes d'Alost avait ouvert, en 1810, un concours de poésie; il s'agissait de célébrer la Belgique €t de montrer que le mot patrie n'était pas oublié, malgré le retentissement militaire de cette époque qui faisait oublier tant de choses. Cet appel excita le patriotisme de Lesbroussart; il y répondit par son poëme des Belges ^ le meilleur peut-être de ses ouvrages. Ce succès acheva de 'tfaire un nom à notre poëte et jeta un éclat mérité sur la Société des Catherinistes.

En 1813, Ph. Lesbroussart consentit à diriger l'éducation -^l'un jeune homme appartenant à l'une des premières fa- :vnilles du pays (M. De la Bare) ; il devait voyager avec lui -^lans le midi de l'Europe. Le désir de visiter des pays pitresques, placés sous un heureux climat, était combattu par e regret de se séparer de ses élèves du lycée et surtout de 'épouse à laquelle il venait de s'unir (^). Il crut devoir céder levant les avantages qui lui étaient proposés, en se réservant ie se dédommager de l'éloignement par une active correspondance. J'ai entre les mains quelques lettres écrites à >es anciens élèves; elles témoignent de sa sollicitude pour 3UX et de la manière judicieuse dont il mettait à profit ses excursions littéraires.

Toutefois, s'il avait les lumières et le cœur d'un Mentor, sbroussart n'en avait peut-être pas toujours la prudence : ^'est ce que prouve un incident dont je lui dois la connaissance. Pendant son passage à Lausanne, il assistait à une ^^"evue; il s'était insensiblement rapproché d'un canon et avait

(*) yojei plus haut ma notice sur Norbert Cornelissen. (') Madame veuve Giron, née Dewaele. M. Lesbroussart devint ainsi le beau- M*^re de H. Aug. Giron, qui s*cst fait également un nom dans les lettres.

fini par le prendre pour point d'appui, lorsqu'un officier supérieur lui ordonna brusquement de se retirer, en ajoutant rinsulte à la menace. Le costume négligé de Lesbroussart, sans la justifier, expliquait peut-être cette incartade. Notre compatriote se sentit profondément blessé; et, la revue terminée, il demanda à Toificier réparation de son insulte.

On convint du lieu et de l'heure. Les adversaires furent fidèles au rendez-vous, mais il se trouva que les épées étaient inégales; il fallut en aller chercher d'autres à la ville. En les attendant, une conversation littéraire s'engagea entre les témoins : il s'agissait du mérite des idylles de Gessner. Lesbroussart y avait pris part; une fois sur ce terrain, il eût volontiers vidé cette discussion au détriment de l'autre, mais il était naturellement brave, et le point d'honneur ne lui permettait pas de faire la moindre concession. Le combat eut donc lieu à l'épée : toutes les chances lui étaient défavorables, car il se trouvait myope au plus haut degré.

Cependant, au moment de croiser le fer, notre compatriote crut retrouver, dans les traits de son adversaire, la même dureté qu'il y avait remarquée en recevant l'insulte. Dès lors, il oublia ses idylles pour ne songer qu'à sa défense. La lame de l'officier suisse rencontra un obstacle contre lequel elle vint se ployer, tandis que celle de Lesbroussart lui traversa le bras. Le combat fini, les adversaires et les témoins reprirent tranquillement le chemin de la ville, ainsi que leur conversation un moment interrompue.

Dans la vallée de Chamouni, Lesbroussart ne put se défendre d'un mouvement d'impatience, en feuilletant le livre où les voyageurs consignent leurs impressions de voya ge. Il y inscrivit une boutade contre les oisifs et les faiseurs d'enthousiasme à froid, qui sont le fléau de ces montagnes;

cet impromptu a été accueilli dans le deuxième volume de L Ermite de la Guyane (').

Il laissa également des traces de son passage à Genève, où il imprima une réponse à Técrildc Chateaubriand, intitulé : De Bonaparte et des Bourbons (*).

Ph. Lesbroussart ne put visiter lltalie, comme il en avait le projet. Son élève venait d'être désigné pour faire partie de la Garde d'honneur, qui, sous un nom pompeux, répandait la désolation dans les principales familles et leur demandait impérieusement l'impôt du sang.

Malgré de nombreux sacrifices, la France succomba, et à

(') Comme la pièce avail été imprimée avec quelques inexacliludes, Leshroussarl Ta reproduite dans le volume de ses poésies, page 105 :

0 que la nature est immense!

0 que les hommes sont petits !

Dans ces vastes tableaux que de magnificence!

Que de sottise en ces écrits !

l/un pense être Delille» alors qu'en ses récits.

Tout gonflé de iensiblerie.

Sur des cailloux il s^extasie, Pleure sur un brin d'herbe, et transporte en ses vers

Tous les glaçons du Montanvers.

Méconnaissant lauteur de ces œuvres sublimes,

El se croyant un Spinosa, l/auire dit gravement a que prouve tout cola? » Tandis qu'un autre encore, en ties petites rimes,

Fier créateur d'un quolibet, Apporte sur ces bords ses lourdes épigramme». Ses madrigaux, rébus de TAImanach des dames, i/esprit des boulevards et le sel de Brunet. Dnns leurs décisions que de lourdes méprises!

Dans leurs quatrains que de longueurs !

Quel débordement de fadeurs !

Quelle avalanche de bêtises!....

Kive de PArve, adieu ! Quand de tes frais vallons,

A regret nous nous éloignons, Du Dieu de Tunivers adorant la puissance.

Du fond de mon cœur je redis :

0 que la nature est Immense !

0 que les hommes sont petits !

(') Cet écrit, imprimé en 1813, sous format in-8°, est devenu très rare aujourd'hui ; il m'a été imiK>ssible de me le procurer.

la suite d'une seconde défaite dans les champs de Waterloo, elle releva temporairement le trône de ses anciens rois. Les peuples saluaient avec transport le retour de la paix. Dans ces circonstances, la Société des beaux-arts de Gand mit au concours la Bataille de fVaterloo; le poëme devait èlre traité sous forme de cantate. Lesbroussart fut de nouveau vainqueur dans la lutte; mais son triomphe eut moins d'éclat. La pièce couronnée, remarquable comme œuvre littéraire, laissait à désirer peut-être sous le rapport lyrique ; les opinions d'ailleurs étaient encore fort partagées, même parmi les Belges, sur l'événement politique, objet du concours.

L'auteur, en ne comprenant point sa cantate parmi ses œuvres littéraires, s'est montré certainement plus rigoureux que le public. En la composant, il avait cédé à l'entrainement général et peut-être jugeait-il, plus tard, que cette pièce ne devait être considérée que comme un ouvrage de circonslance. On jugera au même point de vue la fin de son poëme des Belges, un peu trop empreinte de la couleur de son époque. Mais quel est l'homme, et le poëte surtout, qui pourrait se vanter d'être resté invariable dans ses appréciations au milieu des bouleversements qui ont marqué le commencement de ce siècle et la fin du siècle dernier.

Il est cependant un point sur lequel Lesbroussart n'a jamais varié et s'est toujours montre \(i justum et tenacetn propositi virum du poëte latin ; c'est à l'endroit de son pays qu'il aimait passionnément. Dans l'alliance de la Belgique et de la Hollande, il voyait un gage d'indépendance et de bonheur; à ses yeux, les anciennes formes républicaines et les libertés communales, dont nos voisins avaient mieux que nous conservé les traditions, allaient faire revivre notre histoire nationale et y ajouter quelques pages glorieuses. C'est dans celte conviction que, à l'époque du mariage du prince d'Orange avec la grande-duchesse de Russie, en 1816, il

composa, pour célébrer cette union, un opéra comique intitulé le Fermier belge (*).

11 avait également pris part à la rédaction du journal officiel de rËtat; mais, en 1817, il rentra dans la carrière de renseignement, devint professeur de poésie à l'Athénée royal de Bruxelles et fut chargé, Tannée suivante, du cours de rhétorique, qu'il professa jusqu'au moment de la révolution de 1830. Ph. Lesbroussart réunissait plusieurs des qualités les plus éminenles qui caractérisent le bon professeur. A des antécédents brillants, à des connaissances étendues dans les Jittératures ancienne et moderne, il joignait une mémoire prodigieuse qui lui permettait de placer, sans effort, l'exemple à côté du précepte; il était, d'ailleurs, d'une bonté parfaite, et plein de sympathie pour les jeunes gens, appréciateurs les plus compétents de cette qualité qui, à leurs yeux, xachète souvent toutes les autres. Ces sentiments réciproques étaient d'autant plus précieux que le professeur^ par .^uite de son extrême myopie^ était à peu près dans l'impos- •^ibilité de voir ce qui se passait dans sa classe, et devait gé- :K[iéralement s'en rapporter aux bons sentiments de ses élèves. L'on était alors au moment de l'émigration française. Plu- «==sieurs littérateurs distingués, qui avaient dû quitter leurs loyers, avaient cherché un asile à Bruxelles. Ph. Lesbrous- ^55>art les accueillait avec cordialité et les mettait en rapport -^ivec les gens de lettres de noire pays. On rencontrait à la 4bis dans sou salon Arnault, Bory de Saint-Vincent, Cau- '^cjhoix-Lemaire, Tissot, Pocholle, Baron, de Reiffenberg, de ^^otter, Vauthier, Raoul, etc.

A cette époque (1817) commença la publication du Mer- ^n^ure belge , dont les trois premiers rédacteurs furent ^^IM. Lesbroussart, de Reiffenberg et Raoul. Un article de

(*) Cet opéra en un acle, musique de M. Mees, fut représenlé au ihéilre du

ce dernier, contre une tragédie nouvelle de Tauteur de Marins à Minturnes, donna lieu à une polémique assez vive que ses deux collaborateurs prirent soin d'éteindre (*); pais, le Mercure continua paisiblement sa route, et mourut après quelques années d'existence, non sans avoir rendu de véritables services aux lettres. On y relit encore avec plaisir quelques analyses de Ph. Lesbroussart écrites avec autant de goût que de tact.

La Société de littérature de Bruxelles continuait ses paisibles réunions^ en s'enrichissant périodiquement des productions poétiques que Ph. Lesbroussart insérait dans ses é4nnuaires. Cependant elle ne tarda pas à céder la place h sa sœur puînée, la société Concordia^ qui semblait avoir pour tendance de substituer la langue flamande, ou plutôt le hollandais, à la langue française. Ph. Lesbroussart en faisait partie, et quand arriva son tour de porter la parole, il trancha la difficulté en prononçant un discours latin sur la lutte des classiques et des romantiques.

Au milieu des naissances et des funérailles de tant de sociétés, il s'était formé une association plus modeste» mais qui eut plus (le retentissement, peut-être par ce motif même qu'elle cherchait à s'entourer d'une certaine obscurité, c'était la société des Douze, qui prenait son nom du nombre de ses membres. Ceux-ci se réunissaient hebdomairement tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, d'après Tordre alphabétique des noms (^). Ils n'avaient d'autre but que de passer amicalement quelques heures ensemble, en devisant sur les questions du jour et en se communiquant leurs productions littéraires. Les journaux avaient pris à tache de s'occuper

(') Voyez plus loin la notice biographique sur Raoul.

(*) Les voici : Baron, De Doncker, L. De Potier, Drapiez, L. Gruyer, L. Jol> (raud, Lesbroussart, Odevaere, Quelelel, Ed. Smits, Tielemans , S. Vande Weyer.

d'elle, surtout les journaux du gouvernemenl, qui croyaient y voir un foyer de sédition. Malheureusement quelques poursuites judiciaires donnèrent crédita ces conjectures (').

La première fut intentée contre Lesbroussart lui-même. Notre confrère prenait part à la rédaction d'une feuille politique dont un article fut incriminé : on constata qu'il en avait revu les épreuves; on y trouva même quelques corrections de sa main; lui-même ne les désavouait pas; dès lors, il fut appréhendé par la gendarmerie et mis en prison. Cette incarcération, qui dura plus d'un mois, affligea profondément sa famille et ses amis ('); elle produisit, d'ailleurs, le plus mauvais effet dans le public. Lesbroussart était un de ces hommes qui, par leur caractère et leurs talents, deviennent en quelque sorte les fils d'adoption d'un pays; et, quand le pouvoir appesantit sa main sur eux, cet acte est toujours considéré comme une calamité publique.

Notre confrère sortit de prison sans passion et sans haine contre ceux qui l'y avaient renfermé. Le gouvernement luimême ne fut peut-être pas fâché de lui témoigner, à quelque temps de là, qu'il lui avait rendu sa confiance : il le nomma professeur d'histoire générale, dans la nouvelle institution qu'il créa près du Musée de Bruxelles, dans la vue de favoriser la culture des sciences et des lettres (^).

(') Quelques années plus lard eut lieu le procès de MM. De Potier, Tielemans, JoUrand, etc., qui eut lant de relenlissemenl el fut, jusqu'à un certain |K>int, Tavanl-coureur de 1830.

(') L'article élail intilulé -. Fond de Valise el avail paru dans le Courrier des Pays-Bas, La chambre des mises en accusalion ayanl déclaré qu*il n'y avail pas lieu à poursuivre conlre Tédileur el contre Lesbroussart, ils Turent mis en liberté. L'auteur seul, qui s'était fait connaître, Tut condamné à six mois d'emprisonnement et 500 francs d'amende.

(') L'arrêté royal qui créait le Musée des sciences et des lettres de Bruxelles |H>rte la date du 37 décembre 1826 : les cours commencèrenl en mars 1827.

Dans la lettre de nomination adressée aux Tulurs professeurs, le ministre de l'intérieur disait :

« Le Roi m'a autorisé, par le même arrêté, à inviter quelques hommes instruits,

L ouverture des cours publics se fit solennellement, le 3 mars 1827, en présence de M. Van Gobbelschroy, ministre de rintérieur et des principales autorités (*). Ph. Le»broussart ne prononça son discours d ouverture que le 7 avril suivant : il prit occasion de louer sans restriction le gouvernement d'avoir fait naître au sein de la capitale une nouvelle source de lumières.

L'annonce de cette institution eut un grand retentissement dans le royaume et surtout dans les provinces méridiales; elle fut accueillie de la manière la plus favorable; rien ne faisait pressentir encore la révolution qui devait éclater bientôt, même parmi ceux qui devaient y prendre la part la plus active. Les cours furent suspendus temporaire-

doDt le mérile et le zèle pussent seconder ses vues bienveillantes, à vouloir bien se charger des leçons publiques qui y doivent être données.

» Je n*ai pas hésité dans le choix que j*avais à Taire, et j*ai cru, Monsieur, ne pouvoir mieux remplir les inlen(ion& de Sa Majesté, qu^en vous engageant à prendre part à cette honorable tâche. J*ose espérer que vous répondrez à rap|>el que je vous fais en son nom et que voudrez bien vous charger du cours, en langue française, de....

n Vous trouverez, sans doute, dans la reconnaissance de vos concitoyens la première récompense de vos efTorts, et il m*est agréable de pouvoir vous annoncer que le gouvernement vous indemnisera, en partie au moins, des soins et du temps que vous consacrerez ainsi à un but d*ulililé générale. »

Je cite avec quelque détail, parce que le Musée de 1836 appartient k Phistoire (les sciences et des lettres en Belgi(|ue, cl qu*il importe à ce titre d*en conserver le souvenir. On a publié, à celte époque, les annales du Musée des sciences et des lettres de Bruxelles; elles contiennent les discours d*inanguration. I vol. in-8'. Bruxelles, à la Librairie belge, 1827.

(') Le Musée comprenait les cours suivants :

Littérature générale M. Baron.

Ilisloire des Pays-Bas Al. Dewez.

Chimie générale M. Drapiez.

Botanique. M. Kickxpère.

Littérature nationale M. Lauts.

Histoire générale M. Lesbroussart.

Histoire des sciences et physique expérimentale . M. Quetclct.

Constructions M. Roget.

Zoologie M. Vanderlinden.

Histoire de la philosophie H. S. Vande Weyer.

ment après 1830 ; on essaya de les réorganiser ensuite, puis OD flnit par les supprimer complètement à lepoque de l'organisation de l'Université libre.

Lesbroussart faisait partie de presque toutes les institutions littéraires et scientifiques de Bruxelles : parmi ces institutions se trouvait le Comité de lecture des théâtres royaux (*). C'est dans cet aréopage que j'eus plus particulièrement l'occasion d'apprécier son extrême indulgence en matière littéraire. Il n'y avait pas de si mauvaise pièce, où il ne trouvai des scènes à faire valoir, des vers à citer avec éloge. A l'en croire, tous les ouvrages que l'on présentait étaient excellents ou tout au moins admissibles. Philinte ne montre pas plus d'indulgence dans son appréciation du fameux sonnet d'Oronte (*).

(*) Ce comilé se composail de MM. Ph. Lesbroussart, Gh. Horel, directeur de la Compagnie du Luxembourg, le général Mellinet, Nicaise, qui fut plus tard secrétaire général du ministère de la guerre, Tauteur de cette notice et deux acteurs, MM. Bosselet et Folleville.

(*) Cette excessive bienveillance éclata surtout à la première représentation d*nne tragédie de M. Éd. Smits, intitulée : Elftida ou la Fengeanee. La pièce, du reste, renfermait des beautés réelles; mais le plan était mal conçu; trop d^allées et de venues suspendaient à chaque instant Pattention et détruisaient rintérét. Nous nous trouvions, avec Pauteur, dans une loge d*avant-scène, d*où nous tHiuvions voir Tintérieur de la salle sans être aperçus nous-mêmes. Le premier acte fut écoulé avec intérêt, il y eut des applaudissements : Smits était joyeux et triomphant. Peu à peu des effets mal calculés, des entrées non motivées jetèrent du froid dans la salle ; quelques nuages se formèrent à Phorizon et passèrent sur le front du poète. Nous cherchions h lui donner une assurance que nous n*avions pas nous-mêmes. Au premier enivrement succéda un découragement visible, et bientôt Pauteur s^éclipsa. Dès que le bon Lesbroussart s^aperçut de son absence, il conçut les inquiétudes les plus vives : tous les dangers que peut faire naître le désespoir sous Pinfluence des fiassions les plus vives, il les voyait fondre en même temps sur le malheureux poète; il était désolé et furieux contre le parterre. J*essayai vainement de le calmer, je finis par le suivre, et nous allâmes ensemble à la recherche du fugitif. Lesbroussart, dans sa préoccupation, se dirigea vers le canal, bien persuadé que la tragédie avait dû y trouver son dénoAmenl; mais tout était calme de ce côté. Il prit alors le parti plus simple de se rendre à la demeure de Pauteur. Ce ne fut pas sans hésitation quil se décida à entr*ouvrir la porte du salon... Smils était assis devant une table

Mais c'était surtout devant les jurys chargés de conférer les grades académiques que l'indulgence du bon Lesbroussart se trouvait mise à de rudes épreuves : en voyant les embarras et les angoisses des récipiendaires, il oubliait à tout instant son rôle d'examinateur; et, soufflant officieusement les réponses, il faisait sourire l'auditoire et compromettait parfois la gravité du jury (*).

L'appel aux armes, en i830, fit vibrer de nouveau la fibre patriotique de Lesbroussart. Notre confrère quitta ses livres et alla se mêler au peuple ; il ne craignit pas de se présenter au plus fort du danger, non pour attiser le feu de l'insurrection, mais pour servir de médiateur. Un pareil rôle est difficile et il devenait d'autant plus dangereux, que son état de myopie ne lui permettait pas toujours de distinguer à quels combattants il avait affaire. C'est ainsi qu'il faillit être tué, pendant les journées de septembre, à l'entrée de la rue Notre-Dame-aux-Neiges (*).

portanl une douzaine de couverts; et, quoique seul, il avait entamé résolument un plat d*hultres. Ce début nous rassura ; nous primes place à côté de lui, et nous achevâmes d*oubller tous trois Torage de la soirée.

(') Dans une séance présidée par M. Tabbé de Ram, Lesbroussart se livrait aux élans d« sa bienveillance habituelle. Celte fois le récipiendaire était du dernier médiocre. On venait de lui <leroander le nom du vainqueur des Sarrasins à la bataille de Poitiers; après avoir erré dans toute la salle, ses regards inquiets s*étaient arrêtés sur Lesbroussart; celui-ci, en regardant une prise qu*il froissait entre ses doigts, murmura le nom de Charles Martel; le récipiendaire aussitôt de répéter : Charles Martel, et Tauditoire de sourire. Une seconde question demandait le nom du chef des Sarrasins; Lesbroussart, Interrogé du regard, prononça encore à mi-voix le nom d^Ab^iéram, a Pabbé De Ram! » répondit vivement le récipiendaire. Pour le coup, l'hilarité fut à son comble; Lesbroussart lui-même ne put s*empécher d*y prendre part.

(*) Cet excellent homme, qui n*a jamais fait le moindre mal à personne, qui n*en a pas même eu la pensée, avait parfois, comme tant d*autres, la manie de vouloir paraître terrible. Ainsi, pendant les premiers jours de la révolution, il avait laissé croître sa barbe et traînait un grand sabre : Qui$ generum fneum huie gladio alligavU, disait Cicéron, en voyant son gendre dans le même appareil belli* queux.

Ce qui prouve, du reste, qu*au début de la révolution, Ph. Lesbroussart n*avail

Ses services et son dévouement ne furent point nïéconnus : au mois d'octobre suivant, il fut nommé administrateur général de l'instruction publique. Ce poste avait aussi ses dangers, mais ils étaient d'une autre nature ; il fallait faire exécuter des mesures sévères : deux ou trois facultés furent supprimées dans les universités de TÉtat, et parmi les professeurs destitués se trouvaient quelques amis de Les-

•«0 wue que le maintien de l*ordre public, c^est la noie suivante remise par lui, <à M. Téodore Juste, auteur lui-même d*nuc notice sur Ph. Lesbroussart, dans VMbum national de 1845 :

« Après Pincendie de Thôlel Van Maanen, Pb. Lesbroussart fut du nombre «les six ou sept personnes qui, dans la matinée du lendemain, se rendirent près ^c la régence, à PefTet de proposer la formation d*une garde urbaine pour la protection des personnes et des propriétés. Ce corps ayant élé immédiatement organisé et armé, Ph. Lesbroussart, accompagné de quelques citoyens détachés d*une 9»atrouille commandée par le colonel Pletinckx, fut assez heureux pour négocier, ^vec roflicier commandant à la caserne des Annonciades, Tévacuation de ce Socal par la troupe et sa remise à la bourgeoisie. Il eut également le bonheur de Vaire cesser les hostilités qui commençaient à s*engager sur le Grand-Sablon, ^près quelques instants de conférence avec le major sous les ordres duquel était K)lacé le détachement qui occupait ce point. Nommé membre du conseil de la l^arde urbaine, Lesbroussart prit part en cette qualité à toutes les délibérations c-iui eurent lieu à Thôtel de ville, et fut du nombre de ceux qui se rendirent au étalais du prince d*Orange, lorsque celui-ci, par une délermination honorable H »onr son caractère, mais infructueuse dans ses résultats, fut entré à Bruxelles K^vec ses aides de camp. Le 31 septembre, la garde se trouvant à peu près dissoute, U >ar suite d*lncidents assez connus, il se rendit avec M. Pavocat Plaisant, depuis r^dministrateur de la sûreté publique, dans le Hainaut, d*où ils revinrent, le 24, ^ve€ une assez forte compagnie de braves villageois des communes de Fayz, Kl^ahutre et Morlenwelz, à laquelle se joignirent sur la route des volontaires de Cl^barleroi. Pendant les deux dernières journées de la lutte dont la capitale était L « théâtre, il se trouvait auprès de don Juan Van Halen, qui Pavait, dès ce roo- K-^ent, attaché à son état-major, et dont le quartier général était alors établi à > ^hôtel de Cbimay, d'où il fut, dans la soirée du 35, transféré à Pbôtel de Tirlelont. Les seules personnes qui, pendant la nuit suivante, se trouvèrent auprès lu général, étaient MM. Michaux (de Limbourg), Palmaert aîné et Ph. Lesbrousart. Après le départ des Hollandais, ce dernier assista, pendant quelques emaines, avec voix simplement consultative, aux séances du gouvernement pro- 'isoire, qui le nomma, conjointement avec MM. Nicolay et Vaulier, membre de le la commission dVnseignement, et plus tard, administrateur général de Pintrucfion publique. »

broussart('). On n'ignorait pas qu'il était étranger à ces mesures, cependant ceux qui en étaient atteints lui savaient mauvais gré d'en être l'exécuteur (').

Après avoir détruit, on songea à rcédifier : une commission spéciale fut nommée par arrêté du 30 août 1831. Elle avait pour mission de proposer un plan d'organisation pour les trois degrés d'enseignement. Elle demanda, comme couronnement de l'édifice, une seule et grande université dans le centre du pays, avec deux écoles spéciales à Liège et à Gand, l'une pour les différents services publics, civils et militaires, l'autre pour l'industrie et le commerce (*).

En sa qualité d'administrateur général de l'instruction publique, Ph. Lesbroussart présenta également un plan général d'organisation; il admeHait, ainsi que la commission royale, une seule et grande université; mais il la démembrait et en distribuait les quartiers dans les quatre principales

(') Entre aulres, Raonl, ancien collaborateur de Pb. Lesbroussart, dans le Mercure belge.

{•) L*un d^eux, faisant malignement allusion à Tétai de délabrement de Teosaignement, disait : « qu*il administrait rinslruction publique comme on administre un malade. » Ph. Lesbroussart était si loin d*étre partisan des mesures de rigueur, qu^il s*employait, au contraire, avec la plus grande activité, à faire valoir les droits de ceux qui se trouvaient lésés. Si Pon pouvait douter de ce que j'avance, ilsuffiraildelire les lignes suivantes qu*il écrivait, le 20 septembre 1851, â Tappui de Tarticle 27 de son projet de loi sur renseignement, article qui ne permettait la destitution que pour inconduite notoire ou négligence habiiueik. • Celte disposition de Particle 27 est suggérée, disait-il, par Pexpérience affligeaDle et multipliée de la légèreté inhumaine et absurde avec laquelle des hommes recommandables, par de longs services et une conduite sans reproche, ont été et sont encore journellement démissionnes par les régences, souvent même au mépris d'un contrat dont la validité n^est pas reconnue. »

(^) Les grades devaient être conférés par un jury central constitué à peu près identiquement comme il Ta été depuis pendant une douzaine d'années,

La commission se composait de MM. Arnould, secrétaire-inspecteur de PUniversité de Lonvain; Belpaire, greffier du tribunal d''Anvers; J.-G.-J. Srntt, professeur à PUniversilé de Liège et plus tard ministre de la justice; Caucby, professeur à PAthénée deNamur; Cb. Lecocq, ancien membre du Congrès national, et Ad. Quetelet, membre rapporteur.

villes du royaume : heureusement cette idée ne prévalul point (*).

Depuis 4830, on n'a cessé de retoucher à 1 édifice de renseignement, avec d'excellentes intentions sans doute, mais avec des résultats presque constamment problématiques. Cet insuccès ne tient-il pas à ce que les réformateurs étaient, la plupart du temps, étrangers à l'enseignement et ne se rendaient pas compte de ce qu'on peut raisonnablement lui demander? On a cru qu'en exigeant des jeunes gens ce qu'on pourrait à peine demander à des hommes formés par de fortes études, on arriverait à constituer une génération vij^ourense, et l'on a complètement perdu de vue ce principe ^e mécanique, qui reste toujours vrai sous quelque aspect ^cja^on le considère : ce que l'on gagne en tempSy on le perd ^^n force.

Maintes fois on a répété et avec raison : l'enseignement

<J<yii bien moins consister à faire des savants qu'à donner

i "^Sk ptitude à le devenir. On voudrait créer autant de bran-

^^t^^BS d'enseignement que notre civilisation moderne a fait

•^ ^ i Ire de carrières différentes ; mais il est impossible de tout

f>**^avoir: en prétendant former de fortes spécialités, on ne

^ • *- bien, souvent que surcharger les jeunes gens d'un bagage

^^^ ^-^^ l différent de celui qui devra leur servir plus tard.

^KLioin de moi la pensée de rendre notre confrère responsable " ^^ la complication jetée dans l'enseignement des sciences et " ^^^^ lettres. Je montrerai tout à l'heure qu'il était, au con- ^'^^^ i re, éloigné de l'idée de vouloir tout enseigner, tout ré-

^ * ^ Après avoir examiné le pour et le contre, dans les notes de son projet d*or-

^ *■• ^ dation, il conclut en ces termes : a Malgré les a?anlages incontestables qui

^^^^ S feraient, |iour renseignement, de la réunion des diverses facultés dans un

^^^^^«lieu, il convient, au moins pour un laps de temps que les circonstances

l ^. ^^ "^^^snt restreindre ou prolonger, de distribuer les facultés conformément à Tar-

ft *^ SOdu projet ci-joint. » Les villes désignées étaient Louvain, Liège, Bruxelles

m *^ ^^^nd.

t'IoinoiUer. Ce qui prouve le mieux Timporlanee qu'il attaclmi aux éludes, c'est le parti qu'il prit, en 1835, d'abandonner son poste d'administrateur général de l'instruction publique |)Our rentrer dans l'enseignement : il échangea sa position contre une chaire de littérature française et d'hisloire de littérature moderne à l'Université de Liège. Il y avait, d'ailleurs, une véritable modestie à choisir des fonctions qui s'accordaient le mieux avec ses talents et qui, sous le rapport pécuniaire, devaientamoindrir sa position (*).

Indépendamment de la connaissance des langues anciennes, Ph. Lesbroussart savait les principales langues modernes ; il a laissé des traductions de différbntes pièces du théâtre anglais et du théâtre espagnol, de poésies écrites en langue portugaise, et des deux premiers chants du poëmc italien de Casti, Gli Animait parlanti; il s'était surtout attaché avec prédilection à faire passer dans la langue française les beautés de Shakespeare (').

L'Académie royale de Belgique l'admit, en 1838, au nombre de ses membres. Cette nomination pourra paraître tardive, si l'on considère que Lesbroussart avait composé, depuis longtemps, plusieurs ouvrages placés au premier rang de notre littérature. Ce retard ne provenait cependant pas de ce qu'on méconnut son talent ou de ce qu'on ne rendit pas justice ù son caractère; il tenait à l'organisation même (le l'Académie, qui ne comprenait pas la poésie dans le cercle de ses travaux. Ce fut donc, jusqu'à un certain point, malgré son règlement, que la compagnie appela Ph. Lesbroussart à la place assignée par son mérite.

(■) Le trailemenl de proresseiii* d'université élail de 6,000 Trancs ; on conserva à Lusbroiissart son Iraitemcnl d'administrateur gc^néral, qui s'élevait à 8,400 francs.

(') Parmi les pièces anglaises, on trouve Fenice preserved, par Olway, The mourntng bride , par Congrève; parmi les pièces espagnoles, El café, par Moratiu, et Contigo pan y eeboUa, par D. Manuel de Gorostizza. alors onvoy<^ du Mexique à la cour des Pays-Bas.

Cependant la santé de notre confrère s'était sensiblement affaiblie, et il avait presque perdu l*usagede la vue(*). Ces infirmités le portèrent, en <848, à solliciter sa retraite et Féméritat auquel il avait droit. Il comptait, à cette époque, cinquante-quatre années de services, dont quarante-trois consacrées à l'enseignement. Rendu à lui-même, il vint s'établir dans un des faubourgs de Bruxelles (le faubourg d'ixelles), bien décidé cette fois à vivre en dehors de toute espèce d'occupation sérieuse et surtout des discussions politiques (*).

Ph. Lesbroussart n'avait rien qui annonçât son mérite, rien qui fixât l'attention : il était maigre et de taille moyenne; son regard distrait (^) manquait, en outre, d'expression par suite de son extrême myopie ; ses cheveux blonds étaient clair-semés et ses joues, sillonnées de rides, présentaient avant Tâge, la plupart des caractères de la vieillesse. Sans avoir rien d'embarrassé, sa tenue était simple et modeste, quand il gardait le silence; mais dès qu'il parlait, sa physionomie, habituellement grave et pâle, s'animait d'un -sourire de bienveillance; sa voix vibrait d'une manière svmpathique, et ses phrases, d'une pureté irréprochable, se <léroulaient sans effort, toujours pleines et élégantes, nettes ^t précises : on eût pu les imprimer sans avoir un mot à y changer.

Si nous jetons maintenant les yeux sur ses ouvrages, nous

(') Ph. Lesbroussart a toujours été Irèsmyope ; il avail.de honne heure perdu ^'usage d*un œil, comme il le rappelle lui-même dans son épUre à S. M. Akdola, ^roi des Puris :

J'aidroirals, de tout Tœil que le ciel m'a laissé, Les vigoureux contours de ton corps élancé....

(■) Ph. Lesliroussarl avait été nommé depuis longtemps chevalier de Tordre de ^^|>old; il était, en outre, décoré de la croix de Fer.

(') On cite de lui des distractions nombreuses, dont quelques-unes pourraient ^gurer avec avantage dans le Distrait, si gaiement dépeint par Regnard, ou ^-iaosle portrait que nous en donne La Bruyère.

serons étonnés peut-être en voyant combien peu notre confrère en a laissés, malgré une carrière longue et laborieuse : il travaillait pour se distraire et pour s'instruire; il ne songeait guère à obtenir de la célébrité par ses écrits. Il imprimait peu, et la plupart de ses productions ne sont connues que par des extraits qu'on lui empruntait pour en enrichir des journaux littéraires.

Quand, en 1827, quelques amis voulurent publier le recueil de ses poésies, ils apprirent avec étonnement que lui-même n'avait point conservé de copies de ses ouvrages : heureusement l'un d'eux y avait pourvu. Mais il restait encore à obtenir de l'auteur la permission d'imprimer; jamais censeur officiel ne se montra plus rigide : c'est tout au plus s'il conserva de quoi former un modeste in-18. Il faut préférer sans doute cette extrême réserve à l'excès contraire : on s'achemine mal vers la postérité avec un bagage trop lourd ou trop volumineux.

Dès que Lesbroussart sut écrire, il écrivit en vers (*). Ses poésies avaient dès lors une pureté et une élégance remarquables; cependant son principal ouvrage poétique ne parut qu'en 1808, à l'occasion du concours ouvert par la ville d'Alost («).

On ne nous a pas fait connaître le nombre des concurrents dans cette lutte toute nationale; nous voyons seulement que trois récompenses furent décernées, mais à des titres

(>) On cite de lui une pièce de vers, composée à l^ccasion de la mort de Marie- Anloinelle; elle a été imprimée dans les journaux de 1794. L^auteur n^avait alors que treize ans :

Quidguid tentabam dicere^ venw eral.

(*) Le programme du concours arrêté par la Société des Calherinistes d*AlosC, le 15 novembre 1807, se bornait à demander, pour le 15 mai suivant, ub poème de 300 ï 500 vers sur les Belges, et pour être admis, il fallait être né Belge ; celte clause pouvait étonner à Tépoque même où nos provinces faisaient partie du grand empire.

bien différents ('). Le jugement avait été déféré au comte François de Neufchâteau, titulaire de la sénalorerie de Bruxelles ('). Ce savant littérateur, après avoir consulté quelques-uns de ses confrères de T Académie française, déclara qu'il n'y avait qu'une voix pour adjuger le premier prix au poëme dont je vais essayer de donner une idée.

Le plan en est très-simple et se trouvait en quelque sorte commandé par le programme; le mérite ne pouvait consister que dans l'exécution. Aussi les trois poëmes mentionnés à la suite de ce concours se ressemblent-ils pour le fond ; mais quelle différence pour la forme, pour l'élévation des pensées, pour l'élégance du style! Dès le début, on reconnaît, dans le vainqueur, un écrivain formé d'après les grands modèles ; son allure est ferme, pleine de dignité; sa diction à la fois pure et harmonieuse :

Sol du Belge, salul ! Saliil) terre chérie !

Cet hommage t*est dû, terre féconde eo biens,

Riche de frais trésors et de vrais citoyens?

Ton sein n*est pas rempli de ces métaux perfides,

Que de Phomme aveuglé cherchent les mains avides :

Dans les champs nourriciers, sous les rochers brûlants,

L*or ne se forme point en blocs étincelants,

Et ne vient point flatter, en voyant la lumière,

Des peuples abusés Topulente misère ;

Tu ne recèles point ces rubis éclatants.

Du luxe oriental frivoles ornements :

Mais les dons de Gérés enrichissent tes plaines.

Mais des fleuves nombreux coulent sur tes domaines,

Et ton front embelli par de riants guérets

S*élève, couronné de superbes forêts.

(') Un second jtrix fut décerné à M. Lemayeur, et un accessit à M. Benau, de Gand.

(') G*est à lui que Voltaire écrivait, avec sa politesse habiluelle envers ceux qu*il aimait :

11 faut bien que Ton me succède; Et j'aime en vous mon héritier.

{EpUre à M. François de Seufchâteau.)

0 Belgique! Jamais sur (on heureux rivage La nalure en courroux ne détruit son ouvrage, Jamais du haut des monts le bilume brûlant Dans tes vallons fleuris ne se roule en torrent : Jamais d*affreux volcans, vomissant leurs entrailles, Sous des rocs embrasés n^écrasent tes murailles.

L'auteur présente ensuite un tableau animé des principaux aspects de la Belgique; il se complaît surtout à revêtir des plus riches couleurs ces magnifiques plateaux du Brabant et du Hainaut qu'on voit reproduits avec tant de charme dans les œuvres de nos anciens peintres. Toute cette partie de l'ouvrage peul être considérée comme un modèle de poésie descriptive.

A la peinture des lieux succède Tesquisse rapide de notre histoire nationale. Le poëte rappelle sommairement, et presque toujours d'une manière heureuse, les faits saillants qui ont illustré le nom belge, à partir des temps les plus anciens où nos aïeux prirent rang parmi les peuples. Dès lors, on leur trouve un esprit d'indépendance et de bravoure qui ne s'est point déjnenti, même dans les circonstances les plus calamiteuses :

Lorsqu'on voyait aux Ters des superbes Romains Le monde épouvanté tendre ses faibles mains, Les belliqueux enfants de ce climat sauvage D*un bras désespéré repoussent Tesclavage, Au grand nom de César, à sou art destructeur. Opposent sans pâlir leur farouche valeur. Et par leurs fiers efforts, de ce mortel terrible Balancent un moment la fortune invincible. Enfin Rome triomphe; et le Belge abattu Sous un joug délesté voit plier sa vertu. Le vainqueur, $*avançant vers l^s terres lointaines, Croit laisser ses captifs endormis dans leurs chaînes, El va, pour échapper an tourment du i-cpos. Chercher en d*auires lieux des esclaves nouveaux. Tout à coup une voix, rompant ce vil silence, Frappe les airs surpris du cri d*indépendancc.

Ce cri par mille voix soudain est répété. Tout à la fois sVmbrase au nom de liberlé, Et ce magique nom, réveillant leur furie, Du Belgium entier Tait un vasle incendie.

Après avoir décrit les luttes de nos aïeux contre les armées romaines et contre Tinvasion des Francs, le poète montre les étendards de la Belgique flottant glorieusement sur les murs de Jérusalem, et un prince de notre pays proclamé roi par tous les princes de la chrétienté. Il dépeint ensuite les Belges s occupant de conquêtes plus paisibles et livrés au commerce et à Tindustrie. Dans ce nouveau champ ouvert à leur activité, ils recueillent de nouveaux triomphes :

Sans s*armer désormais du glaive de la guerre, De rOrient soumis ils font leur tributaire.

Malheureusement la prospérité de nos provinces se trouve compromise par Tespritde sédition. Au milieu de ces troubles, laudacieux Artevelde, s'appuyant sur TAngleterre, combat son prince et la France qui le soutient; il finit par succomber lui-même sous les poignards de ses compatriotes. Le poète s'élève contre le tribun gantois, dont plus lard un autre de ses confrères a tenté de réhabiliter la mémoire (*). Vient ensuite Charles-Quint :

Enfin des murs de Gand s*éleva le grand homme, Qui fut et le soutien et la terreur de Rome : Vainqueur de Frédéric et rival de François, Le modèle, la crainte, et Parbitre des rois.

A ce glorieux règne succèdent des jours désastreux. Si la pensée de Ju vénal est vraie : facit indignatio versum, le règne de Philippe II ne pouvait manquer d'inspirer de beaux

(•) M. Cornelisscn. (Voyez plus haut la noiice qui le concerne.) Beaucoup d'erreurs avaient été imprimées au sujet du célèbre ruward des Flandres.

vers au poëte qui^ dès son début, a dit avec une noble simplicité :

L^amour de mon pays fera seul mon génie.

L'indignation déborde en effet; mais elle cède bientôt à d'autres sentiments ; le poëte reprend ses couleurs les plus vives et les plus animées pour peindre le règne prospère où Ton vit :

Des arls consolateurs le céleste génie

Aux torches de la guerre allumer son flambeau.

Le règne des archiducs Albert et Isabelle fut, en effet, pour nos provinces, à peu près ce que furent le siècle des Médicis pour la Toscane et celui de Louis XIV pour la France. Les glorieux noms des Rubens, des Van Dyck, des Jordaens, des Teniers, des Juste Lipsc, des Mercalor se pressent sous la plume de l'auteur; je dois renoncer à citer tous les beaux vers que lui inspire son enthousiasme patriotique ; je ne puis toutefois me refuser au plaisir de rappeler ceux où il a fait revivre les charmants tableaux de Teniers : ils sont pleins de charme et de fraîcheur. Je le fais avec d'autant plus de raison que ce genre de peinture appartient à peu près exclusivement à noire pays. Pour la grande peinture historique, quelques nations nous opposent de dignes rivaux ; mais, dans la peinture de genre^ l'école flamande a conservé une supériorité incontestée. Nos aïeux ont parfaitement compris qu'en peinture comme en poésie, la comédie doit trouver place à côté de l'épopée ; la postérité a confirmé ce jugement, car les tableaux de Teniers sont recherchés avec autant d'ardeur que ceux de nos premiers peintres d'histoire. Sous ce rapport, l'école belge n'a rien perdu de son ancienne splendeur; elle continue à compter de dignes représentants :

Que j'aime de Teniers les peiolures champêtres ! Là, ce sont des buveurs, accroupis sous des bélres ! Le plaisir est empreint sur leur front bourgeonné : D*on côté celui-ci, sur la table incliné, Suivant du coin de Tœil la légère fumée Qu*eihale dans les airs sa pipe bien-aimée: Celui-là, savourant sa double volupté, Son verre devant lui, sa belle à son c6lé. Et Penlouranl d*un bras, sur sa fraîche maltresse Fixe des yeux brillants de vin et de tendresse; Plus loin, sous cet ormeau tourne un cercle joyeux. Qui, s*agilant au sein d'un tourbillon poudreux, A la franche galté sacrifiant la grâce, Du terrain sous ses pas fait trembler la surface; Tandis que du sommet d'un énorme tonneau Un rustique ampblon, le charme du hameau. Pour guider les élans de la foule bruyante Joint son archet criard à sa voix glapissante. Le seigneur du canton, dans un fauteuil à bras Gravement étendu, préside à leurs ébats. Mais quels sont dans ce coin ces quatre solitaires? Ce sont de vieux fumeurs, entre-choquant leurs ferres : Leur regard est humide : un heureux vermillon Be ses vives couleurs enlumine leur front : Ils parlent; je crois presque entendre leur langage; Le rire épanoui sur leur large visage Par son aspect joyeux excite ma galle, Et je souris moi-même à leur félicité.

Le lableau de Tétai des sciences, des lettres et des arts en Belgique, en même temps que le lableau du commerce et de 1 ^industrie qui lui sert de pendant, conduisent Fauteur à parl^r du règne glorieux de Marie-Thérèse et des règnes orageux qui le suivirent.

En terminant son poëme, un instinct prophétique lui anï^once des jours meilleurs pour la Belgique; il s écrie en |:>arlan( des lettres et des arts :

Peuple que je chéris, sors d'un sommeil funeste; Trop longtemps engourdi dans un honteux repos, Tu laissas reposer ta lyre et tes pinceaux : Rallume enfin ce feu, si cher à ta mémoire, Ce feu pur et sacré, la source de ta gloire.

Seulement Tauteur se trompe sur les moyens politiques qui peuvent assurer le bonheur de son pays. Peut-être aussi n*osait-il entrevoir alors Tindépendance de sa patrie que comme un rêve irréalisable.

Cet ouvrage, je le répète, me semble constituer le monument le plus important qu'un poëte belge ait consacré à la gloire de son pays; c'est en même temps, si je ne me trompe, le meilleur poëme que nous puissions signaler aux étrangers. Il serait peut-être digne de nos artistes d'unir leurs talents et de faire que ce monument patriotique devint aussi remarquable sous le rapport de Fart que sous celui de la poésie (').

S'il n'était question que de poésie descriptive, L'Art de conter pourrait peut-être balancer le mérite du poëme des Belges. Il serait difficile d'être mieux pénétré de son sujet et de s'en montrer plus élégant interprète. L'auteur avait longtemps étudié l'art d'intéresser un auditoire et de le charmer par ses récits; lui-même, il mettait très-heureusement en pratique les leçons qu'il donne avec tant de charme; sa conversation était instructive, attrayante, empreinte de la plus douce bienveillance, bien qu'à travers cette bonhomie spirituelle perçât de temps en temps un grain de malice.

Que le cœur à Pesprit n*ait nul reproche à Taire. Dans vos récits joyeux, moins méchant que malin, Effleurez doucement les travers du prochain. Aisément à ce tort Tenjouement s*abandonne; Contents de chatouiller, n^égratlgnons personne.

Il n avait pas besoin de se rappeler ces préceptes pour les suivre; il les trouvait tout naturellement dans son cœur. On

(■) Ce serait un hommage d*aulant plus mérité, que le poète, en célébrant les gloires nationales, a relevé avec un amour tout particulier la gloire artistique et ceux qui ont le plus contribué à la reconquérir.

ne lui a jamais entendu prononcer, je pense, un motqui put blesser; présents ou absents, tous conservaient les mêmes titres à sa bienveillance; on ne le voyait pas non plus se faire Técbo des petites médisances du jour, aliment ordinaire des conversations, et qui assurent presque toujours un succès au conteur. Ses moyens d'intéresser, il les puisait surtout dans la grande variété de ses connaissances et dans sa pro* digieusc mémoire, qui lui permettait à chaque instant de citer, avec esprit et à propos, des anecdotes piquantes ou des faits curieux en rapport avec la conversation.

Son extrême bienveillance ne lempèchait pas de voir et de sentir les ridicules; il les décrit même dans quelques pièces de vers qui peuvent être citées comme des exemples de bon goût; mais les ridicules alors ne s'attachent plus à des individus : ils tombent dans le domaine public et personne ne peut en souffrir ni s'en offenser. On trouve dans ses œuvres inédites quelques épigrammes qui présentent ce caractère, et entre autres la suivante, intitulée: La Confession :

Daignez, mon père, écouler mes scrupules

Ce carnaval, à mal faire excité,

Du cher Dom.... j^ai lu les opuscules;

Je me confesse en toute humilité ^

D^avoir trouvé ses vers duriuscules,

Et d*en avoir méchamment plaisanté.

Point n*en veut fuir la juste pénitence.

— Hé bien, reprit le moine avec aigreur,

Pour expier si condamnable offense,

Ces vers si durs, les apprendrez par cœur.

Nous avons un autre et plus brillant exemple de cette même facilité dans le début de son poème A'y^;'^ de conter :

Maudit soit le bourreau, dont la loquacité. Depuis une heure au moins, m^enchalne à son c6lé! A-t-il assez de fois, brisant ma patience, Aux voisins fatigués commandé le silence,

Répété que le fait est digne de crédit, Distillé goutte à goutte un éternel récit, Brodé chaque détail, commenté chaque phrase, Et prenant bonnement mon ennui pour eitaie, Quand de son long discours J*entreYoyai8 le bout, Ramené ce refrain : « Monsieur ce n*est pas tout? »

Ce portrait semble destiné à servir de repoussoir à celui qui va suivre :

Heureux qui, dans un conte amusant et léger, Élégant sans manière et simple sans bassesse. Toujours au naturel unissant la finesse, A Tesprit enchanté raconte un joli trait. Répète un mot piquant, ou dessine un portrait. Et sait, par Tenjoûment, la grâce et la saillie, Voler quelques instants aux longueurs de la fie! On ne voit pas ses mots se traîner pesamment, D*un eenreau ténébreux pénible enfantement; On ne voit pas non pins d^une fausse élégance Sa phrase symétrique étaler Papparence : Rien n^y vise à Peffet, rien n*y trahit reffort; Il cesse de parler, chacun écoule encor, Et partout le plaisir empreint sur les visages Des auditeurs charmés proclame les suffrages.

Le poëte trace ensuite une esquisse historique de l'art de ^

conter chez les différents peuples. Ce sujet intéressant se ^

rattache întimemenl à Thistoire de la civilisation et suffirait, «:

à lui seul, pour faire la matière d'un gros volume. « Dis-moi i^

ce que tu manges, je dirai ce tu es, » écrivait Brillât Sa- —

varin; il serait encore plus rationnel, je pense, de juger un ^^

peuple par sa conversation que par sa table. C'était aussi i^

la pensée de notre confrère : voici comment il caractérise ^^

les Grecs et les Romains , vers lesquels on est toujours ^"^

ramené instinctivement, quoiqu'on semble avoir hâte d'en ^^^ Unir avec eux :

Des Grecs ingénieux la facile éloquence, Toujours habile en Tart d*animer les propos, Exerça ce talent si fertile en bons mots.

L*AlbéDieD surtout, frivole autant qu*aiinable,

Joignit d*autre8 plaisirs aux plaisirs de la table.

Athènes fut la fille où Ton causa le mieux.

Dans des discours sensés, et jamais ennuyeux.

Ils mêlaient l*enjoûmenl à la pbilosopbie,

Et Ton contait sans doute aux soupers d^Aspasie.

Aux cercles du Portique, assez souvent Platon

D*un récit attachant sut parer sa leçon :

Les Grâces Tinspiraient, et toujours Pauditoire

Pardonnait la morale en faveur de l*histoire.

Rome, longtemps grossière, ignora ce talent ;

Le seul Ménénius le connut un moment :

La vertu des Romains fût rarement aimable;

Pour manger seulement ils se mettaient à table;

Jamais un chant joyeux, jamais un conte en Pair

Ne vint d*un sénateur égayer le dessert.

Mais tout changea plus tard; et je pense qn^Horace

Aux dîners de Mécène occupait bien sa place.

Ce qui se passait chez les anciens Romains s'observe assez généralement dans nos petites villes : si la conversation y est à peu près nulle, entevanche, les diners y sont copieux et interminables ; c'est comme si Ton entreprenait de dédommager l'estomac aux dépens de l'esprit. Madame de Maintenon faisait tout le contraire :

Quand Scarron, jeune encor, mais non pas inconnue. Et n^ayant pour (out bien que sa grâce ingénue, Rassemblait à la fois dans ses petits banquets L^éllte de la cour cl du Pinde français, Si parfois du festin la mo<leste ordonnance Venait aux conviés prescrire Pabstinence, Soudain de sa mémoire empruntant le secours, Du repas, par un conte, elle arrêtait le cours : Sa naïve finesse et sa galle décente Captivaient doucement Toreilie obéissante; Et son art séducteur, par un simple récit Au lieu de Pestomac savait nourrir Tespril. Aux dîners de nos jours c*est assez le contraire.

L'histoire de l'art de conter chez les différents peuples ^^^ t suivie de préceptes exprimés avec autant de goût que de

délicatesse. Je regrette de ne pouvoir en donner des exemples, niais je dois éviter d'étendre outre mesure mes citations. II est difficile, d'ailleurs, de choisir dans un ouvrage poétique dont toutes les parties sont exécutées avec une égale perfection.

J'ai déjà dit que le talent de Ph. Lesbroussart avait une légère tendance vers la satire; les ridicules politiques surtout ont été habilement saisis par notre confrère et dépeints d'une manière heureuse dans plusieurs de ses compositions, telles que le Manuel du vrai royaliste, VEpitre à Edouard f ) , le poème de XAlogistonomie ou VArt de raisonner par écrit, et VEpitre à S. M. Àkdola, /«'* roi des Puris (').

Cette dernière pièce fut écrite à l'occasion de l'arrivée à Bruxelles du chef d'une tribu sauvage du Brésil et de sa femme ^ amenés en Europe par le prince Maximilien de Nieuwied. Notre poète saisit habilement celte circonstance pour endoctriner le chef étranger et le mettre au courant de l'état politique d'alors: c'était vers 1826.

Après avoir prodigué ses conseils, l'auteur fait offre de services :

Un jour, dans (es États J*irai le visiter. Contempler ton ouvrage et le Téliciter.

S*il te faut des journaux, accepte naes services. Je puis charger un brick de rédacteurs novices, Dont je ferai pour toi rachat à peu de frais, Et que leurs éditeurs livreront au rabais. Tu verras aussitôt ton heureuse patrie Acquérir du savoir, du goût et du génie. Puisse de ta tribu la rude aspérité Imiter de leurs mœurs l^aimable aménité!

(') Le même qui a composé avec Ph. Lesbroussart le vaudeville : L'Intrigue en l'air ou les aérostats. Cette petite pièce dont je conserve le manuscrit, est restée inédile.

(*) On trouve, à la suite de son recueil de poésies, un compte rendu de Vfféracléide, poëme épique en vingt-quatre chants: c*est Tanalyse d*uo ouvrage qui n^a jamais existé.

Puissent -ils en vantant ton règne i)optilaire, Comme la vérité, respecter la grammaire!

Celle pièce peut donner une idée de la manière dont le poëte comprenait la satire politique; je voudrais pouvoir montrer aussi combien le langage de la haute poésie lui était familier, et combien son talent excellait à peindre de grandes images et à les animer par de vives couleurs : il suffirait, pour en donner des exemples, de rappeler le Rêve du tyran y Le Spartiate mourant et Les Malheurs de la Grèce.

Dans un genre bien différent, où ont excellé plusieurs de nos compatriotes, MM. deStassart, de Reiffenberg, Vanden Zande, Rouveroy, etc., dans le conte et lapologue, il occupe encore un rang fort distingué et a fait preuve d'un talent remarquable. Ses fables peu nombreuses sont écrites avec une facilité et une grâce qui rappellent souvent le poëte par excellence dans ce genre, celui qu'on a nommé l'Inimitable. Je n'en citerai qu'une et je la prends, non parce que je la crois la meilleure, mais parce qu'elle est courte, et qu'elle exprime toute la pensée de l'auteur au sujet des études dont on surcharge la jeunesse. Cette fable est intitulée : L'Enfant et la Lampe :

Un enfant arrangeait.... qirarrangeait-il? ma foi,

Je n*en sais rien : c^était, je croi,

Son théâtre ou bien son optique, Ou le petit château par son oncle construit,

Ou bien sa lanterne magique :

Peu m'importe. Or, il était nuit.

Et notre artiste près de lui (') Avait mis Tinslrument utile à Démoslhène, C'est-à-dire une lampe. A Tiustant, ayant vu

Que le fanal d'aliment dépourvu.

Répandait faiblement sa lumière incertaine,

(*) La rime n'est pas irréprochable; mais celle pelile négligence qu'on rencontre en passant, ne saurai! nuire au mérite d'ouvrages remarquables à tant de litres.

Il y verse de Thuile : et la flamme aiiMil6t

De pétiller. « Bon ! voili ce quMI favt, >

Dit-il, charmé de rimaginative; Pour rendre la lumière un (ant soit peu plus ? ife,

» Versons encore. > Aussitôt fait que dit. Par le fluide épais la mèebe est assiégée; Sous les flots oncluenx la flamme est submergée; Elle décroît, s*éleint : mon sage est dans la nuit. Parents, instituteurs, maîtres de toute espèce,

Voulez-vous croire mon avis?

Nourrissez sobrement Pesprit de la jeunesse. N*apprendre rien du tout est mal, Je le confesse; Hais en trop apprendre est bien pis.

Ph. Lesbroussart ne s'est poinl borné à publier des poésies : on a de lui plusieurs ouvrages en prose : j'ai déjà cité deux romans et divers écrits politiques; on doit y joindre encore Touvrage Éverard T Serclaes, chronique brabançonne, publiée à Liège. Ce qui a surtout absorbé une grande partie de son temps, c'est sa collaboration à différents oavrages périodiques et en particulier à la Galerie historique des contemporains, qui parut à Bruxelles en i 81 6 et dans les années suivantes (').

Quoique notre auteur assistât assidûment aux séances de l'Académie, il y a fait peu de communications écrites; cependant il s'acquittait avec empressement de la tâche qui lui était confiée, lorsqu'il était désigné comme commissaire pour l'examen de quelque ouvrage littéraire; sa sanlé chancelante et sa cécité presque complète l'empêchaient de se

(•) On trouve dans la Bibliographie académique, publiée, en 1854, par TAca* '"'^

demie royale Bruxelles sur les indications des auteurs, une liste des principaui ^acMJ

ouvrages de Pb. Lesbroussart. On y voit que cet écrivain a pris part à la rédae- — ^^

tion des ouvrages périodiques suivants : Journal général, etc., 1815; GoMeiU ^^^

générale des Pays-Bas (Àlgemene nederlandsehe Courftnt) |>our la partie ^mM

française, de 1815 à 1818; Mercure belge; Annales littéraires; Revut beigt^ «• ^▼^

à Bruxelles ; Recueil encyclopédique belge, Revue belge, à Liège ; Revue de Liège. ^^'^ê

On doit à la plume de Pb. Lesbroussart des répliques spirituelles à qvelquet ^

articles superficiels dirigés contre la Belgique par des touristes malvelllaou, qui ^ <ivaienl étudié notre pays du fond dNine diligence ou d*une cbambre d*auberge.

mêler activement à nos discussions. Quand il prenait la parole, il était écouté avec le silence religieux que Ton n'accorde qu'aux hommes dont on estime le talent et le caractère. Le plus bel éloge qu'un puisse faire de lui consiste, je crois, dans cette simple remarque : Quoiqu'il fût un des hommes les plus distingués de son pays, on ne lui a connu ni ennemis ni envieux. Je ne voudrais pas faire trop d'honneur à l'humanité, et assurer qu'en effet il n'en eût point; mais ils se seraient bien gardés de se montrer. Leur silence était un nouvel hommage rendu à son mérite.

Vers la fin de sa carrière, Ph. Lesbroussart vivait complètement dans la retraite : entouré des soius les plus assidus de sa famille, il ne voyait que quelques amis avec lesquels il aimait à parler de ses souvenirs littéraires. Ses pensées, d'ailleurs, avaient pris un cours plus élevé; et, en les épurant encore, il semblait se préparer à rentrer dans le sein de son Créateur.

Il conserva sa présence d'esprit à peu près jusqu'à son dernier instant : la veille de sa mort, malgré la difficulté qu'il éprouvait à respirer, il prit part à une conversation sur le caractère et le mérite des écrivains anglais, et, par intervalle, sa pensée se manifestait encore vive et lumineuse, comme les derniers jets d'une flamme près de s'éteindre. Son agonie fut de courte durée. Lesbroussart mourut à Bruxelles dans les sentiments d'une piété vive, vers une heure de relevée, le 4 mars 1855.

Un Juste sentiment de reconnaissance a porté l'Académie à prier le gouvernement de se joindre à elle pour rendre un dernier hommage à la mémoire d'un des hommes qui ont cultivé avec le plus de succès les lettres en Belgique : elle a exprimé le désir de voir placer son buste dans le local des séances. Le ministre de l'intérieur, M. de Decker, s'est empressé de souscrire à cette demande, qu'il avait, d'ailleurs,

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