Â. DE HUMBOLDT
» A Berlin, le 3 mai 1837.
» Votre Académie imprime (je pense) un mémoire sur les chiffres indous de M. Chasies, et sur un passage de Boëtius qui m'a beaucoup occupé aussi. Je crois même avoir expliqué comment l'admirable découverte de la (valeur de) position a pu se faire (Journal de mathématiques de Crelle, 1829, t. IV, pp. 205-231). Si peut-être il existe déjà des tirages du mémoire de M. Chasies , je serais très-heureux d'en posséder un. J'ai publié un grand ouvrage de mon frère Guillaume de Humboldt sur la langue kawi de Java, et sur l'influence générale du langage sur le développement
de rintelligence des peuples (en allemand). Vous voudrez bien m'indiquer une adresse ici, ou à Leipzig, ou à Hambourg, où je pourrai adresser deux ou Irois exemplaires (très-gros volumes in-4**), si vous en désirez pour vous ou pour vos bibliolhèques. Je pense qu'un jeune physioligiste prussien , très au courant des belles découvertes microscopiques de mon compagnon sibérien, M. Ehrenberg, est arrivé à Bruxelles. M. Gluge est un jeune homme très-estimable et très-instruit. »
Le système de recherches publiées pendant cinq années, à Gôttingue, par les soins intelligents de Gauss et l'obligeant concours que lui prétait de Humboldt, ne dépassait guère les limites de TAllemagne : j'avais concouru à ces travaux, d'après les invitations de ces deux hommes illustres; mais bientôt, sous les inspirations de de Humboldt, TAnglelerre fit un nouvel appel, et invita, sur les différents points du globe, les physiciens à réunir leurs efforts à ceux de ces savants. Il ne s'agissait plus de trente-six heures d'observation par mois; il fallait des travaux horaires faits constamment de jour et de nuit, pendant l'espace de plusieurs années. L'appel était fait par la Société royale de Londres, mais de Humboldt avait donné le signal. Des observatoires furent établis à de grandes distances, sur les principaux points du globe, et trois ou quatre furent organisés en Europe, indépendamment de ceux d'Angleterre. Ce furent ceux de Munich , de Prague, de Saint-Pétersbourg, de Dublin et de Bruxelles. Les observations commencèrent en 1840 et se sont prolongées pendant plusieurs années, jusqu'au moment où elles furent remplacées par des moyens mécaniques.
Un autre genre de recherches, non moins étendu, s'était répandu en Europe, et de Humboldt y occupait encore une
(les premières places; je veux parler des étoiles filantes. Il avait^ en 1799, comme nous l'avons dit, été témoin d'une apparition extraordinaire d'un grand nombre de ces météores; le récit qu'il en a fait avait vivement frappé les esprits; mais ni celte apparition, ni les curieuses recherches de Brandès et Benzenberg, toutes récentes alors, ni les travaux que je repris en 18^3, pendant que Brandès renouvelait les siens en Allemagne, rien n'avait pu déterminer les savants à s'en occuper d'une manière suivie. Arago voulut, dans YÀnnuaire de France, éveiller l'attention des savante à cet égard; c'est alors qu'il signala une seconde nuit de périodicité, remarquable par le nombre des étoiles filantes : celle du 10 août dont il a été parlé précédemment. (Pages Sl%et suivantes.) (').
Si je me permets de parler ici de ces phénomènes, c'est pour faire apprécier le défaut général de nos lumières sur ce qui les concerne. On voit Brandès et Benzenberg passer de l'une à l'autre hypothèse, pour expliquer leur existence; ringénieux Chladny n'est pas plus assuré dans ses conjec* tures, et de Humboldt, lui-même, malgré la pénétration de son génie, marche avec la même défiance (*).
(') Quelques personues oDt attribué la première annonce de celle périodicité au célèbre Olbers, mais voici comment il s*est expliqué à ce sujet dans les notes de son second article sur les étoiles filantes : c M. Quetelet avait lui-même ob' serve, en 1834 et 1S35, un nombre extraordinaire d^éloiles filantes dans la nuit du 10 août. Il pouvait donc basanler avec plus de confiance une prédiclion posi' live. Ce savant laborieux a Tait un catalogue des nuits d*août qui avaient été remarquables par de nombreuses apparitions d^étoiles filantes, etc. » {Jahrbueh fur 1837, pag. 51, publié par Schumacber, et Correspondance matkématiqyt pour 1838, p. 452, où Tarticle de M. Olbers se trouve traduit.)
(■) On peut voir toutes ces incertitudes dans Pouvrage publié en dernier lieu par Benzenberg, Die Stemschnuppen, Hambourg, chez Perthès, 1839, in-8». L*auleur cite la correspondance qu'il a eue à cet égard avec Olbers, de HumhoMt et avec plusieurs autres savants. Il avait prié de Uumboldt de juger noe difficulté sur laquelle nous n'étions pas d*accord, mais je croîs qu'avec les conaaitsanccs actuelles, il serait difficile de se prononcer en dernier ressort
Sa position présentait un autre avantage non moins fécond, quoique moins apprécié : c'est l'influence dont il jouissait personnellement. Il était l'àme et le conseil des jeunes savants; il leur inspirait en quelque sorte ses connaissances. S'ils voyageaient^ ses recommandations en d'autres pays leur donnaient accès chez ses amis et ses nombreux admirateurs. Les Académies mêmes cédaient au besoin de le prendre pour guide. La Société royale de Londres n'hé-
Voici quelle était la réponse de de Uumboldl, qui Taisait plutôt connaître sa |>ro|ire idée qu'il n'examinait la nôtre :
« Vos observations sur les étoiles filantes, matière dans laquelle vous avez fait faire à la science les progrès les plus louables, ont été pour moi d'un haut intérêt.
M C'est précisément la vitesse prodigieuse de leur mouvement qui m'a toujours déterminé à considérer les aérolitbes comme des corps se mouvant circulairement dans des zones rapprochées. C'est ainsi que presque toutes les petites planètes se trouvent aussi à peu près dans une même orbite.
» La grande différence de Cérès à Saturne est peut-être égale à celle du plus grand aérolithe non encore décomposé en fragments.
> Les aérolitbes qui se meuvent autour du soleil peuvent être distribués eu zones déterminées dans lesquelles ils se suivent, espacés entre eux, comme les billes d'un billard : de manière que les nœuds des orbites n'amènent point nécessairement toutes les années, à l'époque du 13 novembre, par exemple, des chutes d'étoiles filantes.
> Quelques-unes de ces orbites peuvent traverser l'orbite de notre globe, H. Quetelet dit au mois d'août.
> Où se trouvait, dans l'origine, la matièi'e dont les aérolitbes sont formés? Cette question est absolument la même que celle : Où gisait autrefois la matière qui a formé Mars, Uranus ou les planètes?
» Sans doute, la lune et les autres satellites peuvent donner de la matière i>ar jets, mais la question agitée est beaucoup plus générale et n'est pas plus soluble que ne le sont toutes celles (|ui se rapportent à l'origine des choses. Les aérolitbes peuvent, tout aussi bien que les autres planètes, s'être conglobés séparément et comme noyaux, après de nombreuses modifications et dans des atmosphères mues circulairement comme celle qu'occasionne la lumière zodiacale, par exemple.
» Pourquoi cette matière qui, dans l'espace, se conglobe diversement en planètes, comètes et aérolitbes, aurait-elle été autrefois précisément dans la lune?...» \ojez Die Sternschnuppen de Benzenberg, et la traduction de cette lettre dans la Correspondance mathématique et physique, tome IX, page 387; Quetelet, Bruxelles.
sita pas à demander ses conseils pour les observations magnétiques qu'il s'agissait d'organiser sur le globe entier.
Notre illustre savant exerçait sur tous les esprits la plus grande influence. Cette alliance entre l'homme supérieur qui sert d'appui et le jeune homme qui a besoin de conseils, étend utilement l'empire de la science et produit toujours les résultats les plus assurés.
Les siècles de Périclès, d'Auguste, de Louis XIV, montrent les puissants avantages que produisent les hommes éminents qui s'interposent entre les représentants du pouvoir et ceux dont ils ont reconnu les talents. De Humboldt en était un exemple frappant pour la Prusse. Dissolvez ce lien précieux, et le savant se trouve réduit à lui-même; vous rompez tousjes rapports qui le rattachaient aux autres-
hommes. Les jeunes travailleurs, sûrs de ne rencontrer au
cun soutien, se trouvent abandonnés à eux-mêmes. Au lieiB^ du savant qui sache les apprécier et leur tracer la route, ils
doivent chercher un appui dans les administrations gouver
nemenlales : tes plus capables reculent devant ces démar
ches. Généralement des avantages dus à la faveur ou auK — x privilèges élouffent le talent et font germer les passions at-^ u lieu du mérile. Voulez-vous avoir une idée de la protectioi^ «n qu'un pays donne aux sciences, aux lettres et aux arts?voye ^^i quelle position on y fait aux hommes supérieurs dans cha^swcune de ces parties.
De Humboldt était, je pense, un de ces exemples qi^ l"i échappent aux lois communes : il a toujours joui de la pliz-J^ us profonde estime; bien différent en cela de la plupart des s^ savants distingués, qui se voient parfois payer d'ingratitude l. ^>tf d'un injuste oubli, surtout quand on peut croire que lei^^/r influence vient à cesser. L'humanité a ses faiblesses mtr^Mne chez ceux qui devraient en être le plus exempts.
Quand on aborde les grands sujets de la météorologie el
qu'on cherche à s en rendre conople, il est presque impossible de ne pas reconnaître, par l'étude de certains phénomènes, que nos idées sont incomplètes quant à la structure et au mouvement de notre atmosphère, et qu'une modification doit être apportée dans la théorie actuelle.
En 1853, à l'invitation du gouvernement des États-Unis, les États maritimes de l'Europe formèrent, à Bruxelles, un congrès destinéà répandre les mêmes vues scientifiques parmi tous les marins et à réunir leurs efforts pour arriver à un but commun. M. Maury, l'âme de cette noble entreprise, sentit fort bien qu'un des hommes les plus en état de comprendre l'étendue de ses vues, était le célèbre de Humboldt : aussi jugea-t-il avantageux, après la conférence, de se transporter à Berlin et d'aller en conférer avec ce savant qui avait illustré le sol de l'Amérique et qu'il n'avait malheureusement pas vu à la réunion de Bruxelles.
De Humboldt trouvait à la cour de Prusse la distinction qu'inspiraient son savoir et son noble caractère; il vivait alternativement à Berlin et à Postdam, et y jouissait de tous les égards dus à son mérite. Ce qui pourra étonner chez un veillard de son âge, c'étaient, au milieu de toutes ces distractions de la cour, son exactitude à continuer jusqu'à son dernier moment les travaux qu'il avait entrepris, et sa régularité à répondre aux missives qui lui arrivaient de tous les points du globe.
De Humboldt vint à Bruxelles en 1844; je fus assez heureux pour passer avec lui le peu de temps qu'il put nous donner; ce qui m'étonnait surtout, c'était cette vivacité de conversation et de mouvements qui annonçait plutôt un jeune homme qu'un octogénaire. De Humboldt, quoique étranger au pays, avait été nommé, en 1830, membre ordinaire de l'Académie royale de Bruxelles, en vertu d'un article spécial du règlement de l'Académie ancienne, qui
permettait de nommer deux savants étrangers parmi ses membres. L'autre place avait été décernée à Fourier, secrétaire perpétuel de TAcadémie des sciences de Paris. Nos pères aimaient ces privilèges accordés à des hommes supérieurs, dont les talents appartiennent à tous les pays, et ne marchandaient pas les honneurs qu'ils leur rendaient. Lors delà réorganisation de l'Académie en 1845 , la place de membre ordinaire fut abolie et changée en celle d'associé de la Compagnie (*).
Au moment de son passage par Bruxelles, de Humboldl se rendait à Paris avec le désir de revoir d'anciens amis et d'y porter son nouvel ouvrage, le Cosmos, qui y était à peine connu de nom, bien que déjà attendu par toute l'Allemagne depuis plusieurs années.
Je ne dirai rien du succès de ce brillant écrit qui parle à la fois à toutes les intelligences. 11 ne s'adresse pas aux savants, et cependant ils peuvent y recueillir les renseignements les plus utiles ; ils doivent surtout admirer ce regard perçant jeté sur Tensemble de nos connaissances.
Lorsqu'en 1857, fut déterminée la différence des longitudes entre les observatoires de Berlin et de Bruxelles, de Humboldt prit le plus vif intérêt à ce travail scientifique; non content de témoigner une douce affection à mon fils, il lui remit un billet amical : et Conservez-le, dit-il , comme souvenir d'un veillard que vous ne reverrez probablement plus.» On voudra bien m*excuser de rapporter cette circonstance, mais elle peint mieux que je ne pourrais le faire par mes expressions la courtoisie et Texcellent cœur de cet homme d'élite.
J'eus occasion, moi-même, de lui faire une dernière visite à mon retour du Congrès statistique de Vienne, dans le
(') De Humboldl avait aussi reçu de noire souverain la décoration du fcrand cordon de Ponlre de Léopold.
cours de la même année; je ne faisais que passer par Berlin ; je suivis les bons conseils de MM. Encke et Dieterici (*) et, grâce à leurs soins, j'allai trouver, le lendemain, à Potsdam, Tillustre vieillard que je ne devais plus revoir. C'était la veille de son 88® anniversaire; il venait de terminer son dernier volume du Cosmos. Je lui trouvai toujours la même amabilité, la même animation ; il me parlait de ses travaux, comme il Tavait fait trente ans auparavant (*). C'est à lui surtout qu on pouvait appliquer ces deux vers de Lafontaine :
Approche- l-il du but, quiUe-(-il ce séjour, Rien ne (rouble sa Hn : c^est le soir d^un beau jour.
Alexandre de Humboldt mourut le 6 mai 1859, mais ses funérailles n'eurent lieu que le 10 ; elles furent célébrées avec éclat et réunirent ce que Berlin avait de plus marquant; toute la famille royale voulut prendre part au deuil universel et rendre un dernier hommage à ce grand homme (^).
(*) M. Dieterici et M. Enclce, tous deux associés de notre Académie, ont euxménaes succombé depuis, et ont laissé un grand vide dans les sciences qu^ils cultivaient avec supériorité.
(*) Quoique appartenant à un palais royal, Pappartement était d*une simplicité extrême. Je remarquai sur le mur son portrait et Paspect de sa chambre, dans une composition exécutée par Hildehrandt : cVtait Toriginal du dessin qui m*avait été remis, à Bruxelles, par M. le colonel £. de Olberg, nommé plus tard gouverneur de Luxembourg.
(') Depuis, Tempereur des Français lui a fait ériger une statue à Versailles; le prince DemidofT a présenté à Tlnstitut de Paris un buste exécuté par Rauch ; et le Mexique, qu'il nous a fait connaître par ses écrits, a voulu également qu'une statue perpétuât son souvenir.