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On cunçoil qu’il sérail impossible de donner ici l'analyse de lanl de composilions différenles, dont plusieurs, du resle, sont des ouvrages de circonslance qui onl nécessairement dû perdre de leur valeur. Une pareille analyse serait fastidieuse et sans intérêt pour les lettres. La plupart de ses écrits ont été imprimés dans les recueils au.xquels il coopérait, et parliculicment dans les Bulletins et les Annuaire de l'Académie, dans l'Observateur belge, le Messager des sciences et dans les Annales belgiques, dont il était l'iin des fondateurs (').
Notre confrère, pendant les dernières années de sa vie, s’était occupé de recueillir ses opuscules ; il y avait joint des remarques écrites de sa main et des renseignements historiques précieu.x. Quatre de ces volumes font partie de la bi-
(Ml efTcl, écrit dans plusieurs recueils lic certains articles sur des objets variés; mais J’avais tellement honte, moi-méme, d’écrire sur une roule d’nhjels (|ue J’étais censé peu connaître, que mes articles (et tous étaient inofrensifs) n’étaient pas signés de moi. Connaissances variétsf bustes des grands hommes! Mais si notre Belgique était une hydre non pas à cent télfs, mais à cent doigl.s, cent doigts à la fois ne désigneraient'ils pas tel autre académicien qui, certes, a des connaissances variées et qui n’a garde de s’en cacher? etc. > Cet extrait montre aussi comment plu>ieiirs idées se présentaient assez souvent en même temps à son esprit, et comment il passait, sans transition, ite l’une à l’autre : aussi sa conversation était parfois difficile à suivre. C’est ce qui faisait dire à un autre de nos cuNègues, .1 M. Garnier, qu’il se piiSenlait toujours simultanément trois ou quatre idées dans sa tête, et tout nulaiil de phrases dans sa bouche ou sous sa plume.
(') il lui prit uo Jour fantaisie de faire liii-mémc sa cri(îi|iic dans les jénnales de Gand, à propos d'un discours qu’il avait prononcé, en 1810, dans un banquet de la Société botanique, cl il faut convenir que ses coups portaient assez Juste. «• Ce discours, disait-il, comme tout ce que l'auteur écrit, se ressent de la précipitation avec laquelle il travaille, lanl le fond en est léger, tant les transitions sont brusques et peu motivées ! Il parait que, lorsqu’on lui donne un sujet ou qu’il a le loisir d’en traiter un à son choix, il ne l’envisage Jamais que sous un seul rapport, et c’est celui qui |>onrra faire couUrleplus de nauds à son imagination; souvent ses expressions visent à la singularité, et c’est une mauvaise excuse que celle de croire qn’en alTectant lui-méme de les indiquer, en les soulignant, il devienne exempt de tout reproche, • Quelques Journaux, qui n’étalent pas dans la cooûdence, prirent fait et cause pour lui contre lui-méme.
— 3tiï -
bliolh*‘qiie de noire Académie; trois autres ont été tlonnés en souvenir à M. le baron de Stassarl. Mais la collection la plus curieuse, celle qu'il destinait à l’auteur de cette notice, se composait de vingt-huit volumes. Cinq seulement ont élé donnés (*); les autres ont été mis en vente publique par ses
(*) Dans les derniers tem|>s de sa vie, Cornelissen m'a|i)tor(att un volume chaque rois quNl venait assister à l'une de nos séances. Sur le titre du volume A des Mitcellanea on lit :
U Je prie !V. Adolphe Qiietrlel, dtreclenr <ltt TObservalnire belge et secrétaire perpétuel de l'Académie de Bruxelles, d’accepter ce volume et les suivants, cl de trouver en leur Taveiir un coin de laj'on vide de sa bibliothèque pour les y con» server comme souvenir de son vieux ami,
> 1840. NuasKET (Iuenelisses,
octogénaire,
A /'irens t’iVo, Ne mors tarda gradu quidcni ted approximans, tenem puereicentem ante diem auferat. •
Les autres volumes portent égaleraciil des inscriptions.
Les volumes ou Miteellanea que je possède sont les suivants : A, Kitteraturia; D, Oratiuneulx ; E, Dibliographiea; K, Intlitutaartiumf L, Monumenta.
Dans le volume E se trouve une es|>èce de défi lancé à celui de ses confrères qui serait chargé d'écrire sa notice nécrologique; et, pour que ce défi arrivât à son adresse, il a collé sur la page qui le conlieiil un petit papier, en forme de signet, |»urtaiit ces mots : A'ofe pour les biographes. Voici ce qu'on y lit : • ... Je le dis dans ma sincérité : l'on serait tenté de croire que le plus souvent on ne nous les montre déshabillés, que (sarce qu'il n'y a pas assez d'étofTe |»oiir les habiller. Je ne conçois (et peut-être en m'énonçant ainsi, ne me montré-je pas assez désintéressé), je ne conçois qu’une seule circonstance où ces petits détails, racontés avec art et avec choix, remplacent très-convenablement un grand vide, en portant quelque intérêt sur la mémoire d'nn homme qui, tout à fait dépourvu des qualités qui brillent et fixent les regards, pourrait bien ne pas être aperçu de la |H>slérilé. Plusieurs académiciens sont un peu dans ce cas.... Il en est dont le passage calme cl |»eu marqué ne demande que quelques fleurs inaperçues, es|>èce d'hommage sui generis qui, sous le nom convenu d'éloge académique, ne fait que glisser sur le drap mortuaire et n'atteint pas même la tombe : quand ou est académicieu, on entend tout cela avec je ne sait quel air de recueillement; et tel, un prii pins malin peut-être {atgue afiquia de Dis non Crtafibui. Ov., IÜe~ fam., IV, 5), essaye de deviner, on même de mesurer d’avance, «laos le panégyrique d'un mort, la part que, lorsqu'il sera mort à son tour, ilobUendra de l'éloquvnie affection on de la justice impartiale d'un Stuart ou d'un Willems chea nous, d'un Cuvier ou d’un <>tialremère en France »
héritiers. C’est dans les notes manuscrites des volumes qui se trouvent à Bru.xelics qu’ont été puisés plusieurs des renseignements donnés dans cette notice.
Après tous les services qu’il avait rendus, Cornelissen en obtint la juste récompense ; le 16 juillet 1837, les quatre principales sociétés de Gand, celles des beaux-arts, de botanique, de Sainte-Cécile et de Saint-Georges (') se réunirent dans un banquet fraternel pour lui offrir une médaille d’or de grand module, en témoignage d'amitié et de reconnaissance. « Tout ce que la ville de Gand comptait d’hommes cultivant ou aimant les beau.x-arts, les sciences et les lettres, magistrats, jardiniers, artistes et professeurs, se réunirent dans la vaste et magnifique salle du Casino pour lui décerner une marque d’estime générale sans antécédent dans la patrie de Daniel Heinsius et sans doute dans toute la Belgique (*). »
Lui-mème, pour célébrer son quatre-vingtième anniversaire, projetait de réunir, dans un banquet, tous ses plus vieux amis, afin, disait-il, d’en prendre joyeusement congé. Le titre d’admission devait être une amitié non interrompue datant de quarante ans au moins. Il fallait, on en conviendra.
('} La Société de Sainte-Cécile s'occupe de l'art miisicat, et celle de Saint- Georges, qui compte plusieurs siècles d'exisleocc, perpétue le souvenirdes anciens archers et arbalétriers tiamands.
(*) Ce sont les paroles du procés-vcibal de cette intéressante réunion. On y lit aussi ce passage qui résume l'objet de la fêle : « Il est à Gand un bominc dont le nom est allacbé soit à la création, soit au développement des institutions scien> ttfiqnes, littéraires ou même d'agrément de Pancienne capitale des deux Flandres. Depuis prés de quarante ans, il a rendu et rend encore à ces mêmes iiistitutions, avec un dévouement et une obligeance qui ne connaissent pas de bornes, de» services importants, en faisant connaître aux autres villes du pays et h l'étranger ces nombreuses sociétés que la ville de Gand compte avec oi^ncil dans son sein et en rendant annuellement compte de leurs travaux, dans des discours aiis<ii spirituels que pleins de faits, et qui, sortant de la ligne des travaux de ce genre, sont soigneusement recueillis par les amis de notre histoire littéraire et artistique. Cet homme, c'est Norbert Cornelissen. •
éln* ainu'; coinmi; il l’étail pour pouvoir complor sur un nombre suflisanl de convives.
Je l’ai déj.idil, il n’y avait point de fêle communale dont il ne fut à la fois l’âme cl la tète; j’aurais du ajouter qu’il n'y avait point de banquet public ou particulier dont il ne fil le principal ornement : sa présence y était en quelque sorte indispensable.
Ceux qui ne l’ont point connu se figureraient dillicilcinent combien sa conversation était amusante et pittoresque, combien elle était parsemée de saillies et d’anecdotes piquantes. Le jeu de sa physionomie, ses gestes nombreux et tout méridionaux, les inflexions et jiis(pi’an son de sa voix imprimaient à ce qu’il disait un cachet particulier; quelquefois même, sans l’entendre, il suflisail de le voir pour saisir toute sa pensée. D’une franchise à toute, épreuve, il donnait le cours le plus libre à ses paroles. Parfois on restait tout étourdi de ses boutades; mais, chez lui, l’absence complète de toute arrière-pensée malveillante ne pouvait produire de blessure durable. D'un commerce sûr, d’une probité à toute épreuve, il eût été désolé d’avoir été, même involontairement, cause de quelque peine (').
Il avait un talent particulier pour dire ;i chacun des vérités ipichpicfois assez dures. Dans ces dernières circonstances, il s’associait généralement à ceux qu’il gniirmandail. «Savezvous comment on parle de nous, disait-il à un individu dont l’avarice était devenue proverbiale? On dit que nous sommes deux avares, deux arabes, deux — Ah! M. Cornelissen,
(') Il ëUU irop en ëviilence pour ne pas avoir racilé des senliments d*envie, on fait nallrr <les auaqiies conlre s.i personne. QiioiqtiNI edt tontes les qualités nécessaires pour riposter vigonreiisemeiit à ses adversaires, ri |>oiir les faire re|>enlir de leurs injustes aliaqiies, toujours il aima mieux garder le silence : il serait impossible de citer un article de |K>lémiqiic sorti de sa plume. Il ro coûte parfois pour conserver cette attitude digne, surtout quand PalUqiie a été traltreuse et déloyale.
reprit vivement l’autre, comment vous, qui êtes si généreux ! — Soit, dit le malin vieillard, mais prenez que dans tout ceci il n’y ait que la moitié de vrai; vous conviendrez que c’est très-fâcheux et qu’il faudrait tâcher de nous amender ('). »
Cornelissen n’avait jamais été sérieusement malade; seulement, dans sa vigoureuse vieillesse, des attaques de goutte venaient l’assaillir de loin en loin et porter obstacle, comme il le disait, à son besoin de locomotion. Ses goûts étaient extrêmement simples et modestes, eu égard aux ressources dont il pouvait disposer (’); il n’était donc pas étonnant qu’avec la plus parfaite indépendance et avec la considération générale dont il jouissait, il se trouvât dans une position fort heureuse. Cependant, vers la fin de ses jours, l’alTaiblissemetit de la vue et de l’ouïe avaient porté atteinte à sa sérénité habituelle; une lettre qu’il écrivit peu de
<*) l'ernïelte île ciler encore un trait «le ce genre, cl ccîul*cl je IVm*
l»runtc à Cornelissen liii-méme, qui l*a consigné «tans les jinnales Belgiques; seulement il ralirilme à son ami, M Heilebaul, dans une note maonscrile jointe  Tun des volumes «iu*il m'a donnés « Ne serail-ce pas ici le moment de raconter une anec«lole qui regai’de tin des anciens sertiteiirs les plus zélés de Napoléon, (leveiHi serviteur non moins zélé de Louis XVilI, qu'il avait suivi à Gand, et certes ce ii'e»! pas rn cela «lu'il m'appartient de le blâmer : niais, toujours fougueux d.ins ses expressions, il avait pris rbahiinde «te ne désigner son ancien maître (|tie par des épithètes «|iie plusieurs d'entre nous ne pouvaient entendre «^ans dégoût dans la liotiche du personnage. Nous le laissions ordinairi'ment déclamer à son aise, et nous nous moquions de lui en parlant flamand. Cela n'élail ni bien honnête, ni bien hospitalier; mais c'était le moyen d*imt>oser silence à un bavard. Un jour il se fâcha, et quelqu'un d'entre nous, poussé à Imiit, lui dit : « Mais gre4iin,dileS'VOus toujours, M. le baron ; eli bien soit, gredin, cela est très* bien dans votre bouche : si Napoléon m'avait, comme à vous, «lonné une des plus belles préfectures de l'empire, s'il m'avait décoré «le ses ordres, s'il m'avait couféré sa noblesse, si, en un mol, il m'avait comtdé de ses bienfaits, je conçois que j'aurais ac«iuis le «Iroit de le traiter de gredin ; mais comme je n'ai jamais ni directement, ni indirectement reçu la moin«lre faveur de sa part, vous seriez peut-être le premierà me contester leilroit d'élre ingrat, cl je ne veux |ias donner dans ce panneau. •
(•) Sa pension, «omroe nous l'avons dit, s'élevait à 3,537 francs, et celle somme était plus que doublée par son revenu.
lomps avant sa mort sc terminait ainsi qu'il suit : « Je remarque, en relisant ce billet, combien la rédaction en est peu soignée, combien les idées en sont incohérentes, etc. Oh ! si vous compreniez (mais Dieu veuille vous en préserver un demi-siècle encore) combien tout travail pèse à celui pour qui, il y a moins de deux ans encore, il n’avait aucun poids » et ailleurs... : « A mon âge, on craint la maladie, moins parce qu’elle fait souffrir que parce qu’elle affaiblit les forces morales et vous rapproche, par une triste voie, de l’enfance. » Il ne voyait pas sans appréhension les inconvénients et toutes les infirmités de la vieillesse. La maladie à laquelle il succomba lui évita du moins les ennuis de ce triste cortège. Il fut frappé par l’épidémie régnante, et, en refusant opiniàtrément de se soumettre au régime qu’on lui prescrivait, il mourut le 31 juillet 1849.
Sa dépouille mortelle a été déposée dans le nouveau cimetière qü’il a contribué à faire construire à proximité de la ville, sur la colline de Sainl-Amand ; sa tombe est placée à côté de celle de son ami Willems, dont la mort a également lais.sé une lacune déplorable dans les rangs des savants belges.
PHILIPPE LESBKOUSSABT (1).
Si l’on m’avait chargé do tracer le portrait d’un savant littérateur, d’un homme dit bien, sévère pour lui-méme autant que bienveillant pour les autres, aimant son pays au point de surbordonner sa propre gloire à la sienne, lui consacrant tout ce qu’il a d’énergie et de talent, prêt à lui sacrifier sa liberté et sa vie, il m’eût été difficile de trouver un modèle plus accompli que l’écrivain qui fait l’objet de celte notice.
Ses débuts dans le monde furent peu en harmonie avec sa première éducation et avec les goûts littéraires qu’il raani-
(') Lestironssart (J. B. Ph.), néAGandjle 94 mars 1781, commença, an Collège Tbércsien de Bruxelles, où son |»èic était professeur de H)étorii|ue, des études >|iii furent Interrom pues par les èrèneinenls poliliqites. En I*an lit de la république, il fut appelé (ou, dans le langage de Tépoqiie, mis en réquisition) pour servir comme expéditionnaire dans i*un îles bureaux provisoires qiravaicnl organisés les représentants alors en mission à Bruxelles. Lors de la création de Vj4dminiitration centrale de la Belgique, 1! fut attaché an secrétariat général; et, pins tard, au cabinet particulier du ciloyen Lambrechts, commissaire du gouvernement, depuis ministre de la justice et enfin pair de France. La Belgii|tie ayant é‘lé divisée en départements, Ph. Lesbroussari fut employé dans radminislraiion départementale de la Uyle. En 1804, il donna sa démisson pour aller rejoindre son |>ère, alors dirf'Cteur de l’école secoinlaire d’Alosl, où il occupa la chaire de troisième. .... «*
- ,1llS —
Ifislail (lôs lors ('). Il entra, à I ïigc de treize ans, dans l'administration départementale de la Dyle, et y passa onze de ses pins belles années. Par une sorte de compensation, il y connut Jouy, qui préludait également, par des travaux administratifs, à ses œuvres littéraires et à la composition
(') Philippe Leshitiussarl était né il remlroit nommé Padenhoek^ lequel, •lit-on, faisait partie de l'ancienne habitation des deux Arlevelde. Ce rappru>
« liemenl n*.i cependant pas empêché Leshroussart, dans son |>oeme Lrt fieigei^ «le traiter le Irihiin gantois avec une sévérité excessive.
l’ii citoyen puissant, i«iole du vulgaire,
Ardent, audacieux, mais surtout sanguinaire.
Kt de l’obscurité, s'êlançmt aux grandeurs.
De «on ambition «tgnala 1rs fureur».
Kn le nunimant Brutus. les peuples le servirent. . . .
I.e père de notre poêle, Jean-Baplisle Lvshrniissarl, était Ini-méme un lilté* râleur distingué. Il était né à Ully'Sainl>Georgei, en Picardie, le Juin 1747, et avait été appelé, en 177K, à la chaire de poésie du Collège de Garni. On a de lui plusieurs ouvrages importants, qui lui ouvrirent, eu 1790, les portes de l'an • cienne Académie impériale et royale de Bruxelles. Lors de ta réorganis.ition de celte société savante, en 1816, il fut compris dans la liste des nouveaux membres, et mourut deux ans après, en laissant la l'épiilalion d'un homme aussi estimable par sa bonté que par ses connaissances approfondies. Il avait en, d'nii premier mariage, deux enfants ; Philippe, qui fait l'objet de cette notice, ainsi qu'une fille (madame Lclxcuf, mère de M. Emile LclKetif, directeur du Janlin aooiogique rie Bruxelles). V. J. -B. Lesbroussart eut encore, d'un secoml mariage, trois rtlles, rlnni l'une épousa M. Alvin, membre de l'Acailémie et conservateur de ta Bibitn* Ihèqne royale.
Les principaux ouvrages de Lesbroussart père sont :
I* Education littéraire, ou réflexions sur le plan d'efudra adopté par S l’Empereur pour Us collèges des Pays-Bas autrichiens. In-12. 1785.
2* Eloge du prince f’^arlci de Aorraine. Bruxelles, 1781.
5** Annales de Flandre, par P. d'Oudegbcrsi, avec un discours préliminaire, notes, chartes, diplômes, etc. 1789.
4“ Éloge de Jean de Carondefef. In -8". 1780.
DifTérenls mémoires dans les publications de l'Académie : huit ont paru dans le tome I'' des iYuueeaiix ;Vemotrei de l’Académie royale de Bruxelles, en 1820.
Dans une note de sou épitre Sur la tombe de Ph. Lesbroussart, M. Ad. Malliieii fait connaître qn'on conserve à la Bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles, deux manuscrits de M. Lesbroussart père : 1" Du Belgiutn primitif, MS. in-folio, II* 11583; 2" L'itae et gestorum .^rabantiae duenm brève compendium, ab anu. 1615 ad ann. 1740, MS. autographe, n* L57C6.
— :tt)9 —
(le Sylla, de la F eslale, de l’^miVe de la chaussée d' Antin, etc. Nos deux poêles ne tardèrent pas à s’entendre; et il est |)robable que les Muses eurent à s’applaudir de ce rapprochement bien plus que l’administration centrale à laquelle ils appartenaient. C’est à leur influence que l’on doit la création cl la prospérité de la Société littéraire de Bruxelles, (|ui a continué ses utiles travaux pendant près d’un quart de siècle.
En 1805, Ph. Lesbroussart fut appelé à professer la langue latine dans l’école secondaire d’Alosl , dont son père avait alors la direction. Il se trouvait, dès celte époque, en relation avec la plupart des hommes doués de quelque valeur littéraire en Belgique. Son goût le portait vers le théâtre : il composait des pièces de société dans lesquelles, à l’exemple de Molière, de Boursaull, Je Picard, il réunissait la double qualité d’auteur et d’acteur; ces ouvrages, toutefois, sont restés inédits.
Son premier écrit un peu important vit le jour à Paris, en 1807 ; c’était la traduction d’un roman anglais intitulé : Fanny Seymour ('). L’auteur avait remis en même temps à son libraire le manuscrit d’un autre ouvrage, destiné a paraître sous le titre : Adolphe et Maurice, ou lettres de deux amis; mais la censure impériale en défendit l’impression.
Par une espèce de dédommagement, le grand maître de l’université l’appela, peu de temps après, à remplir la chaire de seconde année d’humanités au Lycée de Gand. Cette ville offrait plus de ressources au développement de ses talents; elle comptait un assez grand nombre d’hommes distingués par leur e.sprit : MM. Cornclissen, Wallez ..Boelants, Ferraris, Couret de Villeneuve, Kluyskens, Benau, Malin-
(•) 5 vol. in-12.
grau. etc. Le département avait à sa léu* M. Faipoul, l'un des administrateurs les plus habiles et les plus éclairés de l’empire; et, pour secrétaire général, M. Liégard, dont les chansons n'auraient pas été désavouées par les habitués les plus spirituels du Caveau. A ces hommes il faut joindre encore le savant auteur des Antiquités gauloises, le chanoine Debast, l’historien de la ville de Gand, le chevalier üierickx et le chanoine De Graeve, à qui l’on doit le singulier ouvrage sur Les Champs fjlysées que l’auteur transportait au milieu des Flandres (').
Tous ces hommes, voués au culte des lettres, vivaient en république, et ce qui vaut mieux, en parfaite harmonie, quoique avec des goûts bien différents : les uns, distingués par leur esprit, formaient un cercle joyeux et avaient de petits soupers où l’9ii sacrifiait aux plaisirs et aux gr.àces. Les autres, |)lus sévères, s’occupaient d’études ardues pour suppléer à ce qui leur manquait du coté de la forme, et ne faisaient aucune dilliculté d’emprunter parfois la plume de leurs confrères. Ces sortes d’emprunts étaient connus et ne choquaient personne ; l’on savait notamment que Ph. Lesbroussart revoyait les pages du chanoine Debast , et ce n’était pas sans peine qu’il les mettait en harmonie avec les exigences de la grammaire (*).
J’ai dit ailleurs avec quelle obligeance notre ancien confrère Cornelissen aidait, de son côté, la magistrature urbaine dans l’accomplissement de ses fonctions, et se chargeait, dans une même solennité publique, de faire, à lui seul, tous
Selon le chanoine De Graeve, la scène de l'Odyssée se passe en Bclgiqite; nittingtn ou Ulissingue esl la ville dTlysse ; AViiote csl Tanlique Niitive, etc.
(•) On racunle qu'à la veille de se marier, Lpshrotissarl se présemail au confessionnal du chanoine Debast; celui-ci le reconoaisnanl à la voix, se tourna brusqiicmenl vers lui et ce petit colloque s'établit aussitôt entre eux ; « Eh mais... c’est vous? — Certainement. — El à quel propos? — Je vais me marier. — Vous marier?... cl qui doue reverra mes épreuves? *
1rs discours qui devaient y être prononcés ; ce qui avait au moins l’avantage de ne pas mettre les orateurs en contradiction et d’éviter aux auditeurs des redites fatidieuses (').
La Société des Catherinistes d’Alost avait ouvert, en 1810, iiti concours de poésie; il s’agissait de célébrer la Belgique et de montrer que le mot patrie n’était pas oublié, malgré le retentissement militaire de cette époque qui faisait oublier tant de choses. Cet appel excita le patriotisme de Lesbroussart; il y répondit par son poëme des Belges, le meilleur peut-être de ses ouvrages. Ce succès acheva de faire un nom à notre poète et jeta un éclat mérité sur la Société des Catherinistes.
En 1813, Ph. Lesbroussart consentit à diriger l’éducation d'uu jeune homme appartenant à l’une des premières familles du pays (M. De la Bare) ; il devait voyager avec lui dans le midi de l’Europe. Le désir de visiter des pays pittoresques, placés sous un heureux climat, était combattu par le regret de se séparer de ses élèves du lycée et surtout de l’épouse à laquelle il venait de s’unir (*). Il crut devoir céder devant les avantages qui lui étaient proposés, en se réservant de se dédommager de l’éloignement par une active correspondance. J’ai entre les mains quelques lettres écrites à ses anciens élèves; elles témoignent de sa sollicitude pour eux et de la manière judicieuse dont il mettait à profit ses excursions littéraires.
'l'outefois, s’il avait les lumières et le cœur d’un Mentor, Lesbroussart n’en avait peut-être pas toujours la prudence : c’est ce que prouve un incident dont je lui dois la connaissance. Pendant son passage à Lausanne, il assistait à une revue; il s’était insensiblement rapproché d’un canon et avait
(*) Voyei plus haut ma nolice sur Norbert Cornclisscn.
(*) vomrc Giron, nëc Dewaelc. M. Lesbroussart devint ainsi le Ihmu-
l>Ari* de M. Aug. Giron, qui sVst fait Og.ilcment un nom dans les lettres.
fini par le prendre pour point d’appui, lorsqu’un officier supérieur lui ordonna brusquement de se retirer, en ajoutant l'insulte à la menace. Le costume négligé de l.,esbroussart, sans la justifier, e.xpliquait peut-être cette incartade. Notre compatriote se sentit profondément blessé; et, la revue terminée, il demanda à l’officier réparation de son insulte.
On convint du lieu et de l’heure. Les adversaires furent fidèles au rendez-vous, mais il se trouva que les épées étaient inégales; il fallut en aller chercher d’autres à la ville. En les attendant, une conversation littéraire s’engagea entre les témoins : il s’agissait du mérite des idylles de Gessner. Lesbroussart y avait pris part; une fois sur ce terrain, il eût volontiers vidé cette discussion au détriment de l’autre, mais il était naturellement brave, et le point d’honneur ne lui permettait pas de faire la moindre concession. Le combat eut donc lieu à l’épée : toutes les chances lui étaient défavorables, car il se trouvait myope au plus haut degré.
Cependant, au moment de croiser le fer, notre compatriote crut retrouver, dans les traits de son adversaire, la même dureté qu’il y avait remarquée en recevant l’insulte. Dés lors, il oublia ses idylles pour ne songer qu’à sa défense. La lame de l’officier suisse rencontra un obstacle contre lequel elle vint se ployer, tandis que celle de Lesbroussart lui traversa le bras. Le combat fini, les adversaires et les témoins reprirent tranquillement le chemin do la ville, ainsi que leur conversation un moment interrompue.
Dans la vallée de Ghamouni, Lesbroussart ne put se défendre d’un mouvement d’impatience, en feuilletant le livre où les voyageurs consignent leurs impressions de voya ■ ge. Il y inscrivit une boutade contre les oisifs et les faiseurs d’enthousiasme à froid, qui sont le fléau de ces montagnes;
cet impromplu a élé accueilli dans le deuxième volume de L'Ermite de la Guyane (').
11 laissa également des traces de son passage à Genève, où il imprima une réponse à l’écrit de Chàteaubriand, intitulé ; De Bonaparte et des Bourbons (’).
Pli. Lesbroussart ne put visiter l’Italie, comme il en avait le projet. Son élève venait d’ètre désigné pour faire partie de la Garde d’honneur, qui, sous un nom pompeux, répandait la désolation dans les principales familles et leur demandait impérieusement l’impôt du sang.
Malgré de nombreux sacrifices, la France succomba, et à
(*) Comme la pièce avaii été imprimée avec quelques inexactilmles, Lesbroiissart l'a reproilitile dans le volume de ses poésies, page 105 :
O <|uc Is nature* est immmscl O que les hommes sont petits !
Oans ces vastes lableniix que de magnificence!
Que de sottise rii ers écrits!
L'un pense être DeUlle, alors qu'en scs récits.
Tout gonflé de «en«i6fen>,
Sur des cailloux il s'extasie,
Pleiint «nr un brio d’herbe, et transporte en se» vers Tous les glarons du Monlauveril.
Mécoimaissaiil l'auteur de ces œuvres sublime.^,
El se croyant un Spinosa,
1,'aulre dit gravement • que prouve tout cela? •
Tandis qu'un autre encore, en ses petites rimes.
Fier crétVteur d'un quolibet,
Afiporte sur ces bords scs lourdes épigrammes.
Ses madri;:aux, rébus de i'Almanarh des dames,
L'esprit des boulevards et le .*^el de Brunet.
Ilans leurs décisions que de lourdes mépri.scs!
Dans leurs quatrains que de longueurs !
Quel débordement de fadeurs!
Quelle avalanche de bétise.<i !....
itive de i'Arve, adieu I Quand de tes frais vallons,
A regret nous nous éloignons,
Du Dieu de l'univers adorant la puissance.
Du fond de mon eœur je redis :
O que la nature est immen.se !
O que le.s hommes »onl petits!
(*) Cet écrit, imprimé en 1813, sous format in-8'*, est devenu très rare aujuiird'bui ; il m'a été iai|H>ssible de me le procurer.
la suite d’une seconde défaite dans les champs de Waterloo, elle releva temporairement le trône de ses anciens rois. Les peuples saluaient avec transport le retour de la paix. Dans ces circonstances, la Société des beaux-arls de Gand mit au concours la Bataille de IVaterloa; le poème devait être traité sous forme de cantate. Lesbroussart fut de nouveau vainqueur dans la lutte; mais son triomphe eut moins d’éclat. La pièce couronnée, remarquable comme œuvre littéraire, laissait à désirer peut-être sous le rapport lyrique ; les opinions d’ailleurs étaient encore fort partagées, même parmi les Belges, sur l’événement politique, objet du concours.
L’auteur, en ne comprenant point sa cantate parmi scs œuvres littéraires, s’est montré certainement plus rigoureux que le public. En la composant, il avait cédé à rentraincment général et peut-être jugeait-il, plus tard, que cette pièce ne devait être considérée que comme un ouvrage de circonstance. On jugera au meme point de vue la fin de .son poëme des Belges, un peu trop empreinte de lu couleur de son époque. Mais quel est l’homme, et le poète surtout, qui pourrait se vanter d’étre resté invariable dans scs appréciations au milieu des bouleversements qui ont marqué le commencement de ce siècle et la fin du siècle dernier.
Il est cependant un point sur lequel Lesbrou.ssart u’a jamais varié et s’est toujours montré le justuni et tenaeem propositi virum du poète latin ; c’est à l’endroit de son pays qu’il aimait passionnément. Dans l'alliance de la Belgique et de la Hollande, il voyait un gage d’indépendance et de bonheur; à ses yeux, les anciennes formes républicaines et les libertés communales, dont nos voisins avaient mieux que nous conservé les traditions, allaient faire revivre notre histoire nationale et y ajouter quelques pages glorieuses. C’est dans cette conviction que, à l’époque du mariage du prince d’Orange avec la grande-duchesse de Russie, en 181 (j, il
composa, pour cclébrcr celle union, un opéra comique inlilulé le Fermier belge (').
Il avait égalemcnl pris parla la rédaction du journal olticiel de l'Élai; mais, en 1817, il rentra dans la carrière de renseignement, devint professeur de poésie à l'Athénée royal de Bruxelles et fut chargé, l’année suivante, du cours de rhétorique, qu’il professa jusqu’au moment de la révolution de 1830. Ph. Leshroussarl réunissait plusieurs des qualités les plus éminentes qui caractérisent le hon professeur. A des antécédents hrillanls, à des connaissances étendues dans les littératures ancienne et moderne, il joignait une mémoire prodigieuse qui lui permettait de placer, sans elfort, l’exemple à coté du précepte; il était, d’ailleurs, d’une honte parfaite, et plein de sympathie pour les jeunes gens, appréciateurs les plus compétents de celle qualité qui, à leurs yeux, rachète souvent toutes les autres. Ces sentiments réciproques étaient d’autant plus précieux que le professeur, par suite de son extrême myopie, était à peu près dans l’impossihililé de voir ce qui .se passait dans sa classe, et devait généralement s’en rapporteraux bons sentiments de scs élèves.
L’on était alors au moment de l’émigration française. Plusieurs littérateurs distingués, qui avaient dû quitter leurs foyers, avaient cherché un asile à Bruxelles. Ph. Lesbrous- .sart les accueillait avec cordialité et les mettait en rapport avec les gens de lettres de notre pays. On rencontrait à la fois dans son salon Arnaull, Bory de Saint-Vincent, Cauchoix-Lcmaire, Tissot, Pocholle, Baron, de Reiirenberg, de Potier, Vaulhier, Raoul, etc.
A celle époque (1817) commença la publication du Mercure belge , dont les trois premiers rédacteurs furent MM. Lesbroussart, de Reilfenberg et Raoul. Un article de
(') Cel opéra en un acte, musique de M. Mees, fui représenté au théâtre du Parc.
ce dernier, contre une tragédie nouvelle de l'auteur de Marins à Minturnes, donna lieu à une polémique assez vive que ses deux collaborateurs prirent soin d’éteindre ('); puis, le Mercure continua paisiblement sa route, et mourut après quelques années d’existence, non sans avoir rendu de véritables services aux lettres. On y relit encore avec plaisir quelques analyses de Ph. Lesbroussart écrites avec autant de goût que de tact.
La Société de littérature de Bruxelles continuait scs paisibles réunions, en s’enrichissant périodiquement des productions poétiques que Pb. Lesbroussart insérait dans ses /tnnudires. Cependant elle ne tarda pas à céder la place à sa sœur puinée, la société Conconlia, qui semblait avoir pour tendance de substituer la langue flamande, ou plutôt le hollandais, à la langue française. Ph. Lesbroussart en faisait partie, et quand arriva son tour de porter la parole, il trancha la difllculté en prononçant un discours latin sur la lutte des classiques et des romantiques.
Au milieu des naissances et des funérailles de tant de sociétés, il s’était formé une association plus modeste, mais qui eut plus de retentissement, peut-être par ce motif mémo qu’elle eberebaità s’entourer d’une certaine obscurité, c’était la .société des Douze, qui prenait son nom du nombre de scs membres. Ceux-ci se réunissaient hebdomairement tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, d’après l’ordre alphabétique des noms (*). Ils n’avaient d’autre but que de passer amicalement quelques heures ensemble, en devisant sur les questions du jour et en se communiquant leurs productions littéraires. Les journaux avaient pris à tâche de s’occuper
(') Voyez plus loin )<i notice bio{;raphiqne sur Raoul.
(•) Les voici : Baron, De Doncker, L. De PoUer, Drapiez, I,. Gruyer, h. Joliranil, Lesbroussart, Odevaere, tfuetelel, Ed. Sroils, Tiekmans, S. Vaod*- Weyer.
d’elle, surtout les journaux du gouvernement, qui croyaient y voir un foyer de sédition. Malheureusement quelques poursuites judiciaires donnèrent crédita ces conjectures (').
La première fut intentée contre Lesbroussart lui-méme. Notre confrère prenait pari à la rédaclion d’une feuille, politique dont un article fut incrimine: on constata qu’il en avait revu les épreuves; on y trouva même quelques corrections de sa main; lui-mème ne les désavouait pas; dés lors, il fut appréhendé par la gendarmerie et mis en [irison. Cette incarcération, qui dura plus d’un mois, affligea profondément sa famille et ses amis (*); elle produisit, d’ailleurs, le plus mauvais effet dans le public. Lesbroussart était un de ces hommes qui, par leur caractère et leurs talents, deviennent en quelque sorte les (Ils d’adoption d’un pays; et, quand le pouvoir appesantit sa main sur eux, cet acte est toujours considéré comme une calamité publique
Notre confrère sortit de prison sans passion et sans haine contre ceux qui l’y avaient renfermé, l.e gouvernement luiméme ne fut peut-être pas fâché de lui témoigner, à quelque temps de là, qu’il lui avait rendu sa confiance : il le nomma professeur d’histoire générale, dans la nouvelle institution qu’il créa prés du Musée de Bruxelles, dans la vue de favoriser la culture des sciences et des lettres (’).
(') Quelques années plus tard eitl lieu le procès de MM. De Potier, Tielemans, Jollraixl, etc., qui eul lanl de rclcnlissement el fui, jusqu'à un cerlain point, l'avant-coureur de 1850.
(*) L'article était intitulé : ^ond de fathe et avait paru dans le 6'ourrier det Payt-Bat, La chambre des mtses en accusation ayant déclaré <|u'il n'y avait pas lieu à poursuivre contre l'éditeur et contre Lesbroussart, ils furent mis en liberté. L'auteur seul, qui s'était fait connaître, fut condamné à six mois d'emprisonnement el 500 francs d'amende.
(^) L'arrété royal qui créait le Mutée des sciences et des teltret de Bruxellet porte la date du 37 décembre 183G : les cours commencèrent en mars 1837.
Dans la lettre de nomination adressée aux futurs professeurs, le ministre de l'intérieur disait ;
« Le Roi m'a aulorisé, par le même arrête, à inviter quelques hommes instruits,
L’ouvcrlure des cours publics se lit solennellemcnl, le 3 mars 1827, en présence de M. Van Gobbidscliroy, iniiiislrc de l'inlérieur cl des principales autorités ('). Ph. I.esbroussart ne prononça son discours d’ouverture que le 7 avril suivant : il prit occasion de louer sans resiriclion le gouvernement d’avoir fait naitre au sein de la capitale une nouvelle source do lumières.
L’annonce de cette institution cul un grand rclenlisscinent dans le royaume et surtout dans les provinces méridiales; elle fut accueillie de la manière la plus favorable; rien ne faisait pressentir encore la révolution qui devait éclater bientôt, même parmi ceux qui devaient y prendre la jiarl la plus active. Les cours furent susjiendus temporaire-
iloDl le mérite et le xèlc |»ii«senl seconder ses vues bienveillantes, à vouloir bien se chaîner des leçons |iul>lii|ues qui y doivent être données.
• Je n’ai pas hésité dans le choii que j'avais il faire, et j*ai cru, Monsieur, ne pouvoir mieux remplir les intentions de Sa Majesté, qu’en vous engageant à prendre part à celle honorable lâche. J'ose espérer que vous ré|>oniirez à l'appel que je vous fais en son nom et que voudrez bien vous charger du cours, en langue française, de....
•> Vous trouverez, ^ans doute, dans la reconnaitsance de vos concitoyens la première récnm|H'nse de vos efforts, et il m'est agréable de pouvoir vous annoncer (|ue le gouvernement vous indemnisera, en partie au moins, des soins et du temps que vous consacrerez ainsi à un but d'ntilité générale. •>
Je rite avec quelque détail, parce que le Musée de 1830 apparlient J l'histoire des sciences H des lettres en Relgi({ue, et •|u*il importe ce litre d'en conserver le souvenir. On a publié, a critc épiH|ne, te» /innalet du Muiee des sciences et des lettres de ftruselles; elles contiennent les disrmirs d'Inaiignration. I vol. in-8*. Bruxelles, à la Librairie belge, 1837.
(*) Le Musée compteiiail les cours suivants :
LiUératore générale
Histoire des l*uyii>Ra»
Chimie générale
Botanique. . . *
Littérature nationale
Histoire génénilc
Histoire des srienees et physique rxpériroentale .
Constructions
Zoologie
Histoire de la philosophie
H. Baron.
M. Devrez.
M. Drapiez.
.M. Kickx père.
M. Lauts.
M. Lesbroussnrt.
M. Quelelet.
M. Hogel.
M. Vanderlinden.
M. S. Vande Weyer.
ment apres 183Ü ; oti l'ssaya de les réorganiser ensuite, puis on linit par les supprimer complètement à I époque de l’organisation de rUniversité libre.
Lesbroussart faisait partie de presque toutes les institutions littéraires et scientiliques de Bruxelles : parmi ces institutions se trouvait le Comité de lecture des théâtres royaux ('). C’est dans cet aréopage que j’eus plus particulièrement l’occasion d'apprécier son e.vtrcme indulgence en matière littéraire. 11 n’y avait pas de si mauvaise pièce, où il ne trouvât des scènes à faire valoir, des vers à citer avec éloge. A l’en croire, tous les ouvrages que l’on présentait étaient excellents ou tout au moins admissibles. Plùliiitc ne montre pas plus d’indulgence dans son appréciation du fameux sonnet d’Oronte (*).
(•) Ce comité se composaU du MX. Ph. Lcsitroussarl, Cb. Mord, directeur <ie la Compagnie du l.iixembourg, le général Mdlinel, Nicaisc, qui fut plus tard secrétaire général du ministère de la guerre, railleur lie cette notice cl dcui acteurs, NM. Bosselel et Folteville.
{*) Celte eicessive bienveillance éclata surtout à la première représentation d*une tragédie de N. Éd. Smits, intitulée ; Elfrida ou ta rengeance. La pièce, «lu reste, renfermait des beautés réelles; mais le plan était mal conçu; trop «railées et de venues suspendaient à chaque iiislanl raltention et détruisaient Pintérét. Nous nous trouvions, avec l’auteur, dans une loge d'avant-scène, d*ou nous pouvions voir l'intérieur de la salle ^ans être aperçus iiflus-iiièmrs. I.e premier acte fut écouté avec intérêt, il y eut des applaudissements : Smits était joyeux et Iriüinphanl. Peu ii pendes effeis mal calculés, des entrées non moltvées iftèreiit du froid dans la salle; queb|ues nuages se formèi-enl à l'horizon et passèrent sur le front du pocic. Nous cherchions à lui donner une as.suraiice que nous n'avions pas ooiis-nièmes. .\ii premier enivrement succéda un découragemenl visible, et bientôt l'auteur s’éclipsa. Dès que le bon Lesbroussart s'aperçut de son absence, il conçut les inquiétudes les plus vives : tous les dangers que peut faire naître le désespoir sous l’influence des passions les plus vives, il les voyait fondre en même temps sur le malheureux poète; il était désolé et furieux contre te parterre. J’essayai vainement de le calmer, je Rnis par le suivre, et nous allâmes ensemble à ta recherche du fugitif. Lesbroussart, dans sa préoccupation, se dirigea vers te canal, bien persuadé que la tragédie avait dû y trouver son dénoûment; mais tout était calme de ce côté. Il (irtl alors le parti plus simple de se rendre à la demeure de l’auteur. Ce ne fut pas sans hésitation qu’il se décida à cnlr’ouvrir la porte du salon... Smits était assis devant une table
Mais c’étail surloiil devant les jurys chargés de conférer les grades académiques que l’indulgence du bon Lesbroussart se trouvait mise à de rudes épreuves : en voyant les embarras et les angoisses des récipiendaires, il oubliait à tout instant son rôle d'examinateur ; et, soufflant officieusement les réponses, il faisait sourire l’auditoire et compromettait parfois la gravité du jury {').
L’appel aux armes, en ^830, fit vibrer de nouveau la fibre patriotique de Lesbroussart. Notre confrère quitta scs livres et alla se mêler au peuple ; il ne craignit pas de se présenter au plus fort du danger, non pour attiser le feu de l’insurrection, mais pour servir de médiateur. Un pareil rôle est difficile et il devenait d’autant plus dangereux, que son état de myopie ne lui permettait pas toujours de distinguer à quels combatlanLs il avait affaire. C’est ainsi qu’il faillit être tué, pendant les journées de septembre, à l’entrée de la rue Notre-Dame-aux-Neiges (*).
iioi-t.iiU une iloii2âine de couverts; el, i|uoi(iuc seul, ü avait entamé résolümrnt un plat iTliullref . Ce déluit nom rassura ; nous primes place à c6lé de lui) et nous achetâmes d’oublter tou» trois Torage de la soirée.
(’) Dans line séance présidée par M. rahhé de Ram, Lesbroussart se litrait aux élans de sa bienveillance habituelle. Celte fois le récipiendaire était du der> nier médiocre. On venait de lui demander le nom du vain<|iiciir des Sarrasins à la bataille de Poitiers; après avoir erré dans toute la salle, ses regards in<|uiets s*éUienl arrêtés sur !.e»brmi>.sai-l; celui-ci, en regardant une prise qii*M froissait entre ses doigts, murmura le nom de Charles Martel ; le récipiendaire aussitôt de répéter : Charles .Martel, et l'auditoire de sourire. Une seconde question ilemandait le nom du chef des Sarrasins; Lesbroussart, interrogé du regard, prononça encore à mi-voix le nom d'Abdérain, « Tabbé De Ram! » répondit vivement le récipiendaire. Pour le coup, l'hilarité fut à son comble; Lesbroussart lui-mëroc ne put s'empéclirr d*f prendre part.
(*) Cet excellent homme, qui n'a jamais fait le moindre mal ô personne, qui n'en a pas même eu la pensée, avait parfois, comme tant d'autres, la manie de vouloir paraître terrible. Ainsi, pendant les premiers jours de la révolution, il avait laissé croître sa barbe et traînait un grand sabre : Quit genenàm meum huie yladio altigavit, disait Cicéron, en voyant son gendre dans le même appareil hellïqiieiix.
Ce qui prouve, du reste, qu'au début de la révolution, Ph. Lesbroussart n'avait
Ses services et son dévouement ne furent point méconnus ; au mois d’octobre suivant, il fut nommé administrateur général do l’instruction publique. Ce poste avait aussi scs dangers, mais ils étaient d’une autre nature ; il fallait faire exécuter des mesures sévères ; deux ou trois facultés furent supprimées dans les universités de l’État, et parmi les professeurs destitués se trouvaient quelques amis de Les-
en vue que le maintien de l'ordre |)uhlir, cVst la noie suivante remise par lui, i M. Tt^odorc Juste, auteur (ui-méme d*une notice sur Ph. Leshroussart, dans P^/6um national de 1845 r
« Après Piucendie de l'hôtel Van Maanen, Ph. Leshroiissart fut du nombre des six QU sept personnes qui, dans la matinée du lendemain, se rendirent près de la régence, à refTel de proposer la formation d’une garde iirhainc pour la protection des personnes et des propriétés. Ce corps ajant été immédiatement organisé et armé, Ph. Leshroussarl, accomtiagné de quelques citoyens détachés d'une patrouille commandée par le colonel Pletinckx, fut assez heureux pour négocier, arec roffleter commandant à ta caserne des Annonciades, l'évacuation de ce local par la troupe et sa remise à la bourgeoisie. Il eut également le bonheur de faire cesser les hostilités qui commençaient à s'engager sur le Grand-Sablon, après quelques instants de conférence avec le major sous les ordres duquel était placé le détachement i|ui occupait ce point. Nommé membre du conseil de la garile urbaine, Lesliroussart prit part en cette qualité à toutes les délibérations qui eurent lieu à l'hôtel de ville, et fut du nombre de ceux qui se rendirent au palais du prince d'Orange, lorsque celui-ci, par une détermination honorable pour son caractère, mais infructueuse dans scs résuiiais, fut entré à Bruxelles avec ses aides de camp. Le 31 septembre, la garde se trouvant i peu près ilissoiile, par suite d'incidents assez connus, il se rendit avec N. l'avocat Plaisant, depuis administrateur de la sôrelé publique, dans le Hainaiil, d'oii ils revinrent, le 94, avec une assez forte compagnie de braves villageois des communes de Fayz, I.ahntre et Morlenwclz, â laquelle §c joignirent sur la roule des volontaires de Charleroi. Pendant les deux tlernières journées de la lutte dont la capitale était le ihéèlre, il se trouvait auprès de don Juan Van Halen, qui l'avait, dès ce moment, attaché à son étal-major, et dont le quartier général était alors établi A rbôtel de Chimay, d'où il fut, dans la soirée du 35, transféré à l'hôtel de Tirlemoiit. Les seules personnes qui, pendant la nuit suivante, se trouvèrent auprès du général, étaient MM. Michatix (de Limbourg), Palmaerl aîné et Ph. Lesbronssart. Après le départ des Hollandais, ce dernier assista, pendant quelques semaines, avec voix simplement consultative, aux séances du gouvernement provisoire, qui le nomma, conjointement avec MM. Nicolay et Vautier, membre de (le la commission d’rnseignement, et plus tard, administrateur général de l’instruciion publique. «
broussarl ('). On n'ipnorail pas qu’il était étranger à ces mesures, cependant ceux qui en étaient atteints lui savaient mauvais gré d’en être l’exécuteur (’).
Après avoir détruit, on songea à réédifier : une commission spéciale fut nommée par arrêté du 30 août 183I. Elle avait pour mission de proposer un plan d’organisation pour les trois degrés d’enseignement. Elle demanda, comme couronnement de l’édifice, une seule et grande université dans le centre du pays, avec deux écoles spéciales à Liège et à ('■and, l’une pour les différents services publics, civils et militaires, l’autre pour l’industrie et le commerce (*).
En sa qualité d’administrateur général de l’instruction publique, Ph. Lesbroussart présenta également un plan général d’organisation ; il admettait, ainsi que la commission royale, une seule et grande université; mais il la démembrait et en distribuait les (|uartiers dans les quatre principales
(') Entre autre», Raoul, ancien collaborateur tie Ph. Lesbroii»>arl, <lan» le i Ve relire belge.
(•) L'im d'eux, faisant maliftoemeiit allusion h l'état de délabrement de reo»ei> ^iiement, disait : a <|u'il administrait rinstruclion publique comme on administre un malade. Ph. I.rsbroussarl était si loin d’étre partisan des mesures de ri;>ueur, qu'il s’employait, au contraire, avec la plus grande activité, à faire valoir les droits de ceux qui se trouvaient lésés. Si l’on pouvait douter de ce que j'avance, il suffirait de lire les lignes suivantes qu'il écrivait, le 30 septembre 1831, A l'appui de l’article 37 de son projet de loi sur l’enseignement, article qui ne permettait la destitution <{ue pour inconduite nofoiVe ou négligence habituelle. * Celte disposition de l'article 37 c&l suggérée, disait-il, par i*ex|>ériciice affligeante et multipliée de la légèreté inbumaine et absurde avec laquelle des hommes r<-commandables, par de longs services et une conduite sans rcpi-oclie, ont été et sont encore journellement démissionnés par tes régences, souvent même au mépris d'un contrat dont la validité n'est pas reconnue.»
Les grades devaient être conférés par un jury central constitué à peu près identiquement comme il l'a été depuis pendant une douzaine d'années.
La commission se composait de MM. Arnould, secrétaire-inspecteur de l'Université de Louvain; Belpaire, greffier du tribunal d’Anvers; J. -G. -J. Ernst, professeur à l'Université de Liège et plus tard ministre de la justice; Cauchy, professeur à l'Albénée deNamtir; Ch. Lecocq, ancien membre du Congrès nalio* liai, et Ad. Quelelcl, membre rapporteur.
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villes du royaume : heiireusemenl celle idée ne prévalul point (').
Depuis 1830, on n’a cessé de retoucher à l’édifice de l’enseignement, avec d’excellentes intentions sans doute, mais avec des résultats presque constamment problématiques. Cet insuccès ne tient-il pas à ce que les réformateurs étaient, la plupart du temps, étrangers à l’enseignement et ne se rendaient pas compte de ce qu’on peut raisonnablement lui demander? On a cru qu’en exigeant des jeunes gens ce qu’on pourrait à peine demander à des hommes formés par de fortes études, on arriverait à constituer une génération vigoureuse, et l’on a complètement perdu de vue ce principe de mécanique, qui reste toujours yrai sous quelque aspect qu’on le considère : ce que l’on gagne en temps, on le péril m force.
Maintes fois on a répété et avec raison : l’enseignement doit bien moins consister à faire des savants qu’à donner l’aptitude à le devenir. On voudrait créer autant de branches d’enseignement que notre civilisation moderne a fait naître de carrières différentes; mais il est impossible de tout |irévoir : eu prétendant former de fortes spécialités, on ne fait bien souvent que surcharger les jeunes gens d’un bagage tout différent de celui qui devra leur servir plus tard.
Loin de moi la pensée de rendre notre confrère responsable de la complication jetée dans l’enseignement des sciences et des lettres. Je montrerai tout à l’heure qu’il était, au contraire, éloigné de l’idée de vouloir tout enseigner, tout ré-
(') Après avoir examiné le pour el le contre, ilans les notes de son projet d’or> ganisaiioD, il conclut en ces termes ; • Malgré les avantages incontestables qui résulteraient, |Kuir renseignement, de la réunion des diverses facultés dans un même lieu, il convient, au moins pour un laps de temps que les circonstances l»euvent restreindre ou prolonger, de dislrihiier les facultés cooforniément à l'ar> ticle SO du projet ri joint. » Les villes désignées étaient Louvain, Liège, Bruxelles et Gand.
gicmenler. Ce qui prouve le mieux l’imporlancc qu’il atlacliail aux éludes, c’est le parti qu’il prit, en 1835, d’abandonner son poste d'administrateur général de l’instruction publique pour rentrer dans l’enseignement ; il échangea sa position contre une chaire de littérature française et d'histoire de littérature moderne à l’Université de Liège. 11 y avait, d’ailleurs, une véritable modestie à choisir des fonctions qui s’accordaient le mieux avec scs talents et qui, sous le rapport |)éeuniaire, devaient amoindrir sa position (').
Indépendamment de la connaissance des langues anciennes, Ph. Lesbroussart savait les principales langues modernes; il a laissé des traductions de différentes pièces du théâtre anglais et du théâtre espagnol, de poésies écrites en langue portugaise, et des deux premiers chants du poème italien de Cash, Gli Ànimali parlanti ; il s’était surtout attaché avec prédilection à faire passer dans la langue française les beautés de Shakespeare (’).
L’Académie royale de Belgique l’admit, en 1838, au nombre de ses membres. Cette nomination pourra paraître tardive, si l’on considère que Lesbroussart avait composé, depuis longtemps, plusieurs ouvrages placés au premier rang de notre littérature. Ce retard ne provenait cependant pas de ce qu’on méconnut son talent ou de ce qu’on ne rendit pas justice â son caractère; il tenait à l’organisation même de l’Académie, qui ne comprenait pas la poésie dans le cercle de ses travaux. Ce fut donc, jusqu’à un certain point, malgré son règlement, que la compagnie appela Ph. Lesbroussart à la place assignée par son mérite.
(') Le Initemenl île iirofesseitr iruniversité élaU de 0,000 francs; on conserva à Lesliroussart son Iraitemenl d’adminislraleur général, qui s'élevait à 8,400 francs.
(') Parmi les pièces anglaises, on trouve f 'enice pmervedj par Oiway, The mourning bride, par Congrève; parmi les pièces espagnoles, El café, par No* ralin, et Contigo pan y ceboUa, par D. Manuel de Gorostiaxa, alors envoyé du Mexique à la cour des Pays-Bas.
Cependant la santé de notre confrère s était sensiblement affaiblie, et il avait presque perdu l’usage de la vue ('). Ces infirmités le portèrent, en 1848, à solliciter sa retraite et l'éniéritat auquel il avait droit. Il comptait, à celte époque, cinquante-quatre années de services, dont quarante-trois consacrées à renseignement. Rendu à lui-mème, il vint s établir dans un des faubourgs de Bruxelles (le faubourg d'Ixelles), bien décidé cette fois à vivre en dehors de toute espèce d’occupation sérieuse et surtout des discussions politiques (’*).
Ph. Lesbroussarl n’avait rien qui annonçât son mérite, rien qui fixât l’attention : il était maigre et de taille moyenne; .son regard distrait (’) manquait, en outre, d’expression par suite de son extrême myopie ; ses cheveux blonds étaient clair-semés et scs joues, sillonnées de rides, présentaient avant l’âge, la plupart des caractères de la vieillesse. Sans avoir rien d’embarrassé, sa tenue était simple et modeste, quand il gardait le silence; mais dès qu’il parlait, sa physionomie, habituellement grave et pâle, s’animait d’un sourire de bienveillance; sa voix vibrait d’une manière sympathique, cl ses phrases, d’une pureté irréprochable, se déroulaient sans effort, toujours pleines et élégantes, nettes et précises : on eût pu les imprimer sans avoir un mot à y changer.
Si nous jetons maintenant les yeux sur ses ouvrages, nous
(*) Ph. Lesbroussarl a toujours été Irès-mfope ; il avait de bonne heure |venlii l’usage d’un œil, comme il le rappelle lui*mémc dans son épllre i S. IV. Akdola, roi des Puris :
J'tidmirai.s de tout l'œil que le eiel m'a laisse.
Les vigoureux contours de ton corps élancé....
(*) Ph. Lesbroussarl avait été nommé depuis longtemps chevalier de l’ordre de Léopold; il était, en outre, décoré de la croix de Fer.
(’) On cite de lui des distractions nombreuses, dont quelques-unes pourraient figurer avec avantage dans le DistraU, si gaiement dépeint par Regnard, on (tans le portrait que nous eu donne La Bruyère.
serons étonnés peut-être en voyant combien peu notre confrère en a laissés, malgré une carrière longue et laborieuse ; il travaillait pour se dislraireet pour s’instruire; il ne songeait guère à obtenir de la célébrité par ses écrits. Il imprimait peu, et la plupart de ses productions ne sont connues que par des extraits qu’on lui empruntait pour en enrichir des journaux littéraires.
Quand, en 1827, quelques amis voulurent publier le recueil de ses poésies, ils apprirent avec étonnement que lui-inéme n’avait point conservé du copies de ses ouvrages : heureusement l’un d’eux y avait pourvu. Mais il restait encore à obtenir de l'auteur la permission d’imprimer; jamais censeur olliciel ne se montra plus rigide : c’est tout au plus s’il conserva de quoi former un modeste in-l8. Il faut préférer sans doute cette extrême réserve à l’excès contraire ; on s’achemine mal vers la postérité avec un bagage trop lourd ou trop volumineux.
Dès que Lesbroussarl sut écrire, il écrivit en vers (*). Ses poésies avaient dès lors une pureté et une élégance remarquables; cependant son principal ouvrage poétique ne parut qu’en 1808, à l’occasion du concours ouvert par la ville d’Alost f*i.
On ne nous a pas fait connaître le nombre des concurrents dans cette lutte toute nationale; nous voyons seulement que trois récompenses furent décernées, mais à des titres
(<) On elle (ie lui une |>ièce de veri, composée i Poccasion de la mort de Marie> Antoinelle; elle a été imprimée dans les Journaux de 1794. L'auteur n'avait alors que Ireiac ans ;
QuiU^utd tenlaàam dicere, rersia eral.
(•) Le programme du concours arrêté par la Société tics Cailierinisles «TAIosl, le 15 novembre 1807, se bornait à demander, pour le 15 mai suivant, un poème de 300 à 500 vers sur les Bilgtt, et pour être admis, il fallait éire né Belge ; cette clause pouvait étonner A i'é|KHiuc même où nos provinces faisaient partie du grand empire.
bion (lilTôrcnts ('). Lo jugement avait été déféré au comte François de NeufchAleau , titulaire de la sénatorerie de Bruxelles (*). T40 savant littérateur, après avoir consulté quelques-uns de ses confrères de l’Académie française, déclara qu’il n’y avait qu’une voix pour adjuger le premier prix au poème dont je vais essayer de donner une idée.
Le plan en est très-simple et se trouvait en quelque sorte commandé par le programme; le mérite ne pouvait consister que dans l’exécution. Aussi les trois poèmes mentionnés à la suite de ce concours se ressemblent-ils pour le fond ; mais (|uelle dilférence pour la forme, pour l'élévation des pensées, pour l’élégance du style! Dès le début, on rcconnait, dans le vainqueur, un écrivain formé d’après les grands modèles ; son allure est ferme, pleine île dignité; sa diction à la fois pure et barmonieusc :
Sül (lu Belge, talul ! Saliil, terre chérie !
Cet hummdge Test dû, terre féconde en hiens,
Riche de vrai» trésor» et de vrais citoyens?
Ton sein n’est pas rempli de ces métaux |>erfides,
Que de l'homme aveuglé cherchent les mains avides : Hans tes champ» nourriciers, «mis les it>chers hrûlanis, I/or ne se forme iH>int en Mocs étincelants,
Et ne vient point flatter, en voyant la lumière,
Des peuples abusés l'opulente misère ;
Tu ne recèles point ces rubis éclatants,
Du luxe oriental frivoles ornement» :
Mais les don» de Cérès enrichissent (es plaines,*
Mais des fleuves nombreux coulent sur les domaine'»,
Et ton front embelli par de riants giiérets S'élève, couronné de superbes forêts.
(') Un second prix fut décerné à M. Lemayeur, et un accessit à M. Beiiau, de Gand.
(■} C'est à lui (lue Voltaire écrivait, avec sa (KilUrsse bahiluelie envers ceux (jti'il aimait .
Il faut bien que l'on me succède ;
F.l j'aimr en vous mon héritier.
(Spifff ri M FrnnfOtM rfr .VcM/</nîtfoii.)
O lielgiqiiv! jamais sur (oo heureux rivage La nature en courroux ne détruit son ouvrage, Jamais du haut des monts le bilmne brûlant Dans le» vallons fleuris ne se loule en (orrenl : Jamais d*afTreux volcans, vomissant leui's enirailles. Sous des rocs embrasés n'écrasent tes murailles.
L'aiUeur présente ensuite un tableau animé des |>rincipaux aspects delà Belgique; il se complaît surtout à revêtir des plus riches couleurs ces magnifiques plateaux du Brabant et du Hainaiit qu’on voit reproduits avec tant de charme dans les oeuvres de nos anciens peintres. Toute cette partie de l’ouvrage peut être considérée comme un modèle de poésie descriptive.
A la peinture des lieux succède l’esquisse rapide de notre histoire nationale. Le poète rappelle sommairement, et presque toujours d’une manière heureuse, les faits saillants qui ont illustré le nom belge, à partir des temps les plus anciens où nos aïeux prirent rang parmi les peuples. Dès lors, on leur trouve un esprit d'indépendance et de bravoure qui ne s’est point démenti, même dans les circonstances les plus calamiteuses :
Lorsqu'on voyait aux fers tics sugerbes Romains Le monde épouvanté tendre ses faibles mains,
Les belliqueux enfants de ce climat sauvage D'un bras désespéré repoussent l'esclavage,
Au grand nom de César, à son art tiesirucleur, Opposent sans pâlir leur farouebe valeur,
Ht par leurs Rers efforts, de ce mortel terrible Balancent un moment la fortune invincible.
Enfln Rome triomphe; et le Belge ahallu Sous un joug délesté voit plier sa vertu.
Le vainqueur, s'avançant vers les terres lointaines, Croit laisser scs captifs endormis dans leurs chaîne.», El va, |H>ur échapper au tourmvul du repos, Cbei'cher en tl'aulres lieux «les esclaves nouveaux. Tout à coup une voix, rompaul ce vil silence,
Frappe les airs surpris du cri d'indépendance.
Ce cri par mille voii soutiain est rtfpélé. Tout à la foU s'embrase au nom <le liber(<^, Et ce magi(|ue nom, réreillanl leur furie, Du Belgitim entier fait un vaste incendie.
Après avoir décrit les luttes de nos aïeux contre les armées romaines et contre l'invasion des Francs, le poète montre les étendards de la Belgique flottant glorieusement sur les murs de Jérusalem, et un prince de notre pays proclamé roi par tous les princes de la chrétienté. Il dépeint ensuite les Belges s’occupant de conquêtes |)liis paisibles et livrés au commerce et à l’industrie. Dans ce nouveau champ ouvert à leur activité, ils recueillent de nouveaux triomphes :
Sait'i s'armer tlésormaii du glaive de la guerre, De l'Orienl soumis ils fonl leur irihutaire.
Malheureusement la prospérité de nos provinces se trouve compromise par l’esprit de sédition. .Au milieu de ces troubles, l’audacieux Artevelde, s’appuyant sur l’Angleterre, combat son prince et la France qui le soutient; il finit par succomber lui-méme sous les poignards de ses compatriotes. Le poète s’élève contre le tribun gantois, dont plus lard un autre de scs confrères a tenté de réhabiliter la mémoire (‘). Vient ensuite Charics-Quint :
Enlln des murs de Gand s'éleva le grand homme,
Qui fui et le soulien et la terreur de Rome :
Vainqueur de Frédéric et rival de François,
Le modèle, la crainte, et rarlMlrc des rois.
A ce glorieux règne succèdent des jours ilésastreux. Si la pensée de Juvénal est vraie ; facit indignatio versum, le règne de Philippe 11 ne pouvait manquer d’inspirer de beaux
(■) M, Corncli«jcii. (Voyez plus haul la DOlice qui le concerne.) Heaucoiip il'errcurs aTaieul été imprimées au sujet du célèbre ruward des Flandres.
— .«Ht —
vers ail poêle qui, dés son début, a dit avec une noble sim-
L'amour de mon |>ays Fera seul mon génie.
L’indignation déborde en elTcl; mais elle cède bientôt à d’autres sentiments; le poêle reprend ses couleurs les plus vives et les plus animées pour peindre le règne prospère où l’on vit :
Des arts consolateurs le céleste génie
Aux lorches de la guerre alliimer son flambeau.
Le règne des archiducs Albert cl Isabelle fut, en effet, pour nos provinces, à peu près ce que furent le siècle des Médicis pour la Toscane et celui de Louis XIV pour la France. Les glorieux noms des Rubens, des Van Dyck, des Jordaens, des Teniers, des Juste Lipse, des Mercator se pressent sous la plume de l’auteur; je dois renoncer à citer tous les beaux vers que lui inspire sou enthousiasme patriotique; je ne puis toutefois me refuser au plaisir de rappeler ceux où il a fait revivre les charmants tableaux de, 'l'cniers : ils sont pleins de charme cl de fraiebeur. Je le fais avec d’autant plus de raison que ce genre de peinture appartient à peu prés exclusivement à notre pays. Pour la grande peinture historique, quelques nations nous opposent de dignes l’ivaux ; mais, dans la peinture de genre, l’école flamande a conservé une supériorité incontestée. Nos aïeux ont parfaitement compris qu’en peinture comme en poésie, la comédie doit trouver place à côté de l’épopée ; la postérité a connrmé ce jugement, car les tableaux de Teniers sont recherchés avec autant, d’ardeur que ceux de nos premiers peintres d’histoire. Sous ce rapport, l’école belge n’a rien perdu de son ancienne splendeur; elle continue à compter de dignes représentants :
Que j'aime de Tcnicrs les )>eîDlnres cham|>é(res!
ce soDt (tes Inirciirs, accroupis sous (tes hêtres !
Le plaisir est empreint sur leur front bourgeonné :
D'nn côté celui-ci, sur la talite incliné,
Suivant (lu coin de l'œil la légère fumée Qu'eihale dans les airs sa pipe hien-aimée:
Celui-là, savourant sa double vnlupté,
Son verre devant lui, sa belle à son c6té,
Et l'entourant d'un bras, sur sa fraîche maîtresse Fixe des yeux brillants de vin ei de tendresse;
Plus loin, sons cet ormeau loiirne un cercle joyeux,
Qui, s'agitant au sein d'un tourbillon poudreux,
A la franche gaîté sacrifiant la grâce,
Du terrain sous ses pas fait trembler la surface;
Tandis que du sommet d'un énorme tonneau t'n rustique amphion, le charme du hameau,
Pour guider les élans de la foule bruyante Joint fon archet criard à sa voix glapissante.
Le seiguettr du canton, dans un fauteuil à bras Gravement étendu, préside à leurs ébats.
Mais quels sont d,ins ce coin ces quatre solitaires?
Ce sont de vieux fumeurs, entre-choquant lenrs verres .
L<‘ur regard est humide : un heureux vermillon De ses vives couleurs enlumine leur front :
Ils parlent; je crois presque entendre leur langage ;
Le rire épanoui sur leur large visage • Par son aspect joyeux excite ma gatlé,
Et je <«ouris moi-méme à leur félicité.
Liî tableau tie l’étal des sciences, des lettres et des arts en Belgi(|ue, en même temps que b; tableau du comnier«e cl de l'industrie (|ui lui sert de pendant, conduisent l’auteur à parler du régne glorieux de Marie-Thérèse et des régnes orageux qui le suivirent.
En terminant son poëme, un instinct prophétique lui annonce des jours meilleurs pour la Belgique; il s’écrie en parlant des lettres et des arts :
Peuple que je chéris, sors d'un sommeil funeste;
Trop longtemps engourdi dans un honteux repos,
Tu laissas reposer la lyre et les pinceaux :
Rallume enfin ce feu, si cher à ta mémoire,
Ce feu pur cl sacré, la source de U gloire.
Seulement l’auteur se trompe sur les moyeus politiques qui peuvent assurer le bonheur de son pays. Peut-être aussi n’osait-il entrevoir alors l’indépendance de sa patrie que comme un rêve irréalisable.
Cet ouvrage, je le répète, me semble constituer le monument le plus important qu’un poète belge ait consacré à la gloire de son pays; c’est en même temps, si je ne me trompe, le meilleur poème que nous puissions signaler aux étrangers. Il serait peut-être digne de nos artistes d’unir leurs talents et de faire que ce monument patriotique devint aussi remarquable sous le rapport de l’art que sous celui de la poésie (').
S’il n’était question que de poésie descriptive, de
rouler pourrait peut-être balancer le mérite du poème des Hrlgrs. Il serait dillicile d’être mieux pénétré de son sujet et de s’en montrer |)lus élégant interprète, i^’auteur avait longtemps étudié l’art d'intéresser un auditoire et de le charmer par ses récits; lui-même, il mettait très-heureusement en pratique les leçons qu’il donne avec tant de charme; sa conversation était instructive, attrayante, empreinte de Ta plus douce bienveillance, bien qu’à travers cette bonhomie spirituelle perçât de temps en temps un grain de malice.
Que le cœur à l'esprit n'ait nul reproche à Taire. Dans vos récits joyeui, moins méchant que malin, Efflotirea itoiicement les travers du prochain. Aisément i ce (ort l'enjouement s'abandonne; Contents de cbalouiller, n'égratignons personne.
Il n'avait pas besoin dose rappeler ces préceptes pour les suivre; il les trouvait tout naturellement dans son cœur. Ou
(') Ce .serait un hommage d'autant plus mérité, que le poêle, en célébrant les pleures nationales, a relevé avec un amour tout particulier la gloire arlisliquc el ceui qui ont le plus contribué à la reconquérir.
ne lui a jamais cnlendu prononecr, je pense, un motqui piil blesser; présenls ou absents, tous conservaient les mêmes titres il sa bienveillance; on ne le voyait pas non plus se faire l’écho des petites médisances du jour, aliment ordinaire des conversations, et qui assurent presque toujours un succès au conteur. Ses moyens d’intéresser, il les puisait surtout dans la grande variété de ses connaissances et dans sa prodigieuse mémoire, qui lui permettait à chaque instant de citer, avec esprit et à propos, des anecdotes piquantes ou des faits curieux en rapport avec la conversation.
Son extrême bienveillance ne l’cmpéchait pas de voir et de sentir les ridicules; il les décrit même dans quelques pièces de vers qui peuvent être citées comme des exemples de bon goût; mais les ridicules alors ne s’attachent plus à des individus ; ils tombent dans le domaine public cl piTsonnc ne peut en souffrir ni s’en offenser. On trouve dans scs œuvres inédites quelques épigrammes qui présentent ce caractère, et entre autres la suivante, intitulée: La Confession :
Daigne<, mon }>ère, écouler met scmimles Ce carnaval, à mal faire excité,
Du cher lu leso|uiscules;
Je me confesse en toute huroilUù D'avoir trouvé ses vers liuriiiscules,
El d'en avoir méchamment plaisanté.
Point n'en veut fuir la juste pénitence.
— Hé bien, reprit le moine avec aigreur,
Pour expier si condamnable offense,
Ces vers si durs, les apprendre! par cœur.
Nous avons un autre et plus brillant exemple de cette même facilité dans le début de son poème L’Àrl de conter:
Vaiidil soit le bourreau, dont la loquacité,
Depuis une heure au moins, m'enchaîne à son c6lé!
A-l-il asseï de fois, brisant ma patience,
Aux voisins fatigués commandé le xUence,
Répété <|iie le fail est <li}<ne de crédit,
Distillé goutte à goutte un éternel récit,
Brodé chaque détail, commenté chaque phrase,
Et prenant Iwnnemenl mon ennui pour extase,
Quand de son long discours j'eolrevoyais le l>oiit,
Ramené ce refrain : « Monsieur ce n*est pas tout? »
Ce portrait semble destiné à servir de repoussoir à celui qui va suivre :
Heureux qui, dans un conte amusant et léger,
Élégant sans manière et simple sans bassesse,
Toujours au naturel unissant la finesse,
A ^e^pr^l enchanté raconte un joli trait,
Répète un mol piquant, ou dessine un portrait,
El sait, par Tenjodment, la grâce et la saillie,
Voler linéiques instants aux longueurs de la vie!
On ne voit pas ses rouis se traîner pesamment,
D'un cerveau ténébreux pénible enfantement;
On ne voit pas non plus d'une fausse élégance Sa phrase symétrique étaler l'apparence :
Rien n'y visei l’efTet, rien n’y trahit rcfTorl;
Il cesse de parler, chacun écoute encor,
El partout le plaisir empreint sur les visages Des aiidileurs charmés proclame les suffrages.
Le poète trace ensuite une esquisse historique de l’art de conter chez, les différents pcu[)les. Ce sujet intéressant se rattache inlinieinent à l’histoire de la civilisation et suffirait, il lui seul, pour faire la matière d’un gros volume. « Dis-moi ce que tu manges, je dirai ce tu es, » écrivait Brillât Savarin; il serait encore plus rationnel, je pense, de juger un peuple par sa conversation que par sa table. C’était aussi la pensée de notre confrère : voici comment il caractérise les Grecs et les Romains , vers lesquels on est toujours ramené instinctivement, quoiqu’on st;mblc avoir hâte d’en (inir avec eu.x :
Des Grecs ingénieux U facile élo<|uence,
Toujours habile en Part d'animer les propos,
Exerça ce talent si fertile en bons mots.
L*A(hënicn ^iirtoiii, frivole autant qii’atmabii*, Joignit d'autres plaisirs aux plaisirs de la laide, Athènes fut la ville oii Ton causa le mieux.
Dans des discours sensés, et jamais ennuyeux,
Ils mêlaient l'enjoâment à la philosophie,
Et Ton contait sans doute aux soupers d'Aspasie. Aux cercles du Portique, assez souvent Platon D'un récit attachant sut parer sa leçon :
Les Grâces l'inspiraient, et toujours l'auditoire Pardonnait la morale en faveur de l'histoire.
Rome, longtemps grossière, ignora ce talent;
Le seul Ménénius le connut un moment : l.,a vertu des Romains fut rarement aimable;
Pour manger seulement ils sc mettaient à table; Jamais un chant joyeux, jamais un conte en l'air Ne vint d'un sénateur égayer le dessert.
Mais tout changea plus tard; cl je pense qu'Ilorace Aux dîners de Mécène occupait bien sa place.
Ce qui SC passait clicz les anciens Romains s’observe assez généralement dans nos petites villes : si la conversation y est à peu prés nulle, en revanche, les diners y sont copieux et interminables ; c’est comme si l’on entreprenait de dédommager l’estomac aux dépens de l’esprit. Madame de Main- Icnon faisait tout le contraire :
Quand Scarion, jeune encor, mai» non pas inconnue.
Et n'ayant |Hiur tout bien <|iie sa grâce ingénue,
Raasemblail à la fuis dans ses {urtils banquets L'élite de la cour et du Pinde français,
Si parfois du festin la minlesle ordonnance Venait aux conviés prescrire rabslinence,
Soudain de sa mémoire empruntant le secours,
Du repas, par un conte, elle arrêtait le cours :
Sa naïve finesse et sa galté décente Captivaient doucement l'oreille obéissante;
Et son art séducteur, par un simple récit Au lieu de l'estomac savait nourrir l'esprit.
Aux dîners de nos Jours c'est assez le contraire.
L histoire de l’art de conter chez les différenls peuples est suivie de préceptes exprimés avec autant de goût que de
déliralcssc. Je rcgrcllc de ne pouvoir en donner des exemples, mais je dois éviter d clendre outre mesure mes citations. Il est diflicilc, d’ailleurs, de choisir dans un ouvrage poétique dont toutes les parties sont exécutées avec une égale perfection.
J’ai déjà dit que le talent de Pli. Lesbroussarl avait une légère tendance vers la satire; les ridicules politiques surtout ont été habilement saisis par notre confrère et dépeints d’une manière heureuse dans plusieurs de ses compositions, telles que le Manuel du vrai royaliste, XEpitreù Edouard ('|, le poème de V Alogistonomie ou Y Art de raisonner par écrit, et VEpitre éi S. M. Akdola, E' roi des Puris (‘j.
Cette dernière pièce fut écrite à l’occasion de l’arrivée à Bruxelles du chef d'une tribu sauvage du Brésil et de sa femme, amenés en Europe par le prince Maximilien de Nieuwied. Notre poète saisit hahilcmenl cette circonstance pour endoctriner le chef étranger et le mettre au courant de l’état politique d’alors: c’était vers 1826.
Après avoir prodigué ses conseils, l’auteur fait offre de services :
lin jour, dâns les ÊUts j'irai le vt»iler,
Coiilcmpler ton ouvrage cl lo féliciler.
S'il (c faut «les journaux, acceple mes services.
Je puis charger un brick de ré<iac(eurs novices,
Dont je ferai |>oiir toi l'achat à peu de frais,
El que leurs éditeurs livreront au rabais.
Tu verras aussitôt ton heureuse patrie .Ac<|uéi’ir du savoir, du goût et du génie.
Puisse de ta tribu la rude aspérité Imiter de leurs mœurs l'aimahle aménité !
(') Le même «pii a composé avec Ph. Leshroussart le vaudeville : L^Iutrigiic en l'air ou lei aérottafi. Cette petite pièce dont je conserve le manuscrit, est restée inédite.
(') On trouve, à la suite de son recueil de poésies, un compte rendu de l'J/aracleifle, poème épique en vingt-quatre chantt: c'est i'analjse d'un ouvrage qui n'a jamais existé.