‹ Sciences mathématiques et physiques chez les Belges, au commencement du 19e siècleChapitre 24 sur 48 · PT · texte numérisé non relu

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Puissenl ils en vantâiu ion règne |io|iuiaire,

Comme la vérité, respeeler la grammaire!

Celle pièce peul donner une idée de la manière donl le poêle comprenail la salire polilique; je voudrais pouvoir monlrcr aussi combien le langage de la haute poésie lui èlail familier, el combien son lalenl excellait à peindre de grandes images el à les animer par de vives couleurs ; il sullirail, pour en donner des exemples, de rappeler le Rêve du tyran. Le Spartiate mourant et Les Malheurs de la Grèce.

Dans un genre bien dilTèrenl, où ont excellé plusieurs de nos compatriotes, MM. deStassart, de Reilîcnberg, Vanden Zande, Rouveroy, etc., dans le conte el l’apologue, il occupe encore un rang fort distingué el a fait preuve d’un talent remarquable. Ses fables peu nombreuses sont écrites avec une facilité el une grâce qui rappellent souvent le poète par excellence dans ce genre, celui qu’on a nommé l’inimitable. Je n’en citerai qu’une et je la prends, non parce que je la crois la meilleure, mais parce qu’elle est courte, el qu’elle exprime toute la pensée de l'auteur au sujet des éludes dont on surcharge la jeunesse. Celle fable est intitulée : L'I'Jnfant et la Lampe :

Un enfanl arrangeait.... qu'arrangeait-il? ma foi, Je n*en sais rien : c'élait, Je croi,

Son théâtre ou bien son optique,

Ou le petit château par son oncle construit,

Ou bien sa lanterne magique :

Peu m'importe. Or, il était nuit,

Et notre artiste près de lui (')

Avait mis Tinstrument utile à Démoslhène, C'esl-à’dire une lampe. A l'instant, ayant vu Que le fanal d'aliment dé|H>iirvu,

Répandait faildemeut sa lumière incertaine,

(') La rime n'est pas irréprochable; mais celle petite négligence qu'on rencontre en passant, ne saurait nuire au mérite d'ouvrages remanpiahles à tant lie titres.

Il y verse de rhiiile : H la flamme aiissi(6t *

De péliller. • Bon I voili ce qu*il faul, » '

Ui(-il, cbaniié de rimaginalire ; ^

Pour rendre la lumière un (anl soit |>en |dti$ vire,

• V'ersons encore. > .\ussiiôt fait que dit.

Par le fluide éjiais la mèche est assiégée;

Sous les flots oncUieiix la flamme est submergée;

Elle décroît, s'éleint : mon sage est dans la nuit.

Parents, insliluleurs, maîtres de toute espèce,

Youlea-vous croire mon avis?

Nourrissez sobrement l'esprit de la jeunesse.

N'apprendre rien du tout est mal, je le confesse;

Mais en trop apprendre est bien pis.

Ph. Lcsbroussarl ne s’est point borne ii publier des poésies : on a de lui plusieurs ouvrages en prose ; j'ai déjà cité deux romans cl divers écrits politiques; on doit y joindre encore l’ouvrage Evmird T Sereines, chronique brabançonne, publiée à Liège. Ce qui a surtout absorbé une grande partie de son temps, c’est sa collaboration à dilTérents ouvrages périodiques et en particulier à la Galerie historique des eonteniporains, qui parut à Bruxelles en IS16 et dans les années suivantes (').

Quoique notre auteur assistât assidûment aux séances de l’Académie, il y a fait peu de communications écrites; cependant il s’acquittait avec empressement de la lâche qui lui était confiée, lorsqu’il était désigné comme commissaire pour l’examen de quelque ouvrage littéraire ; sa santé chancelante et sa cécité presque complète l’cmpéchaient de se

(*) On trouve dans la fitbUographie académiqMf publiée, en 1854, par l'Académie royale Bruxelles sur les indicalions des auteurs, une liste des principaux ouvrages de Ph. Lesbroussart. On y voit que cet écrivain a pris part à la rédaction des ouvrages pérto«iiques suivants ; Journal général, 1815; Gazette generale des Pays-Bas {jJlgemene nederlandsche Couranl) pour la partie française, de 1816 A 1818; jVercure belge; y/nna/es hltérai'res; Jtevue belge, à Bruxelles; Beeuetl encyclopédique belge, Bevue belge, à Liège; Revue de Liège.

On doit à ta plume de Ph. Lesbroussart des répliques spirituelles à quelques articles superficiels dirigés contre la Belgitjue par des lourisles malveillants, qui avaieiil étudié notre pays du fond d'une diligence ou d'une chambre d'auberge.

mcier activement à nos discussions. Quand il prenait la parole, il était écouté avec le silence religieux que l’on n’accorde qu’aux hommes dont on estime le talent et le caractère. Le plus bel éloge qu’un puisse faire de lui consiste, je crois, dans cette simple remarque : Quoiqu’il fût un des hommes les plus distingués de son pays, on ne lui a connu ni ennemis ni envieux. Je ne voudrais pas faire trop d’honneur à l’humanité, et assurer qu’en effet il n’en eût point; mais ils se seraient bien gardés de se montrer. Leur silence était un nouvel hommage rendu à son mérite.

Vers la fin de sa carrière, Ph. Lesbroussart vivait complètement dans la retraite : entouré des soins les plus assidus de sa famille, il ne voyait que quelques amis avec lesquels il aimait à parler de scs souvenirs littéraires. Ses pensées, d’ailleurs, avaient pris un cours plus élevé; et, en les épurant encore, il semblait se préparer à rentrer dans le sein de son Créateur.

11 conserva sa présence d’esprit à peu près jusqu’à son dernier instant ; la veille de sa mort, malgré la dilBculté qu’il éprouvait à respirer, il prit part à une conversation sur le caractère et le mérite des écrivains anglais, et, par intervalle, sa pensée se manifestait encore vive et lumineuse, comme les derniers jets d’une flamme près de s’éteindre. Son agonie fut de courte durée. Lesbroussart mourut à Bruxelles dans les sentiments d’une piété vive, vers une heure de relevée, le 4 mars 1855.

Un juste sentiment de reconnaissance a porté l’Académie à prier le gouvernement de se joindre à elle pour rendre un dernier hommage à la mémoire d’un des hommes qui ont cultivé avec le plus de succès les lettres en Belgique ; elle a exprimé le désir de voir placer son buste dans le local des séances. Le ministre de l’intérieur, M. de Decker, s’est empressé de souscrire à cette demande, qu’il avait, d’ailleurs.

l’inlention deprévonir liii-méino.on sa double qualité d’académicien et de chef du département qui comprend l’encouragement des lettres dans ses attributions. Et quels plus nobles encouragements la patrie pourrait-elle, en effet, offrir à ses fils que le tribut de sa reconnaissance pour des travaux qui ont ajouté à sa gloire, et la consécration de ce pieux sentiment par un monument public !

OOSWIN-JOSEPH-AUOUSTIN BARON DE STASSART (1).

Le baron de Stassart, par sa naissance, appartient à celle époque de deuil qui vil mourir l’illustre Ülarie-Thcrcse ; son enfance se rattache à une époque plus douloureuse encore, celle de la révolution la plus sanglante peut-être que mentionnent les annales des peuples. Le jeune de Stassart put en apprécier les effets jusque dans le sein de sa famille, qui, à l’approche des armées républicaines, en 1794, suivit le torrent de l'émigration et alla se fixer temporairement en Weslphalie. Toutefois, sans se laisser intimider par le danger qui subsistait encore dans Paris, il ne craignit pas d’aller s’établir sur les bords de ce cratère à peine fermé, et de s’y livrer à l’étude des lettres, qui devaient, plus lard, lui assurer un nom et faire le charme de sa vieillesse.

L’empirç avait surgi du milieu de tant de débris; notre jeune compatriote en suivit avec dévouement toutes les pha- .scs jusqu’à l’instant de sa ruine. Les emplois élevés qu’il fut appelé à remplir, les marques de confiance et de distinction dont il fut honoré, l’enivrement produit par les conquêtes (*)

(*) Né J Mnline«, le 3 soplembrc 1780, mort à Bruxellett, le 10 octobre

(le celle (-poque, l’espèce de fascination que n'>pandail le chef de l’Ëtat sur ceux qui l'entouraient, tout contribua à exalter sa jeune imagination et à lui imprimer des sentiments dont il ne s’est plus départi. Tel qu’il était alors, tel on l’a toujours retrouvé depuis : son bienfaiteur est resté l’unique objet de ses pensées, et le règne impérial, le sujet constant de son admiration. On a pu s’étonner de celle sorte d’immobilité politique, mais le sentiment de la reconnaissance qui la produisait mérite sans nul doute nos respects.

D’ailleurs, il n’est point vrai que le baron de Stassarl ail peu compris les grands mouvements qui s’opérèrent ensuite autour de lui, et spécialement dans sa patrie. Il y prit, au contraire, une part active : son nom se rattache aux principaux faits qui ont porté la Belgique au degré de splendeur et de prospérité où elle se trouve élevée. Il avait vu se dérouler tous les événements qui amenèrent notre émancipation politique, et lui-méme il était intervenu dans ce long enfantement si douloureux dans son origine et si dangereux quand il fut près de s’accomplir.

Si j’avais à considérer notre confrère comme homme d’Étal, je devrais faire passer sous vos yeux la plupart des grands événements de notre histoire contemporaine. Telle n’est certainement pas la lâche que je me suis imposée.

La première éducation du baron de Stassarl se fit au sein de sa famille, par les soins d’une mère qui l’aimait avec une tendresse sans égale : c’est elle qui lui apprit à lire et lui donna les premières notions d’histoire et de géographie. Lui-méme nous a conservé ces détails dans quelques feuilles retrouvées après sa mort et destinées à faire partie de ses mémoires ('). « Mon enfance, dit-il avec un sentiment de reconnaissance, fut entourée de témoignages d’affection ;

(') Voyci, d'ailleurs, la notice inléressanlc que M. Van Bemmel a écrite sur

«te Slassart et que TAcndémie a récompensée par sa mé«laille d'or.

aussi lorsque, plus lard, je fus au collège, je cédais volontiers aux moyens de douceur, mais je savais me roidir, avec une obstination sans égale contre tout ce qui ressemblait le moins du monde à la violence. » Je cite cette remarque avec intention, parce qu’une roideur obstinée, dans certaines circonstances, était en effet un des traits caractéristiques de notre confrère. Ceux qui ne le connaissaient pas intimement pourront s’en étonner, car le sentiment qui apparaissait plus spécialement en lui et qui semblait en quelque sorte absorber tous les autres, était celui de la condescendance.

Nous n’avons point oublié le discours qu’il prononça, en qualité de président de l'Académie royale de Belgique, dans la séance solennelle du 19 mai 1847, en présence de LL. AA. RR. le duc de Brabant et le comte de Flandre. Nous savons avec quel sentiment d’indignation il s’éleva contre Jean Breydel et contre les meurtriers du comte d’Artois à la bataille des Éperons. Nous nous rappelons également avec quelle amertume vibra la libre flamande et avec quelle sombre murmure fut accueillie cette espèce d’acte d’accusation. Quelques amis justement alarmés des passions qu’avaient soulevées ses paroles et des attaques qui ne larderaient pas à les suivre, lui conseillèrent inutilement de tempérer des expressions qui allaient à l’ciiconlre de nos traditions les plus populaires. Notre confrère tint bon cl ne consentit point il supprimer la moindre parole de son discours. Quand l’orage éclata ensuite, il l’affronta bravement, et si ses paroles ne furent point convaincantes, elles furent du moins empreintes d’une noble franchise. « Je n’ai jamais hésité le moins du monde à mettre au grand jour mes opinions, ditil, à l’un de ses agresseurs (') : c’est une habitude de toute Ilia vie. J’ai dit la vérité (ou du moins ce que je croyais être

(') Œuvra diverses du huron de Stassart . p. 328.

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la vt:ril«‘) aux ministres de l'empereur, à l’empereur luimème; je l’ai dite aux ministres du roi Guillaume; je l’ai dite à tous les hommes d’iîltat ou prétendus hommes d’Ëtat qui, chez nous, se sont succédé au poOvoir depuis i8«i0. Je ne l’ai pas épargnée non plus aux tribuns populaires, et je la dirai partout où j’aurai pour mission de prendre la parole. C’est le plus sur moyen de déplaire aux deux camps ennemis; je l’ai plus d’une fois éprouvé dans ma longue carrière; mais le temps de la justice arrive tôt ou tard, et, suivant un de ces vieux adages qu’un vieillard aime tant à se rappeler: La mison finit toujours par avoir raisoti. » Puis continuant le combat sur le même terrain, il justifia scs tendances nationales. « Si le maintien de notre nationalité, dit-il, si la prospérité de notre pays, si nos progrès intellectuels me paraissent exiger que nous conservions de bons rapports avec la F’ rance, c’est une manière de voir comme une autre. Réfutez-la, je le veux bien, mais qu’on n’aille pas plus loin ! Je déteste toute espèce de fanatisme.

Je me suis élevé souvent contre le fanatisme religieux

faut-il maintenant, faut-il qu’à l’époque actuelle où la liberté en tout Pt pour tous se proclame avec faste, j’aie à me plaindre du fanatisme historique ! »

Il est à remarquer que cet homme qu’on regardait comme étant d’un caractère si facile, disons même si souple, a perdu, par une sorte de fatalité, plusieurs positions brillantes, a fait même, dans certaines occasions, le sacrifice de sa popularité pour maintenir ce qu’il croyait devoir à ses convictions. N’est-ce point là une suite naturelle des lois d’éq^uilibre qui régissent nos facultés morales? Les sentiments comprimés jusque dans leurs dernières limites finissent par réagir, et avec une violence d’autant plus grande que la compression a été plus forte. Ajoutons que ces sortes de réactions ne se manifestent que chez l’honnéte homme qui

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tient ù rester dans un juste milieu et qui, poussé au delà des bornes dans lesquelles il voulait se renfermer, se rejette souvent dans un sens contraire pour reconquérir le terrain enlevé par surprise. Les hommes d’une forte trempe résistent mieux; et si, en cédant à la compression, iis s'écartent de leur ligne habituelle, ils ont, pour y rentrer, moins de chemin à parcourir.

Si je me suis permis de m'étendre sur les conséquences qu'ont eues, dans l’éducation de notre confrère, des moyens de violence succédant à dos moyens de douceur et de persuasion, c'est que je suis persuadé que ces alternatives doivent toujours amener des résultats semblables et qu’il importe d’en signaler les exemples chez les hommes même les plus naturellement bienveillants.

Le baron de Slassart appartenait à une famille distinguée dans la carrière des armes et de la magistrature ; son père était conseiller au grand conseil, c’est-à-dire à la cour suprême de justice dans les Pays-Bas autrichiens {'). Il n’avait eu sous le toit paternel que des exemples de toutes les vertus domestiques. Parmi les qualités que sa mère avait cherché à lui inspirer, notre confrère cite avec raison l’éloi-

(*) « famille de Slasiarl, (|iii n*a cessé de sc consacrer an service de ses souverains, depuis Philippe le Bon, s*es( disUnguée dans ta carrière des armes et dans la magislrature; elle a fourni, outre plusieurs bons ofRcicrs, un colonel de cavalerie tué ilevant les lignes de Valenciennes, en IC56. Le nom de Slas^arl est inscrit avec honneur dans les fastes du grand conseil de Matines, du conseil privé sons Marie-Thérèse, du conseil d'Élat et du conseil de Namur. Cette famille, alliée aux meilleures maisons du pays, reçut de Teropereur Cliartes*Quini, mo/u proprio et pour des services rendus, confirmation d'ancienne noblesse et décora • lion d’armoiries, par diplôme du 17 novembre 1547 ; et de l'empereur Léo{»old II, par diplôme du 31 décembre 171M, le titre de baron en la personne de Jact|ues- Joseph de Stassart, cbovalier, conseiller d'État et président du conseil de Nainur, aïeul du baron de Stassart actuel. • (.Vanuscrffi.)

Le père du baron de Slassart, Jacques Joseph-Augustin de Slassart, vicomte de Noirmoni, seigneur «le Ferot et de Coriotile, était né i Namur, le 38 août 1737, cl il avait é{Kiusé, le 18 août 1765, dame Barbe-Françoise-Scbolaslique marquise de Maillen. Celle union produisit deux fils et quatre filles.

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gnemenl pour le mensonge; en ellcl, cette qualité, résume en quelque sorte toutes les autres : par elle on évite de tomber dans des fautes dont on aurait bientôt à s’accuser et à rougir. Ce n’est pas avec moins de raison qu’il loue ses parents de l’avoir laissé le moins possible aux mains des subalternes, cbez qui l'habitude du mensonge devient, en général, une seconde nature. C’est le sentiment dé la faiblesse, de la crainte qui conduit à ce vice; la véracité, au contraire, caractérise l’homme fort et indépendant.

Dans les conditions favorables où il se trouvait, notre jeune compatriote montra des talents précoces. A peine âgé de quatorze ans, il préluda à sa carrière littéraire par une traduction des Méditations religieuses d'EckarlsIinusm. L’émigration le retenait alors avec sa famille dans une 'petite ville de la Westphalic.

Le baron de Stassart nous a conservé les premiers vers qu’il fit à la même époque; ils portent la date de 1796 cl sont adressés à sa mère (').

Dés qu’il fut rentré dans sa patrie, sa verve prit un nouvel essor : le Chansonnier des Grâces et quelques autres recueils poétiques en reçurent la confidence et publièrent ses premiers essais. En 1799 parurent, sous le litre de Bagatelles sentimentales , quelques idylles en prose , qui sont insérées dans le volume de ses OKuvres diverses; mais notre confrère a senti lui-même res|)èce d’anachronisme dont il se rendait coupable en les publiant, et, dans sa préface, il s’exprime à cet égard, avec tant de candeur, (ju’on aurait mauvaise grâce de lui en faire un reproche. « Que voulez-vous, dit-il, ce sont des péchés de jeunesse; on aime à se les rappeler. »

Si ses premiers écrits ne décèlent point encore un véri-

(') Œuvres diverteSf i>. I7C.

labié talent, on y rencontre du moins le mérite de la forme, et c’est beaucoup, si l’on considère comment on écrivait alors en Belgique. Pour s’en faire une idée, il suifitde parcourir les ouvrages publiés à celle époque, même par notre Académie, ou de se rappeler les chants patriotiques et les pamphlets enfantés par la révolution brabançonne. Ce pays^ l’ancienne patrie des trouvères et de la plupart des ingénieux chroniqueurs qui ont posé les premières bases de la langue française, semblait avoir complètement oublié son passé.

On aurait tort cependant de croire que nos provinces fussent dépourvues d'hommes capables de rendre convenablement leur pensée ou de la revêtir de formes poétiques. Le prince de Ligne, les poètes liégeois, Reynier, Bassenge et Henkarl sulliraicnl pour prouver le contraire. Quelques écrivains belges que nous avons comptés, depuis, parmi nos confrères, faisaient également alors leurs débuts dans la carrière littéraire : je citerai parmi eux MM. Cornelissen, Lesbroussart, Van Meenen, Pycke, Dewez, Raoux. On sait avec quelle énergie et quel courage ce dernier défendit l’indépendance de la Belgique à la veille d’étre unie à la France et d'en devenir le satellite (').

Ce fut en 1802 que le baron de Stassarl, après avoir terminé ses études humanitaires, se rendit à l’Universilé de

(') Ce ne fut certes point le courage qui manqua à celte époque. Voici ce qu’on lit dans la notice (|iic le baron de Sla.ssaii a écrite sur l’ancien député Barthélemy de Bruxelles: «■ Lorsque les armées françaises eurent conquis la Bclgiqm*, en 1794, Barthélemy fît partie du conseil provisoire de Bruxelles j et s'honora, dans ces circonstances diflUciles, par un dévouement sans bornes aux intérêts de son pays. Le conventionnel llaussman, ayant éprouvé, de la part du conseil, un refus positif de procéder à rexécutlon d'un arrêté qui prescrivait la levée «rénormes contributions sur la ville de Bruxelles, s'écria transporté de foreur : • Sais-tu, citoyen Barthélemy, qu'il y va de la tête? — Il en jaillira du sang et non de l'or, > réiK>ndit froidement lo magistrat. Ces énergiques paroles imposèrent au proconsul, qui n'oia plus donner suite à scs projets d'exactions. • ((Euurei diverui, I...Î8I)

jurisprudcncu de Paris. 11 y trouva son tütiipalriole cl ami M. Blondeau (') cl le baron de Gerlache, destiné à partager, plus tard , avec lui la présidence de nos premières assemblées législatives.

Les éludes du baron de Slassart furent brillantes; les trois premiers prix d’éloquence, de législation criminelle et de plaidoirie attestent ses succès. Ils appelèrent sur lui raltcnlion du gouvurncmeul, qui, au mois d’août 1804, le nomma auditeur prés du conseil d’Ltal, et qui, vers la lin de l’année suivante, l’altacba à l’intendance générale de l’armée dans le Tyrol. Quoique jeune, notre compatriote se conduisit avec tant de prudence et de sagesse dans, celle contrée, que, dix ans apres, l’empereur d’Autriche, voulant lui en témoigner sa reconnaissance, lui conféra la clef de cbambellan.

Je n’ai point à parler ici de différentes missions délicates qui furent confiées au baron de Stassart, ni des places qu’il occupa successivement dans l’inlcndancc militaire, soit en Prusse, soit en Pologne. Partout il fit preuve d’une probité sévère, d’un esprit conciliant, d’une capacité peu commune. 11 avait eu l’occasion de rendre un service important à la ville de Kœnigsberg; des députés vinrent pour le remercier et lui offrir une somme de dix mille ducats, en témoignage de reconnaissance. De Stassart refusa en disant : » Voudriez-vous, Messieurs, me faire rougir d'un acte de justice (*)? »

(*) Par un tingiilicr rapprochement, ce» deux hommes, si estimahles à tant de litres et si élioUemcut liés depuis leur enfance, sont morts pres>|ue en même Icmps : M. Blondeau esldécêdê à Ermenonville, près de Par a, le 13 novembre 1854. L'Académie royale de Belgique avail inscrit depuis longtemps son nom parmi ceux de nos associés, comme celui d'tm des hommes qui honoraient le plus le nom belge à l'étranger. H. Blondeau, doyen à la Faculté de di-oit de Parts cl académicien libre de la classe des sciences morales et |>oliiiqiies de rinslilut de France, était né i Namur, le 30 août 1784.

(*) Sa conduite avail été la même dans une autre circonstance analogue.

Sun aclivitù faisait facu à tout ; an milieu de ses oucu|)alions administratives, il trouvait encore des instants pour sacrifier aux Muses, et il leur est resté fidèle dans toutes les circonstances de sa vie.

Pendant son séjour à Berlin, l’empereur lui demanda un travail statistique sur les ressources de la Prusse. On sait avec quel empressement le maître voulait être obéi; pour lui, la promptitude, en pareille circonstance, était la qualité essentielle : le jeune intendant le servit à souhait; les témoignages de satisfaction ne lui firent point défaut. Un succès qui lui avait coûté si peu, ne devait |>as lui faire concevoir une bien haute idée de la statistique; cl, quoique cette science fût alors fort en vogue, les romans plus ou moins fabuleux qui circulaient sous son nom n’étaient pas de nature à rectifier les idées de notre intendant; aussi ne revint-il jamais du premier jugement qu’il s’élail formé à cet égard.

Il aimait cependant à citer ses rapports administratifs sur les provinces de Namur et de Brabant, ilont il avait été gouverneur; et il les citait avec raison, car ces rapports renferment des documents intéressants et ofl’renl de nouvelles preuves de la régularité et de l’ordre qu’il avait su introduire dans l’administration (').

Comme sous préfet d’Orange, en 1809 ('*) , et préfet de Vaucluse, en 1810, le baron de Stassart a laissé des souvenirs honorables qui ne sont point cITacés. On se rappelle

« Lorst|iie N. le baron de Slassan <]iiiua rinlendance d'Elhing pour passer à celle de Kœnigsl^erg, en juillet 1807,1a régence de la pretnièiede ces villes mantfesia rintentiou de lui offrir un présent; mais |K>iir la mcllrc mieui h son aise, Il déclara qu*il n*acceplait <|iie des IcUres de liotirgeoisic. • (;Vanuicrif«.)

(*) Il parait que c'est À lui qu'on doit l'idée heureuse de faire constater par radroinislralion des postes, sur les lettres mêmes, la <lale de leur arHsée.

(*) « J'avais été nommé sous-préfet dès l'année 1807, au mois de novembre, mais M. le comte Daru m'avait retenu en Prusse. » Ces mots sont écrits à la plume, en marge de la notice de M. Pascal Lacroix sur M. le baron de Stassart, notice que j'ai trouvée parmi les papiers du défunt.

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piicorc avec rcconnuissance tout ce (|u’il fil pour répandre cl faire fruclilior le goût des lellres, pour assainir el embellir les villes, pour conserver les monumenls el pour honorer la mémoire des hommes dislingués par leurs talenls ou leurs venus.

Le charme des lieux qui avaienl inspiré Pélrarque le ramena vers la poésie el vers des senlimenls que le bruildes armes cl le maniemcnl des affaires avaienl longlemps comprimés ('). C’oslà Vaucluse que le baron de Slassarta certnincmcnl jiassé les années les plus heureuses de sa vie; aussi se les rappelait-il avec allcndrisscment. Il épousa à celle époque Carolinc-Gabriclle du Mas de Peysac, issue d'une famille noble du Périgord (*), cl trouva dans celle union un bonheur qui se refléta sur toute son existence (’).

Peu d’étrangers ont élé traités aussi bien que lui par le gouvernement impérial ; est-il étonnant alors qu’il soit resté aussi attaché à la France? Notre confrère devait à celle seconde patrie ses premiers succès, une épouse chérie, un

(') On lui Hoil une niétiaille eonsacri^c à la mémoire «le Pélrarque.

(•) Caroline-Gahriclle-Jeannc haronne (le $la«sai t, comlesse de Peyiac, née à Paru, le 4 novembre 1780. Son père, le comte de Pejrsac, vidamc héréditaire de Limo;tes, colonel de cavalerie au service de France el chevalier de Saint- Lazare et de Saint-l«oiii&, était neveu du dernier maréchal de Biron. Sa Tamille, une des plus anciennes du Péri^onl, alliée aux Chapl-d<r*Ra»ii;'nac, aux Lauzun, aux Fénelon, .1IIX Gaumont de la Force, aux Talleyrand, eic., a compté, parmi ses membres, im gouverneur du Limousin, des évéqiies et plusieurs ofliciers (généraux. La terre de Peysac fut érigée eu mar<|uisat par Henri IV |H)ur un des ancêtres de M"*** de Siassai t. (J/anuscril.) Le mariage de M. île Stassart cul heu le 20 décembre I8IO.

.\ Teutrée de notre excellente reine on Belgi«|ue, IM""* la baronne de Slas* sart lui avait élé attachée en qualité de dame du palais, el elle conserva celle position élevée jusqii*i son dernier instant. Elle était d'une bonté el d'une hicu> faisancc qui ont laissé de nombreux souvenirs après elle.

(^) CVst avec raison qu'il écrivait, dans une épitre adressée à l'nn de ses amis, M. Le Gros, ancien secrétaire du prince de Ligne :

Grére au houhrur qu'ilymen fixa dans mon ménage,

L'hiver, comme au printemps, j'ai dof jours sans noage.

(OEuvret diomes, p. 139).

Ul —

rnng dislingué cl tous les moyens de salisfaire aux plus généreux penchants de son cœur. Il n’a point varié de|>uis : loul en aimant la Belgique, il ne voyait de véritable bonheur pour elle que dans sa réunion ti la France. Ce sentiment, comme je l’ai fait observer dégà,a dominé toute son existence, et il explique toutes les circonstances de sa vie politique et de sa vie littéraire.

Sa nomination à la préfecture des Bouches-dc-la-Meuse, en 1811, fut une véritable calamité pour lui ; en s’établissant à la Haye, non-seulement toutes ses habitudes se trouvaient changées, ses relations d’amitié à peu prés rompues, mais il quittait une po|uilation dont il était aimé et vénéré, pour passer chez une autre hostile au joug d(! la France et impatiente de renverser ou de briser, au premier signal, tout ce qui pouvait s’opposer à .son élan patriotique (').

(') N. Polain a fail hommage à TAcailémie d’un pelil volume in>lâ, comenaut vingt-sepl discourt, prononcés par M. le haron de Slassart dans difTérenles solvnnilés pendant qu'ïl élailà Orange, à Vaucluse e( à la Haye; deux ou trois seulement figurent dans ses Œuvres diverses. Dans les six premiers discours prononcés à Orange, de septemtirc 1800 à 1810, M. de Slassart prend le titre de chevalier, sans doute à cause des décrets sur la nouvelle et Pancienne noblesse. Kes seize ilerniers discours ont été prononcés à la Haye, dans des circonstances peu im|>orlantes ; ils n*aiiraient |>ar conséquent présenté <|ti’un médiocre intérêt; et Tauieur a bien fait de ne pas les reproduire. Qiicl(|ucs>nns ont cepemiant une couleur locale assez curieuse; il suffira pour en donner une idée de rappeler les premières phrases du discours prononcé, le 15 août 1819, à l’occasion de U remise d’un lirapeau à la compagnie de réserve en garnison à la Haye : t Soldats, que ce jour, ou l’airain devenu Pioterprèle de noire amour et de notre reconnaissance, proclame la fête de Napolcoh lr Ghv?id, est cher à tous les peuples qui rninposent la nation française ! je l’ai choisi, ce jour mémorable, |>our vous donner un témoignage éclatant de ma confiance ; je Pai choisi pour vous remettre ce dra|M>au que vous saurez défendre, s’il en est besoin, an prix même de votre sang. Vous allez voir flotter au milieu de vous ces trois couleurs qui, depuis vingt ans, font Pélonnement et Padmiralion de l’Europe. Ralliés sous ces nobles enseignes, puissiezvous bientôt participer à la gloire de comballrc et de vaincre les ennemis du votre patrie! que ne vous est-il permis de suivre nos aigles victorieuses dans les champs de la Pologne et de la Russie! mais le devoir vous enchaîne ici .. » La vive admiration du haron de Stassart pour l’empereur éclate dans tons ses dis-

Le baron de Stassarl avait d’ailleurs des ordres difliciles à remplir, des ordres dictés par la déliance, empreints d’une sévérité excessive dont sa bienveillance ne pouvait tempérer la rigueur (').

Il voyait la tempête se former autour do lui et menacer de l’engloutir. Les choses en vinrent an point qu’il faillit être assassiné : le couteau fut levé sur lui, et, dans cette circonstance encore, il montra autant de sang-froid que de magnanimité ; il se borna à faire désarmer l’assassin (*).

Cependant, après la bataille de Leipsick,sa position devint insoutenable. L(! prince Le brun, gouverneur général, évacua Amsterdam dans la nuit du la au 16 novembre 1813.

court, qui SC leiroincnt en ;;0iiéral par les mois écrUs on j{ramlcs capilalc» ; Vive NAroLÉu.'i Le Giuso kt le Bie^-Aisé !

(*) Dans une notice, ilii reslc fort cxacle, sur le baron de Siassart, M. le chevalier Pascal-Lacroix avait dit en parlant de la préreclure de la Haye : « Souvent, an ri$<|iie de déplaire, le préfet des Boiiches-de-ta-Nciisc a servi le commerce, «’ii le déiivrani des nombreuses entraves qu'on ne cessait d'y ap|>orler. Les négociants hollandais peuvent lui rendre justice i ce sujet, et attesteront i(ue leurs demande.s en licences furent toujours expédiées dans les vingt-quatre heures et remises sans le moindre retard. • M. le baron de Slassart a écrit de sa main sur lin exemplaire dont j'ai eu communication : • Ceci n'est pas exact : j'expédiais les ilemandc.s de licences cl les licences ensiille, avec la plus grande célérité; je ne cessais de plaider la cause du commerce, auprès de l'empereur cl de scs ministres, mais je n'avais garde d'accorder des faveurs contraires au système continental ; c'eût été m'écarter de mes devoirs. «

(*) Dâu<>ces circonstances difficiles, le courage ne manqua point à notre compatriote, c'est un bummage que scs eiiiiomis même lui ont rendu. Voici comment ft'exprime à son égard X. Vander Palm, dans son .Vénioire hi'storii/ue sur /a regtauration de$ Pays-ifat en 1813, quand il parle du départ des Français: <• De Slassart, |>endanl cet intervalle, était resté i son |>oste. U avait bien l'inlenlion de partir avec eux (les fonctionnaires français) : des rapjtorls secrets ne laissaient pas le moindre doute à cet égard. Le départ de son é|K>use, l'emballage de ses effets, le désordre qui régnait dans sa maison, tout l'atlestail. Mais quel prétexte pouvait-il alléguer pour s'éloigner ainsi, lorsque la ville était, du moins en apparence, paisible et trainitiille, et<|iie sa personne, ni sa dignité ne se trouvaient menacées! et s'il fût resté pins longtemps, peut-être eût-il songé i se défendre, car il avait à sa disposition une garnison forte de cinq cents hommes avec deux pièces d'artillerie, et le courage ne lui manquait point, a Traduit du hollandais par Aug. Joos, avocat, p. 55, in-8*; Bruges, 18i8.

Quelques jours après, le baron de Slassarl dut également quitter la Haye cl se rendit à Paris.

En i814, il assista au siège de celte capitale, et l'ancien préfet de Vaucluse devint officier d'ordonnance du roi Joseph. Après l’abdication, il rentra dans la vie privée (') : ce fut vers cette époque (juin f814) que parut, chez P. Didot, la première édition des Pensées de Circé (*). Cet opuscule obtint un succès mérité. Parmi les épitres laudatives qu’il fit naître et que notre confrère a pris soin d’enregistrer, on remarque un Billet du malin du prince de Ligne, écrit deu.x mois avant la mort de cet écrivain spirituel, que Voltaire a loué avec une exagération poussée peut-être au delà des licences poétiques (’).

(') t A la chiile de rempire, M. de Stassarl revint en ncl^i(]iic haldter la terre de Corioule. Ses parents lui avaient laissé peu de fortune et les dignités ne Pavaient pas enrichi, de manière que, pour se faire une existence honnête, il fut otdi^é de vendre sa bihiiotlièqiie, ses tableaux et sa vaisselle d'argent. » (Manuseria.)

(*) Quelques méprises assez singulières eurent lieu au sujet de celle publication et du nom placé sur le titre. • Ces graves auteurs, dit M. de Slassart, sans se rappeler le moins du monde à quelle catégorie d'éires vivants avait appartenu Circé, placèrent très-sérieusement ce nom parmi ceux des écrivains bipèdes; cl, grâce à l'ordre alpbabéli<|iie, ma défunte levrette jouit île l'insigne honneur d'étre io-stallée sur la liste des moralistes mis à contribution par M. Mabire, entre CicÉBoa et Clsbac...: c'est un succès que j'aime à constater ici. • {Œuvres diverteSf p. 97.)

(^) Voici les vers de Voltaire :

Sous un vieux rhéne un vieux hibou Prétendait aux dons du génie; il fredonnait, dans son vieux trou Quelques vieux airs sans harmonie :

t'o chorinaul cygue, au cou d'argriil.

Aux sons rt'ovplis de mélodie.

Se fil entcudrv nu cltai-hiianl,

El le triste oiseau sur-Ie-ebamp Mourut, dit-on, de jalou.»ie.

.Non, beau cygne, cV.tl trop mentir;

Il n'avait point celle faiblesse :

M riU expiré de plaisir Si ce n>ùt été de vii'illesse.

— tu —

Le baron de Slassarl se rendit ensuite en Autriche, où il avait de nombreux parents, et, après quelque temps de séjour, il songea à rentrer dans sa patrie. En passant par Munich, il apprit le retour de l’empereur et la révolution qui venait d’éclater en France.

Cette nouvelle comblait tous ses vœux; il se dirigea en hâte vers Paris, et, le 16 avril 1815, il reçut une mission de confiance : il fut chargé par l’empereur de se rendre à Vienne avec de pleins pouvoirs pour négocier le maintien du traité de Paris. Toutefois il dut s’arrêter à Lintz, mais il trouva moyen de faire parvenir de là au gouvernement autrichien les pièces dont il était porteur.

La bataille de Waterloo renversa de nouveau ses projets d’avenir. Le baron de Slassart avait été désigné pour être, en cas de succès, commissaire général de la Belgique ('). Quand le désastre fut consommé, il vint se fixer dans son château de Corioule et reprit l’étude des lettres qu’il avait momentanément abandonnée au milieu de l’enivrement des cent jours. 11 composa, vers cette époque, son recueil de fables, qui est incontestablement son meilleur ouvrage et qui lui assure une réputation durable. Notre poète se trouvait là véritablement sur son terrain. Doué de quelques-unes des ijualités du bon La Fontaine, il n’est pas étonnant qu’il ait manifesté les mêmes goûts littéraires et qu’il ait, après lui, tenté de recueillir quelques épis pour en former sa gerbe :

Car ce champ ne se peut tellement moissonner, Que les derniers venus n'jr trouvent à glaner.

M. De Stassartest un fort agréable conteur : il a le talent de dérouler ses petits drames sous une forme spirituelle; .sa pensée est presque toujours rendue avec finesse; sa diction

(*) Cette circonstance est connue; on dit, dans une notice hioxraphi(|ue,<|iic le harun de Stassart n'accepta pas la position qui lui était orTcrte.

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a de l’idégance, de la grâce; enfin il connail le secret d'animer scs tableaux et de leur donner ce pittoresque, ce brillant coloris qui prêtent tant de charme et d’intérêt. Homme |K>litiquc, il a, dans un grand nombre de circonstances, transporté tout naturellement ses acteurs, bipèdes ou quadrupèdes, sur le terrain qui lui était le plus familier, et il les a fait parler sous ses inspirations, ou si, l'on veut, sous les inspirations du moment : cette manière de composer appartient essentiellement à la Fable. Une fiction ingénieuse, sans nuire à la vérité, lui ôte son caractère trop austère, et la fable, comme la comédie, se sert volontiers du masque de convention, en lui conservant toute sa transparence; la seule condition qu’on lui impose, c’est de réussir à charmer tout en instruisant. Notre fabuliste, dans quelques rencontres, a singulièrement égayé son public, mais comme c’était aux dépens du maitre, ou plutôt de ceux qui exerçaient scs droits, il n’a pas toujours eu lieu de s’applaudir du succès. Les fables Le Pinson roi, Le Trône de neige. Le Léopard et l’Eléphant, rois des animaux, et tant d’autres expliquent assez pourquoi M. de Slassart ne .se trouvait pas en faveur auprès du roi Guillaume, à part les préventions qu’élevaient contre lui ses anciennes fonctions de préfet du département des Bouches-de-la-Meuse. On sait qu’un des principaux griefs des Belges contre le gouvernement déchu était l’obligation d’employer la langue hollandaise dans les actes publics; cette obligation soulevait de vives réclamations et froissait vivement l’amour-propre, surtout des provinces wallones; c’est dans cette circonstance que notre confrère composa la fable intitulée : Le Pinson roi. Qu'on me permette de la rappeler ici; elle donnera, d’ailleurs, une idée de sa manière d’écrire :

J*ai lii qu*en Allemagne ou bien en Ilalte.... l.e lieu n'imporle, mc5 amis:

Un nom facilemenl s’oulilie.

Bref, j’ai lu <|u*en certains pays Je ne sais (|uelle fantaisie Prit aux oiseaux : ils élurent pour roi ^lallre Pinson. Fier ilu pouvoir suprême,

Croyant servir l’honneur du diadème,

Dans ses Étals il proscrivit l’emploi (DAt-on ne lui parler qu’avec un interprète)

De toute langue étrangère aux pinsons ;

Ainsi du rossignol, de la douce fauvette,

On n’entend plus les aimables chansons.

Pour réussir aux champs, à la cour, à la ville,

Il fallait de sa majesté,

Ce qui n'était pas trop facile.

Que le fausset fût imité.

Du rot la bizarre ordonnance Conduisait aux honneurs la médiocrité;

Le mérite |»ar là se trouvait écarté.

On rit d’abord de tant d’impertinence,

Mais bientôt les meilleurs esprits Dirent de toutes parts ; « Quoi ! Sommes-nous conquis ? r> Et doil>on nous traiter avec celte arrogauce? m Le mrconlcnlcmcnl sur tous les |>oinls gagna...

Du monarque adieu la puissance f Sur les seuls pinsons il régna;

Il vit tomber son trône en décadence.

Fauvettes, rossignols, chez le cygne voisin S’en vont jouir du droit de rompre le silence.

Hélas! qu*im|K>rtc au souverain Si l’on parle allemand, français, grec ou latin.

Pourvu qu’on soit soumis à son obéissance!

C'est ainsi qu'en jugeaient Louis et Cbarles-Quint;

Nais de ces rois prudents on en compte un sur vingt :

Ils sont plus rares qu'oo ne pense.

Comme noire confrère l’a fort bien fait observer depuis, ce qui n’était qu’une fable en 1818 est devenu de l’histoire en 1830 (').

La crainte d’étendre outre mesure cette notice me fait renoncer au plaisir de citer quelques autres de scs charmantes compositions; clics sont d’ailleurs dans la mémoire de la plu-

(') Œuvrti fitvertes, p. 87.

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part (le mes auditeurs. Le recueil des fables du baron de Stassart fut accueilli de la manière la plus favorable; il en parut successivement plusieurs éditions, ainsi que des traductions dans diverses langues. Encouragé par ce succès, l’auteur revit son travail avec soin et augmenta le nombre des fables à chaque édition nouvelle ('). Son goût l’avait porté en même temps à faire des études plus approfondies sur ce genre de composition et à se former une collection aussi complèle que possible de tous les fabulistes anciens et modernes. C’est cette collection précieuse que possède notre Académie, grâce à la munificence de celui qui l'a créée (*).

Dans la préface de sa première édition, l’auteur a rendu compte du plaisir que lui fit éprouver la composition de ses fables. «J’ai, dit-il, joui celte année, à la campagne, d’un loisir que des travaux importants ne m’avaient pas permis de goûter encore; j’ai succombé, comme tant d’autres, à la séduction : j’ai fait des fables, et, sans m’en douter le moins du monde, à la fin de l’hiver, je m’en suis vu cent vingt-neuf, en y comprenant le prologue et l’épilogue.» — Peut-être un auteur, consultant bien ses intérêts, a-t-il tort de faire

('), < Il en a paru huit (^liiliona in*13, In-IA et Bruxelles et Paris, 181B,

1819, 1891, 1895, 1837, 1847 et 1859. M. Keane en a donné une traduction complète en anglais. Londres, 1859; in>19.

c Plusieurs de ces faldes ont été traduites en hollandais, parSwan; en allemand, parCattel: en suédois, parWahunk, et ont paru dans difTérentes feuilles ou revues d'Amsterdam, de Berlin et de Stockholm. Oo^liues-unes ont été tra* duites et imprimées en provençal, par Uyacinihc Morel, cl en patois liégeois et namurois, par MM. Dumarteaii et Wérotte. • {bibliographie académique , page 91, 1 vol. in-18. Bruxelles, 1854.)

(•) Lors de la puhiicaiion de la première édition de ses fables (95 mars 1818), II* baron de Stassart cuinpiail que la France seule avait eu deux cents fabulistes, rAllemagne cinquante, et que tous les pajrs se trouvaient partagés dans les mêmes proportions; or^ si l'on considère que ses recherches, depuis, ont bien ampliAé CCS nombres, on concevra mieux combien cette partie spéciale de sa bibliothèque doit avoir de valeur.

(le pareilles confidences au public. I.e Misanthrope n'-pond à Oronle, dans une circonslance analogue :

Voyons, Monsieur, le (emp< ne fail rien à TafTaire.

Souvent imime l’auteur produit un cfTet opposé à celui qu’il attendait ('), et moins équitable qu’.'Mccste, le public se dit avec Voltaire :

Les vers aisément faits sont rarement aisés.

A celte époque, la Belgique, délivrée du fléau de la guerre, sentait le besoin de se tourner vers les éludes et de reconquérir, dans les sciences, les lettres et les arts, la gibire dont elle avait brillé autrefois. Le nouveau gouvernement était favorable à cet élan généreu.x : il venait de créer les Universités de Gand, de Louvain, de Liège, et de réorganiser l’ancienne Académie royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles qui avait cessé d’exister pendant l’invasion française. On n’a peut-être pas assez tenu compte des avantages que nous avons recueillis par notre association temporaire avec la Hollande. Pendant les quinze années de celle union, nos provinces, qui avaient été courbées successivement sous différentes dominations étrangères, eurent le temps de se relever et de se refaire aux anciennes institutions dont les provinces du Nord avaient mieux qu’elles conservé les traditions; elles jouirent d’emblée des mêmes libertés et des mêmes moyens d’activer le développement de l’intelligence.

Parmi les sociétés nombreuses qui prenaient un nouvel

(') Qiielquet chliques, en efTcl, monlrèrenl <le$ prévcnlions contre un recueil |M>étiqiic compotM: en si peu de temps; el, prenant la date du 95 mars comme ofDcielle, ils comptèrent <|ite 199 fables produites en 01 jour’» ne |ioiivaicnl constituer iinefpuvrc sulTIsammcnt mûrie.

ossor ou qui s’organisèrenl alors dans la vue de favoriser la culture des lettres, il convient de citer, en première ligne, la Société littéraire de Bruxelles. Elle avait été créée sous le gouvernement français, et elle comptait parmi ses fondateurs l’écrivain à qui l’on dut, plus tard, la Festale, Sylla, V Ermite de la chaussée d'Anlin et une série d’autres ouvrages peut-être trop vantés alors et trop oubliés aujourd’hui. Cette société, modeste d’ailleurs ('), avait souffert de la crise de 1814 et tendait à s’organiser d’une manière plus stable {*). Ses Annuaires poétiques, devenus assez rares aujourd’hui, témoignent de l’ardeur avec laquelle on s’occupait alors de poésie, premier indice d’un retour vers l’étude des lettres. A coté du nom du baron de Stassart, on rencontre ceux de plusieurs de nos confrères, M.\l. Ph. Lesbroussart, le baron de Reiffenberg, Raoul, Baron, Cornelissenj Alvin, Van Bcmmel, O Sullivan, Leglay, etc. On conçoit que tout n’était pas de même valeur dans un recueil ouvert à tant d’individualités (’) ; aussi jamais épigraphe ne fut mieux justifiée :

!^ut Ugit ittaj tuam reprthendo, Mi mea laudat Omnia, stultitiam : si nihil, invidiam.

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