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De son côté, la Société d’émulation de Liège soutenait également avec succès son ancienne réputation, grâce au talent
(') Les réunions aTaiem lieu, le «linianchc malin, chez Piin ou l'atilre de ses menihres; e(, après 1A90, au coin de la Place Royale, dans une des salles du café de PAmilié. Chacun y lisait scs productions et recerail les éloges ou les criliques de ses confrères. Les principales pièces qui avaient été lues servaient à composer Vyénnttaire poétique qu'on publiait à la An de l'année. De loin en loin, les membres se réunissaient dans un banquet, et l'on y chantait ou l'on y lisait des vers dont, le plus souvent, le sujet avait été indiqué d'avance.
(*) V/ilmanach poétique de Bruxelles pour 1817, qui était le 14* de la collection, Hit publié à Gand par les soins de M. Van Bemmel père; les antres y/finuriiret continuèrent d'éire publiés à Bruxelles.
(^) Le 30”"' et dernier volume parut en 1835, époque où la Société sVtcignil sans bruit, par la négligence de son président.
iln son secrêlaire général. En même temps se formaient quelques revues littéraires qui présentaient aux auteurs de nombreux moyens d’arriver à la publicité. Citer le Mercure belge, V Observateur, \cs Annales belgiqucs, c'csl rappeler les noms des rédacteurs, qui, depuis, ont presque tous figuré dans un rang distingué.
Ce mouvement littéraire était surtout favorisé par la présence d’un grand nombre d’écrivains de mérite que l’exil avait rejetés de ce côté de nos frontières; car, sur ce sol où la foudre a frappé tant de fois, nous aimons à tendre une main amie à ceux que des naufrages nouveaux amènent vers nous.
LesBory de Saint-Vincent, les Arnault, les Caucliois-I.emaire, les Tissot, les Berlier et tant d’autres, en publiant leurs ouvrages en Belgique, ou en prenant part à la rédaction de nos journaux, nous exerçaient à une gymnastique qui nous était encore peu familière. Ce qu’il nous fallait, avant tout , c’était une certaine confianre en nous-mêmes, qu’il ne nous avait pas été donné d’acquérir dans l’état d’abandon où la France avait laissé nos provinces. Tout était à former dans l’administration comme dans les lettres. Cbacun cherchait à tâtons et trouvait avec peine le poste que lui assignaient ses facultés au milieu de nos institutions nouvelles.
Lors de l’organisation de l’ordre Équestre, en 1815, le baron de Stassart y fut compris pour la province de Namur; en 1818, il fut élu membre des états provinciaux; et, en 1821 , envoyé à la seconde chambre des états généraux, dont il fit partie jusqu’à l’époque de la révolution de 1830. Il nous a conservé les nombreux discours qu’d a prononcés dans celte assemblée; ils sont également empreints d’un caractère de modération et d’impartialité. Il fut un des plus ardents champions d’une liberté sage en matière d’enseigne-
- (il —
ment, ;i le|)oque où le gouvernement, préoccupé ü l’excès lies soi-ilisanl tendances eallioliques, voyait du jésuitisme partout et mettait, sous ce prétexte, des entraves à notre indépendance. « L’on nous parle de prétentions ultramontaines et de l'invasion du territoire par les jésuites, disait-il, mais le privilège de la police fut toujours, on le sait, de voir autour d’elle des conspirateurs et de se créer des fantômes pour les combattre (').» Il rappelait avec raison cette maxime de Fénelon dont l’oubli sera toujours fatal pour un gouvernement ; « Quand les rois se mêlent de religion, au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude (*). »
Il est de l’essence des États constitutionnels de voir leurs représentants se partager eu deux groupes, dont les uns, plus timides, tiennent à la chose établie ou à la conservation du passé, et dont les autres, tournés vers l’avenir, demandent des changements et des améliorations incessantes. Ces partis SC forment partout sous difi'érentcs dénominations cl avec dilTérenles nuances ; on les voit, selon les pays, se classer en droite et gauche, en wighs et torys, en catholiques et libéraux, etc. Il est dans leur nature d’étre à peu près également forts; ear dés que l'équilibre se trouve rompu en faveur de l’un, l’autre sent la nécessité de faire des concessions pour se renforcer, |iour se soutenir avec avantage, et dès lors il recrute et rappelle à lui \e juste milieu, qui tour ii tour sert d’appoint à l’un ou à l’autre coté de la balance (’).
(') Œuvrei diverstt, pafje 585.
(*) Sondernierdiscours à la deuxième chambre, en 1850, fut s'éleyor contre rinconcevabte violation de la correspondance particulière de M. de Potier, qiie la police avait fait saisir et qu*elle livra i la publicité. Mesure fatale «pii tourna contre ceux qui Pavaient employée.
(^) QiiePpiefois te rapprochement des extrêmes se fait sans Pintcrvenlion du milieu, <|uaiid celiii«ci manque entièrement de ressort, et U circulation vitale se rétablit entre deux points que rinfini semblait séparer. Cesl ce qui arriva en Belgique, en 1830 : ce fut entre les libéraux et les calholiipics extrêmes que se forma Tunion qui renversa le gouvernement.
Tel est l’élal normal : cc ne fut point celui du royaume des Pays-Bas. La défiance finit par s’établir entre les deux grandes fractions du pays. Cc n’étaient pas des adversaires, mus par des sentiments différents, mais voulant également une seule et même chose, le bien général : c’étaient des partis n’ayant |tas les memes intérêts, n’ayant pas la même patrie, n’ayant pas la même religion ; restant étrangers l’un à l’autre, malgré la communauté des institutions, celui-ci semblant dominer en vainqueur, celui-là répudiant avec énergie la condition du vaincu, et réclamant ses libertés aii.xquelles il croyait voir porter atteinte.
C’est à cette époque que se forma l’union catholique libérale, qui devait bientôt après conduire au renversement du gouvernement de 1815. Une suspension d’armes futconclue entre les deux camps qui avaient jusque-là divisé les Belges. Un mécontentement général, qui s’était traduit par un vaste pétitionnement tendant à obtenir le redressement des principaux gricTs de la nation, avait annoncé le commencement de la lutte ('). Il s’agissait, pour les Belges, catholiques ou libéraux, de réunir leurs efforts et de succomber ou <lc triompher ensemble, sauf à reprendre ensuite leurs positions respectives.
Avant d’en venir à cedte extrémité, on eut recours à des négociations. Le baron de Stassart fit partie d’une députation envoyée à la Haye, au commencement de septembre 1830, par la province de Namur. On peut voir, dans la notice in-
(') Tout en appuyant les griefs (Je la nalion^ de la manière la plus ènei^i<]ue, le haroD de Slassart penchait |Kiur des moyens de concilialion. C*est ce que prouve U lettre qu*il adressa au prince d'Orange vers la fin de 18â9, lettre que i'ai reproduite dans VJnnuairetie Bruxelles pour 1855, à la stiile de cette notice et dont j’ai trouvé la minute dans ses manuscrits. Même, après les journées de septembre, il croyait encore la concilialion possible, mai» avec deux gouvernemenis distincts j c'est ce que prouve une seconde lettre que j'ai reproduite également.
sérée en léte de ses OEuvres diverses, l’insuccès de celle mission. Arrivé ù Rollerdam, l'ancien préfel de la Haye courut les plus grands dangers : de nombreux rassembleinenls s’élaient formés sur le port; une foule immense, poussant de sinistres vociférations, demandait qu’on lui désignât le baron de Stassart. Le danger était imminent. Le courageux député, malgré le péril qui menaçait ses jours, et pour éviter à scs collègues de tomber victimes d’une émeute populaire, déclara bautemenl à la foule qu’il était celui que menaçait son aveugle furie. Je ne fais ici que rappeler les paroles des députés namurois dans le rapport fait à leurs mandataires.
On voit que, dans celte circonstance encore, le baron du Stassart ne manqua ni de courage ni de fermeté. Peu de jours après, il en donna une preuve nouvelle; il retourna en Hollande, et reprit son poste aux étals généraux réunis ù la Haye. Son séjour, du reste, y fut de peu de durée : menacé d’étre arrêté, il se réfugia en France, et de là fit connaitre au gouvernement qu’il se regardait désormais comme dégagé de ses serments. Dés le commencement de la même année, il avait été privé de sa pension comme ancien préfel ('). Mais à cet acte, le public en opposa un autre non moins significatif : une médaille d’or fut offerte par souscription à celui que le gouvernement venait de frapper. Ces sortes d’escarmouches précèdent souvent les combats politiques qui amènent la chute des États.
La révolution de septembre éclata enfin : le baron de Stassart lui donna toutes scs sympathies, cl fut appelé presque aussitôt à la présidence du comité de l’inlérieur (l" octobre 1830) ; mais le tumulte qui se mêle toujours à
(‘) Une oulunuanec, en ilalc «tu 8 janvier 1830, lui rcliiJil tme pension «Ir 1,800 florins, qui lui availélé donnée comme relrailc d’ancien ronciionnaire ou plulôl comme Irailcroenl d’atlenle.
un pareil bouleversement ne j)Ouvail convenir à un homme essentiellement ami de l’ordre et qui ne concevait de gouvernement possible qu’avec la plus complète subordination. Au bout de di.x jours, il se retira dans la province de Namur, dont il avait été nommé gouverneur ('). Il s’attacha à y rétablir la tranquillité, à faire respecter les personnes et les propriétés, et montra à ses ennemis que s’il avait recherché une révolution, ce n’était point pour favoriser l’anarchie (*).
Quant les passions furent plus calmes et que le congrès national eut été convoqué, le baron de Stassart y fut envoyé |)ar la ville de Namur. C’est sur sa proposition que le gouvernement provisoire fut invité, le 12 novembre, à conserver lu pouvoir exécutif jusqu’à ce qu’il y fût pourvu autrement j)ar le congrès.
Tout était à faire : la première question qui se présentait
{‘) M. le baroD de Slasiarl succédait, dans ceUc province, i un autre de nos confrère les plus honorables, M. d'Oinalius d*Halloy, qui avait été gouverneur pendant tout le règne du roi Guillaume. Celle mutation se (il presque sans qu*on s*en aperçût : rien ne fut changé dans rbôie) du gouvernement, pas même les domestiques. Par un autre rapprochement singulier, quand, plus tard, le baron de Stassart sortit du sénat, N. d'Omalius vint y prendre place, cl il y siège aujourd'hui encore comme vice-président, dans la dignité la plus voisine de celle qu'occupait son prédécesseur. Nos deiii confrères avaient commencé leur carrière ensemble à Paris, en 1803; tous deui sont constamment resté» dans de bonnes relations; mais par une csi>èce de fatalité, quand Tun montait an pouvoir, l'autre en descendait.
(•) « ni. de Stassart se montra toujours ami de la modération. On ne cite de lui aucun acte de réaction |>olilique. Triomphant, il n'abusa jamais de la victoire |N)iir servir ses haines personnelles; il tendait au contraire une main généreuse à SUD ennemi renversé. L'anecdote suivante vient à l'appui de noire assertion. Pendant que M. de Stassarl siégeait aii« étals généraux, une médaille lui fut décernée. M*', magistral et chaud partisan du roi Guillaume, s'élait avisé de faire, à celle occasion, une chanson assea mordante, qui fut insérée dans iiii Journal ministériel. Bientôt la révolution éclata; M. de Stassart arriva aux affaires, elle magislat chansonnier craignit d'élre destitué ; mais, pour toute vengeance, M. de Stassarl lui (il donner une place supérieure à celle qu'il occupait et qu'il méritait d'ailleurs. « {IHanuicrits.) Le nom de ce magistrat chansonnier n'est pas indiqué.
élail de savoir quelle forme de gouvernement il convenait de donner à la Belgique. Ceux qui connai.ssaiont le baron de Stassart pouvaient prévoir son vote. « Des institutions vraiment libérales, disait-il, des institutions presque républicaines, si l’on veut, mais sous un clief héréditaire qui nous en garantisse la durée, voilà ce qui doit nous servir de point de ralliement cl prouver à l'Europe que, si nous avons su conquérir notre indépendance, nous saurons aussi la conserver (’). » Cette opinion prévalut, en effet, et 174 voix contre 13 proclamèrent la monarchie constitutionnelle représentative sous un chef héréditaire.
Le choix de ce chef formait une autre question vitale pour la Belgique. Ici encore, l’opinion du baron de Stassart ne pouvait être douteuse : « Dans ma pensée, dit-il, il n’y avait de résultat convenable pour la Belgique qu’une quasiréunion, de manière à garantir la prospérité de Bru.xelles, le plus possible, au moyen de la présence permanente d’un prince français, gouverneur général de nos provinces, avec des pouvoirs très-étendus (^). » Cependant, quand il crut reconnaitre que le roi Louis-Philippe n’accédait pas à cette combinaison, scs vues se portèrent sur le duc de Lcuchtcnberg. On sait ce qui advint ensuite.
J’ai d(qà dit que le baron de Stassart fut appelé à l'honneur de présider le sénat, dés l’époque de sa création, et cet honneur lui fut conféré pendant sept années consécutives (jusqu’en 1838-1839). Je n’ai point à rappeler ici ses actes pendant cet intervalle de temps : je ferai remarquer seulement qu’il ne perdait aucune occasion de défendre les intérêts des sciences, des lettres et des arts.
Notre confrère avait passé, en septembre. 1834, du gouvernement de la province de Namur à celui de la province
(•) (i'uvrei diveritt, p. 654.
(’) Idem, p. 658.
de Brabant. En se fixant <lans la capitale, il put, par sa position et par ses talents, servir pins activement l’Academie, qui, dans sa séance du 12 octobre 1833, venait de l’appeler à siéger parmi ses membres.
L’Académie, à celte époque, se ressentait encore de l’état déplorable où l’avait placée la révolution. Par le fait de la séparation des deu.x pays, plus de la moitié de ses membres se trouvait dans les provinces septentrionales, et elle regardait comme une question d’honneur de ne point prononcer le divorce entre eux. La république des lettres, en edet, doit rester dans une région inaccessible aux passions politiques.
Des personnes qui ne pensaient point ainsi expliquèrent mal l’espèce d’isolement dans lequel se tenait alors l’Acadé-inie. On parla de la modifier; elle crut devoir se roidir contre d’injustes préventions; mais, quand elle put agir plus librement ensuite, elle fixa son choix sur deux hommes éminents dans les lettres et qui, par une heureuse coïncidence, s’étaient trouvés à la tête des deu.x premiers corps politiques du pays; le baron d(? Slassart, président du sénat, elle baron de Gerlache, qui venait de quitter la présidence de la chambre des représentants pour celle de la cour de cassation.
Jamais choix ne fut mieux justifié, car jamais nous n’eussions pu rencontrer deux hommes mieux pénétrés des qualités de l'académicien, apportant plus d’urbanité cl de courtoisie dans la discu.ssion, plus de déférence pour les opinions des autres, et comprenant mieux les égards qu’on se doit mutuellement. Grâce à ces rapports de bienveillance, la classe des lettres, qui pouvait devenir une arène dangereuse, devint un champ clos où l’on ne combat jamais qu’avec des armes courtoises. A une époque où les opinions sont partagées sur tant de choses, et spécialement dans les sciences
politiques, c’est la seule assemblée peut-être où jamais les discussions n’ont été passionnées (').
Une autre dignité semblable devint pour le baron de Stassart une source de chagrins de tout genre : ce fut la présidence dont l'investit le titre de grand maitre de la maçonnerie nationale. 1/C ministère s’irrita de le voir dans des rangs qui lui étaient hostiles. Le sénat, qui l’avait élu à la présidence jusqu’en 1838, ne renouvela plus son mandat. Aux élections suivantes, le baron de Slassart , par une espèce de représailles, fut porté au sénat par une triple élection, celle de Nivelles, de Namur et de Bruxelles. Ce n’était pas le moyen de concilier les choses : aussi, le 17 juin de la même année, fut-il révoqué de scs fonctions de gouverneur et admis à faire valoir ses droits à la retraite. Pour le consoler de sa disgrâce, une médaille d’or lui fut offerte par souscription comme en 1830.
Ces actions et réactions successives entre lesquelles notre confrère se trouvait ballotté, étaient peut-être ce qui convenait le moins à son caractère (*). Sa position était évidemment fau.ssc; il le comprit, et donna, en 1841, sa démission de grand maitre de la maçonnerie (*).
(') Ce D’élail pat dans notre Académie seulement i|ue le harou de Slassart recevait des témoignages d’estime. Par son caractère conciliani et par sa haiile |H>silion, il semblait président né de toutes les sociétés cl de toutes les assemblées dont il faisait partie. Je citerai en particulier la commission chargée de préparer ta loi communale et la loi provinciale; à la suite des événements de 1954, la commission de» indemnités )ioiir les pillages; en 1835, le jury de lVi|»o5ilion nationale de Tinduslrie et le jury pour les grades universitaires. En 1851, il présidait le congrès d’Orléans ; en 1853, le congrès d’Arras. La Société de» sciences, (les lettres eldes arts du llainaul rasait nommé son vice-pré«idciit à vie.
(*) a Enclume ou marteau, a-t-il dit ({iieli|uc part ; Itd est le sort de la plupart des hommes ! heureux, mille foi» heureux le sage (|iii possible le secret de n’étre ni l'un ni raulre, et qui parvient à quitter ce monde >ulilunairc sans avoir été ni froissant ni froisié. • (ŒuiTes diverses, p. 103.)
(^) Cette démission le mil naluiellcment mal avec un parti, sans se réconcilier avec l'autre. Il put reconnatlre alors que le rôle le plus dilTicile à remplir, c'est
iis —
La luUc dont il vcnail de sortir lui inspira du dégoût pour les all'aires publiques; peu à pou il s’en éloigna davantage. Une mission diplomatique qu'il eut à remplir a Turin, en 1840, en qualité d’envoyé extraordinaire et de ministre plénipotentiaire, le rattacha, mais pour peu de temps, aux affaires de l'État. Quand cette mission fut terminée, le baron deStassart revint par In Provence, dans le but de revoir son ancien département de Vaucluse. Il y goûta quelques instants de bonheur; il fut l’objet d’ovations d’autant plus flatteuses qu’elles étaient complètement désintéressées de la part des populations et des autorités.
En 1847, il cessa de siéger au sénat; il cessa également de faire partie du conseil communal de Bruxelles et de. différentes commissions du gouvernement; mais ce qui le décida à quitter complètement les affaires publiques et à ne plus vivre qu’au milieu d’un cercle d’amis, ce fut la perte cruelle qu’il fit le 8 juillet 1849 : la mort le sépara brus- (|uement d’une épouse digne de toute sa tendresse. Madame de Slassart se trouvait alors à Liège ; elle y fut atteinte d’une attaque de choléra à laquelle elle succomba presque aussitôt (‘).
I.c baron de Stassart s’était retiré, depuis quelques années, dans le nouveau faubourg Léopold ; il y vivait au milieu de ses livres et de scs manuscrits qui, ü toutes les époques de sa vie, lui avaient procuré de douces distrac-
lit; u*en |>a« avoir, el tic se trouver, itans le mol d'ordre, cotre dciii iiarli» 'pii er sont aux mains : les chances d'étre rrappé sont doiihles. Tl nVxUle, en pareil cas, que deux manières de se préserver, c’est de s’effacer par une nullité complète ou tl’cxei’ccr sur tous un puissant ascendant. Or, cet ascendant, le baron de Slassart Tavait perdu, cl, d'iine aulre part, il n’éiail point un homme que Ton put considérer comme étant de médiocre importance.
(■) Ou ne pourrait mieux caractériser celte union qu’en rapindaol un vers que La Fontaine a placé dans une de ses plus charmantes compositions :
Ni le temps ni l’hymen iréteignirenl leur flamme.
— -isy —
lions. Dans celle paisible relraite on il Irouvait l'olium eum dignitale lanl vanlé des anciens, le baron de Stassarl élail devenu colleclionneur. J’ai déjà parlé des peines infinies qu'il s'étail données pour réunir lous les Tabulisles connus; il mellait en ordre ses précieux aulograplies, acquis parfois à des prix considérables ('j, ainsi que les iel- Ires des hommes dislingués avec lesquels il avail correspondu; il y joignait, autant que possible, leurs portraits. Il avail aussi commencé une collection de tableaux; mais ses prétentions à cet égard étaient fort modestes : on voyait qu’il n’avait été guidé dans ses choix que par le désir d’encourager de jeunes artistes, bien différent en cela de tel prétendu amateur dont un de nos poètes a dit d’une manière fort spirituelle :
Il aime les tableaux mais^ par un sort fatal,
Il n’a, dans son salon, que lui d’original.
Est-il étonnant qu’entouré de lanl de trésors et des souvenirs des grands événements dont il avait été témoin , le baron de Stassart ait eu le pensée d’écrire des mémoires ? Il ne se faisait pas illusion sur rcspccc de discrédit dans lequel est tombé ce genre de littérature, par suite des abus qu’on en a faits; mais il tenait à réunir, à conserver des matériaux utiles pour l’histoire contemporaine.
('} En véritable amateur, M. de Stassart n’allachail d'im|H>rtancb à ses auto* graphes que lorsqu’ils rappelaient quelque événement historique ou quelque sou> venir littéraire. Sa collection est très-nombreuse et renferme au moins six mille lettres, écrites en général par des personnages célèbres et dont plusieurs lui ont été adressées. Elles sont rangées par ordre alphabétique et lui-méme a pris soin d'en faire le catalogue. Quand il s’agissait d’échanges tranlographcs,cel homme si généreux marchandait eu véritable Juif, comme il en faisait lui-même la remarque eu riant. Il fallait le voir ensuite content cl radieux, emporter ce qu’il nommait ses dépouilles opimes, les classer dans sa bibliothèque et les exhiber. avec un plaisir d’enfant à la curiosité de ses visiteurs. L’acquisition d’un autographe rare était la seule chose pour laquelle il ne craignit pas de $e rendre imporluu.
Nous n’avons mallicureuscmenl de ses mémoires que les premiers linéaments, ou plutôt une table des matières Irèssuccincle, avec quelques notes destinées à faire partie du premier chapitre. Plusieurs carions , retrouvés après sa mort, contiennent les matériaux qu’il se proposait de mettre en (cuvre.
' Ce genre de travail eût été un véritable délassement pour sa vieillesse. Les notices biographiques insérées dans ses OEuvrps diverses et qui sont au nombre de soixante et (]uinze, montrent que l’ouvrage projeté n’eùl été dépourvu ni d’instruction ni d’agrément. Le baron de Stassarl, comme je l’ai fait remarquer déjà, est un conteur aimable et spirituel qui présente avec charme les détails propres à faire apprécier les personnages mis en scène. 11 avait peu de penchant pour les ouvrages de longue haleine : la peinture de genre et celle des portraits allaient mieux à ses habitudes et à ses goûts que la grande peinture historique; en écrivant, d’ailleurs, il recherchait moins la gloire qu’un agréable délassement (').
Dans toutes les circonstances de sa vie, le baron de Slassart a su faire dignement les honneurs des emplois élevés qui lui étaient confiés : il vivait véritablement en gentilhomme. Dans un âge avancé, il se faisait encore un plaisir de réunir ü sa table quelques gens de lettres et des amis, afin de deviser et de s’entretenir des objets favoris de ses études. U était d’une bienveillance extrême pour les jeunes gens; il les accueillait avec plaisir et leur prodiguait des encouragements.
(') Aussi le vit-on prendre iiicceisivemenl part à la rédaction de difTérents recurilt pérrodit{iies, leli <|ur la Bevue encyclopédique de France, la Biblio~ graphie univertelle de§ frères Michaud, la Aeeue belge, le Trésor uationalf le Bibliophile belge, les Bulletins de noire Académie, la Revue du nord de la
. France de son digne ami !H. Arthur Dinaux, etc.
Sa physionomie n’offrait point de ces traits saillants et largement accentués dont l’art sait tirer un parti si heureux, et qui, pour lui, valent souvent mieux qu’une beauté régulière : ce qui dominait, dans son extérieur, c’était plutôt un air de bonté que de distinction. Il avait généralement le sourire sur les plèvres, non pas ce sourire banal et de convention qu’y portent habituellement les gens du monde, mais celui qui naît d’un sentiment profond de bienveillance et qu’une sorte d’instinct ne nous fait jamais confondre avec l’autre. Sa taille était peu élevée, et un certain embonpoint était loin de racheter ce qui lui manquait de ce côté.
Ainsi que le bon La Fontaine, notre confrère prenait parfois de l’humeur et se permettait l’épigramme; mais ses traits n’étaient point acérés : il eût été aflligé tout le premier d’avoir pu causer quelque blessure; après avoir eu à se plaindre des autres et s’ètre fàcbé , il pouvait dire avec le poète français :
Je me sens né pour é(re en buUe aux mécbaols leurs:
Vienne encor un irompeur je ne larderai guère.
Il était sujet à des accès d’impatience qui se manifestaient par une vive rougeur, un certain embarras d’expression et un mouvement nerveux dans toute sa personne ; mais sa fâcherie même était celle d’un excellent homme.
On l’a parfois accusé de céder à des mouvements de vanité; mais n’est-ce pas plutôt qu’en désirant vivement une chose, il n’avait point l’art do dissimuler et allait droit au fait? Il avouait avec candeur ce qu’il voulait; un autre, plus habile, eût atteint son but par des voies détournées. Ajoutez d’ailleurs que, quand notre poète demandait pour luirnéme , c’était par exception , et qu’on le voyait presque constamment s’employer pour les autres et mettre leurs intérêts avant les siens.
Son obligeance était sans bornes : s'agissail-il de faire redresser des injustices, de faire obtenir aux autres des faveurs ou des distinctions, il était toujours prêt. L'activité qu’il déployait lui faisait manquer parfois le but qu'il voulait atteindre; car c’est en pareil cas surtout qu’il faut savoir attendre pour saisir habilement l’occasion.
Parlerai-je ensuite de ses qualités comme homme du monde? il était du commerce le plus sûr, et toujours disposé à prendre la défense des absents, quand il les voyait injustement accusés. Un homme de lettres, qui se piquait d’une grande franchise et qui prenait souvent les formes de la brutalité, trouva un jour M. de Stassart avec le comte de Lacépède. Celui-ci s’étant éloigné, l’homme de lettres dont il s’agit s’écria : ce Lacépède m’excède avec sa politesse. « Que voulez-vous, répondit le baron de Stassart, c’est un vice d’éducation; il faut bien le lui pardonner; ne l'a pas qui veut ('). »
11 avait un genre de courtoisie bien rare, c’était de savoir écouter les autres; qualité d’autant plus méritoire qu’il était naturellement impatient. Il a dit quelque part avec un sentiment de malice : « L’honnélc homme ennuyeux l’est bien plus qu’un autre, car non-seulement il faut qu’on le supporte, mais encore qu’on prenne sur soi de l’écouler avec des égards et meme avec l’air de la bienveillance (’). » Il faut croire qu'il avait connu ce genre d’ennui et qu’il a voulu s’en venger en mettant le papier dans sa confidence.
(*) Le liAroii deSlassart s*esl sans doute souvenu de celte aoecdole, en écrivant les Nouvfaux dialogutt épigrammatiquet rt morautr qu'il a placés à la Hn de «on ouvrage, mais il Ta présentée sons une autre forme {Œuvres diverses^ sous le titre Miscellanées, p. 1040). X. Je vous quitte.... Florimond, que j'aperçois là-Uas, me iléplaK. — Z. Pour4|uoi vous déplatl>i1?- — Je ne sais trop... sa polile«>e me fatigue, elle m'excède. — >Z. Je conçois qu'elle vous embarrasse.... que voulcx-vous? C'est un vice d'éducation; ne l'a pas qui vent?
(■) Œuvres diverses, pensée 145.
Comme académicien, il était pour ses confrères d’une déférence sans égale. Assister aux séances n’était pas seulement pour lui un devoir, mais une sorte de politesse : aussi fallait-il des motifs puissants pour l’empêcher de s’y rendre, bien différent en cela du bonhomme La Fontaine, qui, pour y arriver, avait soin de prendre le plus long.
Le baron de Stassart avait conservé les traditions de cette urbanité exquise qui se perd chaque jour davantage et qui bientôt ne se retrouvera plus que dans les livres. Jamais il n’a songé à se prévaloir de sa position que pour se rendre utile, ni à rappeler sa noblesse que par ses sentiments et ses actions, les qualités de son esprit, il ne les mettait en évidence que par le plaisir qu’il avait à faire valoir celles des autres; il ne faisait usage de sa fortune que pour do bonnes actions et des largesses. 11 a conservé ces habitudes libérales jusqu’à son dernier instant, témoin le testament par lequel il a si richement doté notre Académie (').
Personne plus que lui n’avait à cœur les intérêts de la compagnie; tout ce qui pouvait contribuer à sa prospérité, à l’avancement des lettres ou à l'illustration de la Belgique devenait l’objet de sa sollicitude. C’est dans ces dispositions et par une bien noble initiative qu’il fonda un prix en faveur de la meilleure notice sur un Belge célèbre I*). « Je suis heureux, Messieurs, disait-il dans l’actc de fondation, je suis heureux de donner à l’illustre compagnie qui m’a fait l’honneur de m'admettre dans son sein, cc témoignage de l’intérét que je lui porte et de mon dévouement sans bornes. »
Mais là ne devaient pas s’arrêter des dispositions aussi généreuses : notre digne confrère a voulu que ce qu’il pos-
(') Ce tesiamenl est düic du 19 du mois de mai 1854.
(•) Séance du 3 novembre 1851. Voyez lome XVIII, 2“' |tarlie)
l>agp 420.
sédail de plus précieux devint, après sa mort, la propriété de l’Académie; que les livres au milieu desquels il avait vécu, que sa riche collection d’autographes qu’il avait formée avec tant de soins et l’on peut dire avec tant d’amour, que les récompenses lionoriGques qu’il avait méritées, que tous ces objets qui rappelaient sa carrière |iar les côtés les plus intimes, fussent déposés chez nous, comme dans le sein de sa famille d’adoption; il est à regretter seulement que cette bibliothèque précieuse n’ait pu être mise en place jusqu’à présent, mais l’Académie a eu soin d’en publier le. catalogue. Ce n’est pas tout encore: à tant de bienfaits il a joint la fondation d'un prix nouveau, plus magnifique que le premier, destiné à encourager l’étude de notre histoire nationale (').
On peut regarder comme formant, jusqu’à un certain point, partie de son testament, le volume des OEuvres diverses, publié au commencement de 1855. Une sorte de pressentiment annonçait au baron de Stassart qu’aprés celte publication, il ne lui restait plus qu’à dicter ses dernières volontés (*).
(*) Pour (émoigner sa reconnaissance à ta classe des sciences morales et |>oUtiques de l'instilut de France, qui l'avait inscrit parmi ses cories|»ondants, le haron de Slassart a mis également à sa disposition une somme de 10,000 francs |M>ur fonder un prix à décerner tous les six ans pour le meilleur éloge d'un mora* liste et pour une question de morale alteruativerocnt.
Par un sentiment de délicatesse qui achèvera de le faire connaître, il a légué au jeune officier qui sortirait premier de l'École militaire, un précieux aniographe de Bayard, le seul qu'il ail consenti à ilisiraire de sa riche collection j il y a joint une somme de (rois mille francs, |H>ur acheter ses premières armes. Outre des legs nombreux faits à des amis et à des gens de lelli-es, il a largement doté ses domeslii|iies, et il a voulu que les pauvres de sa ville natale et de plusieurs autres localités eussent également part i ses bienfaits. Son testament est vériia> hlemenl l'muvre éclairée d’un homme de bien : et nous ajouterons que le donateur a trouvé de dignes iiilerprèles dans son légataire universel et dans son exécuteur testamentaire, iU. te marquis de Maillen et X. le président Mans.
(*) <1 J'ai sous mes yeux mon acte de naissance, dit-il à tes teeleurs; je ne puis me faire illusion : je suis né le 3 septembre 1780. C'est aujourd’hui que
(>cpemlanl sa santé n’avait pas souft'ert d’altération sensible. Le 2 octobre 1854, il présidait encore notre séance académique : rien n’était modifié en lui, ni ses qualités physiques, ni ses facultés intellectuelles. Une légère cholérine se manifesta dans la journée du 8 octobre; elle devint plus aiguë le lendemain; et, pendant la nuit suivante, notre confrère fut atteint de douleurs violentes qui firent croire à l’e.xistence du choléra. On se hâta de lui faire administrer les secours de la religion. Un assoupissement profond succéda à ses douleurs; c’est dans cet état que la mort est venue lesurprendre : le mardi matin, 10 octobre, il avait cessé d’c.xistcr.
I..CS funérailles du baron de Stassart eurent lieu le vendredi suivant : tout ce que Bruxelles renfermait de plus distingué dans la diplomatie, l’administration , l’armée, les sciences, les lettres et les arts voulut payer un tribut d’estime à l’homme de bien qui avait consacré plus d’un demi-siècle de son existence à servir son pays.
Le corps du défunt fut présenté à l’église de Saint-Josseten-Noode, et transporté de là au cimetière de Laeken, pour être déposé à côté de celui de sa digne épouse, dont il n’avait cessé de déplorer la perte (').
comineDce ma »oisaQte et dousième année.,., il est plus que temps de dresser mon bilan littéraire. • Dans l'y^nnuoirede TAcadémic |K>ur 1855, on trouve, i la suite de cette notice, le plan et quelques documents destinés i i'ortner les Afémoirts du baron de Stassart.
(') MX. le secrétaire perpétuel de PAcadéroie et Van Bemmel se sont rendus successivement les interprètes de la douleur publique.