‹ Sciences mathématiques et physiques chez les Belges, au commencement du 19e siècleChapitre 26 sur 48 · FR.-AUG.-FERD-TH. BARON DE REIFFKNBERG · texte numérisé non relu

FR.-AUG.-FERD-TH. BARON DE REIFFKNBERG

En lisant la plupart des biographies, j'ai souvent regretté de ne pas y trouver ce que j’aurais voulu connaître : savants, littérateurs, hommes de guerre, artistes, magistats, ce sont toujours des portraits en pied , toujours des poses et des lignes convenues, toujours des figures plus ou moins arrangées. C’est la plume à la main et en simple déshabillé que je voudrais voir l’homme d’étude : quelques coups de crayon qui l’ont esquissé au milieu de ses livres, nous en apprennent sur ce sujet plus que les tableaux les mieux achevés.

Le baron de Reill'enberg était né à Mons; il y fil ses premières études qu’il vint achever au Lycée de Bruxelles : il aimait à en causer, et il eu a rappelé les souvenirs dans plusieurs de ses écrits. Les habitudes militaires de renseignement impérial avaient fait une vive impression sur l’es-

(') Né à Mons, le 14 novcmitre 1705, mort à Sjinl*Josse'leii-Nooile, lez* Bnitelles, le 18 avril 1850. Il était fils de Frédéric-Joseplt-Charles-Fenlinaiid, baroo et comte de ReifTeober^', mort le 17 avril 18Ô0, et de Marie-Antoinette Senaull, décédée le âl février 1840. (Notice de M. Ad. Mathieu, publié à Mons, en 1850, par la Société des bibi'ophiles belges.)

prit du jeune Frédéric; cependant, ce ne fut point la carrière des armes à laquelle il donna d’abord la préférence ; il tourna ses vues du côlé de l’enseignement et fut admis à l’École normale, le 15 mai 1812.

Ses premières inclinations reprirent bientôt le dessus, car, au mois de mars 1814, on le trouve sous-lieutenant au 1" régiment d’infanterie belge, avec une commission spéciale pour recevoir les enrôlements volontaires dans l’armée qu’on organisait alors. Au mois d’avril de l’année suivante, il reçut le brevet de lieutenant en premier. C’est dans ce grade qu’il assista à la bataille de Waterloo, mais en simple spectateur, car le corps dont il faisait partie ne prit aucune part active à ce mémorable combat.

La chute de l’empire et le calme qui suivirent cette immense catastrophe ramenèrent les esprits vers des habitudes plus paisibles; notre jeune officier recruteur suivit l’impulsion générale, et passa de l’étude de Vécole de bataillon à des lectures plus substantielles et mieu.x appropriées à sa belle organisation intellectuelle, il se trouvait alors à Anvers; une place de régent de deuxième classe des langues anciennes devint vacante à l’Athénée de cette ville; il la demanda et l’obtint ('). On ajouta presque en même temps à ces fonctions celles de professeur en second des sciences mathématiques (*j.

Vers cette époque, un incident qui eut quelque retentissement le rendit l’objet de l’attention publique. W’allez, qui ne le connaissait pas, avait dirigé contre lui quelques attaques dans son journal; il s’ensuivit des provocations assez vives. Wallez demandait quel était ce grand diable de fer-

(') Sa nômioation «tt datée du 3 mars 1818; 1,300 florini éiaieol aüacfaéi il celte place. Sa démission honorable du lervice militaire porte la date du 35 jan* Tler 1818.

(*) 6 octobre 1H18; on lui faisait espérer un supplément de Irailement.

railleur qui semblait vouloir pourfendre son monde; il fut singulièrement désappointé, quand on lui montra un petit jeune homme, frêle et sémillant, de la hauteur de cinq pieds au plus, d'une politesse parfaite, et riant tout le premier de l'aventure et de l'étonnement de son adversaire. Quelle rancune eût pu tenir devant cette gaieté expansive, devant cette vivacité toute méridionale? Malgré sa petite taille, malgré ses cheveux d'une couleur un peu hasardée, de Reiffenberg, à cet âge, avait un extérieur véritablement agréable. Ses yeux pleins de vivacité donnaient à sa physionomie beaucoup d'expression et de finesse : sa conversation vive et spirituelle rachetait d'ailleurs ce qui aurait pu lui manquer sous le rapport du physique.

Le jeune professeur s'était fait connaître déjà par différents écrits, et surtout par sa coopération au Mercure belge, journal hebdomadaire qu’il avait fondé, en 1817, avec ses amis, MM. Ph. Lesbroiissart et Raoul. Dés le premier article inséré dans ce recueil, il traça à peu près le programme des travaux littéraires qui firent l'occupation de toute sa vie : son Coup d'œil sur les progrès des lettres en Belgique présente une esquisse rapide des grands ouvrages historiques et philosophiques publiés dans ce pays; l'on pouvait comprendre, dès lors, que la main qui avait crayonné si largement le tableau était de force à y répandre plus de lumière et d'intérêt (').

Anvers n'était point un théâtre suffisant pour sa prodigieuse activité; ses amis, d’ailleurs, le pressaient devenir s’établir à Bruxelles. Quelques réformes étaient devenues nécessaires à l’Athénée de cette dernière ville; on profita naturellement de cette occasion pour y appeler le jeune littérateur, objet de si grandes espérances.

(') Sci aniclet sont g<D<rileinent ligoét de la lelire F. (Frédéric.)

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Son arrivôc à Bruxelles fut une véritable ovation ('). Cette ville, devenue la seconde capitale du royaume, commençait à offrir dès lors l’aspect le plus florissant; les lettres, les arts et les sciences y avaient pris un nouvel essor; l’ancienne Académie de Marie-Thérèse venait d’être réorganisée; un grand nombre de réfugiés français, parmi lesquels on remarquait David, Arnault, Bory de Saint- Vincent, Berlier, Merlin, etc., répandaient dans la société tout le charme de leur esprit et la variété de leurs connaissances. De Reiffenberg fut particulièrement distingué parmi eux et s’associa à quelques-uns de leurs travaux. Celte époque est sans contredit la plus brillante de la carrière de notre jeune littérateur. Plein d’espoir et d’avenir, avec une vivacité d’esprit remarquable et des connaissances solides, soutenu par l’opinion publique, caressé par les hommes les plus distingués, qui le proclamaient l’héritier privilégié de l’esprit de Voltaire, tout concourait à son bonheur, d’autant plus qu’il savait apprécier ces avantages sans en être trop ébloui.

Pour des jeunes gens doués de talents naturels et qui ont réussi à fixer sur eux l’attention publique, ce pas.sage de la vie est peut-être un des plus dangereux à franchir. L'opinron des gens du monde est toujours favorable à ceux qui s’élèvent, chez les uns par un sentiment de bienveillance et par des espérances quelquefois exagérées; chez d'autres, par un sentiment moins honorable et parle désir d’humilicr ceux qui sont en possession de la faveur générale ; la médiocrité oppose perfidement les uns aux autres pour chercher à les abaisser en même temps et les ruiner ensemble s’il est possible. Malheur surtout à celui qui, s’aveuglant sur ses premiers succès, s’enivre follement de l’encens qu’on lui prodigue; il expiera plus tard avec douleur ce premier

{*) Sa DOixitnalion de régent de 5' à l'Athénée de Brutelles parle la date du 5 féTrier 1819.

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engouement qui, par cela seul qu’il est capricieux, a nécessairement une courte durée.

Lorsque sur celle mer on vogue à pleiaes voiles,

Qu’on croil avoir pour soi les vents et les étoile»,

Il est bien mal ai>é de régler ses désirs;

Le plus sage s’endort sur la foi des zéphyrs.

Ce fut à cette époque que je fis la connaissance du baron de Reiffenbcrg; je venais, comme lui, d’être appelé à l’Athénée de Bruxelles, en qualité de professeur, et je lui étais présenté par notre ami commun, M. Raoul ('). Je n’oublierai jamais cette première visite ; quelle gaieté bruyante ! quelle volubilité de langue! quels élans de tendresse! et comme si la parole ne suflisait pas à sa vivacité naturelle, il était dans un mouvement continuel, allant, venant, montant et descendant l’échelle de sa bibliothèque avec la rapidité de l’écureuil. Au bout d’une demi-heure, j'étais véritablement étourdi au point de ne plus trouver une seule idée. Il fut décidé cependant que je prendrais un appartement voisin du sien, qui nous permettrait de nous voir à toute heure.

[.a maison que nous habitions mérite une mention spéciale ; sans être grande, elle renfermait une petite colonie très-disparate : de Reiffenbcrg et moi, nous occupions ensemble le premier étage ; notre vieille hôtesse, qui avait le commandement général, s’était réservé le rez-de-cbaussée et avait renvoyé son mari au second, avec un prêtre, notre commensal, qui avait servi dans les dragons pendant la révolution brabançonne et qui aimait à nous entretenir de ses prouesses : tel était notre intérieur. Nos déjeuners que nous prenions en commun dans l’appartement de la dame, étaient des plus amusants ; grâce à la gaieté folle de mon

{') Seplemlire 1819.

collègue, ils étaient presque toujours marques par quelque espièglerie que scs élèves lui auraient certainement enviée (').

Du reste, de ReilTenberg était d’un commerce si facile que, pendant deux à trois années que nous avons vécu ensemble, je ne me rappelle pas de l’avoir jamais vu de mauvaise humeur. Quelquefois à ses élans de gaieté succédaient, il est vrai, des accès de tristesse, des moments de sombre mélancolie, qu’il cachait avec soin, parce qu’ils tenaient à des causes dont il n’aimait point à s’entretenir, même avec ses amis (*). Ces

(*) En lociélf et ilAns <les clrconslancrs solennelles même, il nVlait pas loti> jours mallrc de lui ; il ilonnail carrière h la gaielé la plus hruyanie ou se permetlait de véritables tours d'écolier. Ainsi, dans un conseil de profc.sseurs, à la suite d'une discussion assez longue, ses plaisanteries avalent provoqué une hilarité générale; son ancien camarade d'études, le sévère Vautier, seul ne riait pas; il lui adressait au contraire les pliisvifs reproches. Pendantsa mercuriale, de ReifTen* berg se leva iloucement, passa derrière sa chaise, enleva l'ahai-jour du qiiin<]uet et en coiffa iiihilement son rigide censeur, Vautier, sans se déconcerter, continua sa harangue, pendant que son collègue , derrière lui , trépignait, se frottait les mains et pouffait de rire. On conçoit l'effet que dut prothiire sur le docte aéropage cette scène improvisée.

Peut-être de Reiffenherg faisait-il allusion à cette incartade, quand, dans la notice nécrologique qu'il a placée en lélc des œuvres de son ami Vautier, il écrivait (pages 17 et 18) : < Son zèle l'emportait quelquefois au delà des bornes; impitoyable en tout ce qui tenait à la stricte observation des règles, il ne ménageait pas toujours ses termes à ses collègues, qui recevaient avec déférence ses leçons, quelquefois ses reproches. L'un d'eux avait le privilège de conjurer la tempête; pendant que Vautier pérorait avec véhémence, il lui faisait avec intention une niche puérile, et le terrible discoureur, s'apaisant tout à coup, riait...; il était désarmé. ••

* Un matin, pendant les premiers temps de mon séjour i Bruxelles, Danüetin était venu me faire visite. Nous causions ensemble, quand tout à coup ma porte s'ouvre : c'ctail de Rciffeiiherg en déshabillé, un pot d'eau chaude k la main, faisant une entrée hoiiffonne dans le genre de celle de Figaro. Celle scène n'était point préparée; elle n’en fut que plus comique. Oamielin la prit au sérieux cl crut que de Reiffcnherg était mon barbier; celui-ci en éprouva d'abord quelque confusion; mais les rires éclatèrent aussilAt. Tous deux, ilepuis, parlaient souvent de ce petit incident qui commença leur connaissance.

(*) Je le laisserai parler lui-méme : t II y a en moi des choses qui se heurtent; mais j'ai été si souvent heurté moi-même, que cela est tout naturel.... Persécuté, trahi dans mes affections les plus chères, on voudrait que je fusse toujours égal, toujours riant. En vérité, cela n'eil pas possible; et comme je ne veux point faire

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|M!nchanls existaient déjà depuis son enfance, dont les souvenirs ne se sont guère présentés sous sa plume, contrairement à ce qui arrive chez les antres hommes ('). J'étais parfois étonné, au sortir d’une réunion où il avait égayé tout le inonde par scs saillies, de le trouver les yeux pleins de larmes. Heureusement ces sentiments, chez lui, n’étaient pas de longue durée; il était, sous ce rapport, d’une légèreté incroyable : on peut en dire autant de ses amours : quand on le croyait le plus épris, il était ordinairement le plus près de changer.

Son insouciance sur ses propres intérêts était si grande que notre hôtesse, sans même le consulter, devait soigner et remplacer .son linge; c’était elle qui faisait toutes scs emplettes; elle avait même fini par ouvrir scs lettres et en prendre connaissance. Cette fois, notre confrère lui fit doucement des représentations sur le secret qu’exige la correspondance d’un jeune homme de vingt-cinq ans. I.a bonne dame, du reste, lui était attachée comme elle aurait pu l’être à un fils; elle était lière de la réputation qu’il s’était acquise, comme

il'élé^ies pour etciitte, on me home ridicule. • (EiirAil d'une kllrc écrilc |»cnd.inl son premier séjour à Louvain.)

(') Voici cepemlanl i|iielt|iie<i vers à ce sujet ; on 1rs (rniivc dans l'épllieâ Vautier, son ancien camarade d'études ;

Quoi ! In Ha* plu* d'ami* fun-lü donc oublie Que jadis l'infortune A Ion sort m'a lié?

44vec moi lu souATrii*, et sous le même ombrage, *

Étroitement serrés, nous bravâmes l'orage.

D'autres soins m'atlrndaieiil au sortir de l'écule : l'n devoir imposant, dans un âge frivole,

Des objets tes pUuehrrs me ronflait le sort.

Le besoin â re>prit donne un nouveau ressort. Dit-on : le mtrn, hélas! trompé dans son dout rèse, Semblait un arbrisseau qui, d'abord plein de sève. Tout a coup sent tarir ce précieux trésor,

Baisse ses bras mourants qu'il veut roidir encore, Kt doit, frêle, épnisé, frappé dans sa racine.

D'un ebéne séculaire étayer la ruine.

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si la |)liis grande part lui en revcnail ; elle se permettait même de lui donner des conseils sur ses écrits et sur sa conduite. Elle prétendait qu’elle savait choisir ses locataires, et se vantait d’avoir logé successivement le peintre David, le ministre des finances Apélius et d'autres personnages distingues qui, plus d’une fois, s’étaient bien trouvés de ses avis.

On voudra bien me pardonner ces petits détails, qui surprendront peut-être ceux qui n’ont pas connu de Reiffenberg pendant sa jeunesse, et qui ne tiennent pas compte des changements que des circonstances particulières peuvent produire dans les habitudes et la conduite d'un homme.

Jamais je n’ai vu de facilité plus grande pour le travail : prose, vers, philologie, histoire, théâtre, articles de journaux, tout cela marchait à peu prés de front; il était toujours prêt, la nuit et le jour. Si on venait lui demander, à la hâte, un article de remplissage pour le Mercure belge ou pour un des nombreux journaux auxquels il coopérait, il abandonnait aussitôt son travail commencé, et le messager ne sortait pas sans emporter l’article désiré.

Il s’occupait alors, en même tem|»s, de trois pièces de théâtre : d’un drame historique, le Comte d'Egmonl, d’une comédie, Les Politiques de salon, et d’un grand opéra, le Siêgede Corinthe .-j’oubliais la Toison d'or, opéra comique, dont M. de Messemaeckers fit la musique et qui eut les honneurs de la représentation (').

(') M. Raoul m’écrivait à celle ëi>0(|ue : ■Où en esl-il avec sa Jolie comédie? ou en est son mémoire sur Juste Lipse? où en est son histoire des poètes latins de la Belgique? où en est son Pline? où en est sa tragédie? où en esl-H, où en sommes-nous, où en est le fllerctire avec Weissenhriich?» De Reiffenherg publiait alors, chez Wahlen, pour l’usage de ses élèves, scs Exeerpta e C. PUnii ifcundi historia naturali. Il semblait en même temps avoir l’intention de prendre part au concours sur les poètes latins de la Belgique, dont le prix Tut décerné, en 1830, à M. Perlecamp. De Reiffenberg a inséré, dans les premiers volumes du Mtreurc belgtf un grand nombre d’articles sur ce sujet.

Pendant qu'il sacriliait ainsi aux divinités de la scène et qu’il assiégeait toutes les avenues du théâtre de la Monnaie, il trouvait encore le temps de se livrer à des travaux moins brillants, mais plus solides : il traitait des questions mises au concours par l’Académie rojale de Bruxelles. Kn 1820, il fut couronné pour son travail Sur l’état de la population, des fabriques et manufactures, et du commerce dans les provinces des Pays-Bas , pendant les . et X P P siècles (') .

Ce premier succès l’encouragea. En lui accordant sa médaille d'or, l’Académie, sans aucun doute, donna la première impulsion à son talent et le plaça sur son véritable terrain, sur celui où il a laissé les traces les plus durables de son passage.

1/année 1821 lui vit remporter une seconde palme académique, pour un travail sur les ouvrages et la vie de Juste Lipse; le mémoire était écrit en latin. Dès lors, les universités joignirent leurs applaudissements à ceux du public et commencèrent à s’occuper du jeune philologue.

L’année suivante, deReiffenbergsereprésenta dans la lice ;

(*) Voiri quflqnes vers qu'il écrivit lotit (rnne traite et sans rature, toits les feux de l'ami qui vint lui annoncer sa victoire ;

t'Aoiilémie en Rruml con«eil N irnt df m'assigner trois cents livres;

Collriel, pour un prix piireil Jadis eût vendu tous >es livre*.

Si je suis un pi-n moins rrotlC Kl si j'ai ineilleuro cuisine, l>'un ('olietet j'ai bien la mine;

Je suis pourtant lré.s>peu Oallé De celte faeile «ictuire;

Kaire doctement du grimoire,

C'est peu de chose en vérité;

Mais Ion amitié vive, aimable,

Kmbellit tt ce prix mes yeux ;

Annoncé par la bouclie, il devient précieux ;

Kl je inc crois considérable.

I) faut me pardonner, je suis bien excusable 5i c'est Ion amitié qui me rend orgueilleux.

ruais, celle fois, il fui moins heureux el ue recul qu’une médaille d’argenl. Il s’agissait d’un travail sur Érasme, sujet qui, trente années plus lard, devait encoiÿ? être mis au concours et par la même Académie.

Tant de travaux devaient nuire à sa santé, d’autant plus qu’avec ses moyens de plaire, il ne se refusait pas les agréments de la société. Souvent, au sortir d'une réunion ou d’un bal, il se remettait au travail, comme s’il eût commencé sa soirée. Ces excès, pour une santé si frêle, faillirent avoir une déplorable issue; et par suite d'un incident moitié plaisant, moitié grave, il dut pour quelque temps renoncer à scs travaux de nuit.

Quoique le goût des ouvrages sérieux commençât à se manifester chez lui, cependant la poésie se trouvait évidemment en première ligne dans ses prédileelions. Cette marche n’a rien qui doive surprendre; c’est celle que suivent en général les facultés de l’homme; les exemples sont trop nombreux dans les sciences et les lettres pour qu'il soit nécessaire de les citer. La poésie est en quelque sorte la langue naturelle de la jeunesse ; elle ouvre un vaste champ où l’imagination se développe el où l’art d’écrire acquiert plus de grâce el de souplesse.

La Société de littérature de Bruxelles était alors dans son état le plus florissant, non qu’elle eût à sa disposition de grandes ressources, ses membres se réunissaient modestement, tous les dimanches, dans une salle haute d’un des cafés de Bruxelles, mais elle se recrutait d’une ardente jeunesse, pleine d’avenir et jalouse de se produire. Son Annuaire poétique publiait périodiquement les compositions les meilleures de l’année. Cette société avait pris naissance en 1803; elle comptait depuis longtemps parmi ses membres, MM. Jouy ('), Ph. Lesbroussarl, le baron deStassart,

(*) l/auleur de halMiaU alors Bruxelles.

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Rouveroy, Plasscliarl, de Hulsler, Hubin , Vaii Bemmel , Comliaire, etc. Elle venait de s’adjoindre un assez bon nombre de répulalionii nouvelles, pour alimenter son recueil. Dès que notre confrère en fit partie, il fut un des plus exacts à payer la dette qu’il avait contractée : sa première communication fut un fragment de la tragédie du Comte d’Egmont. Presque en même temps que lui, était entré dans la société un jeune écrivain de mérite, mais d’un esprit mordant, qui paya sa bien-venue d’une autre manière : il composa contre les membres une satire, dans laquelle il consacrait quelques vers à cbacun d’eux. Cette attention, peu délicate, fut médiocrement goûtée de la plupart des membres, qui parlèrent même de son expulsion. A vrai dire, cette satire était une plaisanterie plutôt qu’une méchanceté : elle ne portait atteinte au caractère» de personne. L’auteur ne s’y était pas ménagé plus que les autres; du reste, il n’avait point fait mystère de sa malice. A peine la pièce fut-elle composée, Froment, car c’était le coupable, vint nous la lire, à de Reiffenberg et à moi : il était dans l’état de la plus complète jubilation. De Reiffenberg partageait sa gaieté et bondissait de joie ; il s’empara des vers et en inséra la plus grande partie dans le tome X du Mercure belge, en y mettant quelques notes pour atténuer le mal('). Puis, dans l’annuaire de

(') Celle précautiün raillit nous ItrouHIer ; elle causa le seul îDslant «le mésinlelligence qui ail existé enlre nous, pendant les deux à (rois années que nous vécûmes ensemble. De KeifTenberg ne m’avail pas parlé de ses noies ; quand je vis, sur répreuve de la satire, celle qui me concernait ; Je la trouvai si excessivement élogieuse, que je la pris pour une véritable insulle. J’entrai brusquement chez lui, dans l'état de la plus vive exaspération. En voyaot mon trouble et ma pâleur, de RcifTenberg resta muet d'étonnement. Je lui dis que je m'étais prêté volontiers à la satire , mais que le persiflage, je ne le souffrirais pas..., et, sans attendre sa ré|K>nse, je sortis subileroent. J'avais à peine fermé la (torle, que je rentrai en raoi-mémej un peu de réflexion me fit craindre d'avoir eu tort. Je courus, chez Froment, pour lui parler de ma vivacité. Celui-ci recevait en même temps, de de ReifTenbeig, un billet qui commençait par rcs mot< : • Votre satire, qui m'a fait

1822, il y répomlil, sous le litre ; Fragment d’une épilre à M. X, Il y prend à partie les écrivains français. Quelques vers ne sont pas sans mérite, et prouvent que, lui aussi, eût pu se faire un nom dans cet art, proclamé dangereu.x par l’écrivain moderne qui s’y est distingué le plus. Peut-être, dans ce combatsimulé, de Reiffcnberg avait-il serré son adversaire de trop prés; celui-ci revint à la charge, mais d’une manière moins courtoise : aux deux vers qu’il avait consacrés à de Heilfenberg, il en ajouta quelques autres par forme de variante et en recommandant soigneusement le secret aux nombreux confidents de sa nouvelle malice ('). Notre confrère en fut informé; de là une mésintelligence et le commencement d’une guerre de plume qui lui causa par la suite beaucoup d’ennuis et de chagrins.

Au mois de décembre 1821 , de ReilTenberg avaitélé nommé conservateur et bibliothécaire adjoint à la Bibliothèque de

rire d'abord, pouriail Anir par inc coûier des larmes. > Il ne m'en fallut pas davantage pour recounaltre ma méprise et me sentir confondu.

(') On lisait, dans la satire, ces deux vers qui faisaient allusion à la traduction des Egloguttt\e Virgile, dont de ReilTenherg s’occupait alors ;

Ordonne à Reiffcnberg de quitter lu houlette :

J’nime mieux son ;»ifflel encor que sa mu»elle.

Froment substitua à ces vers les suivants :

Reiffcnberg cultivant un laurier éphémère Qui, comme lui, s'élève à quatre pieds de terre.

Dans vingt sentiers perdus trottant à petits pas.

Aux neuf Sœurs à la fois tendant ses petits bras,

Flaire tous les succès, et d'impasse en impasse Quête, sans le trouver, le chemin du Parnasse.

Ces vers n'élaieul peut-être pas plus offensants que les premiers ; mais Fro« ment les avait fait circuler, sans les communiquer à la partie intéressée : c'était au moins un mauvais procédé. Inde trae.

M. Raoul, qui avait aussi à se plaindre de Froment, m'écrivait au sujet de la satire de de Reiffcnberg : « J'ai lu avec beaucoup de plaisir la ré|>onse de M. T. k M. \., ou de notre ami de Reiffeoberg h V. Froment. Ce M. Froment est un sot avec son esprit, et si je lui pardonne ses impertinences, c'est à cause des exce)lents vers qu'il a inspirés à celui qui n'a pas dédaigné de lui répondre. Plusieurs

Bruxelles et ù celle de Bourgogne ; il devait celle faveur à l'arnilié de M. Van Hulthem, bibliothécaire en litre, qui l’appuyait de tous ses moyens ('). Ce qui charmait surtout son Mécène, c’était sa prodigieuse activité : aussi Van Hulihcm, en le présentant aux nombreux visiteurs de la bibliothèque, ne larissail-il point sur ses éloges. Il croyait donner le dernier coup de pinceau à son portrait en le proclamant le Scudéry de la Belgique (’) ; c’était sa formule sacramentelle qu’il répétait, chaque fois, avec une ponctualité désespérante. De Reifl'enberg en était médiocrement satisfait; cependant il s’efforcait d'en rire, parce qu’il connaissait, d’ailleurs, les bonnes intentions de son patron (’j.

sonl partails, mais je n’otihlierai jamais les |K>r(raiU de KOI. Mollevaut, Saiol* Viccor, Fonlanes, Auger. — Foniaties, tlil-il,

(jui, gonfli‘ des honneurs par ses travaux acquis,

Fut poÿtr Btilrcrois <-l n'est plus que marquis...

Augrr, ce grand auteur de prlite^ nulices,

SfurtelU- |>e»amniriit scs éerila longs et lourds,

Kt derrière un grand homme il se cache toujours....

.Mollevaut de Pibrec nous refait les quairains El Saint-Victor sourit à scs chcfs-<i'œuvrc nains....

El dans une autre lellrc : « On m’annonce iioc nouvelle satire de ce bon Fromeut. De Reiffenherg n’y est pas plus ménagé t|uc les autres; c’est lui qui me l’écrit. • Ou a pu voir, (bns ma notice sur Raoul, les justes motifs de méconlen- Icmcnl que celui-ci avait contre Froincni; ce qui ne l'empéchall cependant pas, lui aussi, de l'obliger imites les fois qu’il en trouvait l’occasion. Ainsi, dans une .ailrc circonstance, il m’écrivait : • J’ai vengé vous, nos amis et mm, des insultes de Froment, en racciieillanl bien et en usant de tout mon crédit pour lui procurer un emploi dont il avait besoin. A sa place, je me croirais un peu insulté, à mon lotir, v

{') De RcilTcnherg lui a consacré quelques pages dans les notes du tome 11 de son ouvrage Lt Dimanche, pages 336 et siiivanles.

(•) Sans doute par allusion à ces vers de Boileau ;

Bienheureux Scudéry dont la fcrlile plume Peut, tous les ffloU, sans peiuc enfanter un volume.

(<) Voici ce qu’il a écrit iui-méme au sujet des singulières présentations de Vau UuUbeni « Ce fut alors que ce digue bibliomauc le donna le plaisir malin

Il rciiconirail moins de bienveillance chez le vieux commandeur de Nicuporl : la cause en clail duo peul-ctre à un article, assez inoll'ensif, inséré dans le Mercure belge ['). De Reifl'enberg, en rendant compte de l’ouvrage du commandeur, intitulé : Un peu de tout ou amuseme7its d'un sexagénaire, s’était permis quelques remarques sur ses sorties contre le libéralisme et les libéraux. Quelque modérées que fussent ces critiques , le vieux géomètre s’en était tenu oiïensé, et il saisissait volontiers les occasions de faire éclater son humeur (*).

«ic tenir sons def heltes «lames aux«|uelles il montrait les miniatures des maitnscrils «les ducs de Bourgo^jne, en avertissant celles qui faisaient mine de voii> loir édiaiqier à ses explications, ({u'ellcs étaient emprisonnées.

« Ce fut alor« qn'il se complut dans des présentations si singulièi'es et «iii'il désignait, par exemple, M. de Potier à M. le comte Iloogendorp, comme quelqu'un qui avait mérité d'étre brûlé vif en ItaUtf et ce signalement donnait heaucoiip ii penser à riioiioraidc membre des états généraux^ ce fut alors... Mais Thlsloire anecdotique de la hil>llotbè«|ue «le Bruxelles à celle épo«|ne ne saurait tenir dans te cadre étroit de nolie l'evue. > {Le Bibliophile belge, tome II, p. 355.)

En préseulant une pci-sonne, Van Uuilhein faisait, avec une certaine emphase, Pénumération de tous ses titres, à peu près comme, en foire, on montre iin objet curieux. Ce* tic était bien connu; «{iielques personnes avaient réussi à rimiter eu perfection ; M. d*Hoiidetot sVn donnait parfois le plaisir avec son secrétaire. Un jour «pPil était au travail, son cabinet s’ouvre, une voix déclamatoire et saccadée prononce en même temps ces mots : < Voilà M. le comte d'Uoudetot, préfet du département de l'Escaut, ancien auditeur au conseil d'Élat.... * Le préfet crut reconnaître la voix de son secrétaire et, sans se retourner, M continua aussiiôi sur le même Ion ; • Voilà M. Van llullhem, ancien tribun du peuple, grand maître des céi'émonies du département de l'Escaut... • Il ne croyait pas fi bien dire: en levant les yeux, il reconnut Van llullhem qui demeura tout aussi ébahi <|ue lui.

(') Tome III, pages 173 et suivantes; et, même volume, la note au bas de U page 356.

(*) Le commandeur en voulait surtout aux ouvrages d'érudition «ledeReifTenberg, qu'il nommait son fatras, et il accusait Van llullhem de la direction qu'il avait donnée aux travaux de son protégé. •> Depuis qu'il s'est emparé de lui, disait-il en grondant, il l'a barltouillé de jus de bou«|uins de la tête aux pieds. ■ Il afTectail toujours de dire le petit ReilTenberg. Comme curateur de rUniversité de Louvain, il n'était pas sans influence sur la position du jeune professeur, dont les bons procédés finirent cependant par le «lésarmer.De Reiflenberg s'adressa directrimnt au commamleiir cl demanda une entrevue, dans laquelle je devais

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De Reiffenberg, comme nous l’avons vu, s’ùlail mis en rapport avec la plupart des conventionnels réfugiés à Bruxelles. Il avait pris part à la rédaction du Nain Jaune; on savait du reste qu’il insérait dans les journaux libéraux des articles piquants sur la politique ; on apprit donc avec quelque étonnement sa nomination à l’Université de Louvain, en qualité de professeur extraordinaire de philosophie ('). Les libéraux crurent y voir une sorte de défection : cette opinion fâcheuse s’accrédita, surtout par la méchanceté d’un homme perdu de réputation , auquel le gouvernement n’avait pas refusé scs bienfaits et que de Reiffenberg avait eu la faiblesse de recevoir chez lui. Cet homme affectait de répéter que c’était à son intervention que le nouveau professeur devait sa place, qui ne lui avait été accordée que sous certaines conditions.

Dansie fait, de Reiffenberg avait cessé de se mêler de politique, non par suite d'engagements contractés, mais parce qu’il comprenait la nécessité de se livrer entièrement aux nouvelles études qu’exigeaient ses fonctions de professeur. La philosophie eut désormais la plus grande part dans ses travaux; cependant, il n’avait point abandonné scs recherches philologiques dont il continuait à entretenir l’Académie royale de Bruxelles. Par une juste réciprocité, ce corps

lui servir d'inlermédiaire. La paix fut conclue. De ReifTeiilierg en Tut enchanté ; il vil M. lie Meiiporl et m'écrivit , ilans son premier transport ; « La rondeur^ la franchise paternelle du commandeur m'ont charmé. C'est, en elTet, un des hommes les pins vénérables que je connaisse, et pour être respecté et aimé, il n'a pas même besoin de la supériorité de son mérite. Peu de vieillards savent comme lui s'adresser à la Jeunesse, et si j'eus quelque prévention, elle est partie, à ma grande Joie, car j’aime d aimer, et c’est me voler quelque chose, que de me donner de la mauvaise humeur contre quelqu’un. Grondex-moi chaque fois que je ferai des sottises, et si jamais vous en faites, ce qu'â Dieu ne plaise, je vous le rendrai. »

(') Le 93 mai 1S2â. Le traitement était de 1,000 florins, mais les émoluments étaient considérables; le tout pouvait s'élever de 10 à 90,000 francs. Par un autre airété du 1'’^ Janvier 1897, il reçut le droit de séance au sénat académique.

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