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savant, y compris le commandeur de Nieuporl, l’admit, à runanimité, au nombre de ses membres, le 8 juillet 1823: c'était une distinction qui lui était duc après trois médailles successivement obtenues dans les concours précédents.
De RcilTenberg sift s’en rendre digne ; dès la séance suivante, il apporta son mémoire sur le bombardement de Bru.xelles, en l’an 1695 ('). Ce travail servit de prélude à un nombre considérable de mémoires qui ont enrichi nos recueils.
Toutefois, dés son entrée à l’Académie, il éprouva des contrariétés qui faillirent l’éloigner pour longtemps de ce corps. De Reiffenberg n’a jamais su prendre le parti courageu.x de sacrifier un manuscrit ; ses moindres opuscules, ses plus petites compositions poétiques, il cherchait à les placer, fûtce même dans les préfaces ou les notes de ses ouvrages les plus sérieux. Son mémoire sur Erasme avait été décoré d’une médaille d’argent, par forme de consolation pour son échec; mais l'impression n’en avait point été ordonnée : dès que de Reiffenberg se vit académicien, il se prévalut de son titre pour en demander l’insertion dans les Mémoires. On lui opposa des lins de non-recevoir; le jeune académicien insista ; la lutte dura pendant plus d’une année. A la fin, il redemanda .son travail et le remplaça par d’autres qui, cette fois, furent mieux accueillis.
Ces écrits ont été imprimés; ils se rapportent surtout à l’histoire des deux premiers siècles de l’Université de Louvain, à la statistique ancienne de la Belgique, aux relations qui ont existé jadis entre la Belgique et quelques pays étrangers, et à différents points de notre histoire politique et intellectuelle. Les documents relatifs à l’histoire de l’ancienne
(') Ce mémoire n*a |>oin( Hé imprimé par l*Acaitémie, mais on le (rouve «lans le !*■' volume tics .■4rchivi‘$ phihiogiquit, iwges 87 el siiiTanlcs.
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Univorsilù ilc Louvain formenl seuls l’objel de; cinq mémoires assez étendus. On voit qu’en prenant possession de sa chaire de philosophie, l’auteur s’était occupé de ce qui avait été fait par scs prédécesseurs et des succès obtenus par leur enseignement. Il voulut savoir aussi ce qui se passait autour de lui.
Tout Louvain était alors en émoi; il s’agissait d’une affaire importante, de la méthode Jacotot. La ville se partageait en deu.x camps qui se livraient les combats les |)liis acharnés. De Reiflfenberg se jeta imprudemment au milieu de la mêlée; et il se mil à rom|)re quelques lances contre les |)artisans du tout est dans tout. Il avait coni|)lé sur son esprit; et certes cet au.xiliaire ne lui eût point fait défaut; mais il était question de bien autre chose. Les passions ne se laissent pas vaincre par l’es|)rit, et plus rarement encore elles transigent avec lui.
La plupart de ceii.x qui n’étaieni pas de force à jouter, et c’était le grand nombre, tâchèrent de combattre notre auteur sur un autre terrain et de le faire contribuer à sa propre ruine, s’il était possible. On se mit à remuer le passé et à chercher les armes qu’on pourrait y trouver contre lui. Les querelles littéraires ont toujours leur mauvais côté; les plus justes pèchent encore par le ridicule. Le public exige que l’on défende son honneur, mais il s’amuse aux dépens de ceux qui défendent leur esprit, (’-’est ce que n’ignorent pas les roquets de la littérature, toujours prêts à aboyer au premier venu et à faire scandale de leur plume. Il faut parfois une vertu peu commune pour résister à d’injustes provocations cl pour se condamner au silence, quand quelques mots pourraient confondre un adversaire ou le couvrir de ridicule et de honte. 11 faut, comme le soldat, savoir rester l’arme an bras, exposé à la mitraille et conserver honorablement son poste. De Reilfenberg n’avait point ce courage
rônéchi ; harcelé de tous côtés, il se laissa abattre et prit enfin le sage parti de se retirer sous sa tente (').
Il y trouva les consolations que présente toujours l’étude; mais scs premiers accès de mélancolie se réveillèrent bientôt avec plus d'aigreur. D’une autre part, les illusions de la jeunesse lui échappaient ; il ne trouvait plus, au milieu de scs doctes confrères, à satisfaire à ce besoin d’excitations poétiques qui, :i une autre époque, lui avaient procuré de si doux instants.
L’isolement commençait à lui peser; il eut le, bon esprit
(') La |»rinci|iale ses chagrins (enail k une extrême légèreté; il
il écrivait tout ce qui lui venait à l'esprit; ses plaisanteries, d'ailleurs, n'étaient pas toujours mesurées ; et que!<|iiefois, en passant par plusieurs intermédiaires, elles prenaient le caractère d’offenses. La méchanceté trouve lotijoiirs son compte à faciliter de pareilles méprises. Au moment même où il achevait une lettre chargée d'éloges, préoccupé de ta personne à la(]iielle il venait d'écrire, il se permettait paifois une plaisanterie sur sou compte : cette plaisanterie dite en présence de la pei'sonne intéressée edt été sans consét|iiencc ; répétée et cliarita* lilement commentée, elle prenait la tournure ü'uue perfidie, surtout par le rapprochement des daies. On lui faisait des représentations à ce sujet; il reconnaissait scs torts, puis il recommençait. Le billet suivant qu'il écrivait à un ami résume tout ce que je pourrais dire à ce sujet, i Je vous remercie de votre réponse* et surtout de votre franchise; mais il ne me sufllt pas que vous ne me gardiez pas rancune , il faut que je ne me la garde pas à moi-mëmc. Je fais assez de sottises sans qn'on ail ttesoin «le m'en atlrihner, et ceux qui vous ont parlé de ce (|iie voii.s savez, ne sont à coup sùr ni vus amis ni les miens ; dn reste, je suis lieiimix de pouvoir aflii-mer qu'ils ont dit la chose qui n’est pas. Tout t'esl borné à des exclamations de surprise, à <|iielqiies quolibets usés, mais qui ne conic-
naietit rien d'offensant pour personne. Vous m'en croirez facilement , il faut
qtie je prenne mon parti, puisque je suis destiné à être rais en scène. Il n'y a pas jiisqii'J ce honM. D.... qui ne m’ait fait parler. Une de mes lettres contenait une comparaison innocente entre ce que vous avez fait et ce que j'ai négligé «le faire. Celte phrast* était tombée de ma plume et devait être oubliée. Voilé tout à coup «pi'elie a pris «les ailes et qn'on la tourne contre moi comme une chose abominable. Il y a aussi des personnes qui me rap|H>rlent des sottises que Je ne crois pas, mais qui, au premier moment, m'aflligent : l'un prétend avoir oui «lire que je suis une Âme noire, l'autre i|iie ma moralité est fort relâchée, etc. : pitoyables bavards 1 Mais laissons-les s'agiler ; je respecte tout ce qui est respectable, J'ainu* ce qui doit être aimé ; à ce d«Mihlc litre, vous pouvez compter sur moi. » On voit (|ti'il était placé au milieu de tous les inconvénients des |»etiles villes et «pi'il les ressentait delà manière la plus pénible.
de se choisir une compagne et le rare bonheur de la trouver telle qu’il pouvait la désirer (' ).
Il commença^ au mois de novembre 1825, les Archives philologiques, recueil dans lequel il a su allier une littérature agréable à des recherches scientifiques d’un grand intérêt. L’e.xtrait suivant d’une de scs lettres ù l’un de ses amis, fait connaître les motifs qui le portèrent à entreprendre cette publication ; « Ne trouvez-vous pas qu’il est bon que la Belgique ait un journal littéraire qui ne s’occupe pas des pasquinades , qui ne dise d’injures à personne et où les gens instruits puissent^ au besoin, déposer leurs observations? Ce journal, j’essaye de le publier. La rédaction laisse sans doute beaucoup à désirer, mais un écrit périodique admet les améliorations : les encouragements des savants sont les plus sûrs gages de son amendement... Je lâche à paraître régulièrement : c’est un point essentiel. Vous lirez encore peut-être, si vous en avez la patience, que j’insiste de tout mon pouvoir sur la publication des monuments historiques inédits; je voudrais que l’Académie s’occupât un peu de ce sujet. »
l.a révolution de 1830 lui porta un coup fatal, qui n’eut ce|)endant son effet que quelques années après; mais il en sentit d’abord toute la portée. Les trois universités de l’État furent entamées en même temps; celle de Louvain perdit à à la fois deu.\ de ses facultés. De Rciffcnberg sc vit dépouillé à peu près de tous ses émoluments et en fut réduit à son traitement de professeur extraordinaire. On manifestait aussi l’intention de modifier l’Académie. Ce corps lui-même sentait le besoin de réparer les pertes que la séparation des deux
(') Maric-Adéle-Félicilé Franuen, Allé de TadjiidaiU général au service de France, et de Nathalie Vaoder Merseb, fille du général de ce nom. De ReifTenberg se maria le 39 août 1837, et il eut de celte union plusieurs enfants, dont deux lui ont survécu.
pays lui avait fait éprouver ; notre confrère ne put prendre part aux délibérations, mais il transmit à ce sujet des remarques judicieuses. Il avait parfaitement compris les devoirs de racadémicicn , qui consistent à mettre les intérêts de la science avant ses affections particulières. En agir autrement, c’est trahir son mandat, c’est tromper son pays.
I^a suppression de l’université avait été décrétée, mais le sort des professeurs n’était pas encore lixé. De Rcilfenbcrg eut désiré être nommé inspecteur de l’instruction, il en fut autrement : un arrêté du 6 décembre 1835 l’envoya, comme profpsseur ordinaire, à l’IInivcrsité de Liège.
C’est dans celte ville qu’éclata une aiïairc malbeureuse, sur laquelle j’aurais voulu garder le silence, mais que la publicité qu’elle a reçue me fait un devoir de mentionner. De Rein'cnbcrg avait inséré, sous son nom, dans ses A'ouvelles Archives et dans les Mémoires de l' Académie , différents travaux historiques qu’il avait extraits des manuscrits laissés par Simon-Pierre Ernst, curé d’Afsden. A cette accusation, malheureusement fondée, s’en joignirent plusieurs autres de même nature. Dès lors, il devint le but général de toutes les attaques : aux réclamations légitimes de ceux (jui .se sentaient lésés on qui avaient été inconsidérément attaqués par lui, succédaient des diatribes amères, des attaques violentes de. tous ceux qu’offusquent les supériorités intellectuelles et qui se plaisent à écraser sans danger un ennemi renversé. Les accusations de plagiat se mêlaient à des satires sanglantes sur ses faiblesses h l’endroit des décorations et des distinctions académiques; on lui contesta ses litres de noble.sse; on provoqua sa destitution; on alla même jusqu’à scruter les secrets les plus intimes de la famille, pour y trouver de nouvelles armes contre lui ('). Sa position devint véritablement insoutenable.
(') Il ivail juii|uc-lè ili désigné annurllemcnl, |iar la Chambre des représen-
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En vain quelques voix s’élevaient pénéreuseinenl en sa faveur et demandaient que l’on eût au moins égard aux services incontestables qu’il avait rendus aux lettres ; en vain elles faisaient remarquer que c’était marcher contre nos propres intérêts que de chercher à flétrir aux yeux de l’Europe un des noms belges qui lui étaient le plus connus. Ledébordement était alors trop violent pour que l’on pût lui opposer brusquement une digue ; il y aurait eu même imprudence à le tenter. Quelques collègues, auxquels de Reilfenberg s’était adressé dans sa détresse , lui conseillaient de se renfermer dans la retraite, d’y préparer quelque ouvrage important, tel qu’il était capable de le faire, et de .se présenter ensuite au public avec ce gage expiatoire.
D’ailleurs, ceux qui lui reprochaient sa faute avec le plus d’amertume pouvaient-ils tous regarder leur passé sans avoir à rougir eux-mêmes? Leur conscience était-elle parfaitement pure; n’avait-elle rien à leur reprocher? Je le demande à vous surtout, ennemis constants de tout ce qui s’élève, à vous qui dénigrez sans cesse ce que le pays a de plus honorable. Des manuscrits ! vous n’en avez pas pris, d’accord; mais vous en avez composé peut-être qui ont porté le trouble dans les familles, qui ont semé le mensonge et la calomnie; qui ont dé.solé des amis ou des hommes inoffensifs, pour qui la conservation de leur repos était inliniment préférable à celle d’un ouvrage; peut-être encore, n’osant agir par vous-mêmes, avez-vous arme la plume de spadassins littéraires; et que pèse un manuscrit mis en balance avec l'honneur? Que de personnes ensuite qui, sans
(4DU, pour Taire partie liti Jury chargé des examens pour les grades tiniversi- (aires : il ne Tut pas réélu dans ce poste honorable. Mais le baron de Stassart, son conTrère i PAcadémie, qui était alors présiiieni du sénat, nsa de toute son in> Huence auprès de ses amis pour le faire nommer par ce corps et pour reporter sur de Keifrenbcrg les voix qui lui étaient dévolues. Il eut la satisfaction dV rétis'ir.
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s’apercevoir fin tort qu’elles font, s’associenl à ces méfaits moraux pour lesquels la société n’a d’autre tribunal que la conscience des honnêtes gens.
On conçoit qu’après le coup rigoureux qui l’avait atteint, de Reiffenberg dut désirer de quitter Liège : l’occasion s’en présenta tout naturellement. Le gouvernement venait d’acquérir la riche bibliothèque Van Hulthem; il se proposait d’y joindre la bibliothèque de Bourgogne, dont de Reiffenberg avait été l’ancien conservateur, et de lui donner successivement des accroissements importants. 11 était tout simple qu’on pensât à notre confrère pour organiser et diriger ce riche dépôt. Son activité et ses vastes connaissances le désignaient pour cet emploi. Il y fut nommé le 25juillet 1837, et revint ainsi à Bruxelles après une absence de quinze années; mais combien les circonstances étaient changées !
Cette position nouvelle , quelque importante qu’elle fût, ne satisfaisait pas entièrement à ses désirs; il croyait avoir à se plaindre sous le rapport financier ('); il regrettait de ne pas être logé dans le dépôt confié à sa surveillance ; il réclamait surtout contre l’espèce de tutelle dans laquelle il s(i croyait placé par la création de la commission administrative de la Bibliothèque. Les membres de cette Commission étaient, pour la plupart, ses confrères à l’Académie, et désiraient sincèrement le seconder; mais le désir de l’obliger ne se conciliait pas toujours avec les devoirs de leur position. De Reiffenberg, qui avait si bien tracé les fonctions d’un conservateur de bibliothèque dans sa notice sur Van Praet, ne se piquait ni de cette exactitude, ni de ces petits soins qu’il avait tant loués dans son confrère. Le gouvernement dut l'inviter plus d’une fois à exercer une surveillance plus sévère.
Il faut convenir, du reste, que ses absences fréquentes de
(') Son (railemenl était de 7,000 francs. K Liège, il en avait 6,000, plus ses émoluments.
la Bibliothèque, pendant les premières années , étaient loin de se faire au préjudice de la science: la rédaction du Bibliophile belge, qu’il avait créé, celle de son Annuaire de la Bibliothèque, les soins qu’il consacrait à la Commission royale d’histoire, dont il était un des principaux appuis, et une infinité d’autres travaux de détail qui lui faisaient rechercher la solitude et fuir les ennuis d’une administration peu conforme à ses goûts , avaient leur coté véritablement utile. Il eût mieux valu, sans doute, qu’on eût séparé la partie administrative de la partie scientifique de ses fonctions ; mais une séparation pareille , quelque désirable qu’elle eût été dans son propre intérêt, n’eût pas manqué de blesser sa susceptibilité.
De ReilTcnberg aimait les livres; il les connaissait, et plus d’une fois on a dû à ses recherches intelligentes des découvertes précieuses et inattendues : il furetait partout, et dés qu’il soupçonnait la présence de la lettre moulée, il allait la chercher et l’étudier jusque dans les feuilles de garde ou la reliure des livres, jusque dans de vieux meubles. Il avait une sorte d’instinct pour ce genre de chasse , qui a bien aussi parfois ses mécomptes.
On se rappelle l’ingéuieuse mystification qui eut lieu, eu 1840, et qui fit tant d'illustres victimes ; la vente des livres du comte de Fortsas restera dans riiisloire de la bibliophilie comme un des épisodes les plus curieux qu’on puisse y trouver. Cette mystification était si adroitement ourdie, qu’on aurait mauvaise grâce de faire des reproches à notre confrère de s’y être laissé prendre; d’aussi habiles que lui en ont fait autant. La veille du jour oû la vente devait avoir lieu, l’auteur de cette plaisanterie rencontra de ReilTenberg, a qui il portait une véritable affection ; et craignant que les choses n’allassent trop loin, il lui donna le conseil charitable de ne point se transporter à Binche : « 11 est inutile de fein-
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dre davantage, disait-il ; la bibliothèque du comte de Fortsas n'a jamais existé que dans mon imagination; je suis l’auteur du catalogue. » De Rciffenberg crut voir dans cet aveu une ruse de guerre, et ne fut que plus empressé de se mettre en route. On sait le reste (').
C’était un véritable cliagrin pour notre confrère , de ne pas trouver autour de lui toute la considération qui semblait lui être due. Placé dans une position scientifi(|ue fort honorable, auteur d'un grand nombre d'ouvrages estimés, associé aux corps savants les plus illustres (*), décoré d’un grand nombre d’ordres, porteur d’un nom distingué, rien de ce qui excite en général l’attention ou la convoitise des hommes ne paraissait lui manquer. Il avait trop de tact pour se plaindre ouvertement, mais son chagrin se manifestait malgré lui, surtout dans les compositions poétiques qu’il a publiées pendant ses dernières années.
(*) De ReifTeoberg connaissait li'Op bien les livres pour que cette historiette pât lui porter atteinte. Liii-méme était le premier à en rire; voici ce qu'il écrivait sérieusement i ce sujet, quand il se trouvait encore sous l'influence de la mjstifleation : • M. le comte de Fortsas vient de mourir à Binclie, province de Hat* naiil; et, le 10 août prochain, on y rendra sa bibliothèque. Or, cette bihliothèitue est une chose sans seconde dans les annales de la bibliophilie. Elle ne se compose «{ue de cinquante*deux volumes, mais tous sont des exemplairei uniques, M. de Fortsas détruisant les livrés aussitôt i|u*il reconnaissait ipi^ils eiislaient ailleurs qu'entre ses mains. Ces livres sont tons des joyaux de bibliothèque publique, et on ne peut les trouver que U : le 10 août passé, iis nous échappent à jamais. ■ — On peut voir, dans l'z/rimMiire de la Bibliothèque royale pour 1841, page 960, de quelle manière de RcilTenberg parla, plus lard, de celte mystification bibliographique ! • Chacun de ces étonnants numéros, dit-il, allait à l'adresse de
quelqu'un, il lui allait droit au ceeur : Un promptuarium anfiquitatum
Trevirensium.... auctore ff'Welmo comité o6 Reifi^enber, n“ 158, causait lie cruelles insomnies à quelqu'un de vos amis, eic. •
(*) Si, parmi les sociétés étrangères auxquelles de RcifTenberg appartenait, il en était un assez bon nombre dont les diplômes ne prouvaient rien en faveur de son mérite; il n'en était pas ainsi de l'Insiiiiit de France, de la Société royale de Goitiogue, des Académies de Berlin, Munich, Turin, Stockholm, etc. La Société des sciences, lettres et arts de sa ville natale l'avait nommé à vie l'un de ses vice-présidents honoraires.
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Au milieu de ses souffrances, il s’élevait aussi avec aigreur contre les bouleversements politiques, qui ont tant de fois changé la face des choses et qui semblaient devoir lui causer toujours quelque perle nouvelle ou lui apporler quelque motif de chagrin. Puis, comme s’il avait' craint de devenir importun, il entremêlait à scs plaintes quelque plaisanterie ou quelques-uns de ces mots pittoresques qui lui étaient si familiers (').
Jamais, dans nos séances académiques, nous ne l’avons vu sortir des limites des plus parfaites convenances. Par ses talents et son esprit lucide, il répandait d’abondantes lumières dans nos discussions. Toujours prêt à se rendre utile, il ne, reculait devant aucun service réclamé de son obligeance. Il n’est pas d’académicien qui se soit montré plus dévoué à la compagnie, et c’est à juste titre que le corps qui a vu se développer toute sa carrière littéraire, ne s’csl souvenu que de ses services et a invité le gouvernement à faire ligurcr son buste parmi ceu.x des membres qui ornent les salles académiques.
Plusieurs de ses biographes se sont occupés de scs ancêtres et ont longuement déroulé sa généalogie; je ne les suivrai pas sur ce terrain de peur de m’égarer, alors surtout (|uc je puis faire valoir des titres plus réels et qui lui appartiennent c.xclusivenient (*) : je me bornerai toutefois à donner ici des indications sommaires sur scs principaux ouvrages.
(') Si nn lui de» nouvelle» de sa santé, il en faisait le tableau le |diis
sombre et le terminait assez souvent jiar ce vient refrain ;
C est ain.xt qu'on dcM-rnd gaiement Le fleuve de la vie.
(») ■ par diplôme, en date du 25 décembre 1842, de ReifTcnbcrR a obtenu reconnaissance de «on titre de baron, iranstnissildc à se» descendant» des dent setes. • Ad. Mathieu, A'o/ice »«r F.-A.~F.-Th. ôaron de Beiffenberg, page 54.
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Les premiers el les derniers inslanls de la carrière liltéraire du baron de ReilTenberg ont été consacrés à la poésie ; c’est avec raison qu’il disait presque au moment de mourir :
I^.s vers convienoeiil à lou(
Je leur dois un peu de coiiraKC (Juand pour moi s'assombrit te jour;
N'ont-iU pas droit à mon homma;^e?
Ils furent roun premier amour (*)•
Quelques fragments de la tragédie Le Comte d'Egmont, marquèrent ses débuts ; ils parurent presque en même temps dans le Mercure belge et dans l’^nnuaire de la Société de littérature de Bruxelles (*). Il est impossible de porter un jugement sur cette œuvre qui n’a jamais été publiée (’); toutefois, ce qui en a paru montre que l’auteur s’était formé à la bonne école : son vers a de l’élévation et de l’élégance; des réminiscences dans les formes poétiques, un peu de roideur décèlent l’écrivain encore novice sur la scène tragique. En choisissant ce sujet, l’auteur annonçait du tact; il avait compris que le moyen le plus sûr d’intéresser était de toucher l’élément national par son côté le plus sensible.
Remarquons en passant que le comte d’Egmont, ce glorieux martyr de nos libertés qui, depuis bientôt cinquante ans, a été célébré à satiété sur tous les tons, n’avait point encore de statue en 1854, quoiqu’il eût été souvent question de lui en ériger une.
(') Fables nouvelles, proIoKue, 1 vol. in-18, chez Miiquardi, 1849.
(*) j}/ercure belge, (. I, p. 487. 1817 ; Recueil annuel de poésies de la Société de littérature de Bruxelles, 1818, p. 14. Voyez aussi les Leçons de littérature, par Nocl et De La Place, supplément, édition de Gand, chez De Biistcher el fils, 1822.
(*) Dans les notes du tome II de Potivrage /.e ^imanc/ie, p.257,deReifTenberK fait connaître qu'il .ivait remis sa tragédie à Talma, et il rend compte du jugement qu'en portail ce grand artiste.
Les Politiques de salon fiirenl écrits en même lemps que l.e Comte d’ Egmont ; c’est ce qui faisait dire en plaisantant à M. Raoul ; « Je vois avec une extrême satisfaction que votre voisin va paraître incessamment aux yeux du public, un pied chaussé du brodequin et l'autre du cothurne : j’espère bien, le jour où il se montrera chaussé de la sorte, aller voir comment il s’y prendra pour saluer le parterre. » De Reiiïenberg ne passa point par cette épreuve; la pièce fut néanmoins imprimée en 1821, deux ans après avoir été composée ('). Elle mérite certainement les honneurs de la lecture, bien qu’elle ne satisfasse pas entièrement aux conditions qu’exige un succès dramatique.
Le sujet n’a rien de neuf, rien de saillant; son mérite réside plutôt dans le style, qui est facile, élégant, qui a de la chaleur, parfois de l’élévation, et qui généralement rend d’une manière pittoresque le côté ridicule des choses.
L’auteur introduit dans son second acte un che/ de cabale qui vient réclamer auprès d’une comtesse le prix du succès obtenu par son avocat :
L4 CUITK.VSF..
Eh ! i|ui donc élcs-voiis ?
iT. tnr.F T»r. la caiale.
Par éiat,
A uni l'heure, je vends l'opinion publique.
InsUtut, sermon, drame nouveau,
Chambre des députés, éleclions, barreau,
Tout est de mon ressort : j'ai nom de La Cabote.
Seul je fais le succès, la gloire est ma vassale,
Je dis un mot, Racine est vaincu par Pradon ;
En illustre, d'un mol, je transforme Fréron.
Hier votre avocat, pour une somme honnête,
Me demande un succès; j'accepte, je m'apprête ;
Mes aftents dans Paris volent de tous côtés ;
Au palais on accourt à pas précipités;
(') Lei PoUtiquti de talon f comédie en trois actes et en vers, reçue et non représentée, avec un prolopip en vers. Bniselles, chei Hayez, 1821, broeb. in-8®.
Voire cause tievienl c«lie de la pairie;
Chacun autour de vous se démène, sVcrie;
Devant les juges même en dèpil de la loi,
Nous vous applaudissons : ce triomphe est à moi,
J*en réclame le pria.
De Uei(Tei>berg a dédié son ouvrage à son ami, M. Ph. Lesbroussart : « Soyez mon public, dit-il, puisque des considérations étrangères à la littérature ont empêché le nouvel essai dramatique de subir l’épreuve dilTicilc du théâtre. » Le dernier l'ait, sur lequel nous ne nous expliquerons pas, est éminemment à regretter, surtout à cause du prologue, sous forme de dialogue, qui précède la pièce. Le sentiment patriotique s’y e.xprimc sous le langage de la bonne et franche comédie. On y rencontre des tirades faites d’un seul jet, pleines d’entrain, de vigueur et d’élégance.
En 1819, il avait publié une autre comédie, intitulée Le Malhevr imaginaire (') ; je me bornerai à mentionner cette bluette; elle offre une série d’invraisemblances qui ne sont malheureusement rachetées par aucune situation neuve, par aucun caractère un peu saillant.
Je citerai surtout des vers consacrés à la Belgique, qui résument d’une manière brillante et précise l’éloge dace pays, dont les destinées alors étaient liées à celles de la Hollande. (3es vers, peut-être oubliés aujourd’hui, méritent d’étre rappelés :
Respectez enAo votre belle patrie.
Baisez avec transport cette terre chérie;
De ses champs fécontlés contemplez les sillons, Vaste et riant cercueil île tant de bataillons. L'ennemi, se flattant d'une conquête aisée,
Cent fois tourna vers nous sa valeur abusée.
Ils venaient nous courber sous des Ters abhorrés; Ils ont tonché le sol, il les a dévorés.
(') Comédie eu un acte et eu prose, Bruielles, chez Weissenbriich, brochure
Voyez CCS mouumciUs confnlenls de l'hisloire, Ch;iqMe pierre él(M|iienle alleslc noire (gloire.
Ici) de la chimie alliioiant les roiiriieaiix, peinlnre ravit aux riches minéraux Ces brillanles couletirs dont la force native Emprunte aux sucs ilu lin une teinte plus vive.
Du cercle qui le trompe épiant le contour IJi, moderne Archimède, un savant, à son tour, Veut finir du passé les futiles querelles,
Et tire de l'erreur des vérités nouvelles.
Un autre préférant le scalpel au compas,
Cherche dans l'homme éteint les secrets du trépas; A la grâce, plus loin, le savoir qui s'allie,
Enseigne la sagesse et chante la folie.
Des anges détrônés Vondel peint les fureurs;
Il remplit notre esprit de tragiques terreurs;
Et du monde ignoré dévoilant le roys(ëre|
La poésie unit le ciel avec la terre.
Sans doute, l’auteur, en revoyant cette pièce, y eût corrigé, plus tard, des vers faibles ou exagérés, mais rcnsemble résume d’une manière heureuse les principaux caractères distinctifs de l’ancien royaume d’alors, ainsi que les services rendus aux arLs, aux lettres et aux sciences par les frères Van Eyclvj Grégoire de Saint-Vincent, André Vésalc, Érasme, Vondel.
La Tôiso/i d'Or, opéra comique dont le succès fut assez médiocre, peut-être parce qu’on attendait mieux de l’auteur, n’a point eu les honneurs de l’impression. Le Siège de Corinthe, au contraire, fut imprimé, mais il ne subit pas l’éprouve de la scène ('). Le sujet de cet opéra est emprunté à un poème de lord Byron.
Ce n’était point par l’invention que se distinguaient les compositions dramatiques du baron de Reill’cnberg : on n’y trouve point de combinaisons nouvelles, ni de scènes préparées de manière à produire des clTets inattendus. 11 n’avait
(*) Dans le recueil Lu Harpes, 1835.
oogle
point étudie les secrets ressorts qui captivent l’attention du spectateur; les intrigues de ses pièces manquent d’art. Sous un autre point de vue, le talent d’observation n’avait pas encore eu le temps de se développer; l’extrême vivacité de l’auteur ne lui avait pas permis d’acquérir l’expérience nécessaire pour donner à ses personnages un caractère soutenu et pour les dessiner d’une manière franche.
Servetur ad imum Qualis ab ineepto procetstrit.,.
Il ne travaillait pas encore sur son propre fonds; il suivait les chemins battus et marchait sur les traces des autres. Une trop grande facilité d’écrire est peut-être le principal obstacle à des succès durables. J’ignore s’il a senti lui-même ce qui lui manquait pour réussir au théâtre ou s’il s’est trouvé découragé à la suite de ses premiers essais ; mais il abandonna cette carrière dès le début.
En même temps qu’il s’essayait dans la tragédie, la comédie et l’opéra, de Reiffenberg sacrifiait à la muse pastorale : il avait entrepris de traduire les Églogues de Virgile et avait publié successivement celles intitulées : Tityre, Alexis, Gallus, Silène, Pollion ('). Son travail n’était certes pas sans mérite ; mais Virgile a été traduit si souvent et par des hommes d’un talent si distingué, que la lutte était difficile. Je ne sache pas que de Reiffenberg ait achevé son entreprise; peut-être jugea-t-il prudent de s’en tenir à ces essais, cédant à l’avis peu charitable de Froment :
Ordoooe à Reiffenberg de quiUer U bouleUe;
J^aime mieux ion tlfllci encor que ta muieue.
De Reiffenberg publia, en 1823, un recueil de poésies
(') Sferetire brigt, I. V el stiivinU, 1818.
dont quelques-unes avaient paru déjà dans le Mercure belge et dans les Annuaires poétiques. Il donna à ce recueil le titre de Harpes (') : ce qui faisait dire au même Froment : « Il faudra maintenant que vous publiez vos liâtes, et moi, mes violons. »
Les Harpes furent réimprimées avec de nouvelles poésies de l’auteur, à Paris, en 1825 ; puis elles reparurent encore sous le titre ; Ruines et Souvenirs (*) ; elles contiennent en général des légendes et des ballades. On trouve aussi, dans les deux premières éditions, le Siège de Corinthe, opéra dont il a été parlé précédemment.
En supprimant cette pièce dans sa troisième édition, l’auteur a pu dire : « La plupart des pièces que renferme ce volume se rattachent à des traditions nationales. Recueillir nos souvenirs historiques, rassembler nos titres à l’estime du présent et de la postérité, tel a été le but constant de mes veilles. » (Préface.) Nous ajouterons qu’il a souvent rempli avec talent la tâche qu’il s’était imposée. Sa versification est facile; et, selon les circonstances, elle ne manque ni de grâce ni d’élévation. Le Chant de victoire de la prêtresse L'elléda, Les Imprécations du serf du XIP siècle au pied de la croix. Le Barde captif sont des hymnes où le
(') « Quelques personnes ont trouvé le titre «le f/arpet extraordinaire, hixarre, dit de ReifTtfiiherg, dans raverlissemenl de sa 3* édition ; j'aurais pu leur rë{>ondre d'abord que le nom ne fait rien à l'a(Taire, et m'autoriser ensuite d'illustres exemples. • Puis, comme si cette juatiOcation n'éiait pas siifnsante, il ajoute, dans une note à la fin du volume : u Moore nous apprend que Byron songeait à publier la ffarpe trlandaiie, et l'on a imprimé un recueil de (wésics prétendument illyrieones, sous le titre de La Guzlüj instrument favori de.s Horlaqucs. S'il fallait une autorité plus ancienne, je dirais que la du |K)Cie espagnol,
Thomas Antonio Gonxaga, est divisée par Lyrti,.. • Ces jiisuncalious savantes ne feront jamais, je pense, qu'un lecteur français nu trouve étrange le nom de harpes appliqué i des poésies. Je préfère son premier motif : lu nom ne fait rien à l'afTairu.
(») Poésies diverses, suivies d’épUret ef de discours eu vers; Paris, chex Dondey Dupré, 2 vol. in-18, 1825.
poêle a fail preuve de chaleur et de force. Plusieurs petites compositions ont une physionomie gracieuse et spirituelle ; je citerai en particulier Le Sire de Warfueée, La Bannière, La Peur, Les Cruches de la dame Jacqueline, Le Ris de la folle, etc. Dans quelques passages, on se rappelle^ malgré soi, ce vers de Voltaire, si souvent oublié des poètes :
Lci >en aisémenl TaUs iodi rarement ailés.
Dans les lettres comme dans les arts, rien ne doit être négligé ni fait avec précipitation.
En voulant dire trop de choses en même temps, l’auteur devient parfois embarrassé ; je citerai pour exemple les vers mêmes qui commencent le recueil :
Que le soc dans nos champs Tienne heurter la hiére D*un héros dépouillé de ta pompe guerrière^
D’un prince à qui les sers rongeurs,
Des i>euples opprimés inutiles vengeurs,
Sans respecter le rang suprême,
Ont une fois encore été le diadème,
mort se montre à nous dans toute sa laideur.
Il faut que le vers soit limpide; si l’on offre à l’esprit plusieurs images à la fois, on lui ôte le moyen de les saisir nettement.
Parmi les discours et les épitres, je placerai en première ligne la pièce intitulée : Le Champ Frédéric (') ; on y trouve de l’élévation et du sentiment. On remarquera des vers heureux dans le passage suivant, bien que ce tableau mythologique contraste un peu avec le ton du reste de la pièce :
Le travail ! c’est le dieu qui gouverne le monde,
C’est lui qui, dirigeant les coursiers du soleil,
S’élance, le matin, de l’Orient vermeil;
(’) Colonie consacrée aua indigeuls.
Uaoison palaii bumlde il éveille Nérée,
L*arracbe saD» pitié de sa couche azurée :
Le force, chaque jour, à soulever les mers,
Les enchaîne bientôt dans leurs gouffres amers.
Irrite leur courroux, le contient et l'apaise.
Aux antres de Lemnos, sous les yeux de Vulcain,
Pour l'armure de Mars il façonne l'airain.
Plonge le fer brûlant dans l'onde frémissante,
Mar«|ue des lourds marteaux la cadence pesante,
Et dans les flancs noircis des soufflets haletants,
Pour attiser la flamme, emprisonne les ven(« ;
Il convoque des dieux l'auguste aréopage,
Du Stjrx et du Cocyte aborde le rivage,
Sur son trône d'acier Axe le noir Pluton,
Ou ranime l'ardeur des serpens d'Alecton.
Au milieu des enfers, dans l'ablme des ondes,
Sur notre terre, aux cieux qu'un océan de mondes Blanchit durant la nuit de ses flots argentés,
D'un semblable besoin sans cesse tourmentés,
Les êtres animés, l'impassible matière,
Les fluides subtils et l'active lumière,
Tout se meut : le travail, par un puissant concours.
Ravive l'univers qui rajeunit toujours.
Le Partage, emprunté en partie à la pièce de Schiller Die Theilung der Erde, mérite également d’étre cité pour la richesse des peintures et pour le bonheur avec lequel sont rendus certains détails qui semblent ne point appartenir au domaine de la poésie. Cette flexibilité de langage distinguait particulièrement notre confrère ; on en trouve des exemples nombreux dans ses écrits. Dans son épitre d quelques membres présumés d’une société secrète, il avait à rappeler les moyens employés pour se reconnaître entre eux; voici comment il s’y prend :
Dispersés, mais toujours réunis par un signe,
Aperçus, mais cachés, muets, mais entendus,
Même en vous découvrant, vous restez défendus.
Avec art Indiscrets et prudemment frivoles,
Le loucher et la vue ont pour vous des paroles;
D'un parent, d'un ami si vous louchez la main,
Votre doigt curieux l'inlerroge soudain,
ÏA main} en frémisMot, ré|>ood : • c*est on complice, • On repousie, immobile, un funette artiAce(*).
Dans I epitre à son ami Vautier, il a essaye une tâche plus diflicile, celle de mettre en vers un système philosophique; s’il n’y a pas complètement réussi, on y trouve de beaux passages et des pensées rendues avec énergie et concision. Les anciens nous ont souvent donné des exemples pareils, surtout Lucrèce, dont le mérite aujourd’hui réside presque tout entier dans la diction. En remontant jusqu’à Hésiode, on voit se plier au rhythme de la poésie les plus simples détails de la vie domestique. Il est vrai qu’à une époque où les livres n’étaient pas connus et où l’on avait à peine quelques manuscrits, cette forme sacramentelle était à peu prés indispensable pour transmettre des maximes et des préceptes dans leur pureté originelle.
Voyons comment notre confrère a présenté l’exposition sommaire de la doctrine de Kant, qui résume peut-être toutes les dillicultés du genre descriptif; je suis loin de prétendre toutefois qu’il les ait vaincues :
ICanl enRn appanit ; l'homme fut rlé(romp<; I/jbsotii remooia sur son Ir6ne usurpé,
Ibi noire cnlcndemenl la force subjeclive Atti objets imprima sa forme impérative;
Sans attendre les faits, elle osa décider;
La nature sentie i ses lois dut céder,
El l'espace et le temps, ces types nécessaires,
De la perception législateurs primaires,
Dans l'étre connaissant restèrent désormais.
Surtout ne croyex pas, ne répélea Jamais Que ridée avec l’homme aussitôt a dô naître; L'enfant n'a point connu, mais est prêt i connaître ; Ses facultés dormaient : il veille, H a senti;
L’objet frappe les sens; par les sens averti,
Dans l'Ame le cerveau fait éclore une idée;
Et l'idée, A son lour, en sa route guidée,
(*) Poéiies diversti; Paris, t. Il, p. G9.
Anit lor l6 «miu, de qui l’ébranlement A l'organe alleniif pane fldtlemenl (*}.
Raoul ne partageait pas les idées philosophiques vers lesquelles son jeune ami semblait pencher alors; quand il en était question, il répétait d’un Ion goguenard ;
L*«btolu remooU «ur ion Irène uturpé ;
puis il ajoutait : il me payera son absolu. Le vieux poète satirique s’en tint cependant à ces menaces.
De Reiflcnberg me semble plus heureux, quand il emprunte les formes élégantes du poêle de Tibur, et que, dans une épitre dialoguée, il nous fait assister aux luttes incessantes que se livrent Yâme et le corps. Ce sujet est véritablement poétique, et l’auteur a compris le parti qu'on en peut tirer.
Ses épitres sont dédiées à des personnes plus ou moins célèbres, à MM. de Baranle, Arnaull, Viennet, Cousin, Nodier, etc. Quelques autres sont adressées à des amis. Il est tout naturel qu’on y trouve les noms de Raoul et de Vautier ; nous avons déjà rencontré celui de M. Ph. Lesbroussart, placé en léle de la comédie Les politiques de salon; on le retrouve encore en tète du sixième livre de fables, publié en 1848 (*). Le poète louche rarement la corde clégiaque; il semble se délier de lui toutes les fois que l’esprit doit faire
(') mon ami A'...., t. Il, p. 63.
(*) Prologue de U fable inlUulée : Le Goütf p. 111.
Lei vieilles amitiés sont toujoars les meilleures,
Comme un vin bien mûri réchauffe le vieillard,
Elle» vienoeot encor nous charmer »ùr le tard,
El dorer nos dernières heures.
Les amis de deReIffenberg notaient pas ingrats; ils lui adressaient également de leurs vers : ce qui faisait dire aux rieurs qu'ils com|M>saient ensemble la confrérie de l'^dorafion muttteUe. Voici quel<|ues vers tirés d'une épllrc qu'un
place au sentiment; cependant, il a trouvé plus d’une fois des accents sympathiques, surtout dans les retours qu’il fait sur lui-meme : j’en ai déjà cite un exemple, en voici un second, emprunté à l'épitre intitulée: A de jeunes infortunés :
J'ai soiifTert pins que loi ; Je n'eiis de mes aïeux Que i'éclal de leur nom, très* frivole à mes yeux :
Seul, jeté dans le monde au sortir de l'enfance,
J'errais avec effroi dans mon indépendance.
Opprimé par la main qui devait me bénir;
Le Dieu des orphelins daigna me soutenir,
C'est ce Dieu qui m'apprit à souffrir sans murmure,
Qui dans mon sein meurtri réchauffa la nature,
Des charmes de l'étude embellit mon loisir.
Fit briller mes regards de l'éclair du plaisir;
Et de mon cœur désert peuplant la solitude,
Y sema de l'amour la douce inquiétude.
Dans ses Adieux à l' Athénée de Bruxelles, on trouve également des vers bien sentis, surtout ceux que le poète a consacrés à la mémoire de M. Lesbroussart père, son ancien |)rofesseur, pour qui il avait conservé la plus tendre vénération.
ami avait adressée à de Rciffenherg, en 18^, en réponse à des vers qu'il en avait reçus :
ic tv vi», r( birulél je sentis dans mon Imc Dr la ti-ndrr amitié naître la douce flamme.
Ton rreur comprit le mien { tu comblas tous mes xtrtiv.
Sous sou paisible abri nous rassemblant tous deux,
Le niéiiir loi! rouvrit notre amitié fitlélc;
Protégea de nos ccetirs l'union mutuelle Kl nous vil,rniratiiés pnr les mêmes plaisirs,
Ensemble par réunie égayer nos loisir.'i.
J'étais, il est trop vrai, loin d'une tendre mère*.
Mais j'éluis prés de loi, prés d'un ami, d'un frère.
Ton savoir, la douceur, Ion facile entretien.
Tou esprit plus brillant. Ion Age égal au mien.
De les soin» nilrnlifs l'aimable prévrnanec.
D'un avenir commun la commune espérance.
Tout enfin me charmait, etc.
(/Annuaire poétique de 1833.)
Je n’ai point parlé des Quatrains que renferme le lomei°'^ des poésies diverses; ils ne me semblent point à la hauteur de ce qu’on pouvait attendre d’un écrivain aussi spirituel.
A partir de 1825, la muse poétique visitait plus rarement notre confrère ; elle semblait avoir compris la nécessité de céder la place à des sœurs plus austères ; de temps en temps, elle l’inspirait encore dans ses instants de tristesse ou de bonheur : elle lui a dicté sourtout quelques vers touchants sur la perte d’un de ses enfants (').
Vers la fin de sa vie, la maladie et le besoin de se distraire ramenèrent de ReilTenberg à ses premiers penchants. « Je n’avais jamais fait de fables, dit-il. Pendant mes vacances (1847), à la campagne, privé de livres, presque de plumes et de papier, le tout par ordonnance du médecin, je revins avec délices, tel qu’un écolier qui trompe ses maîtres, aux jeux ravissants de ma jeunesse, qu’un instinct mystérieux attirait vers la poésie et que le caprice de la destinée poussa dans une direction contraire. » Malheureusement il ne goûta pas ce plaisir avec modération; il composa une première fable (’), puis une seconde, une troisième, « si bien que le nombre put former un petit volume. Ce futl’affaire dequinze jours au plus. » C’est lui-mème qui nous l’apprend; quinze jours seulement pour composer quatre-vingts fables ! et peu de temps après parut un nouveau volume (’).
Il ne faut pas juger avec trop de rigueur ces dernières
(') VEnfant mort-né. Voyex Ruine* et Souvenir*, p. 98.
(*) c Celui de do» écriraÎDS qui a le iDieux réussi dans l*a|ioiugiie, dit-il, venait de faire paraître la septième édition de son recueil. Je pris la liberté de brocher une fable â son intention : • Préface de* Apologue*, 1 vol. in-18, chea Mu> quardt, 1848. — A côté du nom de M. le baron de Slassart, qiril loue avec raison, de ReifTenberg cite les noms des principaux fahuli<<les moilernes; nous pouvons y Joindre celui de M. Van den Zande, déjà connu précédemment par un recueil de contes cbarmanis, mais imprimés pour les amis de l'auteur seulement.
(*) Fable* nouvelh*, 1 vol. in*18, 00 pages, Muquardt, janvier 1840.
fleurs d’automne qui ont procuré quelques heureux instants à celui qui les a fait naître. Si quelque chose peut étonner, c’est qu’au milieu de tant de précipitation e^de souffrances, l’auteur ait pu trouver, chemin faisant, des inspirations nouvelles et des vers dignes de son meilleur temps. Quelquefois la douleur l’emporte et lui arrache des plaintes amères, non contre son mal physique, mais contre ce qui avait pu le blesser moralement pendant ces temps désastreux. Son humeur éclate, surtout contre les nivcleurs modernes, les charlatans politiques et les adorateurs des titres et des décorations ('). Il était, dans ces noirs accès, moins fabuliste que satirique; au reste, on conçoit qu’il n’en voulait qu’aux abus; il était lui-méme un des hommes les plus décorés et les plus titrés de la Belgique; il eût fait preuve de peu de tact en s’élevant contre des distinctions dont les princes et les sociétés savantes n’avaient pas été avares pour lui : ce sont des politesses qu’il serait de mauvais goût de refuser, quand elles viennent spontanément et comme témoignages d’estime, mais qui flétris-
(*) « La manie des litres, des décoralions et des ftt'néalogies a fait, dr|>iiiH la l'éroliilion démocraii(|iie de 1830, des progrès incalculables, et l'on {K;ut alîirmer qu'en Belgit|ue, elle esl arrivée à Pélat d’épitiêinie mentale, de choléra inlellec> tuel. Les plus raisonnables même eu sont attcinls. Ce qu'il y a de grotesque au milieu de ce déhonlemcni de prélcuiions arislocratiques et de vanités l>ourgeoises, c'est qu'il n*exi.ste, au dire de chacun, qu'une décoration légitime, celle qti'tl portej qu'un titre respectable, celui qu'il a mendié; qti'une généalogie intéressante et véridique, celle qu’il s'est fabriquée lui-méme ou qu'il a payée, à beaux deniers comptants, aux industriels par qui ce travers est avanlagciisemenl exploité : • y^pologuei, p. 170. J'ai transcrit celle note en entier, parce qu'elle renferme, en effet, un tableau assez exact, quoique chargé, de ce qu'on observe autour de soi . De Reiffenberg avait déjà traité le même stijel dans les notes de sou ouvrage Le Lundi, pages 3tâ et suivantes, et il termine en disant : • Celui qui écrit cette note est en possession des documents tes plus curieux sur 1a noblesse ancienne, moderne, ou usurpée de la Belgique. On le sollicite, en ce moment, de faire usage de ses matériaux, et il pourrait bien se lais'^er aller à traiter un sujet dont rinlérétesi loin d'étre perdu, malgré les progrès des idées üémocratique.s. » Heureusement pour sa tranquillité, U s'en tint à cet avis.
De Reiffenberg avait été nommé chevalier de l'ordre de Léo|>old, en 1839.
sent au lieu d’iionorer, quand elles sont le résultat de sollicitations ou d’intrigues.
Les ouvrages littéraires que le baron de Reiffenberg a écrits en prose ne sont pas moins nombreux que scs ouvrages poétiques. 11 fit paraître d’abord, dans le .Wercwre belge, un grand nombre d’articles sur dilFérents sujets, et, entre autres, V Ermite du parc ; la Galerie littéraire ow les poètes latins de la Belgique ; les Philosophes belges, dialogues; les Annotations de M. André, revue littéraire de l’année 1818; le Grenadier, nouvelle extraite des mémoires de ma vie (') ; De la Chevalerie; Episode du Carnaval; Extrait des mémoires d'un fils adoptif de Candide, etc. Ces didérents écrits peuvent être considérés comme les résultats de ses lectures ou comme les délassements de travaux plus sérieux.
A la suite de la révolution belge, il chercha, dans la littérature, de nouvelles distractions et des diversions à ses inquiétudes sur l'avenir. Il écrivit deux volumes de nouvelles, intitulés: Le Dimanche, récits de Marsilius Brunck ; puis un troisième volume. Le Lundi , nouveaux récits de Marsilius Brunck. Sous ces titres très-élastiques, il s’était ménagé la faculté de mettre le public dans la confidence de tout ce qu’il sentait et de ce qu’il voulait bien lui communiipier. Il est peu d’auteurs qui ne se laissent aller au plaisir «h‘ se mettre en scène dans leurs tableaux, fùt-ce même dans un coin obscur, à peu près comme ces personnages qu’on voit dans les peintures anciennes et qui , sans prendre part à l’action principale, se tiennent en prières, tout préoccupes de leur salut. On peut croire que notre confrère s’est caché, du moins en partie, sous le voile de Marsilius Brunck (*).
(') C«Ue nouvelle se rap|torle à Tépoquo de 1815. Mercure^ t. VI, p. 5C9.
(*) El comme sM eùl craint que le voile ne fût pas assez Iraniparent, il dit dans scs notes : < Voici un passage des Annales de Bamberg, cotD|>osécs par
Quoiqu’il en répudie le titre, on voit que de Reiffenberg est resté plus ou moins disciple de l’auteur de Candide. Ses contes, en général, sont écrits avec esprit et facilité. On les lit avec d’autant plus d’intérêt, que, dans quelques-uns, il a cherché à offrir des peintures des mœurs et des usages de nos aïeux ; personne mieux que lui, sans doute, n’était en position de le faire. Sous ce rapport, on remarque les contes Gavre au chapel; Une légende de la Hesbaye: Olivier le Diable; Jonathan le Juif, Séjour de Louis XI aux Pays- Bas, LeFranc-Uaeon; Madame des Houlièresà Bruxelles; Bruxelles en 1720; Ahasvérus ; tic. Peut-être, dans ce dernier conte, nous montre-t-il madame de Loquesolles dans un déshabillé par trop complet; plus d’un lecteur éprouvera l’embarras et la surprise du jeune page Saintré. Dans scs notes, le conteur cherche à s’en excuser; mais la justification serait plus difficile en ce qui concerne Pierre Delsaulx et l’dbbé Baclot; aussi ne l’a-t-il pas même essayée. On a peine à concevoir ce jeune médecin , si vertueux, si chaste, « dont la rougeur couvre le front à chaque expression malsonnante, U et se livrant tout à coup aux excès les plus révoltants sur le corps d’une jeune fille mourante qu’on a confiée à ses soins. Mêmes excès, meme frénésie chez l’abbé Raclot. De Reiffenberg, sans s’en apercevoir, cédait à l’influence de cette mauvaise littérature contre laquelle il s’est lui-méme souvent élevé et qui, dans ces derniers temps, a été une déplorable source de démoralisation. Le désir exagéré de créer du nouveau a fait explorer tous les recoins du vaste champ
Mania Hoffman et puMiées i>ar J. -P. Luticwig, pansage qui semble concerner la famille de Marsilius de Frensdorf, dilBrunck. Il se trouve dans la chronique sous Tannée 1188 ; Cæterum R.... gioruin, Frtnsdorfiorumf JFaschenfeldensium eomitum, eadem fuit cum Schtüstelbergiorum famiUa niiiquod ab its foci's, ubf regiam habuerunt, appellari maluerunt. L'auteur est plus explicite encore dans ses 5'ouveni>s d'un pèlerinage en Vhonneur de Schiller f pages 388 et suivantes.
(le la liltérature; cl, pour en trouver, on a élé chercher des elTels depuis longtemps dédaignes par le talent qui se respecte.
Le Petit-Neveu de M. Oldbuck est une agréable facétie, où sont spirituellement esquissés quelques-uns des principaux travers du bibliomane. Je n’en dirai pas autant du conte Bonus, bona, bonum, qui semble écrit avec humeur et sous l’influence de noirs chagrins.
On trouve à la suite des contes du Dimanche une lettre à M. Félis sur quelques particularités de l’histoire musicale de la Belgique. Cette lettre, qui avait d(‘jà élé publiée précédemment, renferme des documents curieux que l’auteur livre comme matériaux à l’habile écrivain auquel l’art musical doit tant de précieux ouvrages.
Il ne faut pas chercher, du reste, dans ces opuscules, plus que l’auteur lui-méme n’a voulu y mettre; il n’a eu d’autre prétention que de se délasser et d’associer, pendant quelques instants^ le lecteur à ses plaisirs.
Les Souvenirs d'un pèlerinage en l'honneur de Schiller parurent en <839 et furent suivis, un an après, des yVo«l’eaux Souvenirs d’Allemagne, pèlerinage à Munich. Rien de plus commode que le cadre d’un voyage qui permet de rendre compte, sans s’astreindreà aucun ordre, de touteeque l’on pense ou de touteeque l’on a pensé, de tout ce que l’on voit ou que l’on est censé avoir vu, de tout ce que l’on a dit ou que l’on voudrait avoir dit; on n’a point de dépense d’imagination à faire pour le plan de l’ouvrage, et c’est une économie considérable. Mais le public est plus exigeant sous d’autres rapports: il veut impérieusement qu’on l’amuse, qu’on l’instruise sans fatigue et qu’on lui fasse habilement une part dans les plaisirs du voyage. Or notre confrère réunissait à un haut degré toutes les qualités nécessaires pour satisfaire à ces conditions importantes: aussi ses Souvenir*
peuvent-ils être placés parmi scs meilleures productions littéraires.
Si l’on imprimait encore les lettres des savants, on pourrait trouver dans celles du baron de ReilTenberg un recueil de renseignements utiles sur les hommes et les choses, entremêlés d’anecdotes piquantes et de causeries aussi instructives qu’agréables. Il avait le talent de donner du charme au.v moindres objets ; assez souvent ses billets même portaient l’empreinte de la grâce et de la finesse de son esprit. Sous ce rapport, ils sont incontestablement dignes de figurer dans les collections des amateurs d’autogra[)hes, bien que l’écriture n’en soit pas toujours lisible, comme ses lectures nous l'ont souvent prouvé dans nos séances académiques.
Malgré son talent comme littérateur, de ReilTenberg s’est acquis des litres plus sûrs et plus durables dans le domaine de l’histoire. La lilléralure française, en effet, a été cultivée avec tant de succès, qu’il n’y a point de branche, quelque modeste qu’elle soit, qui ne présente des rivaux redoutables; dans l’hisloire, au contraire, on peut, sans briller en première ligne , se rendre utile , indispensable même et acquérir des litres à la reconnaissance de scs successeurs. La lumière que l’on répand sur des sujets controversés, les sources nouvelles que l’on met au jour, des faits importants qu’on expose avec plus d’ordre et de clarté, sont des services d’autant plus appréciés, que les lecteurs sont moins en état de vérifier par eux-mèmes, et qu’ils se trouvent, en quelque sorte, dans la dépendance des écrivains qu’ils ont à consulter.
Presque au sortir des bancs de l’école, de Reiffcnberg aborde résolument les recherches les plus ardues sur l’histoire de notre commerce au moyen âge, de l’origine de nos villes, de notre littérature, de nos arts. Bientôt il ose davantage et nous présente le Résumé del’histoire desPays-
— -iïS -
Uns: mais celle esquisse ne lui fail que mieux senlir les études qui reslenl à entreprendre pour compléter le tableau, «.l'avais conçu, disait-il en 1839, une histoire des Belles où j’aurais essayé de faire voir que, malgré le provincialisme qui les a détachées les unes des autres, malgré les dilTérences de langage, de mœurs et d'intérêts , il y a, dans les populations qui habitent la Belgique des traits généraux de caractère qui constituent une nationalité et que le temps et les révolutions n’ont pas eu le pouvoir d’altérer. Je tenterai peut-être prochainement d’exécuter ce projet. Ce sera l’e.xpiation d’un précis esquissé Sur le patron des résumés de mon cher Félix Bodin, précis conçu dans l’esprit faux, dénigrant et épigrammatique de ces abrégés et aussi mauvais, j’ai le droit de le déclarer, pour le fond que pour la forme ('). »
En même temps qu’il écrivait, pour les gens du monde, ce Résumé qu’il condamne d’une manière si impitoyable, notre confrère entreprenait, avec M. Lecocq, de retracer, sons un format moins modeste, les Fastes belgiques ou galerie lithographiée des principaux actes d’héroïsme civil et inililaire cl des faits mémorables qui appartiennent à la nation belge. Les premières livraisons de cet ouvrage, resté inachevé, parurent en 1823. Une autre publication de même nature, le Recueil héraldique et historique des familles nobles de Belgique, n’eut également qu’un spécimen et une livraison.
De Reiffenberg rendit surtout service à l’élude de notre histoire nationale, en montrant la nécessité d’en vérifier les sources. Il développa la plus grande activité pour atteindre son but, et c’est là son plus beau titre littéraire : travaux
(') Souvenirs d’un pèlerinagef page 905, et en note : c J'avais fait pour lui un fiésumé de V histoire de Belgique, dans le 5ensde la philosophie puérile de la pliipan des réfturoéi de ce genre. » •
assidus de cabinet, recherches dans les bibliothèques et les archives, éditions nouvelles de chroniques et de mémoires, publications de manuscriLs inédits, appels à tous les hommes s’occupant sérieusement d’histoire, exhortations à l’Académie, démarches auprès du gouvernement; il fit mouvoir tous les leviers capables de lui donner la force dont il avait besoin. Tant de constance fut couronnée de succès : il eut à la fin la satisfaction de voir adopter ses vues. Je lui laisserai rendre compte des tentatives infructueuses de ses prédécesseurs, de ses propres efforts et des résultats qu’il obtint (').
« Juste Lipse, un jour, laissant respirer les Grecs et les Romains, enfanta le projet de réunir les chroniques belges inédites. Les troubles civils et les guerres qui en furent la conséquence l’empèchèrent de l’exécuter. Son disciple Erycius Puteanus ne fit en ce genre qu’un essai peu remarquable. Sous Marie-Thérèse, le comte de Cobentzl reprit ce dessein. On essayait de le réaliser lorsque les Français entrèrent en Belgique. Après trente-trois ans, le gouvernement des Bays-Bas, auprès duquel mes sollicitations constantes trouvèrent un accueil favorable, et qui a bien mérité des lettres en Belgique, nomma un comité chargé d’exhumer nos annales (’). Déjà deux volumes étaient terminés quand une grande catastrophe politique vint encore interrompre ce pacifique travail. Enfin, un arrêté royal du 22 juillet 1834 a reconstitué la Commission d’histoire qui.
(') Voyei, pour plii5 <lc «télaiU, ilann le lome Vi <îe< Archivet historiqmt des Payi-Bas, pp. 335 et »utv., un article iolilulé : Sur let (en(a/ii'e« faites au sein de Tj^cadémie pour Ut pu6/ira/ion des monuments de ^histoire belgique. Cet article renferme (ie« détail» lrè»-ciirieiix.
(*) Un arrêté royal du 33 décembre 183C nomme membre» de cette Commis» sion, 1UM.de RcifTenberg, Willem», Vande Weyer, Raoul et Bernhardi. Les seules publication» i|iiî aient paru, en 1830, sont Vffistoire de l'ordre de la Toison d*Or et P. â Thtjmo ffistoria Brabantir diplomatiea, faites par le baron de RcifTenberg.
lout l'annonce, Icrrainera sa lâche palriolique sous la protection du roi et avec l’aide du ministère (*). »
Notre confrère ne mentionne pas, dans ce passage, la part de travail que l’Académie royale s’était réservée, en dehors (le la Commission royale d’histoire, et que lui -même devait exécuter en grande partie. Celle entreprise, qui fut commencée et qui malheureusement n’eut point de suite, mériterait d’élrc continuée. On pourra juger de son utilité par \' avertissement placé en tète du seul volume qui ait paru (’).
L’idée d’explorer la riche Bibliothèque de Bourgogne et de faire connaître en peu de temps, par des analyses et des extraits, les ouvrages manuscrits qui peuvent jeter le plus de lumières sur notre histoire, était sans doute une entreprise des plus utiles. Il reste aujourd’hui peu d’anciens manuscrits qui méritent d’un bout à l’autre les honneurs de l’impression; s’il est à désirer qu’on mette au jour ces matériaux précieux, on doit craindre, d’une autre part, de gêner la marche des travailleurs par des amas de décombres qu’on ne recueillerait que par égard pour leur vétusté. Si un ouvrage ne renferme pas de faits nouveaux de quelque importance, s’il n’aide à corriger des erreurs historiques, s’il ne se distingue ni par la forme du style ni par une peinture exacte des coutumes et des mœurs, pour quels motifs troublerait-on son repos séculaire sur les rayons poudreux qu’il occupe? C’est donc avec raison qu’on met la circonspection la plus grande dans le choix des manuscrits dont la publication intégrale doit avoir lieu.
Ce travail a été confié à la Commission royale d’histoire
(') La Commission fui réorganisée par arrélé royal du 29 Juillet 1854; les uom* veaux membres furent MM. le baron de Gerlache, De Ram, le baron de Rei1Ten> berg, Ucwea, Gachard, Warnknnig et Willems.
(■) Notictttt extraits des manuscrits de la Bibliothèque de Bourgogne ^ relatifs aux Pays-Bas, X. I”*,! vol. in'4*’. Bruxelles, Hayea, 1829.
cl il a fini par absorber complélemont l’autre publication, commencée par l’Académie. Les /Analyses et Extraits, en effet, devaient plus particulièrement se faire par les soins du baron de Reilfenberg qui, nommé secrétaire de la Commission d’histoire, lui donna plus exclusivement ses soins.
U serait diflicilc de se faire une juste idée de l’activité qu’il déploya dans l’accomplissement de ses fonctions : outre la publication des deux volumes de Philippe Mouskes cl de cinq volumes des Monuments pour servir à l'histoire des provinces de Namur, de Hainaut et de Luxembourg , on lui doit la rédaction de seize volumes des Bulletins, depuis 1837 jusqu’en 1850. Son zèle l’emportait parfois au delà des limites de scs devoirs, et lui faisait considérer les Bulletins de la Commission comme un journal dont il était le seul rédacteur responsable : mais une pareille sollicitude a des côtés si louables qu’elle doit, en général, être considérée plutôt comme une cause de reconnaissance que de blâme.
Vers la fin de sa vie, il a publié une Histoire du comté de Hainaut, pour faire partie d’une collection historique destinée aux gens de monde. Je n’insisterai donc pas sur ce recueil, qui avait un but spécial et qui ne devait servir la science qu’en augmentant le nombre de ses prosélytes (').
Si j’avais à m’appesantir sur le nombre des ouvrages dont de Reilfenberg s’est fait éditeur, qu’il a enrichis de notes et de préfaces ou dont il a facilité la contrefaçon, je me trouverais entraîné bien au delà des limites d’une simple notice. Cependant je ne puis passer sous silence le service qu’il a rendu en publiant, pour la première fois, les mémoires de Jacques Duclercq. Voici comment M. Buchon s’est exprimé au sujet de cet ouvrage : « M. le baron de Reilfenberg publia
(') Bibliolhèque univertrile, par Jamar, 2 »ol. in-13, 1849 S 1850.
ai
le premier, à Bruxelles, une édition complète des mémoires de Jacques Duclercq, en quatre volumes. Ne connaissant pas alors de manuscrit de Duclercq qui me servit à collationner cette édition, je mécontentai de la reproduire exactement dans ma collection des chroniques ('). »
On doit aussi à de Reiffenberg, en dehors des ouvrages qu’il a édités pour la Commission royale d’histoire, la Correspondance de Marguerite d'Autriche avec Philippe II; les Lettres sur la vie intérieure de Charles-Quint ; la Chroniqtse métrique de Chastelain et de Molinet; une Existence de grand seigneur au XPP siècle; les Lettres du prince d' Orange, surnommé le Taciturne, aux états généraux, etc. Il était sans cesse à l’alTût pour déterrer les manuscrits anciens qui avaient pu échapper à l’attention de ses prédécesseurs (’).
Parmi les réimpressions, les contrefaçons ou les traductions qu’il a fait paraître en les augmentant de préfaces ou de notes, je citerai principalement ÏHistoire des troubles des Pays-Bas, par Vandervynckt; V Histoire des ducs de Bourgogne, par M. de Barante, cl le Manuel de l’histoire politique de l’Europe, par de Heeren.
De Reiffenberg avait un talent particulier pour la composition des notices biographiques; nous en devons plusieurs à sa plume facile. Quelques-unes ont été insérées dans notre Annuaire de l’Observatoire, d’autres ont paru dans le Bul-
(') Choix de chroniques f eic.i — Jacques Dt cLeneg. Paris, 1 vol.in>8^; I8Ô8. lo(ro«l., p. 10.
(■) En 1890, n écrivait à M. Dewea ; i J'ai enfin déterré ffuffues de Tout. Les ouvrages de cet auteur sont perdus : de Guise t'en est servi, et c'est sans doute li <|ue Yinchaot aura lu les mots que vous citez : • Sic ^/mertcos, /^ugones tuüenses, ignota nomina, ouf thesauros dependitos, passim et sequitur et exacriéif, dit M. de Nelis, p. 56 de son Prodrotnus. On voit Huguei de Toul cité dans la traduction abrégée de de Guise, publiée à Paris, au commencement du ivi* siècle, et qui se trouve à la Bibliothèque de Brnielles. ■ {Correspondance académiquo.)
letin bibliogrup/iique de Belgique el dans différents recueils. Elles se font, en général, remarquer par l’élégance du style et par des aperçus vifs et piquants qui en rendent la lecture aussi agréable qu’instructive. Parfois aussi, la phrase prend un tour mordant, et le défont n’échappe pas toujours à l’e.xamen sans avoir reçu quelques égratignures. On n’a pas oublié la notice du bon marquis de Fortia d’Urban, laquelle, lue en séance publique, a fait craindre à plus d’un savant académicien d’avoir son confrère pour panégyriste.
J'ai déjà fait connaître les motifs qui portèrent notre confrère à publier ses Archives philologiques, du moins en me plaçant à son point de vue: il invoquait les besoins de la science ; mais, ce qui me semble plus exact, c’est qu’un pareil recueil était devenu indispensable à son immense activité et au désir qu’il éprouvait de mettre le public dans la confidence de toutes ses trouvailles littéraires et scientifiques. De Deiffenberg avait un besoin irrésistible de communiquer les résultats de ses méditations ou même les réflexions rapides que lui suggérait ce qu’il lisait ou ce qu’il voyait autour de lui. Un seul journal en titre ne lui suffisait meme pas toujours : c’était un agréable causeur à qui plusieurs auditoires étaient nécessaires en même temps. Ainsi, pendant qu’il rédigeait le Mercure belge, il coopérait encore à plusieurs autres recueils, tant de ce pays que de l’étranger, et il en fut de même pendant la publication des Archives philologiques. Plus tard, le Bulletin du Bibliophile belge marcha de front avec les Bulletins de l'Académie et de la Commission royale d’histoire, ainsi que Y Annuaire de la Bibliothèque royale de Belgique. Cette facilité de tout dire et d’écrire sous l'influence de toutes les impressions, de tous les sentiments qu’on éprouve, a bien aulsi ses mauvais côtés. On se repent souvent d’un jugement précipité qu’on a émis la veille, ou bien l’on se crée des inimitiés pour avoir
parlé d’après des informations mal prises ou dictées par la passion ; nescü vox missa reverti. Cette lièvre de publicité a presque toujours été fatale à ceux qui en étaient malades.
Toutefois, les Archives philologiques, en paraissant à des époques plus ou moins éloignées, ne présentaient pas les inconvénients que je viens de signaler. En général, leur allure est grave et mesurée, bien que l’érudition s’y présente sous des formes aussi agréables que variées : des poésies, de simples traditions populaires , des anecdotes même y trouvent place. On voit qu’en butinant à droite et à gauche sur les rayons des bibliothèques, l’auteur pense toujours à ses travaux de prédilection, sans oublier toutefois ceux de ses amis dont il place de temps en temps les noms en tète de ses notices.
Il avait eu l’intention de donner un lexique wallon-hennuyer, qui aurait été d’un grand intérêt pour l’étude de notre histoire littéraire, mais ensuite il perdit de vue ce projet.
L’Annuaire de la Bibliothèque royale, dont la publication a commencé en 1840 et dont il a paru onze volumes, est un recueil qui mérite de figurer sur les rayons de tous les amis des livres. L’auteur y a réuni un grand nombre de documents intéressants sur la bibliographie, surtout dans ses rapports avec notre histoire nationale. Quelquefois il reproduit, il est vrai, des notices qu’on trouve déjà dans les bulletins de l’Académie ou dans d’autres recueils périodiques ; il semble, sous ce rapport, se méfier un peu trop de la mémoire de ses lecteurs.
Le cadre que de Reiffenberg s’était tracé est assez simple, et il l’a fidèlement conservé d’année en année. Dans son Coup d'œil sur la Bibliothèque, il donne d'abord un aperçu historique des principaux faits qui se sont succédé dans le dépôt confié à ses soins; il énumère les acquisitions nou-
vcllcs, les relations établies avec d'autres dépôts do ménic nature, et il prend soin d’indiquer les noms des principaux visiteurs étrangers : cette petite chronique est généralement courtoise et toujours spirituelle.
Sous le titre de Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque royale, il semble avoir voulu continuer, mais sur une échelle plus restreinte, la publication qu’il avait commencée pour faire suite aux Mémoires de l'Académie royale de Bruxelles. Les deux divisions suivantes, comprenant des Notices sur des bibliophiles et des bibliographes belges, ainsi que des Mémoires pour l’histoire des lettres, des sciences et des arts en Belgique, forment, avec les Mélanges bibliologiques, qui en sont le complément, un recueil de renseignements et d’anecdotes piquantes aussi varié qu’instructif.
Il eût été diflicile à l’auteur de publier un recueil sans y donner place à la poésie ; aussi, dès la seconde année, lui voit-on abandonner à sa muse favorite un coin de son Annuaire : SOUS le titre : Envois et Civilités littéraires, il y réunit de petites pièces de vers, dont plusieurs sont adressées à des amis (').
Le Bulletin du Bibliophile belge est un recueil qui ne s’analyse pas; il ne se compose lui-méme que d’un onsenible d’analyses. Je me bornerai à signaler les services qu’il a rendus et les succès qu’il a obtenus en Belgique et à l’étranger. Peu de travaux se prêtaient mieux au genre d’esprit de
(') Rarement il faiiaU hommage d*uo livre sans jr joindre obligeamment quel> ques vers. Les suivants, qui commencent la série de ceux qu'il donne dans ses j^nnuairtt, ont été inscrits sur un exemplaire des .fouuentrt d’un pèlerinage en V honneur de SehUler f qu'il voulut bien me faire parvenir en 1839 :
A vous dont l'amiiië, eharroe de ma jeunesse,
Embellit mon présent, orne mon avenir,
A vous, legs précieux promis A ma vieillesse,
A vous mon premier souvenir.
notre confrère, qui savait concilier à un haut degré l'érudition et le privilège de plaire en instruisant (' ).
Dans un pays où les arts sont en faveur et cultivés avec succès, il lui eût été difficile de ne pas s'en occuper. Dans une lettre à M. Fétis, nous lui avons déjà vu recueillir des documents pour l’histoire de la musique; nous le voyons encore, dans les Archives philologiques et dans les Bulletins de t Académie et de la Commission royale d’histoire, présenter des matériaux pour l'histoire de la peinture et de la sculpture, en même temps que des recherches sur la famille de P.-P. Rubens (*). En 1848, il publia, d'après un manuscrit de Ph. Baert, bibliothécaire du marquis du Chasteler, des Mémoires sur les sculpteurs et architectes des Pays-Bas. Ailleurs, il s'est occupé de la gravure et de ceux qui s’y sont distingués : on lui doit aussi un mémoire intéressant relatif à la peinture sur verre (’), et un autre sur la plus ancienne gravure connue avec une date (*).
Je n’essayerai pas de rappeler ici tout ce qu’il a écrit sur l’histoire intellectuelle de notre pays, et encore moins la part qu’il a prise à la publication d’une quantité de journaux, de revues, de biographies, d’encyclopédies, etc. On a peine à comprendre comment la vie d’un seul homme a pu suffire pour mener de front tant de travaux divers et sans cesse renaissants.
Ce ne fut point un goût prononcé, et encore moins un instinct irrésistible, qui entraîna de Reiffenberg vers les études philosophiques ; il y fut naturellement conduit par sa nomination à l’université de Louvain ; le travail et une
(') Je ne |>arle pai du Çatalagut des oeerotuemenlf de la Bibliotktipei royale, qui nVit vérileblemeul pas une surre liuéraire.
(■) Tomes VI el X des Kémotru de rjdeademle.
(') Tome VII, Ibid.
(•) Tome XIX, Ibid.
rxtrcmc facilité de conception firent le reste. A peine installé dans sa nouvelle chaire, il s'entoura d’ouvrages philosophiques ; il se forma au langage qui désormais devait devenir le sien, et aborda résolùment son cours par une dissertation latine sur les phases de la philosophie dans l’université de Louvain. Une éloeution facile, le talent d’intéresser un auditoire, des connaissances d’ailleurs étendues suppléèrent d’abord à ce qui pouvait manquer en profondeur à son enseignement dans la direction nouvelle qu’il lui imprimait.
Il fallut quelque temps au jeune professeur pour bien apprécier sa position et pour se croire en droit de parler avec une certaine autorité. L’étude de la philosophie avait été jusque-là fort négligée en Belgique : le kantisme, qui commençait à être enseigné dans les universités nouvelles, avait des allures trop sévères et des formes trop abstraites pour avoir pu former des prosélytes nombreu.x. L’enseignement d’ailleurs se faisait par l’intermédiaire du latin, et certes ce n’était pas le moyen de l’entourer de plus de charmes ou de lumières.
L’éclectisme, au contraire, généralement répandu, surtout par les brillantes leçons que V. Cousin donnait alors à la Sorbonne, avait eu un grand retentissement en Belgique. Plusieurs ouvrages élégamment écrits en développaient les principes. D’une autre part, l’esprit positif de nos compatriotes, assez semblable à celui des Anglais, et une certaine communauté de vues au sujet des sciences d’application, portaient l’attention vers l’école écossaise.
C’est dans ces circonstances que l’élément philosophique commença à se révéler en Belgique : M. Sylvain Vande Weyer et le baron de Reiffenberg eurent l’honneur de prendre l’initiative et de lui servir d’organes. Le Musée des sciences et des lettres venait d’ètre créé à Bruxelles (1827) :
ISS -
M. Vande Weyer, à qui avait été confié renseignement philosophique, inaugura son cours par un discours brillant sur l’histoire de la philosophie.
L’année suivante, le baron de Reiffenberg inaugura égament le sien, à l'université de Louvain, par un discours sur La direction actuellement nécessaire aux études philosophiques. Ces deux écrits ont été analysés et favorablement appréciés par un juge compétent, dans le Journal des savants ('). V. Cousin était l’auteur de l’article auquel je fais allusion; il y traite d’une manière moins favorable l’ouvrage sur VEclectisme (*) que de Reiffenberg avait publié, à la même époque, pour servir de texte à ses leçons : « L’ouvrage que nous annonçons, dit-il, nous parait recommandable par l’esprit général qui l’a dicté et la variété des connaissances et des lectures qu’il atteste; mais l’estime même que nous en faisons nous permettait à la fois et nous faisait un devoir de ne pas dissimuler les défauts qui le déparent. Les idées et l’érudition n’y sont point assez digérées, et il ne porte point l’empreinte d’une méditation préalable suffisante et d’un assez grand travail dans l’exécution. »
V. Cousin faisait un autre reproche à notre confrère , reproche malheureusement applicable à la plupart de scs ouvrages sérieux. Les tons les plus divers y sont en effet mêlés ensemble, mais non pas fondus : des anecdotes ou des détails bibliographiques, des plaisanteries même, s’y rencontrent brusquement à côté de réflexions de l’ordre le plus relevé. Ces inégalités, ou plutôt ces fautes de goût.
(') Année 1850. Cet article a été reproduit par Victor Cousin, dans ses Mélanges philosophiques; Paris, 1858, t. II. On le trouve aussi dans un opuscule in-I8, publié à Bruxelles, en 1840, par Baron , avec les deux discours, l'un de M. Vande Weyer et Tautre de de Reiffenberg. Cet opuscule, élégamment imprimé chez Ad. Wablen, n'a été tiré pour le public qu'i 150 exemplaires numérotés.
(*) L’Éclectisme ou premiers principes de philosophie générale f 1 vol.in*18; Bruxelles, Tarlier, 1837.
deviennent surtout sensibles dans un ouvrage destiné à l’enseignement.
Le volume intitulé : Principes de logique, qui parut en 1833, est dédié à ï.dcadetnie royale des sciences et belleslettres de Bruxelles. L’auteur, des le début, annonce la plus complète absence de prétentions, a Voici, dit-il, le plus humble de tous les livres. Ce n’est guère qu’un recueil de notes prises par un écolier aux leçons de son professeur et revues par lui. Tel est le secret de sa rédaction. En vérité, c’est bien peu de chose. » Au reste, si le professeur n’annonce aucune prétention à donner du nouveau quant au fond de son ouvrage, peut-être a-t-il réussi à tempérer la forme par trop roide des anciens traités de logique; ce n’est qu’avec certaines restrictions qu'il se décide à reproduire les horribles vers techniques de l’ancienne école :
Barbara eeiareni darii /ert'o Saraiipton, etc.
Le syllogisme comu passe à l’aide d’une anecdote sur l’empereur Conrad III. Ce n’est pas la seule anecdote piquante que renferme l’ouvrage qui, sous ce rapport, justifie |»eul-ètrc un peu troji la critique que Victor Cousin faisait de \' Electisme.
Comme je l’ai fait remarquer déjà, les travaux philosophiques du baron de Reiffenberg étaient plutôt entrepris en acquit de ses devoirs que par un penchant véritable pour la science : aussi, dès qu’il quitta la chaire de philosophie, abandonna-t-il à peu près complètement ce genre d’étude.
Les dernières années de la vie du baron de Reiffenberg ont été partagées entre les travaux bibliographiques auxquels il se livrait, autant par goût que par la nature de ses nouvelles fonctions, et les études historiques dont il a toujours apprécié la haute importance cl dont il était un des repré-
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sentants les plus actifs dans la Commission royale d'histoire. Au milieu de ces occupations sévères, la poésie, qui avait fait le charme de sa jeunesse, venait encore de temps en temps lui présenter son prisme séducteur et le bercer de ses douces illusions ; elle lui est restée fidèle jusque sur le bord de la tombe ; et dans l’une des dernières séances académiques auxquelles il assistait, il nous lisait encore quelques-unes de ses fables.
Ses facultés intellectuelles n'ont pas baissé un instant; et quoique l’on pût apprécier, sur scs traits, les progrès effrayants de la maladie, son esprit conservait toujours la mémo activité, la même énergie. Dans son dernier rapport lu à l’Académie, sur un mémoire destiné au concours, ses paroles avaient quelque chose de triste et de prophétique qui ne s’est réalisé que trop tôt : « Peut-être, disait-il, suis-je disposé à l’indulgence par la souffrance; peut-être aussi aurais-je dû m’abstenir de juger. Quand on est malade, comme je le suis, on est en quelque sorte ce que les Romains appelaient » Peu d’instants avant de mou-
rir, il écrivait encore des pièces relatives au service de la Bibliothèque royale. Sa fin a été douce et pieuse; la mort est venue recueillir son dernier soupir entre les bras d’une épouse chérie, dont il avait su apprécier toutes les vertus (').
Ses funérailles ont eu lieu à Laeken, le 20 avril 1850. L’Académie, la Commission d’histoire, la Bibliothèque royale y étaient représentées par tous leurs membres présents à Bruxelles. Différents discours ont été prononcés sur sa tombe; je mentionnerai particulièrement la pièce devers lue par M. Ad. Mathieu, son parent et son ancien ami.
(') Si mon a été causée par une sorte de phthisie laryngée : il avait essayé sans succès tons les genres de remèdes, tous les modes curatifs.