LOUIS- VINCENT RAOUL
Louis-Vincent Raoul avait fait ses humanités chez les Bénédictins; il se rendit ensuite à Paris pour suivre un cours de théologie au séminaire Saint-Sulpice. Les succès qu’il obtint dans ses études furent si rapides qu’à l’époque de la révolution française, il se trouvait professeur au collège de sa ville natale. Cette position était d’autant plus honorable qu’il ne la devait qu’à son mérite et aux résultats d’un concours.
L’extrait suivant d’une lettre adressée, au commencement de 1806, à Fourcroy, directeur général de l’instruction publique, nous donne un aperçu rapide de l’emploi de ses premières années. « Je me suis volontairement enrôlé, avec les jeunes gens du collège, en âge de porter les armes, dans le moment où toute la France se portait au.v frontières pour repousser l’ennemi. Les lois d’alors me conservèrent, pour cette action , mon traitement avec la promesse de rentrer dans mes fonctions à la paix. Je suis resté trois ans sous les drapeaux, et en passant par les grades intermédiaires , je
{•) Ké i Poincy, près de Meaus, le î fèrrier 1770, il mou nu à Bruielles, le 25 mars t84S.
suis devenu quarlier-maiire-irésorier de la 16* demi-brigade de ligne.... J’ai donné ma démission, à la paix, poursuivailil, po;ir reprendre des occupations plus conformes à mes goûts et à mes éludes. »
Le 30 vendémiaire an VI de la république (21 octobre 1797), Raoul prononça publiquement l’éloge du général Hoche, à l’occasion des funérailles de cet oflîcier distingué; il le fil avec tant de talent et de succès, que les membres composant l’administration de la commune de Meaux lui adressèrent la lettre de félicitation la plus (laiteuse et ordonnèrent l’impression de l’éloge, pour être distribué dans toute l’étendue de la république (').
La lettre adressée à Fourcroy avait pour objet de demander un modeste emploi dans un des lycées de Paris; Raoul oll'rail de céder en échange une maison d’éducation qu’il avait fondée à Meaux et qui avait mérité du gouvernement le litre d’école secondaire. Celle maison, ajoutait-il, comptait alors cent cinquante élèves.
Raoul désirait se vouer entièrement à l’élude des auteurs anciens. Ses démarches à Paris demeurèrent sans succès; mais, au commencement de 1807, il fut nommé conservateur de la bibliothèque de Meaux, cl il ne quitta ces fonctions qu’au mois d’avril 1813, pouroccuper celles d’in.spectcur de la librairie à Amiens (^).
La première restauration , les cent jours cl le retour de Louis XVIII changèrent, à trois reprises, la face de la
(') H. Eugène Verhaegen, qui a payé un digne Iribul iPéloges à la mémoire lie Raoul, son ancien profesieiir, parle d'une pièce, en plusieurs acles el en vera, inlUulée -. La Chute de Hobespierrgf qui aurait été représentée sur quelques théâtres, peu de semaines après le 0 thermidor.
(*) Dana toutes les pièces manuscrites que nous avons eues entre les mains et qui sont antérieures â cette époque, nous avons lu IxMiis>Vincent Anou/f, et non Raoul. C'est par erreur «ans doute que l'arrété de nomination d'inspecteur de rimpi’imerie porte la dernière orthographe, qui a toujours été suivie depuis.
France, niais sans atteindre la paisible existence de notre poëte. Cependant Raoul désirait rentrer dans la carrière de l’enseignement; il fit plusieurs démarches infructueuses à ce sujet. En 1816, il prit le parti de quitter la France, non sans quelque dépit, comme le témoigne l’épitre intitulée : Sur mon séjour en Belgique. 11 fut appelé à la chaire de rhétorique de l’Athénée de Tournai; et, la même année, le roi Guillaume lui accorda des lettres de naturalisation avec la remise des frais ordinaires.
On cherchait alors à réunir le peu de Belges qui pouvaient, avec quelques chances de succès , se présenter dans la carrière des sciences et des lettres. Le gouvernement, qui avait succédé au gouvernement français , s’occupait d’organiser les trois Universités de Gand , de Louvain et de Liège, et de rendre la vie à l’ancienne Académie de Bruxelles que la révolution de 89 avait anéantie. Les résultats de cette espèce d’enquête intellectuelle furent, il faut en convenir, très-peu consolants pour notre amour-propre national. A quelques exceptions près, les hommes de mérite firent défaut quand il fallut nommer des professeurs aux chaires universitaires. Loin de blâmer le gouvernement de s’étre adressé aux pays voisins pour remplir les lacunes, il faut lui en savoir gré; seulement il fit, dans quelques-uns de ses choix, preuve de peu de discernement; plusieurs nominations tombèrent sur des hommes médiocres, qui contribuèrent à soulever l’opinion publique contre les établissements dont ils faisaient partie. Ces préventions injustes éclatèrent plus tard ; et l’on ne tint compte ni du bien qu’avaient produit les universités, ni des excellents élèves qu’elles asaient formés.
En même temps que l’enseignement s’organisait, les proscrits nombreux que le nouveau gouvernement français avait rejetés loin de leur patrie et dont plusieurs étaient des écrivains distingués, contribuèrent, par leur sijour en Bel-
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giqiie, à ilonncr le goût des lellres el à imprimer de l’aclivilé au mouvemenl intellectuel qui se manifestait dans tout le royaume.
Au commencement de 1818, Raoul fut nommé professeur à rUniversilé de Gand et chargé de l’enseignement de la littérature française. Il choisit une modeste habitation dans un des quartiers les plus reculés de la ville ; cette habitation, entourée de jardins, devint bientôt le rendez-vous d’une société choisie. Les jeunes gens qui se distinguaient par leurs talents étaient sûrs de trouver chez lui un accueil bienveillant et d’excellents conseils pour la direction de leurs études : sa bibliothèque, sa table, sa bourse même étaient mises à leur disposition.
En faisant le bien, il lui est souvent arrivé de ne rencontrer que des ingrats. Quand il croyait avoir à sc plaindre ensuite, sa fâcherie était franche, caustique, mais toujours celle d’un excellent homme: elle s’exhalait en plaisanteries et en épigrammes inoffensives. Il était incapable de rendre le mal pour le mal. Un jeune poëte, dans la détresse, lui avait emprunté sa bourse, voire même un de ses vêtements les plus nécessaires. Le malheureux, lorsqu’il en fit la restitution, oublia dans le gousset deux ou trois épigrammes, écrites contre son bienfaiteur. Raoul en fut irrité et promit de s’en venger en lançant contre lui une épigramme tous les malins. Sa vengeance s’exerça en elfet pendant un temps assez long : on peut en trouver des traces dans un petit volume publié à Bruxelles en 1840.
Presque aussitôt après son arrivée en Belgique, notre poëte eut à soutenir une autre polémique contre Arnault, l'un des réfugiés français. L’auteur de lUarius à Miniurne ne connaissait pas ou feignait de ne pas avoir reconnu son antagoniste, caché sous les initiales L. V. R. Ces initiales donnèrent lieu à une série de plaisanteries dont Raoul fut le
premier à s’amuser ('); la réconciliation se fit ensuite, dès que les adversaires purent se rencontrer, et des relations amicales ne tardèrent pas à s’établir entre eux.
Au premier abord, rien ne trahissait en lui l’auteur satirique; son extérieur annonçait la bonté et la modestie; un peu de malice seulement perçait dans son regard animé et dans le jeu de ses lèvres ; mais il était d’une absence si complète de prétention, et parfois d’une timidité si grande, qu’on pouvait se méprendre sur la valeur de sa personne.
« Quand on a bien du mérite, a ditFontenelle, c’est le comble d’être fait comme les autres. »
On s’est demandé s’il convient que l’homme d’étude s’occupe de politique, et cette demande cache presque toujours une pensée perfide. Quel que soit le parti qu’il prenne, on est également injuste à son égard : ou l’on se montre plus exigeant que pour un autre homme, ou, s’il se place à l’ombre, on ne lui en tient aucun compte; sa modestie même est taxée d’incapacité.
Et pourquoi l’homme d'étude ne s’occuperait-il pas des intérêts de l’État comme tout autre citoyen? Son intelligence est-elle moins développée parce qu’il l’a appliquée à un certain ordre d’idées? Mais l’homme de guerre, le financier, le commerçant, l’agriculteur ont dû s’occuper aussi de travaux spéciaux. L’essentiel est qu’ils ne se prononcent que sur des objets qui leur sont familiers. Il importe même que le professeur d’histoire et de sciences politiques ne reste point étranger aux affaires publiques ; son enseignement en prendra plus de solidité et d’étendue, et, d’une autre part, il pourra rectifier sur bien des points les idées fausses des
( ) Le Fieux Radoteur, lisait ArnauU — Raoul, it'une autre pari, racontait en plaiaanlanl qu’à la suite de ses premières publications, il avait paru un article biographique sur sa personne, qui se réduisait à peu près à ce mauvais calembour : Raoul a traduit Perte qui ne le fera pas percer.
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jîi'Ms du monde, l.os plus grands liisloriens des temps anciens fiaient essentiellement exercés au maniement des alTaires : les Xénophon, les Thucydide, les César, les Tacite et plusieurs de nos écrivains modernes en sont des e.xemples éclatants.
Raoul expia d’une manière cruelle la part qu’il prit, même très-indirectement, aux affaires politiques. Il devait beaucoup au roi Guillaume, et sa reconnaissance était extrême; il s’était plu à la manifester par la dédicace de sa traduction de Juvénal et par la composition de plusieurs ouvrages de circonstance (1826, Bruges). Ce sentiment si louable devint l’origine de sa perte ; à l’époque de la révolution de 1830, la faculté des lettres à laquelle il appartenait fut supprimée, et il demeura sans place. Il protesta énergiquement contre ce qu’il regardait comme une spoliation ; ce ne fut que six ans après, au mois de septembre 1836, qu’il parvint à obtenir sa pension; encore était-elle inférieure à la somme qui lui était duc. Il ne fut satisfait à ses réclamations qu’à la 6n de 1844, sous le ministère du baron Notomb, l’un de nos confrères dans la classe des lettres.
Après la perte de son emploi , Raoul était venu s’établir à Bruxelles; il fut obligé, pour y subsister, de prendn? part à la rédaction des journaux et de donner des leçons particulières. On l’a quelquefois à tort accusé de faibles.se; dans les circonstances difficiles qui suivirent 1830, il montra de l’énergie et fit valoir ses droits avec force et avec dignité.
Il avait trouvé un asile dans l'institut Gaggia, qui comptait alors plusieurs hommes distingués parmi ses professeurs, et entre autres Gioberti que l’Italie aujourd’hui range au nombre de ses plus grands écrivains, de môme que Plateau, dont l’Europe savante place les travaux de physique expérimentale dans un rang très-distingué. En 1841, l’Université libre de Bruxelles lui confia le cours de littérature
laline et celui d'histoire de celle lilléralure. Il fui égalemenl allaché comme professeur h l’École centrale de commerce.
Raoul, par un sentiment de reconnaissance, dédia le recueil d’épitres, de satires, de contes, de fables et d’épigrammes, qu’il publia en 1840, à l’homme généreux qui lui avait offert noblement un asile dans sa détresse. Ses dédicaces, faites sans ostentation, étaient chez lui l’expression de la reconnaissance et de l’amitié. 11 ct^ait à un sentiment sans songer à aller plus loin, quelquefois même sans en parler à la partie intéressée (').
Il était d’une obligeance sans bornes. Quand sa bourse était épuisée, il ne craignait pas de prêter sa signature; les abus que quelques personnes ont faits de cette facilité lui causèrent des embarras financiers qui, malheureusement, ont affligé sa vieillesse. Un esprit étroit, souvent aussi un sentiment de basse jalousie, ont exagéré les avantages dont jouit le corps enseignant; et cependant quels sont les professeurs qui ont laissé en mourant, je ne dirai pas une fortune telle qu’ils auraient pu l’acquérir dans tout autre état, mais de quoi mettre leur famille à l’abri du besoin ?
Âpres sa sortie du service militaire, Raoul s’était marié à Meaux. Il avait perdu son épouse vers l’époque de la révolution de 1830 et s’était remarié quelques années après; cette fuis ce fut lui qui succomba le premier. Raoul n’a point eu d’enfante, mais il avait toujours auprès de lui quelque proche parent qui lui en tenait lieu et qu’il traitait avec la tendresse d’un père. Plusieurs membres de sa famille ont été dotes par lui; d’autres ont vu leurs enfants élevés par
(') L*auteur de celte iiolice en a fail lui-roéme Teipérience; ce n'est qu'en devenant aci|uéreur des œuvres de Raoul qu'il apprit, non sans un sentiment d'orji'iicil, que le volume qui renferme les traductions d'Horarc et de Perse lui était dédié. (Tome Bruges, chez Bogaert-Dumorticr, 18i9.)
ses soins ; est-il étonnant alors que ce qu’il laissa à sa veuve fut à peine suffisant pour ses funérailles?
Deux (le ses anciens collègues qui, comme lui, avaient pris part à l’organisation de l’Université de Gand et qui avaient été destitués comme lui, s’élaient également retirés à Bruxelles et l’avaient précédé dans la tombe. MM. Hauff et Garnier, après plus de quarante ans de services, s’élaient vus, eux aussi , réduits à solliciter, pendant plusieurs années, la modique pension qui devait les préserver de la misère. En présence de pareils exemples, est-on fonde à soutenir que de toutes les professions, il n’en est point qui présente plus de stabilité que celle de l’enseignement?
L’ouvrage principal de Raoul, celui qui fait le plus d’honneur à son talent, est, sans contredit, la traduction en vers français des trois satiriques latins. La traduction de Jiivcnal parut la première, en 18H ; elle fut suivie, un an après, de celle de Perse. La traduction des satires d’Horace ne fut publiée qu’en 1816, avec la seconde édition de Perse et de Juvénal (‘).
l.e succès qu’obtinrent ces ouvrages ne ferma pas les yeux de l’auteur sur les défauts qu’ils pouvaient avoir; Raoul employa sa vie entière à les revoir et à les corriger, cl, sur le bord de la tombe, il s’occupait encore de les perfectionner. Il avait surtout fait une élude approfondie des satires de Juvénal, qui avaient éveillé son talent poétique et ouvert la route qu’il a parcourue d’une manière si brillante. En rapprochant les différentes éditions qu’il en a données.
(') La première éiillion de JiiTcnsI pariMf en 181!, à Mcaiivj la seeondCf à Amiens, en 1816?; ta troisième, à Tournai, rn 1817; la (|<ialrième, ù Brti^os, en 18âC; ta cinquième (expurgée) en IHÔ8; la sixième, à Rnixidlet, en 1813.
La première édition de Perse fui publiée en 1812; la seconde en 1810; la Iroi- «ième,ii Bruges, en 1829; ta quatrième, h Bnixelles, en 1843.
première édition d'Horace parut à Amiens, en 1810?; la seconde, h Bruges, en 1820; la (roisiémei à Bruxelles, en 1843.
on peut apprécier les peines intinies qu’il prenait pour les rendre plus parfaites. Au mérite d’une scrupuleuse fidélité, il joint presque toujours celui d’une versification facile, élégante, quelquefois même élevée, et c’est beaucoup dans la langue de l’Europe la plus ingrate peut-être pour ce genre de travaux. Le désir de rester fidèle à l’original a fait, il est vrai, qu’il a sacrifié parfois sous le rapport de la concision ; mais ici encore, le traducteur peut trouver son excuse dans la difficulté de rendre toute la pensée de poètes tels que Juvénal, Horace et Perse, de Perse surtout qui, dans ses vers,
AITecU «renfermer moins de mots que de sens
Dans la comparaison qu’il établit entre Horace et Juvénal, Raoul a fait preuve d’une véritable impartialité; et si la balance, dans ses mains, semble pencher en faveur du dernier, c’est en quelque sorte à son insu. Il fait observer avec raison que « ces deux grands poètes ne sauraient être assujettis à un parallélisme rigoureux. » Il fait valoir leur mérite en écrivain qui les a étudiés d’une manière consciencieuse et qui était digne de leur servir d’interprète; cependant il semble ne pas avoir assez apprécié le point de vue élevé où s'est placé Horace, en attaquant les travers de l’homme, dans des vers pleins de sel et de philosophie qui feront, comme ceux de Molière, l’admiration de tous les siècles. « Le poète de Vénusie, dit-il, n’attaque guère que des vices communs et journaliers, l’avarice, l’ambition, l’art de surprendre des testaments, la vanité de quelques magistrats subalternes, le côté ridicule des philosophies épicurienne et stoïcienne ; et rien de neuf, rien d’extraordinaire n’éveille l’attention et ne pique la curiosité. » Puis il ajoute, par forme de correctif, « ces observations ne touchent pas même à sa gloire. Qu’importe dans quel genre il s’est exercé,
pourvu qu’il ail excello dans ce genre? qu’importe qu’il n’ail attaqué que des vices ordinaires, que des défauts communs à tous les hommes, pourvu qu’il ait su rajeunir ces matières rebattues et prêter à des lieux communs le charme de la nouveauté. »
Cette appréciation, je le répète, semble trop étroite quand il s’agit du poète qui a su peindre de couleurs si vives cl avec une si haute philosophie, non pas l’homme d’une époque, mais l’homme de tous les temps, de toutes les nations, l’homme tel qu’il est sorti des mains de la nature, tel qu’il traversera les siècles, quels que soient d’ailleurs les ridicules et les vices qu’il pourra leur emprunter. Ce sont ces brillantes qualités qui, de l’avis même de Raoul^ font que « la palme tout entière est dévolue au poète de Tivoli. »
Nous devons^ sans doute, notre admiration à l’écrivain qui a su flétrir courageusement les turpitudes et les excès de son époque, qui a cité avec éloquence au tribunal de l’opinion publique le crime réfugié sur les degrés du trône. S’élever à celte auteur, c’est prendre rang à côté des plus grands historiens sans abdiquer la couronne du poète. Cependant ces écrits énergiques n’intéressent vivement qii’autanl qu’on se reporte au siècle d’odieuse mémoire dont ils révèlent les abominables secrets.
La chute de Séjan est digne du crayon de Tacite :
Séjao, par des bourreaux dans la fange irainé,
A la fureur du peuple en speclacle eai doiint^
CVsl un jour de bonheur, de triomphe pour Rome.
Quel air! quels yeux ! — crois-moi ; je n'aimaii pas cel homme, Cependant, de quel crime a-l-on pu raccuscr?
Quels témoins contre lui sont venus dé|H>ser?
Dit'On les faits? a-t-on quelque preuve assurée?
— Aucune! seulement du rocher de Caprée,
Une lettre diffuse, équivoque... — J*entends.
Et le peuple? — Le peuple! il fait comme en tout temps, S'attache à la fortune, et maudit la victime. (Satire X.)
La forme dialoguéc, les ellipses fréquentes, les transitions brusques, les métaphores extraordinaires qu’on rencontre dans les satiriques latins, et particulièrement dans Perse, rendaient la tâche du traducteur extrêmement diflicile. Notre confrère a lutté courageusement contre tous ces obstacles, et souvent il les a vaincus de la manière la plus heureuse. Ces obstacles étaient d’autant plus redoutables, qu’il s’agissait presque toujours d’interpréter de beaux vers que chacun connaissait déjà; et chacun, par suite, devait être moins préoccupé du sens que de la forme adoptée par le traducteur. La plupart de ces vers, d’ailleurs, avaient déjà été naturalisés en France, en passant dans les écrits de Boileau. Nous citerons un exemple qui fera connaître comment Raoul se tirait de ce pas dilbcile. Il s’agit de l’homme placé entre l’Avarice et la Volupté ;
Dans les bras du re|K>s vous dorinex le matin :
— Debout, dit rAvarice; allons, debout, te dis^je.
— Il n'est |>as temps encor. — Lève-toi, je l'exige.
— Je ne puis, — lèfe-toi. — Mais pourquoi Taire enfto ?
— Pourquoi? l'ignores-tu? |H>ur traverser l'Eiixio;
. Pour aller au delà de cette mer lointaine,
Chercher l'encens, le poivre cl le chanvre et l’èhène.
Cours donc, et prévenant le retour des chameaux,
Enlève le premier leurs plus riches fardeaux;
Trafique, achète, vends, sois fri|>oa, sois corsaire.
En se rappelant l’élégante imitation du même passage, dans la 8’’ satire de Boileau, on peut applaudir encore à la traduction de notre confrère, qui avait à vaincre une dilliculté de plus, celle de rester (idèlc à l’auteur latin. Mais poursuivons :
J'enlends la Volupté, qui d'une voix plus douce, Malheureux ! (inelle est donc cette ardeur qui te pousse? Quel est ce feu brûlant, dont à peine, en ton coeur,
Une urne de cigtie éleindrail la chaleur?
— oOi -
Vuoi? corame un mauloi alTromaot U* orales,
On le verra coucher sur un lat de cordages, hotiper sur le (illae, et boire d’un vin plat Ont d'une odeur de poix révolle Podoral!
D'où peut naître en ton sein un projet si funesie?
Es'Ui las d'exercer une usure modeste?
VeuX'tu passer la borne, et forcer ton argent,
Par d'avides sueurs, à rendre cent pour cent?
Ah ! repousse bien loin celle cruelle envie.
Xe cherchons, ne cueillons que les fleurs de la vie ;
Un seul bien est à nous, c'est le momenl présent;
Sachons, frêles mortels, le saisir en passant;
Jouissons aujourd'hui : demain, cendre légère,
Nous ne serons qu'un songe, une ombre imaginaire.
La mort vient ; le temps fuit; il nous entraîne tous.
Le momerif où je parle eit déjà loin de nous.
(SsTiax V.)
En empruntant ce dernier vers au satirique français, Raoul a fait preuve de goût et de modestie
Nous n’avons pas à comparer ici le travail de notre confrère à ceux des autres traducteurs de Juvénal, d’Horace ou de Perse. Quelle que soit l’estime accordée à M. Méchain et surtout à Daru, les deux seuls dignes rivaux qu’on ait à lui opposer, on peut, croyons-nous, affirmer qu’il n’a point été surpassé par eux; il conserve, de plus, le mérite bien rare de s’étre rendu à la fois l'interprète de trois poètes aussi différents par le fond de la pensée que par la forme de l’expression, et qui représentent, pour ainsi dire à eux seuls, la satire chez les anciens.
Raoul a aussi consacré son talent à traduire des poètes modernes. On lui doit une interprétation élégante de la fameuse satire de lord Byron, intitulée : English Bards and tcotch Reviewers (les poètes anglais et les auteurs de la revue d’£dimbourg). Mais l’ouvrage le plus considérable qu’il ait entrepris dans ce genre forme à lui seul, sous le titre de Leçons de littérature hollandaise, le quatrième volume de scs œuvres. Il a cherché à réunir dans cc recueil, sinon
tous les chefs-d’œuvre dont s’honore la littérature hollandaise, au moins un échantillon de tous les genres où se sont exercés les auteurs.
Quand on traduit les modernes, on n’a pas pour eux le même respect que pour les anciens; on se donne plus de latitude; l’expression de l’original n’a point ce caractère sacramentel dont on n’oserait s’écarter sans encourir le blâme. Le traducteur, s’il est vraiment poêle, prend une allure plus franche, et ses vers coulent plus librement.
Raoul, d’ailleurs, a souvent employé sa plume en faveur d’écrivains qui étaient loin d’avoir son mérite; en ayant l’apparence de les traduire, il leur montrait le chemin qu’ils avaient à suivre, et plusieurs se sont bien trouvés de refaire leurs compositions poétiques sur la traduction qu'il en avait donnée.
Pour le juger comme poète, il faut recourir aux tomes II et III de ses OHuvres diverses : il s’était exercé dans tous les genres, mais non pas avec un égal succès. La tragédie Guillaume le Conquérant présente une versification facile, mais on sent que l’auteur n’était pas là sur son véritable terrain : il ne s’y place guère d’une manière plus heureuse dans la comédie- vaudeville intitulée : L'Ecrivain public ou les Pétitionnaires. Celte pièce, en un acte et en vers, rappelle malheureusement trop La Comédie sans titre de Boursaull; on voit se succéder sous les noms de Trissotin, Raussignac, Delcour, différents originaux qui viennent invoquer le ministère de l’écrivain public pour servir leurs intrigues. Si la pièce est faiblement conçue et dénote peu d'entente de la scène, si les caractères sont peu naturels et chargés, le dialogue, d’une autre part, est facile et présente un assez grand nombre de mots heureux et d’observations justes exprimées avec finesse.
Les deux ouvrages dont il vient d’ètre parlé n’ont point
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subi l’épreuve de la scène, et probablciiieiil l’auteur eùl échoué s’il n'eûl écouté sa modestie. Les Écoliers en vacances, La Veille des vacances et Le Jeune Homme à la mode, petites pièces produites plus récemment, ont obtenu un véritable succès dans les diiïérents collèges où elles ont été représentées; la première surtout répond parfaitement au but que l'auteur s’était proposé en la composant. Habitué à vivre au milieu des jeunes gens, observateur indulgent de leurs espiègleries, il pouvait peindre avec vérité les scènes qu’il avait été à même d’étudier tant de fois; il ne faut donc pas s’étonner s’il a traité ce genre d’ouvrage dramatique avec plus de succès que les autres.
C’est dans le tome 111 de ses œuvres diverses que Raoul a réuni ses poésies légères, qui se composent en grande partie d’épitres et d’épigrammes: ce volume parut en 1827. ün y trouve la pièce de vers qui concourut, en 1811 , pour le prix de poésie proposé par l’Académie française au sujet des nouveaux embellissements de Paris. On sait que le prix fut décerné à Soumet, et le premier accessit à Millcvoye. La composition de Raoul ne fut pas même mentionnée, bien que sous tous les rapports elle fut digne d’un pareil honneur.
Les épitres de Raoul, et ses discours mêmes, composés pour des circonstances solennelles, sont généralement empreints d’une teinte satirique dont il ne pouvait se défendre. Mais, chez lui, la satire est toujours inofl'ensive; incapable de blesser, il cherchait plutôt à captiver l’attention par des traits saillants. L’épitre adressée à Ctienne au sujet de la comédie des Deux Gendres, en fournit la preuve. On sait la rumeur qu’excita la représentation de cette pièce qu’on prétendait être le produit d’un plagiat. Raoul prit fait et cause pour l’auteur, bien qu’il ne le connût pas personnellement, contre Bouvet, l’un de ses accusateurs les plus ardents.
— Mais, direz-vous, sii vers de la pièce d'Éiienne
(rouvent mol pour mol empruntés de Tancienne!
— Sur deux fois mille vers pleins de grâce et d'espril, En prendre six mauvais dans un vieux manuscril ! Quelle audace en effet ! quel crime abominable!
Au temps passé peut-être on élait plus trailable :
Le vol alors passait pour imitation :
Virgile vole Homère, Horace Anacréon ;
Despréaux Juvénal, et Molière Térence;
Mais on ne permet plus de pareils vols en France.
Puis s’adressant à Ëtienne :
Poursuis, sans Tarrélcr, ta brillante carrière;
Tu |K>urras sur la roule essufer des dégoûts ;
Molière en essulrait, s'il vivait parmi nous.
N*en sois pas moins Adèle aux lois d*uo si grand maître; Vole le feu sacré, quelque part qu'il puisse être ;
Un sol n'imprime rien qui ne soit bien de lui : Daignerail'ii descendre à consulter autrui?
Toi, ne néglige pas ces vulgaires ressources :
Grecs et Romains, lis tout : puise à toutes les sources ; Mais pour notre intérêt, et surtout pour le tien,
Quand Bouvet écrira, ne lui prends jamais rien.
Le recueil publié en t840 contient quelques satires remarquables par leur ton de bonhomie et de finesse piquante; nous citerons surtout les vers adressés au Roi de Danemark et la pièce intitulée ; Socrate et Glaucon contre les législateurs imberbes qui prétendent régler le sort des États. Les épigrammes sont au nombre de cent cinquante-cinq ; la plupart ne seraient point déplacées dans les meilleurs recueils de ce genre. Comme l'épigrammc et la satire n'étaient, chez Raoul, qu’un jeu d’esprit, elles ne tendaient en aucune façon à nuire aux personnes qui en étaient robjet,qiielquefois même il s’en prenait à ses meilleurs amis; ces derniers se bornaient à en rire, et je ne sache pas qu’aucun d’eux s’en soit jamais offensé.
Cependant plus sévère qu’eux, Raoul, avant sa mort, a
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exprimé le désir de voir supprimer tout ce qui pouvait porter le caractère d’une atlaquc même indirecte.
Dans le recueil qui vient d’èlre mentionné, on retrouve plusieurs pièces déjà publiées dans les cinq volumes de ses œuvres diverses (') : il les avait revues avec soin et il les considérait comme moins imparfaites que ses autres ouvrages ; de ce nombre sont: Le Savant en us nu Discours d’un vieux professeur de rhétorique, La Jeune Fille séduite, La Petite Fleur cueillie, etc. On y trouve aussi la fable Le Rat de ville et le Rat des champs, fragment de sa traduction des Satires d’Ilorace, et l’un des morceaux les plus irréprochables qui soient sortis de sa plume.
Outre les ouvrages dont je viens de parler, Raoul a jtublié un grand nombre d’articles de critique littéraire dans dilférents recueils, mais pins |iarticulièrement dans \es Annales behjiques et dans Le IHcrcure belge, dont il était l’un des fondateurs (*). Le tome Hl de ses œuvres diverses contient une notice remarquable sur la manière de comprendre cette tâche pénible et délicate de l’homme de lettres.
Quand il s’agit d’ouvrages scientiliques , ou mémo d’ouvrages littéraires d’une certaine portée, la critique, chez nous, est à pou près nulle. Mais les écrits les plus savants, ceux qui font le plus d’bonncnr à la Belgique régénérée, sont à peine jugés dignes d’une annonce, même dans nos
(*) Lrs cinq vuliimn des œuvres de R.ioul furent publiés à Bruges, chez Bogaert- Dumorlier, sous format in*H^, do IH3G à 1H39. Le premier volume contient les Satires de Jiivénal ; le deuxième, les pièces de théâtre et la Iraduclioo des poètes anglais, par Ryrou; le troisième, les épltrcs, épigrammes, |>oèsirs diverses et les eiaim-ns île différents oiivi-agcs littéraires; te quatrième, les |>oèles hollaU' dais et des traductions de leurs ouvrages ; le cinquième, les traductions des Satires d*Horace et de Perse.
(*) Les funiJatcurs du A/erctire belge étaient : HM. Leshroiissari, Raoul et le baron de RcifTenhorg. Ce journal, publié à Bruxelles, a commencé à paraître en 1817. Quant aux Jnualfs 6e/yiq»e#, commencées àCand,en 1818, par %. le comte Alméida, elles furent continuées par MM. CornclisscD, Raoul, Garnier, etc.
recueils périodiques, qui ont pris pour mission de constater le mouvement intellectuel du pays.
Ce déplorable état de choses n’avait point échappé à notre confrère. Pour lâcher d’y remédier, son zèle et sa bonté le portaient parfois à rendre compte d’ouvrages qui sortaient entièrement du cercle de ses études. Pour attirer l’attention sur un jeune savant que les journaux laissaient dans l'ombre, il se faisait naturaliste, physicien, géomètre; la rectitude de son jugement, son esprit éminemment clair et analytique, son style pur et élégant, suppléaient à ce qui pouvait lui manquer de connaissances spéciales, et lui permettaient fréquemment de réparer d’injustes oublis.
Toujours prêt à obliger, il avait assisté à bien des enfantements littéraires; et, après avoir facilité le accouchements les plus laborieux, sa bienveillance le portait ordinairement à se constituer le parrain et le protecteur des nouveau-nés. Sa critique ne devenait vive et acerbe que lorsqu’il rencontrait dans l’arène des athlètes dignes de lui et dont les talents, mal employés, lui semblaient pouvoir compromettre la cause littéraire : il attaquait surtout le romantisme outré et s’en prenait généreusement à ses plus forts champions. 11 procédait à la décomposition de leurs écrits avec une analyse impitoyable et souvent, il faut l’avouer, avec un rare bonheur. Il s’était fait une définition particulière de l’ancienne et de la nouvelle littérature. « l.es classiques, disaitil en riant, sont ceux qui ont fait leurs classes, et lesro»/iantiques ceux qui ne les ont pas faites. »
Toutefois les vieilles habitudes littéraires de Raoul, ses études qu’il avait constamment dirigées vers les grands écrivains de l’antiquité et du siècle de Louis XIV, le rendaient parfois injuste envers les écrivains modernes; il ne semblait préoccupé que de leurs défauts, sans tenir compte des beautés que renferment leurs ouvrages. Les néologismes.
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les incorrections grammaticales, l’absence de clarté étaient poursuivis avec tant d’ardeur, que le reste passait h peu près inaperçu aux yeux de notre Âristarque impitoyable. L’ Anti-Hugo peut en servir d’exemple. Raoul a fait aussi la critique des yépres siciliennes et du Paria de Casimir Delavigne, de même que de la Démence de Charles FI, par Lemercier. Sans le vouloir, il a porté dans l’examen de ces ouvrages une sévérité qui ne peut être justifiée que par la crainte où il était de voir notre jeune littérature prendre une fausse direction.
On retrouve notre confrère avec plus de plaisir sur le terrain de la critique, quand il se livre à l’examen des Satires d’Horace et de Juvénal, à l’appréciation de l’Art poétique ou à celle des immortels poèmes de Virgile. Il préparait sur les Bucoliques de ce dernier poète un ouvrage analogue à celui de Malfilâtre, qui devait former le tome VI de l’édition de ses œuvres complètes, publiées à Bruges. « A l’époque où l’école vaporeuse qui s’appelle romantique, écrivait-il, nous inonde d’un déluge de eompositions plus ridicules et plus barbares les unes que les autres, il ne sera peut-être pas inutile de consigner ici quelques réflexions sur les Géorgiques de Virgile. Ce poème, le plus parfait dans son genre que nous aient laissé les anciens, est éminemment propre à fixer les principes de la saine littérature, et jamais pareil antidote n’a été aussi nécessaire pour préserver la jeunesse de la contagion des mauvaises doctrines. »
La classe des lettres de l’Académie avait compris ce qu’elle avait à gagner en associant à ses travaux le savant auteur de la meilleure traduction des trois satiriques latins et d’un grand nombre d'ouvrages qui occupent un rang distingué dans la littérature française. Le nom de Raoul manquait depuis longtemps à la liste des membres de l’Académie royale ; la modestie de l’auteur faisait qu’il eût sans
•loule été le (iernier û s'en apereevoir. Cet oubli fut réparé et Raoul fut nommé dans la séance du H janvier 1847.
La mort ne lui laissa pas le temps de nous rendre les services que nous étions en droit d’attendre de son profond savoir et de sa longue expérience. Nous avons cependant reçu de lui un rapport remarquable sur l’utilité de faire participer les jeunes Belges à l’école fondée à Athènes, par le gouvernement français, pour l’étude du grec et des antiquités. Scs formes douces et polies, son commerce toujours sûr et bienveillant, l’autorité de son âge et de son talent lui avaient mérité l’estime de tous ses confrères.
Aucune distinction n’était venue décorer la poitrine de ce vétéran de l’enseignement . Cet autre oubli fut également réparé, et la croix de chevalier de l’ordre de Léopold, déposée sur son lit de mort, parut ranimer un instant ses yeux prés de s’éteindre. Il n’éprouvait, disait-il, que le regret de n’avoir plus la force nécessaire pour remercier le ministre par qui il avait obtenu cette distinction, non qu’il fût pris d’un sentiment déplacé de vanité, au mojment même où il voyait la tombe s’ouvrir devant lui , la vanité n’eut jamais accès dans son âme, mais parce qu’il était naturellement bon et reconnaissant à l’excès de tout ce qu’on faisait en sa faveur.
La maladie qui le conduisit au tombeau fut longue et douloureuse; il vit approcher sa fin avec résignation. Il exprima lui-mème le désir de recevoir les secours de la religion, et expira à l’âge de soixante-dix-huit ans, dans la matinée du samedi 25 mars 1848. Son convoi fut suivi par une affluence nombreuse, et des regrets vivement sentis furent exprimés sur sa tombe.