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(Icrniers et ilos paroles de découragemenl jetées aux autres, (îes paroles ne font qu’engendrer des sentiments d’envie chez le pauvre, sans améliorer son sort : s’il est, d’ailleurs, des hommes égoïstes et durs, il en est d’autres généreux et eompati.ssants. Quel bénéfice a-t-on retiré depuis plus d’un demi-siècle de ces nombreux appels à toutes les mauvaises passions des hommes? En excitant constamment une partie de la société contre l’autre, on n’a fait qu’augmenter la masse des misères communes.
Ce n’est pas que nous refusions au poète la faculté d’exprimer ses .appréhensions h la vue des tempêtes qui grondent sur notre vieille Europe; nous applaudissons, au contraire, a son vers prophétique, quand il nous met en garde contre les dangers qui menacent l’ordre social :
Pli4ce, |»l.ice au torrent! il itros^it, il s'avance! Pour arrêter sa marche et dompter sa puîs«anre, En vain les rois du monde ont uni leurs cfTorls; Encore un jour, une heure, et le lit séculaire,
Le lit étroit, obscur, mi gronde sa colère,
Il va l'abandonner pour engloutir ses bonis.
Riches trop indolents qui craignez ses ravages,
Au lieu de l'insulter du haut de ses rivages, Creiisez-tiii donc un lit plus large et plus profond Ou puissent librement, à travers nos vallées. Rouler au grand soleil ses ondes nivelées.
Sans ébranler la digue ou menacer le ponl.
Ce langage est élevé et mérite d’être entendu. Que l’on compare la pièce d’où ces vers sont extraits {La ütmocralû;) il celle à peu prés analogue qu’on trouve dans les Chants de réveil, et l’on aura la mesure de l’espace que l’auteur avait parcouru en quelques années.
Un suicide lui inspira deux élégies {Mystère et Chute et Pardoîi). Ces pièces, ainsi que plusieurs autres qu’il composa vers et 1833, laissent encore beaucoup à désirer;
clics portent l'empreinte d’une misanthropie qui ne se trouvait point dans le cœur du poëte et qui n’était que l’œuvre de sa plume. Weustenraad, sans s’en apercevoir, payait son tribut à cette poésie ik-lievelée qui prétend être grave et ne respecte ni les mœurs, ni le goût, ni la langue. On se croit grand parce qu’on est extraordinaire, et neuf parce qu’on peint des turpitudes que la littérature avait repoussées jusqu’alors.
N’est-ce pas avec un sentiment pénible que nous avons vu se reproduire avec affectation, dans notre jeune littérature, toutes ces excentricités de style dont quelques écrivains, d’un certain mérite du reste, ont donné le funeste exemple chez nos voisins? Des images forcées, des rapprochements bizarres et inattendus, des paroles triviales employées avec une certaine prétention, un usage immodéré des enjambements affectant de violer toutes les règles de la versification, sont-ce là des modèles à suivre? Est-ce là le langag(! de la poésie? Et ne vaudrait-il pas mieux se résoudre tout d’abord à écrire en prose?
Weustenraad avait trop de goût pour persister dans une voie aussi fausse , et il avait l’âme trop noble et trop grande pour ne pas sentir ce qu’avaient de dangereux ces appels incessants à une croisade contre l’ordre social. Jamais le sentiment religieux ne l’avait abandonné : c’était la source la plus pure de son talent. Lisez son Hymne au siècle, et jugez; l’épigraphe seule révèle toute son àmc : Âu lieu de blasphémer, apprenons à bénir.
Déjà, dès 1836, en s’adressant /iux barbares de la civilisation, il faisait entendre courageusement ces paroles :
Vous avex à U Foi coupé ses vastes ailes, Restitué le glaise aux arcliangcs maiulils, Des lem|i)es profanés expulsé (es Hdèlc^, A Pâme ilu chrétien fermé le paradis,
ElotifTé re.s|iri( (iiir sous la roalière immonde, D’un abject t^^'olsmc ciaucé lous les ?œiiï, Placé Ptmpiélé sur le Irène du monde El mis le désespoir au premier rang des dieux.
Il fallut quelque temps encore à notre jeune pocle pour se reconnaître et pour prendre l’allure libre qui convenait il son talent. C'est en 1841 qu’il se plaça décidément à la hauteur où l’appelait son génie poétique. Inspiré par les merveilles de l’industrie, cette source nouvelle de grandes images où il avait puisé déjà l’idée de plusieurs de ses compositions, il écrivit La Remorqueur j et l’on put dès lors lui assigner le premier rang parmi nos poètes lyriques.
Jamais, en ellél, la poésie, en Belgique, n’avait pris un cs.sor plus élevé. Ce n’est pas cependant que celle pièce soit irréprochable: la critique y trouverait à reprendre, et nous serions peut-être d’accord avec elle ; mais, ici, le poète vole de ses propres ailes; ses pensées sont nobles et grandes, bien que parfois l'e.vpression manque de noblesse et de grandeur. Dans les hautes régions où il s’est élevé, il se trace sa roule à lui-méme, cl cotte roule est glorieuse, car elle lui ajiparlienl tout entière. J’aurais voulu citer quelques passages de cette œuvre remarquable, mais je m’aperçois que les citations, deviennent impossibles, parce que le mérite réside moins dans les détails (|uc dans l’ensemble; il est, d’ailleurs, des choses qui ne permellent pas une froide analyse.
Le Haut Fourneau n’est pas d’une conception moins heureuse que Le Remorqueur, mais les dillicullés à vaincre étaient plus grandes. Trop de détails techniques et la description de procédés généralement peu connus donnent à cette composition quelque chose d’embarrassé et de monotone que l’art du poète n’a pu sauver entièrement. Entraîné par le plaisir de décrire, peut-être ne repose-t-il pas assez
son lücleur cl ne lionne-l-il pas assez de variclc à ses tableaux.
Los poésies de Wciislenraad sont, la plupart, politiques ou destinées à célébrer les merveilles de l’industrie; cependant quelques-unes, composées vers la fin de sa vie, sont d'un caractère plus doux; il y a répandu toute la sensibilité de son âme; .son vers prend plus de mollesse etde grâce, il coule d’une manière plus lim|)ide et plus harmonieuse. .Nous distinguerons sourlout La Charité, runc des pièces les plus suaves que renferment les Poésies lyriques publiées en 1848:
Femmes, Thiveresl li dans (ouïe Iristesse,
Rarocnanl avec lui ces longs jours de détresse Oui répandent le deuil sous plus d'un toit glacé .
Le pauvre attend qutd«|u'un |K>ur sauver sa famille^
A son foyer niiict plus fie rayon t|ui brille,
1^ pain a disparu, le travail a cessé.
Ce début si simple est parfaitemenl en rapport avec le sujet. Plus loin il continue :
Ne versez pas vos dons en des mains étrangères,
Faites le bien pour vous, comme Tont fait vos mères;
Il n'esl |H>iiit de devoir et plus noble et plus doua.
Le bien, semé sans bruit, ne tarde pas «réclore;
Ou*im|>orte à votre cœur que le monde Tignore'
Jl est quelqu'un là* haut qui le saura pour tous.
La petite pièce, intitulée Les Nuées, a de la grâce et de la fraicheur. On trouve, en général, dans les dernières productions du poète des progrès très-sensibles ; sans avoir moins de distinction, la période est plus pleine, plus harmonieuse; la diction est plus pure, la pen.sce plus complète.
C’esl par l’ime de ses odes les plus remarquables, la plus remarquable peut-être, que Weustenraad a payé sa bienvenue comme membre de l’Académie royale.
- bl!) —
On SC rappelle avec quel cnthousiastiu; nous avons applaudi à l’/Zj/nme «« sièe/e, dans le banquet fraternel qui, au mois de mai 1847, réunissait le trois classes de l’Académie de Belgique, et avec quels transports le public à son tour accueillit cette même pièce dans la séance publique du lendemain. Le poète, en ell'et, s’y révélait dans toute la maturité de son talent; dès son début, on lui voit prendre ses inspirations dans une S|)hère élevée et proclamer avec magnificence l’œuvre éternelle du Tout-Puissant. Il répudie ces cris de déses|ioir qui se mêlaient à ses premiers chants, et ne pense plus qu’en franchissant le seuil de la vie, on dépasse en même temps les portesquele Dante li.vc à .son enfer :
Gloiie au Dieu juste et fort qui nous donne la vie !
Trêve â ces chants de deuil, Â ces cris d'agonie Dont iro|i souvent ma muse alirista son heiceaii!
L'homme est toujours puissant, la femme est toujours helle, L'enfant sourit encore au vieillard qui l'api^Ile,
1^ raisin à la coupe et la fleur à l'oiseau.
Frères, le beau soleil, astre que tout adore,
Brille aussi radieux qu'à sa première aurore;
Rien à l'ffil du savant n'annonce son déclin.
La féconde nature, auguste et tendre mère,
De son lait généreux nourrit toujours la terre,
Nul flot de volupté n'a tari dans son sein.
Ah! sans doute,, l’auteur de V Hymne au siècle et du Remorqueur était l’homme le plus capable de faire fleurir la grande poésie sous le climat de la Belgique.
VVeustenraad était l’ami sincère de son pays; la plupart de ses poésies lyriques en font foi. La Prière pour la pairie, l’ode // la statue de la patrie surtout, renferment de génércu.\ sentiments e.xprimés avec élégance. Il concevait trèsbien l’alliance de la royauté aveu une liberté sage; il était avant tout ami dr- l’ordre, et craignait pour sa jtatrie les fléau.x (|ui attristaient nus voisins :
Utr!i <|iicr<.'llv5 san> hiil, di^uc^ du Bj^-£ni|»iri’, l/oubli de tout re9|>cct |K>iir les droits les plus $aln(^, Le désordre des mœurs poussé jiis«iu*au délire,
La rérolte toujours suspendue aux tocsins.
L’amour de nos vieilles inslilulions et de nos lilnTlés communales, uni au désir d’en rendre la connaissance populaire, le porta aussi à travailler pour le théâtre. Il donna, en 1830, son drame liistori(]ue. Lamelle. Cet ouvrage, eut plusieurs représentations et fut chaudement applaudi; mais ce succès, il faut en convenir, s’adressait plus aux sentimenls patriotiques de l’auteur qu’au mérite de sa pièce. Trop de longueurs et d’invraisemblances devaient nécessairement nuire à ce drame, qui semble plutôt destiné à la lecture qu’à la représentation. L’ouvrage est dédié à M. Polain, son collègue à l'Académie, en témoignage d’amitié et de reconnaissance pour ses utiles conseils. M. Polain n’était pas le .seul de nos confrères avec qui Weustenraad se fut lié d’amitié pendant son séjour à Liège; MM. Borgnet, Lesbroussart et Grandgagnage vivaient égalemetit dans son intimité. Ils avaient été les confidents de ses travaux et de ses projets d’avenir; ils avaient pu lire dans cette b(!lle âme.
Weustenraad avait été nommé correspondant ih? la classe «les lettres de l’.Académie, le 1 1 janvier 1817 ; au mois d'aoùt de la même année, il fut appelé à Bruxelles en qualité d’auditeur militaire du Brabant. Son séjour parmi nous contribua à ré|)andrc de la variété dans les travaux académiques: il communiqua successivement les prémices des charmantes compositions qu’on trouve à la fin de ses Poésies lyriques et qui ont si dignement couronné sa carrière.
Il parait qu'il avait écrit un poème flamand en plusieurs chants. Dans ce poème héroï-comique, qu’il ne comptait pas publier, il donnait un libre essor à sa gaieté et jiassait.
— sai —
selon l’e.x pression du poclc, du grave uu doux, du plaisuul au sévère.
En quittanl Maoslricht cl en abandonnant la rédaction de Y Eclaireur du Limbourg, Wcustenraad n’avait point renoncé à la presse périodique; il s’en occupa, au contraire, pendant toute sa vie: c'était pour lui une espèce de besoin de déverser dans un journal l’excès d’activité de son intelligence. Il prit succe.ssivcinent part à la rédaction du Courrier belge, du Politique, de La Tribune, de L’Indépendance, etc. Il était l’un des soutiens les plus actifs et les plus éclairés de la Revue belge, recueil périodique fondé en 1835, par l’association pour l’encouragement elle développement de la littérature en Belgique. Il se distinguait surtout par son impartialité et sa bienveillance, c’est un hommage que s’est plu à lui rendre un de ses plus dignes émules. Voici, en elfet, comment s’exprime M. Ed. Waeken, dans l’article nécrologique consacré à Wcustenraad dans la Revue de Belgique (') : « Il s’empressait d’accueillir et d’encourager les jeunes gens chez lesquels il avait cru deviner quelque espérance d’avenir : il ne négligeait rien pour leur ouvrir la route du succès, lui qui souvent négligeait le soin de sa propre renommée. Nous acquittons nous-méme une <lclte de reconnaissance en rendant ce témoignage à la mémoire de celui dont les conseils et l’amitié ne nous abandonnèrent jamais. »
En 1835, la Croix de Fer avait été la récompense du citoyen; la croix de chevalier de l’ordre de Léopold, au commencement de 1848, devint celle du poète. Le rapport qui le présentait au choix du souverain établissait les titres incontestables que notre confrère avait à celte distinction.
('} Numéro de juillcl 1849. On iroiivc dans ce même numéro une pièce de vert é^alemeni consacrée à la mémoire de Weuslenraad, par M. Adolphe Malhieu.
L’amitié n’élail entrée pour rien dans ce choix; si VVeiistenraad lui-méme avait pu s’y méprendre, un incident survenu vers la même époque eût pu le détromper. La retraite de M. Lesbroussart (') avait laissé vacante la chaire de littérature française à l’Université de Liège. Weustenraad, qui tournait toujours les yeu.x vers sa ville de prédilection et qui ne désirait rien tant que de pouvoir se consacrer exclusivement aux lettres, demanda la place au ministre de l’intérieur; cette place fut donnée à un autre. Loin d’en prendre de l’humeur, notre poète fut le premier à reconnaitre, avec la plus complète modestie, tout ce qui pouvait lui manquer pour remplir convenablement le poste qu’il ambitionnait. Avant même de connaître la décision du gouvernement, il rendait pleine justice au mérite de son compétiteur et parlait de l’issue probable de cette affaire comme s’il n’y eût point été intéressé.
Cependant sa position ne tarda pas à s'améliorer : vers la lin de 1848, il fut investi des fonctions de grellier du tribunal civil de Bruxelles; il trouva dans cette |)lace, avec une certaine aisance, les loisirs nécessaires pour se livrer à ses travaux favoris. Ce n’était pas justement l’o^itini cum dignilate, mais un étal qui en approchait beaucoup.
Aux dernières vacances de Pâques, Weustenraad avait été appelé à faire partie du jury d’examen pour les lettres; ce genre d’occupation, auquel il n’était point habitué^ l’avait fatigué, il avait d’ailleurs également souffert d’une violente atteinte de la grippe ; il sentait le besoin de se distraire et de rétablir sa santé. Ce fut à regret qu’il renonça à se faire entendre dans la séance publique de l’Académie du mois de mai 1849, pour laquelle il préparait une composition lyrique
(') Voyez plus haul, pz{{e» ô67 à 400, ce <{ui concerne juleiir des
poemes /.fl /ielge»H t.'.iri <ff conff r, <|iii rifturcol en première ligne dans notre tiuéralurc nationale.
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nouvfillc qui n’eùt cerlcs pas été le joyau le moins admiré du précieux héritage qu’il nous a légué ('). Mais le chant qu’il méditait, ce dernier chant du cygne, ne devait pas s’achever sur celte terre.
Après s’étre arreté quelque temps dans la province de Liège, il était arrivé à Namurdans l’après-midi du 23 juin; il avait quitté Fauquemont la veille et avait pa.ssé la nuit à Liège; il comptait rester une partie de la journée du dimanche en famille, avec ses amis, et partir ensuite pour Bruxelles. Il était heureux et content; et, avec cette gaieté franche et naïve qui le caractérisait, il se livrait aux plus riants projets d’avenir pour sa famille et pour lui. Rien n’annonçait encore le coup fatal qui bientôt devait anéantir cette belle intelligence.
Ce ne fut que dans la matinée du dimanche, vers neuf heures, que Weustenraad sentit les premières atteintes du mal; vers deux heures de l’après-midi, il désira voir un médecin, qui, en arrivant, reconnut tout d’abord les terribles symptômes du choléra. Le mal faisait des progrès effrayants; la plus profonde consternation avait succédé aux élans de bonheur qui, le matin encore, régnaient dans la famille. Weustenraad , exténué par d’atroces souffrances, se trouvait dans le délire; son épouse était anéantie (*);
(') Voici l’extrail d'un billet que je reçus de lui avant notre séance :
«■ Mon ami, les travaux du jury ont si comidélemenl absorbé mou temps, depuis plus de trois semaines, qu'il m'a été impossible d'achever ta pièce que je desli> nais ü notre séance publique. Ajoutez à cela que j'ai eu une violente attaque de grippe, et que je me trouve, aujourd'hui encore, dans la nécessité de m'abstenir de toute occupation sérieuse. Je regrette vivement ce contre-temps. Je m'étais fait une véritable fête de déférer à vos désirs et à ceux de mes collègue», qui sc montrent si bienveillants envers moi. »
(*) l.a plupart des détails qui précèdent sont extraits de deux lettres écrites immédiatement après la mort de WeusIcnraatI, par rime des per.sonncs qui l'ont '•oigoé. Nous en devons la communication à l'amitié de N. Ad. Borguct.
M. Jules Borgnei, son gendre ('), el quelques amis lui pro- (liguaienl les soins les plus empressés, mais sans se rendre bien compte de son état. Vers la fin de la soirée;, le malade; leur paraissait plus calme, sa respiration seule était encore très-agitée : c’était, hélas! le râle elc la mort. Toule illusion dut bientôt cesser, el, vers une heure- du malin, Weuslenraael avait cessé de vivre.
L’annonce de celle perle cruelle relenlil de la manière la plus douloureuse dans loulc la Belgique : le pays senluil, en elFel, qu'il venail de perdre l’un de se-s meilleurs ciloyens e-l .son poêle lyrique le plus distingué. Chacun regardait comme un sujet de deuil public la mort prématurée d’un écrivain dont le talent faisait l’orgueil de notre jeune litléralurc. Notre Académie se joignit aux nombreux amis que Weustenraad comptait à Bruxelles, pour lui ériger un monument funèbre; le Cercle artistique et littéraire, dont il était membre, fît inscrire dans ses salons, son nom en lettres d’or, en attendant qu’on pût y placer son portrait. Le Cercle artistique et littéraire de Liège faisait ^ en même temps, frapper une médaille pour consacrer son souvenir, el là aussi ses amis .s’unis.saienl pour couvrir d’un monument le lieu où reposeront désormais ses restes (*). Tant de manifestations simultanées ne prouvent pas seulement en faveur du mérite poétique de notre confrère, elles montrent encore qu’il avait mérité l’estime générale par sa droiture et par la noblesse de son caractère.
(*) WpiifUfnraaH .Oélait mari^ en 18M; sa belle fille, plus lani, é|K>usa M. Jules Borfinely arehivislo dr la fille de Namur.
(*) Weustenraad est morl le 35 juin 18-40, dans la commune de Jambes, située aux portes de Namur, c'est IA qu'ont été dé|»oséi ses restes.
LÉONARD PYCKE ( 1 ).
M. Léonard Pycke, comme liUérateur, apparlienl enliérement it l’Académie royale de Bruxelles, puisque les difl'érenls écrits qu'il a composés se trouvent tous insérés dans ses recueils, et que l'idée même de rédiger ses deux mémoires les plus importants, lui a été suggérée par les programmes de la compagnie. Comme jurisconsulte, comme homme d’Ëtat, il s’était acquis déjà une réputation très-distinguée, en publiant son premier mémoire Sur l'état de la législation et des tribunaux ou cours de justice dans les Pays-Bas autrichiens avant l'invasion des armées françaises, et sur les changements que la révolution française et la réunion de ces provinces ci la France, pendant près de vingt ans, ont opérés dans la législation et l’administration de lu justice civile et criminelle (’aî mémoire fut couronné par l’Académie, en 1822 (■*), à l’époque même où une haine ministérielle lui suscita le
(') Né à Meulebeke en 1781, il est mon à Coitr(rai, le 8 février 18é9.
(*) Pycke ohlint l.i médaille d'or; c*esl par erreur que M. Van de PuUe dit, dans sa notice sur cc savant, qiier^codé/nie lui décerna le deuxième prix.
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procès malheureux dont rolentil toute la Belgique et dont notre confrère sortit victorieux ('). La palme académique dut adoucir les chagrins amers qu’il éprouva par ces poursuites. Pycke reprit sa place aux états généraux, et, en 1827, il apporta à l’Académie un nouveau mémoire, auquel fut décernée une nouvelle médaille d’or; il s’agissait cette fois de répondre à la question ; En quel temps les corporations connues sous le notn de métiers (neeringen en ambachten) se sont-elles établies dans les provinces des Pays-Bas? Quels étaient les droits, privilèges et attributions de ces corporations? par quels moyens pouvait-on y être reçu et en devenir membre effectif?
Ces deux ouvrages pleins d’érudition et le caractère honorable de l’auteur, qu’on avait pu mieux apprécier encore au milieu des poursuites judiciaires, lui ouvrirent, en 1829, les portes de l’Académie.
(') « Sa nomination île maire (de Coiirlrai), nom qu'on changea bientôt en celui de Imurgmestre, remonte au 25 juillet 1817 et fut comme le signal d'une suite de tracasseries.... Une dénonciation anonyme, dans laquelle fut envelopgér une grande partie de la régence, fiil faite au gotivernemenl, et !H Pycke fut envoyé devant le tribunal correctionnel de Bruges, du chef de |>révenlion d'un délit prévu par l'article 175 du Code pénal. L'arrêt qui prononce ce renvoi, porte qu'il y a des charges siitlisanietit pour établir que le prévenu Léonard Pycke a fourni des briquet pour la reconstruction de la halle et la conjfruction de deux hau~ bettes dans ta ville de Courtray^ et ce dans le temps (|u*il était bourgmestre de la même ville, et comme tel chargé d’en ordonnancer les payements ou de faire la liquidation des mêmes dépenses.
• Uti chef de cette accusation, il fut emprisonné au mois de juin 1832, et choisit pour ses défenseurs !HM. De VIeeschouder et Beyeiis, du barreau de Bruxelles, avec lesquels il était tiepiiis longtemps lié d'amitié. On employa d'abord les moyens de cassation contre l'arrél rendu par la chambre de mise en accusation, et le prévenu, de concert avec M. l'avocat Beyens et l'avoué Mandos, publia ses moyens de cassation en une brochure de 27 pages in-4**. Ce mémoire, remar> qiiable par sa lucidité et sa logique serrée, démontre à l'évidence l'inuocctice du prévenu. Il est adre»sé à les président et conseillers de la cour supérieure de justice, h Bruxelles, première chambre, siégeant comme cour de cassation, et ne porte pas de nom d'imprimeur. Les moyens de cassation furent cependant rejeté», et l'incuipé parut devant la cour de Bruges, présidée par )l. Van deVeIdc, au
L’éludo du droil absorbait tous les instants de liberté que laissaient à notre jurisconsulte les afTaires publiques; et sans doute ses écrits auraient été plus nombreux, si l’accomplissement de ses devoirs aux états généraux lui avait laissé plus de loisirs. Il se faisait, avec raison, une haute idée de la position du législateur; et il savait y sacrifier jusqu’à ses goûts et ses penchants les plus chers. Aussi devait-il applaudir aux efforts de l’Académie pour ranimer l’étude du droit et pourhonorer la mémoire des hommesquis’en étaient occupés chez nous avec le plus de distinction. « Si l’usage, suivi dans quelques pays voisins de faire l’éloge des grands hommes qui ont excellé dans la science des lois et de la jurisprudence, dit-il dans son premier mémoire couronné, si le devoir de célébrer les talents et les utiles travaux de nos jurisconsultes ne sont pas devenus académiques parmi nous, c’est du moins une conception honorable pour l’Académie de Bruxelles, un véritable service rendu à la patrie, que d’avoir institué un prix pour un genre de travail qui rappellera la mémoire de plusieurs célèbres concitoyens qui ont passé leur vie à perfectionner les lois et à faciliter l’administration de la justice, objets si précieux et d’autant plus ilignes d’envie, qu’ils contribuent toujours d’une manière puissante à maintenir la paix sociale et à former le bonheur des citoyens. »
Jusqu’au moment de la révolution, en 1830, M. Pycke avait continué à siéger aux états généraux. Les persécutions lie 1822 l’avaient vivement atteint et lui avaient peut-être même ôté une partie de son énergie naturelle; mais elles ne lui avaient laissé aucun fiel contre le gouvernement. Dès qu’il vit éclater la tempête, il se rendit à la Haye, et quanil
mois de décembre 1833. L*acquiUemcn( suivit l.i défente, et M. Pfcke fui mis en liberté le 33 du même mois. •• {/4nnaU$ de la Société iVémulation de Bruges, tome IV, page 163.)
la révolulion fui consomniép, il rcvinl dans ses foyers et l’enonça à la carrière politique.
I.a législation ancienne de la Belgique et nos vieilles institutions occupaient alors une place très-large dans les travaux de notre Académie. Nous avions proposé pour le concours de 1833 une question sur les attributions politiques dont jouissaient les anciens étals des provinces, sous le triple rapport de la souveraineté, de la législature et de l’administration publique et provinciale. Mais celte question, tout intéressante qu’elle était, dut être retirée, et notre confrère prit l’engagement de la traiter lui-mème, dans un mémoire spécial ('). A la séance du IS décembre 1835, il nous exposa le plan qu’il comptait suivre en composant cet ouvrage immense, qui se trouvait déjà très-avancé (*); mais l’alTaiblissement de sa santé et la perle progressive de ses facultés intellectuelles ne lui ont pas permis de l’achever.
Léonard Pycke était né à Meulebekc, petite ville de l’ancienne châtellenie deCourlrai; c’est dans ce dernier lieu qu’il mourut. Il avait commencé ses éludes en droit à Paris (’) et il conservait un profond souvenir de ces premiers instants de sa jeune.sse. Peu de temps avant sa mort, l’auleurde celte notice le rencontra tristement appuyé contre un mur voisin de la
(’) M. Van de Piilta, dans %a nolice stir noue confrère, dit au sujet de ce même concours : • fl. Pjckc avait écrit sa réponse sur ccüe question, lor.sque TAcadémie jugea à propos d*aniioncer «tue la question était retirée du concours. Ce Irarail peut cependant être considéré comme un «les meilleurs loriisde la plume du jurisconsulte courtraisien. » Il faut qtiNI y ail Ici quelque méprise. M.Pyckr ne pouvait concourir, puisqii*ii était membre de PAcadémie depuis quatre ans; d'ailleurs, il était l’un den juges, et c'est même sur sa proposition que la question fut retirée.
t') Voyez le BuUetin (t. II, p. 417) de cette séance. N. Pycke y a fait connaître te plan qu'il comptait suivre.
(’) Il fit ses premières études au collège de Mol, dans la Campioe, et acheva à Bruxelles son cours de droit qu'il avait commencé k Paris. C'est en 1808 qu'il s'étatdit à Coiirtrai, comme avocat, et 11 ne larda pas à s'y faire une nombreuse clientèle.
Sorbonnp, cl les yeux fixés sur les fenêtres les plus élevées (l’une maison de la rue Laharpe, c’était là que notre confrère avait habité pendant ses premières études. Pycke était d’un commerce très-doux, d’une sûreté à toute épreuve; connaissant fort mal le talent de déguiser sa pensée sous des dehors polis, mais possédant au plus haut degré la politesse du cœur. Sa fermeté aux états généraux avait été la source de ses disgrâces et des persécutions dont il fut victime; il sut les suhir avec calme et dignité; et s’il montra quelque orgueil, ce fut avant son triomphe. Léonard Pycke portait véritablement en lui le type du caractère flamand, type énergique qui s’efface malheureusement de jour en jour, en perdant ses formes saillantes et décidées, sous le niveau de ce qu’on est convenu de nommer la civilisation.
PHILIPPE HERNAIin (1).
Ph. Bernard avait conlraclé de bonne liciirc l’habitude du travail et le goût de l’élude : ces heureux élémenis portèrent leurs fruits dès qu’il se trouva en position de les faire valoir. C’est à l’UniversiU; de Louvain que commença sa carrière littéraire. Un travail intéressant sur les archontes de la république d’Athènes lui valut la médaille d’or au concours universitaire de 1824, et il reçut plus tard, dans la même université, le grade de docteur en philosophie et lettres.
C’était surtout vers l’enseignement que le portaient ses habitudes laborieuses et sa bienveillance naturelle pour la jeune.sse. Après la révolution de 1830, il fut chargé, au collège communal de Louvain, de l’enseignement de plusieurs cours d’histoire cl de géographie. Des modifications apportées dans cet établissement l’arrachèrent, en 1837, à ses paisibles occupations; il vint s’établir à Bruxelles, et |)rolita de ses loisirs forcés pour publier quelques ouvrages classiques.
C’est ainsi qu’il nous a donné successivement, en Icscnri-
( ) Né A Arlon, le 9H Avril 1707, il est mon à Bnixcllcs le 7 itéccmhrc 1855.
(■hissanl d’annolalions, le discours funèbre de Lysias (1837), les œuvres de Sallusle (1838), la Iraduclion d’une chresloniatliie grecque el d’une autre latine d’après Jacobs (1840 et 1841), une traduction très-estimée de l’histoire de l’Église, par Dœllinger, etc. 11 avait fait paraître aussi, en 1859, un essai historique sur les anciens Belges, depuis les temps les plus reculés jusqu’à la conquête de la Gaule par Jules César.
Le gouvernement ne tarda pas à distinguer son mérite : il le chargea d’e.xaminer et d’analyser les manuscrits grecs (le la Bibliothèque royale de Bourgogne. Bernard s’acquitta avec zèle et talent de cette honorable mission, et publia successivement sept rapports d’un haut intérêt, que le gouvernement a livrés à la publicité.
Dès l’année 1842, il avait été associé aux travaux de l’Académie en qualité de membre correspondant, et il avait témoigné, par différentes communications d’un grand savoir, combien il attachait de prix à celte distinction.
En 1845, la chambre des représentants lui confia les fonctions de conservateur de sa bibliothèque. Quelque temps après, le gouvernement l’appela b un poste de confiance, à celui d’inspecteur de l’enseignement moyen. Il fut, en outre, désigné comme membre du jury pour l’examen d’élève universitaire et devint, en 1849, .secrétaire de ce jury dans le ressort de la Cour d’appel de Liège.
Ceux qui l’ont connu ont pu apprécier son profond savoir, la solidité de son caractère et sa modestie si simple et si vraie, qualités précieuses qui cependant n’ont pu désarmer la mauvaise fortune contre laquelle il a lutté jusqu’à son dernier instant.
Une notice écrite de la main même de Bernard et qu’il avait bien voulu nous remettre, suppléera à ce qu’offrent d’incomplet les paroles qui précédent : « Je dois le jour, dit-il, à
lies parents honorables qui, jouissant iriine fortune aisée, n’épargnèrent rien pour faire donner à leurs enfants une éducation soignée. Étant encore fort jeune, je fus envoyé au petit séminaire de Metz pour y faire mes humanités. Après y avoir achevé ma rhétorique avec quelques succès, je me rendis, dans la vue de renouveler mon cours de rhétorique, an college de Sedan, où enseignait alors l’abbé Caillon,qui avait dirigé, pendant douze ans, le collège de Wilna, en Pologne. M. Caillou est le |)remier bon professeur que j’eusse eu jusqu’alors ; c’est lui qui m’inspira le goût des études historiques et philologiques, et je me sens heureu.x de pouvoir lui payer ici le juste tribut de ma rec.onnaissance. Mon second cours de rhétorique ayant été couronné par l’obtention de tous les premiers pri.v, je retournai à Metz pour y faire ma philosophie. A cet effet, au lieu de rentrer au séminaire, je me fis inscrire au lycée de cette ville, et j’y eus pour professeur M. Mongin, qui passait, en France, pour être un profond penseur et qui, en effet, s’est fait connaître par une logique ou grammaire générale justement estimée des savants. Malheureusement l’arrivée des alliés, en 1814, m’empécha d’achever mon cours de philosophie, et je fus obligé de retourner chez mes parents. Il y eut donc dans mes études une interruption qui dura jusqu’en 1820. Dans cet intervalle, ma famille éprouva les plus cruels revers, et au bout de quelques années, je me trouvai sans rc.ssource. Une place de maitre d’études devint alors vacante au collège de Mons, je me mis sur les rangs des postulants, et je l’emportai. Je l’occupai pendant deu.x ans, mais prévoyant que, sans grade académique, ces fonctions ne me mèneraient à rien, je résolus d’aller sonder le terrain à l’Université de Louvain, pour voir si, dénué de tout comme je l’étais, il ne serait pas possible d’y faire mes études universitaires. Les professeurs de la faculté île philosophie cl
lellrcs accucillircnl ma demande avec le plus vif empressement. Non-seulement ils m’e.xemplérenl du payement des cours, mais ils me lircnl obtenir une bourse de 200 florins par an. Établi à Louvain, je ne tardai pas à être nommé adjoint du secrétaire-inspecteur de l’Université, au.\ appointements de 300 florins. Bientôt ma bourse de 200 florins fut portée à 300, de sorte que j’avais une assez belle position pour un étudiant, et j’avoue queje la regrette encore etque je la regretterai toute ma vie. Mais si, sous le rapport matériel, je jouissais de quelque aisance, les affaires administratives du secrétaire-inspecteur me donnaient tellement de besogne que le jour suflisait à peine pour m’en acquitter et que je devais employer la nuit à étudier les matières qui faisaient l’objet des cours universitaires. Cependant, au milieu de ce double labeur, je ne perdis point courage ; tout surcroit de travail semblait, au contraire, me ranimer et me donner de nouvelles forces. Ainsi la faculté des lettres ayant mis au concours, en 182.>, la question suivante : Exhibeatur commenlatio historico-critica de archontibus reipublicae Alheniensis, ni la dilliculté du sujet, ni les longues et pénibles recherches qu’il e.xigeait, ni le peu de temps dont je pouvais disposer, rien enfin ne put me détourner de composer un mémoire en réponse à cette question. Ce mémoire fut couronné en 1824. A la même époque, la chaire de cinquième étant devenue vacante au collège de Louvain, le bureau d’administration de cet établissement vint luiméme m’offrir celte place, cl je fis mon entrée dans la carrière de l’enseignement public. Quelque temps après, je subis l’examen de la candidature en philosophie et lettres. Le temps qui s’écoula de la fin de l’année 1824 au mois d’août 1826 fut consacré, d’un côté, à me préparer à l’examen du doctoral et à écrire ce qu’on appelait alors la thèse queje devais défendre à cette occasion ; de l’autre, à étudier
le flamand et le hollandais, qui avaient été imposés aux professeurs des athénées et collèges des provinces flamandes du royaume. Enfin le 3 août 1826, je subis l’examen du doctorat en philosophie et lettres; mais mes occupations ne me permirent point alors de mettre la dernière main à l’ouvrage que j’avais préparé pour cette épreuve. Je fus obligé de remettre ce travail à une autre époque.
» Sur ces entrefaites, l'année 1830, qui devait bouleverser tant de choses et amener une ère nouvelle sous le rapport politique, amena aussi la réorganisation du collège de Louvain. Jusqu'alors cet établissement avait compté six classes d’humanités et une classe préparatoire, de sorte que les élèves devaient rester sept ans au collège pour achever leurs cours d’humanités. On jugea à propos de réduire ce temps il cinq années, d’établir cinq classes de langues anciennes et modernes et d’y joindre des cours spéciaux d’histoire et de géographie, ainsi que de mathématiques. On me chargea des cours d’histoire et de géographie, en les restreignant, toutefois, aux trois classes supérieures : dans le premier, je donnai un aperçu de la géographie; dans le second, l’histoire du moyen âge; dans le troisième, l’histoire des temps modernes. Je continuai à enseigner ces branches jusqu’au mois d’aoùt 1837. En même temps, pour récompenser le zèle que j’avais montré à m’acquitter de mes devoirs, la régence de Lonvain me confia la direction du pensionnat attaché au collège de cette ville, direction que j’occupai depuis 1830 jusqu’à la translation de l’Université catholique de Malines à Louvain.
» Les événements de 1830 m’avaient empêché de songer au grade de docteur pour l’obtention duquel j’avais rempli toutes les formalités. Au mois de juillet 1833, j’obtins ce grade avec la plus grande distinction. Il n’était pins question alors de la défense d’une thèse. Cependant, depuis plusieurs
années, je m’étais occupé, dans mes heures de loisir, d’un travail sur l’une des oraisons de Lysias, travail qui avait été primitivement destiné à me servir de dissertation inaugurale. Voulant uliliser cet ouvrage, j’y mis la dernière main. Mais avant de le publier, je crus devoir le soumettre à l’avis déjugés compétents. Je l’adressai donc à l’Académie royale des sciences et belles-lettres de Brii.vellcs. Dans la séance du 2 avril suivant, un rapport favorable me valut, de la part de M. le ministre de l’intérieur, un subside pour couvrir les frais d’impression de cet ouvrage, qui fut imprimé à Louvain, en 1837, sous le titre ; Lysiae oratio funebris, lectionis varietate imtrucla et commentario in umm scholarum illustrata; \ vol. in-8°.
» Le collège de Louvain ayant été supprimé en 1837, je vins me fi.ver à Bru-velles et j’avisai de suite au.x moyens d’y avoir de l'occupation. Sur la recommandation de quelques personnes bienveillantes, je fus employé par la Société nationale pour la propagation des bons livres. Mais celte société, ayant cessé, en 1840, de publier des ouvrages de ce genre, je me vis tout à coup sans occupation. Pour ne pas rester oisif, je résolus d’entreprendre un travail sur les nombreu.x manuscrits grecs déposés à la Bibliothèque royale. »
M. Nothomb, alors ministre de l’intérieur, voulut bien encourager ce travail, qui donna successivement lieu à plusieurs publications. Le 22 juin 1842, il prit un arrêté par lequel il chargea Bernard de visiter, dans les provinces de la Flandre orientale, de la Flandre occidentale et d’Anvers, les établissements d’instruction moyenne recevant des subsides de l’État, et en même temps ceux qui alors étaient en instance pour en obtenir. Le 8 juillet de l’année suivante, le ministre le chargea de nouveau de visiter les établissements de la même catégorie dans les provinces de I. imbourg et de Namur.
Le 10 mai 1842, l’Académie royale des sciences cl belleslettres de Bruxelles avait nommé Bernard, à une grande majorité, correspondant do la classe des lettres. Bientôt après, un arrêté royal du B octobre 1845 le nomma professeur agrégé à l’Université de Liège (faculté de philosophie et lettres).
Vers la fin de sa vie, Bernard avait été nommé bibliothécaire de la Chambre des représentants; il était déjà attaché précédemment au secrétariat de l’Académe, et il continua à remplir ces deux emplois. Le 5 novembre 1846, il fut nommé inspecteur pour les humanités dans les établissements d’enseignement moyen : malgré cette position élevée, Bernard témoigna le désir de continuer, quelque temps encore,les modestes fonctions qu’il remplissait, depuis plusieurs années, au secrétariat de l’Académie; l’on avait trop à se louer de lui pour se priver de ses services, alors surtout qu’il trouvait le moyen d’améliorer une position qui avait été compromise par de nombreux malheurs.
Uniquement occupé de ses éludes et des soins de sa famille, Bernard vivait éloigné de tonte intrigue et en quelque sorte étranger à tout ce qui se passait dans le monde politirpie. Il était certainement mieux informé de ce ([uis’élait fait à Athènes ou à Rome que de ce qui pouvait bouleverser notre ordre social. Malgré celle indifférence apparente, il était très-sensible aux témoignages d’affection dont il était l’objet, cl il aimait à montrer sa reconnaissance : on peut citer cette qualité, parce qu’elle est moins commune qu’on ne le pense. Scs vertus personnelles et ses talents méritaient à coup sûr une meilleure fortune que celle qu’il a éprouvée. Ses derniers jours ont été attristés par des chagrins dont les consolations de sa famille et dont sa philosophie n’ont pu adoucir entièrement l’amertume.
M ATTH lEU-ÉDOU AUI) SMITS (I).
Orpliclin (les l'âge de sept ans, Sniits fui plac(3 par son tuteur dans un pensionnat, et, plus tard, au Lycée do Bruxelles, d’où il sortit âgé de dix-sept ans. L’année suivante, il embrassa la carrière des armes et s’enriMa, comme volontaire, dans la légion hanovricnne, corps de cavalerie au service de F'rance et que commandait le brave Évers, son compatriote. Smits se mit en marche pour rejoindre! le dépôt de son réginicnt, qui se trouvait au fond de l'Italie. Il avait pour compagnon de voyage Ch. Morel, qui, avant d’étre atteint par la conscri|(lion, avait préféré, comme lui, de désigner le régiment auquel il désirait appartenir. Cette détermination n’eut d’autre effet que de procurer aux deux jeunes Bruxellois le plaisir de parcourir ensemble, au plus bel âge de la vie, une des contrées les plus pittoresques de l’Europe. Ils n’eurent pas même le temps de connaître l’assujettissement ni les dangers du service militaire, car, immédiatement après leur arrivée en Italie, un décret impérial prescrivit le renvoi dans leurs foyers de tous les sujets fran-
(') Né à Bruxelles, le 19 mars t789{ il mourut à ixelics, Bruxelles,
le 39 janvier 1853.
çais qui faisaient partie de la légion hanovriennc, on l’on ne devait plus recevoir désornaais que des déserteurs étrangers.
Smits repassa donc les Alpes, et, dés qu’il fut à Paris, il entra dans une institution particulière coinnie professeur de latin et de inalliéinatiques : c’était évidemment méconnaitre sa vocation; aussi abandonna-t-il bientôt le collège jiour la carrière administrative. Après deux ans d'attente, il fut envoyé à Boulogne-sur-Mer, comme inspecteur d’un service militaire, et, peu après, à Anvers, pour remplir un emploi dans la marine. Notre jeune compatriote n’était pas au bout de ses pérégrinations; en 1811, il suivit, à Amsterdam, en qualité de secrétaire |)articulier, M. le comte de Celles, qui venait d’étre nommé préfet du département du Zuyderzée. Jusque-là, ses loisirs avaient été consacrés à la poésie; ses nouvelles fonctions le portèrent à s’occuper d’études plus sérieuses ; il fut chargé de la rédaction d’une statistique du département et il en composa la première partie, qui n’a jamais vu le jour.
l/arrivée des alliés, en 1813, fil de nouveau diversion à ses études : il fut contraint de fuir, et, en cherchant à rentrer en Hollande, il tomba entre les mains des Prussiens : les témoignages les plus accablants s'élevaient contre lui; il faillit être fusillé, mais il échap|)a à ce nouveau danger, et il en fut quitte pour un mois d’emprisonnement.
En janvier 1814, il fut attaché, comme caissier et secrétaire interprète, au payeur général de l’armée suédoise, cl il assista à l’entrée des alliés dans Paris. Il retourna ensuite à .Amsterdam, où le rappelait une inclination de cœur. 11 épousa .M"“’ la veuve Van Staphorst, fille du général pensionné Van Baërie, ancien gouverneur militaire des petites Indes (Surinam) (*). A l’époque de l’organisation delà Bel-
(') Il cul tk celle union plu^kur» fil» : l'aloc, William SoiiU^ oflïcicr du génie
gique, lioiil le prince d’ürange, depuis roi des Pays-Bas, venail d cire nomnié gouverneur général, Sinils entra au cüininissarial général de l’inléricur, à Bruxelles.
L’esquisse rapide qui vient d’étre tracée des premières années de Srnits sullira pour montrer que la stabilité n’était pas le côté essentiel de son caractère ; il était avant tout homme d’imagination; ses passions étaient très-vives et dominaient souvent sa raison. Avide de renommée, il a essayé tous les chemins pour y parvenir, et parfois scs tentatives ont été couronnées de succès. Avec plus de constance et avec son heureuse organisation intellectuelle, il lui eut été facile d’aller plus loin encore. On l’a vu tour à tour poète, statisticien, improvisateur, peintre (*), publiciste, administrateur. Je ne le suivrai pas dans toutes ces carrières, dont souvent il ne changeait que pour se trouver en compagnie de quelque ami ou pour s’attacher aux pas de ceux qui étaient eu possession de fixer l’attention publique.
Je me bornerai à considérer plus particulièrement les services qu’il a rendus comme statisticien : il serait injuste cependant de passer absolument sous silence ses œuvres poétiques, qu’on peut placer parmi ses principaux titres à l’estime de ses concitoyens. Scs trois tragédies, ItJarie de Bourgogne, Elfrida ou la f^engeance^) el Jeanne de Flandre, méritent surtout d'élre mentionnées <rnne manière très-honorable. Ces pièces ont une valeur réelle et ont subi l’épreuve de la représentation, sinon avec un très-grand avantage, du moins avec ce qu’on est convenu de nommer un succès d’estime; et c’est beaucoup, si l’on considère la
dantrarmée helf^c, a hicn rotilu nous donner différenu remei^nemenU pour U rédaelion de cette notice.
(') Comme peintre de miniature, il a fait porlrnits qui ne sont p.u
sans mérite.
(*) Voyea plus haut, page o7*J, ce qui arriva à la première lepré.senlation de celte pièce.
— biO —
(liflicullé de se produire avec un certain aplomb sur la scène tragique. Je sais que cette appréciation n’est pas tout à fait d’accord avec ce qu’on lit dans V avant-propos , extrêmement laudatif, placé en tête des OEuvres poétiques de notre compatriote ('). On y lit aussi : « M. Smits a fait de la littérature nationale à une époque où l’on ne cultivait, en Belgique, de littérature d’aucune espèce. » Cette manière de louer un écrivain lui fait plus de tort que de bien aux yeux des personnes impartiales. A l’époque où Smits lit son entrée dans la carrière littéraire, il y rencontra l’auteur du poème le mieux écrit peut-être que l’on ait composé en Belgique, Lesbroussart, devant lequel, lui-mème, s’est incliné avec raison dans plusieurs de ses ouvrages; il y rencontra également deStassart, de Beilfenberg, Raoul, Baron, Bouvroy, etc., dont les écrits, justement estimés, ont eu certainement autant de retentissement que les siens.
Non-seulement Smits écrivait avec facilité la langue poétique, mais il était encore improvisateur remarquable. Il s’est soutenu avec avantage à côté de Pradel, le plus célèbre représentant français pour ce genre d’exercice littéraire (^).
Nous avons déjà vu (|ue Smits, dès l’année lSl!2, avait été chargé tie rédiger la statisti(|ue du ilépartemcnt du Zuy- «lorzée. Au milieu de scs préoccupations poétiques, il perdit de vue ce genre de recherches, qu’il reprit olliciellenient
(') Œuvres poétiques de M. Édouard Smits^ â vol. in-1â; Bruxelles 1847, chei IH. Verleneuil.
(*) Smils aimaii â donner à ses collègues de la Commission <le s(a(isliqtic <ics l»rciiyes de son laleni; il improvisail en leur présence, à la suite de dîners qui lus réiinisiaient de loin en loin; et il sVsl plu à rappeler celle circonslancc dans le tome II de ses (Euvres poétiques. Je Tai vu aux prises avec le baron de Rcif* Tenber^, qui possédait égalrmenl le talent de Tiniprovisation ; c'élait un véritable assaut poétique :
De l'encre et du papier : vile qu'on nous eiirermc;
Kl voyons <{ui de nous, plus aisé dans ses vers,
' .\ura plus lét rempli la page et le revers.
- Ml —
i|uatorzc ans [ilus tard. « Une inslilulion éminemment utile manquait à notre pays, dit-il, dans l’introduction à sa Slatisliquc nntionale : la création d’une administration ou d’un bureau dont les travaux fussent spécialement consacrés à des recherches statistiques. Sa Majesté, par un arrêté du 3 juillet 1S26, pris sur le rapport de M. le ministre de l’intérieur, a rempli cette lacune, en créant, prés de ce département, un bureau de statistique , présidé par le ministre et dont sont membres MM. les administrateurs de l’intérieur, de l’instruction publique et de l’industrie nationale, assistés d’un secrétaire ; Sa Majesté a bien voulu me conlier ces fonctions ('). »
L’organisation ollicielle de la statistique, sous le gouvernement précédent, était particuliérement due à M. Van Ewyck, homme éclairé qui, en (jualité d’administrateur de l'instruction publique , publiait annuellement un rapport sur l’état de l’instruction dans le royaume, et qui s’acquittait consciencieusement de ce travail (’). Le gouvernement était également tenu de publier, chaque année, un rapport analogue sur les institutions de bienfaisance. De plus, au commencement de 1826, il commença à recueillir des documents pour la statistique des tribunaux, d’après les modèles des tableaux de France, publiés par M. le garde des sceaux.
Smits ne cite point ces travaux dans l’aperçu qu’il donne de l’état delà statistique dans le royaume des Pays-Bas (’), aperçu assez inexact qui se réduit à ce peu de mots : « Quelques annuaires départementaux; la statistique de Jemmapes et de la Dyle; celle de Liège, par M. Thomassin ; les publications de M. Lecocq, sur l’arrondissement de Tournay;
(') StatiUiqut nalionalOf inirotiucUonf p. 1, I vol. in-H*; Bruxrllei, chex Tarlier,
(*) Voyez, plus lus, la notice qui concerne Van Ewyck.
(*) Page XIV de riniroduclion à la StatitUque na(iono/f.
celles de M. de Cloel; l'ouvrage en trois volumes sur le district de Saint-Nicolas, ci-devant pays de VVaes, par Vandcn Bogaerde; les recherches sur les lois des naissances et de la mortalité dans la ville de Bruxelles, par M. Quelelet, voilà à peu prés tout ce que nous avons, je pense, relativement aux provinces méridionales. »
Ce qui mérite surtout de fixer notre attention, c’est que le gouvernement avait conçu, dès lors, le meme système d’organisation pour la statistique générale que celui adopté par le gouvernement actuel. Comment se fait-il cependant que ce système ait paru produire de moins bons résultats sous un gouvernement que sous l'autre (I)? C’est probablement parce que les institutions dépendent moins encore de la forme qu’on leur donne que des personnes qui sont appelées à les mettre en activité.
Des deux côtés, nous voyons créer, auprès du ministère de l’intérieur, un bureau de statistique générale, ainsi qu’une Commission centrale de statistique ; des deux côtés, le chef du bureau de la statistique générale est en même temps secrétaire de la Commission centrale, et se trouve plus spécialement chargé de la publication des travaux olliciels. Enfin, des deux côuis encore, des commissions provinciales, destinées à élaborer les travaux de détail et à venir en aide à l’administration, s'organisent sur les différents points du royaume et vont recruter leurs membres parmi les fonclionnaircs publics et les hommes de science le plus à même de les seconder.
Complétons encore ces rapprochements, et disons que les deux commissions centrales sentirent également le besoin de
(*) Pour éire il convient de dire <|ue la première commission n*éuU in* slitiiéc (|tic deptiis près de <|iialre ans, <|iian<l éclata la révolution de 1830, et (|ircile n*eiil ^uère le temps de produire des travaux. Nous ignorons ce (libelle est (tcveniiu après la séparation des deux royaumes.
pri'iidro, pour base de leurs operations, un recensement opéré avec tous les soins désirables, et d’en assurer les bénélices par l'institution de registres de population dans toutes les communes
Ces deux grandes expériences sur l’utilité des commissions de statistique, faites à des époques très-rapproebées, intéressent la science au plus haut degré. Je viens d’énumérer les points de ressemblance qui existent entre les deux systèmes, organisés sous les deux gouvernements, il convient d’en signaler aussi les dissemblances.
Remarquons d’abord l’organisation incomplète de la commission créée par le gouvernement des Pays-Bas, dont le but était d’ailleurs mal défini, et qui ne comptait pour membres que trois administrateurs, dont les attributions et les connaissances étaient loin d’embrasser toutes les branches de la statistique. Ces administrateurs entraient dans la commission, non par suite d’études spéciales, mais simplement en vertu de leurs fonctions. Ils n’étaient d'ailleurs tenus qu’à donner des avis, et n’intervenaient pas dans les travaux comme partie active. Meme remarque au sujet du ministre de l’intérieur^ président de droit de la Commission centrale, cl qui aurait dû donner l'impulsion, mais dont les nombreux travaux absorbaient nécessairement tous les instants. Aussi les réunions do l’aticienno commission furent-elles rares et peu productives.
La nouvelle Commission centrale est établie sur des bases essentiellement différentes : toutes les branches de la statistique y sont représentées par des hommes spéciaux, choisis dans les différents ministères; des élections périodiques permettent d’éliminer ceux qui répondraient mal au but de leur nomination ; une organisation semi-scientifique et la publication, à côté des documents officiels, d’un recueil de mémoires sur les différentes parties de la statistique, éveil-
- .ïil -
li'iil une noble émulation et portent eliaque membre à faire preuve de talent et de zèle au profit de la chose publique; ici, d'ailleurs, rien de vague dans les attributions, qui sont nettement spécifiées et qui tendent à doter à la fois la science et le pays d’un ensemble de documents utiles et contrôlés avec le plus grand soin.
Sans doute, on n’exige pas d’un secrétaire des connais- •sances scientifiques; son premier mérite est dans l’exactitude et dans les soins qu’il met à ne laisser en souffrance aucune branche de ses pénibles fonctions. Malgré le zèle dont il a fait preuve et en l’absence d'hommes spéciaux qui pussent lui servir d’auxiliaires et l’aider de leurs conseils, Smits n’avait peut-être pas la constance nécessaire pour recueillir et élaborer les documents nombreux qui doivent nécessairement entrer dans une statistique générale. Mais il avait une qualité précieuse dans la position qu’il occupait: il connaissait ses forces, et, par un sentiment d’amourpropre bien entendu, il ne cherchait jamais à traiter des (jucstions qui dépassaient leur mesure, ni à se substituer imprudemment aux hommes dont les lumières pouvaient le guider. Il comprenait surtout que des erreurs tolérées chez des individus, le sont moins quand on parle au nom d’un gouverneinent ou d’une commission directrice. C’est, sans nul doute, à celte excessive réserve que l’on doit l'absence d’explications et de développements qu’on remarque dans les deux premiers recueils statistiques publiés avant 1830.
Il existait administrativement une solution de continuité déplorable entre l’ancienne Commission centrale et les commissions provinciales: aucun benne les rattachait entre elles. Ces dernières étaient nommées par les gouverneurs des provinces, qui pouvaient aussi les dissoudre, s’ils le trouvaient bon. Dans l’organisation actuelle, les membres des commissions provinciales sont nommés par le ministre, sur la
présentation de la Commission centrale : c’est le moyen d’établir de l’unité dans l’ensemble et de créer des liens sympathiques entre ces difl'érentes institutions. Toutefois les commissions |)rovinciales ne peuvent rendre de services réels, que quand on sait mettre à proiit leurs lumières et leur faire produire, par une correspondance active, les fruits qu’on attend d’elles.
Dès que Smits fut revêtu de ses nouvelles fonctions, il chercha à justifier la confiance qu’on avait placée en lui et il publia un premier recueil officiel contenant trente et un tableau.\ relatifs aux mouvements de la population dans les Pays-Bas, pendant la période décennale de 181Î) à 1824. Il donna ensuite, pour commentaire à ces tableaux, l’ouvrage qu’il a intitulé, on ne sait trop pourquoi : Statistique nationale. Cet écrit ne contient en effet que ses observations sur les rapports des naissances, des décès et des mariages à la population dans les différentes provinces du royaume, et comme la population était alors fort mal connue, on conçoit que les déductions de l’auteur étaient au moins contestables (') : le travail pécliait par la base.
Un second recueil officiel formant un fort volume in-8“ et ne contenant guère que des tableaux statistiques, parut à la Haye en 1829. Ces tableaux concernaient le mouvement du commerce extérieur de 182S à 1828, le régime sanitaire, l’agriculture, la météorologie, les pêcheries et les houillères. De simples résultats numériques, sans renseignements sur leur valeur scientifique, ni sur la manière dont ils ont été recueillis, ni sur le degré de confiance qu’ils méritent, n’atteindront Jamais complètement le but qu’on s’est proposé en les publiant. Sous le nom de météorologie, on n’a pas même donné des nombres ; on s’est borné à présen-
On jff'iii voir l’exame n Ht» ce liavail «lans le lome III, pa^es 503 cl «iiivanlr» (le la (UiTrnpnnânuce mathémaiiqw et ph\j$ique de$ Payt^Bat.
tor quelques lignes ligurativcs indiquant les variations do In température, à Malines seulement, pendant dix années et sans renseignements sur le thermomètre employé, sur la nature de son échelle, sur son placement, ni sur les époques des observations.
Cependant la commission avait fort bien compris l’importance qu’elle devait attachera un recensement fait avec soin ; elle chercha à s’entourer des lumières nécessaires avant de procédera cette œuvre difficile ('); et, le 29 septembre d 828, parut un arrêté royal qui décrétait un recensement ayant pour objet de constater l’état de la population au I"' janvier i830. Ce même arrêté portait que le dénombrement .serait renouvelé tous les dix ans.
Des instructions furent publiées pour assurer la régularité et l’exactitude des opérations, et l’on remit à domicile les bulletins que les administrés avaient à remplir. Des instructions furent en même temps transmises aux gouverneurs des provinces, pour recommander le contrôle des bulletins et la régularité du dépouillement.
Les opérations du recensement se firent sans difficulté dans les différentes provinces, et les résultats étaient déjà recueillis, lorsqu’éclata la révolution de 1830; malheureusement tous les documents se trouvaient réunis dans les chefslieux des provinces; il arriva de là que, plus lard, il devint impossible de compléter les tableaux du Limbourg et du Luxembourg.
Il est à remarquer que ce recensement, de môme que celui de 1846, prescrivait, comme partie complémentaire et essentielle, l’organisation de registres de population dans tout le royaume.
(') Pltuieut-s |>ersonnes compéleoles furent consultées à cette occasion : PAca- «lémie royale de Bruxelles ne crut pas devoir refuser son appui, et elle mil au concours une question sur le meilleur mode d'opérer un recensement.
Stnils revint on Belgique après la révolution de 1830; et, le 24 février suivant, il fut nomméj par le gouvernement provisoire, directeur de la statistique générale au ministère de l’intérieur ; il fut, en même temps, chargé des fonctions de secrétaire du cabinet. Je profitai de celte circonstance favorable pour lui demander communication des documents du recensement auquel j’avais pris une part indirecte et de toutes les pièces relatives au mouvement de la population. Smils me les confia avec la plus grande obligeance, et je m’en servis pour calculer les premières tables générales de mortalité et de population relatives à la Belgique.
Peu de temps après, notre collègue me proposa de publier avec lui les principaux résultats des documents qu’il avait entre les mains : j’acceptai son offre avec plaisir, et, sur sa proposition, un arrêté du régent de la Belgique nous chargea de mettre au jour le premier recueil officiel relatif à la population. Cet ouvrage in-8“ parut en 1832, sous le titre : Recherches sur la reproduction et la mortalité, et sur la population de la Belgique.
Notre confrère me proposa en même temps une seconde publication, celle relative aux Tribunaux delà Belgique. Il n’était pas sans inquiétude sur sa position comme directeur de la statistique générale, et il était naturellement jaloux de faire preuve de zèle et d’activité. Ce travail parut également sous nos deux noms , mais il faillit être étouffé à sa naissance. Au moment où paraissaient les premiers exemplaires, Smits vint m’apprendre avec émoi que le ministre s’opposait absolument à leur publication. L’ouvrage contenait quelques renseignements très-curieux sur les causes locales de la criminalité : ces détails avaient, du reste, été transmis par des procureurs du roi, qui ne devaient point ignorer, par les circulaires qu’ils avaient reçues, que leurs communications étaient destinées à paraître dans un recueil
olïiciel. Le ministre craignait le mauvais effet que pouvaient produire ces renseignements dans le public; et après quelques discussions, il fallut les supprimer (*). Cependant, ces renseignements ont été reproduits depuis dans différents ouvrages sans donner lieu à aucun des inconvénients qu’on semblait craindre. La statistique doit mettre la plus grande réserve dans l’énonciation de faits particuliers; mais quand il s’agit de faits généraux, on n’a plus les mêmes motifs de se montrer méticuleux. Dès qu’un mal moral afflige une province ou une localité, il faut avoir le courage de le signaler et d’en provoquer le remède. En cachant les effets, on empêche de remonter aux causes et de détruire le mal.
Malgré les faibles moyens mis à sa disposition, Smits publia successivement quatre volumes sur la statistique générale du royaume, et certes on doit lui savoir gré de ses efforts persévérants. Les matières y sont classées sous quatre grandes divisions : l’état physique, l’état industriel, l’état politique et l’état moral de la Belgique. Il est à regretter que, depuis, on ait jugé à propos de s'éloigner de cette forme et de scinder la statistique, en partageant ses lambeaux entre les différents ministères : On conçoit qu’il est de l’intérêt de l’administration et de la science de centraliser, du moins pour les publications, et de revenir, dans des vues d’unité et d’économie, à ce qui existait d’abord (*).
En 1841, Smits témoigna le désir d’obtenir sa retraite; elle lui fut accordée d’une manière honorable. Le ministre de l’intérieur, M. Liedts, qui proposait en même temps au roi une réorganisation de la statistique, le lit entrer, comme membre,
(') Quelqnei exemplaires complets se trouvaient déjà en eirciilâtion, et II fut impossible de les retirer. L'ouvrage est intitulé ; Statistique des tribunaux de la Belgique pendant les années I8SG, 37 , 38 , 39 et 30. Bruxelles, cbei Hayea, 1833, in-4°.
(*) Nous devons signaler une tendance générale à revenir à celte unité.
danslaCommission centrale, créée pararrélé(iul6marslB4i .
Notre collègue profita de sa nouvelle position pour chercher quelques délassements dans la poésie qui avait occupé à peu près exclusivement sa jeunesse. Il mit en ordre ses différentes compositions et les publia, en 1847 ('), en les faisant suivre d'une quantité de notes relatives à sa carrière littéraire.
Smits avait été chargé, en 1834, d’une mission spéciale par le gouvernement ; il devait visiter successivement Alger, Smyrne, quelques des de la Grèce et Alexandrie en Égypte, pour y faire connaître les produits de l’industrie, de l’agriculture et des mines de la Belgique; mais le vaisseau Le Robuste, à bord duquel il se trouvait, ht naufrage sur lu côte d’Alger, et notre compatriote dut reprendre le chemin de sa patrie.
Comme membre de la nouvelle Commission de statistique, Smits prit une médiocre part à ses travaux, cependant il en suivit assidûment les séances, aussi longtemps que sa santé le lui permit.
(') Œuvrtt poétiques d'Edouard Smits, S vol. io-ld; Bniielle», chez Ver> (encinlf 1847. L'ouvrage est |>rt)cédé «l’un porlrail, dessiné de la main de l'aulenr, <|iii ne s'est point flallé.
•IKAN-BAI’TISTE VAN EYCKKN (1).
« Jean-BaplisleVan Eycken clait né à Bruxelles, lelGscplembre 1809, de Corneille Van Eycken el d’Élise Cordeinans ; il exerça la profession de ses parents, celle de boulanger, jusqu'oc 1829, époque de la mort de son père.
» Libre alors de toute entrave, il s’abandonna aux dispositions qu’il avait montrées depuis longtemps pour les arts, el ses progrès furent rapides. Entré à l’Académie de dessin de Bruxelles en 1830, il en sortit lauréat du grand prix de dessin d’après nature avec la plus grande distinction, en 1835. Quatre années après, il rentra à l’Académie, mais cette fois avec le titre de professeur de dessin el de peinture en reni|)laccment de Paclinck.
» Scs études en peinture datent du mois d’aoùl 1831. M. Navez le reçut dans son atelier, el, pendant quatre ans. Van Eycken fut un de ses élèves les plus zélés; il y exécuta quelques tableaux, une Sam<eFa»i»7/c, f^cntis et l'Amour, Les Saintes Femmes au Sépulcre, et un Saint Sébastien.
(■) La première partie de celle notice a été écrite de la main de Van Eycken lui*raéme; elle contient des délaili bit^raphiques qui seront lus avec intérêt el que nous n*avon» pas cru devoir altérer.
» 11 parût pour Paris en janvier 1837, encouragé par un subside de 900 francs, (|uc lui accordèrent conjointement le gouvernement et la ville de Bruxelles; mais après en avoir joui pendant une année, il trouva des ressources suflisantes dans son travail, et pria le ministre de l’intérieur de vouloir en disposer en faveur de jeunes artistes moins bien favorisés que lui.
» La ville de Liège, envers laquelle il est toujours resté reconnaissant, lui acheta, à l’exposition de 1837, pour la somme de 3,500 francs, un Christ au Tombeau, pour son Musée, et un Bon Samaritain , qui fut payé 500 francs. Dans le même temps, il exécuta, à Paris, un tableau qui est placé au Musée de Lisieux, et un petit tableau qui fut acheté par M. Berlaer, de Liège.
» En février 1838, il partit pour l’Italie avec ses deux condisciples, A. Roberti et J. Storms. Durant son séjour à Paris, il avait reçu les conseils de De la Roche et de Schnetz ; à Rome, il eut ceux d’Ingres, si habile à inspirer aux jeunes artistes le sentiment le plus élevé de l’art.
» FraBeati Angelico et Raphaël furent ses maîtres de prédilection, et il consacra tout son temps, en Italie, à faire des études. En février 1839, il rentra dans sa pairie et commença aussitôt un grand tableau représentant La Clémenee divine. Ce tableau annonçait une tendance nouvelle dans la manière d’interpréter les sujets religieux.
» Ce tableau eut du succès : il valut à l’artiste sa nomination de professeur à l’Académie de Bruxelles, celle de membre correspondant de la Société des Beaux-Arts de France (l" juillet 1840) et une médaille d’or, qui lui fut décernée au nom de la province de Brabant.
» Il obtint la médaille d’or à l'exposition de Paris, en
» La même année, il exécuta un autre tableau d’histoire.
— Msa -
Saint IjOuis de (ionsayvc inslruisunl les pauvres dans les hôpitaux, qui lui fut commandé par M. üeneuffbourg d’EggcT, pour l’église de Monceau-sur-Sambre.
» Le 4 du mois de juin 1840, il avait épousé Julie-Anne- Marie Noël, dont le talent, le sentiment élevé, le caractère, lui |)romettaienl de longues années de bonheur. Malheureusement une consomption longue vint enlever à l’artiste ses rêves de bonheur: Julie Noël fut rappelée à Dieu le 11 février 1843.
» Dans l’intervalle, il peignit deux grands tableaux pour l’église de la Chapelle à Bruxelles : Le Rachat des captifs chrétiens et Saint Bonifaee, commandés par M. le curé Willaert
» Ce vénérable ecclésiastique, qui a fait preuve d’un goût si éclairé pour les beaux-arts, avait été le témoin du bonheur de l’artiste. Le coup dont il fut frappé resserra leurs liens d’amitié, et c’est ü ce sentiment que sont dus les quatorze tableaux de la Passion de Notre-Seigneur, qui sont aujourd’hui placés dans l’église de Notre-Dame de la Chapelle. Dans un de ces tableaux, que le peintre a consacré à la mémoire de sa femme, se trouvent son portrait et le sien.
» Au mois de septembre 1847, ces tableaux furent exposés, pendant huit jours, au Musée de Bruxelles, et ils valurent à leur auteur la décoration de l’ordre de Léopold.
» A l’exposition de 1848, Van Eycken exposa plusieurs tableaux, entre autres, La Femme du Prisonnier et Le Dirnicr Chant de sainte Cécile, deux de ses meilleures productions. Toutefois, celle de ses œuvres qui obtint alors un succès de vogue fut son Abondance. Se promenant un jour dans les champs aux environs <le Bruxelles, que couvraient, en 1847, de magnifiques récoltes, il cueillit un épi double, et ce fut CCI épi qui lui donna l’idée de représenter une jeune
mère, Hgurant la bonne Terre, conlemplanl ces deux jumeaux couches au milieu des plus beaux produits de la terre. M. Ch. Vandenberghen acheta ce tableau, le jour de l’ouverture du salon ; mais ce sujet attira l’attention du roi et de la reine; et, le lendemain de leur visite au salon, la reine manifesta le désir d’en faire l’acquisition. M. Vandenberghen, dont les procédés délicats sont connus, consentit non-seulement à satisfaire à ce désir royal, mais il commanda, en même temps, à l’artiste une variante du même sujet. Elle se trouve dans sa belle galerie, et le premier tableau fut offert, par la reine des Belges, à la reine d’Angleterre, qui conserve précieusement ce souvenir d’une amie et qui chargea Van Eycken d’exécuter un sujet analogue pour le cabinet du prince Albert. Ce tableau achevé et livré, elle le lui paya un tiers de plus que le prix qu’il en avait demandé.
» A la même époque. Van Eycken, qui avait été nommé membre du jury de l’exposition, fut élu membre de l’Académie de Belgique.
» Vivement ému par la mort de la reine des Belges, qui, en mainte occasion, lui avait témoigné une extrême bien veillance. Van Eycken retraça allégoriquement les derniers moments et les vertus de cette princesse avec un tel sentiment de mélancolie, qu’à l’exposition de 1851, la commission directrice, sur les instances du ministre de l’intérieur, pria l’artiste de ne pas l’exposer aux yeux de la famille royale. M. Vandenberghen, qui avait acheté ce tableau, en fît une exposition particulière au profit des pauvres; l’entrée, à 25 centimes, produisit 10,000 francs.
» En 1848, Van Eycken proposa à l’Académie de Belgique de mettre au concours une question sur la peinture murale i sa proposition figura au programme, mais les concurrents firent défaut.
» Il avait compris que là était l’avenir delà |)cinture d’his-
toire en Belgique, et désireux d’introduire dans son pays la peinture murale, il ne se borna pas à des recherches et à des essais, il partit pour l’Allemagne, afin d’étudier par luimême les procédés et la manière des grands maîtres qui illustrent ce pays. Il eu reçut l’accueil le plus bienveillant; Cornélius lui expliqua ses admirables cartons; Kaulbach lui enseigna le procédé allemand dit ff^asserglass. Il fit, en présence de ce dernier, une tète de vieillard d’après ce procédé. A son retour en Belgique, le gouvernement l’engagea à introduire la peinture murale dans le pays et à choisir un emplacement pour son exécution (10 décembre 1880). Notre artiste reconnaissant envers son digne ami, le curéWillaert, choisit une chapelle dans son église pour y faire les peintures. Il y aborda de front toutes les diflicultés en se servant des procédés difl'érents, la fresque, le wasserglass et l’encaustique, et il décora le plafond par un procédé qu’il avait inventé lui-mcme.
» Après avoir travaillé pendant dix-huit mois, il finit, le 4 juin 1852, son œuvre, dont l’inauguration eut lieu le 6 du même mois. »
Le public vit avec intérêt ces premiers essais de peinture murale; il applaudit aux efforts de l’artiste, comme il avait applaudi à ceux de son ami et de son émule, M. Portacis, à (|ui l’on doit la décoration de la chapelle de la rue Notre- Dame-aux-Neiges.
Les amis de Van Eycken purent apprécier avec quelle active persévérance l’artiste poursuivait le noble but qu’il voulait atteindre. Déjà, depuis longtemps, il était en possession du procédé spécial mis en œuvre dans la peinture des huits figures qui décorent la voûte gothique de la chapelle confiée à ses soins; dans la séance du 8 août 1850 de la classe des beaux-arts de l’Académie, il déposa un paquet cacheté contenant la description de ce procédé; et, le len-
(Icmain, il partit pour l’ÂIlcrnagne, afin d’y étudier les difTérents genres de peinture murale.
Ce n’est que dans la séance du 3 juin, veille de l’inauguration de la chapelle, dont la peinture venait d’étre terminée, qu’il invita la classe à faire l'ouverture du paquet déposé dans ses archives, et le Bulletin de celte séance reproduisit tous les détails relatifs à la nouvelle invention (').
Ceux qui vivaient dans l’intimité de Van Eycken savent avec quels soins il avait étudié la grande œuvre qu’il allait entreprendre, et avec quelle distinction, avec quelle sévérité il avait dessiné les cartons des difl'érents lableau.x projetés. La gravure devait ensuite reproduire l’ensemble de tous ces travaux, et il prenait plaisir à diriger lui-méme le jeune artiste, M. Campotosto, à qui l’exécution en était confiée; malheureusement sa mort prématurée ne lui a pas permis de voir l’achèvement de cette publication.
Le mal qui devait l’enlever à son art et à .scs nombreux amis avait fait des progrès rapides ; quelques chagrins éprouvés à l’époque de l’exposition de 1851 avaient contribué peut-être à aggraver sa maladie. Il sentit, plus que jamais, le besoin de s’isoler, de prendre du repos et il se décida à voyager, mais ce fut sans succès : les espérances d’un jour étaient détruites par les soull'ranccs du lendemain.
Il revint à Bruxelles, mais déjà la science avait prononcé son arrêt :
Fatal oracle d’Éiiidaure,
Tii l'an dit : « les feuilles des bois A ses yeui Jaiinironl encore;
E( c'eal |H>ur la dernière fois *
C'était peut-être avec la préoccupation de cette penséequ’il
(■) BulltUtuiie I85S, lame XIX, S* pirtie, page» S86 et suivanlei.
retraça lu scène louchante de la Chute des feuilles de Millevoie, cette autre victime enlevée dans la force de son talent.
Toutefois, Van Eycken n’abandonna point son art; reportant sa pensée vers l'Ëglisc, qui l’avait occupé pendant la principale partie de sa carrière d’artiste, il entreprit le dessin d’un grand carton^ représentant V Assomption de la f^ierge. Il s’occupait, en meme temps, de différents portraits d’amis et de membres de sa famille. L’étal de sa santé lui prescrivait les plus grands ménagements ; vers la fin de l’été de l8o2, il quitta son habitation de la place de la Chancellerie, qu’il avait pris tant de soin d’embellir cl d’orner de ses peintures, et il alla s’établir dans le voisinage de la ville. Une maison un peu isolée et entourée d’un vaste jardin lui présentait la solitude cl la tranquillité qui lui étaient nécessaires, en même temps que la facilité de contenter son goût |)our la culture des plantes.
Bientôt les oppressions auxquelles il était sujet et ses souffrances continuelles ne lui permirent plus de se livrer à la peinture. Pour occuper cependant l’activité de son imagination, qui ne l’a point abandonné jusqu’au dernier instant, il employait ses loisirs à modeler des médaillons, dont les sujets gracieux et touchés avec une grande délicatesse de sentiment prouvent que, dans la sculpture aussi , il eût pu aspirer à une réputation justement méritée. Ses douleurs, loin d’altérer la vivacité de ses sentiments, semblaient, au contraire, leur avoir donné un nouveau degré de bienveillance et de douce affection. Il envoyait à ses amis ses derniers ouvrages, et les accompagnait de lettres où se peignait la bonté parfaite d’un cœur droit et sensible. Il reproduisait les portraits de ceux qui, plus intimes, avaient voulu partager ses nuits de souffrance et veiller auprès de lui. Rien n’est plus propre à mettre en relief ses qualités morales que le sentiment de dévouement dont il était l’objet.
Ses collègues, MM. Roberli, Thomas, Henne ont rivalisé de soins, avec les membres de sa famille, pour adoucir l’amerlurae de ses derniers instants.
Si j’avais à retracer l’élévation des sentiments de Van Eycken et ses procédés pleins de générosité et de noblesse envers ses confrères, les exemples, certes, ne me manqueraient pas : j’aurais à citer le bien qu’il faisait à de jeunes artistes, quelquefois même a leur insu; la manière délicate dont il acquittait les dettes de quelques-uns, sans avoir l’air de vouloir les obliger ; et les commandes de travaux qu’il leur faisait obtenir, en les substituant à lui-méme. Son pinceau, dont il a fait un si noble usage, semblait toujours être au service de scs amis. L’un d'eux avait perdu sa mère dans un âge avancé; il ne conservait d’elle que des portraits faits depuis longtemps cl qui ne pouvaient lui laisser le souvenir de ses dernières années. Van Eycken comprit ses regrets; il se renferma, et, par un heureux effort de mémoire, secondé par tout ce que l’amitié a de plus généreux, il reproduisit les traits désirés, et se fit d’avance un bonheur de la surprise et de la reconnaissance de celui à qui celte œuvre était destinée.
Cette organisation si douce, si sensible, si bienveillante, u’a cependant point échappé aux traits de la méchanceté, disons plutôt de l’envie; car si Van Eycken n’eût été doué d’un talent réel, personne n’eût songé à l’entraver dans sa carrière d’artiste. Il avait, aux yeux des jaloux, deux torts immenses qu’ils ne lui ont point pardonnés ; outre son mérite personnel comme peintre, il avait un caractère droit et honorable qui inspirait la confiance et qui lui a valu de nombreux travaux, et, par suite, un état d’aisance, dont il faisait, du reste, le plus noble usage.
Rien ne témoigne mieux l’estime dont il jouissait que le concours des personnes de tous les rangs qui ont voulu
assister à ses funérailles. Malgré l’un des froids les plus rigoureux qu’on ait ressentis à Bruxelles, tous les artistes de la capitale y étaient présents ; l’Académie royale était représentée par les membres du bureau de la classe des beaux-arts et par les membres de la section de peinture domiciliés à Bruxelles, MM. Gallait, Madou, Verboeckhoven, etc.: M. Navez, l’ancien maitre, le collègue et l’ami du défunt, a été l’organe des regrets de l’Académie royale de dessin et de peinture, dont Van Eycken était l’un des professeurs; les derniers adieux de l’Académie royale de Belgique ont été exprimés par son secrétaire perpétuel; un jeune élève de l’École de peinture est venu ensuite se rendre l’interprète des sentiments de douleur et de reconnaissance de ses camarades (').
(') Il e»l à désirer que le gouTeruemcnl facilile à la classe des beaux>arls de rAcadémie, Pexéculion d*nn travail tout national qu'elle médite depuis plus dedix ans, et qu'elle a dû différer jusqu'à présent par différents motifs indépendants de sa volonté. Les causes de ce retard n'existent plus, cl la composition actuelle de la classe permet d'exécuter l'iin des ouvrages les plus beaux et les plus pairio* tiques que puisse protliiire aucun pafs. La classe des beaux>aris renferme en effet pour la musique, rarcliitcclure, la peinture cl les arts qui en dépendent, lesaiixi* liaires les plus précieux dans MM. François et Édouard Fétis, Alvin, Van Rasselt, De Busscher, Sirul. Chacun d'eux a fourni les preuves de l'bahileté avec laquelle il pourrait traiter la partie de Part qui le concerne et en présenter largement les traits principaux, de manièreà établir entre eux l'unité que doit présenter le Tableau général de l’art en Belgique. Espérons que, dans ces travaux académiques, les autres sections de la classe des beaux -arts voudront bien seconder leurs collègues, en leur prêtant leur utile concours cl en les aidant à tracer un aperçu des principaux ouvrages de leurs illustres aïeux. Il serait honorable pour la classe d'avoir mis sous les yeux de la nation et de l'étranger, la part que la Belgique a payée dans la plus belle partie du monument de l'intelligence humaine.