‹ Sciences mathématiques et physiques chez les Belges, au commencement du 19e siècleChapitre 9 sur 48 · LE COLONEL DAN DEL IN · texte numérisé non relu

LE COLONEL DAN DEL IN

Germinal-Pierre Dandelin, né au Bourget, près de Paris, le 12 avril 1794 ('), était encore enfant, lorsque ses parents vinrent s’établir en Belgique. Son père avait été atlacbé à la préfecture du département de l’Escaut par M. Faipoult, qui y laissa de si honorables souvenirs et qui, plus tard, fut nommé ministre des finances en Espagne.

Lejeune Dandelin entra au Lycée de Gand, en 1807, lors de la création de cet établissement; il ne tarda pas à s’y faire remarquer par sa bonne conduite et son aptitude aux sciences. Dès la première année, il fut décoré des galons de sergent-major, grade le plus élevé dans cette petite colonie militaire.

Cependant scs études furent troublées par l’attaque que l’Angleterre dirigea à celle époque contre file de Walcheren. Dandelin s’enrôla, comme volontaire, dans la première

(•) Il éiail fils de Pierre-Nocl Dandelin, né en Bourgogne, eide Maric-Françoise BoUeman, né aux Écaussines, en Belgique. La famille se composait de six garçons et une Aile : Germinal était Talné. Je dois beaucoup de renseignements à rohligeance de son plus jeune frère, Achille, ingénieur distingué des ponts et chaussées, que la mort à frappé dans ces derniers temps. J'ai fait usage également de ma correspondance particulière.

compagnie des gardes nationales de l’Escaut, dont il fut nommé sergent ('). Quand l’armée anglaise, décimée par les (lèvres des polders, abandonna ensuite les bouches de l’Escaut, il vint reprendre sa place sur les bancs du Lycée, et remporta, au mois d’aoùt 1813, le premier prix de mathématiques spéciales.

Au mois de novembre suivant, Dandclin entrait à l’École polytechnique. Mais ses paisibles études devaient encore y être interrompues par le bruit des armes. Vers la fin de 1813, en elTet, parut le décret impérial qui mobilisait l’école et l’appelait sous les drapeaux avec la garde nationale. Dandelin prit part au combat qui fut livré sous les murs de Paris, le 30 mars 1814; il y fut blessé d’un coup de lance (’). Pendant les cent jours, il obtint la croix de la Légion d’honneur, comme récompense de sa bonne conduite. Cette distinction lui fut adressée avec une lettre flatteuse, par le comte Carnot, ministre de l’intérieur et l’un des géomètres les plus distingués de l’époque. Bientôt après, il fut attaché à ce général et abandonna l’Ecole polytechnique, où il avait

(*) Je cilc celle cirronsiancc d'après les étals de service de Dandclin, el d'après line noie écrite de sa propre main, dans laquelle on lit : « Avant ce temps (1815), j'avais servi volonlairemenl, quoique très-jeune encore, dans Plie de Walcbercn, sous le capitaine De Mahieu, aujourd'hui général, et qui rommandail une corn* pagnie de grenadiers dans les gardes nationales mobiles. Je fus cmplos^é long* temps, à cette époque, auprès du général de division Rousseau, qui commandait le corps d'observation de la rive gauche, et des généraux Nalècbe el Laurent, qui le remplacèrent pendant quelque temps. ■

(■) Un certincat, signé par le comte Dejean contient ce qui suit : « Le gouverneur de l'École impériale polytechnique certifie que M. Dandclin (Germinal), né au Bourget, près Paris, le 19 avril 1794, a été admis à l'École polytechnique, au mois de novembre 1815, le 70* d'une promotion de 997 élèves; qu'il est passé, en octobre 1814, dans la première division, sous le n*8, el qu'il a actuellement le grade de caporal dans cette division.

> Cet élève a montré une constante application depuis son entrée i l'école, et a tenu une excellente conduite. Il a fait, en 1814, le service d'artilleur dans la garde nalionatc, s'est trouvé à l'afTaire du 30 mars, sous les murs de Paris, et a été blessé d'un coup de lance.

* Paris, le 5 mai 1815. »

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clé rappelé au mois d’octobre 1814, après quelques mois do séjour chez ses parents.

« La bataille de Waterloo, écrivait Dandclin, en forçant le ministre à s’expatrier, me décida à rentrer dans la Belgique, où j’avais toute ma famille et où j’avais passé presque toute ma vie. J’avais refusé de prendre du service aux Pays- Bas, en 1814, après la dissolution de l’armée de la Loire; et, mécontent du nouveau régime de la Belgique, que je n’avais eu le temps déjuger qu’avec mes préventions napoléoniennes, je comptais partir pour les États-Unis, où l’on m’avait fait entrevoir des avantages (*). »

Quoi qu’il en soit, Dandelin resta parmi nous, et personne plus que moi n’eut à se féliciter de celle détermination : je renouvelai avec lui d’anciennes relations, commencées pendant nos études au Lycée, et bientôt nous devînmes inséparables. Celle amitié si vive et si constante a contribué, surtout alors, à adoucir bien des chagrins communs et à préparer la carrière que nous avons suivie l’un et l’autre. Nous passions les journées ensemble, nous occupant de sciences, de lillèralurc ou de beaux-arts (*) : la poésie obtenait chez nous une préférence marquée, toutefois, après les mathématiques (’).

(') Noies nianuscnles «Uns ses étais de senrice.

(') Dandelin dessinait fort bien et avait le scnlinieni de Part. Ouoiqu*il fût bon musicien, ce n'était cependant point par l'exécution qu'il brillait. Il s'était aperçu que, quand il jouait du violon, je n’étais pas du nombre de ses admii'atctirs ; aussi avaiMl adroitement tiré parti cette observation. Il était assez sujet à soulTrir de la névralgie; son humeur alors devenait très-chagrine, et |H)ur me faire comprendre qu'il désirait être seul, il allait prendre son instrument. J'allais, de mon côté, prendre mon chapeau; et nous nous quittions parfaitement d'accord. Le souvenir de ce stratagème, toujours couronné d'un plein succès, nous a souvent égayés par la suite.

(’) Malgré sa gaieté apparente, Dandclin était disjNssé à la mélancolie et avait quelque chose de romanesque dans la tournure de son esprit. Il parlait avec un charme inHni des visions, des choses surnaturelles, et s'était créé à cet égard des théories «lu'il avait ornées de tout le prestige de sa brillante imagination. Ou

L’idéo nous vint de composer pour le théâtre, et elle fut exécutée avec tout l’enthousiasme que l’on peut avoir à vingt ans. Les plans de plusieurs ouvrages furent tracés presque en même temps, c’étaient /ean Second, Les deux Troubadours et Le Railleur ('). L’opéra deJeanSecond fut achevé

comprenait que les entreprises hasardeuses ne lui auraient point déplu. Un jour, c'était à l'époque de nos préoccupations poétiques, et peut-être Dandelin y joignait-il quelque préoccupation amoureuse, un jour il me demanda d'un air assez solennel s'il pouvait compter sur moi. Cet air me Ht craindre qu'il ne lui fût arrivé quelque chose de fâcheux, et je lui promis tout ce qu'il voulut. » Hé bien donc, me dit-il, trouvez-vous vers minuit, près de l'église de Saint-Michel, et Je vous dirai ce que j'attends de vous. • Ceux qui connaissent Gand savent que cet endroit est un des plus déserts de la ville. Cependant à l'heure indiquée, je m'y trouvai ; Dandelin vint de son cdlé; il avait l'air fort préoccupé. Nous y attendîmes assez longtemps, en échangeant à peine quelques paroles, et nous nous quittâmes ensuite, sans que j'aie jamais rien su du motif de cet étrange rendez-vous. Quoique (rès-liés, très-dévoués l'un à l'autre, il était des choses sur lesquelles nous ne nous permettions jamais de nous questionner. Nous étions d'avis que les amis sc doivent les plus grands égards, même dans les plus petites choses. Ainsi le tutoiement n'a jamais existé entre nous, bien qu'il l'employât avec des personnes qui lui étaient parfaitement indifférentes.

(*) Les vers de Dandelin ne manquaient pas de celte grâce et de ce charme qui caractérisaient sa conversation; je voudrais pouvoir en citer quelques exemples; je ne retrouve malheureusement dans mes papiers qu'un fragment de l*o|>éra des Troubadours; c'est un monologue de Thibault, comie de Champagne, si connu par son amour |M>iir la reine Blanche de Castille :

Il est enfin auprès de son amie....

Ah I je crains tout de sa douleur f On observe ses traits, son geste, sa pâleur;

Un seul mut peut ouvrir les yeux de la vengeance ;

Un regard peut trahir, ilans Alfred sans défense,

La cause de Tamour et celle du malheur.

Amour, sur nous quel est donc ton empire?

D'Edgard, de moi tu causes tous les maux Pour loi, quittant le casque des héros.

Des troubadours nous avons pris la lyre;

Pour loi, de châteaux en châteaux,

Nous promenons notre délire.

Le triste Edgard ne doit qu'â loi Le noir tourment qui le dévore ;

Tu m'as rendu plus malheureux eneorc.

Infortuné rival d'un époux et d'un roi,

Je ne dois espérer de Blanche que j'adore

Dr Blanche!... A ce nom seul mes pleurs vont-ils couler?

Moi, Thibault, moi, Français, j'irais roc désoler

le premier et représenté sur le théâtre de Gand, le 18 décembre 1816. Une musique agréable et une bienveillance trés-prononcée de la part du public produisirent une espèce de succès qui faillit être compromis par un incident tout à fait inattendu. Le père de Dandclin, qui ne se souciait que médiocrement de nous voir suivre la carrière dramatique, avait promis d'ameuter tous ses amis contre nous et de faire siffler notre pièce chérie. Toutefois, au moment du danger, sa tendresse paternelle se réveilla; et, pendant la représentation môme, il voulut rassurer son fils. Mais, en le cherchant au.v abords du théâtre, il se trompa de route, et fit subitement une entrée en scène, à la grande surprise des acteurs et des spectateurs, qui furent pris de l’hilarité la plus bruyante.

Après deux représentations, Dandelin fut le premier à prendre son parti; il prétendait que le parterre avait fait acte de civisme et de dévouement, et qu’il serait peu loyal de le mettre à une troisième épreuve. Une fois dans cette voie , les représentations de Jean Second devinrent, pour nous, une source de plaisanteries qui nous ramenèrent tout naturellement dans la carrière des sciences.

Cependant, Dandclin se trouvait sans fortune et appartenait à une famille nombreuse; il fallait .songer à se créer un

Parce qu’onc maîtresse à mes vœux insensible M'oppose tes rigueurs d'un devoir inflexible?

Non, non! le troubnduur est enfunt du plaisir;

Toujours aimant, qiielqiicrois infidèle,

Il sait de ses malheurs chasser le souvenir ;

Uil du présent, laisse en paix l'avenir;

Souffre, combat, et meurt, s'il faut mourir,

Aussi gaiment qu'il célébrait sa belle.

On voudra bien être indulgent |H)ur ces péchés de jeunesse, et se souvenir que le grave et sévère général Carnot, le protecteur de Dandclin, se délassait luimême CO composant parfois des poésies légères, voire même la chanson de Madame Gertrude.

t-lal. Son talent avait été remarqué par le duc Bernard de Saxe-Weimar, général au service des Bays-Bas; et, grâce à l'intermédiaire de cet officier supérieur, il obtint successivement des lettres de grande naturalisation (') cl le brevet de sous-lieu tenant du génie (le 16 avril 1817). 11 reçut en même temps l’ordre de se rendre à Namur, où il fut employé à la construction de deux lunettes voisines de la citadelle, et dont l’une porte encore son nom.

C’est pendant son séjour à Namur que D^ndelin écrivit la plupart de ses ouvrages mathématiques les plus remarquables. Jusque-là il n’avait publié que les solutions de deux problèmes de géométrie élémentaire, dans le 3' volume de la Correspondance sur l'Ecole polytechnique de France (’) ; et au mois de mars 1817, il avait présenté à notre Académie un mémoire mannscril Sur quelques parties de laGéomélrie. Cet ouvrage, parait-il, obtint peu de succès, et Dandclin renonça à en composer de nouveaux. I,à, très-probablement, se serait fermée sa carrière mathématique, sans une circonstance toute particulière.

Nous étions séparés depuis deux ans, lorsque, en 1819, je publiai, à l’occasion de ma promotion au grade de docteur en sciences, une dissertation dans laquelle je faisais connaître, sous le nom de focale, une courbe nouvelle jouissant de différentes propriétés. L’une se rapportait aux foyers des sections coniques et avait pour objet de montrer que, sur le cône droit, la distance des deux foyers est égale à la différence des deux rayons vecteurs, menés du sommet du cône, aux deux extrémités du grand axe de la courbe, quand c'est une ellipse; et à la somme, quand c’est une hyperbole. Je m’empressai, comme on le comprend bien, d’envoyer mon travail à mon ancien ami, que, sous plusieurs rapports, je

(') Elles portent la date du 4 arril 18IQ.

(•) Pages 105 et 205. Paris, mai 1815.

pouvais considérer comme mon maître. Il me répondit surle-champ qu’il se réservait de l’examiner avec soin et de m’en dire son avis. « J’ai justement sous la main les œuvres de Pascal, ajoutait-il; le rapport qui existe entre vos idées et les siennes me fournira un point de départ pour mes observations. » Nous verrons bientôt tout ce que son esprit supérieur sut tirer de la lecture des ouvrages du géomètre français.

Dandelin corpmença par m’envoyer un écrit, dans lequel il ajoutait aux deux générations que j’avais données de la focale, deux générations nouvelles de cette courbe et la solution d’un grand nombre de problèmes intéressants. Il s’établit entre nous, à ce sujet, une correspondance active, et nous continuâmes chacun nos travaux, en suivant une marche à peu près parallèle. Alors, je crois pour la première et seule fois de sa vie, Dandelin songea à mériter quelque réputation par ses travaux mathématiques. J’avais parlé de m’absenter : « Il faut renoncer absolument à votre voyage de Hollande, m’écrivit-il aussitôt; votre séjour ici peut avoir, pour nous deux, des résultats plus satisfaisants que vous ne pensez, pour arrêter un plan d’études suivi entre nous deux et une collaboration sur différents sujets dont je vous parlerai alors. Si vous le voulez, peut-être pourrons-nous ne pas rester obscurs et obscurcis. »

Cet appel était trop avantageux pour ne pas m’y rendre. Nous combinâmes, en effet, nos études et nos travaux. J’avais déjà présenté à l’Académie, en 1820, un nouvel écrit sur les sections coniques ('); je repris mes recherches avec plus d’ardeur, et Dandelin, de son côté, après avoir revu son mémoire Sur la focale, le présenta à l’Académie, le 4 mars

(■) Mémoire fur une nouvelle théorie dei teelions coniques eontidéréet dans le solide. Tome II des Mémoires de l’/écadémie royale de Bruxelles.

1822 ('). Ce travail, remarquable à tant de litres, lui servit de pièce de réception: il fut élu, à l’unanimité, dans la séance suivante. Un de ses résultats les plus curieux est, sans contredit, la démonstration si simple et si élégante qu’il donne de la propriété que j’avais reconnue aux sections coniques (’).

On voudra bien m’excuser si je suis entré dans quelques détails au sujet de cette propriété des foyers, qui, depuis, a servi de point de départ, dans plusieurs ouvrages élémentaires, pour démontrer toute la théorie des sections coniques. Quelques erreurs avaient été publiées à ce sujet, et il était peut-être utile de rétablir les faits historiques.

M. Hachette, le premier, fil usage du théorème des foyers, dans la seconde édition de son Traité de géométrie descriptive, imprimé en 1828. Mais personne ne montra mieux la fécondité de cette proposition et de quelques autres contenues dans les Mémoires de notre Académie, que M. Théodore Olivier, qui en a fait l’objet d’un travail spécial cl leur a donné le nom de Théorèmes belges (’).

(•) Mémoire tur quelquei propriétés remarquahlet de la focale parabolique^ tome II des Mémoires.

(*) L*éiioncé est donné de la manière suivante : Si Ton fait mouvoir dans un cône droit une sphère ^ et quCf dans une position quelconque de cette demièrcj supposée tangente au cdne, on lui mène unplan tangent, /'t n/ersec<ion de ce plan et du cône aura pour foyer le point de contact de la sphère et du plan. On voit en cITet immédiatemeul que le triangle qui a pour base le grand axe de la section conique et pour sommet le sommet du cdne, a ses côtés touchés par la sphère, de manière que les points de contact sont, deux à deux, à égale distance de chaque sommet de ce triangle. On comprend, dès lors, que 1a différence des deux segments du grand axe de l'ellipse égale la différence des deux autres côtés du triangle, c'est-à-dire des deux rayons vecteurs menés du sommet du cdne aux extrémités du grand axe de la courbe, quand c'est une ellipse, et à la somme quand c'est une hyi>erboIe.

(‘) Additions au Cours de géométrie descriptive, 1 vol. in-4*, avec atlas; Paris, chez Carilian-Goeury, 1847. • Lorsque je me proposai d'écrire sur la géométrie descriptive, dit M. Th. Olivier, dans sa préface, avec des vues que je puis dire nouvelles, quoiqu'elles ne fussent réellement que la continuation de celles

« Les dcmonslrations (de ces théorèmes), dit le savant français, sont d’autant plus remarquables, qu’outre leur simplicité et la facilité avec laquelle les trois sections coniques se trouvent soumises à un même mode de recherche géométrique, elles sont comme un reflet de la géométrie antique ('). »

Le même écrit Sur la focale parabolique renferme un théorème bien curieux, à cause de la singulière ressemblance de son énoncé avec celui de l’hexagone mystique de Pascal. L’auteur le fait servir fort ingénieusement à démontrer que les focales, courbes du troisième degré, ne sont que des transformations des sections coniques, avec lesquelles elles ont un grand nombre de propriétés communes. Ces analogies sont démontrées avec la plus grande élégance, au moyen de la théorie des projections stéréographiques que notre géomètre employait avec un rare bonheur.

Il en a fait encore un usage remarquable dans son mémoire Sur les intersections de la sphère et d'un cône du deuxième degré, qu’il publia au mois de juin 1825 (’), presque en même temps que son beau travail Sur l’emploi des projections stéréographiques en géométrie (*) .

C’est dans ce dernier ouvrage que Dandelin, répondant aux sollicitations qui lui étaient adressées, fait connaître sa

«le Monge, fondateur de cette science, Je dis, en 1S8f , à M. Quetelel, que je 6os<rais toutes les recherches touchant les propriétés géométriques des sections coniques et des surfaces du second ordre sur les Théorèmes belges, c'esl-i-dire sur le moite de démonstration employé par lui et M. Dandelin (mon ancien camarade ik rÉcole polytechnique) pour la mant/esfaffon des propriétés principales des sections coniques. »

(') Additions au Cours de géométrie, etc., préface, page r.

(*) Tome IV des Alémoires de V Académie, 1827. On y voit que les projections stéréographiques de rintersectioo d'une sphère et d'un cône du 2^ degré sont des lemniseates, formées par les pieds des perpendiculaires abaissées d'un point fixe sur les tangentes d’une conique.

(^) Tome IV des iHémoires de TAcadémie, 1K27.

manière de procéder en géomélrie, pour résoudre les problèmes ou pour arriver à des théorèmes nouveaux ; on y trouve le cacliel de son génie mathématique, en même temps qu’on admire les ressources et la variété de sa belle intelligence. L’auteur montre qu’un grand nombre de figures, et spécialement les polygones inscrits et circonscrits, peuvent être ramenés à des figures régulières dont ils conservent les propriétés dans leurs déformations. Il y revient encore sur la théorie des sections coniques et donne une élégante solution du problème du plus court crépuscule.

Mais de tous les ouvrages de Dandelin, le plus curieux est incontestablement celui Sur l'/iyperholoïdp dp révolution et sur les hexuijones de Pascal et de Brianehon ('). Ce petit mémoire est un chef-d’œuvre d’élégance géométrique ; c’est l’écrit le plus remarquable qui soit sorti do sa plume. En le reproduisant dans ses Annales, M. Gergonne ajoutait : « Ainsi se trouvent établis, sans calcul et par une sorte d’intuition, les deux théorèmes de Pascal et de M. Brianehon, c’est-à-dire les plus importants peut-être de tous ceux qui composent la théorie des sections coniques (*). »

Si l’on songe maintenant qu’un géomètre de celte force n’écrivait que pour répondre aux sollicitations de l’amitié, et qu’il fallait en quelque sorte lui arracher scs ouvrages, on concevra ce qu’il aurait pu produire s’il avait été stimulé par l’ambition et par la soif de la gloire (’). Dans presque

(') Tome III des MimoiTtê d* Vj4tadémief 1830. L'auleur y généralise le théorème des foyers, et l*élend aux sections coniques considérées dans Pbyper* lM)lolde de révolution, au lieu du cène droit.

(*) jlnnaltt de mathématiques purei et appliquées, (orne XV, p. 89G, années 1834 et 1835.

(*) Je saisissais presque toujours les occasions de ses voyages à Bruxelles, l>our l'engager à rédiger ses travaux mathématiques. Mes iostanecs un peu vives rencontraient souvent de l'opposition; il se vengeait alors |>ar des plaisanteries et allait raconter à nos amis communs que je l'appelais à Bruxelles pour l'enfermer et le forcer à écrire. Assex généralement, il se Itornait à m'envoyer les

toutes ses lettres, il proteste de son désir de vivre tranquille et de ne s’occuper des sciences que pour exercer son esprit : on croirait entendre Pascal parlant de la géométrie et de la vanité des succès qu’elle procure ('). Combien il y a loin de cette abnégation de tout amour-propre à la susceptibilité irritable de tant d’écrivains médiocres qui se répandent en invectives et en outrages contre ceux qui ont le malheur de ne pas les admirer !

Pendant qu’il s’occupait de scs plus beaux ouvrages géométriques, Dandelin avait entrepris aussi un travail d’analyse, dans la vue, « moins de trouver des méthodes nouvelles pour la résolution des équations, comme il le disait, que de simplifier et de généraliser celles déjà connues, et d’en rendre l’usage plus commode. » Son mémoire Sur In résolution des équations numériques fut présenté à la séance du 5 mai 1823, et imprimé dans le tome III de nos Mémoires.

Cet écrit fixa l’attention du respectable commandeur de Nieuport, qui, dans un âge octogénaire, avait conservé le goût des sciences mathématiques et qui leur devait son entrée à l’Institut de France. Ce vétéran de la science demanda à son jeune confrère la résolution d’une équation

(^noDcés des théorèmes nouveaux quNI avait rencontrés dans ses recherches, pour me laisser le plaisir, disail>il, d'en trouver les démonstrations, mais piiii6t, je crois, pour s'éviter Tenmii de les rédiger lui-méme. Il aimait à s'appliquer les mot-s de Figaro : paresseux avecdé/ices/ et cependant son esprit était constamment en action ; il n'avait réellement de paresse que pour écrire le réstillal de ses méditations. Il professait, du reste, peu d'estime et une sorte de mépris pour ceux qui ne cultivent les sciences que par des motifs d'amour-propre ou de cupidité.

(*) a Car, |H)iir vous parler franchement de la géométrie, je la trouve le plus haut exercice de l'esprit; mais en même temps je la connais |iour si Imitilc, que je fais peu de difTérence entre un homme qui n'est que géomètre et un hahile artisan. Aussi je l'appelle le plus beau métier du monde; mais enfln, ce n'est qu'un métier; et j'ai dit souvent qu'elle est bonne |K>ur faire l'essai, mais non pas remploi de notre force : de sorte que je ne ferais pas deux pas pour la géométrie, et je m'assure que vous êtes fort de mon humeur. « Lettre d Fermatf Pascal, tome IV, page 399.

qui l’avait arrêté et à laquelle il avait été conduit par l’examen d’un problème sur le calcul des probabilités. Dandelin leva la difliculté qui lui avait été soumise, et les deux écrits parurent ensemble dans les Mémoires de l’Acadetnie ('). ’

Vers la fin de 1821 (‘), Dandelin avait quitté Namur et

(‘) Tome III des jlfémoiret.

(*) La lettre |>ar laquelle il était envoyé à Gand porte la date du novemliro, et celle qui l'envoyait à Venloo est datée du S février 1834.

Le départ de Namur fut véritablement un événement : Dandelin s'était fait beaucoup d’amis dans cette ville, et il tenait à leur laisicrdes souvenirs. Il n’était point riche, et sa libéralité était grande. Il sc dé{K>uilla à peu près de tout ce qu’il avait, et s’en alla, disait-il en riant, comme s’il partait |»our l’autre monde. Il avait des livres de choit, c’est même la seule chose à laquelle il parût tenir; cependant s’il arrivait à un ami d'examiner un de ses ouvrages avec quelque curiosité, il pouvait être certain de le retrouver, en rentrant ctiet lui. Quand on lui faisait des représentations sur celte |irodigalilé, Dandelin se bornait à ré- |K)ndro : « Je Pai lu; • ce qui, chez lui, signifiait, en effet, qu'il en |K>ssédait parfaitement te contenu et que l'ouvrage lui était désormais inutile. Il présentait sous ce rajipoi’l une espèce de problème inexplicable; on ne le voyait presque point lire, cl cependant il savait une infinité des choses dont il parlait fort bien.

Dandelin ne connaissait |>oinl la valcurdcl'argcnt : il lui est arrivé même de le Jeter, littéralement, par les fenêtres. Il se trouvait alors à Namur; il venait de loucher son traitement, et, rentré chez lui, il avait placé l’argent sur une table, en priant son hôtesse de vouloir bien le mettre en lieu de sûreté. Comme ou tar> dail à obtempérer â ses désirs, Dandelin insista en disant que cet argent le gênait. L’un ne fil ipie rire de son impatience; et, la fenêtre étant ouverte, Dandelin en un tour de main débarrassa lui-même la table, à la grande satisfaction de plusieurs |>elits malheureux qui passaient en ce moment et qui prélevèrent une notable partie sur le traitement, dont les personnes de la maison s'empressèrent d'aller recueillir les restes.

Son premier séjour à Namur fut marqué par quelques autres excentricités de jeunesse. Les rochers sur lesquels est construite la citadelle, sont, dans un endroit, taillés à pic et laissent entre eux une fente immense sur la(|uellc on a établi un pont. A l'époque des travaux, on y avait jeté, pour les ouvriers, un simple pont eu planches, non muni de parapets et dont le passage était fort dangereux. Dan> delin eut la fantaisie de le passer à cheval; et il exécuta son de.ssein, malgré 1rs représentations des ouvriers, qui lui étaient très-allacbés.

Lui-méme racontait avec beaucoup de gaieté une mésaventure qui lui était arrivée en se rendant ô une revue. Il était en grande tenue militaire et passait devant la Imuticpie d'un vannier, quand tout à coup son cheval s'avisa de saisir

avait été envoyé à Gand, pour être employé à la conslniclion des forteresses entre la Lys et l’Escaut. Il semblait qu’en se rapprochant de sa famille, il dût avoir à se féliciter du changement; mais il n’en fut pas ainsi : les lettres qu’il écrivit à cette' époque annoncent toutes le plus grand abattement et un véritaWe dégoût du service militaire. Ses plaintes devinrent plus amères encore, lorsqu’au commencement de 1824, il fut relégué dans la petite ville de Venloo; et bientôt elles n’eurent plus de bornes. « Au nom du ciel, écrivait-il, mon ami, aidez-moi à sortir de cet infernal styour; j’y sens dépérir mes moyens et mollir mon caractère. A chaque instant ralmospbérc qui m’entoure m’enlève une nouvelle partie

de mon intelligence Une des plus grandes privations

que j’éprouve ici, c’est l’absence d’une bibliothèque: je suis absolument sans livres, et comme je suis aussi sans conversation, je m’y trouve bien malheureux. »

Le grade de lieutenant en premier auquel il fut promu, le 2() août 1824, ne calma point ses chagrins. Je crus que le seul moyen de le tirer de l’état pénible où il se trouvait était de l’aider à changer de carrière. Celle de l’enseignement paraissait la plus favorable: elle mettait à sa portée tous les moyens de travail, et permettait au pays de tirer parti de cette brillante intelligence, qui pouvait dépérir faute d’aliment.

Dandelin avait une organisation toute privilégiée; sa conception était vive et facile, son e.xpression toujours nette et élégante; sa physionomie heureuse inspirait la confiance et la sympathie. 11 savait, avec une flexibilité admirable, se mettre au niveau de toutes les intelligences, aborder les

UD panier; Dandelin roului le lui relirer; mais le cheval eut peur et se mit au galop; les passants ne firent que relTrayer davantage en voulant lui enlever le panier malencontreua. C'est dans cet équipage que Dandelin parut snhitement devant la troupe déji rdunie pour l'inspeclion.

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questions les plus difficiles et parler à chacun le langage qui lui convenait. S’effaçant toujours pour mettre les autres en relief, il leur laissait croire que ses pensées les plus ingénieuses venaient d’eux-memes. Aussi, recherchait-on le charme de sa conversation, et chacun se sentait une valeur plus grande en le quittant. On n’apercevait véritablement sa supériorité que par le talent qu’il savait mettre à la cacher.

Je parlai du projet concerté avec Dandelin à notre vieil ami, le commandeur de Nieuport, qui l’appuya avec une bienveillance toute particulière et qui, par l’obligeante entremise de M. Walter, alors inspecteur général des éludes, obtint pour Dandelin une norainaton de professeur extraordinaire à rUniversité de Liège (le liS mai 1825). Malheureusement la chaire qui lui fut confiée n’élail pas celle des sciences auxquelles il s’était voué : il fut chargé du cours d’exploitation des mines (').

F.es espérances de ses amis ne se réalisèrent donc pas complètement. An lieu de pouvoir donner carrière à sa brillante imagination et de produire de nouveaux travaux de géométrie, Dandelin se vil d’abord forcé de se mettre au courant des éludes que nécessitait sa nouvelle position. Non-seulement il voulut acquérir la connaissance de tous les détails des sciences métallurgiques et de la pratique des ateliers, mais il descendit encore dans le labyrinthe des affaires, où le gouvernement lui-méme l’appela par différentes missions administratives.

C’est un grand art que celui de savoir tirer parti des

(') Je lis rlans les noies écrites de sa main : « Je quillai le service le 13 mai 1895, tous la condition expresse d'élre conservé sur les cadres de l'armée, condition qui n*eul pas son clTct, puisque je reçus quelque temps après ma démission bono> raille, contre laquelle je m'inscrivis en réclamation, a Sous le rap|H>rl pécuniaire, Dandelin trouvait peu d'avantage en passant à Liège, où son nouveau traitement fut Axé i 1 ,600 florins (3,386 francs).

hommes et de les placer dans les postes qui leur conviennent : il exige un discernement qui n’appartient qu’aux esprits supérieurs. Les attributions généralement réparties au hasard expliquent les nombreux mécomptes que la société enregistre chaque jour. On pourrait juger un homme d’État par les personnes qu’il emploie et par les fonctions qu’il leur confie.

Notre confrère avait, du reste, trop de ressources en lui-meme pour tarder à se mettre au niveau des exigences de son nouvel emploi ; il commença meme, au milieu de loutcs ses préoccupations, à écrire quelques ouvrages élcmenlaircs; il n’en a public toutefois qu’un seul, les Leçons sur la mécanique et lesmachines ('), encore n’en avons-nous que le premier volume. Quant aux autres, je n’en connais que ce qu’il m’en écrivit lui-méme, en me remerciant de l’envoi de quelques ouvrages, dont l’un lui était dédié. « J’ai refait en entier et reconstruit sur le modèle de votre Astronomie populaire, disait-il, un petit ouvrage qui va, dans quelques jours, paraître à Verviers et qui est destiné aux ouvriers et aux militaires. Vous le voyez, toujours voire étoile entraîne la mienne, à la façon des satellites, qui, malgré leurs |)erturbalions et leur tendance à s’échapper par la tangente, n’en sont pas moins obligés de se retrouver, après de certaines périodes, au point dont ils étaient partis. » Sa métaphore était plus vraie qu’il ne pensait, car presque immédiatement après avoir écrit celte lettre, il subit je ne sais quelle perturbation, et je reçus cette autre missive. « Depuis que je vous ai écrit, j’ai fait une justice : j’ai brûlé tout ce que j’avais écrit jusqu’à ce jour, et j’ai bien fait; plus des trois quarts étaient inachevés, et je me sentais incapable de finir... Tous les jours, je sens davantage combien il m’est

(*) 1 vol. io-8*, pages, avec |il. A Liège, chez Dessain, 1837.

impossible de bien écrire, et surtout d’étre clair et concis ; d’une autre part, j’éprouve un dégoût invincible pour la publicité... »

Dandclin, comme tous les hommes d’une imagination vive, était d’une grande mobilité de caractère, du moins dans tout ce qu’il considérait comme secondaire. Il se laissait facilement influencer par les personnes qui l’entouraient ; il en prenait même les goûts et les habitudes. Cette trop grande facilité, résultat d’un naturel confiant, a quelquefois été mal interprétée et a fait naître des préjugés fâcheux chez ceux qui ne le connaissaient qu’imparfaitement ('). Le plaisir de la conversation l’entraînait aussi à soutenir des paradoxes; mais il le faisait avec tant d’esprit, avec tant de finesse, et surtout avec tant d’abandon de tout amourpropre, qu’on aurait eu mauvaise grâce à se montrer sévère. Les seuls succès auxquels il se soit toujours montre sensible étaient précisément ceux que procure la conversation et, il faut on convenir, ses prétentions n’étaient point déplacées.

(*) Quand une personne lui plaisail, il lui trouvait trahord cent belles qualités, souvent même des talents supérieurs. Je le voyais quelquerois s'arrêter près d'un simple ouvrier, entrer en conversation avec luij et, s'il lui trouvait quel<|ue intelligence, il se prenait aussitôt â regretter que la société ne tirit point parti de facultés aussi remarquables.

Un jour, Je trouvai l'adminisiraicur général de l'instruction fort indisposé contre lui, |»our une petite scène qui, si elle avait eu lieu, était de nature, en effet, à compromettre étrangement la gravité académique. Dandelin, disaiton, à la suite d’une excursion géologique, était rentré dans Liège jouant du violon et accompagné de ses élèves qui dansaient autour de lui. Je me hasardai à lui parler de l'accusation ^ Dandelin en parut indigné. ** Voilà, dit-il, comme on dénature les meilleures actions. Dans une promenade géologique que je bs avec mes élèves, nous rencontrâmes un pauvre ménétrier aveugle; j'en eus pitié, et lui donnai quelque argent. Je voulus ensuite essayer son violon; et Je jouai quelques airs qui mirent mes élèves en gaieté: la liberté de la campagne m’y autorisait en quelque sorte, et doit facilement me faire excuser : voilà le canevas sur lequel on a brodé toute une histoire. » Celte histoire, en effet, avait eu un certain rctenlissemcDt que la médiocrité envieuse avait exploité à son bénéOce.

J'ai dit que le gouvernement le chargea de dilTérents travaux administratifs. Ainsi, lorsqu’il s’agit d’organiser, en 1825, les écoles des services publics, il fut appelé à la Haye pour faire partie de la commission qui eut à s’en occuper.

Presque immédiatement après, il fut envoyé en Allemagne (1825), pour comparer les établissements scientifiques et les mines de ce pays avec les nôtres. En 1827, il reçut une semblable mission pour l’Angleterre.

Lorsque le syndicat eut pris, en 1829, la résolution de mettre en exploitation les mines de fer et les autres ressources des forêts de Herzogcnwald et de Grunhaut, il fut encore désigné pour intervenir dans cette opération, qui fut arretée par la révolution de 1830.

Son séjour en Saxe donna lieu à quelques lettres spirituelles ('); surtout son excursion à Prague et ses démêlés avec une police tracassière, qui finit par le reconduire au delà des frontières : tout cela était raconté avec une verve et une gaieté qui répandaient sur son récit le charmedu roman. Il aurait été dilTicilc de trouver un compagnon de voyage plus habile à saisir le côté pittoresque des choses et à s’accommoder plus facilement de toutes les circonstances.

J’ai eu la bonne fortune de faire avec lui le voyage d’Angleterre, ou du moins une partie de ce voyage. Plus de quarante années se sont écoulées depuis cette époque; je venais d’ôtre nommé à la place que j’occupe encore aujourd’hui, et le gouvernement m’avait chargé d’aller en Angleterre pour y commander quelques instruments destinés à notre futur Observatoire. Dandelin arriva la veille de mon départ, disant qu’il venait passer ses vacances avec moi. Que faire?

(') Pendant Timpreiiion de celle notice, 9f. Achille Dandelin m*a remU diffé> renu papiers, parmi lesquels se trouveni, sous le litre ^'Extrait d'un journal du voyage en Allemagne, des renseignements scientifiques pleins d'inlérét.

— ISS —

celle diflicallê cepcndanl s’arrangea à noire grande salisfaclion. il fut chargé lui-méme d’une mission scientifique, cl nous pûmes partir ensemble. C’élail le 20 août i827, le jour même de la mort du digne commandeur de Nieuporl. Nous partimes sans avoir connaissance de celte perle cruelle, qui ne nous fut communiquée qu’après notre arrivée en Angleterre.

Jamais Dandclin ne fut aussi gai que pendant ce voyage; je ne crois pas l’avoir vu plus véritablement heureux. Cepcndanl cet excès de bonne humeur fut altéré par un incident qui faillit nous devenir funeste. Nous nous étions embarqués à Oslende, après avoir été retenus dans le port une partie de la journée par une tempête affreuse; et, au milieu de la nuit, le bateau à vapeur alla échouer sur un banc de sable, à l’entrée de la Tamise. Notre position était des plus alarmantes; nous nous attendions à périr d’un instant à l’autre; mais, vers la naissance du jour, la marée montante parvint à nous dégager.

Après avoir visité Londres, notre dessein était de parcourir ensemble le nord de l’Angleterre et l’Écossc. Dandelin prit les devants et devait m’attendre à Sheflicid. Quand j’arrivai dans celle ville, le nombre des connaissances et des amis qu’il s’était faits déjà, malgré son ignorance à peu prés complète de la langue anglaise, était si grand que j’en fus effrayé. Ne pouvant répondre à toutes les invitations qu’il avait reçues pour moi, je dus me séparer de lui.

A mon retour en Belgique, je demandai vainement de scs nouvelles. Un mois, deux mois se passèrent sans que je fusse plus heureux ; il en était de même dans sa famille cl au ministère de l’intérieur. On commençait à concevoir des inquiétudes, quand Dandelin arriva subitement. Il envoya de Liège un rapport détaillé sur tout ce qu’il avait eu occasion d’observer ; et le Gouvernemeut lui en témoigna sa satisfac-

lion, oubliant le déplaisir que lui avait causé un trop long silence.

On se ferait dilTicilement aujourd’hui une idée exacte de ce qu’était l'Académie des sciences et des belles-lettres de Bruxelles à l’époque où Dandelin y fut appelé. Composée en grande partie de savants qui habitaient les provinces septentrionales du royaume ou qui se trouvaient disséminés dans nos universités, elle ne comptait guère qu’une demi-douzaine de membres qui suivissent assidûment ses séances. On causait bien plus qu’on ne dissertait sur des points scientifiques ; mais, en causant, on était souvent conduit à s’occuper des mêmes recherches, et l’un dénouait une difficulté devant laquelle l’autre avait échoué.

La géométrie pure occupait à peu près (exclusivement quelques-uns des membres. La publication de plusieurs mémoires avait mérité l’attention des savants étrangers et avait contribué à étendre les relations de la compagnie, qui était devenue un centre pour ce genre d’études. Les amis de la géométrie ancienne encourageaient cette utile tendance; je citerai particulièrement MM. Ampère, Bobilier, Chasles, Gergonne, Gérono, Hachette, Lévy, Th. Olivier, Plana, Plüchcr, Poncelet, Michel Reiss; tous nous communiquèrent de leurs travaux, qui furent insérés soit dans les lHémoires de la compagnie, soit dans la Correspondance mathémaliqtie et physique. Nous n’avions pas encore les Bulletins, et l’on sentait le besoin d’un recueil qui pût recevoir les (icrits de peu d’étendue, et même les simples communications.

Ce mouvement intellectuel se répandit dans nos universités et jusque dans nos athénées et collèges. La plupart des savants nationaux, qui se sont fait connaître depuis, essayaient alors leurs forces et déposaient dans la CotTesfwndance mathématique les résultats de leurs recherches.

Les événements de 1830 donnèrent un autre cours aux idées ; bi'aucoup de jeunes gens qui se destinaient aux sciences embrassèrent la carrière des armes, et les nouvelles éludes qu’ils eurent à suivre leur firent négliger celles dont ils s’étaient précédemment occupés.

Au moment où é'clatèrent les premiers troubles, Dandelin se trouvait à Liège. Il se hâta d’abandonner sa paisible profession et rentra dans la carrière militaire : c’était la troisième fois qu’il déposait la plume pour prendre l’épée. Son esprit supérieur, ses relations nombreuses, ses connaissances spéciales lui assignèrent aussitôt un poste distingué ; il fut nommé commandant de la légion d’artillerie de la garde urbaine, le 13 septembre 1830, et il reçut d’elle, peu de temps après, un sabre d’honneur. Quelques imprudences faillirent malheureusement le compromettre ; et, lui aussi, prouva, par son exemple, que

La roche Tarpéieone esl prèiUuCapUole.

Une accusation de trahison fut lancée contre lui ; et, dans le premier instant, il eut beaucoup de peine à s’y soustraire. L’autorité se hâta de détromper le public en annonçant que l’imputation faite à Dandelin était calomnieuse (').

Le 12 octobre suivant, notre confrère recevait du gouvernement provisoire le brevet de major du génie et l’ordre de se rendre à Ypres. 11 revint ensuite à Gaud, où il fut employé, du 16 février 1831 jusqu’à la fin de juillet de

(') M. le comlc de Berlaymonl, commandant général de la garde urbaine, Qt nietlrc à Tortlrc «lii jour et affîcher aux coins des nies Pannonce suivante :

« Iff. Dandelin, commandant de rartillerie et du matériel de guerre, a été Tobjet d'une imputation révoltante; il esl du devoir du commandant général, de tout son éiat-major cl du corps des officiers de la gante urbaine, de reconnaître que l'imputation faite à M. Dandelin est calomnieuse.

K Fait à l'bAlcl de ville, le 98 septembre tS30. »

la même année, comme chef de la brigade du génie, à l’armée des deux Flandres.

Cependant, il n’avail pas encore renoncé délinilivement à renseignement, et le gouvernement le pressait de prendre un parti ; sa nomination de lieutenant-colonel du génie, signée par le régent du royaume, le 24 juin, acheva de le déterminer à rester dans son ancienne carrière.

Dandelin, sous plusieurs rapports, pouvait être comparé à P.-L. Courrier. Il en avait la tournure d’esprit vive et piquante; il saisissait rapidement le côté pittoresque ou philosophique des choses; et, comme lui, à la veille d’une bataille, il se serait facilement oublié au fond d’une bibliothèque, au risque d’y être surpris et de se faire un mauvais parti, soit avec les siens, soit avec l’ennemi. Soldat de |)rofession, partisan même d’une vie aventureuse, il était, sans s’en douter, homme de science avant tout.

Pour avoir passé dans une autre province, Dandelin n’avait pas entièrement échappé aux dangers de la tourmente révolutionnaire. Avec une tète aussi ardente que la sienne, il ne pouvait se tenir en repos, alors que tout était mouvement autour de lui. Il se mêla aux clubs les plus exaltés et bientôt il en devint l’orateur favori.

J’étais dans de, vives inquiétudes à ce sujet, quand, un matin, un ami commun, aujourd’hui officier supérieur du génie, vint me donner avis que Dandelin était menacé d’étre traduit devant un conseil de guerre. Nous courûmes aussitôt ensemble chez le Ministre, M. Ch. De Brouckere, pour tâcher de conjurer la tempête. Tout put s’arranger en effet, et Dandelin fut envoyé à Narnur (le 7 septembre 1831). En rentrant dans son ancienne résidence, il y reprit aussi ses anciennes habitudes, hormis son goût pour les études. Il passa en effet plusieurs années dans cette nouvelle garnison sans presque s’occuper de travaux intellectuels.

Je crus que notre ancienne amitié me donnait le droit de lui adressiT des reproches à ce sujet ; et je le fis en lui envoyant un exemplaire de la édition de mes Position» de physique, qui lui étaient dédiées. 11 me répondit par une lettre affectueuse qu’il terminait par ces mots : « Vous dites, mon vieil ami, que mon nom vous a porté bonheur; mais je retourne le compliment : vous devez porter bonheur à mon nom, et j’ajouterai plus encore, vous seul pouvez me rendre à lacarrièreoù je n’ai jamais fait un pas qui n’eût pour objet de m’occuper d’une de vos occupations ou de caresser une de vos sciences favorites. » (8 novembre 1834).

Fort de cette promesse, je le pressai plus vivement de rentrer dans la lice. Il parlait de s’occuper de physique et d’astronomie, et plus particulièrement de la théorie de la lumière; mais les instruments lui manquaient : il en reçut enfin du gouvernement, qui les emprunta aux collections du Musée de Bruxelles (14 avril 1835).

Vers la même époque, il fut nommé professeur de physique à l’Athénée de Namur ( ‘ ), sans cesser de conserver son service actif dans l’armée. C’est alors qu’il nous communiqua scs idées sur la composition du spectre solaire et sur la théorie de la lumière en général, dont il s’était toujours occupé avec une prédilection particulière. Il reprit aussi la théorie des équations {*), et mit en ordre ses Recherches sur la détermination géométrique des orbites

(') Le 9 norembre 1855.

(*) « Je viens r1*achever un noiivcaii Iravail |»our l'Académfr. Il roule sur les formes (les racines imaginaires des équations, et contient plusieurs choses nouvelles. Peut-être pourrai-je vous l'adresser avant la séance de l'Académie, mais cela est douteux.

• Je suis également sur le point de lerminei la première partie de mon Iravail sur la décomposition de la lumière, et vous la recevrec bicnlAt... Vous voyez qti'enfin je me suis réveillé, n

De tout cela on n'a rien retrouvé dans ses papiers.

vométaires, mais ce n’est qu’au mois de mars 1840 qu’il nous transmit ce dernier travail.

Depuis longtemps, notre confrère témoignait le désir de •SC fixer à Bruxelles. Cette faveur lui fut accordée par le général Buzen, alors ministre de la guerre, qui l’appela au commandement du génie dans les places de Bruxelles, Louvain et Vilvorde (le 22 juin 1841).

Dandelin était heureux de ce changement, qui réalisait enfin pour lui des espérances conçues depuis longtemps. Mais à peine achevait-il de mettre en ordre sa nouvelle habitation, qu’il fut brusquement désigné pour aller prendre, à Liège, la direction des fortifications de la division territoriale (le 23 octobre 1841). Ce coup lui fut trés-sensible. Scs amis intervinrent en sa faveur, mais ils ne purent rien obtenir du général Buzen qui, cependant, portait à Dandelin un véritable attachement. « Il faut, répondit-il, que mes amis donnent, les premiers, l’exemple de la soumission : c’est le seul moyen d’établir la discipline. » Dandelin se résigna et partit le jour même.

Au mois de décembre suivant, M. Nothomb, alors ministre de l’intérieur, proposa au roi de reconnaître, dans la personne de quelques-uns de ses membres, les services rendus aux sciences et aux lettres par l’Académie royale de Bruxelles, et demanda des distinctions en leur faveur. Dandelin fut, h cette occasion, nommé chevalier de l’ordre de Léopold. Cette récompense était méritée et obtint l’assentimcntgénéral.

Quoique Dandelin fût incontestablement un des hommes les plus savants de notre royaume, c’était un de ceux qui, après une aussi longue carrière, comptaient le moins de titres honorifiques ('). Si l’on se rappelle que, depuis di.x-

(') Il avait été nommé docteur booorairc de TUniversité de Gand, en 1835. Il était aussi membre de la Société minéralogique d*léna et des trois Sociétés éta* hlies k Liège pour l'élude des sciences.

huit ans, il avait composé scs plus beaux mémoires, ceux qui avaient été le plus admirés des juges compétents.

Notre confrère ne fut point insensible à ce témoignage de la bienveillance royale, et il voulut y répondre par de nouveaux travaux scientifiques. Au mois de décembre 1842, il nous présenta un écrit Sur quelques points de métaphysique géométrique, écrit qui fut inséré dans le tome XVll de nos Mémoires. L’idée lui en fut suggérée par un travail de Legendre, imprimé en 1833, dans le tome Xll de la collection de l'Académie royale des sciences de Paris. « J’avais, il y a bientôt vingt-six ans, dit üandelin dans V Introduction, traité moi-mème ce sujet dans un mémoire adressé à l’Académie royale de Bruxelles : j’ignore ce que ce mémoire est devenu, mais je croyais et je crois encore aujourd’hui qu’il renfermait l’exposé des vrais points de départ de la géométrie élémentaire. » 11 est remarquable de voir l’auteur rattacher pour ainsi dire ensemble les deux extrémités de sa carrière scientifique, et revenir avec une sorte de prédilection sur un sujet qui l’avait occupé dans sa première jeunesse. Luiméme il s’étonne de voir Legendre, « ce savant illustre, poursuivre jusqu’à la fin de sa carrière les recherches destinées à éclaircir le point délicat de métaphysique sur lequel repose toute la géométrie. » Mais un pareil retour n’est point une anomalie dans les phases de l’intelligence humaine, c’en est, au contraire, une des lois; comme le prouve l'exemple de d’Alembert, de Lagrange, de Carnot, de Legendre et de Dandelin lui-raème. C’est ordinairement après avoir usé des théories mathématiques que les savants se préoccupent le plus de la nécessité d’en consolider les bases.

Depuis notre nouvelle organisation politique, il ne s’était point passé d’année que notre confrère ne fût appelé à faire partie de quelque jury d’examen, soit pour les élèves de l’École militaire, soit pour les aspirants des ponts et chaussées.

En 1845, il avait clé désigné par la Chambre des représentants comme membre de la commission chargée de l'examen des causes qui avaient pu amener la destruction du tunnel prés de Tirlemont. Les études auxquelles il dut s<ï livrer nécessitèrent un nouveau voyage en Angleterre, afin d’établir des comparaisons entre les travaux faits dans ce pays et ceux exécutés dans le nôtre pour l’établissement des chemins de fer.

La dernière commission dont il fit partie était celle qui fut instituée par arrêté royal du 9 février 1846. Elle était chargée « d’examiner les documents géodésiques de la triangulation du royaume, exécutée antérieurement à 1830, et d’arrêter les bases principales et le mode d’exécution du travail complémentaire de celui auquel ces documents appartiennent. » Tant que sa santé le permit, notre confrère prit part aux travaux de la commission, et l’aida de tous ses moyens dans l’accomplissement de la pénible et délicate mission qui lui avait été confiée.

La position de Dandelin s’était sensiblement améliorée. Le l'"^ août 1843, il avait été nommé colonel du génie, et il avait enfin été rappelé à Bruxelles, pour y prendre la direction des fortifications de la 2' division territoriale ('). Le siège de la direction était à Anvers, mais il obtint de pouvoir résider dans la capitale.

11 y arriva sous l’impression d’une vive douleur, causée par une perle cruelle qu’il venait de faire. Son père, qu’il avait toujours tendrement aimé, avait succombé, huit jours auparavant, aux suites d’un accident des plus déplorables C).

(■) Le 30 septembre 1844.

(•) M. Dandelin père était dans sa soixanle>seiiiëme année; il avait été renversé et écrasé par une voilure que sa surdité ne lui avait pas |>ermis d'éviter; il mourut des suites de scs blessures, le ^ aoâl 1844. — Germinal n'avait pas une affection moins vive pour sa vieille mère, qui toujours s'était montrée extrême* ment dévouée à scs nombreux enfants.

Non-seulement le moral de Dandelin était douloureusement affecté, mais ses habitudes mêmes étaient changées.

Cependant, quand il se retrouvait avec ses anciens amis, sa gaieté se réveillait encore; sa conversation si animée, si spirituelle, reprenait toute sa chaleur, surtout quand ses souvenirs se reportaient sur ses premières années. Son cœur était aimant et avait besoin de l’affection des autres : il s’attachait aux choses comme aux hommes. « Je viens de Gand, me dit-il un jour, et, pendant une journée entière, je me suis fait promener en voiture par toute la ville; j’ai voulu revoir jusqu’aux moindres rues, jusqu’aux promenades les plus solitaires que nous fréquentions autrefois. » Avait-il le pressentiment qu’il ne les reverrait plus ? Depuis quelques années, il suivait avec assez de régularité les séances académiques; et s’il ne présentait plus de ces mémoires remarquables qui fixeront son nom dans l’histoire des sciences, cependant il prenait encore une part active aux travaux de l’Académie, par les nombreux et savants rapports dont il enrichissait les Bulletins de ce corps.

Quand eut lieu la réorganisation actuelle de l’Académie, et que la classe des sciences eut à nommer, pour la première fois, son directeur annuel, c’est sur lui que tombèrent les suffrages. Cet honneur lui était dû sous tous les rapports ; il était un des plus anciens fils d’adoption de l’Académie, où il siégeait depuis vingt-quatre ans; toujours il s’y était concilié l’estime de ses confrères, et ses travaux étaient de ceux qui honoraient le plus nos recueils.

Dans la dernière séance publique à laquelle il assista, Dandelin prononça des paroles qui , si elles ne rappelaient pas toute la force de son talent, témoignaient encore de la parfaite élégance de sa pensée, de la délicatesse exquise de ses sentiments et de cette urbanité si rare que l’esprit cherche en vain à simuler, mais que le cœur seul peut mettre en relief.

Celle séance couronna en quelque sorte sa carrière académique. Dès cet instant, il ne sortit plus.

Dandelin était d'une constitution robuste et semblait destiné à vivre longtemps encore. Cependant la maladie faisait de rapides progrès : aux douleurs physiques qu'il ressentait se joignaient malheureusement des chagrins réels qui précipitèrent sa fîn. Ses derniers jours furent marqués par une résignation douce et religieuse, par des sentiments affectueux, et lorsque déjà la mort avait engourdi la plus grande partie de son corps, scs yeux, au défaut de scs mains, cherchaient encore scs frères et trois de ses anciens camarades d'études qui avaient voulu recueillir ses adieux (').

Son agonie fut longue et pénible; mais, vaincu cnlin par la douleur et ayant perdu toute connaissance, il rendit le dernier soupir, le 15 février 1847 (’).

(') Dandelin availeu, |H>ur camarades, au Lycée de Garni) te docteur Lengrand) qui le soigna pendant sa maladie, et M. Dutilleul, général du génie, qui le suivirent de IrdS'prés au tombeau.

(*) Il mourut à Iielles, faubourg de Bruxelles, rue de l'Arbre Bénit. Parmi ceux qui se rendirent tes interprètes de la douteur publique se trouvait le lieutenant-colonel du génie Beuckers, qui lui avait été attaché dans la province de Liège et dans les Flandres, et qui, à la fleur de l'âge, était, lui aussi, destiné à le suivre de près dans la tombe. Au niomcnt de sa mort, Dandelin avait pour aide de camp M. Alexis Brialmont, dont les travaux de stratégie ont obtenu depuis le plus brillant succès.

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