‹ Sciences Mathématiques et Physiques chez les Belges au commencement du XIXe SiècleChapitre 19 sur 41 · HO · texte numérisé non relu

HO

engouement qui, par cela seul qu’il est capricieux, a nécessairement une courte durée.

Lorsque snr celle mer on vogue à pleines voiles,

Qu’on croil avoir pour soi les vents el les étoiles,

Il est bien mal ahé de régler ses désirs;

Le plus sage s’endort sur la Toi des zéphyrs.

Ce fut à cette époque que je fis la connaissance du baron de RcilTenberg; je venais, comme lui, d 'être appelé à l'Athénée de Bruxelles, en qualité de professeur, el je lui étais présenté par notre ami commun, M. Raoul ('). Je n’oublierai jamais celte première visite ; quelle gaieté bruyante! quelle volubilité de langue! quels élans de tendresse! et comme si la parole ne suffisait, pas à sa vivacité naturelle, il était dans un mouvement continuel, allant, venant, montant et descendant l'échelle de sa bibliothèque avec la rapidité de l’écureuil. Au bout d’une demi-heure, j'étais véritablement étourdi au point de ne plus trouver une seule idée. Il fut décidé cependant que je prendrais un appartement voisin du sien, qui nous permettrait de nous voir à toute heure.

La maison que nous habitions mérite une mention spéciale ; sans être grande, elle renfermait une petite colonie très-disparate : de ReilTenberg et moi, nous occupions ensemble le premier étage ; notre vieille hôtesse, qui avait le commandement général, s’était réservé le rez-de-chaussée et avait renvoyé son mari au second, avec un prêtre, notre commensal, qui avait servi dans les dragons pendant la révolution brabançonne et qui aimait à nous entretenir de ses prouesses : tel était notre intérieur. Nos déjeuners que nous prenions en commun dans l’appartement de la dame, étaient des plus amusants ; grâce à la gaieté folle de mon

(•) Septembre 1819.

collègue, ils étaient presque toujours marqués par quelque espièglerie que ses élèves lui auraient certainement enviée (').

Du reste, deReiffenberg était d’un commerce si facile que, pendant deux à trois années que nous asrnns vécu ensemble, je ne me rappelle pas de l’avoir jamais vu de mauvaise humeur. Quelquefois à ses élans de gaieté succédaient, il est vrai, des accès de tristesse, des moments de sombre mélancolie, qu’il cachait avec soin, parce qu’ils tenaient à des causes dont il n’aimait point à s’entretenir, même avec ses amis (’). Ces

(') En société et dans des circonstances solennelles même, il n’était pas ton > jours maître de lui; il donnait carrière à la gaieté la plus bruyante ou se permettait de véritables tours d'écolier. Ainsi, dans un conseil de professeurs, à la suite d'une discussion assez longue, ses plaisanteries avaient provoqué une hilarité générale; son ancien camarade d'études, le sévère Vautier, seul ne riait pas; il lui adressait au contraire les plus vifs reproches. Pendant sa mercuriale, de Reiffenberg se leva doucement, passa derrière sa chaise, enleva l'ahal-jour du qoinquet et en coifTa subitement son rigide censeur. Vautier, sans se déconcerter, continua sa harangue, pendant que son collègue, derrière lui, trépignait, se frottait les mains et pouffait de rire. On conçoit l’elfel que dut produire sur le docte aéropage celte scène improvisée.

Peut-être de ReifTenhcrg faisait-il allusion à cette incartade, quand , dans la nolice nécrologique qu'il a placée en télé des œuvres de son ami Vautier, il écrivait (pages 17 et 18) : « Son zèle l'emportait quelquefois au delà des bornes; impitoyable en tout ce qui tenait à la stricte observation des règles, il ne ménageait pas toujours ses termes à ses collègues, qui recevaient avec déférence ses leçons, quelquefois ses reproches. L'un d'eux avait le privilège de conjurer la tempête; pendant que Vautier pérorait avec véhémeuce, il lui faisait avec intention une niche puérile, et le terrible discoureur, s'apaisant tout à coup, riait...; il était désarmé. »

Un matin, pendant les premiers temps de mon séjour à Bruxelles, Oandelin était venu me faire visite. Nous causions ensemble, quand tout à coup ma porte s'ouvre : c'était de Rciflenherg en déshabillé, un pot d'eau chaude à la inain, faisant une entrée bouffonne dans le genre de celle de Figaro. Celle scène n'était point préparée; elle n'en fut que plus comique. Dandelin ta prit au sérieux et crut que de Reiffcnberg était mon barbier; celui-ci en éprouva d’abord quelque confusion; mais les rires éclatèrent aussitôt. Tous deux, depuis, parlaient souvent de ce petit incident qui commença leur connaissance.

(*) Je le laisserai parler lui-méme : • Il y a en moi des choses qui se heurtent; mais j'ai été si souvent heurté moi-même, que cela est tout naturel.... Persécuté, trahi dans mes affections les plus chères, on voudrait que je fusse toujours égal, toujours riant. En vérité, cela n'est pas possible; et comme je ne veux point faire

penchants existaient déjà depuis son enfance, dont les souvenirs ne se sont guère présentés sous sa plume, contrairement à ce qui arrive chez les autres hommes ('). J’étais parfois étonné, au sortir d’une réunion où il avait égayé tout le monde par ses saillies, de le trouver les yeux pleins de larmes. Heureusement ces sentiments, chez lui, n’étaient pas de longue durée; il était, sous ce rapport, d’une légèreté incroyable : on peut en dire autant de ses amours : quand on le croyait le plus épris, il était ordinairement le plus près de changer.

Son insouciance sur ses propres intérêts était si grande que notre hôtesse, sans même le consulter, devait soigner et remplacer son linge; c’était elle qui faisait toutes scs emplettes ; elle avait même fini par ouvrir ses lettres et en prendre connaissance. Cette fois, notre confrère lui fit doucement des représentations sur le secret qu’exige la correspondance d’un jeune homme de vingt-cinq ans. La bonne dame, du reste, lui était attachée comme elle aurait pu l'ètre à un fils; elle était fière de la réputation qu’il s’était acquise, comme

d'élégies pour excuse, on me douve ridicule. * (Extrait d’une lettre écrite pendant son premier séjour à Louvain.)

(*) Voici cependant quelques vers à ce sujet 5 on les trouve dans l’épltreà Vautier, son ancien camarade d'études :

Quoi! lu n'as plu » d'<tmû?as-lu donc oublié Que jadis l'infortune à Ion sort m'a lie?

Avec moi tu souffris, et sous le même ombrage.

Étroitement serrés, nous bravâmes l'orage.

D'autres soins m'allcndaieul au sortir de l'école :

Un devoir imposant, dans un âge frivole,

Des objets les plus chers me ronflait le sort.

Le besoin â l'esprit donne un nouveau ressort, Dit-on : le mien, hélas! trompe dans son doux rêve, Semblait un arbrisseau qui, d'abord plein de sève, Tout a coup sent tarir ce précieux trésor.

Baisse ses bras mourants qu'il veut roidir encore, Kl doit, frêle, épuisé, frappé dans sa racine,

I)'un chêne séculaire étayer la ruine.

si la plus grande part lui en revenait; elle se permettait meme de lui donner des conseils sur ses écrits et s*ur sa conduite. Elle prétendait quelle savait choisir ses locataires, et se vantait d'avoir logé successivement le peintre David, le ministre des finances Apélius et d’autres personnages distingués qui, plus d'une fois, s'étaient bien trouvés de ses avis.

On voudra bien me pardonner ces petits détails, qui surprendront peut-être ceux qui n’ont pas connu de Reifl'enberg pendant sa jeunesse, et qui ne tiennent pas compte des changements que’ des circonstances particulières peuvent produire dans les habitudes et la conduite d'un homme.

Jamais je n’ai vu de facilité plus grande pour le travail : prose, vers, philologie, histoire, théâtre, articles de journaux, tout cela marchait à peu près de front; il était toujours prêt, la nuit et le jour. Si on venait lui demander, à la hâte, un article de remplissage pour le Mercure belge ou pour un des nombreux journaux auxquels il coopérait, ii abandonnait aussitôt son travail commencé, et le messager ne sortait pas sans emporter l’article désiré.

Il s’occupait alors, en même temps, de trois pièces de théâtre : d’un drame historique, le Comte d’Egmonl, d’une comédie. Les Politiques de salon, et d’un grand opéra, le Siège de Corinthe .-j’oubliais la Toison d'or, opéra comique, dont M. de Messemacckers lit la musique et qui eut les honneurs de la représentation (*).

(•) M. Raoul m’écrivail à celle époque : «Ou en esl-il avec sa jolie comédie? où en est son mémoire sur Juste Lipse? où en est son histoire des poètes latins de la Belgique? où en est son Pline? où en est sa tragédie? oit en est-il, où en sommes-nous, où en est le Mercure avec Weissenbruch?» De Reiffenberg publiait alors, chez Wahlen, pour l’usage de scs élèves, scs Excerptn e C. Plinii secundi historia naturali. Il semblait en mémo temps avoir l'intention de prendre part au concours sur les poètes latins de la Belgique, dont le prix fut décerné, en 1830, à M, Pcrlccamp. De ReilTenberg a inséré, dans les premiers volumes du Mercure belge , un grand nombre d’articles sur ce sujet.

Pendant qu'il sacrifiait ainsi aux divinités de la scène et qu'il assiégeait toutes les avenues du théâtre de la Monnaie, il trouvait encore le temps de se livrer à des travaux moins brillants, mais plus solides : il traitait des questions mises au concours par l’Académie royale de Bruxelles. En 1820, il fut couronné pour son travail Sur l’état de la population, des fabriques et manufactures, et du commerce dans les provinces des Pays-Bas, pendant les XVe et X VP siècles (') .

Ce premier succès l’encouragea. En lui accordant s^ médaille d’or, l’Académie, sans aucun doute, donna la première impulsion à son talent cl le plaça sur son véritable terrain, sur celui où il a laissé les traces les plus durables de son passage.

L’année 1821 lui vit remporter une seconde palme académique, pour un travail sur les ouvrages et la vie de Juste Lipse; le mémoire était écrit en latin. Dès lors, les universités joignirent leurs applaudissements à ceux du public et commencèrent à s’occuper du jeune philologue.

L’année suivante, deHeiffenbergsereprésentadansla lice ;

(•) Voici quelques vers qu’il écrivit tout «Pnne traite et sans rature, sous les yeux de Kami qui vint lui annoncer sa victoire :

1/ Académie en grand conseil Vient de m'assigner trois cents livres;

Colletcl, pour un prix pareil Jadis eût vendu tou» scs livres.

Si je suis un peu moins crotté Et si j'ai meilleure cuisine,

D'un Colletct j'ai bien la mine;

Je suis pourtant très-peu dallé De celle facile victoire ;

Kaire doctement du grimoire,

C'est peu de chose en vérité;

Mais ton amitié vive, aimable,

Embellit à ce prix mes yeux ;

Annoncé par la bouche, il devient précieux ;

Et je rue crois considérable.

Il faut me pardonner, je suis bien excusable Si c'est ton amitié qui me rend orgueilleux.

mais, celle fois, il fui moins heureux et ne reçut qu'une médaille d’argent. 11 s’agissait d’un travail sur Érasme, sujet qui, trente années plus tard, devait encore être mis au concours et par la même Académie.

Tant de travaux devaient nuire à sa santé, d’autant plus qu’avec ses moyens de plaire, il ne se refusait pas les agréments de la société. Souvent, au sortir d’une réunion ou d’un bal, il se remettait au travail, comme s’il eut commencé sa soirée. Ces excès, pour une santé si frêle, faillirent avoir une déplorable issue; et par suite d’un incident moitié plaisant, moitié grave, il dut pour quelque temps renoncer à ses travaux de nuit.

Quoique le goût des ouvrages sérieux commençât à se manifester chez lui, cependant la poésie se trouvait évidemment en première ligne dans ses prédilections. Celle marche n’a rien qui doive surprendre; c’est celle que suivent en général les facultés de l’homme; les exemples sont trop nombreux dans les sciences et les lettres pour qu’il soit nécessaire de les citer. La poésie est en quelque sorte la langue naturelle de la jeunesse ; elle ouvre un vaste champ où l’imagination se développe et où l’art d’écrire acquiert plus de grâce et de souplesse.

La Société de littérature de Bruxelles était alors dans son étal le plus florissant, non qu’elle eut à sa disposition de grandes ressources, ses membres se réunissaient modestement, tous les dimanches, dans une salle haute d'un des cafés de Bruxelles, mais elle se recrutait d’une ardente jeunesse, pleine d’avenir et jalouse de se produire. Son Annuaire poétique publiait périodiquement les compositions les meilleures de l’année. Cette société avait pris naissance en 1803; elle comptait depuis longtemps parmi ses membres, MM. Jouy ('), Ph. Lcsbroussart, le baron deStassart,

(*) L’auteur de L'Ermite habitait alors Bruxelles.

Rouveroy, Plasschart, de Hulsler, Hubin , Van Bemmel, Lombaire, etc. Elle venait de s’adjoindre un assez bon nombre de réputations nouvelles, pour alimenter son recueil. Dés que notre confrère en fit partie, il fut un des plus exacts à payer la dette qu’il avait contractée : sa première communication fut un fragment de la tragédie du Comte d’Egmont. Presque en même temps que lui, était entré dans la société un jeune écrivain de mérite, mais d’un esprit mordant, qui paya sa bien-venue d’une autre manière: il composa contre les membres une satire, dans laquelle il consacrait quelques vers à chacun d’eux. Cette attention, peu délicate, fut médiocrement goûtée de la plupart des membres, qui parlèrent même de son expulsion. A vrai dire, cette satire était une plaisanterie plutôt qu'une méchanceté : elle ne portait atteinte au caractère de personne. L’auteur ne s’v était pas ménagé plus que les autres; du reste, il n’avait point fait mystère de sa malice. A peine la pièce fut-elle composée, Froment, car c’était le coupable, vint nous la lire, à de Reiffenberg et à moi : il était dans l’état de la plus complète jubilation. De Reiffenberg partageait sa gaieté et bondissait de joie; il s’empara des vers et en inséra la plus grande partie dans le tome X du Mercure belge, en y mettant quelques notes pour atténuer le mal (' ). Puis, dans l’annuaire de

(') Celle précaution faillit nous brouiller; elle causa le seul instant «le mésintelligence qui ait existé entre nous, pendant les deux à (rois années que nous vécûmes ensemble. De ReifTenberg ne m'avait pas parlé de ses notes ; quand je vis, sur l'épreuve de la satire, celle qui me concernait; je la trouvai si excessivement élogieuse, que je la pris pour une véritable insulte. J'entrai brusquement chez lui, dans l'étal de la plus vive exaspération. En voyant mon trouble et ma pâleur, de ReifTenberg resta muet d'étonnement. Je lui dis que je m'étais prété volontiers è la satire , mais que le persiflage, je ne le souffrirais pas..., et, sans attendre sa réponse, je sortis subitement. J'avais à peine fermé la porte, que je rentrai en moi-méme; un peu de réflexion me fil craindre d'avoir eu tort. Je courus, chez Froment, pour lui parler de ma vivacité. Celui-ci recevait en même temps, de de ReifTenberg, un billet «pii commençait par ces mot* : « Votre satire, qui m’a fait

1822, il y répondit, sous le litre : Fragment dune épilre à M. X. Il y prend à partie les écrivains français. Quelques vers ne sont pas sans mérite, et prouvent que, lui aussi, eût pu se faire un nom dans cet art, proclamé dangereux par l'écrivain moderne qui s’y est distingué le plus. Peut-être, dans ce combatsimulé.deHeiffcnbergavait-ilserré son adversaire de trop prés; celui-ci revint h la charge, mais d’une manière moins courtoise : aux deux vers qu'il avait consacrés à de ReifTenberg, il en ajouta quelques autres par forme de variante et en recommandant soigneusement le secret aux nombreux confidents de sa nouvelle malice ('). Notre confrère en fut informé; de là une mésintelligence et le commencement d’une guerre de plume qui lui causa par la suite beaucoup d’ennuis et de chagrins.

Au mois de décembre 1821, de ReifTenberg availété nommé conservateur et bibliothécaire adjoint à la Bibliothèque de

rire d'abord, pourrait finir par me coûter des larmes. > Il ne m'en fallut pas davaniage pour reconnaître ma méprise et me sentir confondu.

{*) On lisait, dans la satire, ces deux vers qui faisaient allusion à la traduction des Eglogues de Virgile, dont de ReifTenberg s'occupait alors :

Ordonne à Rcilfenberg de quitter la houlcltr;

J'niine mieux son sifflet enror que sa musette.

Froment substitua à ces vers les suivants :

ReifTenberg cultivant un laurier éphémère Qui, comme lui, s'élève ù quatre pieds de terre.

Dans vingt sentiers perdus trottant à petits pas,

Aux neuf Sœurs à la fois tendant ses petits brns,

Flaire tous les succès, et d'impasse en impasse Quête, sans le trouver, le chemin du Parnasse.

Ces vers n'étaient peut-être pas plus offensants que les premiers; mais Froment les avait fait circuler, sans les communiquer à la partie intéressée : c'était au moins un mauvais procédé. Inde irae.

M. Raoul, qui avait aussi à se plaindre de Froment, m'écrivait au sujet de la satire de de ReifTenberg : « J'ai lu avec beaucoup de plaisir la réponse de M. Y. à M. X., ou de notre ami de ReifTenberg à M. Froment. Ce M. Froment est un sot avec son esprit, ef si je lui pardonne ses impertinences, c'est à cause des excellents vers qu'il a inspirés à celui qui u'a pas dédaigné de lui répondre. Plusieurs

— WX —

Bruxelles et à celle de Bourgogne; il devait cette faveur à l’amitié de M. Van Hulthem, bibliothécaire en titre, qui l’appuyait de tous ses moyens ('). Ce qui charmait surtout son Mécène, c’était sa prodigieuse activité : aussi Van Hulthem, en le présentant aux nombreux visiteurs de la bibliothèque, ne tarissait-il point sur ses éloges. Il croyait donner le dernier coup de pinceau à son portrait en le proclamant le Scudéry de la Belgique (’) ; c'était sa formule sacramentelle qu’il répétait, chaque fois, avec une ponctualité désespérante. De Reiffenberg en était médiocrement satisfait; cependant il s’efforçait d’en rire, parce qu’il connaissait, d’ailleurs, les bonnes intentions de son patron (*).

sont parfaits, mais je n’oublierai jamais les portraits de MM. Mollevatil, Saint- Victor, Fontaues, Anger. — Fonlanes, dit-il,

Qui, gonflé des honneurs par ses travaux acquis,

Fut poète autrefois et n’est plus que marquis...

Auger, ce grand auteur de petites notices,

Martelle pesamment ses écrits longs et lourds.

Et derrière un grand homme il se tache toujours....

Mollevaul de Pihrae nous refait les quatrains Et Saint-Victor sourit à scs chefs-d'œuvre nains....

Et dans une autre lettre : « On m'annonce une nouvelle satire de ce bon Froment. De Reiffenberg n’y est pas plus ménagé que les autres; c’est lui qui me l’écrit. » O» a pu voir, dans ma notice sur Raonl, les justes motifs de mécontentement que celui-ci avait contre Froment; ce qui ne l’empéchail cependant pas, lui aussi, de l’obliger toutes les fois qu'il en trouvait l’occasion. Ainsi, dans une autre circonstance, il m’écrivait :*« J’ai vengé vous, nos amis et moi, des insultes de Froment, en l’accueillant bien et en usant de tout mon crédit pour lui procurer un emploi dont il avail’besoin. A sa place, je me croirais un peu insulté, à mon tour. »

(') De Reiffenberg lui a consacré quelques pages dans les notes du tome II de son ouvrage Le Dimanche, pages 236 et suivantes.

t*) Sans doute par allusion à ces vers de Boileau :

Bienheureux Scudéry dont la fertile plume Peut, tous les mois, sans peine enfanter un volume.

(s) Voici ce qu’il a écrit lui-même au sujet des singulières p réscnlalion s de Van tiulthem : « Ce fut alors que ce digne bibliomane se donna le plaisir malin

I! rencontrait moins do bienveillance chez le vieux commandeur de Nieuporl : la cause en était due peut-être à un article, assez inoffensif, inséré dans le Mercure belge {'). De Reiffenberg, en rendant compte de l’ouvrage du commandeur, intitulé : Un peu de tout ou amusements d'un sexagénaire, s’était permis quelques remarques sur ses sorties contre le libéralisme et les libéraux. Quelque modérées que lussent ces critiques , le vieux géomètre s’en était tenu offensé, et il saisissait volontiers les occasions de faire éclater son humeur (*).

de tenir sons cler les belles dames auxquelles il montrait les miniatures des manuscrits des ducs de Bourgogne, en avertissant celles qui faisaient mine de vouloir échapper à ses explications, qu'elles étaient emprisonnées.

Ce fut alors qu'il se complut daus des présentations si singulières et qu'il désignait, par exemple, M. de Potier à M. le comte Hoogendorp, comme quelqu'un qui avait mérité d’être brûlé vif en Italie, et ce signalement donnait beaucoup ;i penser à l'honorable membre des étals généraux; ce fut alors... Mais l'histoire anecdotique de la bibliothèque de Bruxelles à cette époque ne saurait tenir dans le cadre étroit de notre revue. > [Le Bibliophile belge, tome II, p. 355.)

En présentant une personne, Van Ilulthem faisait, avec une certaine emphase, l'énumération de tousses titres, à peu près comme, en foire, on montre un objet curieux. Ce tic était bien connu; quelques personnes avaient réussi à l'imiter en perfection ; M. d'Houdetot s'en donnait parfois le plaisir avec son secrétaire. Un jour qu'il était au travail, son cabinet s'ouvre, une voix déclamatoire et saccadée prononce en même temps ces mots : « Voilà M. le comte d'Houdetot, préfet du département de l'Escaut, ancien auditeur au conseil d'État.... » Le préfet crut reconnaître la voix de son secrétaire et, sans se retourner, il continua aussitôt sur le même ton : « Voilà M. Van Ilulthem, ancien tribun du peuple, grand maître des cérémonies du département de l'Escaut... « Il nécrosait pas si bien dire: en levant les yeux, il reconnut Van Ilulthem qui demeura tout aussi ébahi que lui.

(■) Tome III, pages 173 et suivantes; et, même volume, la note au bas de la page 356.

(*) ï.e commandeur en voulait surtout aux ouvrages d'érudition de de Reiffenherg, qu'il nommait son fatras, et il accusait Van llultbem de la direction qu'il avait donnée aux travaux de son protégé. « Depuis qu'il s'est emparé de lui, disait-il en grondant, il l'a barbouillé de jus de bouquins de la tête aux pieds. » Il affectait toujours de dire le petit Reiffenberg. Comme curateur de l'Université de Louvain, il n'était pas sans influence sur la position du jeune professeur, dont les bons procédés finirent cependant par le désarmer. De Reiffenberg s’adressa directement au commandeur et demanda une entrevue, dans laquelle je devais

De Reiffenberg, comme nous l’avons vu, s’était mis en rapport avec la plupart des conventionnels réfugiés à Bruxelles. Il avait pris part il la rédaction du ISain Jaune; on savait du reste qu’il insérait dans les journaux libéraux des articles piquants sur la politique : on apprit donc avec quelque étonnement sa nomination à l’Université de Louvain, en qualité de professeur extraordinaire de philosophie ('). Les libéraux crurent y voir une sorte de défection : celte opinion fâcheuse s’accrédita, surtout par la méchanceté d’un homme perdu de réputation , auquel le gouvernement n’avait pas refusé ses bienfaits et que de Reiffenberg avait eu la faiblesse de recevoir chez lui. Cet homme affectait de répéter que c’était à son intervention que le nouveau professeur devait sa place, qui ne lui avait été accordée que sous certaines conditions.

Dans le fait, de Reiffenberg avait cessé de se mêler de politique, non par suite d’engagements contractés, mais parce qu’il comprenait la nécessité de se livrer entièrement aux nouvelles études qu’exigeaient ses fonctions de professeur. La philosophie eut désormais la plus grande part dans ses travaux; cependant, il n’avait point abandonné ses recherches philologiques dont il continuait a entretenir l’Académie royale de Bruxelles. Par une juste réciprocité, ce corps

lui servir d'intermédiaire. La paix fui conclue. De Reiffenberg en fut enchanté; il vit M. de Nieuporl et m'écrivit , dans son premier transport : « La rondeur, la franchise paternelle du commandeur m’ont charmé. C’est, en effet, un «les hommes les plus vénérables que je connaisse, et pour être respecté et aimé, il n’a pas même besoin de la supériorité de son mérite. Peu de vieillards savent comme lui s’adresser à la jeunesse, et si j’eus quelque prévention, elle est partie, à ma grande joie, car j’aime à aimer, et c’est me voler quelque chose, que de me donner de la mauvaise humeur contre quelqu’un. Grondez-moi chaque fois que je ferai des sottises, et si jamais vous en faites, ce qu’à Dieu ne plaise, je vous le rendrai. «

(’) Le 93 mai 1899. Le traitement était de 1,600 florins, mais les émoluments étaient considérables ; le tout pouvait s’élever de 16 à 90,000 francs. Par un autre arrête du 1" janvier 1897, il reçut le droit de séance au sénat académique.

savant, y compris le commandeur de Nieuporl, l’admit, à l’unanimité, au nombre de scs membres, le 8 juillet 1823 : c'était une distinction qui lui était due après trois médailles successivement obtenues dans les concours précédents.

De ReifTenberg sut s’en rendre digne : dès la séance suivante, il apporta son mémoire sur le bombardement de Bruxelles, en l’an 169b ('). Ce travail servit de prélude à un nombre considérable de mémoires qui ont enrichi nos recueils.

Toutefois, dès son entrée à l’Académie, il éprouva des contrariétés qui faillirent l’éloigner pour longtemps de ce corps. De Reiffenberg n’a jamais su prendre le parti courageux de sacrifier un manuscrit : ses moindres opuscules, ses plus petites compositions poétiques, il cherchait à les placer, futce même dans les préfaces ou les notes de ses ouvrages les plus sérieux. Son mémoire sur Érasme avait été décoré d’une médaille d’argent, par forme de consolation pour son échec; mais l’impression n’en avait point été ordonnée : dès que de Reiffenberg se vit académicien, il se prévalut de son titre pour en demander l’insertion dans les Mémoires. On lui opposa des fins de non-recevoir; le jeune académicien insista : la lutte dura pendant plus d’une année. A la fin, il redemanda son travail et le remplaça par d’autres qui, cette fois, furent mieux accueillis.

Ces écrits ont été imprimés; ils se rapportent surtout à l'histoire des deux premiers siècles de l’Université de Louvain. à la statistique ancienne de la Belgique, aux relations qui ont existé jadis entre la Belgique et quelques pays étrangers, et à différents points de notre histoire politique et intellectuelle. Les documents relatifs à l’histoire de l’ancienne

(') Ce mémoire n’a point été imprimé par l’Acatlémie, mais on le trouve dans le tw volume des Archive» philologiques . pages 87 et suivantes.

Université de Louvain forment seuls l’objet de cinq mémoires assez étendus. On voit qu'en prenant possession de sa chaire de philosophie, l’auteur s’était occupé de ce qui avait été fait par ses prédécesseurs et des succès obtenus par leur enseignement. Il voulut savoir aussi ce qui se passait autour de lui.

Tout Louvain était alors en émoi; il s’agissait d’une affaire importante, de la méthode Jacotot. La ville se partageait en deux camps qui se livraient les combats les plus acharnés. De Reiflenberg se jeta imprudemment au milieu de la mêlée; et il se mit à rompre quelques lances contre les partisans du tout est dans tout. Il avait compté sur son esprit; et certes cet auxiliaire ne lui eut point fait défaut; niais il était question de bien autre chose. Les passions ne se laissent pas vaincre par l’esprit, et plus rarement encore elles transigent avec lui.

La plupart de ceux qui n’étaient pas de force à jouter, et c était le grand nombre, tâchèrent de combattre notre auteur sur un autre terrain et de le faire contribuer à sa propre ruine, s'il était possible. On se mit à remuer le passé et à chercher les armes qu’on pourrait y trouver contre lui. Les querelles littéraires ont toujours leur mauvais côté; les plus justes pèchent encore par le ridicule. Le public exige que l’on défende son honneur, mais il s'amuse aux dépens de ceux qui défendent leur esprit. C’est ce que n’ignorent pas les roquets de la littérature, toujours prêts à aboyer au premier venu et à faire scandale de leur plume. Il faut parfois une vertu peu commune pour résister à d’injustes provocations et pour se condamner au silence, quand quelques mots pourraient confondre un adversaire ou le couvrir de ridicule et de honte. Il faut, comme le soldat, savoir rester l’arme au bras, exposé à la mitraille et conserver honorablement son poste. De Reiflenberg n’avait point ce courage

réfléchi : harcelé de tous côtés, il se laissa abattre et prit enfin le sage parti de se retirer sous sa tente (').

Il y trouva les consolations que présente toujours l’élude; mais ses premiers accès de mélancolie se réveillèrent bientôt avec plus d’aigreur. D’une autre part, les illusions de la jeunesse lui échappaient; il ne trouvait plus, au milieu de ses doctes confrères, à satisfaire à ce besoin d’excitations poétiques qui, à une autre époque, lui avaient procuré de si doux instants.

L’isolement commençait à lui peser; il eut le bon esprit

(') La principale cause de scs chagrins tenait à une extrême légèreté; il disait, il écrivait tout ce qui lui venait à l'esprit; ses plaisanteries, d'ailleurs, u 'étaient pas toujours mesurées; et quelquefois, en passant par plusieurs intermédiaires, elles prenaient le caractère d'ofTenses. La méchanceté trouve toujours son compte à faciliter de pareilles méprises. Au moment même où il achevait une lettre chargée d'éloges, préoccupé «le la personne à laquelle il venait d'écrire, il se permettait parfois une plaisanterie sur son compte : celle plaisanterie dite eu présence de la personne intéressée eût été sans conséquence; répétée et charitablement commentée, elle prenait la tournure «l'une perfidie, surtout par le rapprochement «les dates. On lui faisait des représentations à ce sujet; il reconnaissait ses torts, puis il recommençait. Le billet suivant qu'il écrivait à un ami résume tout ce que je pourrais dire à ce sujet. « Je vous remercie de votre rcqionse et surtout de votre franchise; mais il ne me suffit pas que vous ne me gantiez pas rancune, il faut <|iie je ne me la garde pas à moi-même. Je fais assez de sottises sans «(ii'on ait besoin de mVn attribuer, et ceux qui vous ont parlé de ce que vous savez, ne sont à coup sûr ni vos amis ni les miens; du reste, je suis heureux de pouvoir affirmer qu'ils ont «lit la chose qui n'est pus. Tout s'est borné à des exclamations de surprise, à quelques quolibets usés, mais qui ne contenaient rien d'oITensant pour personne. Vous m'en croirez facilement...... il faut

que je prenne mon parti, puisque je suis destiné à être mis en scèue. Il n'y a pas jusqu’à ce bon M D ... qui ne m'ait fait parler. Une de incs lettres contenait une comparaison innocente entre ce «|ue vous avez fait et ce que j'ai négligé de faire. Celle phrase était tombée de ma plume et devait être oubliée. Voilà tout à coup «lu'elle a pris des ailes cl qu'on la tourne contre moi comme une chose abominable. Il y a aussi «les personnes qui me rapportent des sottises que je ne crois pas, mais qui, au premier moment, m'affligent : l'un prétend avoir oui «lire que je suis une âme noire, l'autre que ma moralité est fort relâchée, etc. : pitoyables bavards ! .Mais laissons -les s'agiter : je respecte tout ce qui est respectable, j'aime ce qui doit être aimé ; à ce double litre, vous pouvez compter sur moi. n On voit qu'il était placé au milieu de tous les inconvénients des petites villes et qu'il le» ressentait de la manière la plus pénible.

de se choisir une compagne et le rare bonheur de la trouver telle qu'il pouvait la désirer (').

Il commença, au mois de novembre 1 825, les Archives philologiques, recueil dans lequel il a su allier une littérature agréable à des recherches scientifiques d’un grand intérêt. L’extrait suivant d'une de ses lettres à l’un de ses amis, fait connaître les motifs qui le portèrent à entreprendre cette publication : « Ne trouvez-vous pas qu’il est bon que la Belgique ait un journal littéraire qui ne s’occupe pas des pasquinades, qui ne dise d'injures à personne et où les gens instruits puissent, au besoin, déposer leurs observations? Ce journal, j’essaye de le publier^ La rédaction laisse sans doute beaucoup à désirer, mais un écrit périodique admet les améliorations : les encouragements des savants sont les plus surs gages de son amendement... Je tâche à paraître régulièrement : c’est un point essentiel. Vous lirez encore peut-être, si vous en avez la patience, que j’insiste de tout mon pouvoir sur la publication des monuments historiques inédits; je voudrais que l’Académie s’occupât un peu de ce sujet. »

La révolution de 1830 lui porta un coup fatal, qui n’eut cependant son effet que quelques années après; mais il en sentit d’abord toute la portée. Les trois universités de l’État furent entamées en même temps; celle de Louvain perdit à à la fois deux de ses facultés. De Reiffenberg se vit dépouillé à peu près de tous ses émoluments et en fut réduit à son traitement de professeur extraordinaire. On manifestait aussi l’intention de modifier l’Académie. Ce corps lui-même sentait le besoin de réparer les pertes que la séparation des deux

(') Marie- Adèle-Félicité Franlzen, Hile de l'adjudant général au service de France, et de Nathalie Vander Mersch, fille du général de ce nom. De Reiffenberg se maria le 29 août 1827, et il eut de celle union plusieurs enfants, dont deux lui ont survécu.

pays lui avait fait éprouver ; notre confrère ne put prendre part aux délibérations, mais il transmit à ce sujet des remarques judicieuses. Il avait parfaitement compris les devoirs de l’académicien, qui consistent à mettre les intérêts de la science avant ses affections particulières. En agir autrement, c’est trahir son mandat, c’est tromper son pays.

La suppression de l’université avait été décrétée, mais le sort des professeurs n’était pas encore fixé. De Reiffenberg eut désiré être nommé inspecteur de l’instruction, il en fut autrement : un arrêté du 6 décembre 1835 l’envoya, comme professeur ordinaire, à l'Université de Liège.

C’est dans cette ville qu’éclata une affaire malheureuse, sur laquelle j’aurais voulu garder le silence, mais que la publicité quelle a reçue me fait un devoir de mentionner. De Reiffenberg avait inséré, sous son nom, dans ses Nouvelles Archives et dans les Mémoires de t Académie , différents travaux historiques qu’il avait extraits des manuscrits laissés par Simon-Pierre Ernst, curé d’Afsden. A cette accusation, malheureusement fondée, s’en joignirent plusieurs autres de même nature. Dès lors, il devint le but général de toutes les attaques : aux réclamations légitimes de ceux qui se sentaient lésés ou qui avaient été inconsidérément attaqués par lui, succédaient des diatribes amères, des attaques violentes de tous ceux qu’offusquent les supériorités intellectuelles et qui se plaisent à écraser sans danger un ennemi renversé. Les accusations de plagiat se mêlaient à des satires sanglantes sur ses faiblesses à l'endroit des décorations et des distinctions académiques; on lui contesta ses titres de noblesse; on provoqua sa destitution; on alla même jusqu’à scruter les secrets les plus intimes de la famille, pour y trouver de nouvelles armes contre lui ('). Sa position devint véritablement insoutenable.

{*) Il avait jusque-là été désigne annuellement, par la Chambre des représcti-

En vain quelques voix s’élevaient généreusement en sa faveur et demandaient que l’on eût au moins égard aux services incontestables qu’il avait rendus aux lettres ; en vain elles faisaient remarquer que c’était marcher contre nos propres intérêts que de chercher à flétrir aux yeux de l’Europe un des noms belges qui lui étaient le plus connus. Le débordement était alors trop violent pour que l'on pût lui opposer brusquement une digue ; il y aurait eu même imprudence à le tenter. Quelques collègues , auxquels de Reiflcnberg s’était adressé dans sa détresse, lui conseillaient de se renfermer dans la retraite, d’y préparer quelque ouvrage important, tel qu’il était capable de le faire, et de se présenter ensuite au public avec ce gage expiatoire.

D’ailleurs, ceux qui lui reprochaient sa faute avec le plus d’amertume pouvaient-ils tous regarder leur passé sans avoir à rougir eux-mêmes? Leur conscience était-elle parfaitement pure; n’avait-elle rien à leur reprocher? Je le demande à vous surtout, ennemis constants de tout ce qui s’élève, à vous qui dénigrez sans cesse ce que le pays a de plus honorable. Des manuscrits ! vous n’en avez pas pris, d’accord; mais vous en avez composé peut-être qui ont porté le trouble dans les familles, qui ont semé le mensonge et la calomnie; qui ont désolé des amis ou des hommes inoffensifs, pour qui la conservation de leur repos était infiniment préférable à celle d’un ouvrage; peut-être encore, n’osant agir par vous-mêmes, avez-vous armé la plume de spadassins littéraires; et que pèse un manuscrit mis en balance avec l’honneur? Que de personnes ensuite qui, sans

tants, pour Taire partie du jury chargé des examens pour les grades universitaires : il ne fut pas réélu dans ce poste honorable. Mais le baron de Slassari, son conTrèrc à l’Académie, qui était alors président du sénat, usa de toute son influence auprès de ses amis pour le faire nommer par ce corps et pour reporter sur de Rciffenberg les voix qui lui étaient dévolues. Il eut la satisfaction d’y réussir.

s’apercevoir du torl qu’elles font, s'associent à ces méfaits moraux pour lesquels la société n’a d’autre tribunal que la conscience des honnêtes gens.

On conçoit qu’après le coup rigoureux qui l’avait atteint, de ReifTenberg dut désirer de quitter Liège : l’occasion s’en présenta tout naturellement. Le gouvernement venait d’acquérir la riche bibliothèque Van Hullhem; il se proposait d’y joindre la bibliothèque de Bourgogne, dont de Reiffenberg avait été l’ancien conservateur, et de lui donner successivement des accroissements importants. Il était tout simple qu’on pensât à notre confrère pour organiser et diriger ce riche dépôt. Son activité et ses vastes connaissances le désignaient pour cet emploi. Il y fut nommé le 25 juillet 1837, et revint ainsi à Bruxelles après une absence de quinze années; mais combien les circonstances étaient changées !

Cette position nouvelle , quelque importante quelle fût, ne satisfaisait pas entièrement à ses désirs; il croyait avoir à se plaindre sous le rapport financier (’); il regrettait de ne pas être logé dans le dépôt confié à sa surveillance ; il réclamait surtout contre l’espèce de tutelle dans laquelle il se croyait placé par la création de la commission administrative de la Bibliothèque. Les membres de cette Commission étaient, pour la plupart, ses confrères à l’Académie, et désiraient sincèrement le seconder; mais le désir de l’obliger ne se conciliait pas toujours avec les devoirs de leur position . De Reiffenberg, qui avait si bien tracé les fonctions d’un conservateur de bibliothèque dans sa notice sur Van Praet, ne se piquait ni de cette exactitude, ni de ces petits soins qu’il avait tant loués dans son confrère. Le gouvernement dut l’inviter plus d’une fois à exercer une surveillance plus sévère.

Il faut convenir, du reste, que ses absences fréquentes de

(*) Son traitement élail de 7,000 francs. A Liège, il en avait 0,000, plus scs émoluments.

la Bibliothèque, pendant les premières années , étaient loin de se faire au préjudice de la science : la rédaction du Bibliophile belge , qu’il avait créé, celle de son Annuaire de la Bibliothèque, les soins qu’il consacrait à la Commission royale d’histoire, dont il était un des principaux appuis, et une infinité d’autres travaux de détail qui lui faisaient rechercher la solitude et fuir les ennuis d’une administration peu conforme à ses goûts , avaient leur côté véritablement utile. Il eût mieux valu , sans doute, qu’on eût séparé la partie administrative de la partie scientifique de ses fonctions ; mais une séparation pareille, quelque désirable qu’elle eût été dans son propre intérêt, n’eût pas manqué de blesser sa susceptibilité.

De Reiffcnberg aimait les livres; il les connaissait, et plus d’une fois on a dû à ses recherches intelligentes des découvertes précieuses et inattendues : il furetait partout, et dès qu’il soupçonnait la présence de la lettre moulée, il allait la chercher et l’étudier jusque dans les feuilles de garde ou la reliure des livres, jusque dans de vieux meubles. Il avait une sorte d’instinct pour ce genre de chasse , qui a bien aussi parfois ses mécomptes.

On se rappelle l’ingénieuse mystification qui eut lieu, en 1840, et qui fit tant d'illustres victimes : la vente des livres du comte de Forlsas restera dans l'histoire de la bibliophilie comme un des épisodes les plus curieux qu’on puisse y trouver. Cette mystification était si adroitement ourdie, qu’on aurait mauvaise grâce de faire des reproches à notre confrère de s’y être laissé prendre; d’aussi habiles que lui en ont fait autant. La veille du jour où la vente devait avoir lieu, l’auteur de cette plaisanterie rencontra de Reiffenberg, a qui il portait une véritable affection ; et craignant que les choses n’allassent trop loin, il lui donna le conseil charitable de ne point se transporter à Binche : « Il est inutile de fein-

dre davantage, disait-il ; la bibliothèque du comte de Fortsas n’a jamais existé que dans mon imagination; je suis l’auteur du catalogue.» De Reiffenbcrg crut voir dans cet aveu une ruse de guerre, et ne fut que plus empressé de se mettre en route. On sait le reste (‘).

C’était un véritable chagrin pour notre confrère , de ne pas trouver autour de lui toute la considération qui semblait lui être due. Placé dans une position scientifique fort honorable, auteur d'un grand nombre d’ouvrages estimés, associé aux corps savants les plus illustres (*), décoré d’un grand nombre d’ordres, porteur d'un nom distingué, rien de ce qui excite en général l’attention ou la convoitise des hommes ne paraissait lui manquer. Il avait trop de tact pour se plaindre ouvertement, mais son chagrin se manifestait malgré lui, surtout dans les compositions poétiques qu’il a publiées pendant ses dernières années.

(') De Reiffcnberg connaissait trop bien les livres pour que celle historiette put lui porter atteinte. Lui-méme était le premier à en rire; voici ce qu'il écrivait sérieusement à ce sujet, quand il se trouvait encore sous l'influence de la mystification : » M. le comte de Fortsas vient de mourir à Binche, province de liai naul; et, le 10 août prochain, on y vendra sa bibliothèque. Or, cette bibliothèque est une chose sans seconde dans les annales de la bibliophilie. Elle ne se compose que de cinquante-deux volumes, mais tous sont des exemplaires uniques , M. de Fortsas détruisant les livrés aussitôt qu'il reconnaissait qu'ils existaient ailleurs qu'entre ses mains. Ces livres sont tous des joyaux de bibliothèque publique, et on ne peut les trouver que là : le 10 août passé, ils nous échappent à jamais. • — On peut voir, dans l'annuaire de ta Bibliothèque royale pour 1841, page 269, de quelle manière de Reiffenbcrg parla, plus tard, de cette mystification bibliographique : « Chacun de ces étonnants numéros, dit- il, allait à l'adresse de

quelqu'un, il lui allait droit au cœur ; Un promptuarium antiquitatum

Trevirensium.... auctore Willelmo comité ab Heiffenber, n" 158, causait de cruelles insomnies à quelqu'un de vos amis, etc. »

(*) Si, parmi les sociétés étrangères auxquelles de ReifTenberg appartenait, il en était un assez bon nombre dont les diplômes ne prouvaient rien en faveur de son mérite; il n'en était pas ainsi de l'Institut de France, de la Société royale de GOltingue, des Académies de Berlin, Munich, Turin, Stockholm, etc. La Société des sciences, lettres et arts de sa ville natale l'avait nommé à vie l'un de ses vice-présidents honoraires.

Au milieu de scs souffrances, il s'élevait aussi avec aigreur contre les bouleversements politiques, qui ont tant de fois changé la face des choses et qui semblaient devoir lui causer toujours quelque perte nouvelle ou lui apporter quelque motif de chagrin. Puis, comme s’il avait craint de devenir importun, il entremêlait à ses plaintes quelque plaisanterie ou quelques-uns de ces mots pittoresques qui lui étaient si familiers (').

Jamais, dans nos séances académiques, nous ne l’avons vu sortir des limites des plus parfaites convenances. Par ses talents et son esprit lucide, il répandait d'abondantes lumières dans nos discussions. Toujours prêt à se rendre utile, il ne reculait devant aucun service réclamé de son obligeance. Il n’est pas d’académicien qui se soit montré plus dévoué à la compagnie, et c’est à juste titre que le corps qui a vu se développer toute sa carrière littéraire, ne s’est souvenu que de ses services et a invité le gouvernement à faire figurer son buste parmi ceux des membres qui ornent les salles académiques.

Plusieurs de ses biographes se sont occupés de ses ancêtres et ont longuement déroulé sa généalogie; je ne les suivrai pas sur ce terrain de peur de m’égarer, alors surtout que je puis faire valoir des litres plus réels et qui lui appartiennent exclusivement (’) : je me bornerai toutefois à donner ici des indications sommaires sur ses principaux ouvrages.

(') Si on lui demandait de« nouvelles tic sa santé, il en faisait le tableau le plus sombre cl le terminait assez souvent par ce vieux refrain :

C'est ainsi qu'on descend gaiement Le fleuve de la vie.

(•) t Par diplôme, en date du 25 décembre 1842, de Reiffenbcrg a obtenu reconnaissance de son titre de baron, transmissible à ses descendants des deux . sexes. » Ad. Mathieu, Notice sur F. -A .-F. -Th. baron de Reiffenbcrg, page 54.

Les premiers cl les derniers instanls de la carrière littéraire du baron de Reiffenbcrg onl été consacrés à la poésie; c’est avec raison qu'il disait presque au moment de mourir :

Les vers conviennent à tout âge;

Je leur dois un peu de courage

Quand pour moi s'assombrit le jour;

N'ont-ils pas droit à mon hommage?

Ils furent mon premier amour (•).

Quelques fragments de la tragédie Le Comte d'Egmont, marquèrent ses débuts ; ils parurent presque en même temps dans le Mercure belge et dans Y Annuaire de la Société de littérature de Bruxelles (’). Il est impossible de porter un jugement sur cette œuvre qui n’a jamais été publiée (’); toutefois, ce qui en a paru montre que l’auteur s’élail formé à la bonne école : son vers a de l’élévation et de l’élégance; des réminiscences dans les formes poétiques, un peu de roideur décèlent l’écrivain encore novice sur la scène tragique. En choisissant ce sujet, l’auteur annonçait du tact; il avait compris que le moyen le plus sûr d’intéresser était de toucher l’élément national par son côté le plus sensible.

Remarquons en passant que le comte d’Egmont, ce glorieux martyr de nos libertés qui, depuis bientôt cinquante ans, a été célébré à satiété sur tous les tons, n’avait point encore de statue en 1854, quoiqu’il eût été souvent question de lui en ériger une.

(') Fable s nouvelles, prologue, I vol. in- 18, chez Muquardf, 1840.

(•) Mercure belge, t. I, p. 487. 1817 ; Recueil annuel de poésies de la Société de littérature de Bruxelles , 1818, p. 14. Voyez aussi les Leçons de littérature, par No€l et De La Place, supplément, édition de Gand, chez De Bussclier et fils, 1822.

(’) Dans les notes du tome II de l'ouvrage Le Dimanche , p.257,deReiffent>erg fait connaître qu'il avait remis sa tragédie à Talma, et il rend compte du jugement qu’en portait ce grand artiste.

Les Politiques de salon furent écrits en même temps que Le Comte d'Egmonl; c'est ce qui faisait dire en plaisantant à M. Raoul : « Je vois avec une extrême satisfaction que votre voisin va paraître incessamment aux yeux du public, un pied chaussé du brodequin et l’autre du cothurne : j’espère bien, le jour où il se montrera chaussé de la sorte, aller voir comment il s’y prendra pour saluer le parterre. » De Reiffenberg ne passa point par cette épreuve; la pièce fut néanmoins imprimée en 1821, deux ans après avoir été composée ('). Elle mérite certainement les honneurs de la lecture, bien qu’elle ne satisfasse pas entièrement aux conditions qu’exige un succès dramatique.

Le sujet n’a rien de neuf, rien de saillant; son mérite réside plutôt dans le style, qui est facile, élégant, qui a de la chaleur, parfois de l’élévation, et qui généralement rend d’une manière pittoresque le côté ridicule des choses.

L’auteur introduit dans son second acte un chef de cabale qui vient réclamer auprès d’une comtesse le prix du succès obtenu par son avocat :

Page 1