I.'ennemi, se flattant d'une conquête aisée
Cent fois tourna vers nous sa valeur abusée.
Ils venaient nous courtier sous des fers abhorrés;
Ils ont touché le sol, il les a dévorés.
(•) Comédie en un acte et en prose, Bruxelles, chez Weissenbrucb, brochure in-8°.
Voyez ces monuments confidents de l'histoire, Chaque pierre éloquent».- atteste notre gloire.
Ici, île la chimie allumant les Fourneaux,
La peinture ravit aux riches minéraux Ces brillantes couleurs dont la force native Emprunte aux sucs du lin une teinte plus vive.
Du cercle qui le trompe épiant le contour Là, moderne Archimède, un savant, à son tour, Veut finir du passé les Futiles querelles,
El tire de l'erreur des vérités nouvelles.
Un autre préférant le «cal pci au compas,
Cherche dans l'homme éteint les secrets du trépas; A la grâce, plus loin, le savoir qui s'allie,
Enseigne la sagesse et chante la Folie.
Des anges détrônés Vondel peint les Fureurs;
Il remplit notre esprit de tragiques terreurs;
Et du monde ignoré dévoilant le mystère,
La poésie unit le ciel avec la terre.
Sans doute, l’auteur, en revoyant cette pièce, y eut corrigé, plus tard, des vers faibles ou exagérés, mais l’ensemble résume d’une manière heureuse les principaux caractères distinctifs de l’ancien royaume d’alors, ainsi que les services rendus aux arts, aux lettres et aux sciences par les frères Van Evck, Grégoire de Saint-Vincent, André Vésale, Érasme, Vondel.
La Toison d’Or, opéra comique dont le succès fut assez médiocre, peut-être parce qu’on attendait mieux de l’auteur, n’a point eu les honneurs de l’impression. Le Siège de Corinthe, au contraire, fut imprimé, mais il ne subit pas l’épreuve de la scène (‘). Le sujet de cet opéra est emprunté à un poème de lord Byron.
Ce n’était point par l’invention que se distinguaient les compositions dramatiques du baron de ReifTenberg : on n’y trouve point de combinaisons nouvelles, ni de scènes préparées de manière à produire des effets inattendus. Il n’avait
(•) Dans Ip recueil Les Harpes , 1823.
point étudié les secrets ressorts qui captivent l’attention du spectateur; les intrigues de ses pièces manquent d’art. Sous un autre point de vue, le talent d’observation n’avait pas encore eu le temps de se développer; l’extrême vivacité de l’auteur ne lui avait pas permis d’acquérir l’expérience nécessaire pour donner à ses personnages un caractère soutenu et pour les dessiner d’une manière franche.
Servetur ad imum Qualis ab inceplo processerit...
Il ne travaillait pas encore sur son propre fonds; il suivait les chemins battus et marchait sur les traces des autres. Une trop grande facilité d’écrire est peut-être le principal obstacle à des succès durables. J’ignore s’il a senti lui-mème ce qui lui manquait pour réussir au théâtre ou s’il s'est trouvé découragé à la suite de ses premiers essais; mais il abandonna cette carrière dès le début.
En même temps qu’il s’essayait dans la tragédie, la comédie et l'opéra, de Reiffenberg sacrifiait à la muse pastorale ; il avait entrepris de traduire les Églogues de Virgile et avait publié successivement celles intitulées : Tityre, Alexis, Gallus, Silène, Pollion ('). Son travail netait certes pas sans mérite ; mais Virgile a été traduit si souvent et par des hommes d’un talent si distingué, que la lutte était difficile. Je ne sache pas que de Reiffenberg ait achevé son entreprise; peut-être jugea-t-il prudent de s’en tenir à ces essais, cédant à l’avis peu charitable de Froment :
Ordonne à Reiffenberg de quitter la boulette; l'aime mieux son sifflet encor que sa musette.
De Reiffenberg publia, en t823, un recueil de poésies
(') Mercure belge, l. V et suivants, 1818.
dont quelques-unes avaient paru déjà dans le Mercure belge et dans les Annuaires poétiques. Il donna à ce recueil le titre de Harpes (') : ce qui faisait dire au même Froment : « Il faudra maintenant que vous publiez vos flûtes, et moi, mes violons. »
Les Harpes furent réimprimées avec de nouvelles poésies de l’auteur, à Paris, en 1825 ; puis elles reparurent encore sous le titre : Ruines et Souvenirs (*) ; elles contiennent en général des légendes et des ballades. On trouve aussi, dans les deux premières éditions, le Siège de Corinthe, opéra dont il a été parlé précédemment.
En supprimant cette pièce dans sa troisième édition, l’auteur a pu dire : « La plupart des pièces que renferme ce volume se rattachent à des traditions nationales. Recueillir nos souvenirs historiques, rassembler nos titres à l’estime du présent et de la postérité, tel a été le but constant de mes veilles. » (Préface.) Nous ajouterons qu’il a souvent rempli avec talent la tâche qu’il s’était imposée. Sa versilicalion est facile; et, selon les circonstances, elle ne manque ni de grâce ni d’élévation. Le Chant de victoire de la prêtresse L'elléda, Les Imprécations du serf du XIIe siècle au pied de la croix, Le Barde captif sont des hymnes où le
(*) < Quelques personnes ont trouvé le titre de Harpes extraordinaire, bizarre, dit de Reiffenberg, dans l'avertissement de sa 3e édition ; j'aurais pu leur répondre d'abord que le nom ne fait rien à l'affaire, et m'autoriser ensuite d'illustres exemples. » Puis, comme si cette juslincation n'était pas suffisante, il ajoute, dans une note à la fin du volume : a Moore nous apprend que Byron songeait à publier la Harpe irlandaise, et l'on a imprimé un recueil de poésies prétendument illyriennes, sous le titre de La Guila. instrument favori des Morlaques. S'il fallait une autorité plus ancicune, je dirais que la Mariliæ du poète espagnol, Thomas Antonio Gonzaga, est divisée par Lyres... •> Ces justifications savantes ne feront jamais, je pense, qu'un lecteur français ne trouve étrange le nom de harpes appliqué à des poésies. Je préfère son premier motif : le nom ne fait rien à l'affaire.
(•) Poésies diverses , suivies d’épttres et de discours en vers; Paris, chez Dondey Dupré, 2 vol. in-18, 1825.
poêle a fait preuve de chaleur et de force. Plusieurs petites compositions ont une physionomie gracieuse et spirituelle; je citerai en particulier Le Sire de Warfusèe, La Bannière, La Peur, Les Cruches de la dame Jacqueline, Le Ris de la folle, etc. Dans quelques passages, on se rappelle, malgré soi, ce vers de Voltaire, si souvent oublié des poètes :
Les vers aisément faits sont rarement aisés.
Dans les lettres comme dans les arts, rien ne doit être négligé ni fait avec précipitation.
En voulant dire trop de choses en même temps, l’auteur devient parfois embarrassé ; je citerai pour exemple les vers mêmes qui commencent le recueil :
Que le soc dans nos champs vienne heurter la bière D'un héros dépouillé de sa pompe guerrière,
D'un prince à qui les vers rongeurs,
Des peuples opprimés inutiles vengeurs,
Sans respecter le rang suprême,
Ont une fois encore été le diadème,
La mort se montre à nous dans toute sa laideur.
Il faut que le vers soit limpide; si l’on offre à l’esprit plusieurs images à la fois, on lui ôte le moyen de les saisir nettement.
Parmi les discours et les épitres, je placerai en première ligne la pièce intitulée : Le Champ Frédéric (‘) : on y trouve de l’élévation et du sentiment. On remarquera des vers heureux dans le passage suivant, bien que ce tableau mythologique contraste un peu avec le ton du reste de la pièce :
Le travail ! c’est le dieu qui gouverne le monde,
C’est lui qui, dirigeant les coursiers du soleil,
S’élance, le matin, de l’Orient vermeil;
(’) Colonie consacrée aua indigents.
Dans son palais humide il éveille Nérée,
L'arrache sans pitié de sa conche azurée:
Le force, chaque jour, à soulever les mers,
Les enchaîne bientôt dans leurs gouffres amers,
Irrite leur courroux, le contient et l'apaise.
Aux antres de Lemnos, sous les yeux de Vulcain,
Pour l'armure de Mars il façonne l'airain,
Plonge le fer brûlant dans l'onde frémissante,
Marque des lourds marteaux la cadence pesante,
Et dans les flancs noircis des soufflets haletants,
Pour attiser la flamme, emprisonne les vents ;
Il convoque des dieux l’auguste aréopage,
Du Slyx et du Cocyte aborde le rivage,
Sur son trône d'acier fixe le noir Pluton,
Ou ranime l'ardeur des serpens d'Alecton.
Au milieu des enfers, dans l'abtme des ondes,
Sur notre terre, aux cieux qu'un océan de mondes Blanchit durant la nuit de ses flots argentés,
D’un semblable besoin sans cesse tourmentés,
Les êtres animés, l'impassible matière,
Les fluides subtils et l'active lumière,
Tout se meut : le travail, par un puissant concours,
Ravive l'univers qui rajeunit toujours.
Le Partage, emprunté en partie à la pièce de Schiller Die Theilung der Erde, mérite également d etre cité pour la richesse des peintures et pour le bonheur avec lequel sont rendus certains détails qui semblent ne point appartenir au domaine delà poésie. Cette flexibilité de langage distinguait particulièrement notre confrère ; on en trouve des exemples nombreux dans ses écrits. Dans son épitre 4 quelques membres présumés d’une société secrète, il avait à rappeler les moyens employés pour se reconnaître entre eux; voici comment il s’y prend :
Dispersés, mais toujours réunis par un signe,
Aperçus, mais cachés, muets, mais entendus,
Même en vous découvrant, vous restez défendus.
Avec art indiscrets et prudemment frivoles,
Le toucher et la vue ont pour vous des paroles;
D'un parent, d'un ami si vous touchez la roaiu,
Votre doigt curieux l’interroge soudain,
La main, en frémissant, répond : « c'est un complice, t Ou repousse, immobile, un funeste artifice (').
Dansl epitre à son ami Vautier, il a essayé une tâche plus difficile, celle de mettre en vers un système philosophique; s’il n’y a pas complètement réussi, on y trouve de beaux passages et des pensées rendues avec énergie et concision. Les anciens nous ont souvent donné des exemples pareils, surtout Lucrèce, dont le mérite aujourd’hui réside presque tout entier dans la diction. En remontant jusqu a Hésiode, on voit se plier au rhythme de la poésie les plus simples détails de la vie domestique. 11 est vrai qu a une époque où les livres n’étaient pas connus et où l’on avait à peine quelques manuscrits, cette forme sacramentelle était à peu près indispensable pour transmettre des maximes et des préceptes dans leur pureté originelle.
Voyons comment notre confrère a présenté l’exposition sommaire de la doctrine de Kant, qui résume peut-être toutes les difficultés du genre descriptif ; je suis loin de prétendre toutefois qu’il les ait vaincues :
Kant enfin apparut : l'homme fut détrompé;
L'absolu remonta sur son trône usurpé, l)e noire entendement la force subjective Aux objets imprima sa forme impérative;
Sans attendre les faits, elle osa décider;
La nature sentie à ses lois dut céder,
El l'espace et le temps, ces types nécessaires,
De la perception législateurs primaires,
Dans l'étre connaissant restèrent désormais.
Surtout ne croyez pas, ne répétez jamais Que l'idée avec l'homme aussitôt a dû naître; l/enfant n'a point connu, mais est prêt i connaître;
Ses facultés dormaient ; il veille, il a senti;
L'objet frappe les sens; par les sens averti,
Dans l'âme le cerveau fait éclore une idée;
El l’idée, à son tour, en sa route guidée,
(') Poésies diverses; Paris, t. II, p. 69.
Agit <ur le cerna u, de qui l'ébranlement A l'organe attenlir patte fidèlement (•).
Raoul ne partageait pas les idées philosophiques vers lesquelles son jeune ami semblait pencher alors; quand il en était question, il répétait d’un ton goguenard :
L'absolu remonta sur son trône usurpé;
puis il ajoutait : il me payera son absolu. Le vieux poète satirique s’en tint cependant à ces menaces.
De Reiffenberg me semble plus heureux, quand il emprunte les formes élégantes du poêle de Tibur, et que, dans une épitrc dialoguée, il nous fait assister aux luttes incessantes que se livrent l’dme et le corps. Ce sujet est véritablement poétique, et l’auteur a compris le parti qu’on en peut tirer.
Ses épilres sont dédiées à des personnes plus ou moins célèbres, à MM. de Garante, Arnault, Viennet, Cousin, Nodier, etc. Quelques autres sont adressées à des amis. 11 est tout naturel qu’on y trouve les noms de Raoul et de Vautier; nous avons déjà rencontré celui de M. Ph. Lcsbroussart, placé en tète de la comédie Les politiques de salon ; on le retrouve encore en tête du sixième livre de fables, publié en 1848 (*). Le poète touche rarement la corde clégiaque; il semble se défier de lui toutes les fois que l’esprit doit faire
(•) A mon ami f'...., I. H, p. 65.
(») Prologue de la fable intitulée : Le Goût, p. 111.
Le» vieilles amitiés sont toujours les meilleure».
Comme un vin bien mûri réchauffe le vieillard,
Elles viennent encor nous charmer sur le tard.
Et dorer nos dernières heures.
Les amis de de Reiffenberg n'élaient pas ingrats; ils lui adressaient également de leurs vers : ce qui faisait dire aux rieurs qu'ils composaient ensemble la confrérie de V Adoration mutuelle . Voici quelques vers tirés d’une éptlre qu’un
place au sentiment; cependant, il a trouvé plus d’une fois des accents sympathiques, surtout dans les retours qu’il fait sur lui-même: j’en ai déjà cité un exemple, en voici un second, emprunté à l’épitre intitulée: A de jeunes infortunés :
J'ai souffert plus que toi ; je n'ciu de mes aïeux Que l'éclat de leur noin, très-frivole à mes yeux :
Seul, jeté dans le monde au sortir de l'enfance,
J'errais avec effroi dans mon indépendance,
Opprimé par la main qui devait me bénir;
Le Dieu des orphelins daigna me soutenir,
C'est ce Dieu qui m'apprit à souffrir sans murmure,
Qui dans mon sein meurtri réchauffa la nature,
Des charmes de l’étude embellit mou loisir,
Fil briller mes regards de l'éclair du plaisir;
Et de mon cœur désert peuplant la solitude,
Y sema de l'amour la douce inquiétude.
Dans ses Adieux à l'Athénée de Bruxelles, on trouve également des vers bien sentis, surtout ceux que le poète a consacrés à la mémoire de M. Lesbroussart père, son ancien professeur, pour qui il avait conservé la plus tendre vénération.
ami avait adressée à de ReifTenberg, en 1823, en réponse à des vers qu’il en avait reçus :
Je te vis, ci bientôt je sentis dans mon âme De la tendre amitié naître la douce flamme.
Ton cœur comprit le mien ; tu comblas tous mes vœux.
Sous son paisible abri nous rassemblant tous deux,
Le même toit couvrit notre amitié fidèle;
Protégea de nos cœurs l'union mutuelle Kl nous vil, entraînés par les memes plaisirs,
Ensemble par l’étude égayer nos loisirs.
J'étais, il est trop vrai, loin d'une tendre mère;
Mais j’étais près de toi, près d'un ami, d'un frère.
Ton savoir, la douceur, ton facile entretien.
Ton esprit plus brillant, ton âge égal au mien,
De les soins attentifs l'aimable prévenance,
D'un avenir commun la commune espérance,
Tout enfin me charmait, etc.
(Annuaire poétique de 1822.)
Je n’ai point parlé des Quatrains que renferme le tome 1er des poésies diverses; ils ne me semblent point à la hauteur de ce qu'on pouvait attendre d’un écrivain aussi spirituel.
A partir de 1825, la muse poétique visitait plus rarement notre confrère; elle semblait avoir compris la nécessité de céder la place à des sœurs plus austères; de temps en temps, elle l’inspirait encore dans ses instants de tristesse ou de bonheur : elle lui a dicté sourlout quelques vers touchants sur la perte d’un de ses enfants (').
Vers la fin de sa vie, la maladie et le besoin de se distraire ramenèrent de Reiffenberg à ses premiers penchants. « Je n’avais jamais fait de fables, dit-il. Pendant mes vacances (1847), à la campagne, privé de livres, presque de plumes et de papier, le tout par ordonnance du médecin, je revins avec délices, tel qu’un écolier qui trompe ses maîtres, aux jeux ravissants de ma jeunesse, qu’un instinct mystérieux attirait vers la poésie et que le caprice de la destinée poussa dans une direction contraire. » Malheureusement il ne goûta pas ce plaisir avec modération; il composa une première fable (’), puis une seconde, une troisième, « si bien que le nombre put former un petit volume. Ce fut l’affaire de quinze jours au plus. » C’est lui-même qui nous l’apprend; quinze jours seulement pour composer quatre-vingts fables ! et peu de temps après parut un nouveau volume (*).
Il ne faut pas juger avec trop de rigueur ces dernières
(') L'Enfant mort-né. Voyez Ruines et Souvenirs, p. 98.
(*) t Celui de nos écrivains qui a le mieux réussi dans l'apologue, dit-il, venait de faire paraître la septième édition de son recueil. Je pris la liberté de brocher une fable à son intention : * Préface des Apologues, 1 vol. in -18, chez Muquardt, 1848. — A côté du nom de X. le baron de Stassart, qu’il loue avec raison, de Reiffenberg cite les noms des principaux fabulistes modernes; nous pouvons y joindre celui de X. Van den Zandc, déjà connu précédemment par un recueil de contes charmants, mais imprimés pour les amis de l’auteur seulement.
(s) Fables nouvelles, 1 vol. in-18,00 pages, Muquardt, janvier 1849.
fleurs d’automne qui ont procuré quelques heureux instants à celui qui les a fait naître. Si quelque chose peut étonner, c’est qu’au milieu de tant de précipitation et de souffrances, l’auteur ait pu trouver, chemin faisant, des inspirations nouvelles et des vers dignes de son meilleur temps. Quelquefois la douleur l’emporte et lui arrache des plaintes amères, non contre son mal physique, mais contre ce qui avait pu le blesser moralement pendant ces temps désastreux. Son humeur éclate, surtout contre les niveleurs modernes, les charlatans politiques et les adorateurs des titres et des décorations ('). Il était, dans ces noirs accès, moins fabuliste que satirique; au reste, on conçoit qu’il n’en voulait qu’aux abus; il était lui-méme un des hommes les plus décorés et les plus titrés de la Belgique; il eût fait preuve de peu de tact en s’élevant contre des distinctions dont les princes elles sociétés savantes n’avaient pas été avares pour lui : ce sont des politesses qu’il serait de mauvais goût de refuser, quand elles viennent spontanément et comme témoignages d’estime, mais qui flétris-
(') « La manie des litres, des décorations et des généalogies a fait, depuis la révolution démocratique de 1830, «les progrès incalculables, et Ton peut affirmer qu'en Belgique, elle est arrivée à l'état d'épidémie mentale, de choléra intellectuel. Les plus raisonnables même en sont atteints. Ce qu'il y a de grotesque au milieu de ce débordement de prétentions aristocratiques et de vanités bourgeoises, c'est qu'il n'existe, au dire de chacun, qu'une décoration légitime, celle qu'il porte; qu'un titre respectable, celui qu’il a mendié; qu’une généalogie intéressante et véridique, celle qu'il s’est fabriquée lui-méme ou qu’il a payée, à beaux deniers comptants, aux industriels par qui ce travers est avantageusement exploité : * Apologues, p. 170. J'ai transcrit cette note en entier, parce qu’elle renferme, en effet, un tableau assez exact, quoique chargé, de ce qu'on observe autour de soi. De ReifTenberg avait déjà traité le même sujet dans les notes de son ouvrage Le Lundi, pages 313 et suivantes, et il termine en disant : o Celui qui écrit cette note est en possession des documents les plus curieux sur la noblesse ancienne, moderne, ou usurpée de la Belgique. On le sollicite, en ce moment, de faire usage de ses matériaux, et il pourrait bien se laisser aller à traiter un sujet dont l'intérêt est loin d'être perdu, malgré les progrès des idées démocratiques. » Heureusement pour sa tranquillité, il s'en tint à cet avis.
De ReifTenberg avait été nommé chevalier de l’ordre de Léopold, en 1839.
sent au lieu d’honorer, quand elles sont le résultat de sollicitations ou d’intrigues.
Les ouvrages littéraires que le baron de RcifTenberg a écrits en prose ne sont pas moins nombreux que ses ouvrages poétiques. 11 fit paraître d’abord, dans le Mercure belge, un grand nombre d’articles sur différents sujets, et, entre autres, V Ermite du parc ; la Galerie littéraire ou les poêles latins de la Belgique ; les Philosophes belges, dialogues; les Annotations de M. André, revue littéraire de l’année 1818; le Grenadier, nouvelle extraite des mémoires de ma vie ( ') ; De la Chevalerie ; Episode, du Carnaval ; Extrait des mémoires d'un fils adoptif de Candide, etc. Ces différents écrits peuvent être considérés comme les résultats de ses lectures ou comme les délassements de travaux plus sérieux.
A la suite de la révolution belge, il chercha, dans la littérature, de nouvelles distractions et des diversions à ses inquiétudes sur l’avenir. Il écrivit deux volumes de nouvelles, intitulés: Le Dimanche, récits de Marsilius Brunck; puis un troisième volume, Le Lundi , nouveaux récits de Marsilius Brunck. Sous ces titres très-élastiques, il s’était ménagé la faculté de mettre le public dans la confidence de tout ce qu'il sentait et de ce qu’il voulait bien lui communiquer. Il est peu d'auteurs qui ne se laissent aller au plaisir de se mettre en scène dans leurs tableaux, fût-ce même dans un coin obscur, à peu près comme ces personnages qu’on voit dans les peintures anciennes et qui , sans prendre part à l’action principale, se tiennent en prières, tout préoccupés de leur salut. On peut croire que notre confrère s’est caché, du moins en partie, sous le voile de Marsilius Brunck (*).
(') Celle nouvelle sc rapporte à l’époque de 1815. Mercure, t. VI, p. 502.
(■) El comme s'il eût crainl que le voile ne fût pas assez transparent, il dit dans ses notes : « Voici un passage des Annales de Bamberg, composées par
Quoiqu’il en répudie le titre, on voit que de Reiffenberg est resté plus ou moins disciple de l’auteur de Candide. Ses contes, en général, sont écrits avec esprit et facilité. On les lit avec d’autant plus d’intérêt, que, dans quelques-uns, il a cherché à offrir des peintures des mœurs et des usages de nos aïeux ; personne mieux que lui, sans doute, nctait en position de le faire. Sous ce rapport, on remarque les contes Gavre au chapel; Une légende de la Hesbaye ; Olivier le Diable ; Jonathan le Juif, Séjour de Louis XI aux Pays- Bas, Le Franc-Maçon ; Madame des Houlièresà Bruxelles; Bruxelles en 1720; Ahasvérus; etc. Peut-être , dans ce dernier conte, nous montre-t-il madame de Loquesolles dans un déshabillé par trop complet ; plus d'un lecteur éprouvera l’embarras et la surprise du jeune page Sainlré. Dans ses notes, le conteur cherche à s’en excuser; mais la justification serait plus difficile en ce qui concerne Pierre Delsaulx et l’abbé Baclot ; aussi ne l’a-l-il pas même essayée. On a peine à concevoir ce jeune médecin , si vertueux, si chaste, « dont la rougeur couvre le front à chaque expression malsonnante, » et se livrant tout à coup aux excès les plus révoltants sur le corps d’une jeune fille mourante qu’on a confiée à ses soins. Mêmes excès, même frénésie chez l’abbé Raclot. De Reiffenberg, sans s’en apercevoir, cédait à l’influence de cette mauvaise littérature contre laquelle il s’est lui-méme souvent élevé et qui, dans ces derniers temps, a été une déplorable source de démoralisation. Le désir exagéré de créer du nouveau a fait explorer tous les recoins du vaste champ
Martin Hoffman et publiées par J. -P. Ludewig, passage qui semble concerner la famille de Marsilius de Frensdorf, dit Brunck. Il se trouve dans la chronique sous l'année 1188 : Cæterum R.... giorum, Frensdorfiorum, JFaschenfeldensium comitum, eadem fuit cum Schlüsselber giorum familia niii quod ab iis tocis, ubi regiam habuerunt , appellari maluerunt. L'auteur est plus explicite encore dans ses Souvenirs d'un pèlerinage en l'honneur de Schiller, pages 388 et suivantes.
de la littérature-, et, pour en trouver, on a été chercher des effets depuis longtemps dédaignés par le talent qui se respecte.
Le Petit-Neveu deM. Oldbuck est une agréable facétie, où sont spirituellement esquissés quelques-uns des principaux travers du bibliomanc. Je n’en dirai pas autant du conte Bonus, bona, bonum, qui semble écrit avec humeur et sous l’influence de noirs chagrins.
On trouve à la suite des contes du Dimanche une lettre à M. Félis sur quelques particularités de l’histoire musicale de la Belgique. Cette lettre, qui avait déjà été publiée précédemment, renferme des documents curieux que l’auteur livre comme matériaux à l’habile écrivain auquel l'art musical doit tant de précieux ouvrages.
Il ne faut pas chercher, du reste, dans ces opuscules, plus que l’auteur lui-méme n’a voulu y mettre; il n'a eu d’autre prétention que de se délasser et d'associer, pendant quelques instants., le lecteur à ses plaisirs.
Les Souvenirs d'un pèlerinage en l’honneur de Schiller parurent en 1839 et furent suivis, un an après, des Nouveaux Souvenirs d'Allemagne, pèlerinage à Munich. Rien de plus commode que le cadre d’un voyage qui permet de rendre compte, sans s’astreindre à aucun ordre, de tout ce que l'on pense ou de tout ce que l’on a pensé, de tout ce que l’on voit ou que l’on est censé avoir vu, de tout ce que l’on a dit ou que l’on voudrait avoir dit; on n’a point de dépense d’imagination à faire pour le plan de l’ouvrage, et c’est une économie considérable. Mais le public est plus exigeant sous d’autres rapports: il veut impérieusement qu’on l’amuse, qu’on l’instruise sans fatigue et qu’on lui fasse habilement une part dans les plaisirs du voyage. Or notre confrère réunissait à un haut degré toutes les qualités nécessaires pour satisfaire à ces conditions importantes : aussi ses Souvenirs
peuvent-ils être placés parmi ses meilleures productions littéraires.
Si l’on imprimait encore les lettres des savants, on pourrait trouver dans celles du baron de ReilTenberg un recueil de renseignements utiles sur les hommes et les choses, entremêlés d’anecdotes piquantes et de causeries aussi instructives qu’agréables. Il avait le talent de donner du charme aux moindres objets ; assez souvent ses billets même portaient l’empreinte de la grâce et de la (inesse de son esprit. Sous ce rapport, ils sont incontestablement dignes de figurer dans les collections des amateurs d’autographes, bien que l’écriture n’en soit pas toujours lisible, comme ses lectures nous l’ont souvent prouvé dans nos séances académiques.
Malgré son talent comme littérateur, de Reiffenberg s’est acquis des titres plus sûrs et plus durables dans le domaine de l’histoire. La littérature française, en effet, a été cultivée avec tant de succès, qu’il n’y a point de branche, quelque modeste quelle soit, qui ne présente des rivaux redoutables; dans l’histoire, au contraire, on peut, sans briller en première ligne, se rendre utile, indispensable même et acquérir des litres à la reconnaissance de ses successeurs. La lumière que l’on répand sur des sujets controversés, les sources nouvelles que l’on met au jour, des faits importants qu’on expose avec plus d’ordre et de clarté, sont des services d’autant plus appréciés, que les lecteurs sont moins en étal de vérifier par eux-mêmes, et qu’ils se trouvent, en quelque sorte, dans la dépendance des écrivains qu’ils ont à consulter.
Presque au sortir des bancs de lecole, de Reiffenberg aborde résolument les recherches les plus ardues sur l’histoire de notre commerce au moyen âge, de l’origine de nos villes, de notre littérature, de nos arts. Bientôt il ose davantage et nous présente le Résumé de l'histoire des Pays-
Bas : mais cette esquisse ne lui fait qae mieux sentir les éludes qui restent à entreprendre pour compléter le tableau. «J'avais conçu, disait-il en 1839, une histoire des Belges où j’aurais essayé de faire voir que, malgré le provincialisme qui les a détachées les unes des autres, malgré les différences de langage, de mœurs et d’intérêts , il y a, dans les populations qui habitent la Belgique des traits généraux de caractère qui constituent une nationalité et que le temps et les révolutions n’ont pas eu le pouvoir d’altérer. Je tenterai peut-être prochainement d’exécuter ce projet. Ce sera l’expiation d’un précis esquissé sur le patron des résumés de mon cher Félix Bodin, précis conçu dans l’esprit faux, dénigrant et épigrammatiquc de ces abrégés et aussi mauvais, j’ai le droit de le déclarer, pour le fond que pour la forme ('). »
En même temps qu’il écrivait, pour les gens du monde, ce Résumé qu’il condamne d’une manière si impitoyable, notre confrère entreprenait, avec M. Lecocq, de retracer, sous un format moins modeste, les Fastes Belgique* ou galerie lithographiée des principaux actes d’héroïsme civil et militaire et des faits mémorables qui appartiennent à la nation belge. Les premières livraisons de cet ouvrage, resté inachevé, parurent en 1823. Une autre publication de même nature, le Recueil héraldique et historique des familles nobles de Belgique, n’eut également qu’un spécimen et une livraison.
De Reiffenberg rendit surtout service à l’étude de notre histoire nationale, en montrant la nécessité d’en vérifier les sources. 11 développa la plus grande activité pour atteindre son but, et c’est là son plus beau litre littéraire : travaux
(') Souvenirs d'un pèlerinage , page 303, et en note : « J’avais fait pour lui un Résumé de l'histoire de Belgique, dans le sens de la philosophie puérile de la plupart des résumés de ce genre. »
assidus de cabinet, recherches dans les bibliothèques et les archives, éditions nouvelles de chroniques et de mémoires, publications de manuscrits inédits, appels à tous les hommes s’occupant sérieusement d’histoire, exhortations^ l’Académie, démarches auprès du gouvernement; il fit mouvoir tous les leviers capables de lui donner la force dont il avait besoin. Tant de constance fut couronnée de succès : il eut à la fin la satisfaction de voir adopter ses vues. Je lui laisserai rendre compte des tentatives infructueuses de ses prédécesseurs, de ses propres efforts et des résultats qu’il obtint (').
« Juste Lipse, un jour, laissant respirer les Grecs et les Romains, enfanta le projet de réunir les chroniques belges inédites. Les troubles civils et les guerres qui en furent la conséquence l’empêchèrent de l’exécuter. Son disciple Erycius Putcanus ne fit en ce genre qu’un essai peu remarquable. Sous Marie-Thérèse, le comte de Cobentzl reprit ce dessein. On essayait de le réaliser lorsque les Français entrèrent en Belgique. Après trente-trois ans, le gouvernement des Bavs-Bas, auprès duquel mes sollicitations constantes trouvèrent un accueil favorable, et qui a bien mérité des lettres en Belgique, nomma un comité chargé d’exhumer nos annales (*). Déjà deux volumes étaient terminés quand une grande catastrophe politique vint encore interrompre ce pacifique travail. Enfin, un arrêté royal du 22 juillet 1834 a reconstitué la Commission d’histoire qui,
(’) Voyez, pour plus de détails, dans le tome VI des Archives historiques des Pays-Pas , pp. 323 et sniv., un article intitulé : Sur les tentatives faites au sein de l’Académie pour la publication des monuments de l'histoire belgique. Cet article renferme des détails très-curieux.
(■) Un arrêté royal dti 23 décembre 1826 nomme membres de celte Commission, MM. de Reiffenberg, Willems, Vande Weyer, Raoul et Vernbardi. Les seules publications qui aient paru, en 1839, sont P Histoire de l’ordre de la Toison d’Or et P. à Thymo Historia Brabantiæ diplomatica, faites par le baron de Reiffenberg.
tout l’annonce, terminera sa tâche patriotique sous la protection du roi et avec l'aide du ministère ('). »
Notre confrère ne mentionne pas, dans ce passage, la part de travail que l’Académie royale s’était réservée, en dehors de la Commission royale d’histoire, et que lui -même devait exécuter en grande partie. Celte entreprise, qui fut commencée et qui malheureusement n’eut point de suite, mériterait d’étre continuée. On pourra juger de son utilité par V avertissement placé en tète du seul volume qui ait paru (’).
L’idée d’explorer la riche Bibliothèque de Bourgogne et de faire connaître en peu de temps, par des analyses et des extraits, les ouvrages manuscrits qui peuvent jeter le plus de lumières sur notre histoire, était sans doute une entreprise des plus utiles. Il reste aujourd’hui peu d’anciens manuscrits qui méritent d’un bout à l’autre les honneurs de l’impression; s’il est à désirer qu’on mette au jour ces matériaux précieux, on doit craindre, d’une autre part, de gêner la marche des travailleurs par des amas de décombres qu’on ne recueillerait que par égard pour leur vétusté. Si un ouvrage ne renferme pas de faits nouveaux de quelque importance, s’il n’aide à corriger des erreurs historiques, s’il ne se distingue ni par la forme du style ni par une peinture exacte desconlumes et des mœurs, pour quels motifs troublerait-on son repos séculaire sur les rayons poudreux qu’il occupe? C’est donc avec raison qu’on met la circonspection la plus grande dans le choix des manuscrits dont la publication intégrale doit avoir lieu.
Ce travail a été confié à la Commission royale d’histoire
(') La Commission fui réorganisée par arrêté royal du 22 juillet 1834; les nomveaux membres furent MM. le baron de Gcrlache, De Ram, le baron de ReifTenberg, Dewez, Gachard, Warnkrtnig et Willems.
(•) Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque de Bourgogne, relatifs aux Pays-Bas, t. I", 1 vol. in-4°. Bruxelles, Hayez, 1829.
et il a fini par absorber complètement l’autre publication, commencée par l’Académie. Les Analyses et Extraits, en effet, devaient plus particulièrement se faire par les soins du baron de Reiffenberg qui, nommé secrétaire de la Commission d’histoire, lui donna plus exclusivement ses soins.
Il serait difficile de se faire une juste idée de l’activité qu’il déploya dans l’accomplissement de scs fonctions : outre la publication des deux volumes de Philippe Mouskes et de cinq volumes des Monuments pour servir à l'histoire des provinces de I\amur, de Hainaut et de Luxembourg, on lui doit la rédaction de seize volumes des Bulletins, depuis 1837 jusqu’en 1830. Son zèle l’emportait parfois au delà des limites de ses devoirs, et lui faisait considérer les Bulletins de la Commission comme un journal dont il était le seul rédacteur responsable : mais une pareille sollicitude a des cotés si louables quelle doit, en général, être considérée plutôt comme une cause de reconnaissance que de blâme.
Vers la fin de sa vie, il a publié une Histoire du comté de Hainaut, pour faire partie d’une collection historique destinée aux gens de monde. Je n'insisterai donc pas sur ce recueil, qui avait un but spécial et qui ne devait servir la science qu’en augmentant le nombre de ses prosélytes (').
Si j’avais à m’appesantir sur le nombre des ouvrages dont de Reiffenberg s’est fait éditeur, qu’il a enrichis de notes et de préfaces ou dont il a facilité la contrefaçon, je me trouverais entraîné bien au delà des limites d’une simple notice. Cependant je ne puis passer sous silence le service qu’il a rendu en publiant, pour la première fois, les mémoires de Jacques Duclercq. Voici comment M. Buchon s’est exprimé au sujet de cet ouvrage : « M. le baron de Reiffenberg publia
(') Vibliollièque unhei telle, |>ar Jamar, 2 vol. in- 13, 1849 à 1850.
le premier, à Bruxelles, une édition complète des mémoires de Jacques Duclercq, en quatre volumes. Ne connaissant pas alors de manuscrit de Duclercq qui me servit à collationner cette édition, je mécontentai de la reproduire exactement dans ma collection des chroniques ('). »
On doit aussi à de ReiiTenberg, en dehors des ouvrages qu’il a édités pour la Commission royale d’histoire, la Correspondance de Marguerite d'Autriche avec Philippe 11 ; les Lettres sur la vie intérieure de Charles-Quint ; la Chronique métrique de Chastelain et de Molinet; une Exista ipe de grand seigneur au XEP siècle ; les Lettres du prince d'Orange, surnommé le Taciturne, aux états généraux, etc. Il était sans cesse à l’affût pour déterrer les manuscrits anciens qui avaient pu échapper à l'attention de ses prédécesseurs (*).
Parmi les réimpressions, les contrefaçons ou les traductions qu’il a fait paraitre en les augmentant de préfaces ou de notes, je citerai principalement V Histoire des troubles des Pays-Bas, par Vandervynckt; l’ Histoire des ducs de Bourgogne, par M. de Baranle, et le Manuel de l'histoire politique de l’Europe , par de Heeren.
De Reiffenberg avait un talent particulier pour la composition des notices biographiques; nous en devons plusieurs à sa plume facile. Quelques-unes ont été insérées dans notre Annuaire de l'Observatoire, d’autres ont paru dans le But-
(') Choix de chroniques, elc.; — Jacques Duclercq. Paris, I vol. in-8#; 1838. lotrod., p. 10.
(•) En 1836, il écrivait à M. Dewez : « J'ai enfin déterré /fugues de Toul. Les ouvrages de cet auteur sont perdus : de Guise s'en est servi, et c'est sans doute là que Vinchant aura lu les mots que vous citez : « Sic Jlmericos , Hugones tullenses, ignota nomina, aut thesauros dependitos, passim et srquitur et exscribit} dit M. de Nelis, p. 56 de son Prodromut. On voit Hugues de Toul cité dans la traduction abrégée de de Guise, publiée à Paris, au commencement du xvi* siècle, et qui se trouve à la Bibliothèque de Bruxelles. • ( Correspondance académique.)
lelin bibliographique de Belgique et dans différents recueils. Elles se font, en général, remarquer par l’élégance du style et par des aperçus vifs et piquants qui en rendent la lecture aussi agréable qu’instructive. Parfois aussi, la phrase prend un tour mordant, et le défunt n’échappe pas toujours à l’examen sans avoir reçu quelques égratignures. On n’a pas oublié la notice du bon marquis de Fortia d’Urban, laquelle, lue en séance publique, a fait craindre à plus d’un savant académicien d’avoir son confrère pour panégyriste.
J'ai déjà fait connaître les motifs qui portèrent notre confrère à publier ses Archives philologiques, du moins en me plaçant à son point de vue: il invoquait les besoins de la science ; mais, ce qui me semble plus exact, c’est qu’un pareil recueil était devenu indispensable à son immense activité et au désir qu’il éprouvait de mettre le public dans la confidence de toutes ses trouvailles littéraires et scientifiques. De Reiffenberg avait un besoin irrésistible de communiquer les résultats de ses méditations ou même les réflexions rapides que lui suggérait ce qu’il lisait ou ce qu’il voyait autour de lui. Un seul journal en titre ne lui suffisait même pas toujours : c’était un agréable causeur à qui plusieurs auditoires étaient nécessaires en même temps. Ainsi, pendant qu’il rédigeait le Mercure belge, il coopérait encore à plusieurs autres recueils, tant de ce pays que de l'étranger, et il en fut de même pendant la publication des Archives philologiques. Plus lard, le Bulletin du Bibliophile belge marcha de front avec les Bulletins de l’Académie et de la Commission royale d'histoire, ainsi que Y Annuaire de la Bibliothèque royale de Belgique. Cette facilité de tout dire et d’écrire sous l’influence de toutes les impressions, de tous les sentiments qu’on éprouve, a bien aussi ses mauvais côtés. On se repent souvent d’un jugement précipité qu’on a émis la veille, ou bien l'on se crée des inimitiés pour avoir
parlé d’après des informations mai prises on dictées par la passion : nescit vox missa rrverti. Cette fièvre de publicité a presque toujours été fatale à ceux qui en étaient malades.
Toutefois, les Archives philologiques, en paraissant à des époques plus ou moins éloignées, ne présentaient pas les inconvénients que je viens de signaler. En général, leur ailure est grave et mesurée, bien que l’érudition s’y présente sous des formes aussi agréables que variées : des poésies, de simples traditions populaires , des anecdotes même y trouvent place. On voit qu’en butinant à droite et à gauche sur les rayons des bibliothèques, l’auteur pense toujours à ses travaux de prédilection, sans oublier toutefois ceux de ses amis dont il place de temps en temps les noms en tète de ses notices.
Il avait eu l’intention de donner un lexique wallon-hennuyer, qui aurait été d’un grand intérêt pour l’étude de notre histoire littéraire, mais ensuite il perdit de vue ce projet.
L 'Annuaire de la Bibliothèque royale, dont la publication a commencé en 1840 et dont il a paru onze volumes, est un recueil qui mérite de figurer sur les rayons de tous les amis des livres. L’auteur y a réuni un grand nombre de documents intéressants sur la bibliographie, surtout dans ses rapports avec notre histoire nationale. Quelquefois il reproduit, il est vrai, des notices qu’on trouve déjà dans les bulletins de l’Académie ou dans d’autres recueils périodiques; il semble, sous ce rapport, se méfier un peu trop de la mémoire de ses lecteurs.
Le cadre que de Reiffenberg s’était tracé est assez simple, et il l’a fidèlement conservé d’année en année. Dans son Coup d’œil sur la Bibliothèque, il donne d’abord un aperçu historique des principaux faits qui se sont succédé dans le dépôt confié à ses soins; il énumère les acquisitions nou-
velles, les relations établies avec d’autres dépôts de même nature, et il prend soin d’indiquer les noms des principaux visiteurs étrangers : cette petite chronique est généralement courtoise et toujours spirituelle.
Sous le titre de Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque royale , il semble avoir voulu continuer, mais sur une échelle plus restreinte, la publication qu'il avait commencée pour faire suite aux Mémoires de l’Académie royale de Bruxelles. Les deux divisions suivantes, comprenant des Notices sur des bibliophiles et des bibliographes belges, ainsi que des Mémoires pour l'histoire des lettres, des sciences et des arts en Belgique, forment, avec les Mélanges bibliologiques, qui en sont le complément, un recueil de renseignements et d’anecdotes piquantes aussi varié qu’instructif.
Il eût été difficile à l'auteur de publier un recueil sans y donner place à la poésie : aussi, dès la seconde année, lui voit-on abandonner à sa muse favorite un coin de son Annuaire : sous le titre : Envois et Civilités littéraires, il y réunit de petites pièces de vers, dont plusieurs sont adressées à des amis (').
Le Bulletin du Bibliophile belge est un recueil qui ne s’analyse pas; il ne se compose lui-mème que d’un ensemble d’analyses. Je me bornerai à signaler les services qu’il a rendus et les succès qu’il a obtenus en Belgique et à l’étranger. Peu de travaux se prêtaient mieux au genre d’esprit de
(') Rarement il faisait hommage d'un livre sans y joindre obligeamment quelques vers. Les suivants, qui commencent la série de ceux qu'il donne dans ses Annuaires, ont été inscrits sur un exemplaire des Souvenirs d'un pèlerinage en l'honneur de Schiller, qu'il voulut bien me faire parvenir en 183U :
A vous dont l'amitié, charme de ma jeunesse,
Embellit mon présent, orne mon avenir,
A vous, legs précieux promis A ma vieillesse,
A vous mon premier souvenir.
notre confrère, qui savait concilier à un haut degré l’érudition et le privilège de plaire en instruisant (').
Dans un pays où les arts sont en faveur et cultivés avec succès, il lui eût été difficile de ne pas s’en occuper. Dans une lettre à M. Fétis, nous lui avons déjà vu recueillir des documents pour l’histoire de la musique; nous le voyons encore, dans les Archive s philologiques et dans les Bulletins de l'Académie et de la Commission royale d’histoire, présenter des matériaux pour l’histoire de la peinture et de la sculpture, en même temps que des recherches sur la famille de P. -P. Rubens (*). En 1848, il publia, d’après un manuscrit de Ph. Baerl, bibliothécaire du marquis du Chasteler, des Mémoires sur les sculpteurs et architectes des Pays-Bas. Ailleurs, il s’est occupé de la gravure et de ceux qui s’y sont distingués : on lui doit aussi un mémoire intéressant relatif à la peinture sur verre (3), et un autre sur la plus ancienne gravure connue avec une date (*).
Je n’essayerai pas de rappeler ici tout ce qu’il a écrit sur l’histoire intellectuelle de notre pays, et encore moins la part qu’il a prise à la publication d’une quantité de journaux, de revues, de biographies, d’encyclopédies, etc. On a peine à comprendre comment la vie d’un seul homme a pu suffire pour mener de front tant de travaux divers et sans cesse renaissants.
Ce ne fut point un goût prononcé, et encore moins un instinct irrésistible, qui entraîna de Reilfenberg vers les études philosophiques : il y fut naturellement conduit par sa nomination à l’université de Louvain ; le travail et une
( ) Je De parle pas du Catalogue des accroissements de la ftibliothèque royale. qui n’est véritablement pas une œuvre littéraire.
(•) Tomes VI el X des Mémoires de l'académie.
(») Tome VII, ibid.
(*) Tome XIX, ibid.
extrême facilité de conception firent le reste. A peine installé dans sa nouvelle chaire, il s’entoura d’ouvrages philosophiques; il se forma au langage qui désormais devait devenir le sien, et aborda résolùment son cours par une dissertation latine sur les phases de la philosophie dans l'université de Louvain. Une élocution facile, le talent d’intéresser un auditoire, des connaissances d’ailleurs étendues suppléèrent d’abord à ce qui pouvait manquer en profondeur à son enseignement dans la direction nouvelle qu’il lui imprimait.
Il fallut quelque temps an jeune professeur pour bien apprécier sa position et pour se croire en droit de parler avec une certaine autorité. L’étude de la philosophie avait été jusque-là fort négligée en Belgique : le kantisme, qui commençait à être enseigué dans les universités nouvelles, avait des allures trop sévères et des formes trop abstraites pour avoir pu former des prosélytes nombreux. L’enseignement d’ailleurs se faisait par l’intermédiaire du latin, et certes ce netait pas le moyen de l'entourer de plus de charmes ou de lumières.
L’éclectisme, au contraire, généralement répandu, surtout par les brillantes leçons que V. Cousin donnait alors à la Sorbonne, avait eu un grand retentissement en Belgique. Plusieurs ouvrages élégamment écrits en développaient les principes. D’une autre part, l’esprit positif de nos compatriotes, assez semblable à celui des Anglais, et une certaine communauté de vues au sujet des sciences d’application, portaient l’attention vers l’école écossaise.
C’est dans ces circonstances que l’élément philosophique commença à se révéler en Belgique : M. Sylvain Vande Weyer et le baron de Reiffenberg eurent l’honneur de prendre l’initiative et de lui servir d’organes. Le Musée des sciences et des lettres venait d’ètre créé à Bruxelles (1827) :
M. Vande Weyer, à qui avait été confié l’enseignement philosophique, inaugura son cours par un discours brillant sur l’histoire de la philosophie.
L’année suivante, le baron de Rciffenberg inaugura égament le sien, à l’université de Louvain, par un discours sur La direction actuellement nécessaire aux études philosophiques. Ces deux écrits ont été analysés et favorablement appréciés par un juge compétent, dans le Journal des savants ('). V. Cousin était l'auteur de l’article auquel je fais allusion; il y traite d’une manière moins favorable l’ouvrage sur Y Éclectisme (’) que de Reiffenberg avait publié, à la même époque, pour servir de texte à ses leçons : « L’ouvrage que nous annonçons, dit-il, nous parait recommandable par l’esprit général qui l’a dicté et la variété des connaissances et des lectures qu’il atteste; mais l’estime même que nous en faisons nous permettait à la fois et nous faisait un devoir de ne pas dissimuler les défauts qui le déparent. Les idées et l’érudition n’y sont point assez digérées, et il ne porte point l’empreinte d’une méditation préalable suffisante et d’un assez grand travail dans l’exécution. »
V. Cousin faisait un autre reproche à notre confrère , reproche malheureusement applicable à la plupart de ses ouvrages sérieux. Les tons les plus divers y sont en effet mêlés ensemble, mais non pas fondus : des anecdotes ou des détails bibliographiques, des plaisanteries même, s’y rencontrent brusquement à côté de réflexions de l'ordre le plus relevé. Ces inégalités, ou plutôt ces fautes de goût,
(') Année 1850. Cet article a élé reproduit par Victor Cousin, dans ses Mélanges philosophiques ; Paris, 1858, t. II. On le trouve aussi dans un opuscule in-18, publié à Bruxelles, en 1840, par Baron, avec les deux discours, l'un de M. Vande Weyer et l'autre de de Reiffenberg. Cet opuscule, élégamment imprimé chez Ad. Wahlen, n'a élé tiré pour le public qu'à 150 exemplaires numérotés.
(•) L'Éclectisme ou premiers principe* de philosophie générale , 1 vol. in-18; Bruxelles, Tarlier, 1827.
deviennent surtout sensibles dans un ouvrage destiné à l'enseignement.
Le volume intitulé : Principes de logique, qui parut en 1833, est dédié à l’ Académie royale des sciences et belles lettres de Bruxelles. L’auteur, dès le début, annonce la plus complète absence de prétentions. « Voici, dit-il, le plus humble de tous les livres. Ce n’est guère qu’un recueil de notes prises par un écolier aux leçons de son professeur et revues par lui. Tel est le secret de sa rédaction. En vérité, c’est bien peu de chose. » Au reste, si le professeur n’annonce aucune prétention à donner du nouveau quant au fond de. son ouvrage, peut-être a-t-il réussi à tempérer la forme par trop roidc des anciens traités de logique; ce n’est qu’avec certaines restrictions qu’il se décide à reproduire les horribles vers techniques de l’ancienne école :
Barbara celarent darii ferio Baraliplon, etc.
Le syllogisme cornu passe à l’aide d’une anecdote sur l’empereur Conrad 111. Ce n’est pas la seule anecdote piquante que renferme l’ouvrage qui, sous ce rapport, justifie peut-être un peu trop la critique que Victor Cousin faisait de X Electismc.
Comme je l’ai fait remarquer déjà, les travaux philosophiques du baron de Roiffenberg étaient plutôt entrepris en acquit de ses devoirs que par un penchant véritable pour la science : aussi, dès qu’il quitta la chaire de philosophie, abandonna-t-il à peu près complètement ce genre d’étude.
Les dernières années de la vie du baron de Reiffenberg ont été partagées entre les travaux bibliographiques auxquels il se livrait, autant par goût que par la nature de ses nouvelles fonctions, et les études historiques dont il a toujours apprécié la haute importance et dont il était un des repré-
sentants les plus actifs dans la Commission royale d’histoire. Au milieu de ces occupations sévères, la poésie, qui avait fait le charme de sa jeunesse, venait encore de temps en temps lui présenter son prisme séducteur et le bercer de ses douces illusions : elle lui est restée fidèle jusque sur le bord de la tombe ; et dans l’une des dernières séances académiques auxquelles d assistait, il nous lisait encore quelques-unes de ses fables.
Ses facultés intellectuelles n’ont pas baissé un instant; et quoique l'on pùt apprécier, sur ses traits, les progrès effrayants de la maladie, son esprit conservait toujours la même activité, la même énergie. Dans son dernier rapport lu à l’Académie, sur un mémoire destiné au concours, ses paroles avaient quelque chose de triste et de prophétique qui ne s’est réalisé que Irop tôt : « Peut-être, disait-il, suis-je disposé à l’indulgence par la souffrance; peut-être aussi aurais-je dû m’abslenir de juger. Quand on est malade, comme je le suis, on est en quelque sorte ce que les Romains appelaient c<ipi/e minutus... » Peu d’instants avant de mourir, il écrivait encore des pièces relatives au service de la Bibliothèque royale. Sa fin a été douce et pieuse; la mort est venue recueillir son dernier soupir entre les bras d’une épouse chérie, dont il avait su apprécier toutes les vertus (').
Ses funérailles ont eu lieu à Laeken, le 20 avril 1850. L’Académie, la Commission d’histoire, la Bibliothèque royale y étaient représentées par tous leurs membres présents à Bruxelles. Différents discours ont été prononcés sur sa tombe; je mentionnerai particulièrement la pièce de vers lue par M. Ad. Mathieu, son parent et son ancien ami.
(') Sa mort a été causée par une sorte de phthisie laryngée : il avait essayé sans succès tons les genres de remèdes, tous les modes curatifs.