LOUIS- VINCENT RAOUL
Louis-Vincent Raoul avait fait ses humanités chez les Bénédictins ; il se rendit ensuite à Paris pour suivre un cours de théologie au séminaire Saint-Sulpice. Les succès qu’il obtint dans ses études furent si rapides qu’à l'époque de la révolution française, il se trouvait professeur au collège de sa ville natale. Cette position était d’autant plus honorable qu’il ne la devait qu’à son mérite et aux résultats d’un concours.
L’extrait suivant d’une lettre adressée, au commencement de 1806, à Fourcroy, directeur général de l’instruction publique, nous donne un aperçu rapide de l’emploi de ses premières années. « Je me suis volontairement enrôlé, avec les jeunes gens du collège, en âge de porter les armes, dans le moment où toute la France sc portait aux frontières pour repousser l'ennemi. Les lois d'alors me conservèrent, pour cette action , mon traitement avec la promesse de rentrer dans mes fonctions à la paix. Je suis resté trois ans sous les drapeaux, et en passant par les grades intermédiaires, je
(') Né à Poiocy, pris de Meaux, le 2 février 1770, il mourut à Bruxelles, le 25 mars 1848.
suis devenu quartier-maitre-trésorier de la 16e demi-brigade de ligne.... J’ai donné ma démission, à la paix, poursuivaitil, pour reprendre des occupations plus conformes à mes goûts et à mes études. »
Le 30 vendémiaire an VI de la république (21 octobre 1797), Raoul prononça publiquement l’éloge du général lloche, à l’occasion des funérailles de cet officier distingué; il le fit avec tant de talent et de succès, que les membres composant l’administration de la commune de Meaux lui adressèrent la lettre de félicitation la plus flatteuse et ordonnèrent l’impression de l'éloge, pour être distribué dans toute l’étendue de la république (').
La lettre adressée à Fourcroy avait pour objet de demander un modeste emploi dans un des lycées de Paris; Raoul offrait de céder en échange une maison d’éducation qu’il avait fondée à Meaux et qui avait mérité du gouvernement le titre d’école secondaire. Cette maison, ajoutait-il, comptait alors cent cinquante élèves.
Raoul désirait se vouer entièrement à l’étude des auteurs anciens. Ses démarches à Paris demeurèrent sans succès; mais, au commencement de 1807, il fut nommé conservateur de la bibliothèque de Meaux , et il ne quitta ces fonctions qu’au mois d’avril 1813, pouroccuper celles d’inspecteur de la librairie à Amiens (*).
La première restauration , les cent jours et le retour de Louis XV111 changèrent, à trois reprises, la face de la
(•) N. Eugène Verhaegen, qui a payé un digne tribut d'éloges à la mémoire «le Raoul, son ancien professeur, parle d’une pièce, en plusieurs actes et en vers, intitulée : La Chute de Robespierre, qui aurait été représentée sur quelques théâtres, peu de semaines après le 0 thermidor.
(*) Dans toutes les pièces manuscrites que nous avons eues entre les mains et qui sont antérieures à celle époque, nous avons lu Louis-Vincent Raoult , et non Raoul. C'est par erreur sans doute que l'arrélé de nomination d'inspecteur «1c l'imprimerie porte la dernière orthographe, qui a toujours été suivie depuis.
France, mais sans atteindre la paisible existence de notre poète. Cependant Raoul désirait rentrer dans la carrière de l’enseignement; il fît plusieurs démarches infructueuses à ce sujet. En 1816, il prit le parti de quitter la France, non sans quelque dépit, comme le témoigne lepitre intitulée : Sur mon séjour en Belgique. Il fut appelé à la chaire de rhétorique de l’Athénée de Tournai; et, la même année, le roi Guillaume lui accorda des lettres de naturalisation avec la remise des frais ordinaires.
On cherchait alors à réunir le peu de Belges qui pouvaient, avec quelques chances de succès, se présenter dans la carrière des sciences et des lettres. Le gouvernement, qui avait succédé au gouvernement français , s’occupait d’organiser les trois Universités de Gand , de Louvain et de Liège, et de rendre la vie à l’ancienne Académie de Bruxelles que la révolution de 89 avait anéantie. Les résultats de cette espèce d’enquête intellectuelle furent, il faut en convenir, très-peu consolants pour notre amour-propre national. A quelques exceptions près, les hommes de mérite firent défaut quand il fallut nommer des professeurs aux chaires universitaires. Loin de blâmer le gouvernement de s’étre adressé aux pays voisins pour remplir les lacunes, il faut lui en savoir gré; seulement il lit, dans quelques-uns de ses choix, preuve de peu de discernement; plusieurs nominations tombèrent sur des hommes médiocres, qui contribuèrent à soulever l’opinion publique contre les établissements dont ils faisaient partie. Ces préventions injustes éclatèrent plus lard ; et l’on ne tint compte ni du bien qu’avaient produit les universités, ni des excellents élèves qu’elles avaient formés.
En même temps que l’enseignement s’organisait, les proscrits nombreux que le nouveau gouvernement français avait rejetés loin de leur patrie et dont plusieurs étaient des écrivains distingués, contribuèrent, par leur séjour en Bel-
gique, à donner le goût des lettres et à imprimer de l’activité au mouvement intellectuel qui se manifestait dans tout le royaume.
Au commencement de 1818, Raoul fut nommé professeur à l'Université de Gand et chargé de l’enseignement de la littérature française. Il choisit une modeste habitation dans un des quartiers les plus reculés delà ville ; cette habitation, entourée de jardins, devint bientôt le rendez-vous d’une société choisie. Les jeunes gens qui se distinguaient par leurs talents étaient sûrs de trouver chez lui un accueil bienveillant et d’excellents conseils pour la direction de leurs études : sa bibliothèque, sa table, sa bourse même étaient mises à leur disposition.
En faisant le bien, il lui est souvent arrivé de ne rencontrer que des ingrats. Quand il croyait avoir à se plaindre ensuite, sa fâcherie était franche, caustique, mais toujours celle d’un excellent homme: elle s’exhalait en plaisanteries et en épigrammes inoffensives. Il était incapable de rendre le mal pour le mal. Un jeune poète, dans la détresse, lui avait emprunté sa bourse, voire même un de ses vêtements les plus nécessaires. Le malheureux, lorsqu’il en fit la restitution, oublia dans le gousset deux ou trois épigrammes, écrites contre son bienfaiteur. Raoul en fut irrité et promit de s’en venger en lançant contre lui une épigramme tous les matins. Sa vengeance s'exerça en effet pendant un temps assez long : on peut en trouver des traces dans un petit volume publié à Bruxelles en 1840.
Presque aussitôt après son arrivée en Belgique , notre poète eut à soutenir une autre polémique contre Arnault, l’un des réfugiés français. L’auteur de Marins à Mintume ne connaissait pas ou feignait de ne pas avoir reconnu son antagoniste, caché sous les initiales L. V. R. Ces initiales donnèrent lieu à une série de plaisanteries dont Raoul fut le
premier à s’amuser ('); la réconciliation se fit ensuite, dès que les adversaires purent se rencontrer, et des relations amicales ne tardèrent pas à s’établir entre eux.
Au premier abord, rien ne trahissait en lui l’auteur satirique; son extérieur annonçait la bonté et la modestie; un peu de malice seulement perçait dans son regard animé et dans le jeu de ses lèvres ; mais il était d’une absence si complète de prétention, et parfois d’une timidité si grande, qu’on pouvait se méprendre sur la valeur de sa personne.
« Quand on a bien du mérite, a ditFonlenelle, c’est le comble d’être fait comme les autres. »
On s’est demandé s’il convient que l'homme d’étude s’occupe de politique, et cette demande cache presque toujours une pensée perfide. Quel que soit le parti qu’il prenne, on est également injuste à son égard : ou l’on se montre plus exigeant que pour un autre homme, ou, s’il se place à l’ombre, on ne lui en lient aucun compte; sa modestie même est taxée d’incapacité.
Et pourquoi l’homme d’étude ne s’occuperait-il pas des intérêts de l'État comme tout autre citoyen? Son intelligence est-elle moins développée parce qu’il l’a appliquée à un certain ordre d’idées? Mais l’homme de guerre, le financier, le commerçant, l’agriculteur ont dû s’occuper aussi de travaux spéciaux. L’essentiel est qu’ils ne se prononcent que sur des objets qui leur sont familiers. Il importe même que le professeur d’histoire et de sciences politiques ne reste point étranger aux affaires publiques; son enseignement en prendra plus de solidité et d'étendue, et, d’une autre part, il pourra rectifier sur bien des points les idées fausses des
( ) Le Fieux Radoteur, lisait Arnault — Raoul, d'une autre part, racontait en plaisantant qu'à la suite de ses premières publications, il avait paru un article biographique sur sa personne, qui se réduisait à peu près à ce mauvais calembour : Raoul a traduit Perse qui ne le tara pas percer.
gens du monde. Les plus grands historiens des temps anciens étaient essentiellement exercés au maniement des affaires : les Xénophon, les Thucydide, les César, les Tacite et plusieurs de nos écrivains modernes en sont- des exemples éclatants.
Raoul expia d’une manière cruelle la part qu’il prit, même très-indirectement, aux affaires politiques. Il devait beaucoup au roi Guillaume, et sa reconnaissance était extrême; il s’était plu à la manifester par la dédicace de sa traduction de Juvénal et par la composition de plusieurs ouvrages de circonstance (1826, Bruges). Ce sentiment si louable devint l’origine de sa perte : à l’époque de la révolution de 1830, la faculté des lettres à laquelle il appartenait fut supprimée, et il demeur^ sans place. Il protesta énergiquement contre ce qu’il regardait comme une spoliation; ce ne fut que six ans après, au mois de septembre 1836, qu’il parvint à obtenir sa pension; encore était-elle inférieure à la somme qui lui était due. Il ne fut satisfait à ses réclamations qu a la fin de 1844, sous le ministère du baron Notomb, l’un de nos confrères dans la classe des lettres.
Après la perte de son emploi , Raoul était venu s'établir à Bruxelles; il fut obligé, pour y subsister, de prendre part à la rédaction des journaux et de donner des leçons particulières. On l’a quelquefois à tort accusé de faiblesse; dans les circonstances difficiles qui suivirent 1830, il montra de l'énergie et lit valoir ses droits avec force et avec dignité.
11 avait trouvé un asile dans l’institut Gaggia, qui comptait alors plusieurs hommes distingués parmi ses professeurs, et entre autres Gioberti que l’Italie aujourd’hui range au nombre de ses plus grands écrivains, de même que Plateau, dont l'Europe savante place les travaux de physique expérimentale dans un rang très-distingué. En 1841, l’Université libre de Bruxelles lui confia le cours de littérature
latine et celui d’histoire de cette littérature. Il fut également attaché comme professeur à l’École centrale de commerce.
Raoul, par un sentiment de reconnaissance, dédia le recueil d’épitres, de satires, de contes, de fables et d’épigrammes, qu’il publia en 1840, à l’homme généreux qui lui avait offert noblement un asile dans sa détresse. Ses dédicaces, faites sans ostentation, étaient chez lui l’expression de la reconnaissance et de l’amitié. Il cédait à un sentiment sans songer à aller plus loin, quelquefois même sans en parler à la partie intéressée (').
Il était d’une obligeance sans bornes. Quand sa bourse était épuisée, il ne craignait pas de prêter sa signature; les abus que quelques personnes ont faits de celte facilité lui causèrent des embarras financiers qui, malheureusement, ont affligé sa vieillesse. Un esprit étroit, souvent aussi un sentiment de basse jalousie, ont exagéré les avantages dont jouit le corps enseignant; et cependant quels sont les professeurs qui ont laissé en mourant, je ne dirai pas une fortune telle qu’ils auraient pu l'acquérir dans tout autre étal, mais de quoi mettre, leur famille à l’abri du besoin?
Après sa sortie du service militaire, Raoul selail marié à Meaux. 11 avait perdu son épouse vers Icpoque de la révolution de 1850 et s’était remarié quelques années après; cette fois ce fut lui qui succomba le premier. Raoul n’a point eu d'enfants, mais il avait toujours auprès de lui quelque proche parent qui lui en tenait lieu et qu'il traitait avec la tendresse d’un père. Plusieurs membres de sa famille ont été dotés par lui; d’autres ont vu leurs enfants élevés par
(•) L’auteur de cette notice en a fait lui-méme l'expérience; ce n’est qu’en devenant acquéreur des œuvres de Raoul qu’il apprit, non sans un sentiment d’orgueil, que le volume qui renferme les traductions d’Horace et «le Perse lui était dédié. (Tome Vr, Bruges, chez Bogaert-Dumorticr, 1830.)
ses soins ; est-il étonnant alors que ce qu’il laissa à sa veuve fut à peine suffisant pour ses funérailles?
Deux de ses anciens collègues qui, comme lui, avaient pris part à l’organisation de l’Université de Gand et qui avaient été destitués comme lui, setaient également retirés à Bruxelles et l’avaient précédé dans la tombe. MM. Hauflf et Garnier, après plus de quarante ans de services, s’étaient vus, eux aussi , réduits à solliciter, pendant plusieurs années, la modique pension qui devait les préserver de la misère. En présence de pareils exemples, est-on fondé à soutenir que de toutes les professions, il n’en est point qui présente plus de stabilité que celle de l’enseignement?
L’ouvrage principal de Raoul, celui qui fait le plus d’honneur à son talent, est, sans contredit, la traduction en vers français des trois satiriques latins. La traduction de Juvénal parut la première, en 18H ; elle fut suivie, un an après, de celle de Perse. La traduction des satires d’Horace ne fut publiée qu’en 1816, avec la seconde édition de Perse et de Juvénal (*).
Le succès qu’obtinrent ces ouvrages ne ferma pas les yeux de l’auteur sur les défauts qu’ils pouvaient avoir; Raoul employa sa vie entière à les revoir et à les corriger , et, sur le bord de la tombe, il s’occupait encore de les perfectionner. Il avait surtout fait une étude approfondie des satires de Juvénal, qui avaient éveillé son talent poétique et ouvert la roule qu’il a parcourue d’une manière si brillante. En rapprochant les différentes éditions qu’il en a données,
(') La première édition de Juvénal parut, en 1811, à Meaux; la seconde, à Amiens, en 1816?; la troisième, à Tournai, en 1817; la quatrième, à Bruges, en 1826; la cinquième (expurgée) en 1838; la sixième, a Bruxelles, en 1842.
La première édition de Perse fut publiée en 1812; la seconde en 1816; la troisième, à Bruges, en 1820; la quatrième, à Bruxelles, en 1842.
La première édition d'Horace parut à Amiens, en 1816?; la seconde, à Bruges, eu 1829; la troisième, à Bruxelles, en 1842.
on peut apprécier les peines infinies qu’il prenait pour les rendre plus parfaites. Au mérite d’une scrupuleuse fidélité, il joint presque toujours celui d’une versification facile, élégante, quelquefois même élevée, et c’est beaucoup dans la langue de l'Europe la plus ingrate peut-être pour ce genre de travaux. Le désir de rester fidèle à l’original a fait, il est vrai, qu’il a sacrifié parfois sous le rapport de la concision ; mais ici encore, le traducteur peut trouver son excuse dans la difficulté de rendre toute la pensée de poêles tels que Juvénal, Horace et Perse, de Perse surtout qui, dans ses vers ,
Affecta (renfermer moins de mois que de sens
Dans la comparaison qu’il établit entre Horace et Juvénal, Raoul a fait preuve d’une véritable impartialité; et si la balance, dans ses mains, semble pencher en faveur du dernier, c’est en quelque sorte à son insu. Il fait observer avec raison que « ces deux grands poêles ne sauraient être assujettis à un parallélisme rigoureux. » Il fait valoir leur mérite en écrivain qui les a étudiés d’une manière consciencieuse et qui était digne de leur servir d’interprète; cependant il semble ne pas avoir assez apprécié le point de vue élevé où s'est placé Horace, en attaquant les travers de l’homme, dans des vers pleins de sel et de philosophie qui feront, comme ceux de Molière, l’admiration de tous les siècles. « Le poète de Vénusie, dit-il, n’attaque guère que des vices communs et journaliers, l’avarice, l’ambition, l’art de surprendre des testaments, la vanité de quelques magistrats subalternes, le côté ridicule des philosophies épicurienne et stoïcienne; et rien de neuf, rien d’extraordinaire n’éveille l'attention et ne pique la curiosité. » Puis il ajoute, par forme de correctif, « ces observations ne touchent pas même à sa gloire. Qu’importe dans quel genre il s'est exercé,
pourvu qu’il ail excellé dans ce genre? qu’importe qu’il n'ait attaqué que des vices ordinaires, que des défauts communs à tous les hommes, pourvu qu’il ait su rajeunir ces matières rebattues et prêter à des lieux communs le charme de la nouveauté. »
Cette appréciation, je le répète, semble trop étroite quand il s’agit du poète qui a su peindre de couleurs si vives et avec une si haute philosophie, non pas l’homme d’une époque, mais l’homme de tous les temps, de toutes les nations, l’homme tel qu’il est sorti des mains de la nature, tel qu’il traversera les siècles, quels que soient d’ailleurs les ridicules et les vices qu'il pourra leur emprunter. Ce sont ces brillantes qualités qui, de l’avis même de Raoul, font que « la palme tout entière est dévolue au poète de Tivoli. »
Nous devons, sans doute, notre admiration à l’écrivain qui a su flétrir courageusement les turpitudes et les excès de son époque, qui a cité avec éloquence au tribunal de l’opinion publique le crime réfugié sur les degrés du trône. S’élever à cette auteur, c’est prendre rang à côté des plus grands historiens sans abdiquer la couronne du poète. Cependant ces écrits énergiques n’intéressent vivement qu’autant qu’on se reporte au siècle d’odieuse mémoire dont ils révèlent les abominables secrets.
La chute de Séjan est digne du crayon de Tacite :
Séjan, par des bourreaux dans la fange traîné,
A la fureur du peuple en spectacle est donné.
C’est un jour de bonheur, de triomphe pour Rome.
Quel air ! quels yeux ! — crois-moi ; je n'aimais pas cet homme, Cependant, de quel crime a-l-on pu l’accuser?
Quels témoins contre lui sont venus déposer?
Dit'on les faits? a-t-on quelque preuve assurée?
— Aucune! seulement du rocher de Caprée,
Une lettre diffuse, équivoque... — J’entends.
Et le peuple? — Le peuple! il fait comme en tout temps, S’attache à la fortune, et maudit la victime. (Satire X.)