SOI
La forme dialoguée, les ellipses fréquentes, les transitions brusques, les métaphores extraordinaires qu’on rencontre dans les satiriques latins, et particulièrement dans Perse, rendaient la tâche du traducteur extrêmement difficile. Notre confrère a lutté courageusement contre tous ces obstacles, et souvent il les a vaincus de la manière la plus heureuse. Ces obstacles étaient d’autant plus redoutables, qu’il s’agissait presque toujours d’interpréter de beaux vers que chacun connaissait déjà; et chacun, par suite, devait être moins préoccupé du sens que de la forme adoptée par le traducteur. La plupart de ces vers, d’ailleurs, avaient déjà été naturalisés en France, en passant dans les écrits de Boileau. Nous citerons un exemple qui fera connaître comment Raoul se tirait de ce pas difficile. Il s’agit de l’homme placé entre l’Avarice et la Volupté :
Dans les bras du repos vous dormez le malin :
— Debout, dit l'Avarice; allons, debout, te dis-je.
— Il n’est pas temps encor. — Lève-toi, je l'exige.
— Je ne puis, — lève-toi. — Mais pourquoi faire enfin ?
— Pourquoi? l’ignores-tu? pour traverser l'Euxin;
Pour aller au delà de cette mer lointaine,
Chercher l'encens, le poivre et le chanvre et l'éhènc.
Cours donc, et prévenant le retour des chameaux,
Enlève le premier leurs plus riches fardeaux ;
Trafique, achète, vends, sois fripon, sois corsaire.
En se rappelant l’élégante imitation du même passage, dans la 8“ satire de Boileau, on peut applaudir encore à la traduction de notre confrère, qui avait à vaincre une difficulté de plus, celle de rester fidèle à l’auteur latin. Mais poursuivons :
J'entends la Volupté, qui d'une voix plus douce, Malheureux ! quelle est donc cette ardeur qui te pousse? Quel est ce feu brûlant, dont à peine, en ton cœur,
Une urne de ciguë éteindrait la chaleur?
— oüi —
Quoi ? comme un matelot affronta ni le» orales,
On le verra coucher «ur un tas de cordages,
Souper sur le (illac, et boire d’un vin plat Qui d'une odeur de poix révolte l’odorat!
D’où peut naître en ton sein un projet si funeste?
Es-tu las d’exercer une usure modeste?
Veux-tu passer la borne, et forcer ton argent,
Par d’avides sueurs, à rendre cent pour cent?
Ah ! repousse bien loin cette cruelle envie.
Ne cherchons, ne cueillons que les fleurs de la vie;
Un seul bien est à nous, c’est le moment présent;
Sachons, frêles mortels, le saisir en passant;
Jouissons aujourd’hui : demain, cendre légère,
Nous ne serons qu’un songe, une ombre imaginaire.
La mort vient; le temps fuit; il nous entraîne tous.
Le moment où je parle est déjà loin de nous.
(Satire V.)
En empruntant ce dernier vers au satirique français, Raoul a fait preuve de goût et de modestie
Nous n’avons pas à comparer ici le travail de notre confrère à ceux des autres traducteurs de Juvénal, d’Horace ou de Perse. Quelle que soit l’estime accordée à M. Méchain et surtout à Daru, les deux seuls dignes rivaux qu’on ait à lui opposer, on peut, croyons-nous, affirmer qu’il n’a point été surpassé par eux; il conserve, de plus, le mérite bien rare de selre rendu à la fois l’interprète de trois poètes aussi différents par le fond de la pensée que par la forme de l’expression, et qui représentent, pour ainsi dire à eux seuls, la satire chez les anciens.
Raoul a aussi consacré son talent à traduire des poêles modernes. On lui doit une interprétation élégante de la fameuse satire de lord Byron, intitulée : English Bards and scotch Reviewcrs (les poètes anglais et les auteurs de la revue d’Edimbourg). Mais l’ouvrage le plus considérable qu’il ait entrepris dans ce genre forme à lui seul, sous le titre de Leçons de littérature hollandaise, le quatrième volume de scs œuvres. 11 a cherché à réunir dans ce recueil, sinon
tous les chefs-d’œuvre dont s’honore la litlérature hollandaise, au moins un échantillon de tous les genres où se sont exercés les auteurs.
Quand on traduit les modernes, on n’a pas pour eux le même respect que pour les anciens; on se donne plus de latitude; l’expression de l’original n’a point ce caractère sacramentel dont on n’oserait s’écarter sans encourir le blâme. Le traducteur, s'il est vraiment poète, prend une allure plus franche, et ses vers coulent plus librement.
Raoul, d’ailleurs, a souvent employé sa plume en faveur d’écrivains qui étaient loin d'avoir son mérite; en ayant l'apparence de les traduire, il leur montrait le chemin qu’ils avaient à suivre, et plusieurs se sont bien trouvés de refaire leurs compositions poétiques sur la traduction qu’il en avait donnée.
Pour le juger eomme poète, il faut recourir aux tomes II et III d e ses OEuvres diverses : il s’était exercé dans tous les genres, mais non pas avec un égal succès. La tragédie Guillaume le Conquérant présente une versification facile, mais on sent que l’auteur n’était pas là sur son véritable terrain ; il ne s'y place guère d’une manière plus heureuse dans la comédie- vaudeville intitulée ; L'Ecrivain public ou les Pétitionnaires. Cette pièce, en un acte et en vers, rappelle malheureusement trop La Comédie sans titre de Boursault: on voit se succéder sous les noms de Trissotin, Raussignac, Delcour, différents originaux qui viennent invoquer le ministère de l’écrivain public pour servir leurs intrigues. Si la pièce est faiblement conçue et dénote peu d'entente de la scène, si les caractères sont peu naturels et chargés, le dialogue, d’une autre part, est facile et présente un assez grand nombre de mots heureux et d’observations justes exprimées avec finesse.
Les deux ouvrages dont il vient d’ôtre parlé n’ont point
subi l’épreuve de la scène, el probablement l’auteur eut échoué s’il n’eùt écouté sa modestie. Les Ecoliers en vacances, La Veille des vacances et Le Jeune Homme à la mode, petites pièces produites plus récemment, ont obtenu un véritable succès dans les différents collèges où elles ont été représentées; la première surtout répond parfaitement au but que l’auteur s'élail proposé en la composant. Habitué à vivre au milieu des jeunes gens, observateur indulgent de leurs espiègleries, il pouvait peindre avec vérité les scènes qu’il avait été à mémo d’étudier tant de fois; il ne faut donc pas s’étonner s’il a traité ce genre d’ouvrage dramatique avec plus de succès que les autres.
C’est dans le tome 111 de ses œuvres diverses que Raoul a réuni ses poésies légères, qui se composent en grande partie d’épilres.et d’épigrammes: ce volume parut en 1827. Un y trouve la pièce de vers qui concourut, en 1811 , pour le prix de poésie proposé par l’Académie française au sujet des nouveaux embellissements de Paris. On sait que le prix fut décerné à Soumet, et le premier accessit à Millevoye. La composition de Raoul ne fut pas même mentionnée, bien que sous tous les rapports elle fût digne d’un pareil honneur.
Les épitres de Raoul, et scs discours mêmes, composés pour des circonstances solennelles, sont généralement empreints d’une teinte satirique dont il ne pouvait se défendre. Mais, chez lui, la satire est toujours inofîensive; incapable de blesser, il cherchait plutôt à captiver l’attention par des traits saillants. Lepitrc adressée à Étienne au sujet de la comédie des Deux Gendres, en fournit la preuve. On sait la rumeur qu’excita la représentation de cette pièce qu’on prétendait être le produit d'un plagiat. Raoul prit fait et cause pour l’auteur, bien qu’il ne le connût pas personnellement, contre Bouvet, l’un de ses accusateurs les plus ardents.
— Mais, direz-vous, six vers de la pièce d'Élienne S’y trouvent mot pour mot empruntés de l'ancienne! — Sur deux fois mille vers pleins de grâce et d'esprit, En prendre six mauvais dans un vieux manuscrit! Quelle audace en effet! quel crime abominable!
Au temps passé peut-être ou était plus traitable :
Le vol alors passait pour imitation :
Virgile vole Homère, Horace Anacréon ;
Despréaux J u vénal , et Molière Térence;
Mais on ne permet plus de pareils vols en France.
Puis s’adressant à Étienne :
Poursuis, sans l'arrêter, ta brillante carrière;
Tii pourras sur (a route essuyer des dégoûts :
Molière en essutrail, s'il vivait parmi nous.
N'en sois pas moins Adèle aux lois d*un si grand maître ; Vole le feu sacré, quelque part qu’il puisse être;
Un sot n'imprime rien qui ne soit bien de lui : Daignerait- il descendre à consulter autrui?
Toi, ne néglige pas ces vulgaires ressources :
Grecs et Romains, lis tout : puise à toutes les sources : Mais pour notre intérêt, et surtout pour le tien,
Quand Bouvet écrira, ne lui prends jamais rien.
Le recueil publié en 1840 contient quelques satires remarquables par leur Ion de bonhomie et de finesse piquante; nous citerons surtout les vers adressés au Roi de Danemark et la pièce intitulée : Socrate et Glaucon contre les législateurs imberbes qui prétendent régler le sort des États. Les épigrammes sont au nombre de cent cinquante-cinq ; la plupart ne seraient point déplacées dans les meilleurs recueils de ce genre. Comme lepigramme et la satire n 'étaient, chez Raoul, qu’un jeu d’esprit, elles ne tendaient on aucune façon à nuire aux personnes qui en étaient l’objet, quelquefois même il s’en prenait à ses meilleurs amis; ces derniers se bornaient à en rire, et je ne sache pas qu’aucun d’eux s’en soit jamais offensé.
Cependant plus sévère qu’eux, Raoul, avant sa mort, a
exprimé le désir de voir supprimer loul ce qui pouvait porter le caractère d’une attaque même indirecte.
Dans le recueil qui vient d’ètre memionné, on retrouve plusieurs pièces déjà publiées dans les cinq volumes de ses œuvres diverses (') : il les avait revues avec soin et il les considérait comme moins imparfaites que ses autres ouvrages ; de ce nombre sont: Le Savant en us ou Discours d’un vieux professeur de rhétorique, La Jeune Fille séduite, La Petite Fleur cueillie, etc. On y trouve aussi la fable Le Rat de ville et le Rat des champs, fragment de sa traduction des Satires d'Horace, et l’un des morceaux les plus irréprochables qui soient sortis de sa plume.
Outre les ouvrages dont je viens de parler, Raoul a publié un grand nombre d’articles de critique littéraire dans différents recueils, mais plus particulièrement dans \es Ann aies belgiques et dans Le Mercure belge, dont il était l’un des fondateurs (*). Le tome III de ses œuvres diverses contient une notice remarquable sur la manière de comprendre cette tâche pénible et délicate de l’homme de lettres.
Quand il s’agit d’ouvrages scientifiques, ou même d’ouvrages littéraires d’une certaine portée, la critique, chez nous, est à peu près nulle. Mais les écrits les plus savants, ceux qui font le plus d’honneur à la Belgique régénérée, sont à peine jugés dignes d’une annonce, même dans nos
(*) Les cinq volumes des œuvres de Raoul furent publiés h Bruges, chez Bogaert- Du mortier, sous format in -8°, de 1 826 à 1820. Le premier volume contient les Satires de Jitvénal ; le deuxième, les pièces de théâtre et la traduction des poêles anglais, par Byron; le troisième, les épllres, épigramtnes , poésies diverses et les examens do différents ouvrages littéraires; le quatrième, les poètes hollandais et des traductions de leurs ouvrages ; le cinquième, les traductions des Satires d'Horace et de Perse.
(*) Les fondateurs du Mercure belge étaient : MM. Leshroussart, Raoul et le baron de ReifTenberg. Ce journal, publié à Bruxelles, a commencé à paraître en 1817. Quant aux Annale* belgiques, commencées à Garni, en 1818, par M. le comte Alméida, elles furent continuées par MM. Cornclisscn, Raoul, Garnier, etc.
recueils périodiques, qui ont pris pour mission de constater le mouvement intellectuel du pays.
Ce déplorable état de choses n’avait point échappé à notre confrère. Pour tâcher d’y remédier, son zèle et sa bonté le portaient parfois à rendre compte d’ouvrages qui sortaient entièrement du cercle de ses études. Pour attirer l’attention sur un jeune savant que les journaux laissaient dans l'ombre, il se faisait naturaliste, physicien, géomètre; la rectitude de son jugement, son esprit éminemment clair et analytique, son style pur et élégant, suppléaient à ce qui pouvait lui manquer de connaissances spéciales, et lui permettaient fréquemment de réparer d’injustes oublis.
Toujours prêt à obliger, il avait assisté à bien des enfantements littéraires; et, après avoir facilité le accouchements les plus laborieux, sa bienveillance le portait ordinairement à se constituer le parrain et le protecteur des nouveau-nés. Sa critique ne devenait vive et acerbe que lorsqu’il rencontrait dans l’arène des athlètes dignes de lui et dont les talents, mal employés, lui semblaient pouvoir compromettre la cause littéraire : il attaquait surtout le romantisme outré et s’en prenait généreusement à ses plus forts champions. Il procédait à la décomposition de leurs écrits avec une analyse impitoyable et souvent, il faut l’avouer, avec un rare bonheur. Il s’était fait une définition particulière de l’ancienne et de la nouvelle littérature. « Les classiques, disaitil en riant, sont ceux qui ont fait leurs classes, et les romantiques ceux qui ne les ont pas faites. »
Toutefois les vieilles habitudes littéraires de Raoul, ses études qu’il avait constamment dirigées vers les grands écrivains de l’antiquité et du siècle de Louis XIV, le rendaient parfois injuste envers les écrivains modernes; il ne semblait préoccupé que de leurs défauts, sans tenir compte des beautés que renferment leurs ouvrages. Les néologismes,
les incorrections grammaticales, l’absence de clarté étaient poursuivis avec tant d’ardeur, que le reste passait à peu près inaperçu aux yeux de notre Aristarquc impitoyable. L' Anti-lfvgo peut en servir d’exemple. Raoul a fait aussi la critique des Vêpres siciliennes et du Paria de Casimir Delavignc, de même que de la Démence de Charles PI, par Lemercier. Sans le vouloir, il a porté dans l’examen de ces ouvrages une sévérité qui ne peut être justifiée que par la crainte où il était de voir notre jeune littérature prendre une fausse direction.
On retrouve notre confrère avec plus de plaisir sur le terrain de la critique, quand il se livre à l’examen des Satires d’Horace et de Juvénal, à l’appréciation de l’Art poétique ou à celle des immortels poèmes de Virgile. Il préparait sur les Bucoliques de ce dernier poète un ouvrage analogue à celui de Malfilàtre, qui devait former le tome VI de l’édition de ses œuvres complètes, publiées à Bruges. « A l’époque où l’école vaporeuse qui s’appelle romantique, écrivait-il, nous inonde d’un déluge de compositions plus ridicules et plus barbares les unes que les autres, il ne sera peut-être pas inutile de consigner ici quelques réflexions sur les Géorgiques de Virgile. Ce poème, le plus parfait dans son genre que nous aient laissé les anciens, est éminemment propre à fixer les principes de la saine littérature, et jamais pareil antidote n’a été aussi nécessaire pour préserver la jeunesse de la contagion des mauvaises doctrines. »
La classe des lettres de l’Académie avait compris ce quelle avait à gagner en associant à ses travaux le savant auteur de la meilleure traduction des trois satiriques latins et d’un grand nombre d'ouvrages qui occupent un rang distingué dans la littérature française. Le nom de Raoul manquait depuis longtemps à la liste des membres de l’Académie royale ; la modestie de l’auteur faisait qu’il eut sans
doute été le dernier à s'cn apercevoir. Cet oubli fut réparé et Raoul fut nommé dans la séance du il janvier 1847.
La mort ne lui laissa pas le temps de nous rendre les services que nous étions en droit d’attendre de son profond savoir et de sa longue expérience. Nous avons cependant reçu de lui un rapport remarquable sur l’utilité de faire participer les jeunes Belges à lecole fondée à Athènes, par le gouvernement français, pour l'étude du grec et des antiquités. Ses formes douces et polies, son commerce toujours sur et bienveillant, l’autorité de son âge et de son talent lui avaient mérité l’estime de tous ses confrères.
Aucune distinction n’était venue décorer la poitrine de ce vétéran de l’enseignement . Cet autre oubli fut également réparé, et la croix de chevalier de l’ordre de Léopold, déposée sur son lit de mort, parut ranimer un instant scs yeux près de s’éteindre. 11 n 'éprouvait, disait-il, que le regret de n’avoir plus la force nécessaire pour remercier le ministre par qui il avait obtenu cette distinction, non qu’il fût pris d’un sentiment déplacé de vanité, au moment même où il voyait la tombe s’ouvrir devant lui , la vanité n’eut jamais accès dans son àme, mais parce qu’il était naturellement bon et reconnaissant à l'excès de tout ce qu’on faisait en sa faveur.
La maladie qui le conduisit au tombeau fut longue et douloureuse; il vit approcher sa fin avec résignation. Il exprima lui-mème le désir de recevoir les secours de la religion, et expira à lage de soixante-dix-huit ans, dans la matinée du samedi 25 mars 1848. Son convoi fut suivi par une affluence nombreuse, et des regrets vivement sentis furent exprimés sur sa tombe.
JEAN-THÊODORE-HUBERT WEUSTENRAAD (1).
Qu’a de commun la poésie avec ce siècle sceptique et tourné vers les choses matérielles? Quelle oreille s’ouvre encore à ses enfants, au milieu des clameurs sauvages qui menacent nos institutions séculaires? La lyre ancienne créait les villes et fondait les empires, dont le génie de la destruction s’attache aujourd'hui à saper les fondements. S’il surgit de loin en loin un poète animé du feu sacré , il ne tarde pas à être entraîné par le torrent. Mais, pour qui lui résiste et l’observe , ce torrent même a son côté sublime : les plus violentes tempêtes que la main de Dieu déchaîne sur la terre ont aussi leur caractère de grandeur. C’est le spectacle imposant de la vaste transformation sociale à laquelle nous assistons qui a donné ses plus belles inspirations au poète dont j’aurai à retracer la carrière si courte, hélas! et qui promettait de devenir si brillante (*).
(•) Il était né à Maeslrichl, le 15 novembre 1805, el il mourut à Jambes, province de Namur, le 25 juin 1840.
(*) La carrière poétique est assez importante, chez nous, pour exiger l’attention d’un écrivain habile qui consente à lui donner tous ses soins en résumant les travaux qu’elle a produits. Déjà M. Van Bemmel, dans sa Revue trimestrielle ,
— su
Son origine était modeste, mais moins humble que ne pourraient le faire croire quelques passages de ses poésies. Weustenraad était né à Maeslricht: son père, qui exerçait la profession d’avoué, le fit entrer de bonne heure à l’athénée de sa ville natale. Le jeune Weustenraad fit de brillantes études dans cet établissement, qui jouissait d’une réputation justement méritée, et il y développa les premiers germes de son talent poétique.
En 1823, il alla suivre les cours de la faculté de droit de l’Université de Liège, et s’attacha particulièrement au célèbre professeur Kinker. Il puisa dans les préceptes de ce savant un goût prononcé pour les littératures du Nord, et il produisit même quelques compositions en hollandais. Les ouvrages qu’il a publiés depuis portent presque tous un cachet emprunté à ses premières études.
Après avoir obtenu le grade de docteur, il retourna à Maestricht. Le désir de donner de l’activité à sa pensée et de se poser en défenseur de la cause libérale, le porta à , s'enrôler dans la presse militante, et il contribua, vers la fin de 1827, à fonder h' Eclaireur du Limbourg, journal modéré, mais faisant partie de l’opposition.
Une rixe qui eut lieu, au mois d’août de l’année suivante, entre des bourgeois et des soldats de la garnison de Maeslricht, rixe dans laquelle ces derniers firent usage de leurs armes, excita l’indignation de Weustenraad. Sous l’inspiration des sentiments qui le dominaient, le jeune publiciste
continuée avec succès depuis plus <ic treize ans, nous a fait comprendre ce qu’on peut attendre de lui : M. Van Holleheke nous a également présenté des garanties dans l'écrit qu’il a publié sur Les Poètes belges, de même que M. Van Hasselt, dans sa Biographie nationale delà Belgique. Mais ce qu’il importerait surtout «l'avoir aujourd'hui, ce serait, moins une biographie (l’Académie d’ailleurs s'en occupe en ce moment) qu'un tableau historique qui pût montrer les travaux de la nation et apprécier les idées qui dominaient aux diverses époques en même temps que les faits qu'elles ont pu pro«luire.
écrivit un article qui donna lieu à des poursuites judiciaires; mais malgré l'opinàtreté de ces poursuites, il triompha successivement devant la cour d’assises, le tribunal de police correctionnelle et la cour d’appel.
Ce procès à peine terminé, le ministère public en commença imprudemment un second, qui promettait de suivre à peu près les mêmes phases que le précédent, quand éclata la révolution de 1830. Weustenraad se rendit aussitôt à Bruxelles pour coopérer de tous ses moyens à l’indépendance de la Belgique. Pendant qu’il servait de sa plume la cause qu'il avait embrassée avec tant d’enthousiasme, son frère la servait de son épée : c’est à ce sujet qu’il composa la pièce qui commence par ces vers :
C'est ici que tomba l'élite de nos braves,
C'est ici que mon frère est mort pour son pays, Mort, à vingt ans, sous les canons balaves...
Dans cette espèce de dithyrambe, l’auteur annonce, d’un ton prophétique, que le régime du sabre est désormais passé :
Soldats, pour le bonheur «lu monde Vous ne pouvez plus rien ; non, vos chefs ne sont plus Les symboles vivants du Verbe qui féconde :
Place donc à d'autres élus !
Ces derniers mots trouvent leur explication dans les Chants de réveil, qu’il publia vers la même époque, sous le non supposé de Charles Donald ('). Weustenraad y proclame avec enthousiasme l’avénement du saint-simonisme et l’inauguration d’une ère nouvelle.
Le saint-simonisme, en effet, venait de faire irruption en
(') Toogres, chez J. Billen, 183!, I brochure de 32 pages.
Belgique. Pierre Leroux el un élève de l’ancien lycée -de Garni, Margerin, furent ses deux premiers apôtres parmi nous. Prèchée ensuite par une série de jeunes missionnaires, dont plusieurs ne manquaient ni desavoir, ni d’éloquence, la religion nouvelle causa, au premier abord, une assez vive sensation. Des observations justes sur les vices de noire étal social, des aperçus brillants sur les différentes époques historiques , un système mathématiquement coordonné en apparence et paré de tout le luxe des images orientales, la réhabilitation de la théorie des plaisirs sensuels, en fallaitil davantage pour frapper les esprits et surtout pour séduire de jeunes imaginations? Toutefois, les choses n’allèrent pas aussi loin que chez nos voisins; le bon sens, qui caractérise si éminemment notre nation, prévint les déceptions nombreuses qu’on s’apprêtait à enregistrer.
Les Chants de réveil annonçaient déjà un véritable talent poétique, mais qui avait besoin de se perfectionner encore. C'est ainsi du moins que leur auteur en jugea lui-même; car, dix ans plus tard, il les refit presque complètement : il adoucit les images exagérées, supprima différents passages faibles et en conserva le Chant du prolétaire, ainsi que Le Lieux Drapeau.
Il jugea également à propos de tempérer les acclamations trop vives dont il avait salué la religion nouvelle. Au vers, peu harmonieux d’ailleurs :
Gloire à loi, Saint-Simon, seul vrai Dieu tic (a race,
qui commençait le troisième Chant de Réveil, il substitua :
Gloire à loi, Saint-Simon, gloire aux fils de la race!
Quand sur les splendides ruines De ce siècle Agé de Irenle ans, L’essaim des nouvelles doctrines S'abattit à cris triomphants,
Un poète éclos sous leurs ailes,
Qui les suivait dans leur essor, S’éprit d’amour pour l’une d’elles, Et chanta plein d’espoir encor.
Faut-il entendre, par ce dernier mot, que cet espoir n’existait plus dix ans après? Weustenraad, du reste, n'avait pas la prétention d’èlre invariable dans ses convictions; et qui pourrait l’être dans nos temps de crise? « Ne suivant que ma libre fantaisie, dit-il, n’écrivant que sous le coup d’une émotion réelle, je ne me suis pas même demandé si ma pensée de la veille était toujours conforme à celle du lendemain. La face des choses change et se transforme chaque jour, et la nature de nos sensations change cl se transforme avec elle (‘). »
Les Chants de réveil furent publiés à Tongres, où VVeuslenraad avait été nommé substitut du procureur du Roi. Notre poète resta peu de temps dans celte ville : il y avait été envoyé le 24 février 1831 , et le 19 novembre de l’année suivante, il fut appelé à Liège en qualité d’auditeur militaire. Il passa, dans cette position nouvelle, quinze des plus belles années de sa vie, partageant ses loisirs entre ses études, ses amis et des promenades dans la vallée la plus pittoresque et la plus riche de notre pays.
Cependant la lecture des poésies qu’il a composées vers l’époque de sou établissement à Liège fait naître, en général, un sentiment pénible. On souffre, en rencontrant des oppositions trop fréquentes entre la misère dns prolétaires et la dureté des grands, des malédictions continuelles contre ces
(•) Poisies lyriques, préface, page 2.
derniers et des paroles de découragement jetées aux autres. Ces paroles ne font qu’engendrer des sentiments d’envie chez le pauvre, sans améliorer son sort: s’il est, d’ailleurs, des hommes égoïstes et durs, il en est d’autres généreux et compatissants. Quel bénéfice a-t-on retiré depuis plus d’un demi-siècle de ces nombreux appels à toutes les mauvaises passions des hommes? En excitant constamment une partie de la société contre l’autre, on n'a fait qu’augmenter la masse des misères communes.
Ce n’est pas que nous refusions au poète la faculté d’exprimer scs appréhensions à la vue des tempêtes qui grondent sur notre vieille Europe; nous applaudissons, au contraire, à son vers prophétique, quand il nous met en garde contre les dangers qui menacent l’ordre social :
Place, place au torrent! il grossit, il s'avance! Pour arrêter sa marche et dompter sa puissance, En vain les rois du monde ont uni leurs efforts; Encore un jour, une heure, et le lit séculaire,
Le lit étroit, obscur, ou gronde sa colère,
Il va l'abandonner pour engloutir ses bords.
Riches trop indolents <|ui craignez ses ravages,
Au lieu de l'insulter du haut de ses rivages, Creusez-lui donc un lit plus large et plus profond Où puissent librement, à travers nos vallées, Rouler au grand soleil ses ondes nivelées,
Sans ébranler la digue ou menacer le pont.
Ce langage est élevé et mérite d’ètre entendu. Que l’on compare la pièce d’où ces vers sont extraits (La Démocratie) ii celle à peu près analogue qu’on trouve dans les Chants de réveil, et l’on aura la mesure de l’espace que l’auteur avait parcouru en quelques années.
Un suicide lui inspira deux élégies (Mystère et Chute et Pardon). Ces pièces, ainsi que plusieurs autres qu’il composa vers 1832 et 1833, laissent encore beaucoup à désirer;
elles portent l’empreinte d’une misanthropie qui ne se trouvait point dans le cœur du poète et qui netait que l’œuvre de sa plume. Weustenraad, sans s’en apercevoir, payait son tribut à cette poésie échevelée qui prétend être grave et ne respecte ni les mœurs, ni le goût, ni la langue. On se croit grand parce qu’on est extraordinaire, et neuf parce qu’on peint des turpitudes que la littérature avait repoussées jusqu’alors.
N’est-ce pas avec un sentiment pénible que nous avons vu se reproduire avec affectation, dans notre jeune littérature, toutes ces excentricités de style dont quelques écrivains, d’un certain mérite du reste, ont donné le funeste exemple chez nos voisins? Des images forcées, des rapprochements bizarres et inattendus, des paroles triviales employées avec une certaine prétention, un usage immodéré des enjambements affectant de violer toutes les règles de. la versification, sont-ce là des modèles à suivre? Est-ce là le langage de la poésie? Et ne vaudrait-il pas mieux se résoudre tout d’abord à écrire en prose?
Weustenraad avait trop de goût pour persister dans une voie aussi fausse , et il avait l’âme trop noble et trop grande pour ne pas sentir ce qu’avaient de dangereux ces appels incessants à une croisade contre l’ordre social. Jamais le sentiment religieux ne l’avait abandonné : celait la source la plus pure de son talent. Lisez son Hymne au siècle, et jugez; l’épigraphe seule révèle toute son âme : 1m lieu de blasphémer, apprenons à bénir.
Déjà, dès 1836, en s’adressant Aux barbares de la civilisation, il faisait entendre courageusement ces paroles :
Vous avez à la Foi coupé ses vasles ailes, Restitué le glaive aux archanges maudits, Des temples profanés expulsé les fidèles, A Pâme du chrétien fermé le paradis,
Étouffé l’esprit pur sous la matière immonde, D'un abject égoïsme exaucé tous les vœux, Placé l'impiété sur le trône du monde Et mis le désespoir au premier rang des dieux.
Il fallut quelque temps encore à notre jeune poêle pour se reconnaître et pour prendre l’allure libre qui convenait à son talent. C’est en 1841 qu’il se plaça décidément à la hauteur où l’appelait son génie poétique. Inspiré par les merveilles de l’industrie, cette source nouvelle de grandes images où il avait puisé déjà l’idée de plusieurs de ses compositions, il écrivit Le Remorqueur, et l’on put dès lors lui assigner le premier rang parmi nos poêles lyriques.
Jamais, en effet, la poésie, en Belgique, n’avait pris un essor plus élevé. Ce n’est pas cependant que cette pièce soit irréprochable: la critique y trouverait à reprendre, et nous serions peut-être d’accord avec elle ; mais, ici, le poète vole de ses propres ailes; ses pensées sont nobles et grandes, bien que parfois l’expression manque de noblesse et de grandeur. Dans les hautes régions où il s’est élevé, il se trace sa route à lui-même, et cette route est glorieuse, car elle lui appartient tout entière. J’aurais voulu citer quelques passages de celle oeuvre remarquable, mais je m’aperçois que les citations , deviennent impossibles , parce que le mérite réside moins dans les détails que dans l’ensemble; il est, d’ailleurs, des choses qui ne permettent pas une froide analyse.
Le Haut Fourneau n’est pas d’une conception moins heureuse que Le Remorqueur, mais les difficultés à vaincre étaient plus grandes. Trop de détails techniques et la description de procédés généralement peu connus donnent à celte composition quelque chose d’embarrassé et de monotone que l’art du poète n’a pu sauver entièrement. Entrainé par le plaisir de décrire, peut-être ne repose-t-il pas assez
son lecteur et ne donne-t-il pas assez de variété à ses tableaux.
Les poésies de Weuslenraad sont, la plupart, politiques ou destinées «à célébrer les merveilles de l’industrie; cependant quelques-unes, composées vers la fin de sa vie, sont d’un caractère plus doux: il y a répandu toute la sensibilité de son âme; son vers prend plus de mollesse etde grâce, il coule d’une manière plus limpide et plus harmonieuse. Nous distinguerons sourtoul Lu Charité, l’une des pièces les plus suaves que renferment les Poésies lyriques publiées en 1848 :
Femmes, l'hiver esl là dans toute sa tristesse,
Ramenant avec lui ces long* jours de détresse Qui répandent le deuil sous plus d’un toit «lacé :
Le pauvre atlcud quelqu'un pour sauver sa famille;
A son foyer muet plus de rayon qui brille,
Le pain a disparu, le travail a cessé.
Ce début si simple est parfaitement en rapport avec le sujet. Plus loin il continue :
Ne versez pas vos dons en des mains étrangères,
Faites le bien pour vous, comme l'ont fait vos mères;
Il n'est point de devoir et plus noble et plus doux.
Le bien, semé sans bruit, ne tarde pas d'éclore;
Qu'importe à votre cœur que le monde l’ignore!
Il esl quelqu'un là-haut qui le saura pour tous.
La petite pièce, intitulée Les Nuées, a de la grâce et de la fraicheur. On trouve, en général , dans les dernières productions du poêle des progrès très-sensibles ; sans avoir moins de distinction, la période est plus pleine, plus harmonieuse; la diction est plus pure, la pensée plus complète.
C'est par l’une de ses odes les plus remarquables, la plus remarquable peut-être, que Weuslenraad a payé sa bienvenue comme membre de l'Académie royale.
On sc rappelle avee quel enthousiasme nous avons applaudi à Y Hymne au siècle, dans le banquet fraternel qui, au mois de mai 1847, réunissait le trois classes de l’Académie de Belgique, et avec quels transports le public à son tour accueillit celte même pièce dans la séance publique du lendemain. Le poète, en effet, s’y révélait dans toute la maturité de son talent; dès son début, on lui voit prendre ses inspirations dans une sphère élevée et proclamer avec magnificence l’œuvre éternelle du Tout-Puissant. 11 répudie ces cris de désespoir qui se mêlaient à ses premiers chants, et ne pense plus qu’en franchissant le seuil de la vie, on dépasse en même temps les portesqucle Dante fixe à son enfer :
Gloire au Dieu juste et Tort qui nous donne la vie !
Trêve à ces chants de deuil, à ces cris d'agonie Dont trop souvent ma muse attrista son berceau !
I. ‘homme est toujours puissant, la femme est toujours belle,
L’enfant sourit encore au vieillard qui l’appelle,
Le raisin à la coupe et la fleur à l’oiseau.
Frères, le beau soleil, astre que tout adore,
Brille aussi radieux qu'à sa première aurore;
Rien à l’œil du savant n’annonce son déclin.
La féconde nature, auguste et tendre mère,
De son lait généreux nourrit toujours la (erre,
Nul flot de volupté n'a tari dans son sein.
Ah ! sans doute, fautent de Y Hymne au siècle et du Remorqueur était l’homme le plus capable de faire fleurir la grande poésie sous le climat de la Belgique.
Weustenraad était l’ami sincère de son pays; la plupart de ses poésies lyriques en font foi. l.a Prière pour la patrie, l’ode A la statue de la patrie surtout, renferment de généreux sentiments exprimés avee élégance. Il concevait trèsbien l’alliance de la royauté avec une liberté sage ; il était avant tout ami de l’ordre, et craignait pour sa patrie les fléaux qui attristaient nos voisins :
Des i|iicn llcs sans biil, dignes du Bas-Empire, L’oubli de (oui respect pour les droits les plus saint», Le désordre des mœurs poussé jusqu’au délire,
La révolte toujours suspendue aux tocsins.
L’amour de nos vieilles institutions et de nos libertés communales, uni au désir d’en rendre la connaissance populaire, le porta aussi à travailler pour le théâtre. 11 donna, en 1830, son drame historique, Laruelle. Cet ouvrage eut plusieurs représentations et fut chaudement applaudi; mais ce succès, il faut en convenir, s'adressait plus aux sentiments patriotiques de l’auteur qu’au mérite de sa pièce. Trop de longueurs et d’invraisemblances devaient nécessairement nuire il ce drame, qui semble plutôt destiné à la lecture qu’à la représentation. L’ouvrage est dédié à M. Polain , son collègue à l'Académie, en témoignage d’amitié et de reconnaissance pour ses utiles conseils. M. Polain n’était pas le seul de nos confrères avec qui Weuslenraad se fut lié d’amitié pendant son séjour à Liège; MM. Borgnct, Lesbroussart et Grandgagnage vivaient également dans son intimité. Ils avaient été les confidents de ses travaux et de ses projets d’avenir; ils avaient pu lire dans celte belle âme.
Weuslenraad avait été nommé correspondant de la classe des lettres de l’Académie, le 11 janvier 1 8 17 ; au mois d’août de la môme année, il fut appelé à Bruxelles en qualité d’auditeur militaire du Brabant. Son séjour parmi nous contribua à répandre de la variété dans les travaux académiques: il communiqua successivement les prémices des charmantes compositions qu’on trouve à la fin de ses Poésies lyriques et qui ont si dignement couronné sa carrière.
Il parait qu’il avait écrit un poème flamand en plusieurs chants. Dans ce poème héroï-comique, qu’il ne comptait pas publier, il donnait un libre essor à sa gaieté et passait,
selon l’expression du poète, du grave au doux, du plaisant au sévère.
En quittant Macstricht cl en abandonnant la rédaction de Y Eclaireur du Limhourg, Weustenraad n’avait point renoncé à la presse périodique; il s’en occupa, au contraire, pendant toute sa vie: celait pour lui une espèce de besoin de déverser dans un journal l’excès d’activité de son intelligence. Il prit successivement part à la rédaction du Courrier belge, du Politique, de La Tribune, de L’Indépendance, etc. Il était l’un des soutiens les plus actifs et les plus éclairés de la Revue belge, recueil périodique fondé en 1835, par l’association pour l’encouragement elle développement de la littérature en Belgique. Il se distinguait surtout par son impartialité et sa bienveillance, c’est un hommage que s’est plu à lui rendre un de ses plus dignes émules. Voici, en effet, comment s’exprime M. Ed. Wacken, dans l’article nécrologique consacré à Weustenraad dans la Revue de Belgique (') : « Il s’empressait d’accueillir et d’encourager les jeunes gens chez lesquels il avait cru deviner quelque espérance d’avenir : il ne négligeait rien pour leur ouvrir la roule du succès, lui qui souvent négligeait le soin de sa propre renommée. Nous acquittons nous-mème une dette de reconnaissance en rendant ce témoignage à la mémoire de celui dont les conseils et l’amitié ne nous abandonnèrent jamais. »
En 1835, la Croix de Fer avait été la récompense du citoyen; la croix de chevalier de l’ordre de Léopold, au commencement de 1818, devint celle du poète. Le rapport qui le présentait au choix du souverain établissait les titres incontestables que notre confrère avait à cette distinction. (*)
(*) Numéro de juillet 1849. On trouve dans ce même numéro une pièce de vers également consacrée à la mémoire de Weustenraad, par M. Adolphe Mathieu.
L’amilié notait entrée pour rien dans ce choix; si Weuslenraad lui-même avait pu s’y méprendre, un incident survenu vers la même époque eût pu le détromper. La retraite de M. Lcsbroussart (') avait laissé vacante la chaire de littérature française à l’Université de Liège. Weustenraad, qui tournait toujours les yeux vers sa ville de prédilection et qui ne désirait rien tant que de pouvoir se consacrer exclusivement aux lettres, demanda la place au ministre de l’intérieur; cette place fut donnée à un autre. Loin d’en prendre de l’humeur, notre poète fut le premier à reconnaître, avec la plus complète modestie, tout ce qui pouvait lui manquer pour remplir convenablement le poste qu’il ambitionnait. Avant même de connaître la décision du gouvernement, il rendait pleine justice au mérite de son compétiteur et parlait de l’issue probable de cette affaire comme s’il n’y eût point été intéressé.
Cependant sa position ne larda pas à s'améliorer : vers la lin de 1848, il fut investi des fonctions de greffier du tribunal civil de Bruxelles; il trouva dans cette place, avec une certaine aisance, les loisirs nécessaires pour se livrer à ses travaux favoris. Ce n’était pas justement Yotium cum digni- Inle, mais un étal qui en approchait beaucoup.
Aux dernières vacances de Pâques, Weustenraad avait été appelé à faire partie du jury d’examen pour les lettres; ce genre d’occupation, auquel il n’était point habitué, l’avait fatigué, il avait d’ailleurs également souffert d’une violente atteinte de la grippe; il semait le besoin de se distraire et de rétablir sa santé. Ce fut à regret qu’il renonça à se faire entendre dans la séance publique de l'Académie du mois de mai 1849, pour laquelle il préparait une composition lyrique
(') Voyez plus haut, pages 307 à 400, ce qui concerne l'élégant auteur des pommes l.es Belges et L’Art de conter, qui figurent en première ligne dans notre littérature nationale.
nouvelle qui n’eùt certes pas été le joyau le moins admiré du précieux héritage qu’il nous a légué ('). Mais le chant qu’il méditait, ce dernier chant du cygne, ne devait pas s’achever sur cette terre.
Après setre arreté quelque temps dans la province de Liège, il était arrivé à Namur dans l’après-midi du 23 juin ; il avait quitté Fauquemont la veille et avait passé la nuit à Liège; il comptait rester une partie de la journée du dimanche en famille, avec ses amis, et partir ensuite pour Bruxelles. Il était heureux et content; et, avec cette gaieté franche et naïve qui le caractérisait, il se livrait aux plus riants projets d’avenir pour sa famille et pour lui. Rien n’annonçait encore le coup fatal qui bientôt devait anéantir cette belle intelligence.
Ce ne fut que dans la matinée du dimanche, vers neuf heures, que Weustenraad sentit les premières atteintes du mal; vers deux heures de l’après-midi, il désira voir un médecin, qui, en arrivant, reconnut tout d’abord les terribles symptômes du choléra. Le mal faisait des progrès effrayants; la plus profonde eonsternation avait succédé aux élans de bonheur qui, le matin encore, régnaient dans la famille. Weustenraad , exténué par d’atroces souffrances, se trouvait dans le délire ; son épouse était anéantie (*) ;
(') Voici l'extrait d'un billet que je reçus de lui avant notre 9éance :
» Mon ami, les travaux du jury ont si complètement absorbé mon temps, depuis plus de trois semaines, qu'il m'a été impossible d'achever la pièce que je destinais à notre séance publique. Ajoutez à cela que j’ai eu une violente attaque de grippe, et que je me trouve, aujourd'hui encore, dans la nécessité de m'abstenir de toute occupation sérieuse. Je regrette vivement ce contre-temps. Je m'étais fait une véritable fêle de déférer à vos désirs et à ceux de mes collègues, qui se montrent si bienveillants envers moi. »
(») La plupart des détails qui précèdent sont extraits de deux lettres écrites immédiatement après la mort de Weustenraad, par l'une des personnes qui l'ont soigné. Nous en devons la communication à l'amitié de M. Ad. Borgnet.
M. Jules Borgnel, son gendre ('), et quelques amis lui prodiguaient les soins les plus empressés, mais sans se rendre bien compte de son étal. Vers la lin de la soirée, le malade leur paraissait plus calme, sa respiration seule était encore très-agitée: c’était, hélas! le râle de la mort. Toute illusion dut bientôt cesser, et, vers une heure du matin, Wcuslcnraad avait cessé de vivre.
L'annonce de cette perte cruelle retentit de la manière la plus douloureuse dans toute la Belgique : le pays sentait, en ell'et, qu’il venait de perdre l’un de ses meilleurs citoyens et son poète lyrique le plus distingué. Chacun regardait comme un sujet de deuil public la mort prématurée d’un écrivain dont le talent faisait l’orgueil de notre jeune littérature. Notre Académie se joignit aux nombreux amis que Weustenraad comptait à Bruxelles, pour lui ériger un monument funèbre; le Cercle artistique et littéraire, dont il était membre, fit inscrire dans ses salons, son nom en lettres d’or, en attendant qu’on put y placer son portrait. Le Cercle artistique et littéraire de Liège faisait, en même temps, frapper une médaille pour consacrer son souvenir, et là aussi ses amis s’unissaient pour couvrir d’un monument le lieu où reposeront désormais ses restes (*). Tant de manifestations simultanées ne prouvent pas seulement en faveur du mérite poétique de notre confrère, elles montrent encore qu’il avait mérité l’estime générale par sa droiture et par la noblesse de son caractère.
(•) Weustenraad s’était marié en 1820; sa belle-fille, plus tard, épousa M. Jules Borgnel, archiviste de la ville de Namur.
(*) Weustenraad est mort le 25 juin 1849, dans la commune de Jambes, située aux portes de Namur, c’est là <|u*onl été déposés scs restes.
LÉONARD PYCKE ( 1 ).
M. Léonard Pycke, comme litlérateur, appartient entièrement à l’Académie royale de Bruxelles, puisque les différents écrits qu'il a composés se trouvent tous insérés dans ses recueils, et que l’idée même de rédiger ses deux mémoires les plus importants, lui a été suggérée par les programmes de la compagnie. Comme jurisconsulte, comme homme d’Êtat, il s’était acquis déjà une réputation très-distinguée, en publiant son premier mémoire Sur l'état de la législation et des tribunaux ou cours de justice dans les Pays-Bas autrichiens avant l’invasion des armées françaises, et sur les changements que la révolution française et la réunion de ces provinces A la France, pendant près de vingt ans, ont opérés dans la législation et l'administration de la justice civile et criminelle Ce mémoire fut couronné par l’Académie, en 1822 (*), à l’époque même où une haine ministérielle lui suscita le
(') Né à Meulebeke en 1781, il est mort à Courtrai, le 8 février 1842.
(•) Pycke obtint la médaille d’or; c’est par erreur que M. Van de Putle dit, dans sa notice sur ce savant, que V Académie lui décerna le deuxième prix.
procès malheureux dont retentit toute la Belgique et dont notre confrère sortit victorieux ('}. La palme académique dut adoucir les chagrins amers qu’il éprouva par ces poursuites. Pycke reprit sa place aux états généraux, et, en 1827, il apporta à l’Académie un nouveau mémoire, auquel fut décernée uue nouvelle médaille d’or; il s’agissait cette fois de répondre à la question : En quel temps les corporations connues sous le nom de métiers (neeringen en ambachlen) se sont-elles établies dans les provinces des Pays-Bas? Quels étaient les droits, privilèges et attributions de ces corporations ? par quels moyens pouvait-on y être reçu et en devenir membre effectif?
Ces deux ouvrages pleins d’érudition et le caractère honorable de l’auteur, qu’on avait pu mieux apprécier encore au milieu des poursuites judiciaires, lui ouvrirent, en 1829, les portes de l’Académie.
(') « Sa nomination de maire (de Courlrai), nom qu'on changea bientôt en relui de bourgmestre, remonte au 25 juillet 1817 et fut comme le signal d'une suite de tracasseries.... Une dénonciation anonyme, dans laquelle fut enveloppée line grande partie de la régence, Tut faite au gouvernement, et M Pycke fut envoyé devant le tribunal correctionnel de Bruges, du chef de prévention d'un délit prévu par l'article 175 du Code pénal. L'arrêt qui prononce ce renvoi, porte qu'il y a des charges suffisantes pour établir que le prévenu Léonard Pycke a fourni des briques pour la reconstruction de la halle et In construction de deux haubettes dans la ville de Courlray, nt ce dans le temps qu'il était bourgmestre de la même ville, et comme tel chargé d'en ordonnancer les payements ou de faire la liquidation des mêmes dépenses.
* Du chef de celle accusation, il fut emprisonné au mois de juin 1822, et choisit pour ses défenseurs MM. De Yleeschouder et Rcyens, du barreau de Bruxelles, avec lesquels il était depuis longtemps lié d'amitié. On employa d'abord les moyens de cassation contre l'arrél rendu par la chambre de mise en accusation, et le prévenu, de concert avec M. l'avocat Beyens et l'avoué Mandos, publia ses moyens de cassation en une brochure de 27 pages in-4°. Ce mémoire, remarquable par sa lucidité et sa logique serrée, démontre h l'évidence l'innocence du prévenu. Il est adressé à MM. les président et conseillers de la cour supérieure de justice, à Bruxelles, première chambre, siégeant comme cour de cassation, et ne porte pas de nom d'imprimeur. Les moyens de cassation furent cependant rejetés, et l'inculpé parut devant la cour de Bruges, présidée par M. Van de Veldc, au
L’étude du droit absorbait tous les instants de liberté que laissaient à notre jurisconsulte les affaires publiques; et sans doute ses écrits auraient été plus nombreux, si l'accomplissement de ses devoirs aux états généraux lui avait laissé plus de loisirs. Il se faisait, avec raison, une haute idée de la position du législateur; et il savait y sacrifier jusqu a ses goûts et ses penchants les plus chers. Aussi devait-il applaudir aux efforts de l’Académie pour ranimer l’étude du droit et pour honorer la mémoire des hommesquis’en étaient occupés chez nous avec le plus de distinction. « Si l’usage, suivi dans quelques pays voisins de faire l’éloge des grands hommes qui ont excellé dans la science des lois et de la jurisprudence, dit-il dans son premier mémoire couronné, si le devoir de célébrer les talents et les utiles travaux de nos jurisconsultes ne sont pas devenus académiques parmi nous, c’est du moins une conception honorable pour l’Académie de Bruxelles, un véritable service rendu à la patrie, que d’avoir institué un prix pour un genre de travail qui rappellera la mémoire de plusieurs célèbres concitoyens qui ont passé leur vie à perfectionner les lois et à faciliter l’administration de la justice, objets si précieux et d’autant plus dignes d’envie, qu’ils contribuent toujours d’une manière puissante à maintenir la paix sociale et à former le bonheur des citoyens. »
Jusqu’au moment de la révolution, en 1830, M. Pycke avait continué à siéger aux états généraux. Les persécutions de 1822 l’avaient vivement atteint et lui avaient peut-être même ôté une partie de son énergie naturelle; mais elles ne lui avaient laissé aucun fiel contre le gouvernement. Dès qu’il vit éclater la tempêté, il se rendit à la Haye, et quand
mois de décembre 1822. L'acquittement suivit la défense, et M. Pycke fut mis en liberté le 22 du même mois. •• (Annales de la Société d'émulation de Bruges, tome IV, page 105.)
la révolution fut consommée, il revint dans ses foyers et renonça à la carrière politique.
La législation ancienne de la Belgique et nos vieilles institutions occupaient alors une place très-large dans les travaux de notre Académie. Nous avions proposé pour le concours de 1833 une question sur les attributions politiques dont jouissaient les anciens étals des provinces, sous le triple rapport de la souveraineté, de la législature et de l’administration publique et provinciale. Mais celte question, tout intéressante quelle était, dut être retirée, et notre confrère prit l'engagement de la traiter lui-mème, dans un mémoire spécial ('). A la séance du 15 décembre 1835, il nous exposa le plan qu’il comptait suivre en composant cet ouvrage immense, qui se trouvait déjà très-avancé (*); mais l’affaiblissement de sa santé et la perte progressive de ses facultés intellectuelles ne lui ont pas permis de l’achever.
Léonard Pycke était né à Meulebeke, petite ville de l'ancienne châtellenie deCourlrai; c’est dans ce dernier lieu qu’il mourut. Il avait commencé ses études en droilà Paris (’) et il conservait un profond souvenir de ces premiers instants de sa jeunesse. Peu de temps avant sa mort, l’auteurde cette notice le rencontra tristement appuyé contre un mur voisin de la
(•) !H. Van de Putte, dans sa notice sur noire confrère, dit au sujet de ce même concours : « M. Pycke avait écrit sa ré|>onse sur cette question, lorsque l’Académie jugea à propos d’annoncer que la question était retirée du concours. Ce travail peut cependant être considéré comme un des meilleurs sortis de la plume du jurisconsulte courtraisien. • Il faut qu’il y ait Ici quelque méprise. M. Pycke ne pouvait concourir, puisqu’il était membre de l'Académie depuis quatre ans; d’ailleurs, il était l’un des juges, et c’est même sur sa proposition que la question fut retirée.
(•) Voyez le Bulletin (t. II, p. 417) de cette séance. M. Pycke y a fait connaître le plan qu’il comptait suivre.
(*) Il fit scs premières études au collège de Mol, dans la Campine, et acheva à Bruxelles son cours de droit qu’il avait commencé à Paris. C’est en 1808 qu’il s’établit à Courlrai, comme avocat, et il ne larda pas à s’y faire une nombreuse clientèle.
Sorbonne, et les veux fixés sur les fenêtres les plus élevées d’une maison de la rue Laharpe, c’était là que notre confrère avait habité pendant ses premières études. Pycke était d’un commerce très-doux, d’une sûreté à toute épreuve; connaissant fort mal le talent de déguiser sa pensée sous des dehors polis, mais possédant au plus haut degré la politesse du cœur. Sa fermeté aux états généraux avait été la source de ses disgrâces et des persécutions dont il fut victime; il sut les subir avec calme et dignité; et s’il montra quelque orgueil, ce fut avant son triomphe. Léonard Pycke portait véritablement en lui le type du caractère flamand, type énergique qui s’elTace malheureusement de jour en jour, en perdant ses formes saillantes et décidées, sous le niveau de ce qu’on est convenu de nommer la civilisation.
PHILIPPE BERNARD (l).
Ph. Bernard avait contracté de bonne heure l’habitude du travail et le goût de l'étude : ces heureux éléments portèrent leurs fruits dès qu’il se trouva en position de les faire valoir. C’est à l’Université de Louvain que commença sa carrière littéraire. Un travail intéressant sur les archontes de la république d’Athènes lui valut la médaille d’or au concours universitaire de 1824, et il reçut plus tard, dans la même université, le grade de docteur en philosophie et lettres.
C’était surtout vers l’enseignement que le portaient ses habitudes laborieuses et sa bienveillance naturelle pour la jeunesse. Après la révolution de 1830, il fut chargé, au collège communal de Louvain, de l’enseignement de plusieurs cours d’histoire et de géographie. Des modifications apportées dans cet établissement l’arrachèrent, en 1837, à ses paisibles occupations; il vint s'établir à Bruxelles, et profita de scs loisirs forcés pour publier quelques ouvrages classiques.
C’est ainsi qu’il nous a donné successivement, en lesenri-
{) Né à Arlon, le 28 1797, il esl morl à Bruxelles le 7 décembre 1853.
chissanl d’annotations, le discours funèbre de Lvsias (1837), les œuvres de Sali liste (1838), la traduction d’une chrestoinaihie grecque et d’une autre latine d'après Jacobs (1840 et 1841), une traduction très-estiméede l’histoire de l’Église, par Dœllinger, etc. 11 avait fait paraitre aussi, en 1859, un essai historique sur les anciens Belges, depuis les temps les plus reculés jusqu’à la conquête de la Gaule par Jules César.
Le gouvernement ne tarda pas à distinguer son mérite : il le chargea d’examiner et d’analyser les manuscrits grecs de la Bibliothèque royale de Bourgogne. Bernard s’acquitta avec zèle et talent de cette honorable mission, et publia successivement sept rapports d’un haut intérêt, que le gouvernement a livrés à la publicité.
Dès r année 1842, il avait été associé aux travaux de l’Académie en qualité de membre correspondant, et il avait témoigné, pardifférentes communications d’un grand savoir, combien il attachait de prix à cette distinction.
En 1845, la chambre des représentants lui confia les fonctions de conservateur de sa bibliothèque. Quelque temps après, le gouvernement l’appela à un poste de confiance, à celui d’inspecteur de l’enseignement moyen. Il fut, en outre, désigné comme membre du jury pour l’examen d'élève universitaire et devint, en 1849, secrétaire de ce jury dans le ressort de la Cour d’appel de Liège.
Ceux qui l’ont connu ont pu apprécier son profond savoir, la solidité de son caractère et sa modestie si simple et si vraie, qualités précieuses qui cependant n’ont pu désarmer la mauvaise fortune contre laquelle il a lutté jusqu’à son dernier instant.
Une notice écrite de la main même de Bernard et qu’il avait bien voulu nous remettre, suppléera à ce qu’offrent d’incomplet les paroles qui précèdent : « Je dois le jour, dit-il, à
îles parents honorables qui, jouissant d’une fortune aisée, n épargnèrent rien pour faire donner à leurs enfants une éducation soignée. Étant encore fort jeune, je fus envoyé au petit séminaire de Metz pour y faire nies humanités. Après y avoir achevé ma rhétorique avec quelques succès, je me rendis, dans la vue de renouveler mon cours de rhétorique, au collège de Sedan, où enseignait alors l’abbé Caillon, qui avait dirigé, pendant douze ans, le collège de Wilna, en Pologne. M. Caillon est le premier bon professeur que j’eusse eu jusqu'alors ; c’est lui qui m'inspira le goût des études historiques et philologiques, et je me sens heureux de pouvoir lui payer ici le juste tribut de ma reconnaissance. Mon second cours de rhétorique ayant été couronné par l’obtention de tous les premiers prix, je retournai à Metz pour y faire ma philosophie. A cet effet, au lieu de rentrer au séminaire, je me lis inscrire au lycée de cette ville, et j'y eus pour professeur M. Mongin, qui passait, en France, pour être un profond penseur et qui, en effet, s’est fait connaître par une logique ou grammaire générale justement estimée des savants. Malheureusement l’arrivée des alliés, en 1814, m’empècha d’achever mon cours de philosophie, et je fus obligé de retourner chez mes parents. Il y eut donc dans mes éludes une interruption qui dura jusqu’en 1820. Dans cet intervalle, ma famille éprouva les plus cruels revers, et au bout de quelques années, je me trouvai sans ressource. Une place de maitre d’études devint alors vacante au collège de Mous, je me mis sur les rangs des postulants, et je l’emportai. Je l’occupai pendant deux ans, mais prévoyant que, sans grade académique, ces fonctions ne me mèneraient à rien, je résolus d’aller sonder le terrain à l’Université de Louvain, pour voir si, dénué de tout comme je l’étais, il ne serait pas possible d'y faire mes éludes universitaires. Les professeurs de la faculté de philosophie et
lettres accueillirent ma demande avec le plus vif empressement. Non-seulement ils m’exemptèrent du payement des cours, mais ils me firent obtenir une bourse de 200 florins par an. Établi à Louvain, je ne tardai pas à être nommé adjoint du secrétaire-inspecteur de l'Université, aux appointements de 300 florins. Bientôt ma bourse de 200 florins fut portée à 300, de sorte que j’avais une assez belle position pour un étudiant, et j’avoue queje la regrette encore etque je la regretterai toute ma vie. Mais si, sous le rapport matériel, je jouissais de quelque aisance, les affaires administratives du secrétaire-inspecteur me donnaient tellement de besogne que le jour suffisait à peine pour m’en acquitter et que je devais employer la nuit à étudier les matières qui faisaient l’objet des cours universitaires. Cependant, au milieu de ce double labeur, je ne perdis point courage ; tout surcroît de travail semblait.au contraire, me ranimer et me donner de nouvelles forces. Ainsi la faculté des lettres ayant mis au concours, en •1823, la question suivante : Exhibeatur commentatio historico-critiea de archontibus reipublicae Atheniensi s, ni la difficulté du sujet, ni les longues et pénibles recherches qu’il exigeait, ni le peu de temps dont je pouvais disposer, rien enfin ne put me détourner de composer un mémoire en réponse à cette question. Ce mémoire fut couronné en 1824. A la même époque, la chaire de cinquième étant devenue vacante au collège de Louvain, le bureau d’administration de cet établissement vint luimême m’olfrir celte place, et je fis mon entrée dans la carrière de l’enseignement public. Quelque temps après, je subis l’examen de la candidature en philosophie et lettres. Le temps qui s’écoula de la fin de l’année 1824 au mois d’août 1826 fut consacré, d'un côté, à me préparer à l'examen du doctorat et à écrire ce qu’on appelait alors la thèse que je devais défendre à cette occasion ; de l'autre, à étudier
le flamand el le hollandais, qui avaient été imposés aux professeurs des athénées et collèges des provinces flamandes du royaume. Enfin le 3 août 182(5, je subis l'examen du doctorat en philosophie et lettres; mais mes occupations ne me permirent point alors de mettre la dernière main à l'ouvrage, que j’avais préparé pour cette épreuve. Je fus obligé de remettre ce travail à une autre époque.
» Sur ces entrefaites, l'année 1830, qui devait bouleverser tant de choses et amener une ère nouvelle sous le rapport politique, amena aussi la réorganisation du collège de Louvain. Jusqu'alors cet établissement avait compté six classes d’humanités et une classe préparatoire, de sorte que les élèves devaient rester sept ans au collège pour achever leurs cours d'humanités On jugea à propos de réduire ce temps à cinq années, d’établir cinq classes de langues anciennes cl modernes et d’v joindre des cours spéciaux d’histoire et de géographie, ainsi que de mathématiques. On me chargea des cours d’histoire et de géographie, en les restreignant, toutefois, aux trois classes supérieures : dans le premier, je donnai un aperçu de la géographie; dans le second, l’histoire du moyen âge; dans le troisième, l’histoire des temps modernes. Je continuai à enseigner ces branches jusqu’au mois d’août 1837. En même temps, pour récompenser le zèle que j’avais montré à m’acquitter de mes devoirs, la régence de Louvain me confia la direction du pensionnat attaché au collège de cette ville, direction que j’occupai depuis 1830 jusqu a la translation de l’Université catholique de Matines à Louvain.
» Les événements de 1830 m’avaient empêché de songer au grade de docteur pour l’obtention duquel j’avais rempli toutes les formalités. Au mois de juillet 1833, j'obtins ce grade avec la plus grande distinction. Il n’était plus question alors de la défense d’une thèse. Cependant, depuis plusieurs
années, je m’étais occupé, dans mes heures de loisir, d'un travail sur l’une des oraisons de Lysias, travail qui avait été primitivement destiné à me servir de dissertation inaugurale. Voulant utiliser cet ouvrage, j’y mis la dernière main. Mais avant de le publier, je crus devoir le soumettre à l’avis déjugés compétents. Je l’adressai donc à l’Académie royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles. Dans la séance du 2 avril suivant, un rapport favorable me valut, de la part de M. le ministre de l’intérieur, un subside pour couvrir les frais d'impression de cet ouvrage, qui fut imprimé à Louvain, en 1837, sous le titre : Lysiuc oratio funebris, leelionis varielate instructa et commentario in usum scholarum illustrait! : 1 vol. in-8°.
» Le collège de Louvain ayant été supprimé en 1837, je vins me fixer à Bruxelles et j’avisai de suite aux moyens d’y avoir de l'occupation. Sur la recommandation de quelques personnes bienveillantes, je fus employé par la Société nationale pour la propagation des bons livres. Mais cette société, ayant cessé, en 1840, de publier des ouvrages de ce genre, je me vis tout à coup sans occupation. Pour ne pas rester oisif, je résolus d’entreprendre un travail sur les nombreux manuscrits grecs déposés à la Bibliothèque royale. »
M. Nothomb, alors ministre de l’intérieur, voulut bien encourager ce travail, qui donna successivement lieu à plusieurs publications. Le 22 juin 1842, il prit un arrêté par lequel il chargea Bernard de visiter, dans les provinces do la Flandre orientale, de la Flandre occidentale et d’Anvers, les établissements d’instruction moyenne recevant des subsides de l'État, et en même temps ceux qui alors étaient en instance pour en obtenir. Le 8 juillet de l’année suivante, le ministre le chargea de nouveau de visiter les établissements de la même catégorie dans les provinces de Limbourg et de Namur.
Le 10 mai 1842, l’Académie royale des sciences et belleslettres de Bruxelles avait nommé Bernard, à une grande majorité, correspondant de la classe des lettres. Bientôt après, un arrêté royal du 3 octobre 1845 le nomma professeur agrégé à l’Université de Liège (faculté de philosophie et lettres).
Vers la fin de sa vie, Bernard avait été nommé bibliothécaire de la Chambre des représentants; il était déjà attaché précédemment au secrétariat de l’Académe, et il continua à remplir ces deux emplois. Le 5 novembre 184(j, il fut nommé inspecteur pour les humanités dans les établissements d’enseignement moyen : malgré cette position élevée, Bernard témoigna le désir de continuer, quelque temps encore, les modestes fonctions qu’il remplissait, depuis plusieurs années, au secrétariat de l’Académie; l’on avait trop à se louer de lui pour se priver de ses services, alors surtout qu’il trouvait le moyeu d’améliorer une position qui avait été compromise par de nombreux malheurs.
Uniquement occupé de ses études et des soins de sa famille, Bernard vivait éloigné de toute intrigue et en quelque sorte étranger à tout ce qui se passait dans le monde politique. Il était certainement mieux informé de ce qui s’était fait à Athènes ou à Borne que de ce qui pouvait bouleverser notre ordre social. Malgré cette indifférence apparente, il était très-sensible aux témoignages d'affection dont il était l’objet, et il aimait à montrer sa reconnaissance : on peut citer cette qualité, parce qu'elle est moins commune qu’on ne le pense. Ses vertus personnelles et ses talents méritaient à coup sûr une meilleure fortune que celle qu’il a éprouvée. Ses derniers jours out été attristés par des chagrins dont les consolations de sa famille et dont sa philosophie n'ont pu adoucir entièrement l’amertume.
MATTHIEU-ÉDOUARD SMITS (1).
Orphelin dès l’âge de sept ans, Smits fut placé par son tuteur dans un pensionnat, et, plus tard, au Lycée de Bruxelles, d’où il sortit âgé de dix-sept ans. L'année suivante, il embrassa la carrière des armes et s’enrôla, comme volontaire, dans la légion lianovrienne, corps de cavalerie au service de France et que commandait le brave Évers, son compatriote. Smits se mit en marche pour rejoindre le dépôt de son régiment, qui se trouvait au fond de l'Italie. Il avait pour compagnon de voyage Ch. Morel, qui, avant d'ètre atteint par la conscription, avait préféré, comme lui, de désigner le régiment auquel il désirait appartenir. Celte détermination n’eut d’autre effet que de procurer aux deux jeunes Bruxellois le plaisir de parcourir ensemble, au plus bel âge de la vie, une des contrées les plus pittoresques de l'Europe. Ils n'eurent pas même le temps de connaître l’assujettissement ni les dangers du service militaire, car, immédiatement après leur arrivée en Italie, un décret impérial prescrivit le renvoi dans leurs foyers de tous les sujets fran-
(') Né à Bruxelles, le 19 mars 1789; il mourul à Ixelles, près de Bruxelles, le 22 janvier 1852.
çais qui faisaient partie de la légion hanovrienne, où l'oit ne devait plus recevoir désormais que des déserteurs étrangers.
Smits repassa donc les Alpes, et, dès qu’il fut à Paris, il entra dans une institution particulière comme professeur de latin et de mathématiques : c’était évidemment méeonnailre sa vocation; aussi abandonna-t-il bientôt le collège pour la carrière administrative. Après deux ans d'attente, il fut envoyé à Boulogne-sur-Mer, comme inspecteur d’un service militaire, et, peu après, à Anvers, pour remplir un emploi dans la marine. Notre jeune compatriote n’était pas au bout de ses pérégrinations: en 1811, il suivit, à Amsterdam, en qualité de secrétaire particulier, M. le comte de Celles, qui venait d’ètrc nommé préfet du département du Zuvderzée. Jusque-là, ses loisirs avaient été consacrés à la poésie; ses nouvelles fonctions le portèrent à s’occuper d’études plus sérieuses : il fut chargé de la rédaction d’une statistique du département et il en composa la première partie, qui n’a jamais vu le jour.
L’arrivée des alliés, en 1813, fil de nouveau diversion à ses éludes : il fut contraint de fuir, et, en cherchant à rentrer en Hollande, il tomba entre les mains des Prussiens : les témoignages les plus accablants s’élevaient contre lui; il faillit être fusillé, mais il échappa à ce nouveau danger, et il en fut quitte pour un mois d’emprisonnement.
En janvier 1814, il fut attaché, comme caissier et secrétaire interprète, au payeur général de l’armée suédoise, et il assista à l’entrée des alliés dans Paris. Il retourna ensuite à Amsterdam, où le rappelait une inclination de cœur. Il épousa Mmc la veuve Van Staphorst, fille du général pensionné Van Baërle, ancien gouverneur militaire des petites Indes (Surinam) ('). A l’époque de l’organisation delà Bel-
(') Il eul tic celle union \ilusieur$ fils : rainé, William Smils, officier üu génie
gique, dont le prince d'Orange, depuis roi des Pays-Bas, venait d’ètre nommé gouverneur général, Smils entra au commissariat général de l’intérieur, à Bruxelles.
L’esquisse rapide qui vient d’èlre tracée des premières années de Smits suflira pour montrer que la stabilité n était pas le côté essentiel de son caractère : il était avant tout homme d’imagination; ses passions étaient très-vives et dominaient souvent sa raison. Avide de renommée, il a essayé tous les chemins pour y parvenir, et parfois ses tentatives ont été couronnées de succès. Avec plus de constance et avec son heureuse organisation intellectuelle, il lui eut été facile d’aller plus loin encore. On l’a vu tour à tour poète, statisticien, improvisateur, peintre (’), publiciste, administrateur. Je ne le suivrai pas dans toutes ces carrières, dont souvent il ne changeait que pour se trouver en compagnie dequelque ami ou pour s’attacher aux pas de ceux qui étaient en possession de lixer l’attention publique.
Je me bornerai à considérer plus particulièrement les services qu’il a rendus comme statisticien : il serait injuste cependant de passer absolument sous silence ses œuvres poétiques, qu’on peut placer parmi ses principaux titres à l’estime de ses concitoyens. Ses trois tragédies. Mûrie de Bourgogne , Elfrida ou la V engeance!*) et Jeanne de Flandre, méritent surtout d’ètre mentionnées d’une manière très-honorable. Ces pièces ont une valeur réelle et ont subi l’épreuve de la représentation, sinon avec un très-grand avantage, du moins avec ce qu’on est convenu de nommer un succès d’estime; et c’est beaucoup, si l’on considère la
dans l'armée belge, a bien voulu nous donner différents renseignements pour la rédaction de cette notice.
(') Comme peintre de miniature, il a fait quelques portraits qui ne sont p.is sans mérite.
(•) Voyez plus haut, page 3711, ce qui arriva à la première représentation de cette pièce.
difficulté de se produire avec un certain aplomb sur la scène tragique. Je sais que cette appréciation n’est pas tout à fait d’accord avec ce qu’on lit dans Y avant-propos, extrêmement laudatif, placé en tète des OEuvres poétiques de notre compatriote ('). On y lit aussi : « M. Smils a fait de la littérature nationale à une époque où l’on ne cultivait, en Belgique, de littérature d’aucune espèce. » Cette manière de louer un écrivain lui fait plus de tort que de bien aux yeux des personnes impartiales. A l’époque où Smils lit son entrée dans la carrière littéraire, il y rencontra l'auteur du poème le mieux écrit peut-être que l’on ait composé en Belgique, Lesbroussart, devant lequel, lui-mèmc, s’est incliné avec raison dans plusieurs de ses ouvrages; il y rencontra également de Stassarl, de Reiffenberg, Raoul, Baron, Rouvroy, etc., dont les écrits, justement estimés, ont eu certainement autant de retentissement que les siens.
Non-seulement Smits écrivait avec facilité la langue poétique, mais il était encore improvisateur remarquable. Il s'est soutenu avec avantage à côté de Pradel, le plus célèbre représentant français pour ce genre d’exercice littéraire (’).
Nous avons déjà vu que Smils, dès l’année 1812, avait été chargé de rédiger la statistique du département du Zuvderzée. Au milieu de ses préoccupations poétiques, il perdit de vue ce genre de recherches, qu’il reprit ollicielleinent
(') Œuvres poétiques de J/. Édouard Smils , 2 vol. in-12; Bruxelles 1847, chez M. Verleneuil.
t») Smils aimait A donner à ses collègues «le la Commission de statistique des preuves de son talent; il improvisait en leur présence, à la suile de dîners qui les réunissaient de loin en loin; et il s'est plu à rappeler cette circonstance dans le tonie II de ses Œuvres poétiques. Je l'ai vu aux prises avec le baron de Reiffenberg, qui possédait également le talent île l'improvisation : c'était un véritable assaut poétique :
De l'cucre et du papier : vite qu'on nous enferme;
Kt voyons qui de nous, plus aisé dans ses vers.
Aura plus tôt rempli la page et le revers.
quatorze ans plus lard. « Une institution éminemment utile manquait à notre pays, dit-il, dans l’introduction à sa Statistique nationale : la création d'une administration ou d’un bureau dont les travaux fussent spécialement consacrés à des recherches statistiques. Sa Majesté, par un arrêté du 3 juillet 1826, pris sur le rapport de M. le ministre de l'intérieur, a rempli cette lacune, en créant, près de ce département, un bureau de statistique , présidé par le ministre et dont sont membres MM. les administrateurs de l'intérieur, de l’instruction publique et de l’industrie nationale, assistés d’un secrétaire ; Sa Majesté a bien voulu me confier ces fonctions ('). »
L’organisation officielle de la statistique, sous le gouvernement précédent, était particulièrement due à M. Van Ewyck, homme éclairé qui, en qualité d'administrateur de l'instruction publique , publiait annuellement un rapport sur l’état de l’instruction dans le royaume, et qui s’acquittait consciencieusement de ce travail (*). Le gouvernement était également tenu de publier, chaque année, un rapport analogue sur les institutions de bienfaisance. De plus, au commencement de 1826, il commença à recueillir des documents pour la statistique des tribunaux, d’après les modèles des tableaux de France, publiés par M. le garde des sceaux.
Smits ne cite point ces travaux dans l’aperçu qu’il donne de l’état de la statistique dans le royaume des Pays-Bas (3), aperçu assez inexact qui se réduit à ce peu de mots : « Quelques annuaires départementaux; la statistique de Jemmapes et de la Dyle; celle de Liège, par M. Thomassin ; les publications de M. Lecocq, sur l’arrondissement de Tournay;
{') Statistique nationale, introduction, p. 1, I vol. in-8°; Bruxelles, chez Tarlier.
(•) Voyez, plus has, la nolicc qui concerne Van Ewyck.
{*) Pape xiv de l'introduction à Statistique nationale.
celles üe M. de Gloet; l’ouvrage eu trois volumes sur le district de Saint-Nicolas, ci-devant pays de Waes, par Vanden Bogaerde; les recherches sur les lois des naissances et de la mortalité dans la ville de Bruxelles, par M. Quetelet, voilà à peu près tout ce que nous avons, je pense, relativement aux provinces méridionales. »
Ce qui mérite surtout de fixer notre attention, c’est que le gouvernement avait conçu , dès lors, le meme système d’organisation pour la statistique générale que celui adopté par le gouvernement actuel. Comment se fait-il cependant que ce système ait paru produire de moins bons résultats sous un gouvernement que sous l’autre (')? C'est probablement parce que les institutions dépendent moins encore de la forme qu’on leur donne que des personnes qui sont appelées à les mettre en activité.
Des deux côtés, nous voyons créer, auprès du ministère de l’intérieur, un bureau de statistique générale, ainsi qu’une Commission centrale de statistique ; des deux cotés, le chef du bureau de la statistique générale est en même temps secrétaire de la Commission centrale, et se trouve plus spécialement chargé de la publication des travaux officiels. Enfin, des deux côtés encore, des commissions provinciales, destinées à élaborer les travaux de détail et à venir en aide à l'administration, s’organisent sur les différents points du royaume et vont recruter leurs membres parmi les fonctionnaires publics cl les hommes de science le plus à même de les seconder.
Complétons encore ces rapprochements, et disons que les deux commissions centrales sentirent également le besoin de
(') Pour être juste, il convient de dire que la première commission n’était in* sliltiée que depuis près de quatre ans, quand éclata la révolution de 1830, et qu'elle n’eut guère le temps de produire des travaux. Nous ignorons ce qu’elle est devenue après la séparation des deux royaumes.
prendre, pour base de leurs opérations, un recensement opéré avec tous les soins désirables, et d’en assurer les bénéliees par l’institution de registres de population dans toutes les communes
Ces deux grandes expériences sur l'utilité des commissions de statistique, faites à des époques très-rapprochées, intéressent la science au plus haut degré. Je viens d’énumérer les points de ressemblance qui existent entre les deux systèmes, organisés sous les deux gouvernements, il convient d’en signaler aussi les dissemblances.
Remarquons d’abord l'organisation incomplète de la commission créée par le gouvernement des Pays-Bas, dont le but était d’ailleurs mal défini, et qui ne comptait pour membres que trois administrateurs, dont les attributions et les connaissances étaient loin d’embrasser toutes les branches de la statistique. Ces administrateurs entraient dans la commission. non par suite d’études spéciales, mais simplement en vertu de leurs fonctions. Ils n’étaient d’ailleurs tenus qu’à donner des avis, et n’intervenaient pas dans les travaux comme partie active. Même remarque au sujet du ministre de l'intérieur, président de droit de la Commission centrale, cl qui aurait dû donner l'impulsion, mais dont les nombreux travaux absorbaient nécessairement tous les instants. Aussi les réunions de l’ancienne commission furent-elles rares et peu productives.
La nouvelle Commission centrale est établie sur des bases essentiellement différentes : toutes les branches de la statistique y sont représentées par des hommes spéciaux, choisis dans les différents ministères; des élections périodiques permettent d’éliminer ceux qui répondraient mal au but de leur nomination ; une organisation semi-scientifique et la publication, à côté des documents officiels, d’un recueil de mémoires sur les différentes parties de la statistique, éveil-
lent une noble; émulation et portent chaque membre à faire preuve de talent et de zèle au profil de la chose publique; ici, d’ailleurs, rien de vague dans les attributions, qui sont nettement spécifiées et qui tendent à doter à la fois la science et le pays d’un ensemble de documents utiles et contrôlés avec le plus grand soin.
Sans doute, on n’exige pas d’un secrétaire des connaissances scientifiques; son premier mérite est dans l’exactitude et dans les soins qu’il met à ne laisser en souffrance aucune branche de ses pénibles fonctions. Malgré le zèle dont il a fait preuve et en l’absence d’hommes spéciaux qui pussent lui servir d’auxiliaires et l’aider de leurs conseils, Smits n’avait peut-être pas la constance nécessaire pour recueillir et élaborer les documents nombreux qui doivent nécessairement entrer dans une statistique générale. Mais il avait une qualité précieuse dans la position qu’il occupait : il connaissait ses forces, et, par un sentiment d'amourpropre bien entendu, il ne cherchait jamais à traiter des questions qui dépassaient leur mesure, ni à se substituer imprudemment aux hommes dont les lumières pouvaient le guider. Il comprenait surtout que des erreurs tolérées chez «tes individus, le sont moins quand on parle au nom d’un gouvernement ou d’une commission directrice. C’est, sans nul doute, à celte excessive réserve que l'on doit l’absence d’explications et de développements qu’on remarque dans les deux premiers recueils statistiques publiés avant 1830.
il existait administrativement une solution de continuité déplorable entre l’ancienne Commission centrale et les commissions provinciales: aucun lien ne les rattachait entre elles. Ces dernières étaient nommées par les gouverneurs des provinces, qui pouvaient aussi les dissoudre, s’ils le trouvaient bon. Dans l’organisation actuelle, les membres des commissions provinciales sont nommés par le ministre, sur la
présentation de la Commission centrale : c’est le moyen d’établir de l’unité dans l’ensemble et de créer des liens sympathiques entre ces différentes institutions. Toutefois les commissions provinciales ne peuvent rendre de services réels, que quand on sait mettre à profil leurs lumières et leur faire produire, par une correspondance active, les fruits qu’on attend d'elles.
Dès que Smils fut revêtu de scs nouvelles fonctions, il chercha à justifier la confiance qu’on avait placée en lui et il publia un premier recueil officiel contenant trente et un tableaux relatifs aux mouvements de la population dans les Pays-Bas, pendant la période décennale de 1815 à 1824. Il donna ensuite, pour commentaire à ces tableaux, l’ouvrage qu’il a intitulé, on ne sait trop pourquoi : Statistique nationale. Cet écrit ne contient en effet que ses observations sur les rapports des naissances, des décès et des mariages à la population dans les différentes provinces du royaume, et comme la population était alors fort mal connue, on conçoit que les déductions de l’auteur étaient au moins contestables (•) : le travail péchait par la base.
Un second recueil officiel formant un fort volume in-8° et ne contenant guère que des tableaux statistiques, parut à la Haye en 1829. Ces tableaux concernaient le mouvement du commerce extérieur de 1825 à 1828, le régime sanitaire, l’agriculture, la météorologie, les pêcheries et les houillères. De simples résultats numériques, sans renseignements sur leur valeur scientifique, ni sur la manière dont ils ont été recueillis, ni sur le degré de confiance qu’ils méritent, n’atteindront jamais complètement le but qu’on s’est proposé en les publiant. Sous le nom de météorologie , on n’a pas môme donné des nombres ; on s’est borné à présen-
(*) On peut voir l'examen de ce travail dans le tome III, pages 363 et suivantes de la Correspondance mathématique et physique des Pays-Bas.
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ter quelques lignes figuratives indiquant les variations de la température, à Malines seulement, pendant dix années et sans renseignements sur le thermomètre employé, sur la nature de son échelle, sur son placement, ni sur les époques des observations.
Cependant la commission avait fort bien compris l’importance qu’elle devait attachera un recensement fait avec soin ; elle chercha à s’entourer des lumières nécessaires avant de procédera cette œuvre difficile ('); et, le 29 septembre 1828, parut un arrêté royal qui décrétait un recensement ayant pour objet de constater l’étal de la population au Ier janvier 1830. Ce même arrêté portait que le dénombrement serait renouvelé tous les dix ans.
Des instructions furent publiées pour assurer la régularité et l’exactitude des opérations, et l’on remit à domicile les bulletins que les administrés avaient à remplir. Des instructions furent en même temps transmises aux gouverneurs des provinces, pour recommander le contrôle des bulletins et la régularité du dépouillement.
Les opérations du recensement se firent sans difficulté dans les différentes provinces, et les résultats étaient déjà recueillis, lorsqu’éclala la révolution de 1830; malheureusement tous les documents se trouvaient réunis dans les chefslieux des provinces; il arriva de là que, plus tard, il devint impossible de compléter les tableaux du Limbourg et du Luxembourg.
Il est à remarquer que ce recensement, de même que celui de 1846, prescrivait, comme partie complémentaire et essentielle, l’organisation de registres de population dans tout le royaume.
(') Plusieurs personnes compétentes furent consultées à celle occasion : l’Académie royale de Bruxelles ne crut pas devoir refuser sou appui, el elle mit au concours une question sur le meilleur mode d’opérer un recensement.
Smils revint en Belgique après la révolution de 1830; et, le 24 février suivant, il fut nommé, par le gouvernement provisoire, directeur de la statistique générale au ministère de l’intérieur : il fut, en même temps, chargé des fonctions de secrétaire du cabinet. Je profilai de celte circonstance favorable pour lui demander communication des documents du recensement auquel j’avais pris une part indirecte et de toutes les pièces relatives au mouvement de la population. Smits me les confia avec la plus grande obligeance, et je m’en servis pour calculer les premières tables générales de mortalité et de population relatives à la Belgique.
Peu de temps après, notre collègue me proposa de publier avec lui les principaux résultats des documents qu’il avait entre les mains : j’acceptai son offre avec plaisir, et, sur sa proposition, un arrêté du régent de la Belgique nous chargea de mettre au jour le premier recueil officiel relatif à la population. Cet ouvrage in-8° parut en 1832, sous le titre : Recherches sur la reproduction et la mortalité, et sur la population de la Belgique.
Notre confrère me proposa en même temps une seconde publication, celle relative aux Tribunaux delà Belgique. Il n’était pas sans inquiétude sur sa position comme directeur de la statistique générale, et il était naturellement jaloux de faire preuve de zèle et d’activité. Ce travail parut également sous nos deux noms , mais il faillit être étouffé à sa naissance. Au moment où paraissaient les premiers exemplaires, Smits vint m’apprendre avec émoi que le ministre s’opposait absolument à leur publication. L’ouvrage contenait quelques renseignements très-curieux sur les causes locales de la criminalité : ces détails avaient, du reste, été transmis par des procureurs du roi, qui ne devaient point ignorer, par les circulaires qu’ils avaient reçues, que leurs communications étaient destinées à paraître dans un recueil
officiel. Le minisire craignait le mauvais effet que pouvaient produire ces renseignements dans le public; et après quelques discussions, il fallut les supprimer ('). Cependant, ces renseignements ont été reproduits depuis dans différents ouvrages sans donner lieu à aucun des inconvénients qu’on semblait craindre. La statistique doit mettre la plus grande réserve dans l'énonciation de faits particuliers ; mais quand il s’agit de faits généraux, on n’a plus les mêmes motifs de se montrer méticuleux. Dès qu’un mal moral afflige une province ou une localité, il faut avoir le courage de le signaler et d’en provoquer le remède. En cachant les effets, on empêche de remonter aux causes et de détruire le mal.
Malgré les faibles moyens mis à sa disposition, Smits publia successivement quatre volumes sur la statistique générale du royaume, et certes on doit lui savoir gré de ses efforts persévérants. Les matières y sont classées sous quatre grandes divisions : l’état physique, l’état industriel, l’état politique et 1 état moral de la Belgique. Il est à regretter que, depuis, on ait jugé à propos de s'éloigner de cette forme et de scinder la statistique, en partageant ses lambeaux entre les différents ministères : On conçoit qu’il est de l’intérêt de l’administration et de la science de centraliser, du moins pour les publications, et de revenir, dans des vues d’unité et d’économie, à ce qui existait d’abord (*).
En 1841, Smits témoigna le désir d’obtenir sa retraite; elle lui fut accordée d’une manière honorable. Le ministre de l’intérieur, M. Liedts, qui proposait en même temps au roi une réorganisation de la statistique, le fit entrer, comme membre,
(') Quelques exemplaires complets se trouvaient déjà en circulation, et il fut impossible de les retirer. L'ouvrage est intitulé : Statistique des tribunaux de ta Belgique pendant tes années 182(5, 27, 28, 29 et 50. Bruxelles, chez Hajez, 1835, in-4".
(•) Nous devons signaler une tendance générale à revenir à cette unité.
dans laCommission centrale, créée par arrêté du i 6 marsl 84 1 .
Notre collègue profita de sa nouvelle position pour chercher quelques délassements dans la poésie qui avait occupé à peu près exclusivement sa jeunesse. Il mit en ordre ses différentes compositions et les publia, en 1847 ('), en les faisant suivre d’une quantité de notes relatives à sa carrière littéraire.
Smits avait été chargé, en 1834, d’une mission spéciale par le gouvernement ; il devait visiter successivement Alger, Smyrne, quelques iles de la Grèce et Alexandrie en Égypte, pour y faire connaître les produits de l’industrie, de l’agriculture et des mines de la Belgique; mais le vaisseau Le Robuste, à bord duquel il se trouvait, fit naufrage sur la côte d’Alger, et notre compatriote dut reprendre le chemin de sa patrie.
Comme membre de la nouvelle Commission de statistique, Smits prit une médiocre part à ses travaux, cependant il en suivit assidûment les séances, aussi longtemps que sa santé le lui permit.
(') Œuvres poétiques d'Edouard Smits, 2 vol. in-12; Bruxelles, chez Ver- Icneuil, 1847. L'ouvrage est précédé d’un portrait, dessiné de la main de Panleur, <|ui ne s'est point flallé.