‹ Sciences Mathématiques et Physiques chez les Belges au commencement du XIXe SiècleChapitre 24 sur 41 · JEAN-BAPTISTE VAN E Y CK EN · texte numérisé non relu

JEAN-BAPTISTE VAN E Y CK EN

« Jean-BaptislcVan Eyeken était né à Bruxelles, le 16 septembre 1809, de Corneille Van Eyeken et d’Élise Cordeinans ; il exerça la profession de ses parents, celle de boulanger, jusqu’en 1829, époque de la mort de son père.

» Libre alors de toute entrave, il s’abandonna aux dispositions qu'il avait montrées depuis longtemps pour les arts, cl ses progrès furent rapides. Entré à l’Académie de dessin de Bruxelles en 1830, il en sortit lauréat du grand prix de dessin d'après nature avec la plus grande distinction, en 1835. Quatre années après, il rentra à l’Académie, mais celte fois avec le titre de professeur de dessin et de peinture en remplacement de Paelinck.

» Ses éludes en peinture datent du mois d’août 1831. M. Navez le recul dans son atelier, et, pendant quatre ans, Van Eyeken fut un de ses élèves les plus zélés; il y exécuta quelques tableaux, une Sainte Famille, Vénus et l'Amour, Les Saintes Femmes au Sépulcre, et un Saint Sébastien.

(') La première partie de celle notice a été écrite de la main «le Van Eyeken lui-mémc ; elle contient des détails biographiques qui seront lus avec intérêt et que nous n'avons pas cru devoir altérer.

» Il partit pour Paris en janvier 1837, encouragé par un subside de 900 francs, que lui accordèrent conjointement le gouvernement et la ville de Bruxelles; mais après en avoir joui pendant une année, il trouva des ressources suffisantes dans son travail, et pria le ministre de l’intérieur de vouloir en disposer en faveur de jeunes artistes moins bien favorisés que lui.

» La ville de Liège, envers laquelle il est toujours resté reconnaissant, lui acheta, à l’exposition de 1837, pour la somme de 3,500 francs, un Christ au Tombeau, pour son Musée, et un Bon Samaritain , qui fut payé 500 francs. Dans le même temps, il exécuta, à Paris, un tableau qui est placé au Musée de Lisieux, et un petit tableau qui fut acheté par M. Berlaer, de Liège.

» En février 1838, il partit pour l’Italie avec ses deux condisciples, A. Roberli et J. Storms. Durant son séjour à Paris, il avait reçu les conseils de De la Roche et de Schnetz ; à Rome, il eut ceux d’Ingres, si habile à inspirer aux jeunes artistes le sentiment le plus élevé de l'art.

» FraBeati Angelico et Raphaël furent ses maitres de prédilection, et il consacra tout son temps, en Italie, à faire des études. En février 1839, il rentra dans sa patrie et commença aussitôt un grand tableau représentant La Clémence divine. Ce tableau annonçait une tendance nouvelle dans la manière d’interpréter les sujets religieux.

» Ce tableau eut du succès : il valut à l’artiste sa nomination de professeur à l’Académie de Bruxelles, celle de membre correspondant de la Société des Beaux-Arts de France (1er juillet 1840) et une médaille d’or, qui lui fut décernée au nom de la province de Brabant.

» Il obtint la médaille d’or à l’exposition de Paris, en

» La même année, il exécuta un autre tableau d’histoire,

Saint Louis (le Gonsague instruisant les pauvres dans les hôpitaux, qui lui fut commandé par M. Dcncuffbourg d’Eggcr, pour I église de Monccau-sur-Sambre.

» Le 4 du mois de juin 1840, il avait épousé Julie-Anne- Marie Noël, dont le talent, le sentiment élevé, le caractère, lui promettaient de longues années de bonheur. Malheureusement une consomption longue vint enlever à l’artiste ses rêves de bonheur: Julie Noël fut rappelée à Dieu le il février 1843.

» Dans l’intervalle, il peignit deux grands tableaux pour l’église de la Chapelle à Bruxelles : Le Rachat des captifs chrétiens et Saint Boniface, commandés par M. le curé YVillacrt

» Ce vénérable ecclésiastique, qui a fait preuve d’un goût si éclairé pour les beaux-arts, avait été le témoin du bonheur de l’artiste. Le coup dont il fut frappé resserra leurs liens d’amitié, et c’est à ce sentiment que sont dus les quatorze tableaux de la Passion de Notre-Seigneur, qui sont aujourd’hui placés dans l’église de Notre-Dame de la Chapelle. Dans un de ces tableaux, que le peintre a consacré à la mémoire de sa femme, se trouvent son portrait et le sien.

» Au mois de septembre 1847, ces tableaux furent exposés, pendant huit jours, au Musée de Bruxelles, et ils valurent ù leur auteur la décoration de l’ordre de Léopold.

» A l’exposition de 1848, Van Eycken exposa plusieurs tableaux, entre autres, La Femme du Prisonnier et Le üi'rnier Chant de sainte Cécile, deux de ses meilleures productions. Toutefois, celle de ses œuvres qui obtint alors un succès de vogue fut son Abondance. Se promenant un jour dans les champs aux environs de Bruxelles, que couvraient, en 1847, de magnifiques récoltes, il cueillit un épi double, et ce fut cet épi qui lui donna l’idée de représenter une jeune

mère, figurant la bonne Terre, contemplant ces deux jumeaux couchés au milieu des plus beaux produits de la terre. M. Ch. Yandenberghen acheta ce tableau, le jour de l’ouverture du salon ; mais ce sujet attira l’attention du roi et de la reine; et, le lendemain de leur visite au salon, la reine manifesta le désir d’en faire l'acquisition. M. Vandenberghen, dont les procédés délicats sont connus, consentit non-sculeincnl à satisfaire à ce désir royal, mais il commanda, en meme temps, à l’artiste une variante du même sujet. Elle se trouve dans sa belle galerie, et le premier tableau fut offert, par la reine des Belges, à la reine d’Angleterre, qui conserve précieusement ce souvenir d’une amie et qui chargea Van Eycken d’exécuter un sujet analogue pour le cabinet du prince Albert. Ce tableau achevé et livré, elle le lui paya un tiers de plus que le prix qu’il en avait demandé.

» A la même époque, Van Eycken, qui avait été nommé membre du jury de l’exposition, fut élu membre de l’Académie de Belgique.

» Vivement ému par la mort de la reine des Belges, qui, en mainte occasion, lui avait témoigné une extrême bienveillance, Van Eycken retraça allégoriquement les derniers moments et les vertus de cette princesse avec un tel sentiment de mélancolie, qu’à l’exposition de 1854 , la commission directrice, sur les instances du ministre de l’intérieur, pria i’artiste de ne pas l’exposer aux yeux de la famille royale. M. Vandenberghen, qui avait acheté ce tableau, en fit une exposition particulière au profit des pauvres; l’entrée, à 25 centimes, produisit 10,000 francs.

» En 1848, Van Eycken proposa à l’Académie de Belgique de mettre au concours une question sur la peinture murale; sa proposition figura au programme, mais les concurrents firent défaut.

» Il avait compris que là était l’avenir de la peinture d’his-

toirc en Belgique, et désireux d’introduire dans son pays la peinture murale, il ne se borna pas à des recherches et à des essais, il partit pour l’Allemagne, afin d’étudier par luimème les procédés et la manière des grands maitres qui illustrent ce pays. 11 en reçut l’accueil le plus bienveillant; Cornélius lui expliqua ses admirables cartons; Kaulbach lui enseigna le procédé allemand dit fVasserglass. Il fit, en présence de ce dernier, une tète de vieillard d’après ce procédé. A son retour en Belgique, le gouvernement l’engagea à introduire la peinture murale dans le pays et à choisir un emplacement pourson exécution (10 décembre 1850). Notre artiste reconnaissant envers son digne ami, le curé Willaert, choisit une chapelle dans son église pour y faire les peintures. 11 y aborda de front toutes les difficultés en se servant des procédés différents, la fresque, le wasserglass et l’encaustique, et il décora le plafond par un procédé qu’il avait inventé lui-mème.

» Après avoir travaillé pendant dix-huit mois, il finit, le 4 juin 1852, son œuvre, dont l’inauguration eut lieu le 6 du même mois. »

Le public vit avec intérêt ces premiers essais de peinture murale; il applaudit aux efforts de l’artiste, comme il avait applaudi à ceux de son ami et de son émule, M. Porlaels, à qui l’on doit la décoration de la chapelle de la rue Nolre- Dame-aux-Neiges.

Les amis de Van Eycken purent apprécier avec quelle active persévérance l’artiste poursuivait le noble but qu’il voulait atteindre. Déjà, depuis longtemps, il était en possession du procédé spécial mis en œuvre dans la peinture des hu ils figures qui décorent la voûte gothique de la chapelle confiée à ses soins; dans la séance du 8 août 1850 de la classe des beaux-arts de l’Académie, il déposa un paquet cacheté contenant la description de ce procédé; et, le len-

— bob —

demain, il partit pour l’Allemagne, afin d’y étudier les différents genres de peinture murale.

Ce n’est que dans la séance du 3 juin, veille de l’inauguration de la chapelle, dont la peinture venait d’être terminée, qu’il invita la classe à faire l’ouverture du paquet déposé dans ses archives, et le Bulletin de cette séance reproduisit tous les détails relatifs à la nouvelle invention (').

Ceux qui vivaient dans l’intimité de Van Eycken savent avec quels soins il avait étudié la grande œuvre qu’il allait entreprendre, et avec quelle distinction, avec quelle sévérité il avait dessiné les cartons des différents tableaux projetés. La gravure devait ensuite reproduire l’ensemble de tous ces travaux, et il prenait plaisir à diriger lui-méme le jeune artiste, M. Campotosto, à qui l’exécution en était confiée; malheureusement sa mort prématurée ne lui a pas permis de voir l’achcvement de celte publication.

Le mal qui devait l’enlever à son art et à ses nombreux amis avait fait des progrès rapides ; quelques chagrins éprouvés à l’époque de l’exposition de 1851 avaient contribué peut-être à aggraver sa maladie. Il sentit, plus que jamais, le besoin de s’isoler, de prendre du repos et il se décida à voyager, mais ce fut sans succès : les espérances d’un jour étaient détruites par les souffrances du lendemain.

Il revint à Bruxelles, mais déjà la science avait prononcé son arrêt :

Fatal oracle d’Épidaure,

Tu Pas dit : « les feuilles des hois A ses yeux jauniront encore;

Et c’est pour la dernière fois »

C’était peut-être avec la préoccupation de celte pensée qu’il

(') Bulletins île 1852, tome XIX, 2* partie, pages 280 et suivantes.

retraça la scène touchante de la Chute des feuilles de Millevoie, cette autre victime enlevée dans la force de son talent.

Toutefois, Van Eycken n’abandonna point son art; reportant sa pensée vers l’Église, qui l’avait occupé pendant la principale partie de sa carrière d'artiste, il entreprit le dessin d’un grand carton, représentant Y Assomption de la Vierge. Il s’occupait, en même temps, de différents portraits d’amis et de membres de sa famille. L’état de sa santé lui prescrivait les plus grands ménagements : vers la lin de l’été de 1852, il quitta son habitation de la place de la Chancellerie, qu’il avait pris tant de soin d’embellir etd’orner de ses peintures, et il alla s’établir dans le voisinage de la ville. Une maison un peu isolée et entourée d’un vaste jardin lui présentait la solitude et la tranquillité qui lui étaient nécessaires, en même temps que la facilité de contenter son goût pour la culture des plantes.

Bientôt les oppressions auxquelles il était sujet et ses souffrances continuelles ne lui permirent plus de se livrer à la peinture. Pour occuper cependant l’activité de son imagination, qui ne l’a point abandonné jusqu’au dernier instant, il employait ses loisirs à modeler des médaillons, dont les sujets gracieux et touchés avec une grande délicatesse de sentiment prouvent que, dans la sculpture aussi , il eût pu aspirer à une réputation justement méritée. Ses douleurs, loin d’altérer la vivacité de ses sentiments, semblaient, au contraire, leur avoir donné un nouveau degré de bienveillance et de douce affection. Il envoyait à ses amis ses derniers ouvrages, et les accompagnait de lettres où se peignait la bonté parfaite d’un cœur droit et sensible. Il reproduisait les portraits de ceux qui, plus intimes, avaient voulu partager ses nuits de souffrance et veiller auprès de lui. Rien n’est plus propre .à mettre en relief ses qualités morales que le sentiment de dévouement dont il était l’objet.

Ses collègues, MM. Roberti, Thomas, Henneonl rivalisé de soins, avec les membres de sa famille, pour adoucir l'amertume de scs derniers instants.

Si j’avais à retracer I élévation des sentiments de Van Eycken et ses procédés pleins de générosité et de noblesse envers ses confrères, les exemples, certes, ne me manqueraient pas : j'aurais à citer le bien qu’il faisait à de jeunes artistes, quelquefois même à leur insu; la manière délicate dont il acquittait les dettes de quelques-uns, sans avoir l'air de vouloir les obliger; et les commandes de travaux qu’il leur faisait obtenir, en les substituant à lui-mème. Son pinceau, dont il a fait un si noble usage, semblait toujours être au service de ses amis. L’un d’eux avait perdu sa mère dans un âge avancé; il ne conservait d’elle que des portraits faits depuis longtemps et qui ne pouvaient lui laisser le souvenir de ses dernières années. Van Eycken comprit ses regrets; il se renferma, et, par un heureux effort de mémoire, secondé par tout ce que l'amitié a de plus généreux, il reproduisit les traits désirés, et se fil d’avance un bonheur de la surprise et de la reconnaissance de celui à qui cette œuvre était destinée.

Cette organisation si douce, si sensible, si bienveillante, n’a cependant point échappé aux traits de la méchanceté, disons plutôt de l’envie; car si Van Eycken n’eût été doué d’un talent réel, personne n’eùt songé à l’entraver dans sa carrière d’artiste. Il avait, aux yeux des jaloux, deux torts immenses qu’ils ne lui ont point pardonnés ; outre son mérite personnel comme peintre, il avait un caractère droit et honorable qui inspirait la confiance et qui lui a valu de nombreux travaux, et, par suite, un état d’aisance, dont il faisait, du reste, le plus noble usage.

Rien ne témoigne mieux l’estime dont il jouissait que le concours des personnes de tous les rangs qui ont voulu

assister à ses funérailles. Malgré l'un des froids les plus rigoureux qu’on ait ressentis à Bruxelles, tous les artistes de la capitale y étaient présents ; l’Académie royale était représentée par les membres du bureau de la classe des beaux-arts et par les membres de la section de peinture domiciliés à Bruxelles, MM. Gallait, Madou, Verboeckhovcn, etc. : M. Navez, l’ancien maitre, le collègue et l’ami du défunt, a été l’organe des regrets de l’Académie royale de dessin et de peinture, dont Van Eycken était l'un des professeurs; les derniers adieux de l’Académie royale de Belgique ont été exprimés par son secrétaire perpétuel; un jeune élève de l’Ëcole de peinture est venu ensuite se rendre l’inlerprète des sentiments de douleur et de reconnaissance de ses camarades (').

(') Il est à désirer que le gouvernement facilite à la classe des beaux-arts de l’Académie, l'exécution d’un travail tout national qu’elle médite depuis plus de dix ans, et qu’elle a dû différer jusqu’à présent par différents motifs indépendants de sa volonté. Les causes de ce retard n’cxislenl plus, et la composition actuelle de la classe permet d’exécuter l’un des ouvrages les plus beaux et les plus patriotiques que puisse produire aucun pays. La classe des beaux-arts renferme en effet pour la musique, l'architecture, la peinture et les arts qui en dépendent, les auxiliaires les plus précieux dans MM. François et Édouard Félis, Alvin, YanHassell, De Russcber, Siret. Chacun d’eux a fourni les preuves de l’habileté avec laquelle il pourrait traiter la partie de l’art qui le concerne et en présenter largement les traits principaux, de manière à établir entre eux l’unité que doit présenter le Tableau général de l’art en Belgique. Espérons que, dans ces travaux académiques, les autres sections de la classe des beaux arts voudront bien seconder leurs collègues, en leur prêtant leur utile concours et en les aidant à tracer un aperçu des principaux ouvrages de leurs illustres aïeux. Il serait honorable pour la classe d’avoir mis sous les yeux de la nation et de l’étranger, la part que la Belgique a payée dans la plus belle partie du monument de l’intelligence humaine.

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