‹ Sciences occultes et déséquilibre mentalChapitre 69 sur 72 · CL. VURPAS · texte numérisé non relu

CL. VURPAS

C’est dans mon service de la Salpèêtrière et à ma consultation que les premiers cas de psychose survenues à la suite de pratiques de spiritisme ont attiré mon attention. Plus tard, mon observation ayant été orientée de ce côté, j'ai présenté plusieurs de ces malades à mon ami le docteur Crouzon, avec qui je fais chaque mardi une consultation dans son service. Luimême, sachant que je m'intéressais à cette question, a eu l’obligeance de réserver à mon examen les adeptes du spiritisme qui se présentaient à lui... J'ai pu ainsi réunir uu nombre relativement élevé de cas et dégager de leur comparaison certains caractères dont je voudrais tracer ici les traits principaux.

Le 4 février 1920, j'eus à soigner une dame, employée des postes, qui présentait de l'agitation, du désordre dans ses propos et de la bizarrerie dans ses actes. Depuis quatre mois, elle se livrait à des pratiques spirites que la famille rendait responsables de l’éclosion des troubles. Un interrogatoire minutieux ne m'avait rien révélé du délire ; comme il arrive Entouré de plusieurs malades dans la salle de réunion, je causais à haute voix à une personne atteinte de psychose hallucinatoire chronique ; je l’entretenais de ses hallucinations auditives et des taquineries dont ses invisibles la poursuivaient, Brusquement, notre nouvelle malade, frappée de la similitude de ce cas avec le sien, me fit part des causeries que les « invisibles » avaient également avec elle, des ordres qu'elle recevait d’eux, des injures dont ils l’abreuvaient, de la lecture qu'ils faisaient de sa pensée. J’insistais sur les caractères des voix, sur leur timbre, leurs qualités particulières, en un mot leur extériorité. Il ne pouvait faire aucun doute qu'il s'agissait ici d’hallucinations à: l’ouïe. Ces hallucinations étaient d’ailleurs isolées. Elles ne s'accompagnaient d'aucune autre hallucination ni visuelle, ni cénesthésique ou psychomotrice.

Lé sujet de cette observation avait été initié au spiritisme et aux tables tournantes par une collègue et un vieil ann qui occupait les loisirs d’une retraite anticipée à évoquer les disparus qui lui avaient été chers. Notre néophyte n'avait pas moins de passion dans ces pratiques et deux ou trois semaines avaieni suffi pour provoquer chez elle l’apparition des hallucinations dl’ouie. Un mois plus tard, l'intensité des troubles nécessitait l’internement. L’isolement eut d’ailleurs un effet curatif rapide el la guérison fut obtenue au bout de six semaines. La malade sortit, ne conservant qu'un mauvais souvenir des épreuves qu’elle avait traversées. Aussi, sur les conseils de son père, elle consentit à cesser les essais qui lui avaient si mal réussi. li s'agissait évidemment ici d’une psychose hallucinatoire aiguë à type auditif avec phénomènes délirants consécutifs. Le délire avait été fugace puisqu'il n’avait duré qu'un mois.

Tout d’abord ce fait ne me frappa pas. Je n’y voyais qu’une manifestation psychopatique assez banale et l'influence du spiritisme ne me parut pas prépondérante. J’inclinais plutôi vers une cause toxique ou infectieuse.

Cette. observation restait isolée et fut pour moi sans intérêt jusqu'en 1923. À ce moment je fus témoin d’un fait plus significatif. Je soignais depuis plusieurs années un jeune épileptique qui venait à ma consultation accompagné de sa mère et de sa tante. Un jour, les deux sœurs, non escortées de leur compagnon habituel, vinrent encore émues de la crainte qu'elles avaient eu de perdre la raison, et elles me contèrent la cause de leur effroi. L'une d’elles ayant été initiée aux tables tournantes, initia sa sœur, et les interrogatoires avaient été multipliés au point qu'elles passaient la majeure partie de leur temps à converser avec les esprits. La besogne se simplifia vite, la table devint inutile, la conversation directe régna. Bientôt cependant les choses s'étaient gâtées. Les voix n’attendaient plus d’être questionnées pour répondre, elles bavardaient sans cesse. Les deux sœurs avaient beau faire pour se débarrasser de ces esprits encombrants, et même inquiétants, elles ne pouvaient y parvenir. Parfois la voix donnait un conseil pratique, indiquant Ie choix d’une robe ou d’un meuble, l’opportunité d’une course, etc..…, etc... D’autres fois, elles étaient sarcastiques. Un jour, l’aîinée des deux sœurs suivait un enterrement. Elle entendit alors son père, mort récemment, faire d’une voix moqueuse des comparaisons entre le défilé actuel et celui de son propre cortège. La constatation de ce sens nouveau qui les mettait en

relation avec tout un monde inconnu, effraya nos deux nouvelles initiées qui se crurent aux limites de la folie et elles s’apprêtaient à me demander aide, quand elles s’avisèrent qu'un de leurs cousins, ancien initié au spiritisme, serail susceptible de les tirer d’embarres. Il critiqua l'impatience des deux imprudentes dans l’exercice de leur nouvel art et la fréquence de leurs communications. D’après lui, au début du moins, les séances n'auraient pas dû se répéter plus d’une

fois par semaine, encore devait-on s’entourer de précautions er prendre l'avis de personnes éclairées sur ce sujet. Puis il leur conseilla la cessation immédiate de toute pratique... Les voix s’atténuèrent progressivement et disparurent définitivement au bout de deux semaines.

La double apparition de cette psychose, consécutivement à la pratique du spiritisme, le caractère des hallucinations à lype auditif, l'absence d’hallucinations psychomotrices, la marche aiguë, l’évolution bénigne et la guérison rapide après cessation de pratiques spirites, me frappèrent d'autant plus que Je revoyais ici, chez des adeptes du « petit spiritisme », un tableau clinique déjà observé trois ans plus tôt dans les mêmes conditions.

À quelque temps de là, il me fut donné de recevoir à ma consultation de la Salpêtrière une modiste qui, initiée depuis trois mois au spiritisme, étail arrivée à converser avec ses chers disparus et à obtenir d'eux les conseils dont elle avait besoin. A cet exercice, elle aussi avait gagné une psychose hallucinatoire à type auditif sans hallucinations psychomotrices. Le conseil de cesser toute pratique spirite amena un amendement des troubles dans la quinzaine qui suivit, et, trois semaines

plus tard, elle était guérie...… Quelques mois plus tard, ur nouveau Cas de psychose aiguë se développa dans les mêmes conditions... Depuis lors, il m'a été donné d'obtenir six

nouveaux cas de psychoses survenues consécutivement à des pra tiques de ce genre. Dans tous les cas, on constatait l'existence d’hallucinations auditives tandis que les hallucinations psychomotrices étaient inconstantes. Je ne les ai, en effet, trouvées que quatre fois.

Ce tableau clinique est celui que j'ai le plus souvent observe dans ces cas. Il m'a cependant été donné de voir d’autres formes aiguës et curables, avec multiplicité et passage à l’action des hallucinations se traduisant en scènes animées et vivantes.

Je veux parler de certains cas de démonopathie, dont j'ai pu observer un exemple consécutif à des pratiques spirites. Il s'agissait d’une femme adressée à la Salpêtrière aux fins de placement. Son mari étant mort, elle s'était efforcée de communiquer avec lui, d’abord par les tables, puis par la conversation directe. Au début, il avait répondu aimablement à son appel, mais bientôt un autre personnage lui avait succédé et avait pris sa place dans tous les domaines. Non seulement il conversait avec notre malade, mais encore il venait la nuit cohabiter avec elle et occuper la place laissée vide par la mort du mari. Huit jours d’isolement dans le service suffirent à le mettre en fuite. Et malgré un retour éphémère, provoqué par une présentation, la malade sortit guérie trois semaines plus tard.

Cette forme est assurément rare, mais elle est intéressante par les manifestations Qniriques qui la caractérisent...

La plupart des auteurs qui ont traité des troubles mentaux dépendant du spiritisme, ont insisté sur l'importance du fond mental du sujet, véritable condition de la psychose. Dans les cas de délire primitif avec élément spirite surajouté, le fond mental est celui du persécuté chronique. Aucusre Maris, en 1904, à présenté le spirile nouveau croyant comme un inquiet à la recherche d’un idéal, un orgueilleux sur la route de l’hypertrophie du moi et de l’exagération de la personnalité. Comme on le voit, les principaux caractères de ce fond mental sont ceux qu'un de mes prédécesseurs de la Salpêtrière attribuait au persécuté qui, selon lui, devait être un fat, un sot ex un orgueilleux. Ces deux psychoses sont donc assez voisines, et diffèrent plus par la couleur du délire que par le fond pathologique sur lequel le trouble évolue. Là, pas de discussions. Il en est tout autrement pour les psychoses secondaires à des pratiques spirites, celles-ci n'étant qu’une cause occasionnelle et déclanchante. La plupart des auteurs placent alors au premier plan comme cause de ces troubles la débilité mentale.

La pratique même du spiritisme serait pour eux une preuve de débilité en raison de la crédulité qu'elles nécessitent. Nous touchons là au point délicat de la croyance. Tout croyant serait un superstitieux, ce qui, à leurs yeux, serait synonyme de débilité. Peut-on souscrire sans restriction à cette formule ? Des esprits très élevés n’ont-ils pas eu leurs superstitions, l’exempue de Naporéon en est une illustration suffisante. Si le spiritisme a ses détracteurs, le nombre de ses adeptes va toujours en augmentant. Depuis la grande guerre, il s’est même accru dans des proportions telles que les milieux médicaux et ecclésiastiques en ont été émus.

Les pratiquants de cette religion nouvelle se rencontrent dans toutes les classes de la société, dans les milieux les plus intellectuels comme dans les milieux populaires et, à côté de l’humble croyant anonyme, on trouve des noms qui sont parmi les plus grands de la littérature, de l’art ou de la science. Cette simple constatation serait suffisante pour éliminer la débilité comme facteur constant.

Si la débilité mentale ne me semble pas indispensable à l’adhésion au spiritisme, forme-t-elle par contre le facteur nécessaire à l’éclosion des psychoses spirites ? En d’autres termes, l’examei: de mes malades a-t-il décelé les stigmates de la débilité ?... Ici le terme est pris dans son sens usuel, c’est-à-dire comme insuffisance intellectuelle ou défaut de jugement. Un exemple assez poussé de l’état mental de mes malades m'a montré quil n’y avait pas de raison de les étiqueter tous débiles. Si certains faisaient preuve d’une crédulité manifeste et d'absence de sens critique, la plupart au contraire avaient, leurs troubles mis à part, l’esprit éveillé ; ils étaient sagaces, spirituels, avisés. À moins de forcer les cadres cliniques, l’appellation de débilité ne leur était donc pas applicable. Par contre, leurs troubles relevaient-ils d’une autre modalité psychopathique que la débi-

lité ? Les psychiâtres désignent, en effet, par ce terme des étals assez différents. Ainsi, lorsqu'un sujet glisse à l’affaiblissement intellectuel ou que sous une influence minime il tombe en démence, la cause de ces troubles est imputée à la débilité mentale. Ici le mot est pris dans le sens qu’on lui attribue lorsque l’on parle de débilité rénale ou hépatique pour désigner un état de méiopragie de ces organes. Cette acception de la débilite mentale s’applique encore moins à nos malades que la désignation précédente, puisqu’après un isolement assez court ils pouvaient sortir, reprendre leurs occupations et recommencer leur vie habituelle.

Reste enfin la bouffée délirante. Ce trouble décrit par MAGnan consiste dans l’éclosion d’un délire passager soit sous l’influence d’une cause minime, soit même spontanément. Il serait une manifestation de la débilité mentale, et une de ses traductions. Mais en dehors de la notion d'état passager et curable comme l’indique son nom, ce désordre offre certains caractères que nous ne retrouvons pas chez la plupart de nos sujets. Tout d’abord le délire est souvent polymorphe, ce qui n’est pas le cas ici. Il est moins systématique et cohérent, de même que plus diffus ; les hallucinations font assez fréquemment défaut, la conscience est plus troublée et la lucidité moindre. L'’internement s'impose presque toujours, tandis que la plupart de mes malades ont pu vivre au dehors et faire illusion. ,

Si l’on voulait donner une explication de ces troubles, c'est moins, semble-t-il, la notion de débilité qu'il faudrait invoquer que celle du choc émotif. Les auteurs ont fait jouer en pathologie mentale un rôle important à l'émotion choc dans la genèse des psychopathies. Il est d'observation courante qu’une émotion fâcheuse, parfois même heureuse, peut provoquer un accès de dépression mentale ou d’exaltation intellectuelle. À un degré plus marqué, on a imputé à un choc émotif l’origine d'accidents hystériques ou même de confusion dont une des formes est l’onirisme. Ne pourrait-on admettre que des manifestations larvées de ce dernier trouble pussent être provoquées par l’émotion née des pratiques du spiritisme ? Qu'en effet, l'inquiétude, l’attente, l'attrait même de l'inconnu formeraient des composants dont l’ensemble serait susceptible de provoquer une émotion et d’engendrer ainsi des accidents de petit onirisme avec hallucinations sensorielles et délire localisé ? La période d’incubation répondrait aux premières semaines pendant lesquelles le sujet assiste aux séances spirites ou converse tranquillement avec les «esprits » avant d'être envahi par eux. Viendrait ensuite la phase aiguë ou phase d'état qui serait entretenue par les pratiques du spiritisme ; enfin apparaîtrait la phase de déclin qui irait en décroissant avec la cessation de ces pratiques. Cette psychose, premier degré de trouble, pourrait donc être considérée comme une forme fruste du délire onirique.

Il en serait tout autrement des formes qui passent à la chronicité et qui représenteraient le second degré de l'affection. Ici

l'hallucination psychomotrice traduirait une atteinte plus profonde de la personnalité, et elle prendrait un peu de la signification du syndrome d'influence. (Extrait d’une conférence faite à l’Hôprtal Henri Rousselle à la demande de M. le Docteur Toulouse.)

LEROY et POTTIER

M... (Aline), âgée de 30 ans, artiste peintre, a été internée d'office à l’Asile Sainte-Anne, le 26 juillet 1930, par suite de son attitude dans une église. A. H. : Aucun ant. h. connu ; parents bien portants, un frère marié, stable abonné à la Revue Spirite.

A. P. : Enfant chétive, anémique pendant sa croïssance, réglée à 15 ans, se développe normalement à partir de 17 ans. À cet âge, elle entra à l'Ecole des Beaux-Arts de Rouen. En juin 1924, elle épouse un de ses camarades d'école. Elle est heureuse en ménage ; ni enfant, ni fausse couche, veuve à 37 ans, après cinq années de bonheur.

La perte de son ‘mari la fait beaucoup souffrir. Prise du désir de le revoir, sous l'influence de son frère qui l’entretient de « l’au-delà », elle vient à Paris... Pour être initiée, elle lit Les ouvrages traitant de la question métapsychique ; elle s’instruit peu à peu, assistant notamment à une séance nocturne où de* médiums écrivains, auditifs, voyants, s’exhibent à la foule recueillie et admiratrice.

Dans sa chambre, le soir, elle s'efforce à entrer en communication avec l’au-delà à l’aide de sa planchette triangulaire ei d’un alphabet. Au début, les résultats sont médiocres. Ces communications de pensée duraient deux à trois heures. Commencée à 9 heures du soir, la séance durait parfois jusqu’à minuit ou une heure du matin. Quand elle était seule à la maison et qu’elle n’était pas obligée de se cacher, elle se livrait à cet exercice dans la journée.

Les progrès s’accentuèrent et peu à peu la malade devient « médium écrivain » (avril 1929). Elle posait la main tenant un stylographe et s’abandonnait à l’impulsion de l'esprit. L'écriture était machinale. Aline fut ravie de ces communications. Son mari, « une nature d'élite qui s'était dématérialisée avant de s’en aller », lui faisait « sentir qu'il était 1à, heureux ; qu'il fallait faire le bien, donner aux pauvres, que Dieu existait ».

Petit à petit, les communications deviennent plus terrestres. L'esprit de « l’au-delà » traite des sujets banaux. D’autres fois elle tenait un crayon et l'esprit de son mari intervenait pour diriger sa main dans des dessins. Elle reconnaissait « son trait » Elle était donc devenue aussi « médium dessinateur ». Il ne lui avait pas fallu moins de six mois pour devenir véritablement médium écrivain et dessinateur. Par la suite, après avoir été « médium écrivain » pendant environ six mois, elle devient « médium auditif » (août 1929). Elle estime qu’elle aurait pu devenir « médium voyante ».

Un beau jour, en septembre 1929, son mari attire son attention sur un de ses voisins. Il lui vante ses qualités physiques el morales. Le lendemain et les jours suivants, il réitère. Enfin, il lui conseille de le prendre comme amant. Désormais, tous les jours, il l’engagera à « s'offrir » à cet homme, lequel est marié, et ne lui a jamais rien demandé. La malade est fort surprise qu’une âme si élevée lui donne de pareils conseils. Mais elle pense que son mari ne peut plus communiquer avec elle librement. Il subit l’ascendant d’autres esprits de l’au-delà dont le fluide est plus fort que le sien.

En septembre 1929, elle a la révélation d’une vieille dame de ses amies également dans « l’au-delà » qui l’éclaire sur ja personnalité et le rôle des mauvais esprits. Elle lui dit en parlant de son mari : « Ma petite amie, ce n’est pas lui, ils ont le sens, les salauds ! » C’est à peu près trois semaines après, au début d’octobre 1929, que les communications de son mari et des mauvais esprits deviennent plus fréquentes. Elle apprend ainsi que ce sont les démons qui veulent qu'elle devienne la maîtresse de son voisin, bien que ni lui, ni elle, n’en manifestent nulle envie.

Le voisinage de cet homme, coïncidant avec la recommandation continuelle des voix de se mal conduire, lui devient une obsession. Elle est en proie à un conflit. Elle rit des mauvais esprits pour leur montrer qu’elle n’est pas dupe du procédé consistant à se servir de son mari pour lui donner de mauvais conseils. 11 est des jours où elle n’a pas trop de toute sa volonté pour résister au fluide que les démons lui envoient et ne pas aller se donner à cet homme. « Ils arrivaient à me diriger, dit-elle, sans même quelquefois que je m'en aperçoive. » Ils agissaient sur ses sens en lui disant : « Nous avons décrété que cela se fasse. » Leur fluide lui arrivait par des passes magnétiques et ils ajoutaient : « Nous t’avons donné du phyltre d'amour et nous arriverons à ce que nous voulons... » Désormais, la malade à peu de répit. Elle entend alternativement les bonnes et les mauvaises voix. Parmi les bonnes, celle de son mari est la plus nette. » Les « mauvaises voix » sont celles des démons. Les « bonnes voix » étaient lointaines et lui disaient : «© Mets-toi à genoux et prie... »

Au début, elles proféraient des menaces, des injures, des grossièretés. (€ Il y avait de tout. » Elles étaient plus fortes que les voix des bons esprits, notamment, celle de son mari était douce, assourdie, lointaine. De plus, ces voix ne permettaient pas de déterminer le sexe des individus dont elles émanaient. Souvent, on n'aurait pu dire s'ils étaient un ou plusieurs. Au fur et à mesure, la malade perçoit de plus en plus des pensées, et de moins en moins des mots. Cela devenait « de la transmission de pensée pure et simple... » (Hall. psychique.) :

. Dans les premiers mois de 1930, surviennent des hallucinations cénesthésiques. Les démons agissaient sur son corps, lui

faisant craquer le crâne, lui congestionnaient la tête, lui donnaient la sensation d’être rongée par les poux, lui envoyaient des sueurs de sang, la faisaient cracher, lui piquaient les genoux, lui brûlaient la gorge au point qu’elle devait boire de l'eau bénite. Enfin, ces âmes maudites agissaient sur ses organes génitaux, lui donnaient des jouissances charnelles, même par l’anus. La malheureuse était obligée de se protéger contre leurs manœuvres en enfouissant, dans son vagin et dans son rectum, une éponge de caoutchouc.

Les hallucinations auditives bonnes ou mauvaises deviennent constantes. Elle se défendait par des prières, l’eau bénite, des ablutions. La malade en arriva à ne plus retrouver le calme que dans les églises, les démons la poursuivaient, lui envoyaient des jouissances pendant ses prières, en même temps qu'ils lui disaient : « Tu es la reine des démons, tu es avec nous... » L'influence du démon devint ainsi véritablement obsédante. Il lui semblait qu'il était continuellement auprès d'elle avec la même réalité que si elle avait été suivie d’un être humain vivant. Possédée du démon, elle essaya de s’en débarrasser par la communion. Elle communia cinq, six fois en deux mois. Chaque fois, elle ne retrouve que passagèrement La paix et la tranquillité. Dès que quelques jours se sont passés, le démon se manifeste à nouveau dans son ambiance. Désespérée, elle aurait voulu se faire exorciser. Elle demanda dans ce but, au début de juillet 1930, une audience à l’archevêché de Paris. Elle fut reçue par un évêque coadjuteur qui, dès les premières paroles qu'elle proféra, fronça le sourcil et bondit en s’écriant, le doigt tendu vers la porte : « Sortez, Madame, je ne veux pas vous entendre davantage... » Comme elle se lamentait en partant, il lui lança verbalement l’adresse du Père ne Toquinec, exorciseur du Diosèse de Paris. Elle se rendit immédiatement chez lui. En l’absence de celui-ci, elle se réfugia dans une maison religieuse sans y trouver la tranquillité d’esprit espérée. Les nuits sont particulièrement mauvaises. Plus que jamais, les démons déversent sur elle leur fluide. Seule l’eau froide la calme un peu. Elle passe sa première nuit à la recherche d’une baignoire. La durée de ses stages au lavabo et ses diverses manifestations font scandale. Au bout de quelques jours, elle doit sortir de cette maison religieuse, sans aucun bénéfice physique ou moral.

Toujours possédée par le démon et cherchant un peu de calme par la prière, elle errait d'église en église. Un jour, dans l’église de la rue Vercingétorix, à la fin de juillet 1930, elle dut prolonger ses prières fort longtemps avant de trouver un apaisement. A force de prier avec ardeur, elle tombait, dit-elle, dans une sorte d’exlase. Elle était agenouillée, les bras en Croix et éprouvait, suivant son expression : « une paix, une joie inhumaine ». La voix de la chaisière disant : « Celle-là, voilà bientôt deux heures qu’elle est 1à », lui sembla d’un autre monde. Dans cette extase, elle fut secouée par un frémissement, « un frisson divin, tellement il était agréable ». Il lui sembla

tout oublier de ce monde. Mais elle fut tirée de son absence et de son inertie par des agents de police. Effrayées par sa ferveur, les dévotes avaient averti le prètre de la paroisse qui avait envoyé quérir les agents. La malade fut conduite à l’infirmerie spéciale du Dépôt et de 1à à Sainte-Anne.

Depuis son entrée dans le service, la malade a conservé les mémes convictions délirantes. Elle se croit toujours possédée du démon, incomprise des prêtres et .des médecins. Elle a toujours confiance dans les pratiques religieuses et dans l'intervention de Dieu. Elle rend le spiritisme responsable de son état.

Son imagination demeure active, ayant à son service une cerlaine cullure. Ses diverses hallucinations demeurent normbreuses et fréquentes, ainsi que ses interprétations délirantes.

Aline est d'un caractère agréable, elle se montre douce, aimable, docile. Malgré ses souffrances, sa foi la rend généralement souriante. On est frappé du contraste qui existe, d’une part, entre sa culture intellectuelle, et, d'autre part, sa crédulité immense, l'insuffisance de son sens critique pour tout ce qui a trait à son délire. Il s’agit donc d’un délire systématisé avec hallucinations et interprétations.

Au point de vue organique, rien à signaler, sinon une hypetrémotlivité caractérisée par tachycardie, tremblement des doigts et de la langue, hyperesthésie cutanée et tendineuse. Aucun stigmate de dégénérescence physique, menstruation régulière. Cette malade est sortie le 15 août 1930, pour être transférée dans une maison de santé privée. (Délire systématisé de perséculion el de possession démoniaque consécutif à des pratiques spiriles. 1930.)

TRELLES.

B... E..., âgé de 53 ans, employé des postes, entre à l'hôpital Henri-Rousselle, le 31 janvier 1930.

Son père, âgé de 80 ans, est artério-scléreux. La mère, 72 ans, présente des troubles mentaux, probablement artériopathiques. Deux sœurs, un frère âgé de 51 ans, bien portants. Le malade a eu des convulsions dans sa première enfance. A l’école, il a été classé parmi les derniers ; il a cependant obtenu son certificat d’études à 14 ans. Adolescent, il n’aimait pas la compagnie des camarades ; il était renfermé, craintif, méfiant.

E... a vécu en province jusqu’à ce qu’il vint, à 17 ans, chercher du travail à Paris. Il put se placer comme commis, dans les P.T.T. Ses camarades remarquèrent sa bizarrerie d'allure et sa tendance à la claustration. C’est vers l’âge de 20 ans qu'il s’adonne à la lecture des livres de spiritisme, d’occultisme, de magie, et, sous l'influence des séances de spiritisme, il commence à avoir la sensation que deux esprits se trouvaient à côté de lui et lui faisaient subir leur influence, Un délire à thèse spirite se développe chez lui : deux esprits, « deux fantômes de

femmes », l’accompagnent partout. L'un à droite personnifie le Bien : c’est l’esprit du Carisr qui lui montre le droit chemin. L'autre à sa gauche, c’est: Sara, qui veut l’entraîner au Mal. Ces deux esprits luttent en lui, il n’est plus libre de ses actes, il agit sous leur influence, ses actions, ses décisions sont imposées par eux. Malgré ce délire, il continue son travail, sans que ses collègues s’aperçoivent de rien, sans commettre d’erreurs. Mais l'esprit du Mal ayant eu raison du Cnrisr, resta le maitre, lui imposant toutes sortes de mauvaises idées, celle du suicide en particulier. Il croyait être « LuciFrer ennemi de SATAN ». SATAN, pour le punir, veut le pousser au suicide. Pour mettre remède a cet état, il va consulter les docteurs E... et S.…., qui auraient réussi, grâce à des passes magnétiques et des séances spirites, à faire partir les mauvais esprits.

Ainsi donc, vers la 20° année, il a fait un épisode délirant à thème spirite : syndrome d'influence atypique. Cet épisode n’a pas abouti à une guérison complète, mais les troubles se sont atténués et ont évolué vers la chronicité, en persistant, comme nous le verrons, pendant toute la vie.

E... continue à remplir continuellement ses fonctions au bureau, mais toujours avec le sentiment des deux fantômes qui le dirigent.

L'activité sexuelle est à l’image du pragmatisme général. Vers la puberté, il a commencé à se masturber, sans s’y complaire cependant trop. Plus tard à Paris, il a essayé d’avoir quelques rapports avec des partenaires de passage, mais il a échoué « par timidité parce qu'il avait le trac ». Dès lors, il s'adonne complètement à l’onanisme. À noter « qu'on lui impose » à ces instants certaines images de femmes, d'hommes, qu'il ne sait préciser.

Pendant plus de trente ans, il a mené une vie dissociée d’une part, l'employé ponctuel, d’autre part, l’influencé avec la présence de deux fantômes à côté de lui, luttant l’un contre l’autre, le dirigeant, lui faisant commettre des actes bizarres (consommer de temps en temps des déchets de cuisine, épluchures).

En janvier 1930, il a commencé à présenter de vagues idées de persécution. On l’accuse d’avoir émis un faux mandat, on veut par des moyens indignes, l’obliger à avouer. [1 devient très nerveux, tremble continuellement. Craint que les pointes des crayons qu'il porte à ses lèvres n'aient été imprégnées d’un toxique. L'esprit de Saran lui ordonne de ne pas manger, mais l’oblige à prendre pour seule nourriture les restes des Halles, les détritus des égouts, le contenu des poubelles. Il ne veut plus travailler, reste enfermé chez lui et refuse de s'alimenter. Ces faits motivent son admission dans le service le 1°* février.

Inquiet, méfiant, les yeux fixés au sol, le malade était animé d’un tremblement marqué prédominant aux extrémités. L'orientation chronologique et spatiale étaient satisfaisantes ; les calculs simples bien exécutés. LE... avait conscience des

troubles, car il vient se faire soigner « de débilité mentale, de fatigue, de folie ». L'examen neurologique ne révèle aucun trouble moteur ni sensitif. Les pupilles sont normales. Rien à signaler dans les autres appareils de l’économie. T. A. : 16 et 10 (au Vaquez). L’urée sanguine est de o gr. 65 0/00. Les urines contiennent de l’acétone et de l’urobiline (acidose de jeûne). Wasserman négatif. Liquide C. R., normal.

Trois semaines après son entrée, il est toujours dans le même état d'inquiétude, craint qu’on ne l’empoisonne. Trois semaines après, l'inquiétude augmente, le tremblement émotif redouble d'intensité. Il prétend qu’on veut l’empoisonner. Reste isolé, ne s'occupe de rien. Parfois il a des attitudes obscènes « qu’on lui impose », passe la journée à faire des gestes stéréotypés. Ainsi il ébauche des idées de persécution, non sysinatisées, pour le moment. (Délire de possession chez un spirite. 1930.)

Prirrxepe ENCAUSSE.

M F.. B.. se présente, en juillet 1933, à la consultation d’ophtalmologie de l'hôpital Necker où elle doit subir une petite intervention... La table d'opération descendant par à-coups en produisant un léger bruit, M®° F... B... s’écrie : « Ah ! il y a des esprits qui frappent là-dessous ! » Elle précise aussitôt qu'elle est « médium auditif ». À

Le Docteur RÉGINE ENGAUSSE, qui assistait à l'intervention, nous fit part de cet incident le soir même. Le lendemain, nous nous rendimes à Necker afin de converser directement avec M°° F... B.. qui devait revenir à la consultation. Nous l'y rencontrâmes, en eflet. Nous nous trouvâmes en présence d’une femme paraissant âgée de quelque 65 ans et dont la mise était soignée. Après nous être fait présenter, nous lui demandâmes de nous conter son histoire, ce qu'elle fit d'ailleurs très posément.

Née en Bretagne en 1863, elle eut une enfance et une adolescence des plus tranquilles. Son développement se fit normalement. Pas de maladies graves. Pas de retard dans les études. Un caractère qui était, paraît-il, tout de calme et de simplicité. (En ce qui concerne ses antécédents héréditaires, il n’y a rien de particulier à signaler.)

Mariée d’assez bonne heure à un brave homme, elle fut très heureuse en ménage. Son seul regret fut de n’avoir pas d’enfant,.

En 1902, elle perdit son mari, puis son père. Elle fut naturellement très éprouvée par ces deux événements douloureux ; elle subit une dépression bien compréhensible qui dura plusieurs jours... Par la suite, elle parvint à se reprendre. Elle recouvra sa bonne santé habituelle. Dame des P. T. T., elle assura son service régulièrement.

En 1917, sa mère (âgée de 77 ans) mourut. Le chagrin de M°° F.. B.. fut « immense ». Pendant quelque temps, elle eut « hâte d’en avoir terminé avec la vie ». Elle fut «en proie

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