IV. — RESECARE
Serrare disparaît : par quoi leremplace-t-on?
Les substituts de serrare sont dans l'ordre où nous allons les étudier :
i" resecare sous deux formes : resecare (aires jaunes) et resecare (aires rouges).
2° sect-are.
Ce latin est purement schématique et nous ne lui attribuons aucune réalité prégalloromane.
Si nous consultons un dictionnaire sur le sens de secare, le mot nous est donné comme signifiant couper, trancher [n'importe cjuoi]. A-t-il jamais eu cette élasticité sémantique dans la Gaule romane? Sans doute c'est grâce à elle qu'on explique que secare ait pris dans la Gaule romane du Nord et de l'Ouest le double sens de scier l'herbe ou les céréales (faucher et moissonner) et de scier du bois. Mais l'explication n'est guère précise. Pourquoi a-t-il pris ces deux sens, justement et seulement ces deux sens? Qu'y a-t-il de particulièrement commun entre couper l'herbe ou les céréales — si on les coupe — et scier du bois, des ais ?
De plus, si secare voulait dire couper, trancher [n'importe quoi], dans l'aire où régnait serrare, il ne voulait plus dire que couper, trancher, moins serrare, moins scier [du bois]. Par suite le Nord et l'Ouest posséderaient un latin plus fidèlement latin, un secare avec valeur sémantique «o« diminuée, un roman non tributaire d'une zone qui semble un intermédiaire géographique naturel. Le fait serait extraordinaire.
A serrare disparaissant se substitue re-secare : c'est donc qu'on a le sentiment que scier [du bois] est une opération itérative de secare. Q.u'était-ce donc que cette opération ? couper une seconde fois ? recouper ? réduire en plusieurs morceaux, tronçonner? ou couper par va-et-vient? Mais l'idée existante dans serrare ne serait pas rejointe et retrouvée, le vide que serrare défaillant peut laisser d'un jour à l'autre dans la langue ne serait pas comblé par des formations de ce genre : et surtout, si l'idée de réduire en plusieurs morceaux, de tronçonner du bois, ou bien l'idée du va-et-vient, était le fond de l'idée de scier, nous verrions se former, sinon un re-serrare, du
moins un re-scier : or, // n apparaît pas une seule fois en dehors de l'aire serrare.
Ce tte constatation a une extrême importance; la géographie linguistique intervient ici avec une autorité décisive. Elle ne nous montre resecare que là où serrare a existé. La présence de resecare est subordonnée à l'ancienne présence de serrare. Une pareille coïncidence ne peut pas être fortuite.
Si Faire de serrare n'a pas pris secare pour dire scier, c'est que la présence même de serrare avait enfermé secare dans un sens restreint. Mais d'autre part secare gardait une image assez forte pour que l'itération par mouvement de va-et-vient de l'action simple exprimée par secare se présentent naturellement à l'esprit pour rendre l'idée de scier.
Cette action simple était celle de l'instrument avec lequel on coupait céréales et herbes, de cet instrument d'autrefois dont l'usage va disparaissant : h faucille dentelée. Secare ne veut pas dire couper, trancher [n'importe quoij, car alors resecare-scier équivaudrait simplement à recouper ou couper par mouvement de va-et-vient : la même nécessité de différencier l'action simple de l'action de scier ferait surgir partout des re-scier: re-scier ne naît pas g« «w ^^«/ po/«^ en dehors de l'aire serrare. Secare est nécessairement lié à l'image de la faucille dentelée : resecare du bois, c'est re-fauciller, c'est répéter une action simple qui par elle-même est déjà scier.
Dans le Nord et l'Ouest, l'absence de serrare a rendu possible le double sens : secare des céréales ou de l'herbe et secare du bois'.
Dans l'aire de serrare, secare s'étant trouvé bloqué dans le sens de scier les céréales (d'où moissonner, sens actuel de l'Ouest, aire jaune de la carte V) ou l'herbe (d'où faucher, sens actuel de l'Est, aire bleue de la carte V), il a fallu itérer l'action pour faire naître le sens de scier, mais l'élément fondamental était déjà dans secare.
Deux points se dégagent :
1° Si secare a jamais pénétré dans la Gaule romane avec l'acception générale de couper, trancher (n'importe quoi), l'étude des dialectes (comme celle des textes) ne nous en révèle aucune trace : elle nous oblige au contraire à reconnaître dans secare l'existence d'une limitation sémantique qu'explique seul l'emploi de la faucille dentelée.
2° En ce qui concerne la Gaule romane, nous devons regarder cette acception générale prêtée à secare comme une pure hypothèse destinée à justifier une soi-disant dualité sémantique qui se résout tout autrement puisqu'elle se résout en une véritable unité sémantique.
I. Nous ne nous permettons pas d'affirmer que la faucille dentelée ait existé partout en France. Son triomphe linguistique déborde peut-être les limites de sa présence réelle.
Ici se place une observation très importante que nous avons réservée pour ne pas détourner l'esprit du but visé qui était la détermination du sens de secare dans le gallo-roman. Secare ne veut pas dire couper mais scier (démonstration confirmée par les textes qui ne nous montrent jamais soyer qu'accolé à l'herbe, aux céréales, aux ais), et, san^ le rôle inhihitif joué quelque temps par serrare, on ne voit pas ce qui eût empêché secare de passer dans le Midi comme au Nord du sens de scier l'herbe au sens de scier le bois, l'image restant constamment la même.
Mais il y a un autre élément dans re-secare, c'est re-. Si ce re- n'exprime pas autre chose que l'itération pure et simple, si resecare c'est secare iterum, fauciller une seconde fois, re-faucher après avoir fauché, recommencer la même opération, on ne conçoit plus l'appropriation de resecare au sens de scier [du bois]. Force nous est donc d'admettre que re-, à celte étape de la vie du langage et dans ces patois, ajoute à l'idée fondamentale de scier (c'est-à-dire couper à la faucille dentelée, et déjà peut-être moissonner ou faucher), tout autre chose que le simple recommencement de l'action : il exprime le mouvement de va-et-vient, l'opération du bras qui ramène en arrière, pousse, ramène. L'image de la lame dentelée est la plus importante assurément; mais la plus importante après elle c'est le mouvement du bras exprimé par ce re- : et l'on conçoit dès lors que, dans une vaste région, re- puisse en quelque sorte s'emparer de l'action, et accaparer l'accent.
Que si, ultérieurement et dans tel ou tel, de ces patois, le sens de re- arrive à ne plus correspondre au sens qui avait accompagné la création de re-secare et même à heurter ce sens, — que d'autre part le sentiment de la composition ne soit pas aboli par quelque profonde altération phonétique, il s'ensuivra dès lors un procès nouveau, le seul par lequel on rende compte d'un aspect géographique de l'aire serrare et que nous décrivons au paragraphe VI (aire secare).