I. Elle déchire en deux l'aire jaune rçseco
IL Elle offre une coïncidence non pas absolue, mais trop complète pour être un jeu du /;û!5arJ avec l'aire de se(r)rare-fermer (voir Carte III). — Quel rôle, en l'absence de tout rapport formel, le mot qui signifie : fermer, peut-il avoir joué dans l'histoire du mot qui signifie scier?
Admettons que sectare soit un mot ancien, contemporain de secare, prégalloroman, itératif de secare et qu'il signifie scier. Nous sommes conduits à trois conséquences, deux insoutenables, une invraisemblable.
1° Il fimt admettre à l'origine un état que nous représenterons ainsi :
SECARE SECTARE Se(r)raRE Se(r)rARE
couper avec la faucille dentelée \^ ^^ fermer
c.-à-d. scier [l'herbe ou céréales] scier [le bois]
Une langue qui n'est que du parler en vie et en travail, du parler utile, profondément étrangère à tout ce qui est traditions, survivances et contraintes de la langue littéraire, livrée au seul jeu des forces naturelles et vivant pour ainsi dire au jour le jour, selon son instinct et selon ses besoins, bref, un patois, ne peut pas tolérer de pareilles coexistences.
I. Formation toujours possible, tant que secare s>'y prête, tant que. re- s'y prête, et dont le lecteur observera plusieurs cas de palingénésie. (Carte I, nos 965, 0)64, 981, 889).
Même difficulté insurmontable si l'on voulait faire de sect-are l'équivalent de
secare.
2" Comme sectare se présente sur quatre points avec le sens de faucher :
836,844,855 faucher
837 faucher et scier,
il faut admettre que, seuls dans toute la Gaule romane, ces quatre points sont allés de l'idée de scier du bois à l'idée de scier de l'herbe, et que par un singulier hasard, la forme sectare, seule entre tous les scier, pouvait se prêter à cette évolution sémantique.
3° Si sectare est un mot ancien, dès lors antérieur à re-secare, nous sommes obligés d'admettre l'hypothèse de deux générations indépendantes de re-secare, et cette hypothèse n'existe que par une autre dont on va mesurer la vraisemblance.
I, Un certain re- et un certain secare étant requis tous les deux pour que se forme un re-secare-scier, et re-secare surgissant dans deux régions géographiquement distinctes, le hasard a donc permis que non seulement le secare de droite et le secare de gauche — indépendants — mais encore le re- de droite et le re- de gauche — indépendants — se soient parallèlement correspondu et comme tenus à hauteur égale dans l'aptitude morphologique nécessaire pour produire re-secare-scier : bref, que le re- et le secare de l'Est aient vécu respectivement de la même vie que le re- et le secare de l'Ouest, bien qu'évoluant dans des patois séparés.
IL Cette difficulté se complique encore dans le cas — qui est le nôtre — où les deux re-secare, par hypothèse autonomes, sont des reseco : car alors il faut non seulement souscrire à l'hypothèse que nous venons de décrire, mais encore admettre que le rapport des deux éléments composants, le rapport de re- à secare s'est trouvé si exactement le même dans deux régions non communicantes que la balance des deux facteurs a été, à l'Ouest comme à l'Est, identiquement entraînée par la prépondérance de re- et que le nivellement morphologique s'est fait, dans les deux cas, au profit des formes reseco.
Donc sectare n'est pas un mot ancien.
Si sectare n'est pas un mot ancien, il n'est pas un itératif de secare. Il est quelque chose que nous ne pouvons encore définir ni comme forme ni comme sens, mais qui dans tous les cas n'a pas le droit de signifier scier plutôt que tout autre chose.
Rappelons-nous maintenant les points 836-844-855-837. L'idée qui s'impose à l'esprit
c'est que là comme ailleurs, comme dans le cas de secare (France du Nord et de l'Ouest), c'est le sens de faucher qui est le premier sens. Et nous concevons de suite, puisque sec t- are est un verbe récent, qu'il n'a pu avoir qu'un générateur : sector, le faucheur (bien authentiquement latin et bien vivant celui-là, conservé au nominatif et à l'accusatif : cf. le français soiteur de sectorem), à la suite d'un enchaînement de •faits que l'induction rétabUt et ne peut rétablir que de la façon suivante.
Si au moment où se(r)rare-scier fléchissait, dans les points de la zone verte où s'est produit le passage de sect-are-faucher au sens de scier, on n'a pas eu recours à secare pour construire par exemple un resecare, ce n'est pas seulement peut-être que le re- ne se fût pas prêté là à cette création, mais c'est surtout que la force de rimage qui faisait jadis la vertu de s ecare avait dû être transportée tout entière dans le nouveauvenu sect-are. Disons mieux : c'est que sect-are accaparait l'image, car il lui devait sa naissance.
De quelle façon ? Par un changement dans les habitudes rurales détachant de secare l'idée de lame dentelée, de scie. Les deux mots secare et sector sont arrivés ensemble : ce sont deux mots anciens. Secare, c'est faucher avec la huciWe dentelée, le sector est celui qui secat.
A un moment donné la faucille lisse intervient et s'empare naturellement du verbe secare. Le secator naît, le sector peut aussi tolérer le nouveau sens. Mais comme la faucille dentelée n'est pas expulsée du jour aU lendemain, le besoin linguistique, correspondant au besoin rural de distinguer l'ancienne opération, appelle un mot : c'est l'ancien opérateur qui naturellement sert à désigner l'ancienne opération. L'image, prête à s'enfuir de sector, est ressaisie et revivifiée par le mot nouveau. Sector peut mourir dans sa lutte avec secator : il a légué son image à un mot durable que secator ne menace plus. — Et l'on voit naître un sectator, faucheur, dans la Drôme.
Tel est le rôle de secare dans l'histoire de sector. Il lui crée l'ennemi qui l'abattra presque partout. Mais par son changement de sens il lui fournit l'occasion de créer un verbe qui va refaire à sa manière et sur un plus petit domaine l'histoire de secare dans le Nord et l'Ouest.
Cette deuxième étape sémantique de secare (la première était secare bloqué par serrare, d'où resecare, le re-scier du Midi) s'accomplissait à côté d'un se(r)rare toujours persistant. Tandis en effet que les domaines rouge et jaune se débarrassaient de se(r)rare dès les premiers temps, de se(r)rare dans les deux sens, la lutte était plus longue dans l'aire verte, et sur beaucoup de points se(r)rare tenait bon, ayant confondu en lui les deux sens de fermer et de scier [du bois].
Ce qui va se passer est clair, et la succession des états peut être figurée aux yeux de la façon suivante :
SECARE SE(r)rARE
scier [l'herbe ou le blé] scier [le bois], fermer
faucher
La faucille lisse s'introduit et rend nécessaire un sect-are. Dès lors nous avons :
SECARE SECT-ARE Se(r)rARE
faucher faucher avec la faucille dentelée scier fermer
Se(r)rare, fatigué d'exprimer un double sens, en laisse échapper un, celui de scier. Ce vide est rempli par sect-are.
SECARE sect-are SECT-ARE Se(r)rARE
faucher faucher avec la faucille dentelée scier fermer
C'est ainsi que le mot fermer est venu jouer un rôle dans l'histoire de scier ; ainsi s'expUque la corrélation évidente entre le domaine de sect-are, scier, et le domaine de ser(r)are, fermer'.
Nous donnons une carte (V) qui montre les survivances de sector (faucheur) dans secare (faucher l'herbe). Le même raisonnement qui nous a servi à reconstituer l'ancienne aire serrare s'applique ici aux débris de sector : il s'agit de la dispersion, de la mise en lambeaux d'une aire jadis cohérente. L'agent de cette dislocation, c'est le concurrent redoutable que secare suscite à sector, c'est ce produit toujours imminent de secare : secator. Sector recule peu à peu devant secator, toujours prêt à se former. Mais il est hors de doute qu'il a existé non seulement dans les Hmites que nous pouvons lui retracer actuellement mais en dehors de ces limites.
Reste l'autre problème de géographie linguistique posé par l'examen de la cartel, la séparation en deux aires, la rupture de continuité du domaine rçseco. Il faut repousser l'hypothèse de deux créations autonomes. Comment alors s'est déchirée une aire qui a dû nécessairement être cohérente? Tout simplement parce que sect-are n'est pas né seulement sur le domaine encore occupé par se(r)rare-scier. Nous sommes ici en présence d'un ancien territoire reseco où sect-are ayant surgi dans les circonstances décrites, il a supplanté reseco, l'image qui consistait à faire passer sect-are du sens de faucher avec instrument dentelé au sens de scier se reproduisant avec d'autant plus de facilité que reseco, phonétiquement tronqué, n'était plus senti formellement: l'eût-il été que secare, vidé de son image, n'aurait plus rien dit à l'esprit.
I. On remarquera en passant (carte faucille de l'Atlas) que dans toute l'aire sect-are le mot faucille est actuellement représenté par le mot volan (faucille lisse).
r. On pouvait laisser à sect-are le sens de faucher et garder resecare. C'est ce qu'ont fait les trois points de la Drôme 836, 844, 855.
2. On pouvait laisser à sect-are le sens de faucher, expulser resecare et faire passer sect-are au sens de scier. C'est ce qu'a fait 837. Sect-are, le dernier venu des scier, recommence ici l'histoire de secare.
3. On pouvait enfin laisser perdre le sens de faucher (suffisamment exprimé par secare), expulser resecare et fixer sect-are dans le sens de scier. Du fait l'aire resecare était rompue.
Telles sont les trois étapes.
En résumé :
Se(r)rare se dépouille de la moitié de son être sémantique. Sect -are est formé, apte à remplir le vide, à vivre sa seconde vie sémantique, et cette seconde vie se trouve naturellement accolée à celle de se(r)rare, fermer.
Sect-are se forme aussi sur des points où le sens de scier était représenté par resecare. La force imminente de l'image amène le triomphe de sect-are sur resecare et coupe en deux l'ancienne aire de resecare.
Il y aura lieu de compléter cet exposé et de reprendre les problèmes d'un point de vue un peu différent quand nous aborderons les rapports des aires secondaires (par. VII), notamment de l'aire verte sect-are et de l'aire jaune. Les solutions ici données sont exactes : elles recevront plus de précision encore.