VI. — SECARE
I. Un premier fait qui frappe l'observateur c'est V irrationalité àc la Hmite serrare au sud-ouest si elle était celle que marquent les cartes I et IL Ce serrare que nous voyons partout décroître, dont la limite présente est toujours en arrière de ce qu'elle a été, qui recule incessamment, corrodé par les nouveaux venus resecare, sect-are, aurait rencontré à l'ouest, sans aucune raison naturelle ' et depuis deux mille ans, une limite fixe, une limite aussi fixe et aussi durable que les flots de la Méditerranée! La nappe d'eau que nous voyons sur tous ses bords s'appauvrir, se retirer jusqu'à disparaître, se réduire à quelques flaques persistantes, aurait soudain trouvé, sans la moindre circon-
I. Le basque, très petit territoire, est plus à l'ouest et au sud.
stance justificative, un bord immuable ! L'invraisemblance est si criante que nous pouvons dire : là comme ailleurs serrare est allé plus loin. Il est allé jusqu'à l'Océan, et là comme ailleurs il a reculé devant un nouveau-venu.
2. C'est l'évidence qui résulte d'un aspect géographique : voyons maintenant les faits. A partir de l'arsega de 672 (famille complète), tous les points du sud de l'aire bleue jusqu'à l'aire rouge — sauf 681 et 690 — montrent pour sciure le dérivé de resecare. Supposons un envahissement de secare par resecare. Ainsi, le dérivé à sens de sciure, partout ailleurs survivance, débris échappé au naufrage, enfant oublié dans la débâcle, serait ici un emprunt : bien plus, une avant-garde de l'envahisseur ! A 672, la famille tout entière est reprise (scier, scie, sciure); à 694-693, la sciure et le verbe sont repris, la scie respectée : mais l'accord général est là pour en témoigner, c'est toujours par la sciure qu'aurait commencé l'opération.
Ces remarques suffiraient. Mais l'hypothèse d'un emprunt du mot sciure se brise à une impossibilité : runanimité dans remprunta lequel est toujours le dérivé de resecare. Ce fait seul témoigne qu'il n'a pas pu y avoir emprunt et que nous sommes en face d'une loi. Resecare n'est pas l'envahisseur, il est l'envahi. De même que le dérivé de serrare atteste la présence antérieure de serrare, de même ici ce dérivé de resecare atteste la présence ancienne de resecare. Mais si nous avons eu là resecare, c'est que nous sommes dans l'aire serrare.
3. Mais comment expliquer la présence de secare-scier et de seca-scie dans une ancienne aire resecare ? S'agit-il d'une reprise de possession par le véritable, le primitif secare, du terrain occupé par resecare ? Le mot qui n'a pas eu autrefois la force de passer au sens de scier et qui a laissé se former resecare aurait donc un jour recouvré cette force et expulsé resecare? L'hypothèse d'un rajeunissement sémantique aussi miraculeux et d'une telle reconquête est inadmissible. Une seule conclusion satisfait l'esprit : c'est que nous avons devant nous au nord et au sud de l'aire bleue (nous ne résolvons pas le problème de la limite) deux secare hétérogènes.
4. Quelle est donc la genèse de ce secare-scier de l'aire serrare-resecare ? Ou il est le traditionnel secare — nous venons de voir l'impossibilité de cette thèse, — ou il est un resecare qui s'est dépouillé de son re- et qui est revenu coïncider avec sega.
Qu'on se rappelle l'observation qui termine l'étude consacrée à resecare et qui prévoit les péripéties de la sémantique du re-. Elle est l'explication nécessaire d'une alternative nécessaire.
A un moment donné de la vie de ses patois l'aire bleue a cessé de tolérer un re- qui créait un faux sens. Ce re- répondait à quelque chose de juste au moment de la formation de resecare; il est venu plus tard heurter le sentiment linguistique dominant
et il n'a pu y survivre. Si le dérivé sciure a échappé, c'est parce que scier et la scie participaient beaucoup plus directement que lui à la mêlée, comme action et comme acteur, alors qu'il n'était qu'un résultat, qu'un produit.
Telle est l'unique raison plausible du procès, telle est la loi du recul de resecare. Le secare du Nord n'a jamais été que secare. Le secare du Sud — jusqu'où ? nous ne le savons pas — est un resecare ramené à un secare. L'aire bleue est une aire en avance (cf. éo8).
5. Ces déductions subsisteraient ^h tout état de cause. Les faits actuels du patois sont d'accord avec elles. Car voici, relativement à re- et d'après nos données géographiques, quelques traits significatifs qui montrent l'attitude de la région prise dans son ensemble (aire bleue, partie occidentale de l'aire rouge) : la répulsion pour certains re- saute aux yeux.
Carte Regardez donc.
Partout espiat mais wardats (669-679); gardât (688, 689, 695, 696, 697, 698)
Carte Rempailler.
apah, (644)
empala (6 j ') , 6^6, 687, 688, 692, 694, 695, 696, 697) turna em pah (^6j^) turna seska (678)
Carte Remplir.
Remplir de 503 à 643 + 647, 648, 649, 650, 669, 687, 692
maisplenir : 645, 653, 656 jusqu'à 699, sauf les points exceptés plus haut.
Carte Tu remplis. — Tu remplissais.
A peu près semblables.
Carte Pour rentrer le regain.
1 1 de nos patois (de 648 à 699) répondent par entra, entrer.
Carte Quand il rentra au pays.
Souvent il tourna, mais il y en a un qui répond : quand il entra.
Carte Nous ne le revîmes plus.
Dans tout ce pays ils ont nous ne le vîmes pas mais, et aussi nous ne le tournâmes plus voir.
Carte Reculer.
Reculer reste partout le même : rekula. (Re- serait-il conservé comme signifiant
en arrière, re- chez eux a-t-îl exclusivement cette valeur ? ou re- subsiste-t-il comme dans le français recevoir ? En tout cas il ne s'agit pas pour les patois de cette région de se débarrasser de tous les re-, mais d'un re- qui leur paraît faux, qui est faux pour eux. Re- n'étant plus le mouvement de va-et-vient (sens qui devait disparaître vite), resega s'est présenté un jour avec un caractère inintelligible qui a déterminé son abandon. Leur re- n'est pas un iterum : ils ne veulent pas de « nous ne le revîmes plus ». Ce que peut être la valeur de leur re- là où ils le conservent et même s'il a une valeur, ce sont des problèmes que nous n'examinons pas). Mais en résumé :
6. C'est bien une conception particulière du re- qui a créé un sega dans l'aire resega. Une partie de l'aire rouge, 672, qui à ce point de vue sont à peu près dans le même état linguistique que l'aire bleue, tolèrent une survivance, un composé dont la morphologie est devenue contradictoire à toutes leurs tendances : l'aire bleue ne l'a pas pu.
Du mouvement même de la vie du langage rejaillit un sega-scier, une sega-scie ' : et ce sega-scier vient rejoindre dans le parler un sega-moissonner continuateur direct de secare. Cette homonymie recréée n'était pas un obstacle, puisque l'identité d'image conciliait les deux mots.
VIL — Le rapport des aires secondaires : RESECARE et RESECARE ; RESECARE et SECT-ARE
A priori personne ne saurait admettre que le mot qui signifie « sciure », là où il n'est pas concomitant avec les mots scier et scie de même origine et où il se présente seul de la famille, soit un article d'exportation, autrement dit l'avant-garde d'une invasion par la famille dont il relève, du territoire où il apparaît comme étranger.
Si donc
Le « sciure » de serrare ne saurait être un exporté ni dans resecare ni dans resec^re ni dans sect-are ni dans secare et le français;
Si le « sciure » de resecare ne saurait être un exporté ni dans serrare ni dans resecare^ ni dans sect-are, ni dans secare;
1. 694-693 nous montrent que c'est probablement dans l'instrument que le re- a gêné d'abord. Rien ici ne s'opposait à la reformation puisque la sega n'était pas une faucille.
2. Un seul fait contredirait nos vues, le restgîin de 717. Mais il est doublement suspect et par sa forme et par le sujet interrogé que M. Edmont désigne ainsi : instituteur-adjoint, âgé d'une trentaine d'années, originaire, non du pays, mais de la région.
Nous devons nous attendre à ce que sect-are, par cela même qu'il est le dernier arrivant, ne projette pas un seul « sciure » hors de ses limites; le « sciure » de sectare ne saurait se présenter sans être concomitant avec sa famille : et en effet nous ne le rencontrons nulle part à Vétat isolé.
Il en résulte, avec la double certitude du raisonnement et des faits, que le « sciure » venant de reseco ne saurait être, lui non plus, un exporté. Il est un survivant de la famille disparue et nous sommes amenés par lui à étudier le problème des limites de reseco.
Reseco naturellement agressif vis-à-vis de serrare (873, 865) se montre à nous régressif vis-à-vis de ses trois autres voisins :
1° vis-à-vis du français (Nord) 2° vis-à-vis de sect-are 3° vis-à-vis de resecare.
1° La première retraite n'a pas besoin d'être expliquée.
2° Les motifs de la défaite de rçseco devant sect-are ont été indiqués au paragr. sect-are : nous sommes ici en face d'une palingénésie de rimage, palingénésie due à sector, non à secare.
3° 755, 744, 724 (scie), 715; — 709, 813, 814, 837 : le mouvement en arrière crée une véritable zone frontière.
S'agit-il donc, dans le territoire rouge de droite, d'une palingénésie de resecare pareille à celle que nous observons ailleurs dans l'aire reseco — aux îlots 981, 965, 964 — palingénésie faite sur secare, imminente de par l'affaiblissement formel de reseco, réalisée grâce à la persistance — de l'image dans secare, delà vitalité morphologique dans re- ? Evidemment. A l'Est, nous ne voyons que des îlots ; ici l'assise géographique se présente sous un tout autre aspect étant dans de tout autres conditions de par son voisinage.
La zone de palingénésie rouge (palingénésie formelle) se comporte vis-à-vis de l'aire jaune absolument comme la zone de palingénésie verte (palingénésie de l'image ressuscitée par sect-are).
Ces deux zones forment autour de l'aire jaune une ceinture qui témoigne d'une façon remarquable de l'ancienne existence de reseco.
Le bon sens se refuse à admettre qu'en agrandissant l'aire jaune de cette ceinture, en agrandissant l'aire jaune du Nord de 931, nous obtenions dans le contour ainsi restitué quelque chose qui corresponde à un contour définitif quelconque dans les âges passés. Ce contour restitué ne peut être regardé que comme la dernière étape saisissable d'un
lent travail de recul, dont les traces — le maintien du « sciure » de rçseco par exemple — sont nécessairement bien vite effacées : car, si relâché que soit relativement le lien qui unit « sciure » à scier-scie, un instinct puissant tend toujours à enfanter un sciure de la même famille morphologique.
Et dès lors l'hypothèse de deux générations autonomes de rçseco, déjà si profondément invraisemblable, battue en brèche par la théorie des limites qui ne saurait s'arrêter, on l'avouera, devant le mince filet représenté par 838, s'évanouit définitivement.
Mais ce premier résultat est peu de chose, car voici les vrais problèmes : A. Jusqu'à quel point s'est étendu le sous-sol resecaredans l'aire rouge resecare? — B. Jusqu'à quel point s'est étendu le sous-sol resecare dans l'aire verte sect-are, et comment se comporte, dans une conception nouvelle de cette aire verte, notre théorie de la corrélation se(r)rare-fermer et sect-are-scier ?
A. Disons-le im média tement : ce premier problème ne se prête pas à une solution. Si resecare était un mot latin, nous répondrions : oui, toute l'aire rouge est une palingénésie de resecare puisque le mot latin ne pouvant pénétrer que par l'Est, aurait été reseco. Mais resecare n'est pas un mot latin, c'est un mot secondaire, substitut de serrare : l'antériorité de l'un des deux resecare par rapport à l'autre n'est pas démontrable,
B. En ce qui regarde l'aire verte, nous devons faire deux hypothèses :
1. Ou l'aire verte n'a été que partiellement occupée par resecare, elle est restée partiellement fidèle à serrare-scier : et alors, dans ce noyau traditionnel, la corrélation — non pas absolue, nous l'avons reconnu; mais des langages qui présenteraient des symétries absolues ne seraient plus des langages — la corrélation trop fréquente pour être fortuite entre se(r)rare-fermer et sect-are-scier s'explique naturellement et nécessairement par le procès décrit au par. sect-are.
2. Ou l'aire verte dans sa totalité est un sous-sol resecare : et alors la corrélation s'explique encore simplement par la persistance de se(r)rare-fermer dans ce territoire et par une victoire directe de sect-are sur resecare.
Les états s'échelonnent ainsi :
I SECARE SE(r)rARE RÇSECARE
fermer qui s'est emparé du sens scier de se(r)rare
n SECARE SECT-ARE SE(r)raRE RÇSECARE
faucille lisse faucille dentelée fermer * scier
III SECARE SECT-ARE Se(r)rARE SECT-ARE
faucille lisse faucille dentelée fermer scier, qui vient évincer resecare.
837 qui a évidemment possédé reseco (il en a conservé le « sciure ») représenterait admirablement l'étape ci-dessus s'il avait conservé son secare, car il dit :
SECTARE Se(r)rARE SECT-ARE
faucher fermer scier
836, 844, 855 représenteraient admirablement l'état antérieur, l'état II, s'ils n'avaient pas, eux aussi, abandonné leur secare, car ils disent :
SECT-ARE Se(r)rARE R];iSECARE
faucher fermer scier
Voilà donc une région 837-931 — et il en est de même pour la région 709-813-814 — où il est absolument sûr que sect-are-scier s'est superposé à un reseco antérieur et non pas immédiatement à se(r)rare-scier. Toute l'aire verte est-elle dans ce cas ? 829 (se(r)rare-fermer, sect-are-scier avec préexistence de se(r)rarescier encore attestée) — 868-866 (où la préexistence immédiate de se(r)rare-scier paraît certaine) nous interdisent cette conclusion. Mais il est aisé de voir que la corrélation sect-are-scier et se(r)rare-fermer s'explique également bien par les deux, procès : — se(r)rare, scier et fermer, remplacé immédiatement dans le sens de scier par sect-are, — se(r)rare, scier et fermer, remplacé médiatement dans le sens de scier à travers resecare — , et que la conjonction de ces deux procès sur le même territoire est chose toute naturelle : se(r)rare, qui n'a pas quitté le sol même aujourd'hui — a été sur certains points de l'aire verte plus tenace que sur d'autres à garder les deux sens, et après s'être défendu victorieusement sur ces points contre resecare, il a enfin cédé à sect-are qui sur les autres points allait expulser à son tour le vainqueur resecare.