CHAPITRE III
H y a un caractère commun à tous les mystiques de la première période , aux mystiques du douzième et du treizième siècle; c'est, au milieu des élans enthousiastes de leur pensée , un remarquable esprit de sa^sse-y et le désir de régler ces emportements sublimes qui semblent défier toute méthode. Le mysticisme , né des ardeurs de l'amour di^in, mène le plus souvent à la destruction de cet amour. Quand rhooune est allé se perdre en Dieu, c'en est fait, l'un des deux termes a- disparu , et l'amour est impossible. Ces penseurs, du moins, ont aperçu le danger, et on les voit s'appliquer, de plus en plus, à gouyerner par la science les aspirations passionnées de leur àme.
Ces élans, ce désir de contemplation, étaient naturellement r^lés chez S. Bernard par l'admirable direction pratique de sa yie. Qui serait mieux prot^é que lui par les vertus et les luttes de la vie active contre les égarements du mysticisme ? L'action et la contemplation se partagent paiement toutes les facultés de ce grand esprit. Il sait bien que la contemplation n'est pas continuellement permise, que sa lumière se cache de temps en temps; alors la vie active lui est un refuge ; il suit tour à tour Marthe ou Marie > . Et puis , ■
1. Quis enim; non dico continue, sed vel aliquandiu, dum in hoc corpore manet, lumine contemplationis fruatur? at quoties comdt a contemplatii>a , toties in actimm se recipit. — S. Bërïiard, in Cant, sermo LVUI, opp, tom. III , ^.96.
selon S. Bernard , Taction est indispensable pour qu'il nous soit donné de jouir des clartés de la contempiation; c'est la vertu qui nous conduit à rintdligeDce des choses divines; c'est la vertu, c'est l'amour, bien plus que la science. Enfin, quand il arrive à la grapde question qui est le terme du mysticisme , l'union de l'àme avec Dieu , il n'anéantit point la personne humaine dans le sein du Créateur; l'homme s'unit à Dieu, mais il ne devient pas Dieu; il devient un ayec Dieu , non pas comme le Christ qui est un avec son Père, c'est-à-dire, qui est d'une nature coessentielle à la sienne; non, si l'homme devient un avec Dieu, c'est que l'amour les unit. Des aspirations de rhqmme vers la Divinité , et des condescendances de la Divinité vers rhomme, naît une même pensée, un même amour où ils s'unissent, où ils ne sont plus qu'un; mais leur nature est demeurée toujours distincte* ^
L'œuvre que S. Bernard avait commencée naturellement est continuée, à la même époque, avec une intention plus décidée. Ce caractère prudent et sage, que l'énergie morale de sa vie avait imprimé au mysticisme, Hugues de Saint-Victor, son contemporain et son ami, va le développer avec plus de niéthode encore et de précision.
1. Ita inter unitates disterminant unus et unum, guod p,er utmm guident in Pâtre et FiUo essentiœ unitas, per unus vero Stier Deum et hominem non hœc, sed consentanea çuœdam affectiomsm pittës designatur, — S. Bernard, opp,, tom, UI, p, 120 et 121.