CHAPITRE IV
fondement véritable, d'isoler les hommes les uns des autres, de les disperser, de les abandonner dans la cHnéation comme des orphelins loin de leur famille, qui est l'humanité, loin de leur Père, qui est Dieu. Entre ces deux périls , le christianisme , défendu par son spiritualisme et sa fermeté , devait trouver sa voie et développer un réalisme prudent et sûr, qui ne sépare pas l'homme de la Divinité et ne le plonge pas non plus dans les abîmes de l'unité absolue ; mais on comprend sans peine qu'après les efforts audacieux du nominalisme , et entraînés , comme il arrive toujours, par la vivacité de la lutte, les réalistes purent âagérer leur principe et arriver à des conséquences qiié' repoussait l'Eglise. Ces luttes étaient toutes récentes quand Àmaury de Chartres enseigna sa doctrine; le nominalisme paraissait yictorieux sur bien des points; transformé pat* Abélard, il avait arraché à Guillaume de Cham peaux une concession éclatante; est -il donc étonnant que des esprits pleins d'ardeur se soient rejetés plus vivement dans l'opinion opposée? Or , dès qu'on entre dans cette voie, les disciples arrivent qui exagèrent tout sans discernement , et du réalisme mal compris et poussé à des coaséquences absurdes , sortent toutes les extravagances du panthéisme, du mysticisme et les rêveries insensées qui, depuis cette époque, à travers tout le treizième et le quatorzième siècle, se répandent dans le monde chrétien. Quand les esprits sont une fois égarés dans le mys-
ticisme, ils mêlent, ils confondent sans peine bien des erreurs qui ont chacune une origine différente. Vers l'époque où Amaury de Chartres enseignait la théologie à l'université de Paris, un prêtre, Joachim, abbé de Curatio, avait publié un livre étrange et hardi, l'Evangile éternel, c'est-à-dire, l'Evangile définitif, l'Evangile du dernier développement de la religion, la bonne npuvelle du régne du Saint-E^rit, succédant au règne de Jésus, comme celui-ci avait succédé au règne du Père. Cette composition bizarre, dont le mysticisme s'empara avidement, joua un grand rôle dans toutes les hérésies du treizième et du quatorzième siècle. Il s'en faut bien , je le sais , .q[a'on soit'tout à fait d'accord sur le caractère véribillbet sur la destinée de ce livre; c'est là une des quertfoos les plus obscures de l'histoire littéraire du moyen âge. Sans doute , plusieurs des propositions avancées par Joachim furent condamnées à Rome; mais la sainteté de l'auteur protégea longtemps son nom , et son iafluence fut grande sur les imaginations enthousiastes des frères prêchent^ ^ Les vieux historiens, et ceux
1. M. Engelhardt, dans une savante dissertation, s'est attaché a montrer ce qui appartient à VEifangeHum œtemum de VaïÀtt Joachim , et ce qui doit être imputé à ses commentatoiirs, surtout au livre intitulé : Introduçtorius in EvangeUum œtemtan, qui a été écrit, comme oji sait, par le général des Franciscains, Jean de Parme. — Engelhardt, Kirchengeschkhtliche AhhandJanf^in» Erlangen, 1832^ S, 1- 9*7. — . Voyez aussi de curieuses recherches de M. Daunou, à l'occasion de Jean de Parme, dans PHistoire littéraire de la France ^ tome XX, p. 23-36.